CHAPITRE XVII
Fête du couronnement de la statue de Saint Joseph dans l'église abbatiale de l'Imma culée-Conception.
L'incertitude de Tavenir aussi bien que les préoccupations du présent fit pendant près de trois ans suspendre au monastère de Frigolet la célébration de ces solennités sans pareilles, dont la renommée s'étend au loin et qui ne sont pas, au milieu des circonstances difficiles et pénibles que nous traversons un des moindres sujets de consolation pour les enfants de Dieu.
Mais aussitôt que le calme des événements eut permis aux catholiques de respirer, le T. R. P. Edmond se hâta de convier les populations voisines de Tabbaye au couronnement d'une statue du glorieux Saint Joseph. C'était entrer dans les sentiments de Pie IX et dans ses intentions que de poser en son nom un diadème d'or étincelant de pierreries sur le front de Celui que cet auguste Pontife venait de déclarer patron et protecteur de l'Église universelle.
Le 29 septembre, fête de saint Michel, fut le jour choisi pour l'accomplissement de ce grand acte. Laissons ici parler la Cour d'Honneur de Marie :
« La veille, â 4 heures du soir, les premières
Vêpres solennelles étaient célébrées, au milieu de toutes les pompes des offices pontificaux ordinaires de râbbaye, par Mgr de la Bouillerie. archevêque de Pergaetcoadjuteurde Bordeaux, Une assistance déjà nombreuse d'ecclésiastiques et de fidèles unissait ses prières et ses chants en l'honneur du saint Archange, protecteur de l'Église et de la France. A 8 heures, au moment où les pèlerins et les religieux s'apprêtaient au repos, un orage violent éclatait et, se prolongeant jusqu'au matin, faisait de cette nuit, une nuit exceptionnelle, très-justement nommée par Mgr révêque de Tulle : « Une nuit du Sinaï, toute pleine d'éclairs resplendissants et de bruyants tonnerres. »
« Entre 8 et 9 heures du soir, malgré les torrentielles ondées, les bruyants et retentissants déchirements des nuées, des pèlerins arrivant de la gare se présentaient à la porte du monastère. C'étaient 150 habitants de la ville métropolitaine d'Aix. En venant fêter saint Joseph, ils donnaient une preuve de plus de cette foi vive et courageuse qui, quelques mois auparavant, les conduisait à Lourdes et à la Sainte -baume. A minuit, en même temps que commençait l'office des Matines, les prêtres pèlerins commençaient â dire des messes à tous les autels ; ils continuaient jusqu'à dix heures du matin. Il en fut ainsi durant les trois nuits de ces fêtes.
« Dans la matinée du 29, chaque train qui vient de Marseille ou Lyon amène des pèlerins
de plus en plus nombreux. Arrivent aussi des gendarmes et une escouade de dragons de Tarascon en grande tenue ; c'est à peine s'ils pourront maintenir la circulation au milieu de la foule qui prend possession de toutes les allées et de toutes les places qui avoisinent TAbbaye. € A neuf heures commence Tofflce pontifical célébré par Mgr l'Archevêque d'Aix. Dans le sanctuaire si bien disposé pour que rien de ce qui s'y passe ne soit dérobé aux regards, au milieu de toutes les splendeurs habituelles des belles fresques, des richesses de l'autel et de ses décorations, le Prélat officiait entouré des ministres sacrés et des autres officiers ordiaaires parés d'ornements d'or et d'argent. Dans le chœur, en avant des stalles, étaient deux rangs de prêtres en chapes, chasubles et dalmatiques ; derrière eux, les enfants de la maîtrise ; les religieux dans leurs stalles, présidés par le Révérendissime Père Abbé à sa place accoutumée.
Aux religieux avaient bien voulu s'adjoindre pour l'exécution des chants en musique, quelques séculiers, ecclésiastiques ou pieux laïques, dont nous de saurions trop reconnaître et louer la bonne volonté et le talent. Retirés pendant ces trois jours à la tribune du noviciat, les frères convers avaient cédé leur chœur qui fait suite à celui des chanoines, à MM. les chanoines séculiers et aux autres ecclésiastiques qui en occupaient les stalles et deux rangs dô chaises en avant.
