‹ Essai historique sur l'abbaye de l'Immaculée-Conception-St.-Michel (primitive observance deChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les premiers prieurs de Saint-Michel-de-Frigolet. — Le prieuré de Saint-Michel-de-Frigolet est mis en commende. — Le cardinal de Brogny, le patriarche d'Âniioche, l'évoque Louis de Poitiers et le cardinal d'Estoutevillo. — Visites mémorables que reçut le monastère de Saint-Michel-de-Frigolet. — Son chapitre est sécularisé par Sixte IV.

Les prédécesseurs de Bertrand Retranni dans le gouvernement du Monastère de Saint-Michelde-Frigolet ne nous sont point tous connus.

(1) Faillon. MonwnerUs inédits, etc. Tome I, p. 1238.

L'histoire nous a transmis le nom de cinq d'entre eux seulement : c'est en 1183, Raymond ; en 1222, Gaufredusrfe Parco qui prit le titre de Prévôt ; en 1227, Faraud; en 1300, Guillaume de Boulbon, et en 1309, Bertrand de Peyre.

Bertrand Retranni, que quelques-uns appellent Bertrand Huranni, conserva le prieuré de Saint-Michel-de-Frigoletjusqu'en 1355.11 eut pour successeur cette année-là, Pierre de Octa, qui fut lui-même remplacé, en 1373, par Guillaume Gasqui

C'est à la mort de ce dernier que le prieuré canonial de Saint-Michel-de-Frigolet fut donné en commende avec l'archidiaconé d'Avignon dont il était l'apanage.

Nos Annales n'ont gardé que le nom de ses trois derniers Prieurs réguliers ; elles se taisent complètement sur les faits et gestes de leur administration. Mais au dernier d'entre eux succéda, en 1419, le cardinal Jean de Brogny, évoque d'Ostie, et celui-ci a laissé des souvenirs à la postérité, souvenirs qui, tout étrangers qu'ils soient au sujet qui nous occupe, n'en méritent pas moins d'être consignés dans les fastes du monastère.

Jean Alarmet (c'était son nom de famille) naquit, vers 1312, au hameau de Brogny, non loin de la ville d'Annecy en Savoie. Son existence présente plus d'un point de ressemblance avec celle de Sixte-Quint ; ainsi, pour n'en citer qu'un trait, c'est de la garde des pourceaux que deux

religieux voyageurs, frappés de sa physionomie intelligente, le tirèrent pour l'introduire dans les écoles et le mettre sur la voie des dignités ecclésiastiques. Successivement docteur en droit de l'Université d'Avignon, chanoine de Genève, ahbé do Montmajour, évêque de Viviers, administrateur du diocèse d'Arles, cardinal et vicechancelier de la Sainte Eglise Romaine et évêque-suhurbicaire d'Ostie et Velletri, il montra que ce n'est point la bonne fortune, mais le haut caractère qui fait les grands hommes.

Il fut créé cardinal par Pierre de Luna ; mais, comme le remarque Pierre Frizon, a il reçut de Benoît XIII la pourpre, et non l'esprit de rébellion et de schisme, » 'purpuram^ non schisma et rebellionem^ accepit a Benedicto XIII (1). Ce fut lui, en effet, qui, le premier d'entre les membres du Sacré Collège d'Avignon, se détacha de l'obédience de l'anti-Pape, et on lui doit d'avoir décidé la plupart de ses collègues à imiter son exemple.

Jean XXIII le récompensa en le faisant son chancelier, c'est-â-dire son ministre secrétaire d'État, comme nous dirions aujourd'hui ; aussi travailla-t-il de toutes ses forces à l'extinction du schisme, et il y réussit, puisque c'est en grande partie par ses soins que le Concile de Constance put s'assembler. Il le présida depuis sa sixième session jusqu'à sa quarante-unième;

(1) Pétri Frizon. Gallia Purpurata. Paris, 1638.

ce qui lui valut Thonneur insigne de conférer Tonction sacerdotale et la consécration épiscopale au cardinal-diacre Golonna, qui venait d'être appelé â ceindre la triple couronne, sous le nom de Martin V.

