‹ Essai historique sur l'abbaye de l'Immaculée-Conception-St.-Michel (primitive observance deChapitre 22 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mouvement monastique dans le sud-est de la France. — Ce qui reste des anciennes constructions du monastère de Saint-Michel-de-Frigolet. — Vue admirable que Ton a des hauteurs voisines.

S*il est bon, dit la Sainte Écriture au livre de Tobie, de tenir caché le secret d'un roi, il y a de l'honneur â révéler et à publier les œuvres do Dieu. C'est pour cela que Ton ne saurait trop raconter par quelles voies mystérieuses, depuis trente ans, la divine Providence a amené dans nos contrées méridionales la résurrection des Ordres religieux dont le souvenir séculaire n'est pas la moindre des gloires pour notre vieille terre gallo-romaine des bords du Rhône.

Il n'y a pas quatre-vingt dix ans, la Provence et le Languedoc étaient couverts d'Abbayes, de Monastères et de Couvents dont la réputation s'étendait au loin aussi bien que les services. Un jour vint où l'ouragan révolutionnaire souffla

sur notre pays et emporta dans son tourbillon impétueux toutes les institutions de la foi et de la piété de nos pères, ne nous laissante nous, leurs arrière-neveux, que des décombres et des ruines. Grâce à Dieu cependant , cinquante années ne se sont pas écoulées avant que la religion n'ait parmi nous commencé à réparer ses pertes et à rentrer dans son antique héritage.

Sans parler de ces onze Cathédrales qui depuis longtemps autour de nous ont recouvré leurs chapitres et leurs Pontifes ; — sans parler de ces 2,532 églises paroissiales où les fidèles ont pu trouver, comme autrefois, Teau sainte de la régénération baptismale, la bénédiction due au mariage chrétien et le dernier adieu réservé à la dépouille mortelle du catholique; — sans parler de cette multitude d'églises et de chapelles qui, sous un titre ou sous un autre, ont été rendues au culte sacré pour lequel elles furent bâties, nous pouvons bien, ne serait-ce que pour mémoire? rappeler ici que les Bénédictins de Solesmes ont un prieuré en pleine ville de Marseille et ceux du Mont-Gassin une abbaye près de Monaco; — que ceux de Vallombreuse, chassés de la Toscane et de Rome par la Révolution, ont trouvé un refuge au château deSignolprès de Loriol dans la Drôme ; — que les Observantins sont établis à Béziers, les Récollets à Nice, à Avignon, à Saorge, â Nîmes, et au Bourg- 8t-Andéol, et les Gapucins à Nice, à Menton, à Lorgnes, à Marseille, â Aix et à Grest ; — que les

Frères de saint Jean de Dieu ont deux maisons à Nice et une autre à Marseille ; — que les Garmes déchaussés existent à Montpellier et à Montélimar, les Gamaldules à Antibes et à Alais, et les Minimes à Fréjus; — que les Cisterciens, après avoir relevé Sénanque, se sont fixés à N.-D.-de- Segriés près Moustiers-Sainte-Marie et ont porté le siège principal de leur congrégation au fameux monastère de Saint-Honorat en l'île de Lérins; — que les Trinitaires déchaussés ont reparu à Faucon (Basses-Alpes), patrie de saint Jean de Matha , leur bienheureux patriarche, et dans la Grau d'Hyères ; — que les Jésuites ont deux maisons à Avignon, une â Aix, deux à Montpellier, une à Romans, une à la Louvesc, uneàN.-D.-d'Ay,uneà Nice et une â Monaco; — que rOratoire de saint Philippe de Néri s'est, relevé à Draguignan; — que les enfants de saint Alphonse de Liguori desservent le sanctuaire de saint Joseph dans la ville de Valence ; — que les Pères de la Trappe ont fait refleurir le désert d'Aiguebelle et celui deN.-D.-des Neiges ; — que les Chartreux ont repeuplé les solitudes de Valbonne (Gard), de Montrieux (Var) et de Mougères (Hérault) ; — que les fils de saint Dominique ont reparu à Saint-Maximin, à la Sainte- Baume, à Marseille et à Garpentras, et que le pèlerinage de N.-D.-du-Bon-Remède et de Saint- Michel dans les collines de Frigolet, comme nous venons de le dire, revoit depuis dix-huit ans, sous la direction des enfants de saint Nor-

bert, la beauté de ses premiers jours et l'éclat de ses pompes antiques (1).

Saint-Michel-de-Frigolet ! Arrêtons nos regards sur ce vieux Moûtier, dont la fondation remonte comme nous Ta vous dit, jusqu'au onzième siècle, jusqu'aux rois d'Arles par conséquent, et dont la jeunesse semble se renouveler, soit sous les monumentales constructions qui l'élargissent et le complètent, soit au milieu des splendeurs qu'y ont déployées ses nouveaux habitants pour la gloire de Dieu et l'honneur de son saint tabernacle.

