CHAPITRE VII
Le dernier Prieur commendataire de Saint-Michel-de- Frigolet. — Le monastère, mis en vente au profit de la nation, est menacé de destruction. — Il passe successivement entre les mains de plusieurs maîtres. — Après avoir reçu longues années une destination profane, il devient' le berceau de la restauration de la Primitive Observance de Prémontré.
L'abbé de Montpezat fut le vingtième et avantdernier prieur de Frigolet. Nous n'avons pu trouver ni la date de sa mort, ni celle de la prise de possession de son successeur. Celui-ci fut Fabbé Charles-Henri de Moreton de Chabril- LAN, qui portait d'azur à la tour donjonnée et une patte d'ours d'or mouvante en bande du calé gauche et appuyée contre la porte de la tour. Il appartenait â une noble famille de Beaucaire, originaire cependant du Comtat-Venaissin.
Avant d'embrasser l'état ecclésiastique, il avait servi, en qualité de capitaine dans le régiment de Médoc-infanterie, pendant la guerre de sept ans, et sur le champ de bataille, il avait mérité de recevoir la croix de Saint-Louis. Homme d'une régularité parfaite et d'une piété sincère, il conserva néanmoins, sous la soutane du prêtre, ses anciennes allures militaires.
C'est sous lui que la Révolution française s'em-
para du monastère et de ses domaines. Fort de ses convictions religieuses et des conseils de sa conscience, il tint tête à Torage, et, tout en se retirant à rapproche de la tourmente, il sut garder intactes et sa foi de chrétien et sa dignité de prêtre. 11 est mort à Beaucaire en 1813, âgé de 77 ans, après plus de dix années uniquement employées â la sanctification de son âme et à l'instruction catéchistique des petits enfants.
De par la Nation, la Loi et le Roi, selon la formule de répoque, le prieuré de Saint-Michelde-Frigolet, toutes ses annexes, toutes ses dépendances furent, au district de Tarascon, mis en vente à vil prix par plusieurs lots et portions séparés. Le monastère, avec la chapelle de Notre- Dame-du-Bon-Remède et une attenancede huit hectares de terres plus ou moins labourables, fut adjugé à M. Chaîne (de Tarascon).
Que devint-il alors ? Nous l'avons dit dans notre Introduction : grâce â son isolement, il échappa au vandalisme des Septembriseurs, et il traversa la période révolutionnaire, sans éprouver d'autre malheur qu'un abandon complet.
Trois fois cependant, durant ce temps de néfaste mémoire, les modernes Iconoclastes tentèrent de porter sur ses murailles une main sacrilège-, trois fois, le bras de Dieu vint d'une manière providentielle et manifeste les arrêter dans leur œuvre de dévastation.
Un jour, une bande d'omeu tiers se présente au gardien de ces lieux de bénédiction, qui était
un bon clirétien, mais un bon chrétien â la façon de Joseph d'Arimathie : Occultus propter metum JudœorU'H. Elle le somme d'avoir â lui ouvrir les portes du monastère. Celui-ci leur montre une croix de pierre brisée, dont les ruines jonchent le chemin de la montagne : « Vous venez trop tard, mes amis, leur dit-il ; d'autres vous ont devancés ; voilà les traces de leur passage. » Et, convaincue par cet argument ad hominem, la bande se retire.
A quelque temps de là, une autre troupe de pillards, accourue d'une direction opposée, arrive sous les murs de Saint-Michel ; elle veut dépouiller, dil-elle ouvertement, la chapelle de Notre-Dame-du-Bon-Remède des riches ornements dont une main royale a décoré son enceinte.
Sans leur opposer le moindre refus, la moindre résistance, l'habile gardien les conduit à l'entrée du petit sanctuaire qu'il a eu soin d'obstruer de bois, de planches et de fagots : « Vous perdez votre temps, citoyens, s'éorie-t-il en leur découvrant ce bûcher improvisé ; la chapelle est détruite, il n'y reste plus rien. » Et devant cette preuve convaincante, la nouvelle bande se retire comme la première, honteuse et confuse de son infructueuse équipée.
Les Augustins de Frigolet rendirent aussi le témoignage du sang pendant ces mauvais jours : l'un d'eux, réfugié dans les environs, fut assommé par quelques forcenés qui l'enterrèrent vivant encore. Une mégère, voyant qu'il respirait,
l'acheva d'un coup de pierre dans sa fosse.Plus tard, cette malheureuse rentra en elle-même ; elle reconnut l'énormité de son crime, et pour en demander pardon à Dieu, elle se rendit pendant un an et un jour, au coup de minuit et pieds nus, en pèlerinage à la porte de la chapelle de N.-D.-du-Bon-Remède, où elle faisait à haute voix et en sanglotant amende honorable de son abominable conduite.
