CHAPITRE XVI
Fondation d'un monastère de religieuses Norbertines. — Visite de Mgr Gonde y Gorral. — Le camp des Alpines. — Prise de possession de la Basilique de Conques en Rouergue.
L'élévation du T. R. P. Edmond à la digpité abbatiale donna un nouveau lustre au monastère qui Tavait élu pour chef. Le concours des fidèles n'en devint, en effet, que plus grand sous les voûtes de la Basilique où sa Paternité était appelée à porter la crosse et la mitre ; le nombre dos religieux désireux de faire revivre la primi-
^ervance de Prémontre, ne fit que s'ac-
des vierges chrétiennes sollicitèrent
nneur de mener, on plein XIX« siècle
re de France, la vie qu'y avaient
"ée au milieu des pénitences et des
Auburgis de Clairefontaine, une
T,e Poncia de Saint-Gervais, une
Lorency.
lond ne se rendit pas tout de
rftffsinstances ; il éprouva leur désir, et j,ad il se fut assuré de l;i sincérité de leur vocation, il les réunit an monastère des Trappistines de Maubec, près de Montélimar, dans le département de la Drôme. C'est là que, placées sous la direction des dignes filles de Saint- Bernard, et environnées des exemples de vertu que celles-ci offrent à. Tadmiration des Anges, elles ont jeté les fondements de leur vie religieuse. Une fois formées à la profession monastique, elles ont quitté cet asile de bénédiction, et conduites par le vénérable P. Joseph Dubois que, dans sa sollicitude paternelle, le T. R. P. Abbé leur avait donné pour guide, elles se sont établies dans une ancienne abbaye bénédictine, celle de Bonlieu, qu'elles ont eu le bonheur de trouver debout dans le diocèse de Valence, et où, dans leur amour pour la maison de Dieu et leur zèle pour son culte, elles se livrent avec un soin inexprimable à la confection des pains d'autel. Elles étaient encore à Maubec sur la fin de Tannée 1869, lorsque le T, R. P. Edmond leur
ménagea une surprise. Le 23 novembre, il arriva auprès d'elles, accompagné d'un prélat espagnol qu'elles n'eurent pas de peine â reconnaître pour Mgr Tévéque de Zamora, dont on les avait si souvent entretenues.
Sa Grandeur, se rendant à Rome pour le Concile œcuménique du Vatican, s'était arrêtée quatre jours sur sa route pour saluer à Saint- Michel-de-Frigolet ses frères en saint Norbert et accomplir son pèlerinage â l'autel de Notre- Dame-du-Bon-Remède. Le 19, le 20, le 21 et le 22 novembre, l'éminent prélat s'était retrouvé, après tant d'années d'exil, dans une abbaye Norbertine ; il y avait aspiré à longs traits le parfum de la solitude dont il était privé depuis plus de trente ans, et il s'y était édifié au contact des pieux cénobites qui donnent au vieux Moûtier son éclat et sa splendeur des anciens jours. Le T. R. P. Edmond et ses religieux avaient, de leur côté, reçu comme un véritable présent du ciel rbonneur de sa visite, et il les avait laissés tout embaumés de la bonne odeur de ses vertus (1).
La visite de Mgr Gonde y Gorral à Maubec ne
(1) Mgr Gonde y Gorral officia pontificalement le jour de Sainte Cécile dans l'église de l'Immaculée-Gonception. Après la grand messe, tirant de son doigt un magnifique anneau d'or composé d'un améthyste entouré do diamants enchâsses dans un faisceau de feuillage de laurier, il le remit au T. R. P. Edmond comme un gage d'alliance.
fit pas une moindre impression sûr l'esprit des Norbertines ; elle les combla de consolation et de joie, et maintenant encore, elles se rappellent avec bonheur l'air de sainteté qui resplendissait sur toute la personne du prélat.
Sa Grandeur accomplit, d'ailleurs, en cette circonstance, une cérémonie dont les Norbertines ne perdront jamais le souvenir. Elle donna, en effet, solennellement Thabit des chanoinesses de Prémontré à la première supérieure, la Révérende Mère Marie de la Croix qui a depuis lors émis les vœux de religion, et qui est connue dans le monde aussi bien par la distinction de sa noble famille que par celle de sa piété et de ses talents.
Une autre visite non moins agréable était promise à l'abbaye de Saint-Michel-de-Frigolet. Le Révérendissime Père Dom Jérôme Zeidler, abbé du célèbre monastère de Strahow aux environs de Prague (Bohême) et président général de la congrégation austro-hongroise de l'Ordre de Prémontré, avait promis à Rome au T. R. P.