Il y a vingt-cinq ans, c'était au mois de mai 1851, celui qui écrit ces lignes allait, en compagnie de deux ou trois amis qui faisaient alors comme lui leurs débuts dans la vie, visiter, sur le conseil de quelques anciens de la contrée, le monastère qui fait le sujet de cette histoire, fort ignoré et fort oublié, et surtout tout à fait abandonné à cotte époque. Son église, son cloître, sa chapelle, ses cellules se trouvaient encore debout; mais ces locaux, aussi bien que les bâtisses

(1) II va sans dire que nous n'avons en vue, dans l'énuraération qui précède, que les onze diocèses formant les provinces ecclésiastiques d'Aix et d'Avignon (la Corse exceptée) ainsi que les anciens Ordres religieux. Il y a, dans l'île de Corse, cinq maisons d'Observan tins (Oletta, l'île Rousse, Pino, la Vasina et bartene); six de Capucins (Bastia, St-Martin de Lota, St-Francois de Bonifacio, la Trinité de Bonifacio, Luri et Morsiglia; uno de Dominicains (Corbira) : et une de Jésuites (Bastia).

qni leur faisaient suite, étaient dans un tel état d'abandon que l'œil en était douloureusement affecté.

Nous n'essaierons pas d'exprimer ici les pénibles sentiments qu'un pareil spectacle excita w dans notre âme. Qu'il nous suffise d'affirmer que nous nous éloignâmes de ce vieux cloître délaissé, le cœur en proie à la tristesse, et que nous fîmes les vœux les plus ardents pour hâter, autant que possible, le jour où la religion voudrait reprendre possession de cette antique demeure de la science et de la vertu.

Nous citons à dessein ces détails, non pour nous mettre personnellement en scène et nous poser en instrument de la Providence , mais pour montrer ce qu'il a fallu aux hommes de Dieu de force, d'énergie, de persévérance, de patience et de zèle afin de faire succéder dans ces Jieux bénis leur prospérité et leur splendeur actuelles au lamentable et désolant état des choses de 1851. Nous n'exagérons point (tous ceux qui ont visité Saint-Michel-de-Frigolet à cette époque et qui le visitent aujourd'hui l'attesteront), en disant que la vénérable abbaye, sans avoir vu défigurer ni détruire le moindre de ses joyaux antiques, a été complètement transformée. Gomment cela s'est-il opéré? C'est le secret de M l'abbé Fougiiet, l'habile architecte qui a su renouveler, soutenu par le T. R. P. Edmond, la jeunesse du monument comme la nature sait renouveler la jeunesse de l'aigle. S'ins-

pirant du passé de Tabbaye, dont il avait avec nous appris par tradition toutes les phases, il a respecté scrupuleusement sur ses murs tous les vestiges d'autrefois , conservant jusqu'à leurs rides, à tel point qu'elle s'offre encore à nous, au milieu de ses splendeurs nouvelles, telle qu'elle fut au commencement de X* siècle, parée de sa simplicité et sans autre ornement que la piété de ses moines.

La piété de ses moines! Nous devrions nous arrêter ici, et, dût leur modestie s'en effaroucker ! soulever aux yeux de nos lecteurs un coin du voile que la rigoureuse clôture étend sur le monastère de Saint-Michel. Il y a là toute une population, et une population nombreuse, de pieux cénobites, enfants de l'Église et de Monseigneur saint Norbert^ comme on disait au moyen-àge, population plus austère que celle deLacédémone, plus solitaire que celle de la Thébaïde, qui nuit et jour vit et travaille pour Dieu, en Dieu et par Dieu. En pénétrant au milieu d'elle, on reconnaît Dieu de toutes parts; on y trouve en plein midi les ami^a silentia lunœ du poète latin, et le seul bruit qu'on y entende est le son des ouvrages des mains ou le chant des louanges du Seigneur. Gomment le T. R. P. Edmond at-il pu en si peu de temps, à Saint-Michel-de-Frigolet, renouer de la sorte le présent au passé? C'est son secret. Si nous le lui demandons, il nous répondra à coup sûr: A Domino factum est istud ! et il aura raison : car, après tout, c'est

comme nous Tavons déjà dit, le secret de la Providence.

Nous avons raconté par quelles voies mystérieuses le ciel a mené à bonne fin le rétablissemeat du monastère. On n'aura pas eu de peine â y reconnaître en tout la main de la divine Providence, cette main adorable dont Taction est toutâ la fois dotice et forte, et qui s'étend sur chacun de nous avec une si incessante sollicitude. D'ailleurs, le temps des épreuves est passé ; l'heure de la consolation a sonné, et le 'T. R. P. Edmond qui, n'oublions pas de le dire, a beaucoup semé dans les larmes, peut moissonner amplement aujourd'hui dans l'allégresse.

Après avoir rendu Saint-Michel-de-Frigolet à la prière et greffé, avec l'agrément du Saint-Siège, son arbuste sur le grand arbre planté par saint Norbert, il ne lui restait plus qu'à voir Rome ajouter â ses largesses en faveur de son œuvre la concession du titre abbatial au monastère.

