CHAPITRE II
Description raisonnée, au point de vue architectural ,(le l'église de l'Immaculée-Gonception et Saint -Joseph, au monastère de Saint-Michel-de-Frigolet.
G^est un grand et beau vaisseau que l'église abbatiale de rimmaculée-Gonception. Si le nom de Basilique n'était point réservé par le Saint- Siège pour certains sanctuaires particuliers que les Souverains Pontifes veulent décorer d'un titre et de privilèges tout spéciaux, nous ne craindrions pas de demander qu'on ne désignât celui-ci que sous cette dénomination honorifique; tant il porte haut par ses monumentales proportions le symbolisme religieux et le sentiment catholique.
Sa longueur est de 58 mètres, sa largeur de de 23, et son élévation de 18. Ses trois nefs, à neuf travées sans transsept, sont disposées sur un plan vraiment Basilical et se terminent cliacune par un chœur complet. Son style, que nous serions tenté d'appeler Burgundo-Lyonnais, est ce style de transition que le XII* siècle fit épanouir sur les bords du Doubs et de la Saône, style dont la simplicité et la gravité n'excluent ni la grandeur ni l'élégance, et dont l'ensemble
et les détails conservent encore Tempreinte de la pensée monastique. Du reste, c'est au XII» siècle que TOrdre de Prémontré prit naissance ; la première église qu'il élève depuis son retour à la vie, devait naturellement revêtir le cachet de cette même époque.
« Dès le seuil, a dit avec raison un homme de goût, le monument frappe les regards par la noblesse du caractère, la beauté du plan, l'harmonie des proportions, la rectitude et l'élancement des grandes lignes architecturales.... Gonsacré à la restauration d'un ordre qui tient le premier rang dans l'Église pour la pompe du culte et la dignité grave des saintes cérémonies, le premier monument religieux de cette œuvre de restauration devait se présenter revêtu, autant que possible, de ce que le génie de l'art chrétien pouvait offrir de pur, d'élégant, de délicat, de parfait, et à la fois de grave. Du moins, si d'autres monuments le surpassent, on aimera à reconnaître qu'une grâce exquise, unie aux charmes d'une gravité noble, resplendit dans toutes les parties de ce bel édifice. » (1)
La grande nef, qu'une grille en fer doré isole en quelque sorte , est éclairée au-dessus de la vaste tribune qui domine intérieurement son portail et qui forme comme un Narthex à l'entrée de l'église, par une immense rosace multilobée de vingt-quatre boutons. Chacune de ses
(1) Cour d'honneur de Marie. — Septembre 1866.
six travées est percée de deux fenêtres à lancettes, d'où s'échappe, â travers de magnifiques verrières, une mystérieuse clarté qui permet à la vue de se reposer sur les piliers, superbes colonnes monocylindriques aux chapiteaux habilement refouillés en feuillages or et incarnat. 8a voûte étale, à chacune de ses clefs, un écusson en pierre aux armes successivement de N. S. P. le pape Pie IX, de feu Mgr Ghalandon, archevêque d'Aix, de Mgr Dubreil, archevêque d'Avignon, et des archevêques de France vivant en 1863 ; elle prolonge ses arêtes le long des murs latéraux par une série de colonnettes associées portant sur les piliers que nous venons de décrire.
Les bas côtés, ajourés aussi â leurs extrémités par une rosace et sur leur flanc par une fenêtre à lancette au vitrail en mosaïque, ont les retombées des arêtes de leur voûte suspendues, colonnettes en faisceaux, sur des consoles portées par des Anges ministres du Saint-Sacrifice. Elles ont toutes les deux un chœur complet, ainsi que nous venons de le dire, et, tout autour de leur nef, six chapelles, trois de chaque côté, alternent avec autant de confessionnaux artistement sculptés en bois de chêoe. Ces chapelles sont dédiées : celles de gauche, au Sacré-Cœur de Jésus, à saint Edmond et à saint Bernard ; celles de droite, à saint Jean-Baptiste, à saint Augustin et à saint Norbert.