Il mourut â Rome, au mois de février 1426, après avoir signalé sa munificence par des fondations vraiment princières dans les diverses contrées qu'il habita. C'est ainsi qu'à Avignon, berceau de son éducation littéraire et cléricale, il fonda et dota le Collège de St-Nicolas des Savoyards ou d'Annecy pour quatre pauvres prêtres originaires de la Savoie, quatre étudiants ecclésiastiques du diocèse d'Embrun, quatorze de celui de Genève et six de l'archevêché d'Arles ; il lit bâtir, dans l'Église des Célestins de la même ville, une chapelle en l'honneur de St-Michel ; il légua sa nombreuse bibliothèque à l'Église d'Arles ; il éleva une chapelle, dans la cathédrale de St-Pierre de Genève, afin de perpétuer, avec le souvenir de son humilité première (1), l'expression de sa reconnaissance envers Dieu, qui l'avait tiré de la poussière de son peuple pour lui faire prendre place parmi les princes de son Église- Il portait sur son écusson d'azur à la double croix de gueule et à la bordure de même, Ciaconius a résumé en quelques mots son

(1) C'est le personnage de ce Cardinal, dont le théâtre moderne s'est emparé, bien gratuitement et à tort, pour en faire l'un des principaux rôles de la Juive, célèbre opéra d'Halévy.

éloge : « Ce fut, dit-il, un homme d'Un grand cœur et d'une rare prudence, plein de zèle pour l'unité catholique, « Fuit magni animi et consilii vir^ unitatis cathulicœ studiosus.

Il résigna, au mois de janvier 1442, l'archidiaconé d'Avignon, le prieuré de Saint-Micheldc-Frigolet, par conséquent, dont fut pourvu Jean Ruffi, patriarche d'Antioche. Ce prélat que nous croyons, non sans raison, originaire de Marseille (1) et parent du célèbre historien de Provence, est mis, par l'auteur du Gallia Christiana, au nombre des plus illustres archidiacres de l'Église d'Avignon. Nous ne contredirons point cette assertion de Dom Denys de Sainte- Marthe; mais nous avouerons que nous ne savons pas sur quoi elle peut être fondée. Nous n'avons trouvé d'autre mention relative à Jean Ruffi, dans les divers manuscrits qui concernent l'histoire de l'Église d'Avignon, que celle de sa prise de possession de l'archidiaconé et celle de de son titre épiscopal. Gc ne devait pas être sans doute un homme ordinaire: la dignité patriarcale à laquelle il fut promu, en fait foi ; mais nous le répétons, l'obscurité la plus grande règne pour nous autour dos actes de sa vie.

(I) Nous aurions volontiers rattaché la famille de ce Prélat cà celle de son successeur ; malheureusement, nous n'avons pas trouvé trace de son nom dans la Généa-» logie de la maison calabraise Ruffo ou Rufifi que donne le savant Imhoff , au livre intitulé : Genealoyiœ viginti illuslriuin in ftalia familiarum, Amsterdam, Ghastelain, 1710.

C'est quelque temps avant sa nomination à rarchidiaconé d'Avignon que le Prieuré de Saint-Michel-de-Frigolet reçut la visite d'un homme dont le nom a eu du retentissement dans l'histoire de la France. Cet homme était Tanneguy du Ghâtel, qui, d'abord prévôt de Paris, puis grand-maître des arbalétriers de France, sauva, en 1418, le Dauphin d'une mort certaine et accompagna ensuite Charles VII à l'entrevue du pont de Moiitereau, où le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur fut assassiné. Selon l'expression de M. Henri de Valori , « il nous apparaît, emportant dans ses bras Charles Vil et la fortune de la Franco : serviteur héroïque et sans peur, que Plutarquo aurait placé à côté des Scipions et des Métellus, redoutable défenseur du trône que le trône lui-même fut obligé d'éloigner de lui (1). » Il vint à Saint-Michel-de- Frigolet, â la fin de son gouvernement de Provence, et, sur le roc qui sert de base à la chapelle de Notre-Dame-du-Bon- Remède, il grava, comme souvenir de sa visite, sa signature en caractères ineffaçables : Thanneguy du Chastel.

Ce n'est point là, du reste, la seule visite mémorable que reçut le monastère de Frigolet. Si nous en croyons la tradition locale, on y vit, un jour, au siècle précédent, à genoux devant l'autel de Saint-Michel la célèbre reine Jeanne de

(l) M. H. DE Valori. Histoire de la Baronie Royale de Ghâtpaurenard en Provence, Paris. Hachette 18G9.

Naples, celle qui, en 1348, vendit à Clément VI la ville d'Avignon, et, au siècle suivant, le bon roi René vint s'agenouiller sous ses voiUes avec Jeanne de Laval, sa seconde femme.