Edmond, qui était allé le voir, d'honorer de sa présence le monastère de l'Immaculée-Gonception-Saint-Michel, en revenant du Concile œcuménique dans sa patrie. Mais le digne religieux comptait sans la mort qui le frappa à. Rome, en avril 1870, à la grande douleur des Pères du Concile, pour lesquels il était un objet de vénération par son grand âge, par sa science profonde, par ses solides vertus.
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A cette époque, aucun nuage n'obscurcissait riiorizon ; le calme régnait en Europe, et la société se livrait sans crainte aux travaux de la paix, quand des bruits de guerre retentissent de tout côté. Au bout de quelques jours â peine, les bataillons de la France se mettent en marche contre ceux de la Prusse ; des rencontres ont lieu en Lorraine, en Alsace; la viGtoire nous fuit, et le 4 septembre 1870, nos désastres se consomment par la honteuse capitulation de Sedan.
Avec nos troupes disparaissent ceux qui les commandent. Napoléon III à leur tête. C'est le signal d'une Révolution. L'Empire est renversé; on lui substitue la République, et la guerre continue à outrance, malgré nos défaites toujours croissantes. Il faut des hommes pour s'opposer à la marche victorieuse de l'ennemi sur le sol français ; on les trouve en levant en hâte toute la jeunesse française : de 20 à 40 ans, tout célibataire est appelé sous les drapeaux, â un titre ou â un autre ; c'est â peine si, grâce à l'intervention d'un grand évêque (1), nos gouvernants improvisés respectent le caractère sacerdotal.
La profession religieuse ne pouvait être un cas d'exemption ; la loi française qui reconnaît les vœux ecclésiastiques ne reconnaît plus les vœux monastiques, et tout moine, tout régulier qui n'avait pas reçu le sous-diaconat, dut comme les autres prendre le mousquet du soldat et la route du camp.
(1) S. Ém. M. le cardinal Guibert, archevêque de Pari^, alors archevêque de Tours.
Le monastère de Saint-Michel-de-Frigolet qui, dès le début des hostilités, avait été ouvert par le T. R. P. Edmond comme ambulance aux blessés de nos armées, fut atteint comme les autres monastères de France par les exigences de la mobilisation militaire. Dix de ses religieux se virent obligés de revêtir Tuniforme guerrier et d'aller, les uns àEyguières(l), les autres à Lyon, faire Papprentissage des armes. Grâce à Dieu, pas un cheveu de leur tête ne tomba, et la paix conclue, ils retournèrent tous allègres et dispos dans leur communauté, où ne cessaient de les appeler les vœux ardents et les prières de leurs frères en religion.
Cependant, en leur absence, le clairon et le tambour avaient plus d'une fois résonné sous les voûtes de la Basilique de Tlmmaculée-Gonception, et les sinuosités des Petites Montagnes s'étaient souvent transmis l'écho des fusillades. Pour parer à toutes les éventualités, la création d'un camp stratégique de 250,000 hommes avait été décrétée entre Avignon et Marseille ; la vaste plaine de la Crau devait le renfermer au pied même des Alpines ; le plateau du Pas-des-Lanciers, près de l'étang de Berre, était appelé à lui servir d'arrière-camp, et le versant oriental des
(l) Quelques-uns demeurèrent à Eyguières en qualité d'infirmiers de l'ambulance : ils s'y tirent remarquer par leur dévouement, à toute épreuve auprès des malades dont le soin leur avait été confié.
Petites Montagnes (1) de Tarascon â Barbentane était désigné pour son avant-camp. Ce projet n'eut toutefois qu'un commencement d'exécution : Tavant-camp seul fut établi ; il reçut les légions mobilisées de Vaucluse , du Puy-de- Dôme, des Bouches-du-Rhône, de l'Aude et de la Haute-Garonne, en tout plusieurs milliers de soldats improvisés, au milieu desquels l'indiscipline augmentait avec les privations et le regret du sol natal, et que décimaient les fièvres, la variole, voire même la nostalgie.
L'abbaye de Saint-Micbel-de-Frigolet était trop rapprochée de cette agglomération de troupes pour qu elle ne fût pas chaque jour pour elles un but de promenade. D'ailleurs, Mgr l'Archevêque d'Aix avait chargé le T. B. P, Edmond de l'aumônerie du camp, et le T. R. P. Edmond, acceptant avec empressement cette mission de charité, s'y était consacré, lui et les siens, avec un zèle au-dessus de tout éloge. L'infirmerie, en particulier, était le théâtre continuel de son dévouement et de celui de ses frères ; c'est l qu'ils se faisaient tout à, tous, prodiguant les secours spirituels aux mourants et les soulagements corporels aux malades, ranimant auprès
(1) Ce n'est pas la première fois que des troupes ont campé aux Petites Montagnes. On y vit celles du duc.d'Épernon à l'époque de la Ligue, et les Archives municipales de Barbentane (Bouches-du-Rhône) et de Jonquières (Vaucluse) renferment plusieurs pièces relatives aux troupes royales qui y campèrent au temps des Gamisards.
