‹ Essai historique sur l'abbaye de l'Immaculée-Conception-St.-Michel (primitive observance deChapitre 3 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Communauté de Saint-Michel-de-Frîgolet embrasse la règle des Chanoines Réguliers de Saint- Augustin.— Elle est l'objet de donations nombreuses et importantes. — Elle forme un prieuré canonial.

La communauté . de Saint-Michel-de-Frigolet n'avait pas tardé à s'organiser d'une manière régulière. A une date que nous ne pouvons préciser, elle adopta la règle et les usages des Chanoines de Saint- Augustin : c'est ce qui ressort de cet acte du 31 août 1309, par lequel Guillaume d'Avignon, chanoine et sacristain, et le reste du ckapi tre de Saint-Michel-de-Frigolelde l'ordre de Saint-Augustin demandent à Bernard de Aymini la confirmation de l'élection de leur prieur. Dans tous les environs , ainsi que le remarque l'abbé Faillon (l), ses membres ne furent plus connus que sous le nom de Religieux Blancs ou Pères Blancs^ à cause de la couleur do l'habit qu'ils portaient.

Ils ne firent en cela, d'ailleurs, que suivre l'exemple qu'à deux reprises ditFérentes, leur avait déjà donné le clergé de la cathédrale d'Avignon. En 1096, les chanoines de cette antique

(l) Paillon, Monuments inédits sur l'Apostolat de sainte Madeleine en Provence. Montrouge, Migne, 1848. Tom. P', p. 1237, note A.

église embrassèrent la vie régulière selon les constitutions du saint évêque d*Hippone : nous avons encore la bulle par laquelle le pape Urbain II les félicite dé leur détermination (1). Dès Tannée 1038, du reste, quatre d'entre eux avaient imprimé dans nos contrées une grande impulsion à la vie claustrale : désireux de pratiquer dans toute leur rigueur les observances de la vie canoniale, ils s'étaient établis hors la ville auprès du tombeau de saint Ruf, et ils y avaient fondé, sous le nom de ce Saint qui fut le premier évêque d'Avignon, une Congrégation nouvelle de l'ordre de Sainl-Augustin (2), ainsi que nous venons de le dire.

L'abbaye de Saint-Ruf, qui devait voir bientôt deux de ses enfants se succéder sur la chaire de saint Pierre (3), était, à l'époque dont nous parlons, dans toute sa ferveur première. Bâtie sur l'une des routes lés plus fréquentées du pays, aux portes d'une grande ville, elle semblait dire aux voyageurs qui passaient sous ses murs :

« Voyez, et faites! » Ceux-ci virent, et à l'aspect de l'austérité et de la piété des religieux, ils agirent en conséquence. Tout se fit bientôt dans les couvents et même hors des couvents du voisi-

{\) Chartarium Arelatense, aux archives du département des Bouches-du-Rhône, reproduit par Nouguier, p. 42.

(2) Fr. db Nodguier, HisL chronoL de l'Église d'Avignon, p. 39.

(3) Ces deux Papes furent, en 1153, Anastase IV, et, en 1154, Adrien IV.

nage, à l'imitation et à la ressemblance de cette maison monastique.

Son influence, en effet, se faisait sentir au loin, et la renommée de sa régularité était telle que, trois siècles plus tard, elle attira sous ses voûtes le haut clergé de trois provinces ecclésiastiques pieusement empressé de venir s'y retremper dans la sainteté nécessaire à. l'excellence de sa profession (I).

Il n'est donc pas étonnant que la Communauté de Saint-Michel de Frigolet n'ait point voulu rester en arrière du mouvement, et que de bonne heure elle ait adopté la règle de Saint Augustin, qu'elle conservajusqu'àlafin dans sa pureté originelle. Son isolement, du reste,et le petit nombre de ses membres contribuèrent pour beaucoup au maintien de sa régularité : ses religieux étaient des anges sur la terre, vivant dans la chair comme n'en ayant pas et menant dans leur désert Texistence de Jean-Baptiste. Pour eux, le travail succédait à la prière, et la prière succédait au travail. Après avoir passé une bonne partie de la nuit à chanter les louanges de Dieu au pied des autels, on les voyait de grand matin par groupes séparés descendre les deux versants des Petites Montagnes et venir dans la plaine cultiver le terrain qu'ils avaient gagné sur les eaux stagnantes des marais.

(1) Fh. de NouGuiER. Hist, chronol. de l'Égl. d'Avignon p. 118.

Il s'en faut que le territoire de Maiilanne, celui de Graveson, celui de Boulbon et la partie montagneuse de ceux de Tarascon et de Barbentane fussent, au XII® siècle et au XIIP, couverts de métairies, de fermes et de villas, comme ils le sont aujourd'hui. C'étaient, en général, des pâturages immenses ou des champs à perte do vue qui devaient leurs troupeaux et leurs moissons au travail des moines de Frigolet.