A la mort du patriarche Jean Uuffil, arrivée en 1447, Louis de Poitiers, baron de Sérignan et seigneur de Saint-Vallier , devint archidiacre d'Avignon, et partant prieur de Frigolet. Ce prélat appartenait à une illustre famille, celle des comtes de Valentinois, qui donna deux Recteurs au Gomtat-Vcnaissin et fut longtemps vassale de la couronne de France. Par sa' mère, Polyxène Ruffi ou Ruifo, fille d'un prince calabrais, il se glorifiait de descendre des Scipions (1). Il remplaça Jean de Poitiers, son oncle, en 1448, sur les sièges cathcdraux-unis de Valence et de Die. Son épiscopat fut marqué par des démêlés nombreux qui éclatèrent entre lui et les ministres du Dauphiné, au sujet de l'altération apportée par ces derniers au système monétaire du. pays ; ce qui paralysa à peu près complètement

(1) La famille Ruffi ou Rutîo existe aujourd'hui encore sous le nom de Rou'v de Bonneval : un de ses membres, évoque démissionnaire de Senez, refusa, eir 1817, Tarchevêché d'Avignon. Quant à Louis de Poitiers, dont il est ici question, il fut l'oncle de cette fameuse Diane de Poitiers, qui se fit, sous le règne de François l", un nom scandaleusement célèbre à la cour de France. — La famille Ruffi portait d'or à trois branches de laurier de sinople taises en pal et au chef de gueule chargé de trois roses d'argent ; — celle de Poitiers, d'azur à six besans d'arijf'nt, Irais, deux et un, et au chef d* or.

son administration. On lui doit cependant la fondation d'un chapitre de chanoines dans TÉglise de Saint-Sauveur-de-Grest. Il mourut à Amboise, en 1468. C'est sous lui que le monastère reçut rinvestiture du moulin dit de Frigolet, et celle de plusieurs terres précédemment acquises au terroir de Rognonas.

A sa mort, le prieuré de Frigolet échut en partage à Guillanme d'Estouteville. Tous les avantages semblaient s'être réunis en la personne de cet illustre archidiacre. Doué des grâces les plus séduisantes du corps et de l'esprit, rempli d'une science aussi profonde que variée, renommé pour sa piété et pour son zèle, il fut promu à toutes les dignités ecclésiastiques jusqu'au cardinalat inclusivement: tour à tour prieur de Saint-Martin de Paris, prieur de Frigolet et archidiacre d'Avignon, évêque de Thérouanne, d'Angers, de Béziers et de Lodève, archevêque de Rouen, évêque de Porto et Sainte-Rufine, puis d'Ostie et Velletri, camerlingue de la Sainte Eglise Romaine, légat du Pape auprès du Roi de France, doyen du Sacré-Gollége, il reçut la pourpre des mains d'Eugène IV, le 18 décembre 1139, en plein concile de Florence, et il la porta jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant quarante ans.

Allié par son aïeule maternelle à la famille royale des Bourbons, il refusa au roi Gharles VII d'être son ambassadeur auprès du Saint-Siège. « Il aima mieux, dit à ce sujet, le Gallia Purpu-

rata, garder intacte sa dignité cardinalice que se prêter à la volonté du Roi ; il répondit à ce monarque, qui, du reste, ne lui en conserva pas rancune, qu'il n'était ni d'obligation ni d'usage pour un cardinal de se charger d'autres ambassades que de celles du Souverain Pontife. » Il réforma, pendant le temps de sa légation en France, TUniversité de Paris dont il modifia les Statuts. La ville de Rome lui doit, outre des fondations considérables, la construction de la belle et vaste Église des religieux Augustins qui renferme le corps de sainte Monique, et sur le fronton de laquelle on lit encore : Guillelmus de Stotavilla, cardùialis Rothomagensis, a fundamentîs erexit. « Guillaume d'Estouteville, cardinal de Rouen, a élevé cette Eglise depuis ses fondOT ments jusqu'à son faîte. »

Il mourut dans la Ville éternelle, âgé de plus de qu'itre vingts ans, le 17 janvier 1483, Son écusson portait burelé d'argent et de gueules de huit pièces, au lion de sable accolé d'or, à une croix de même en Vépaule. Le cardinal de Pavie, au second livre de ses Commentaires, s'exprime comme il suit, â son égard : « Guillaume, évêque % d'Ostie, touchait par les liens dû sang aux rois « de France ; sa science en droit pontifical l'a « rendu aussi illustre qup la faveur des princes « dont il fut honoré et la légation qu'il remplit « en France, y- Guillelmus, Episcopus ûsticnsis, consanguinitale Regcs attingens Francorum, doctrina Pontificii juris et princlpum clientelis, una quoque ad Gallias sua legatione insignis...