« Dans la première travée de la nef qui devient un heureux prolongement du chœur, s'élèvent, garnies de tapis et de tentures et ornées des armoiries des divers Prélats, les estrades destinées aux Évêques et aux Abbés. Sur le rang du fond, Nos Seigneurs les archevêques et évoques et leurs vicaires généraux, — sur le devant, les abbés mitres et les religieux qui les accompagnent prirent place pendant les fêtes. Nos Seigneurs les Archevêque d'Avignon, de Sens, d'Alby et de Pcrga; les évêques de Tulle, de Digne, de Grenoble et de Montauban; Mgr Mislin, abbé mitre d'une église de Hongrie et protonotaire apostolique ; les RR. PP. Abbés Trappistes de Staouëli (Afrique) et du Mount-St-Bernard (Angleterre), le R.P. Abbé des Prémontrés de Mondaye en Normandie ; leR . P. Abbé de St-Bertrand de Gomminges de l'ordre des Olivétains ; au même rang le R. P. Gilbert, Prieur titulaire du monastère Prémontré, de St-Joseph de Montréal (Gers). Au bas de l'estrade, se rangent des chanoines et d'autres ecclésiastiques. Les trois nefs de l'église sont complètement remplies ; le sont complètement aussi la tribune du lond réservée aux autorités civiles et militaires, et une tribune supplémentaire construite pour la circonstance à la hauteur de la rosace, spécialement réservée aux ecclésiastiques et aux religieux qui n'ont pu trouver place dans le chœur ou son prolongement. Tel fut le spectacle vraiment magnifique, bien capable d'inspirer les
plus hautes pensées et dlmprimer les plus salutaires réflexions, que présenta Téglise abbatiale à chacun des offices du Tridum.
« Écoutons maintenant les chants: ils sont vraiment aussi dignes que possible et du Dieu trois fois Saint, et de F Archange saint Michel, et du glorieux saint Joseph, dignes des splendeurs au milieu desquelles ils sont entendus. Ils sont dirigés par un maître des plus habiles, dont le nom, illustre dans l'art musical, signifie à, lui seul talent, science, travail persistant, succès sans égaux, et par-dessus tout, catholicisme profond, inébranlable, M. Vervoitte, inspecteur général des maîtrises de France. Depuis un mois ce grand musicien, dont la bienveillancQ égale rhabileté, avait consenti à venir donner aux religieux et aux enfants de la maîtrise, des leçons de musique et de plain-chant. On ne pouvait se lasser d'admirer cette homme éminent, ne consultant ni le temps qu'il employait, ni les forces qu'il dépensait, se mettant plusieurs fois le jour, tantôt au niveau des des plus jeunes enfants pour leur rappeler les enseignements les plus simples de la musique, tantôt au milieu des religieux leur prodiguant, sur le plain-chant et la musique religieuse les leçons les plus instructives et les plus sûres et leur apprenant à les mettre en pratique. Heureuses nos églises, heureux nos séminaires si, en fait de musique religieuse, on n'y suivait d'autres principes que ceux du Maître que nous avons entendu I
■ * Vf*
« La Messe chantée le jour de saint Michel, Tœuvre principale exécutée durant nos fêtes, fu t une Messe de la composition de M. Vervoitte, dite Messe solennelle en ré. Incapables d'apprécier les œuvres musicales, nous empruntons,- en l'abrégeant â regret, le jugement d'hommes compétents que nous trouvons parfaitement exprimé dans les journaux de Provence :
« Le but de cette savante composition a été « d'unir à la sévérité du chant ancien les resf sources brillantes de l'art moderne... La mé- « lodie du Kyrie est celle du Kyrie des dimanches € ordinaires en plain-chant. On croit entendre « percer les soupirs de l'âme criant merci et « grâce à son Dieu.
« Au Gloria in excelsis^ les accents de la prière « succèdent â un début des plus pompeux pour « aboutir en terminant à des accents dont l'effet, « vraiment grandiose, se soutient jusqu'à lafin.
« Le Credo a une force et une puissance de a sonorité peu communes. Par une heureuse « inspiration, le célèbre compositeur a inséré « dans son œuvre la belle mélodie si connue de t VIncarnatus est de Dumont, reproduite par des « voix diverses avec les plus heureux effets.
« Le Sanctus est large et harmonieux ; le Be- « nedictus doux et pieux, comme il convient â « la prière d'une âme en adoration devant la a Victime sacrée.