Les souvenirs historiques du pays et la dévotion traditionnelle des populations comman-
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daieut à Tarchitecte de respecter, dans la coqj^ truction de la nouvelle église, la gracieuse chapelle de Notre-Dame-du-Bon-Remède, malgré son architecture romane, malgré ses ora:emenls en style Renaissance. La laisser de côté, c'était s'obliger à faire reculer le rocher de plusieurs mètres encore ; c'était, par conséquent, augmenter les frais de l'entreprise; c'était surtout s'exposer à éclipser le vénéré sanctuaire par sa juxtaposition au monument qu'il s'agissait de construire. L'incruster dans les nouvelles bâtisse»^ c'était risquer de rompre, par cet appoint d'un autre temps et d'un autre style, l'harmonie et l'unité de l'édifice à élever. L'artiste a touraé fort heureusement la difficulté en donnant cette chapelle pour abside au collatéral de gauche, ei en terminant le collatéral de droite par un^ çha-^ pelle identique dédiée à saint Joseph. Cette nouvelle chapelle, ainsi que celle de Notre- Dame-du-Bon-Remède, offre aux connaisseurs un curieux spécimen de style roman en usage au XP siècle chez les Provençaux, d'autant mieux qu'elle n'est pas, comme celle-ci, obstruée par des boiseries.
Mais la partie la plus saillante et la plus remarquable de l'église est sans contredit le Chœur qui termine la grande nef. Il se divise en cinq parties que nous allons successivenaent examiner :
1° Il y a d'abord V Avant-chœur réservé aux personnes que les RR. PP. Prémontrés veulent
iaonorer. ISéparé par la table de communion du reste de la nef, au-dessus de laquelle il s'élève de trois degrés, il occupe une travée tout entière ;
2*» Puis vienaent ÏAmbon de l'Épitre et celui de rÉvaagile, auxquels on arrive par sept degrés ;
30 A la suite des Ambons, se développent, des deux côtés du Chœur proprement dit et sur trois rangs, cent huit stalles, merveilleuses d'exécution, rappelant par leur style pur et correct celles de Notre-Dame-de-la-Roche près Paris. Ces stalles commencent à droite par celle du T. R. P. Abbé surmontée par son écusson, et à gauche par celle du R. P. Prieur surmontée par Técusson du monastère, toutes les deux plus amples et plus historiées que les autres et accompagnées d'un véritable prie-Dieu. Le pavé de cette portion du sanctuaire a été fait tout exprès en carreaux incrustés, à la façon du Xlir siècle, sur le modèle de ceux qu'on voit en grand nombre encore encore dans les diocèses de Sens et deTroyes: ses incrustations ressemblent à un tapis formé de fleurs au milieu desquelles rugissent des lions et sifflent des reptiles bibUques, le basilic, l'aspic et le dragon : Super aspidem et basiliscum ambulabis, et conculcabis leonem et draconem (Ps. XG, 13). Deux fenêtres géminées s'ouvrent sur le Chœur à l'extrémité des stalies : celle de droite est contigûe à la tribune de l'orgue, et celle de gauche donne sur l'infirmerie du monastère.
4° Du Chœur l'on monte par cinq degrés au
Presbyterium^ dont le pavé est formé de mosaïques à dragons et qui, exclusivement réservé aux cérémonies de TAutel, renferme deux crédences sculptées et ornementées comme Tautel, le trône pour les offices pontificaux, et, destinés aux officiants, des sièges en bois doré affectant la forme du faudisteuil ou faldistorium de Gharlemagne. Un immense arc triomphal sépare le Presbyterlum du reste de l'église ; il étale en lettres d'or sur fond colorié à sa face antérieure ces paroles de l'Apocalypse : Et vox exvoit de throno : Laudem dicite Deo nostro, omnes servi ejus^ et qui timetis eum^ pusilli et magni,
50 Enfin, l'autel s'élève de cinq marches encore: il est en pierre sculptée, orné des statuettes de Notre-Seigneur, des Apôtres et des patrons de l'Ordre de Prémontré. Le tabernacle est surmonté d'un magnifique Ciborium â clochetons et â flèches, qui est affecté aux expositions du Trés-Saint-Sacrement et qui semble dominer de toute sa hauteur l'église entière. L'autel , l'exposition et les seize arcatures gothiques qui décorent l'abside, faisant suite aux piliers du chœur à chapiteaux refoiiillés, forment un ensemble imposant et majestueux, sur lequel trois grandes fenêtres à lancette projettent avec abondance les feux de l'Orient par les vingt-quatre médaillons de leurs verrières.