On comprendra sans peine que ces prieurs, du moins le cardinal de Brogny, le patriarche RufFi, l'évêque Louis de Poitiers et le cardinal d'Estouteville, ne purent tenir qu'en commende, comme nous l'avons dit, le bénéfice de Frigolet etrarchidiaconé d'Avignon. Il leur eût été impossible de concilier les devoirs de Prieur conventuel du Monastère avec la résidence à laquelle ils étaient tenus dans leurs diocèses d'après les saints Canons, ou bien avec les diverses missions dont les chargeait la confiance des Souverains Pontifes.

Quelque désastreuses qu'aient été pour la régularité des monastères, les conséquences de l'institution des commendes, nous ne voyons pas qu'elle ait porté une grave atteinteau monastère de saint-Michel. Cependant, il faut l'avouer, si les chanoines qui l'habitaient eussent eu à leur tête, et pour les modérer, un supérieur, un chef sorti de leurs rangs et rompu, comme eux, aux habitudes de la vie religieuse, ils ûe se fussent pas joints, en 1480, à leurs confrères de la cathédrale d'Avignon et â ceux de la collégiale de Tarascon pour demander leur sécularisation au pape Sixte IV. A la lecture des Lettres Apostoliques par lesquelles, le 27 mai 1480, Sixte IV acquiesça à leur désir, il est facile de se rendre compte des motifs qui les guidèrent alors dans leur démarche : « Il esta notre connaissance, dit le Pontife, qu'ils sont en bien petit nombre les hommes doués du prestige de la naissance, de la

science et de la vertu, qui veuillent dans TEglise d'Avignon faire profession de la règle de saint- Augustin. » (1) C'est donc le manque de sujets qui fut la cause de cette mesure, dont le Pape confia Texécution au cardinal Julien délia Rovere, qui fut plus tard l'immortel Jules II et qui était alors le premier archevêque d'Avignon.

Sixte IV se flattait qu'une fois sécularisé, le Chapitre d'Avignon brillerait d'un plus vif éclat et qu'à la faveur des parents, alliés et amis de chanoines prêtres séculiers, l'Église de Notre-Damedes-Doms avec ses dépendances reprendrait sa majesté et sa splendeur des anciens jours. Il ne se trompait ni pour l'Église métropolitaine d'Avignon, ni pour l'Église collégiale de Tarascon ; mais pour le Prieuré de Frigolet, ses espérances ne devaient point, hélas ! se réaliser.

Une fois sécularisé, le chapitre de Saint-Michel se dispersa de lui-même ; ses chanoines prirent place, les uns dans les stalles d'Avignon, les autres dans celles de Tarascon, et le vieux monastère n'eut plus pour gardien et habitant que le prêtre séculier, chargé, aux termes de la fondation de Bertrand de Boulbon, de desservir la chapelle intérieure de saint Michel. L'archidiacre d'Avignon conserva néanmoins ses titres de Prieur de Frigolet, de Doyen de Tarascon

(1) Fr. de NouGuiBR. Hist. chronol. de l'Église d'Avignon, pag. 186.

et de Curé de Laurade (1), et les revenus de ces trois bénéfices, s'élevant chaque année à vingt mille livres, furent assignés à sa prébende.

Ainsi le régla, d'après les instructions pontificales, le cardinal Julien deila Rovere. Plus tard même, lorsque le concordat, conclu entre Léon X et François l®»", eut octroyé à la couronne de France le droit de faire certaines nominations, le prieur de Frigolet, vu sa qualité de Doyen de Tarascon, ne fut plus nommé que par le Roi.

(1) La cure de Laurade (de Laurata) était attachée au doyenné de sainte-Marthe, comme nous Tavons dit. « Jadis le siège de la principale paroisse de Tarascon, écrivait, en 1708, l'Archevêque d'Avignon au Pape Clément XI, était situé hors la ville, dans l'antique Basilique de saint-Thomas-r Apôtre de Laurade. Afais, par suite de l'incurie des Doyens auxquels en était confiée la cure, cette Basilique étant à peu près tombée en ruines, on lui substitua une autre petite Église, nouvellement érigée en paroisse et desservie par un Vicaire perpétuel que le Doyen de Tarascon est chargé d'entretenir. » DûBces. Aven, ad SS, DD. Clementem XI P. M, relatio. (Ms. des Archives départementales de Vaucluse, volume Gonterius.) L'Église de Laurade existe encore, quoique convertie en corps de ferme, à l'entrée d'un petit hameau situé entre Tarascon et Saint- Remy, au milieu de bosquets rafraîchis par les eaux du Real.

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