Ce n'est pas à dire que les populations des campagnes environnantes, cédant à ces préjugés barbares qui attachent une sorte de mépris à l'art qui nourrit les hommes, eussent négligé de cultiver la terre : le pays, au contraire, était habité en majeure partie par des agriculteurs ; mais, comme il arrive aux habitants d'un climat chaud, ces agriculteurs redoutaient les rudes travaux de défrichement et se contentaient d'ensemencer les terres labourées que leur avaient laissées leurs aïeux.

Le spectacle de plusieurs générations de moines disputant sans relâche du terrain aux rivières et aux marais, ouvrit peu à peu les yeux de leurs voisins â la lumière. Le paysan apprit, àildL suite des Pères-Blancs, qu'on finit toujours par avoir raison des éléments, si rebelles qu'ils puissent être, et qu'encaissés dans des limites certaines, les cours d'eau deviennent des instruments de prospérité et des sources de richesse.

L'exemple de nos infatigables religieux fut

si salutaire dans la coatrée que les princes de la maison d'Anjou qui, vers 1246, montèrent sur le trône de Provence, ne craignirent pas de leur confier le dessèchement des abords de Tarascon. De magnifiques concessions furent le prix que les bons Pères récure it pour leurs labeurs et leurs fatigues de la munificence des Souverains, des Seigneurs et des Prélats de la contrée.

Déjà, du reste, ils avaient été, plus d'une fois Fobjet de libéralités princières. En 1133, les Vicomtes de Boulbonleur avaient donné une montagne, plusieurs pâturages et quelques terres en friche aux environs de leur monastère; — en 1183, Sanche. vice-roi de Provence, leur avait octroyé de nombreux privilèges; — en 1185, Raymond IV, comte de Toulouse et duc de Narbonne, les avait pris solennellement sous sa protection ; — ■ en 1186, Pierre Eynard, archevêque d'Arles, leur avait fait donation de TÉglise de la Sainte-Trinité de Boismaux et de la moitié de la dîme du territoire de Maussane-, — en 1188, Alphonse , roi d'Aragon , comte de Barcelone et marquis de Provence, leur avait permis de voyager dans toutes les terres de sa domination sans payer leudes et péages; — en 1190, Hugues des Baux, vicomte de Marseille, avec Barrale, sa femme, leur avait concédé pleine et entière franchise dans toutes ses terres , même au Bourg-Neuf d'Arles dont il possédait la Seigneurie ; — en 1198, Guillaume, comte de Forcalquier, avait reçu leur maison sous sa ferme sauve-garde

{firma custodia) et leur avait assuré la franchise de rout usatique par terre et par eau : — en 1210, Pierre II, abbé d'Ulmet en Camargue, leur avait donné en toute franchise un droit d'aïbe/i^guG dans la forêt d'Albaron ; —- la même année, Raymond, successeur de Pierre II, avait ajouté à cette donation celle du libre droit de pâture dans la même forêt ; — vers la même époque, Rostaing et Raymond d'Agoult leur avaient donné des terres sur le territoire d'Éyragues, dont ils étaient Seigneurs; — en 1227, Raymond Bérenger leur avait confirmé toutes les libertés, franchises, immunités et sûretés qu'ils tenaient du roi d'Aragon, son aïeul ; — en 1238, Raymond de Boulbon, vicomte de Provence, leur avait abandonné tous les droits qu'il pouvait avoir sur les Petites Montagnes \ — en 1250, un autre Raymond, abbé de Montmajour, leur avait fait concession, moyennant la somme de cinquante livres tournois, de la franchise de tous droits sur les terres dépendant de son abbaye ; — la même année, Jean Baussan, archevêque d'Arles, leur avait cédé ses droits sur un moulin qu'avaient bâti des gens de Beaucaire, etc. (1).

(1) Plusieurs de ces donations mériteraient d'être consignées ici tout au long, à cause des noms propres qu'elles mentionnent et des indications territoriales qu'elles fournissent. Nous n'en résumons qu'une seule, celle de 1133, dont la copie authentique se trouve aux archives municipales de Tarascon : « Guillaume Al-

Puis, à ces faveurs importantes étaient venues se joindre quantité de donations particulières, dont nous trouvons le relevé dans un acte sur parchemin, portant la date de Tannée 1229 et intitulé : Declaratio terrarum^ reddituum et proventuum monastei^ii Sancti Michaelis de Frigoleto,

