CHAPITRE XIV
Unévêque Prémontré en Espagne. —Érection canonique du monastère de rimmaculée-Conception en Abbaye. — Élection publique de son premier Abbé.
La renommée avait eu soin de porter au loin la nouvelle de cette résurrection de l'Ordre sacré de Prémontré dans toute la pureté de son observance première. La France retentissait du bruit des merveilles monastiques que Ton admirait à
(t) R. P, Alph. de Liguori. Ord, Praem. Vie de S. Nor* bert, 1866. (Note aditionnelle à la page 347).
Saint-Michel-de-Frigolet ; T Angleterre catholique demandait à en contempler le radieux épanouissement dans son île, qui fut autrefois celles des Saints; Tltalie avait vu plusieurs fois le T. R. P. Edmond se diriger vers Rome pour puiser auprès du Père commun des fidèles les encouragements et les approbations du Saint-Siège; TAllemagne avait accueilli dans ses évêchés et dans ses monastères Tun des nouveaux enfants de saint Norbert allant à la recherche des traditions de son Ordre. L'Espagne, qui peut â bon droit se glorifier de ses vieilles abbayes Norbertines de la Vigne Sainte-Marie^ de N.-D.-de-Retorte, deSaint-Michel-de-Trevino et de tant d'autres , ne pouvait ignorer longtemps l'œuvre accomplie par le T. R. P. Edmond et ses religieux. Le bruit en arriva jusqu'aux solitudes bénies où de nobles religieuses font encore revivre dans la Péninsule Ibérique les vertus dont la bienheureuse Éléonore de Gastille et la bienheureuse Rcdigunde donnèrent autrefois aux descendants des Pelage le ravissant et admirable exemple. Ces saintes filles entrèrent en relation avec les Pères de Saint-Michel-de-Frigolet, et c'est d'elles que ceux-ci apprirent que l'église d'Espagne comptait encore dans sa hiérarchie sacrée un enfant de saint Isorbert, Mgr Bernard Gonde y Gorral, évêque de Zamora dans le royaume de Léon.
Get éminent prélat naquit au diocèse de Galahorra, dans la Vieille-Gastille, le 20 août 1814,
d'une des plus nobles familles de cette province. Dès sa plus tendre enfance, il fut confié à la sollicitude des religieux Prémontrés qui lui enseignèrent avec les sciences humaines la science par excellence, celle de Dieu qui fait les Saints ; aussi quand vint pour lui le moment de faire le choix d'un état de vie, loin de se montrer désireux de paraître au milieu des mondains, s'empressa-t-il de leur dire un éternel adieu pour se livrer sans réserve et sans partage à Jésus- Ghrist dans Tordre vénérable qui avait fait Téducation de ses premières années.
A l'âge de seize ans, en 1830, il fit profession à, Tabbaye de Sainte-Mari e-de-Buxeto (diocèse de Burgos). Puis il alla étudier la philosophie et la théologie scolastique au monastère d'Aguilar del Gampo; c'est là qu'il reçut la tonsure et les ordres mineurs des mains de son abbé ; c'est là que la Révolution le surprit en 1835, et qu'elle le chassa de son cloître avec tous ses frères en religion.
Forcé à son grand regret de rentrer dans le monde, le digne fils de saint Norbert se garda bien d'abandonner les observances monastiques-, il s'y montra fidèle en toutes choses, faisant succéder l'étude à la prière et déployant pour le salut des âmes un zèle au-dessus de tout éloge. « C'est ce zèle, nous dit la Cour d'Honneur de Marie , qui lui mérita bientôt l'honneur d'être pourvu d'un canonicat et d'une cure de cathédrale, puis plus tard d'être élevé au siège de
Placencia, avant sa translation à Tévêché de Zamora (1). »
Mgr Gonde y Gorral fut, en effet, le 21 décembre 1857, préconisé au siège épiscopai de Placencia dans l'Estramadure espagnole, et le 16 mars 1863, à celui de Zamora. Nous craindrions d'offenser la modestie et l'humilité de ce digne évéque, si nous parlions ici de ses vertus ; d'ailleurs, l'auteur du livre de l'Ecclésiastique nous recommande (Eccli. xi, 30) de ne louer personne avant sa mort. Il ne nous sera point défendu cependant de dire à sa louange qu'il est en quelque sorte un confesseur de la foi ; sa fermeté évangélique et son apostolique franchise lui ont valu sous le roi Amédée de Garignan les persécutions du gouvernement espagnol , ennemi , comme on sait, de TÉglise et de ses institutions.