« Parfait comme forme et comme idée, VAgnus a Dei est une angélique mélodie, une séraphi- « que inspiration. »
« Impossible de passer sous silence le beau morceau chanté â TOffertoire, qui captivait au plus haut point Tattention de Timmense auditoire.Ge morceau, dont les paroles se composent des deux premiers versets du PsaumelV: Domine Deus, etc., est aussi une œuvre de M. Vervoitte.
« Cette composition, exécutée bien des fois « aux concerts de TAcadémie de musique sacrée, « a toujours soulevé d'unanimes applaudisse- (c ments. La musique peint avec force les paro- « les (cri plein de confiance de Tâme, effrayée « du nombre et de la puissance de l'ennemi qui « la persécutent, vers le Dieu qui seul peut la « sauver) ; elle en est la traduction fidèle. C'est lé « plus bel éloge que nous puissions faire de « l'œuvre. »
« Qu'on nous permette encore de citer quel ques lignes qui résumeront et compléteront parfaitement tout ce qui pourrait être dit sur les chants et la musique religieuse daTriduum:
» Heureux, autant qu'infatigable, le zélé di- € recteur des chants religieux s'est vu secondé « par d'autres talents et d'autres artistes. L'ora gue, ce puissant auxiliaire de la musique d'é- « glise, obéissait aux mains exercées d'un de « nos plus habiles maîtres de chapelle, M. H. € Bellivier, de Nîmes. Accompagnées, malgré « les difficultés d'une transposition imprévue, « par ce maître intelligent, interprétées avec « goût par le chœur des religieux, la maîtrise € de l'abbaye et quelques amateurs distingués,
a les compositions de M. Vervoitte devaient ob- € tenir et ont , en effet , obtenu un éclatant < succès.
a L'antique et vénérable église de Saint-Michel, au jour même de la fête de son glorieux et puissant Patron, ne pouvait manquer d'avoir les solennités du saint Sacrifice, les joyeusesharmonies des chants liturgiques, Téclat des saintes cérémonies. Aussi, à la même heure qu'à l'église abbatiale avaient lieu les pompes que nous venons de décrire, à celle de saint Michel Mgr l*évêquede Montauban célébrait pontiflcalement la sainte Messe. Les Ministres sacrés qui l'assistaient étaient des RR. PP. Jésuites; les fonctions liturgiques, les chants sacrés étaient exécutés par leurs élèves de l'École Apostolique d'Avignon.
« A l'issue de la Messe, le défilé du clergé, des évêques, du Prélat officiant et de sa chapelle s'opérait lentement au milieu des rangs compactes des fidèles, et quand ceux-ci durent sortir de l'église, c'est à grand peine que les soldats et les gendarmes parvinrent à leur trouer un étroit cheinin au milieu de la foule qui stationnait aux trois portes de l'église.
« A rheure du repas, les divers convives invités prenaient leurs places aux tables dressées en différents endroits : dans la salle nouvellefnent construite pour la bibliothèque, Nos Seigneurs les évêques, les abbés, les dignitaires ecclésiastiques, les autorités civiles et militaires; — dans le réfectoire ordinaire des religieux et les
cloîtres, les religieux de divers ordres, les ecclésiastiques séculiers, les religieux de T Abbaye; — dans la bibliothèque, les soldats, les gendarmes, les musiciens de Château-Renard et ceux de Barbentane.
« L'heure des vêpres arrive; ce n'est pas sans effort que le clergé et les évêques traversent la foule encore plus serrée peut-être que le matin. On s'empresse : c'est qu'on tient à entendre Mgr delà Bouillerie, coadjuteur de Bordeaux.
« Pendant une demi-heure, l'éminent Prélat, dont il serait impossible de surpasser la dignité dans le langage, la distinction dans le geste et le maintien, nous tient attentifs à ses belles et instructives paroles. Son discours est le commentaire de deux textes de la sainte Écriture [qu'il a su réunir pour les appliquer en même temps à saint Joseph : « Celui qui aura conservé le fruit du figuier se nourrira de ses fruits,., et celui qui est le gardien de son Maître sera glorifié, «» Bonheur et gloire de saint Joseph. C'est sa fidélité qui lui a valu ce bonheur et cette gloire. Et nous, soyons aussi de fidèles gardiens de Jésus, — de Jésus vivant par la grâce en notre âme, — de Jésus vivant dans le tabernacle eucharistique, — de Jésus vivant et partout dans son Église, et comme Joseph, nous aurons icibas les plus douces consolations, et dans le Ciel une immense gloire.