« Toute la théologie de la Religion dans son économie savante et surnaturelle, comme Ta dit encore Fauteur de l'article que nous venons
de citer, est reproduite sur ces trois pages de verre qui jaillissent de l'autel à la voûte. Là sont représentés les principaux mystères de la vie de Jésus, de Marie et de Joseph : l'Immaculée-Gouception, la Nativité, la Présentation de Notre-Dame, l'Enfant Jésus au milieu des Docteurs du temple, TAnnonciation , la Visitation, la Naissance du Fils de Dieu dans l'étable de Bethléem, sa Circoncision, le Massacre des Innocents, les Fiançailles de Marie et de Joseph, la Fuite en Egypte, l'Atelier de Nazareth, la Mort de saint Joseph, les Noces de Gana, la Rencontre de Jésus et de Marie sur le chemin du Calvaire, Marie debout au pied de la Croix, la Descente de la Croix, la Mise au Tombeau.
l'Assomption, la Pentecôte, la Mort de Marie et son Couronnement dans les Cieux. »
Les vitraux qui ajourent les travées du chœur étalent la suite des principaux Saints de l'ordre: saint Augustin, saint Norbert , saint Gilbert, saint Godefroi, saint Thibaut, saint Gerlach , saint Évermode , saint Isfrid, le bienheureux Hermann-Joseph, qui font l'honneur et la gloire de Prémontré. Ceux de la grande nef représentent sous de vives couleurs les douze Apôtres avec les caractéristiques sous lesquels ils sont connus dans les diptyques du Moyen-Age.
Telle est intérieurement la physionomie de ce remarquable édifice. « La régularité mathématique de l'ensemble, dit l'écrivain judicieux dont nous aimons à reproduire ici les appréciations
si justes, la vaste étendue delà nef..., l'ampleur du Chœur des chanoines..., l'élévation magistrale du Maître-Autel supérieur de dix-huit degrés au-dessus du pavé général, la hauteur de la voûte centrale..., la puissancedu grand orgue, le pavé de marbre blanc parsemé de croix noires, la mystérieuse clarté qui du ciel plonge dans le vaisseau par trente-six fenêtres à travers les grands personnages des verrières, tout cet ensemble s'empare du spectateur, le captive doucement, le pénètre, et lui laisse Tune de ses impressions les plus profondément senties, les plus salutaires, et les plus durables...
« Les verrières, qui remplisseni; les fenêtres tempèrent la vivacité de la lumière du ciel méridional : l'ensemble de ces ouvertures étroites et élancées n'offre pas moins de quarante-huit sujets religieux, représentant les mystères de la vie de Notre- Seigneur et ceux de la Sainte- Vierge, aux ouvertures absidiales, — puis, toute l'armée des Saints et des Saintes de TOrdre, rangés sur deux lignes, en bon ordre, saint Augustin et saint Norbert à leur tête, et se dirigeant depuis le portail jusqu'à l'autel, tournés vers le sacrifice éternel de la Messe, tous la palme à. la main ou dans l'extase du bonheur, couronnés de lumière, revêtus des insignes de leur Ordre, quand ils étaient sur la terre, ou des marques de leur dignité dans le monde, et s'associant aux offices de l'ordre canonial dont ils furent jadis la gloire, et dont ils sont maintenant les puis-
sants protecteurs dans les cieux.Les douze Apôtres occupent la grande nef.