Lorsque le règne de la Terreur fut teiminé et que des jours meilleurs se levèrent sur TÉglise de France, un saint prêtre, M. l'abbé Pastour, dont le nom sera toujours béni dans la paroisse du Gheval-Blanc près Gavaillon (Vaucluse), qu'il desservit longues années, conçut un généreux projet. Il voulut ouvrir à la fois, et à la jeunesse chrétienne une maison de retraite où elle piit, à l'abri des séductions du monde, se préparer à combler les vides faits par la Révolution dans les rangs du clergé de nos contrées, et aux hommes désireux de fouler aux pieds le siècle et ses vanités un asile où il leur fût possible de rendi*e à la vie un des Ordres réguliers abolis par la Constituante. Il jeta les yeux, pour cette double entreprise, sur le monastère qui nous occupe, et il l'acheta de M. Chaîne, à titre de réméré.
Les circonstances ne favorisèrent malheureusement pas les excellentes intentions de ce digne ecclésiastique ; ses pieux desseins ne purent recevoir leur exécution. Il attendit longtemps l'heure favorable à leur accomplissement ; elle
ne sonna pas, et M. Chaîne rentra en jouissance de sa propriété.
Vers 18 )7, des chevaliers d'industrie, se faisant passer pour des émigrés politiques et se disant désabusés des choses d'ici-bas, s'adressèrent à ce dernier et obtinrent de lui qu'il leur louât le monastère et ses chapelles ; ils se proposaient, disaient-ils,« d'y suivre,loin du tumulte des hommes, la règle de saint Bernard, » et de fait, ils y portèrent l'habit de Gîteaux durant quelques mois seulement; mais le manque de ressources tt surtout les injonctions de la police les forcèrent bientôt de se séparer.
Deux ans api'ès, un maître de pension, originaire de Monteux (Vaucluse), M. Donat, voulant établir une maison d'éducation pour les jeunes gens, acheta Saint-Michel des hoirs de M.
Chaîne. Secondé par l'abbé Menghi d'Arville, il y éleva, pendant quelques années, une jeunesse nombreuse accourue de toutes les localité environnantes. Mais cela n'eut qu'un temps : il lui fallut, un jour (le 6 décembre 18il}, vendre son immeuble â M. Jean-Baptiste Cœur (de Graveson).
Cette nouvelle vente, ayant été faite encore à titre de réméré, dut être résiliée peu de temps après. Redevenu, malgré lui, possesseur du monastère, M. Donat chercha à s'en débarrasser au plus vite; six mois, enellet, ne s'étaient pas écoulés qu'il le faisait passer sur la tête de M. l'abbé Delestrac, plus tard aumônier des Visitandinea d'Avignon,
M. Delestrac, qui habitait alors assez loin d'Avignon, ne pouvait surveiller d'une manière suivie l'exploitation et l'entretien de ce domaine il prit le parti de le louer successivement à divers industriels qui en iirent, les uns une fabrique de dragées, les autres une fromagerie, d'autres un atelier d'équarrisage. Résolu de lui donner une destination religieuse, il refusa, à plusieurs reprises, de le vendre à des conditions très-avantageuses, et aimant mieux avoir un capital à peu près improductif que de consentir à une aliénation profane et fructueuse, il attendit en paix le moment de la divine Providence.
Ce moment arriva en 1858. Dieu se servit alors de notre faible intermédiaire, pourquoi ne le dirions-nous pas? pour faire connaître le monastère, son site et son histoire au T. R. P. Edmond qui cherchait un moûtier afin d'y faire revivre rOrdre de Prémontré. On sait le reste. En peu de temps, l'affaire fut conclue, et l'infatigable religieux, arrivant de Notre-Dame-de-Buglose, où il attendait, lui aussi, les ordres de la divine Providence, put, au bout de quelques semaines, recevoir à Avignon de M. l'abbé Delestrac les titres de propriété de l'antique monastère.
Telles ont été, dans la première moitié de notre siècle, les étranges vicissitudes de Saint- Michel de Frigolet. Mais, si nombreuses qu'aient été les mains par lesquelles il a passé, si diverses qu'aient pu être les destinations qu'il a su-
hies, Ton doit dire qu'il n'éprouva aucune dégradation considérable ; aussi les RR. PP. Prémontrés Font-ils reçu, à peu de chose près, dans l'état où il se trouvait, quand la Révolution le ravit à l'abbé de Ghabrillan, son prieur, et aux Augustins préposés à sa garde.