« Le sermon fut^sui vi des Vêpres auxquelles officiait avec la même pompe que le matin Mgr T Ar-
chevêque d'Aix. Les Complies les suivent. Pendant ce temps, s'organisent les préparatifs de la procession du couronnement ; mais il faut renoncer à Tun et à l'autre ce jour-là. Les rayons brillants du soleil au milieu de la journée n*ont fait qu'accumuler les nuages, et , à ce moment même, éclate un orage semblable à celui de la veille. Du haut de Tambon, notre Rme P. Abbé annonce à Tassistance, qui a peine âse résigner, la remise de la procession et du couronnement au lendemain, en engageant vivement à prier pour obtenir un temps plus favorable. Nous verrons que les prières furent exaucées.
« Le sanctuaire en entier est brillamment illuminé. Des chants non moins beaux que ceux de la Messe, dûs en grande partie à la composition de M. Vervoitte, — Partis Angelicus^ — Inviolata^ — Tantum ergo, — que le temps et l'espace ne nous permettent pas d'admirer et de louer encore ici, se font entendre, et la bénédiction du Très-Saint Sacrement vient clore ce premier jour du Triduum.
« A neuf heures du soir, le calme et le silence régnaient dans TAbbaye et aux alentours. Tous reposaient, non pas tous dans des lits ou même sur de simples paillasses ; car beaucoup durent se contenter de tapis pour couche et couverture. Pas un droit logeable qui ne fût occupé. A minuit, comme la veille, l'Office des Matines, les Messes commençaient à tous les autels de l'église.
« Le 30 septembre, deuxième jour du Triduiim^ il n'est plus question d'orage, et les quelques nuages, qui apparaîtront dans le courant du jour n'inspireront pas de vaines craintes : les prières auront leur effet, le temps sera serein du matin au soir.
€ Grâce à ce beau temps, et ainsi â la possibilité pour tous de pouvoir prendre place dans l'église, qui bier n'était ouverte pour les Offices qu'aux personnes munies de billets d'entrée, on voit arriver du monde de tous côtés. D'heure en heure, après comme avant midi, la foule va en augmentant et se compte par milliers.
« A 9 heures. Messe pontifî:cale par Mgr l'Archevêque d'Alby, avec les mêmes pompes que la veille. On y entend chanter une des plus belles messes de Mozart, la Messe en si bémol. C'est encore M. Vervoitte qui veut bien diriger les chants. M. Bellivier tient l'orgue ; mais n'oublions pas de le dire, il n'est pas seul : il cède la place à un autre artiste distingué, M. l'abbé Nicolas Couturier, organiste et un des directeurs de la belle maîtrise de la cathédrale de Langres. Pendant dix jours, M. Couturier a bien voulu se constituer notre organiste ; ses œuvres de musique religieuse, bien éloignées de toute réminiscence mondaine, justement appréciées et goûtées, ne cessent d'enrichir le répertoire musical de notre Abbaye. Nommons encore M. l'abbé Garrat. auquel le nombre avancé de ses années n'a pas empêché de nous
faire entendre de suaves accompagnements de harpe; MM. Gervais curé de Brignon (Gard), Durand et L. Michelot, organiste de saint Didier, à Avignon.
« Dans rintervalle de la Messe aux Vêpres, Téglise ne cesse d'être remplie de visitetirs, qui se portent de là au Trésor de notre sacristie. La foule, répandue dans tous les chemins, se presse principalement sur la voie que doit suivre la procession pour en considérer à loisir les décorations flottantes d'oriflammes aux formes et aux couleurs variées. De temps en temps, les bruits de ces flots de peuple animé, comme on restenProvence,se calment pour permettre d'entendre la musique de Barbentane, qui a succédé aujourd'hui à la musique de Château-Renard dont les sons harmonieux avait fait retentir la veille, avant et après les Offices, les voûtes de notre église.