de tous Tespérance, fortifiant les faibles, encourageant les forts, faisant, en un mot, l'œuvre de Dieu et s'exposant sans cesse â contracter le mal de ceux dont ils cherchaient à adoucir les souffrances ; aussi, quand les légions mobilisées furent licenciées, le commandant supérieur du camp voulut-il lui-même, par une lettre que la presse a reproduite, remercier les RR. PP. Prémontrés du bien qu'ils avaient fait au milieu de ses soldats. Mais leur apostolat auprès des troupes n'allait pas de sitôt prendre fin.
Aux mobilisés ne tardèrent pas â succéder dans les vastes baraquements du camp des Alpines des soldats de l'armée régulière revenant de captivité et reformant leurs régiments. Les RR. PP. Prémontrés furent appelés encore à remplir auprès d'eux les fonctions d'aumôniers et d'in- Hrmiers, si bien que, le 21 juillet 1871, le T. R. P. Edmond dut bénir une des baraques du camp, transformée en chapelle et destinée exclusivement aux militaires. Cette cérémonie s'accomplit avec la plus grande pompe ; elle fut rehaussée de l'éclat d'un véritable appareil guerrier, et l'on pouvait répéter avec juste raison ce jourlà cette belle parole de David : « Voilà bien le camp du Seigneur ! » Castra Dd sunt hœc !
Mais le ministère des RR. PP. Prémontrés ne se bornait pas au camp seulement : les enfants de troupe des régiments qui stationnaient étaient encore l'objet de leur sollicitude ; ils résidaient au monastère, et ce n'est pas sans émotion qu'aux
jours des grandes solennités Ton voyait ces fils de nos soldats en uniforme militaire précéder dans les processions de l'Abbaye les enfants de la maîtrise en costume monastique.
Deux ans ne s*étaient point encore écoulés depuis la levée du camp des Alpines qu'une nouvelle fondation était offerte au T. R. P. Edmond. Le 15 mars 1873, Mgr Bourret, évêque de Rodez, invitait les Religieux do la primitive observance de Prémontré à relever Tantique et illustre Abbaye de Conques et à se charger en même temps du service de sa splendide basilique devenue simple Église paroissiale. Le premier mouvement du T. R. P. Abbé fut de refuser une offre aussi magnifique ; mais à la fin, vaincu par les instances aussi pressantes que bienveillantes de Tillustre Prélat, il accepta et, dès le 21 juin suivant, il envoya à Conques six de ses religieux pour répondre aux pieux désirs du zélé donataire. Mgr Bourret daigna procéder lui-même à leur installation : il voulut qu'on vînt en procession à leur rencontre et pendant toute la durée de la cérémonie il tint à ce que le T. R. P. Abbé de Saint-Michel marchât à sa droite sous le dais.
L'antique Église Abbatiale de Conques, la plus belle sans contredit de toutes les Églises de France bâties au XP siècle, ne tarda pas à changer de face entre les mains de ses nouveaux desservants dont le nombre fut bientôt porté à douze. Son sanctuaire et son chœur recouvré-
rent les dalles dont ils étaient dépouillés depuis plus d'un demi-siècle. Deux ambons furent éle vés à rentrée de son presbyterium, et sa belle abside fut débarrassée des ornements dont l'avait obstruée le mauvais goût du XVIII* siècle. De plus, sur la demande du T. R. P. Edmond, appuyée par Mgr l'Evêgue de Rodez, le gouvernement a consenti à prendre à sa charge la restauration complète d'un monument, l'un des plus remarquables qui nous restent du Moyen-âge.
Les RR. PP. Prémontrés ont fondé à Ck)nques une maîtrise dans le genre de celle de leur Abbaye de Saint-Michel ; aussi déjà les saints offices se célèbrent-ils dans la vieille Basilique ^vec autant de pompe que de piété, plusieurs Archevêques et Évéques, parmi lesquels S. Ém. M le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, ont rehçiussé de leur présence,rannée même de l'installation des enfants de saint Norbert, la fête de sainte Foy, la grande martyre d'Agen dont les reliques sont encore précieusement conservées dans l'Eglise Abbatiale de Conques, au milieu de richesses inénarrables, vases sacrés, statues et reliquaires en or et en vermeil du IX® siècle, du X«, du XI«, du XIII« et du XV« échappés comme par miracle au vandalisme et à la rapacité révolutionnaires.