‹ Essai historique sur l'abbaye de l'Immaculée-Conception-St.-Michel (primitive observance deChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Fête du couronnement de Notre-Dame-du-Bon-Remède. — Solennité de la Bénédiction abbatiale du T. R. P. Edmond.

Pour compléter notre récit, nous avons hâte de dire que le T. R. P. Edmond, dans un sentiment d'humilité qui l'honore et que nous ne saurions trop admirer, témoigna, dès le premier moment de son élévation â la dignité abbatiale, le désir de ne recevoir la bénédiction liturgique qu'après que la statue vénérée de Notre-Damedu-Bon-Remède aurait reçu solennellement sa couronne. Par un bref, en effet, du 31 août 1869, Pie IX avait permis de la couronner en son nom, et dans sa bonté inépuisable, il avait daigné ac**

corder en même temps une indulgence plénière aux fidèles qui visiteraient Téglise de Flmmaculée-Gonception, un des jours du Triduum solennel que Ton devait célébrer, à cette occasion, sous les voûtes de la splendide basilique.

Pour acquiescer au vœu du T. R. P. Edmond, Mgr Farchevêque d'Aix voulut bien fixer au vendredi, 15 octobre, la cérémonie imposante de ce couronnement, et au surlendemain, dimanche 17, la cérémonie non moins imposante de la bénédiction du nouvel Abbé.

Nous n'essayerons pas de faire la description de ces deux solennités qui se succédèrent â 48 heures d'intervalle, au milieu d'une pompe extraordinaire et d'un concours prodigieux de prêtres et de fidèles. Il faut y avoir assisté pour s'en faire une juste idée. Du reste, tout le monde connaît les magnificences de toutes sortes qui surgissent comme par enchantement, â l'ordre du Révérendissime P. Edmond, dans lo désert de Frigolet pour orner la demeure terrestre du Roi de gloire et rehausser l'éclat de son culte trois fois saint. Nous nous tairons là-dessus , laissant à ceux qui nous liront le soin de refaire par la pensée toutes les splendeurs qui furent déployées dans une circonstance aussi doublement mémorable.

Le 15, sur le soir, la statue vénérée de Notre- Dame-du-Bon-Remède, celle-là même aux pieds de laquelle s'agenouillèrent trois reines (Jeanne de Naples, Jeanne de Laval et Anne d'Autriche),—

autour de laquelle, durant la longue période de dix siècles, des centaines de Bénédictins, d'Augustins et de Hiéronymites se livrèrent à l'exercice de toutes les bonnes œuvres, à la pratique de toutes les vertus,-— et devant laquelle les générations passèrent comblées par la divine Mère de toutes les faveurs et de toutes les grâces célestes, fut solennellement couronnée, au milieu des acclamations enthousiastes de la foule et des chants sacrés des prêtres, de la main de Mgr révêque du Puy, spécialement délégué au nom du Souverain Pontife par Mgr GhaJandon que ses grandes souffrances avaient empêché de présider à cette fête. Mgr Lebreton était assisté de Nî^. SS. les évêques de Digne, de Nimes, de Gap et d*Hébron, de Mgr Viard, protonotaîre apostolique, du Révère ndissime Père Régis, procureur général de la Trappe à Rome, et des Révérendissimes Pères Abbés de la Trappe de Sept-Fonts et de celle de Sainte-Marie-du-Désert.

La statue miraculeuse avait été pour la circonstance placée sous un superbe ciborium de forme antique qui s'adossait aux bâtiments du monastère en avant de la façade principale de la grande église, au milieu d'un bosquet factice de lauriers-roses, de géranium et de blancs chrysanthèmes.

Les neufs prélats, portant en main la crosse et ayant leur front ceint de la mitre, s'approchèrent seuls de ce trône élevé à la Reine du ciel et de la terre par la piété et la reconnaissance.

Puis on les vit successivement, à la suite de Mgr l'évêque du Puy, imposer leurs mains sacrées sur les couronnes bénites par le Vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les placer Tune sur la tête de Notre-Dame-du-Bon-Remède et Tautre sur celle du divin Enfant, et chanter trois fois en chœur ces belles paroles du Pontifical : Puisque nous avons le bonheur de vous couronner sur la terre, daignez nous obtenir la grâce d^être tous couronnés par vos mains et par celles de N.-S, J,'C. de gloire et d'honneur dans les deux (1).

Pendant ce temps, la foule était prosternée dans l'attitude du plus profond recueillement, s'unissant aux prières des Prélats qui, se retournant vers elle, lui donnèrent tous ensemble leur solennelle bénédiction. Alors tous les témoins de cet imposant spectacle, laissant déborder letirs sentiments d'émotion, de tendresse et d'amour, se relevèrent comme un seul homme et s'écrièrent à Tenvi : Vive N-S, J.-C. ! Vive Marie ! Vive N.-D.'durBon'Remède ! Vive Pie IX ! Vivent Nos Seigneurs les Evêques !