« Avant les Vêpres, dont Tofficiant est le même qu'à la Messe, c'est Mgr Tévêque de Tulle qui vient parler de saint Joseph. La parole du grand évêque, de l'illustre et incomparable orateur, n^algré les modifications que des travaux non interrompus et le poids d'années déjà nombreuses ont dû apporter à ses forces et à sa voix, est toujours pleine d'admirables enseignements, de merveilleuses citations, et toujours saisissante d'une ftxçon toute exceptionnelle. Pendant trois quarts d'heure, l'infatigable orateur a laissé tomber de sa bouche éloquente des paroles et
des diamants de toute espèce â la louange du Charpentier gardien de son Maître.
« Les Vêpres suivent le sermon. Après les Vêpres, tandis qu'on chante lentement les Complies, la procession du couronnement se prépare et s'organise.
tt Sous un ciel sans nuage, alors que le soleil déjà disparu de l'horizon permet de jouir de toutes les fenêtres et de toutes les avenues, la procession se déroule dans Tordre suivant :
Les demoiselles en voile blanc, sous la bannière de la sainte Vierge,
Les dames en voile bleu, sous la bannière du saint Nom de Marie,
Les religieuses de divers ordres,
Les messieurs en habit ou redingote, sous la bannière de saint Michel,
Les messieurs en manteau bleu, sous Toriflamme du saint Nom de Jésus,
Les ouvriers divers employés à l'Abbaye, en manteau blanc fermé, sous la bannière de saint Norbert,
Les frères des diverses congrégations, sous une croix processionnelle,
La musique de Barbentane,
La croix processionnelle de l'église abbatiale,
La maîtrise, — les religieux de l'Abbaye, — les religieux des divers ordres,
Les couronnes de saint Joseph et de l'enfant Jésus portées sur des coussins,
La statue de saint Joseph portée par quatre diacres,
Les prêtres en surplis, les chanoines en camail, —les prêtres en chape, au nombre de cent huit portant des falots dorés,
Les Révérendissimes Pères Abbés eh chape et en mitre, asssisté de deux religieux, (notre Révérendissime Père Abbé marchant le premier),
Nos Seigneurs les Archevêques et Evêques en chape et en mitre, assistés de deux chanoines,
La croix métropolitaine, la chapelle archiépiscopale, Mgr TArchevêque d'Aix, assisté de deux diacres d'honneur.
« Ce magnifique cortège de Thumble charpentier de Nazareth, patron de l'Église catholique, se développe en bon ordre dans Tallée d'acacias dont les branches supportent des guirlandes de lanternes au milieu d'une foule pressée, aux accents alternés des chants et de la musique, et vient se grouper en bon ordre au bas du tertre sur lequel doit avoir lieu le couronnement. Ce tertre est le prolongement septentrional du terre-plein qui, à son extrémité méridionale, porte la statue de Marie-Immaculde. Une statue de saint Joseph, mémorial permanent delà cérémonie de ce jour, y est déjà déposée sur son piédestal.
« Les Évêques et leurs assistants se groupent sur le tertre et forment autour de la statue qui va être couronnée l'entourage le plus vénérable
et le plus splendide. Spectacle singulièrement saisissant et religieux ! Cette statue de saint Joseph, au milieu des crosses et des mitres, faiblement éclairée par la lumière des falots, sous un ciel limpide resplendissant d'étoiles, est comme une apparition du saint Patriarche. Tous les regards de la foule, répandue et Jdans la plaine étroite qui sépare le tertre du feu d'artifice et sur les collines voisines, se portent sur lui. Aux alentours, le silence semble vouloir se faire afin de laisser entendre une courte et touchante allocution do Mgr Forcade qui félicite son diocèse et se félicite lui-même de la cérémonie qui va avoir lieu ; — remercie ses diocésains de leur concours â cette fête, preuve nouvelle et manifeste de la foi de la catholique Provence, — et déclare enfin que, délégué du Souverain Pontife pour couronner saint Joseph, ce n'est pas seulement en son nom et au nom de son diocèse, mais aussi au nom des Évêques présents et de leurs diocèses qu'il va procéder à. cet acte solennel.