L'existence du monastère Norbertin de Saint- Michel-de-Frigolet ne fut pas plus tôt connu du vénérable prélat, que Sa Grandeur se mit en rapport avec son digne supérieur et forma avec ses religieux une sainte communauté de suffrages et de prières. Mgr Gonde y Gorral eût bien voulu assister aux fêtes qui eurent lieu pour la Dédicace de la basilique de l'Immaculée-Gonception ; mais des affaires importantes lui firent alors un impérieux devoir de ne pas quitter son diocèse, de sorte qu'à son grand regret, il se vit forcé d'ajourner son pèlerinage au sanctuaire de
(1) La Cour d'honneurde Marie, Décembre, 1869.
Notre-Dame-du-Bon-Remède. Ce fut pour lui un véritable sacrifice dont il essaya de se dédommager en déléguant â ces solennités son propre vicaire-général, comme lui fils de saint Norbert, et comme lui chassé du cloître qui avait abrité sa jeunesse. Nous n'étonnerons personne en disant que cet évêque, vraiment selon le cœur de Dieu, a adopté toutes les associations pieuses dont le siège est à Saint-Michel-de-Frigolet, qu'il les a bénies et qu'il les propage dans son vaste diocèse à la grande édification et à l'immense avantage de son troupeau.
C'est ainsi que ce saint homme continue la série de ces vertueux, de ces savants évêques que de tout temps Tordre sacré de Prémontré a donnés â l'Église catholique, « de ces Évêques et de ces Pasteurs qui, pour nous servir d'une expression de saint Augustin, remplis de science, pleins de gravité, comblés de mérites, défenseurs intrépides de la vérité , sucèrent avec le lait la foi catholique et la distribuèrent aux petits et aux grands, et auxquels, après les Apôtres, l'Église est redevable de ses accroissements (1). »
Le vieux Moûtier de Saint-Michel ne devait pas néanmoins être privé de la visite du Pontife ;
(1) Isti sUnt Eplscopi et paslores docti , graves, sancti, veritatis caikolicx acerrimi adsertores qui cathoUcam fidem in lacté suxerunt^ cujus lac parvis magnisque ministraverunt ; talibus post Apostolos pastoribus crevit(S. AuGusT. contra Pelagium.)
la Providence s'était chargée de le conduire ellemême dans cette solitude de bénédiction, et il allait être donné aux nouveaux enfants de saint Norbert de converser, à leur grande joie, avec Celui qui réunit dans son auguste personne et les vertus et la science de leurs pères.
Mais n'allons pas plus vite que les événements.
Une chose manquait à l'œuvre de restauration qui s'accomplissait depuis douze ans à Saint- Michel-de-Frigolet : c'était le couronnement de l'édifice ; nous voulons parler de l'érection du monastère en abbaye.
Le Saint-Père avait bien, comme nous l'avons dit, ouvert en sa faveur les trésors spirituels dont l'Église dispose et que nulle puissance au monde ne saurait lui ravir ; car ils sont de ceux que n'atteignent ni les vers, ni ta rouille. Il l'avait ensuite greffe sur le grand arbre de Prémontré, et il lui avait enfin rendu sa digmté première en l'érigeant canoniquement en Prieuré.
Cependant, en apprenant de la bouche même de Mgr l'archevêque d'Aix la prospérité que le ciel accordait à cette maison sainte, en entendant le récit de tout ce qui s'y faisait pour la gloire de Dieu, Pie IX n'hésita pas â mettre le comble âses largesses. Dans sa bienveillance apostolique Sa Sainteté daigna, le \ 6 juin 1869, sur le rapport de la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers, ériger en Abbaye le Prieuré de rimmaculée-Conception-Saint-Michel, et lui ao-
corder tous les privilèges et honneurs conférés par les Souverains Pontifes, ses prédécesseurs, aux autres abbayes de Tordre de Prémontré. C'était là un événement dans le monde religieux de France ; car la France qui peut à bon droit se glorifier d'avoir donné naissance à cet ordre illustre, n'avait plus d'abbaye Norbertine depuis 1792.