Rome a été au-devant de ses vœux. Par une délicate attention, dont tout son diocèse lui a su un gré infini, Mgr Chalandon, archevêque d'Aix, ainsi que nous l'avons dit encore, prit lui-même l'initiative de cette négociation et daigna obtenir de Pie IX une grâce qui couronne noblement l'édifice, à la construction duquel le T. R. P. Edmond a voué son existence tout entière.

Bien que les RR. PP. Prémontrés aient en quelque sorte doublé l'étendue des bâtiments claustraux du monastère et agrandi d'une ma-

nière considérable la chapelle de la Sainte- Vierge, ils ont, nous venons de le dire, respecté toutes les constructions anciennes, et Tœil le moins exercé peut aisément reconnaître les bâtisses que le moyen-âge avait élevées en cet endroit.

C'est d'abord l'antique église de Saint-Michel avec sa voûte romane en berceau à tiers point, sa nef septentrionale, son clocher sans colonnes percé de quatre arcades et coiffé d'un toit pyramidal, et la crête ajourée qui court dans toute sa toiture. C'est ensuite le cloître aux galeries du XI* siècle, voûté en berceau avec des monstres pour support des arcs doubleaux, et s'éclairant sur un préau par vingt-quatre ouvertures cintrées ornées de quarante-huit colonnettes. C'est enfin la Chapelle de Notre-Dame-du-Bon-Remède, avec ses boiseries et ses peintures , servant d'abside au collatéral gauche de la Basilique de rimmaculée-Conception.

Ainsi qu'aux jours d'autrefois, il règne autour du monastère un silence profond qui n'est pas sans charmes pour le voyageur et qui rappelle le silence non moins profond qui régnait autour de la vieille solitude de Clairvaux. Et cette aphonie est telle que les hommes du siècle craignent en quelque façon de la troubler par leui's paroles.

Des hauteurs qui dominent le couvent, du point le plus culminant surtout, Ton découvre dans la direction du Nord l'antique cité des

Papes, Avignon avec son palais apostolique , ses remparts crénelés et ses clochers à flèche; — Villeneuve, sur la rive droite du Rhône, et Tœuvre de Duguesclin, le fort Saint-André, qui commande le fleuve (1); — plus près, la tour gothique' de Barhentane, manoir seigneurial des archevêques d'Avignon qui exercèrent , pendant plusieurs siècles, sur cette ville, en vertu de concessions impériales et royales (2), une vé-

(i) Villeneuve-lez- Avignon est une petite ville de 3,200 âmes environ, en face d'Avignon, sur la rive droite du Rhône, qui doit son origine à une Abbaye de Bénédictins fondée, sur la fin du VP siècle, près du tombeau d'une sainte recluse, et son agrandissement aux Prélats de la Cour Pontificale qui y construisirent leurs villas au XIV siècle. Elle avait autrefois une magnifique Chartreuse, bâtie, en 1356, par le pape Innocent VI* sous le titre de Vallée de Bénédiction ; un couvent de Récollets datant de lôl7; une seconde maison de Bénédictins, fameuse dans l'histoire par la retraite du savant Génébrard, archevêque d'Aix, et par la cession qu'Humbert de Viennois y signa du Dauphiné à la France ; un ermitage, où, sous Jean XXII, en 1327, l'ordre des Ollvétains prit naissance ; deux Chapitres de chanoines (celui de Notre-Dame et les six prêtres de Saint Pons), et deux couvents de religieuses. La forteresse qui la domine, remarqu£d)le spécimen de l'architecture militaire du moyen-âge, commencée, en 1226, par Louis VIII, fut achevée, en 1336, par Duguesclin.

(2) L'Archevêque d'Avignon était autrefois souverain temporel et indépendant de huit villages : Barbentane, Noves et Verquières en Provence ; — Bédarrides, Ghâteauneuf-du-Pape et Gigognan dans le Gomtat- Venais sin ; — St-Laurent-des-Arbres et St-Geniès-de-Gomolas

ritable souveraineté temporelle, — ■ et dans la direction de TOrient et du Midi, Château-Renard (1) avec ses deux tours, Saint-Remy avec ses monuments antiques (2), Tarascon et Beaucaire avec leurs vieux châteaux, et, plus loin, la ville des Césars, Arles, dont les édifices reposent délicieusement les regards dans cet horizon â peu près sans limites.

en Languedoc. Cette souveraineté a duré jusqu'à la Révolution française, au moins pour les trois communes enclavées dans le Comtat qui pour cela étaient dites in Oomitatu, et non de Comitatu.

(1) La ville de Château-Renard, que ses historiens font remonter jusqu'à l'établissement du camp retranché d'un tribunus militum de l'ancienne Rome, s'étage sur les flancs d'une colline au faîte de laquelle apparaissent deux belles tours gothiques, restes d'un manoir féodal, bâti, vers la fin du XII* siècle, par Alphonse I*', comte de Provence, et agrandi, au XIV*», par la reine Jeanne de Naples.

(2) On voit encore à Saint-Remy, sur les ruines de la station de Glanum à qui cette ville doit sa naissance, la partie principale d'un magnifique arc de triomphe à caissons et à trophées, ainsi qu'un mausolée auprès duquel pâlissent tous ceux qu'on rencontre sur la voie Appia de Rome.

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