Quand la cérémonie du couronnement fut accomplie et que les prélats tous ensemble eurent ainsi donné la bénédiction pontificale, un splendide feu d'artifice embrasa avec la rapidité de l'éclair l'Abbaye et toutes ses dépendances

(1) Sicuti per manus nostras coronaris in terris^ ita a te et a Christo gloria et honore coronari mereamur in çœlis» Amen, (Pontifical. Roman, in Appendice.)

dont les formes monumentales se dessinèrent gracieusement en traits de flammes.

Le matin, Mgr l'évêque du Puy avait, en présence de ces vénérables prélats, offert pontificalement les saints mystères, et dans Taprès-midi, avant les Vêpres solennelles, Mgr Mermillod , avec cette éloquence dont la réputation est â si juste titre universelle, avait fait entendre sur la Très-Sainte Vierge et sur l'Église des accents si forts et si suaves tout à la fois que Tassistance avait été â plusieurs reprises sur le point d'éclater en applaudissements.

La journée du 16 fut, à peu de chose près, la reproduction parfaite de celle du 15. Il y eut aussi, le matin, messe pontificale célébrée par le Révérendissime Père Dom François Régis, procureur général de la Trappe ; le soir, sermon prêché par Mgr l'évêque de Gap, vêpres pontificales, procession et bénédiction solennelle de tous les prélats présents à la foule agenouillée devant Notre-Dame-du-Bon-Remède.

Le 17, la fête fut presque tout intérieure, et ses pompes ne se déroulèrent que dans le Sanctuaire, autour du tabernacle du Saint des Saints. C'est qu'il ne s'agissait , ce jour- là, que de la bénédiction- abbatiale du Révérendissime Père Edmond. Mgr Guilbert, évêque de Gap, présida la cérémonie, assisté de Mgr Viard et du Révérendissime Abbé des Trappistes d'Aiguebelle.

Le Révérendissime Père Régis et le Révérendissime Abbé de la Trappe de Sept-Fonts assis-

tèrent TAbbé élu. Malgré le mauvais temps , nous pourrions dire une véritable tempête, les pèlerins se trouvaient en aussi grand nombre que le 15, et les trois vastes nefs de la Basilique dédiée à Tlmmaculée-Conception étaient littéralement combles.

La cérémonie commença à 8 heures du matin.

Les prêtres et les religieux occupaient le sanctuaire, Tavant-chœur et la première travée de la nef ; les autorités étaient à la grande tribune audessus de la porte d'entrée ; la grande nef avait été destinée aux places réservées, et la foule des fidèles remplissait les collatéraux et toutes les chapelles.

Quand la Communauté qui était allée processionnellement chercher NN. SS. les Prélats â leurs appartements, fut de retour avec eux dans l'église et qu'elle eut chanté l'office de Tierce, Mgr Guilbert, revêtu des ornements pontificaux, s'avança vers le milieu de Tautel et s'y assit pour procéder â la bénédiction solennelle du Révérendissime Abbé. Pendant ce temps, â un petit autel qui avait été dressé sur la droite, celui-ci revêtait l'amict, l'aube, la ceinture, Tétole et la chape blanches ; puis, assisté du Révérendissime Père Régis et du Révérendissime Abbé de Sept-Fonts, tous deux portant la chape et la mitre, il s'avançait vers le Pontife et lui demandait la bénédiction abbatiale par l'organe d'un des Abbés assistants. « Avez-vous l'ordre du Saint- Siège ? » répondait Sa Grandeur, et sur une ré-

ponse affirmative, M. Tabbé FontaiuQ, viçaipegéaéral de Mgr l'archevêque d'Aix et faisant eii ce moment les fonctions de secrétaire, donnait lecture à haute voix des lettres apostoliques relatives à Férection canonique de TAbbaye et â la bénédiction de son premier Abbé.

Nous ne suivrons point pas à pas les diverses phases d'une cérémonie qui rappelle, â peu de chose près, celle de la consécration d'un évêque. Rien de touchant comme le dialogue qui s'établit entre le célébrant et le nouvel Abbé, et qui se résume pour ce dernier en un grand nombre de promesses solennellement exprimées à la face de Dieu et de l'Église ; — comme cette messe que l'Abbé, revêtu de la chasuble et portant la croix pectorale, célèbre entre ses deux assistants à un autel latéral, sans prononcer toutefois les paroles sacramentelles du divin Sacrifice ; — comme cette offrande de pain, de vin et de cire que, selon un antique usage, il dépose aux pieds du Pontife, dès les premières paroles de l'Offertoire. Puis, lorsque, au chant des Sept Psaumes pénitentiaux et des Litanies des Saints , qui fut exécuté ici en faux-bourdon avec un ensemble parfait, l'élu a reçu, étendu devant l'autel, la bénédiction pontificale, et que, suspendant l'action des redoutables mystères de notre foi, le célébrant lui a remis le bâton pastoral, Tanneau, les gants et la mitre, on voit tout à coup Thunible religieux d'hier se relever couvert des insignes pontificaux, véritable armure des forts dUs-

ra'él, et prendre sa place dans les rangs de la prélature en parcourant les âots pressés de Tassistance pour lui apporter les prémices de ses bénédictions.