Ce sont, à Graveson, une terre de douze sexterées donnée par Jacques Ebrard de ce village;— à Laurade, une autre terre donaée par Raymond Gantelmi; — près de Téglise Saint-Martin, une autre terre provenant de la succession de la dame Laure;— près de la chapelle Saint- Victor, aux environs de Tarascon, un bois de sept sexterées et une terre de trois seulement, dons de Raymond Araorani; — ^à Maillanne,quatre sexterées de terre labourable, présent de Bérenger Marini, et huit sexterées de terre labourable aussi, données par Raymond Bertrand d'Arles ; — à Rognonas, une petite maison et un jardin, dûs â la libéralité de la dame Gaufredi d'Avignon, qui ajouta à sa donation quarante-trois sexterées de terre labourable et trois sexterées de broutilles; — au quartier du Puits-à'Roue, huit sexterées de terre, don

phant, Rostaing, Guillaume Raymond, Guillaume et Laugier de Boulbon donnent à l'église de Saint-Michelde-Frigolet le domaine de la Montagne, depuis le chemin qui serpente par la vallée de Uaddelenet jusqu'à celui qui mène, sousle Mont- Alqiiier aux Uortinelleset à la Jasse du Millas, et qui, conduisant au Devès de Villerme et à la fontaine Joncusse, ramène de cette fontaine à la vallée de Caddelenet. »

if-

de Bertrand Trinquier, et une terre à blé, don de Reynoard Godan de Noves ; — à la Levade de la Roubine, une sexterée donnée par Pierre de Laveruoe ; — au Pré de Francom^ une terre léguée par Bertrand Trinquier ; — au chemin d'Eyragues, trois salmées de terre à blé données par Gaillard Mallan d'Avignon ; — au Lauron d'Eyragues, vingt sexterées données par Giraud Vivardi, etc. (1).

. Il serait trop long d'énumérer toutes les propriétés qui sont mentionnées sur cet acte. Qu'il nous suffise d'en reproduire ici le préambule ; il est de nature à jeter quelque clarté sur cette époque de notre histoire.assez obscure,d'ailleurs, à cause du manque de documents. Nous traduisons :

a Que le Saint-Esprit nous assiste de sa grâce. Ainsi soit-il. L'an de l'Incarnation de Notre- Seigneur 1229, moi Faraud, par la permission divine Prieur du Monastère de Saint-Michel- de- Frigolet, après avoir, conjointement avec tous les Chanoines dudit Monastère réunis en conseil, considéré que nos terres et nos propriétés

(1) Cet acte, composé de neuf feuilles {recto et verso) en parchemin, se trouve déposé entre les mains du T.-R. P. Abbé du Monastère. On peut voir aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône, parmi les papiers provenant de Tancien archevêché d'Arles {Chartier de Montdragon), les actes d'échange de plusieurs terres au terroir de Graveson fait entre le couvent de Saint-Miohel- 4e-Frigolet et divers particuliers.

étaieut éparses en divers lieux, sur le rapport et la reconnaissance qu'en a faits le frère Barbarin (1) qui avait l'intendance de tous nos champs», et avec l'aide du frère Hugues, l'un de nos chanoines, (tous deux s'étant rendus ensemble sur place), j'ai fait consigner pjir écrit toutes les terres qu'avait et possédait alors notre église, grâce aux largesses des fidèles, ou à la suite de ventes et d'échanges. Et comiiie plusieurs de ces terres avaient des bornes de pierre et que quelquesunes n'en avaient point, j'ai proposé, avec le secours de la grâce de Dieu, d'en mettre là où il n'y en avait pas, etc. » (2)

(1) Selon toutes les apparences, ce religieux, qui était le procureur ou l'économe du monastère, appartenait à la famille qui donna , en 1623, le pape Urbain VIII à l'Église. D'après les recherches minutieuses auxquelles nous nous sommes livré, soit en Provence, soit à Rome, nous sommes convaincu que cette famille est originaire de nos pays, — qu'un de ses membres passa en Italie au XIIP siècle, —qu'il y donna son nom à un petit bourg de Toscane près de Florence,— qu'il y fut le chef de l'illustre et opulente maison des Barberini d'Italie. Dès les premiers jours du XIV* siècle, les Archives de Ghâteauneuf-du-Pape nous révèlent l'existence des Barberin à la tête de cette commune ; ce n'est qu'en 1528 qu'ils paraissent à Boulbon. Cette famille existe encore et tient un rang distingué à Tarascon, à Aix et à Bordeau?^.