tt Nous ne décrirons pas les sujets historiés de ces peintures ; nous laisserons aux visiteurs le soin d'en apprécier l'ensemble et le mérite général. Que Ton se représente tous les mystères si instructifs de FÉvangile qui tapissent le fond du sanctuaire, puis cette phalange d'apôtres, d'évêques, de martyrs, de vierges de grandeur naturelle, qui se dressent debout, à la hauteur des voûtes de la nef et du chœur , — les symboles de la vie réelle à l'entrée du portail. Tous ces êtres lumineux et célestes, sur fond d'azur, dont la couleur éthérée, se confondant avec celle du ciel, semble élever davantage l'édilice, — pensez que ce sont, non des images, mais des héros vivant et marchant, tournés vers l'autel, — de leur trône élevé regardant à leurs pieds les fidèles et les religieux en prière, — et vous n'aurez qu'une imparfaite idée de l'harmonie vraiment céleste de cette belle ornementation.
« L'architecte a eu le talent de joindre à la fois, dans l'ordonnance générale de l'édiiice, la simplicité, la beauté, la gravité, sans exclure toutefois l'élégance. La grâce, la noblesse, la grandeur, dans les lignes comme dans les formes, s'harmonisent d'après les lois des plus heureuses proportions. Les voûtes, sillonnées de nervures nombreuses, s'étendent en compartiments gracieux et couvrent la vaste enceinte
d'un pavillon hardi et léger. — Quand ce temple est rempli de fidèles, quand les chants de la musique religieuse retentissent sous ces arcades sonores, quand des nuages d'encens remplissent le sanctuaire de leurs vapeurs embaumées , Tesprit, transporté de sentiments profonds, s'élève de lui-même à des considérations d'un ordre sublime et plane avec une douce ivresse dans ces régions de la Béatitude éternelle dont il semble goûter les prémices enchanteresses. » (1)
L'extérieur de l'église est simple et sévère. Sa façade, à trois portails d'inégale grandeur et sobre d'ornements, s'étale devant les jardins qui bordent les bâtisses du monastère; elle visage les flancs orientaux de la montagne où s'étagent la grande hôtellerie, la demeure des religieuses de saint Françoisetlafermedel'Abbaye. Elle sera précédée bientôt d'un grand porche ou atrium d'une noble ordonnance, surmonté de doux flèches d'an style élégant, et joint à un cloître quadrangulaire dont l'un des côtés, plus long que les autres , ira prendre l'éghse Saint- Michel et Punira do la sorte sans solution de continuité à celle de l'Immaculée-Gonception.
Des deux côtés de l'abside principale s'élance un tour à aiguille pyramidale et à jour, avec befîroi et double promenoir. Ces clochers, qui apparaissent de loin au milieu des Petites Monta"
{[) La Cour d'honneur de Marie, — Septembre 1866.
gnes, portent à quarante mètres d'altitude, l'un une grande statue de la Très-Sainte Vierge, Pautre une statue de même dimension de saint Joseph.
En avant de la flèche que termine la statue de Marie, mais sur un plan inférieur, une tour ronde de 22 mètres d'élévation, crénelée, surmontée d'une tourelle également crénelée , soutient une statue monumentale du Bon Pasteur et flanque du côté gauche les bâtiments de la sacristie. Plus tard, une autre tour, construite dans les mêmes proportions et sur le même plan, lui servira de pendant à droite et élèvera dans les airs la statue de saint Jean-Baptiste, l'un des patrons de l'Ordre sacré de Prémontré.
L'arc triomphal du chœur sera couronné extérieurement de la grande aiguille traditionnelle qui dominera les flèches placées aux quatre angles de l'église. Une horloge sera posée entre les deux flèches pyramidales de l'abside, et son cadran s'ouvrira sur la façade principale au-dessus même de V Atrium,
Voilà pour l'ensemble de l'éghse ; venons maintenant aux détails.