Par une coïncidence tout à fait providentielle, les RR. PP. Prémontrés sont, comme les religieux qui les précédèrent â Frigolet du XI« siècle au XV% vêtus entièrement de blanc; ils suivent , comme eux, la règle du saint évêque d'Hippone, et ils ont, comme eux encore, le titre, les insignes, le rang et les privilèges des chanoines réguliers. Leurs constitutions sont très-sévères : elle leur prescrivent une abstinence continuelle et un perpétuel silence. Ils associent les occupations claustrales aux travaux apostoliques, aux fonctions curiales ellesmêmes. Leur devise : Ad omnia bona parati indique assez, du reste, le vaste champ qui est ouvert à leur zèle.
C'est le 29 avril 1858, fête du Patronage de Saint-Joseph, que le T, R. P. Edmond fut installé dans la solitude de Frigolet. Bon nombre d'ecclésiastiques, heureux d'apprendre que la Religion allait rentrerlà dans son antique héritage, s'étaient spontanément rendus auprès de lui en cette circonstance. Ils commencèrent par chaoter la messe du Saint Esprit dans la chapelle de Nolre-Dame-du-Bon-Remède] puis. Ton rédigea l'acte de vente, et l'œuvre future de la restau-
ration de l'Ordre de Prémoatré dans toute la pureté de sa primitive observance fut placée sous la protection paternelle et puissante du Patriarche de la Sainte Famille de Nazareth.
En prenant ainsi possession du monastère, le T. R. P. Edmond unit à son titre séculaire de Saint-Michel celui de Tlmmaculée-Gonception, parce que, d'abord, l'Ordre de Prémontré a toujours été consacré d'une manière spéciale à l'auguste Mère de Dieu, et puis, parce que son désir ardent et intime avait été de tout temps d'élever un chœur de louanges en l'honneur de Marie conçue sans péché. Aussi est-ce avec le plus bienveillant empressement que Mgr Ghalandon, archevêque d'Aix, par un lettre en date du même mois d'avril, autorisa la restauration du monastère sous ce double vocable.
Le T. R. P. Edmond. Boulbon, fondateur de la nouvelle communauté de Saint-Michel, embrassa la vie religieuse dans la congrégation cistercienne de la Trappe. Originaire de Bordeaux, mais fixé à Paris où ses parents habitaient, il entra de bonne heure au Petit Séminaire de Saint-Riquier (diocèse d'Amiens). A 18 ans, il prit l'habit de Saint-Bernard à l'abbaye du Gard, dont la communauté fut transféré à Notre-Damede-Saint- Lieu-Sept-Fonts (diocèse de Moulins), lorsque la construction d'un chemin de fer vint obliger ses religieux â quitter leur belle abbaye. De la communauté du Gard qui émigra de la sorte, en 1845, à Saint-Lieu-Sep t-Fonts, le [T. R.
P. Edmond passa à Tabbaye de Notre-Dame-de- Driqiiebec, en qualité de secrétaire et sur la demande expresse du révérendissime Père Abbé (le ce monastère, qui avait besoin d'un homme capable de l'aider à faire sortir son couvent de Textréme détresse dans laquelle des malheurs ini prévus] l'avaient plongé. Il fut, en conséquence, chargé par ses supérieurs de parcourir la France afin de solliciter les dons volontaires des iidèles en faveur de son abbaye.
La première fois qu'il sortit du cloître, il fut vivement affligé de remarquer le peu de gravité, de dignité et de piété même qui régnaiten beaucoup d'églises durant la célébration des saints offices. Il résolut, dès lors, de faire tout ce qui dépendrait de lui pour fonder, près d'une ville, une communauté de son Ordre qui aurait le but spécial de former des clercs destinés â chanter les prières liturgiques et â servir, au besoin, dans toutes les cérémonies sacrées des églises, avec le respect qu'exigent le culte du Seigneur et l'honneur de sa demeure sainte.
Il parla de son projet â ses supérieurs qui, ne le reconnaissant pas compatible avec les usages de Gîteaux, mais le trouvant toutefois conforme à la volonté de Dieu et utile à son Eglise, lui conseillèrent de travailler à rétablir en France la primitive observance de l'Ordre de Prémontré dont l'essence est d'unir toutes les fonctions de la vie cléricale à celles de la vie contemplative.