Le chancelier de l'archevêché d'Aix donne alors lecture en latin d'abord, puis en français, du bref du Souverain Pontife qui autorise Mgr l'Archevêque d'Aix à couronner la statue de saint Joseph vénérée dam l'église de l'Abbaye de saint Michel des chanoines réguliers de r Ordre de Prémontré,
« La lecture terminée, Mgr l'Archevêque bénit les couronnes d'or que l'art de l'ouvrier et
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des dons magnifiques eti pierres et en diamants ont su rendre aussi belles que riches, et aussitôt après, les dépose, pieusement ému et les mains tremblantes de joie, sur la tête de saint Joseph et sur celle du divin Enfant qu'il porte dans ses bras. Aussitôt les voix du clergé et celles de la foule éclatent en vivats retentissants, et le cri de toutes les âmes et de tous les cœurs ; Vive saint Joseph lest mille fois répété. 'Après saint Joseph, c'est son épouse Immaculée, c'est le saint et glorieux prisonnier du Vatican, ce sont les vénérables Prélats ici présents, c'est aussi Fauteur, l'inspirateur, l'ordonnateur de cette fête, ce dévot vraiment passionné de saint Joseph, notre Révérendissime Père Abbé que la foule acclame ! Pour que les âmes et les cœurs se soulagent et se dilatent â leur aise, il faut des chants : ils ne se font pas attendre. Ces vivats n'étaient pas terminés que l'infatigable M. Vervoitte donnait le signal, et là, en plein air, sous ce ciel si pur, au milieu de cette foule profondément émue, les voix des religieux et des prêtres accompagnées de la musique redisent sur un air ancien, mais dont la mélodie a été retouchée par l'habile directeur, la belle hymne à saint Joseph bien connue des voûtes de nos églises : Te, Joseph, célèbrent agmina cœlitum^ te cuncti resonent Christiadum chori^ etc. Certainement elles étaient vraies en ce moment ces paroles que nous disions : des chœurs chrétiens chantaient saint Joseph sur cette terre d'exil ;
les Anges aussi chantaient au ciel cette nouvelle couronne et ce nouveau triomphe ; seulement les voix et les harmonies de la terre empêchaient d'entendre en ce moment les voix et les harmonies descieux.
« Au moment où commençait Thymne de saint Joseph, les vivats à peine terminés, des feux de iJeiigalc illuminent toute l'immense assemblée ; bientôt ces llammes s'agrandissent, s'élargissent 80 multiplient et éclairent des toiles dues aux heureuses idées et à l'habile pinceau d'un jeune . artiste, M. Charles Barbantan, d'Avignon. Sur la toile qui fait le milieu du sujet apparaît N. S. •lésus-Ghrist assis sur un trône ; il donne la main h droite d la Très-Sainte Vierge, la gauche il saint Joseph, l'un et l'autre couronnés et assis. Six toiles secondaires représentant nos principaux patrons accompagnent cette toile principale: lï droite, saint Nicolas, saint Pierre, saint Augustin; à gauche, saint Jean-Baptiste, saint Paul, saint Norbert. La foule contemplait ces tableaux et les magnifiques effets de lumière qui les éclairaient de mille façons, quand éclate tout d'un coup le feu d'artifice allumé par Mgr l'ArcbeviMpio, malgré la distance de 100 mètres qui l'im sôparo, au moyen d'une fusée suivant aussi rapide qu'un éclair la direction d'une corde. A la minute, les trente-deux colonnes plantées en hémicycle étincèlcntdc feux de toutes couleurs ; des chandelles romaines placées en double batterie semblent porter jusqu'aux astres leurs jets
de flammes aussi variés que brillants. Un superbe bouquet de 1,200 fusées met fin à ces splendeurs éblouissantes, et la procession retourne à l'église au chant du Te Deum et d'un joli cantique à saint Joseph composé pour la circonstance, dont le refrain était redit avec un véritable enthousiasme par le clergé et les fidèles.