11 y eut un moment bien solennel dans cette fête, celui où Mgr Guilbert, prenant par la main le Révérendissime Père Edmond, le conduisit lui-même à ses religieux et le lit asseoir au siège abbatial pour qu'il reçût leur obédience. Les religieux vinreat dans le plus grand ordre s'agenouiller un à un à ses pieds, renouveler leur vœu d'obéissance et baiser son anneau pastoral ; après quoi, le Révérendissime Père les releva Tun après l'autre pour les embrasser avec une touchante affection. Tous les yeux se couvrirent alors de larmes ; l'émotion était à son comble, et les derniers chants du chœur expirèrent au milieu du frémissement sympathique de toute l'assistance.

Conformément aux prescriptions du Pontifical, la cérémonie se termina par le souhait de longévité formulé par l'élu en faveur de Tévêque célébrant, et par la bénédiction pontificale donnée par lui au milieu même de l'autel.

Le 17, comme le 15, un fort détachement du régiment de hussards, alors en garnison à Tarascon, fit le service d'honneur et ajouta à la splendeur de la solennité par les mâles accents de ses fanfares. Le 17, comme le 15, l'orgue fit entendre ses plus mélodieux accents pour accompagner dans leur exécution les magistrales com-

positions de M. Auguste Simon, alors maître de chapelle du monastère. Le 17, comme le 15, les diocèses d'Aix, d'Avignon, de Nimes, de Marseille, de Fréjus, de Digne, de Gap et de Valence furent largement représentés à Saint-Michel-de-Frigolet par des vicaires-généraux, des chanoines, des curés, des vicaires et des aumôniers. Le 17, comme le 15, Ton vit des membres de presque toutes les familles religieuses de la contrée, des Bénédictins, des Dominicains, des Cisterciens, des Capucins, des Récollets, des Observantins et des Jésuites, auxquels {si parva licet componere magnis ) nous ajouterons volontiers les délégués de quelques-unes de ces vieilles Confréries laïques (1) qui, sous le nom de Pénitents, rendirent dans le temps de si grands services â la société chrétienne, des Pénitents

(t) Les confréries de Pénitents, composées de laïques et même d'ecclésiastiques se livrant à certains jours sous un froc de couleur à des œuvres de piété, de pénitence et de miséricorde, sont très-anciennes dans les contrées méridionales. Suivant toute apparence, la première d'entre elles fut fondée, en 1225, dans la ville d'Avignon, sous le titre des battus de ta croix, par le roi Louis VIII, père de saint Louis, à l'époque de la guerre des Albigeois. Elle existe encore, et c'est celle des Pénitents gris qui compte des afiQliations jusqu'à Toulouse. A la fin du XI V° siècle, saint Vincent Ferrier donna une grande impulsion à ces sortes d'associations en Provence et en Languedoc ; le roi Henri III en fit autant au XVP et les introduisit à Paris. Elles ont été à plusieurs reprises approuvées par les Souverains Pontifes qui les ont comblées de faveurs et de privilèges.

Noirs et des Pénitents Blancs d'Avignon, par exemple, et des Pénitents de la Très-Sainte-Trirdté et de Notre-Dame-du-Remède de Marseille.

Le dernier jour du Triduum^ la parole fut à Mgr Viard. Il parla en termes éloquents des services que les ordres religieux rendent à la Religion et aux Etats.

Mgr Viard, dont tant de villes en France ont goûté les accents apostoliques, avait déjà pendant huit jours prêché la retraite annuelle du monastère. Ce labeur ne suffisait point à son zèle : pendant les huit jours qui suivirent le Triduum^ il voulut encore parler à cette foule, avide de Tentendre, qui ne cessa de remplir l'église abbatiale jusqu'au 23 octobre, jour fixé pour clôturer l'octave du magnifique couronnement de Notre-Dame-du-Bon-Remède et de la bénédiction du premier abbé de Saint-Michel-de-Frigolet.

Nous en avons assez dit, ce nous semble, pour donner à nos lecteurs une idée de cette double fête, ainsi continuée par une octave solennelle d'offices pontificaux et de prédications éloquentes. Cette fête complète admirablement l'histoire d'un monastère qui, bâti par un puissant monarque de la race des empereurs d'Occident et entretenu durant dix siècles par la munificence et la protection des princes de la maison de France, vient de recevoir de la main même du Vicaire de Jésus-Christ, par la bénédiction abbatiale de son chef, la dernière assise de son édi-

lice. Les papes Adrien IV, Urbain II, Jean XXII,

Sixte IV et Jules II ont dii tressaillir dans leur tombe, eux, qui contribuèrent si puissamment, en leur temps et à leur époque, à la grandeur et à la prospérité de la nouvelle abbaye en joignant leurs donations et leurs concessions à celles des rois Très-chrétiens, des rois d'Aragon, des rois d'Arles, des comtes de Toulouse et des comtes de Provence , et en lui donnant des prieurs, tels que les cardinaux Jean de Brogny, Guillaume d'Estouteville , Guillaume Brissonnet, ou les évêques Antoine Subject, Louis de Forbin d'Oppède, Jean de Vintimille du Luc, ou le doyen de Fénelon, dont nous avons ici rappelé la glorieuse mémoire.

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