Après avoir beaucoup prié, et après avoir con-
suite des hommes de Dieu, le T. R. P. Edmond se décida à mettre la main à Fœuvre. Il alla, en 1856, se prosterner aux pieds du Souverain Pontife pour lui exposer son dessein et lui demander sa bénédiction apostolique. Il ne fit pas un voyage inutile. Dans son audience du 4 décembre, Pie IX daigna lui témoigner combien il approuvait la pensée de réédifîer l'œuvre de saint Norbert dans sa forme première-, il l'encouragea vivement à retourner tout de suite en France pour se dévouer à cette entreprise ; il bénit le volume des constitutions de Prémontré qu'il tenait à la main, et il lui permit de recevoir des novices, de leur donner l'habit et d'admettre à la profession religieuse tous ceux qui se joindraient à lui, avec le consentement de révéque du lieu où il s'établirait.
A dater dece moment, le T. R. P. Edmond ne douta plus de la volonté de Dieu sur Toeuvre qu'il méditait depuis si longtemps. Mgr l'Archevêque d'Aix accueillit avec la plus grande bonté la demande qu'il lui fit de se retirer dans le monastère abandonné de Saint- Michel, avec l'intention de le restaurer et d'y desservir l'antique sanctuaire de Notre-Dame-du-Bon-Remède^ qui à certains jours de l'aimée, était encore un but de pieux concours, comme au siècle dernier (1).
(1) Depuis le rétablissement du culte, à certains jours de l'année, les paroisses voisines de Saint-Michel-deï'rigolet venaient processionnellement, sous la conduite cle leurs curés, en pèlerinage au sanctuaire abandonné cie Notre-Dame-du-Bon-Remède, absolument comme ^vant la Révolution française.
Ainsi se trouvait accompli le plus cher de ses vœux, celui de commencer la restauration de la primitive observance de l'Ordre de Prémontré, en rendant au culte un ancien sanctuaire de la Très-Sainte- Vierge.
En peu (le mois, il reçut des disciples désireux, à son exemple, de faire revivre les pratiques de saint Norbert et des premiers religieux de son Ordre. Mais il lui fallait mener de front l'édifice matériel et l'édifice spirituel ; car Saint- Michel-de-Frigolet pouvait loger une vingtaine de religieux, au plus. On ne saurait croire combien ces premiers débuts furent pénibles et quelle détresse pesait de temps à autre sur le berceau naissant de la nouvelle famille religieuse, pauvre, faible, harcelée de demandes et de besoins, et obligée de lutter sans cesse contre de nouvelles difiicultés.
Les travaux de maçonnerie commencèrent par l'étroit sanctuaire de NoU^e-Dame-du-Bon-Remède, incapable de recevoir la foule des pèlerins qui venaient déjà de tous côtés y rendre leurs hommages à l'auguste Mère de Dieu. La restauration du cloître, celle des ruines du monastère, celle de la vieille Église romane de Saint-Michel se succédèrent sans interruption. La construction de l'hôtellerie des prêtres-pensioimaires, celle de l'habitation des Dames religieuses, celle de l'hospice des pauvres ouvriers sans travail, celle aussi (les bâtiments de la maîtrise des jeunes enfants élevés gratuitement par le monastère
dans tous les principes de Tabnégation de l'Évangile furent jugées urgentes , et Ton dut y mettre la main. Enfin, il fallut penser à couronner ces travaux par une entreprise qui devait entraîner de plus lourds sacrifices, c'est-â-dire, à la fois par Tédification de la vaste Église de rimmaculée-Conception et des murs de la clôture régulière du monastère, et par le percement de routes et de chemins publics destinés à mettre la communauté dans son indispensable solitude.
Ces travaux se sont faits avec les seules ressources d'une Providence attentive qui ne manqua jamais à l'appel qui lui fut adressé. Les religieux ont le cœur rempli de reconnaissance pour les secours qu'ils reçoivent souvent et en abondance de la part du clergé, des familles nobles et des pieux fidèles, admirables et unanimes dans leur dévouement au grand œuvre de la résurrection de la primitive Observance de Prémontré.
Quant â l'édifice spirituel, il a marché à l'égal de l'édifice matériel. Dieu envoyait sans cesse de nouvelles recrues : toutes ne restaient pas, il est vrai ; mais celles qui persévéraient n'en devenaient que plus éprouvées et plus solides.
Aujourd'hui le monastère deSaint-Michel compte un personnel de plus de deux cents personnes, dont soixante-dix religieux.
Chaque année, une retraite annuelle y réunit xqia grand nombre de prêtres et de fidèles qui
viennent en suivre les exercices et s'édifier à la vue des saintes cérémonies et de la majesté du culte divin qui s'y accomplissent avec la précision, l'ensemble et Tordre rigoureux de la liturgie romaine. De plus, continuellement des ecclésiastiques et de pieux laïques s'y rendent pour faire des retraites particulières. Mais n'anticipons pas sur les événements. Reprenons l'ordre historique des faits.