« La très-Sainte "Vierge, épouse immaculée de saint Joseph, reine de l'Ordre blanc de Prémontré (Regina ordinis candidi), ne pouvait être complètement oubliée dans ces belles fêtes; aussi, au moment où la procession allait rentrer à Téglise, sa marche est-elle suspendue quelques instants pour nous donner le temps de considérer, au milieu d'un nouveau feu d'artifice, une belle Vierge immaculée, entourée de cette inscription si bien d'accord avec les pensées de nos âmes et les sentiments de nos cœurs : « Sauvez Rome et la France! »
« En rentrant dans l'église, nous la trouvons magnifiquement resplendissante de cette superbe illumination de nos plus grands jours de fêtes, qui fait l'étonnement et le ravissement de ceux qui la voient. L'eflet en est encore augmenté par un foyer de lumière électrique, placé à la tribune, qui achève d'éclairer ce qui pourrait encore rester dans l'ombre. Après le Tantum ergo en musique, Notre-Seigneur caché dans son divin Sacrement répand avec amour et en abondance, nous n'en doutons pas, ses grâces et ses bénédictions, sur cette foule du dedans de
l'église et du deliors, qui vient de glorifier si splondidemeut et si dignemeut le Saint qui , après sa bienheureuse Mère, a eu le plus de part à ses tendresses et à ses faveurs.
Le l®"^ Octobre, troisième et dernier jour du Triduum, la fête ne perdra rien de sa solennité et de son éclat à l'intérieur de l'église; mais à l'extérieur, l'aflluence est moins grande, quoique dans les premières lueurs de la matinée, on arrive encore à l'Abbaye par tous les chemins.
a Mgr l'évéque de Montaubant a été l'ofûciant de la Messe et des Vêpres. Le chœur a chanté une des plus belles messes musicales de Mozart, la messe n° 1 2 ; à l'Offertoire, on nous a fait ouïr pour la troisième fois, â notre vive satisfaction, le magnifique Domine Beus , de M. Vervoitte.
a Uc peu après midi, les accents d'une excellente musique se font entendre. C'est, en effet, la musique de Château-Renard qui nous revient sous sa jolie bannière, bénite naguère par notre Rme Abbé dans notre église abbatiale. Ainsi, le premier et le dernier jour, nous aurons dû à ces jeunes artistes pleins de foi et de talent un des embellissements les plus justement appréciés de nos solennités.
tt A l'heure des Vêpres, nous avons le bonheur de revoir en chaire le missionnaire par excellence du Sacré-Cœur de Jésus, le promoteur de l'OEuvre admirable de l'Apostolat de la prière, l'Apôtre si connu et si goûté du clergé et des
communautés religieuses, le R. P. Ramière de la Gompagnie de Jésus. Depuis dix jours, nous le possédions dans notre Abbaye ; il avait été le prédicateur de notre retraite annuelle, du 20 au 27 septembre. Ils ont passé trop vite pour nous, ces jours de retraite, dans lesquels le digne fils de saint Ignace n'a cessé de captiver notre attention et de nous inspirer les plus salutaires réflexions dans des instructions remarquables tout â la fois par la lucidité des idées, Texactitude de la doctrine, le caractère éminemment pratique, la chaleur soutenue de Taction et le cœur ardent et zélé de Tapôtre. Déjà, le dernier jour de la retraite, le R. P. Ramière nous avait parlé de saint Joseph ; la dévotion envers ce grand Saint avait été le sujet de ses sermons de clôture. En venant, trois jours après, nous parler encore de ce grand protecteur, Torateur, presque surpris à l'improviste ( car un autre que lui devait prêcher ce jour-là), a su trouver de belles et grandes pensées qu'il a développées avec une facilité merveilleuse, et, j'oserai dire, avec un pieux enthousiasme constamment soutenu. Il nous a dit les grandeurs de saint Joseph, le plus grand en dignité et aussi le plus fidèle de tous les patriarches. Nous espérons bien que saint Joseph, nous donnant une nouvelle preuve de sa protection, ne tardera pas à ramener au milieu de nous son fidèle et zélé serviteur ; nos âmes sentent encore le besoin de l'entendre.
« Pour ce dernier jour du Triduum, le pro-
gramme des fêtes annonçait une procession le soir comme les jours précédents; le couronnement d'une statue de saint Joseph, destinée à élre portée dans les processions, et un feu d'artifice. Un troisième orage éclate pendant les Vêpres et vient rendre impossible, aussi bien ce jour-là que le mardi, la procession et le feu d'artifice. Le couronnement pouvait avoir lieu, et il eut lieu, en effet, dans l'église, au milieu de l'illumination aussi brillante que la veille.