(2) Anno Tncaniationis Dominicx MCCXXIX, Ego Fa-, raudus, divina perniissione Prlor monasterii Sancti Mi-, charlts de Feriffoleto, tma cum omnibus canonicis dicti iuuaaslerUf habita diligenli consUio quia Icrrée et posses-, siones nostrx per diversa loca erant dispersât, consilio et recognitiune frairls Barbarini qui erat super oninem

Ce document a plus de valeur qu'on ne pourrait le croire ; c'est un monument capital et de la plus haute importance. Il prouve, en effet, que, dès les premiers jours du XIII» siècle, le monastère de Frigolet possédait son autonomie puissante et déjà séculaire, qu'il vivait, en un mot, de sa propre vie. Son chapitre ne relevait d'aucun chapitre, hien qu'il fût régi par les règles qui régissaient la plupart des chapitres du voisinage. Son organisation était alors dans toute sa force, et son chef fiiisait acte d'autorité, en ordonnant à son secrétaire de dresser procèsverhal du hornage et de la reconnaissance de ses nombreuses possessions territoriales. Gela n'infirme en rien l'acte de 1309 que nous avons rappelé et par lequel l'Évêque d'Avignon est prié par les religieux de Frigolet de confirmer la nomination qu'ils ont faite de leur Prieur; l'Evêque d'Avignon pouvait être supérieur majeur de leur Communauté, et celle-ci avoir néanmoins son autonomie.

Il est inutile de dire quelles étaient la forme et l'organisation de ce chapitre : on n'a qu'à lire la règle des Chanoines Réguliers pour s'en faire une idée. Son chef portait le titre de Prieur, Nous avons néanmoins un acte du 24 août 1222,

agriculturam, et auxilio fratris HugoniSj canonici nostri, qui ambo ambulaverunt per singula loca, fecimus scribi omîtes terra.'! quarj tune habebat et possidebat Ecclesia ista

iargitione fidelium, emptione vel permutationef etc

(Préambule de l'acte précité).

dans lequel Gaufredus de Parco, prévôt de St-Michel-de-Frigolet^ Rostan de Sos, doyen, Bertrand Carreria, précenteur, et Guillaume Bonet, tous chanoines de St'Michel, figurent, comme témoins, à la vente d'une maison, dans Avignon sur la paroisse St-Agricol, consentie en laveur de Guillaume de Monteux, évêque de cette ville (1).

Cet acte prouve encore beaucoup, on le voit au simple énonce qui précède, en faveur de l'importance que le monastère de Frigolet avait à cette époque. Un Prévôt, un Doyen, un Précenteur ne se trouvaient ordinairement réunis que dans les chapitres de premier ordre, tels que ceux des Cathédrales ou des grandes Abbayes.

Ajoutons que ce chapitre avait un sceau, dont nous trouvons l'empreinte sur cire jaune, au bas de l'acte de 1186, par lequel Pierre Eynard, archevêque d'Arles, fait donation à Raymond, prieur de Saint-Michel-de-Frigolet, de l'église de la Sainte-Trinité-de-Boismaux en Camargue et de la moitié des dîmes de Maussane. Dans le champ de l'écusson, l'archange nimbé se tient debout sur un dragon menaçant qu'il perce de sa lance-, tout autour, entre cordons, on lit cette légende en capitales romaines ; f Sigillum Michaelis Archangeli (2).

(1) Archives départementales de Vaucluse. — Fonds de la mense archiépiscopale d'Avignon.

(2) Blancabd. Iconographie des sceaux conservés aux archives des Bouches-du-RMne. Marseille 1860, 1" partie, p. 230, et 2" partie, planche 54 bis n. 1.

U nous reste une autre preuve de Timportance de ce même chapitre ; c'est une pierre sépulcrale qu'en 1866, Ton trouva dans le préau du cloître. M6u5i4pn7., porte-t-elle, obiit CA... CAN.., TADA sorornostra. . . etra. .. V ..us MATARONUS... Filius,,., obiit in,,. IIIL. N.., Dec. « Aux Ides d'avril, mourut notre sœur. GAN... elle 4 des Nones de novembre, son fils Mataron. » D'après cela, il est facile de conjecturer que le monastère de St-Micliel-de-Frigolet était assez vénéré dans la contrée pour qu'on sollicitât au dehors des affiliations à ses prières et des participations aux mérites de ses religieux. Ce membre de l'illustre famille de Matheron (1) devait avoir part, ainsi que sa mère, aux avantages spirituels du chapitre; voilà pourquoi, au XII« siècle (les lettres de cette épitaphe sont de cette époque), les pieux solitaires, en vertu de la communion des Saints, appelèrent jusqu'au tombeau cette dernière du nom si chrétien de sœur.,

Ç\) La famille des Matheron [Mataronus, Matéron, Mataron) , est l'une des plus anciennes de Provence : dès le XP siècle, elle donnait des magistrats à la ville d'Avignon. L'un de ses membres alla se fixer à Aix, en 1349 ; on en trouvait, au siècle suivant, quelques-uns à Tarascon.

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