L'insigne bienfaiteur du monastère, le vénéré Mgr Ghalandon fut chargé par le Pape de mettre à exécution le décret pontifical , et c'était justice ; n'était-ce pas lui qui avait fait cesser le veuvage des églises de Frigolet, qui en avait repeuplé la solitude, qui avait rendu à la Religion un monastère affecté soixante-dix ans à des usages profanes ? Malheureusement un mal cruel retenait Sa Grandeur dans sa ville métropolitaine. Né pouvant donc se rendre en personne au monastère pour procéder, au nom du Vicaire de Jésus-Christ, à son érection en Ab- . baye selon les formes canoniques, elle délégua, ainsi que le décret de Rome l'y autorisait, l'un de ses vicaires-généraux pour présider cette cérémonie en sa place, et elle la fixa au 16 septembre suivant.
Laissons la parole à un témoin oculaire :
« Le 16 septembre 1869, de grand matin, tous les curés des environs, parmi lesquels se trouvait M. l'abbé Porte, curé de Saint-Jacques de Tarascon, leurs vicaires et un grand nombre de fidèles qui avaient appris que ce jour-là on élirait
un Abbé, s'étaient réunis dans TÉglise de Tlmmaculée-Gonception, et bientôt, au son de toutes les cloches, les religieux s'avancèrent processionnellement au chœur suivis de M. Tabbé Fontaine, vicaire-général, subdélégué (comme nous venons de le dire) au nom du Saint-Siège apostolique par Mgr Tarchevêque d'Aix. M. Fontaine célébra solennellement la messe du Saint- Esprit que le chœur au grand complet chanta en faux-bourdon.
« A la Communion, tous les religieux qui n'étaient pas prêtres vinrent gravement, et deux à deux, au pied de l'autel , et reçurent le corps adorable de N.-S. J.-G. Ils revinrent processionnellement à leurs stalles avec une gravité et une piété qui émurent tous les assistants. Rien n'est plus imposant que cette longue file de religieux revêtus de leurs beaux habits blancs, tout absorbés dans la contemplation du trésor divin qu'ils semblent craindre de perdre et regagnant leurs places à pas lents avec un ensemble parfait !
« Après la messe, toutes les cloches se firent entendre de nouveau. Les fidèles se mirent en ordre de procession à la suite de leurs bannières respectives, et les Religieux, sous leur croix processionnelle, se rendirent â l'église de Saint- Michel.
« Les Saints Évangiles, au milieu de cierges allumés, avaient été déposés sur l'autel, sur le marchepied duquel deux fauteuils étaient placés, l'un pour le président de l'élection et l'autre
pour le T. R. P. prieur. Une table ronde couverte d'un tapis vert s'élevait au milieu du chœur pour les scrutateurs, ainsi que deux petites tables au bas du chœur, Tune à droite, l'autre à gauche.
« Quand toute l'assemblée eut pris place, le Président fulmina le décret pontifical qui érigeait en Abbaye le Prieuré de l'Immaculée-Gonception-Saint-Michel ; puis il exposa de quelle importance était l'élection de son premier Abbé. Le Veni Creator fut ensuite chanté solennellement en faux-bourdon, et on procéda à l'élection des trois scrutateurs. Les pères Henri, Hermann et Marie furent élus à l'unanimité des voix, et ils vinrent aussitôt prêter serment sur les saints Évangiles de remplir leurs fonctions en conscience, selon les saints Canons.