« A l'issue des Compiles, au milieu de l'illumination de l'église eatière, Mgr de la Bouillerie s'avance du sanctuaire, entouré des ministres sacrés et des officiers, jusqu'à la première des marches qui sépare le chœur des chanoines de celui des frères convers. C'est là, de façon à être parfaitement vue de toute l'assemblée, qu'a été déposée la statue à couronner. Après les avoir bénites, le Prélat officiant dépose sur les têtes de saint Joseph et de l'Enfant Jésus les deux couronnes, aussi belles et aussi riches que celles qu'on admirait la veille. Le respect dû au lieu saint put seul contenir et arrêter les vivats prêts à éclater. La belle hymne à saint Joseph, bien chantée, dul alors donner satisfaction aux élans de la piélé et aux transports des âmes et des cœurs.
« A ce chant succède celui des morceaux remarquables qui composent le salut : Partis ange' /icu5, de M. Vervoitte; Suh tuum^ de Danjou; Statuit ei Dominus^ etc. (en l'honneur de saint
Norbert), de M. Simon; Tantumergo^ de M. Vervoitte. Enfin, une dernière bénédiction du Très- Saint Sacrement termine ces magnifiques et belles solennités. Je me trompe ; c'est le cantique â saint Joseph, chanté avec le plus vif entrain, qui se fait entendre le dernier ; on ne se lasse pas de le répéter, et surtout son refrain;
Notre espérance
Repose en toi ; Joseph, sauve la France Et donne-lui ta foi .
« Telle fut cette fête en Thonneur du saint Patriarche.
« Lespèlerinsdeces trois jours n'eurent qu'une voix pour répéter la parole d'éloge que Mgr la de la Bouillerie adressa du haut de chaire au Rme Père Abbé : Pour fêter ainsi votre Dieu et votre prochain, il faut les aimer jusqu'à la passion. C'est là, en effet, la vertu principale du Révérendissime P. Edmond ; il est passionné pour son Dieu et pour ses frères en Jésus-Christ, et voilà pourquoi il sait produire de si grandes choses (1). »
Cette cérémonie, l'une des plus imposantes de toutes celles qui se sont accomplies depuis dixhuit ans sous les voûtes du vieux moûtier, ne tarda pas à porter ses fruits. Le chef glorieux de la sainte famille de Nazareth s'empressa de récompenser des religieux si zélés pour son culte
(l) Cour (ff honneur de Marie. Mois de Novembre 1874
en les appelant, eux aussi à la garde des lieux qu'il avait, durant sa vie, illustrés par sa présence bénie,
L^Eglise de Sainte- Anne à Jérusalem où la Très-Sainte- Vierge naquit et où elle demeura jusqu'à l'âge de quatre ans, fut offerte au T. R. P. Edmond par le gouvernement français ; car cet auguste sanctuaire appartient à la France à qui la Sublime Porte l'a cédé, il y a une dizaine d'années à peine. Le désir de voir représenté à Jérusalem le clergé de France, avaît inspiré â nos gouvernants l'heureuse idée de confier aux chanoines réguliers de la Primitive Observance de Prémontré cette Basilique qui rappelle de si doux souvenirs au cœur d'un catholique. Le T. R. Abbé a accepté cette offre, et un Beneplacitum Apostolicum du Saint-Siège est venu confirmer son acceptatioji.
Ad omnia bona parati^ ne l'oublions pas ; telle est la devise des fils de Saint-Norbert, et Ton ne saurait disconvenir qu'ils lui sont en tout et partout fidèles. Ce qu'ils accomplissent surjla terre de France, ils le réaliseront également sur la terre de la Palestine où ils trouveront encore les traces de leurs anciens frères en religion. Le bien qu'ils faisaient sur la terre d'Afrique et que des obstacles de tout genre les ont empêchés de continuer nous sont un sûr garant du bien qu'ils feront aux lieux témoins des grands mystères de la Rédemption du genre humain.
Voilà l'histoire du monastère de Saint-Michel-
de-Frigolet depuis sa fondation jusqu'à cette heure. On trouvera peut-être que nous nous sommes trop étendu sur ce qui s'y est passé de nos jours. Mais pouvions-nous ne pas décrire dans tous leurs détails des solennités qui ont eu un si grand retentissement ? Pouvions-nous ne pas raconter, tels qu'ils eurent lieu, des événements qui, à eux seuls, éclipsent le passé dix fois séculaire de la nouvelle abbaye.
Essayons maintenant dans une seconde partie de faire la description des monuments dont nous venons d'esquisser l'histoire.