« Toute la Communauté vint après eux jurer, la main encore sur les Saints Évangiles, d'élire pour Abbé, selon les règles canoniques, le religieux qu'elle croirait le plus digne.
a Le T. R. P. prieur alla le premier aune des deux tables des électeurs écrire sur un bulletin le nom du religieux qu'il choisissait pour Abbé; il le plia et vint le déposer dans l'urne, en présence des scrutateurs et de toute la Communauté. Tous les religieux allèrent en faire autant aux deux tables des électeurs, les uns après les autres, et deux à deux vinrent ensuite déposer leur bulletin fermé dans l'urne.
« Tous ayant ainsi déposé leur vote, les scru-
tateui'S renversèreat rurne sur la table du scrutin et déplièrent les bulletins. Le P. Henri» président des scrutateurs, publia les noms des élus, pondant que les deux autres scrutateurs les inscrivaient sur un cahier. Tous semblaient retenir leur respiration pour ne pas perdre une syllabe du nom des élus. On entendait, pour ainsi dire, battre les cœurs ; car chacun craignait que Télu de son choix ne fût pas celui de tous.
« Le président des scrutateurs lut à haute voix le premier bulletin ainsi conçu : R, P. EdrmunduSy Priorde Immaculata-Conceptiom et Sancto- Michaelôy abbas electiis^ et on vit en même temps un tressaillement de joie passer sur toutes les ligures. Le deuxième bulletin portait le même choix et produisit le même tressaillement. Au troisième bulletin, le président lut*: R. P. Thch mas de Aquino^ magister novitiorum^ abbas electus^ et chacun reprit sa gravité ordinaire.
« Le quatrième bulletin fit reparaître le T. R. P. Edmond comme abbé élu, et tous les visages s'illuminèrent de nouveau. Tous les bulletins qui suivirent donnèrent le même résultat, et c'est ainsi que toute la Communauté, rendant hommage à son fondateur, Télut unanimement pour son premier Abbé, lui seul ayant donné sa voix au R. P. Thomas d'Aquin qui, d'ailleurs, la méritait parfaitement.
« On raconte qu'un assistant, ne se rendant pas compte de cette exception, s'écria dans l'assemblée même : < Quel est donc l'original qui t seul pense autrement que tous ses frères ? »
« Le président demanda au T. R. P. prieur s'il acceptait la charge que lui imposaient ses frères. Le T. R. P. Edmond répondit avec émotion que, voyant dans Tunanimité de l'élection de ses frères la preuve de la volonté de Dieu, il s'inclinait devant elle, tout en se considérant très-indigne de diriger la Communauté, mais espérant bien que celle-ci attirerait sur lui la grâce de Dieu par ses prières, comme elle Taiderait de tout son concours dans le gouvernement de l'Abbaye.
« Le président confirma alors cette élection au nom du Souverain Pontife, selon le pouvoir que lui' en avait subdélégûé Mgr l'archevêque d'Aix.
« M. l'abbé Fontaine se leva aussitôt et félicita la Conimunauté de cette unanimité qu'il regarda comme le doigt de Dieu. U entonna solennellement le Te Deum^ et toute l'assemblée, suivie de la Communauté, reconduisit processionnellement l'élu â l'église. Après avoir fait une génuflexion au bas de l'autel, M. l'abbé Fontaine accompagna le T. R. P. Edmond à la chaire, au confessionnal, à l'autel et l'installa sur son siège abbatial.
« Lorsque l'Abbé élu fut installé dans la chaire, il voulut, se tournant vers la Communauté et les fidèles, leur adresser quelques paroles ; mais rémotion le gagnant visiblement, il ne put que se reconmiander aux prières de tous pour obtenir, dit-il, la grâce de se sanctifier lui-même en travaillant â sanctifier ses frères.
« Pendant qu'on sonnait toutes les cloches et qu'on poursuivait le Te Deum en faux-bourdon, le président vint, au nom de toute la Communauté, présenter les clefs du monastère, sur un plat d'argent, à l'Abbé élu. Tous les Religieux s'avancèrent à leur tour pour renouveler entre ses mains leur vœu d'obéissance, et après l'oraison d'actions de grâces , M. l'abbé Fontaine donna la bénédiction du T.-St-!Sacrement. Tous se retirèrent édifiés et souhaitant que toutes les élections se fissent partout avec autant d'ordre, de calme et de religion. »