CHAPITRE VI
Les Hiéronymites abandonnent le monastère de baint- Michel-de-Frigolet ; ils y sont remplacés par les Augustins réformés qui évangélisent les environs. — Les deux de Forbin, Jean de Vintimille, les deux Bertet, Mgr de Rabutin, l'abbé de Fénélon, Charles de Montpézat, successivement prieurs de Saint-Michel-de-Frip^olet. — Sépulture de M., de Tulle. — Difficultés au sujet de la nomination d'un Prieur et du maintien de la communauté des Augustins Réformés à Saint-Michel-de-Frigolet.
Les Hiéronymites ne restèrent que quinze ans à Saint-Michel-de-Frigoiet ; ils se retirèrent vers 1662. Nous ignorons quel fut le motif de leur retraite; tout ce que nous savons, c'est qu'ils ne quittèrent pas le pays, puisque, en 1708, dans le compte rendu de son diocèse au pape Clément XI, Mgr de Gontieri, archevêque d'Avignon (1), y signale leur présence. « Aux environs de Graveson, dit-il, un ermitage composé de trois cellules est habité par deux Frères Hiéronymites, dont l'un est revêtu de sacerdoce; ils y vivent
(1) Le Compte-rendu du diocèse d'Avignon y dont nous avons, en 1865, publié nous-même, in extenso^ la traduction dans la Revue des Bibliothèques paroissia'eSj se trouve, dans son texte original, au volume Gonterius, des Archives du département de Vaucluse.
pieusement dans la solitude (1). » Cet ermitage connu sous le nom de N.-D.-du-Saint-Sépulcre, était un prieuré uni au Doyenné de Tarascon, à celui de Frigolet, par conséquent; ce qui prouve que, tout en s'éloignant de Saint-Michel, ils demeurèrent en bons termes avec TArchidiacre.
A ce moment, les Augustins Réformés (2) jouissaient d'une grande considération en France, grâce à la protection toute spéciale qu'étendait sur eux la Reine-Mère. Anne d'Autri-
(1) Les Hiéronymites, dont il est parlé ici, suivaient la règle de saint Jérôme ; divisés en trois congrégations, celle d'Italie, celle d'Espagne, celle de Portugal, ils reconnaissaient tous la Toscane pour le berceau de leur ordre, soit qu'ils se dissent fils du bienheureux Pierre de Pise , soit qu'ils descendissent du Père Thomas de Sienne. La date de la fondation de leur institut remonte au milieu du XII* siècle, et Grégoire XI, en approuvant leurs communautés, les obligea d'adopter les constitutions du Monastère de Sainte-Marie-du-Sépulcre près Florence. Ils existent encore en Italie ; ils portent, sur une tunique de drap blanc, un scapulaire, un capuchon et un manteau de couleur tannée. Ils avaient peu d'établissements en France, sauf en Provence, comme nous l'avons dit.
(2) La réforme de l'ordre de Saint-Augustin qui est appelée des Réformés ou des Déchaussés, fut établie, vers 1540, en Portugal, par le vénérable père Thomas de Jésus. Elle fut introduite, vers 1596, en France, où ses reUgieux, avec l'agrément du Saint-Siège et l'approbation des rois Henri IV, Louis XIII, et Louis XIV, se rendirent indépendants du reste de l'ordre, sous l'obédience d'un Vicaire qui avait tous les pouvoirs dévolus au Général. Leur costume ne différait de celui des Capucins que par sa couleur qui. était noire au lieu d'être tannée.
che. Cette princesse avait une confiance sans bornes dans les prières du frère Fiacre, simple convers de leur ordre, et elle confiait à cet humble religieux une foule de missions de charité. Le crédit de celui-ci devait naturellement profiter à ses frères en religion, qui furent en maints endroits Tobjet de la munificence royale. Entre autres monastères que leur fit construire Anne d'Autriche, Ton peut citer celui de Tarascon, qui depuis la Révolution française a été transformé en hôtellerie d'abord, ensuite en caserne de gendarmerie.
Soit pour faire sa cour à la Reine mère, soit pour donner à ces religieux un témoignage de son estime personnelle, Fabbé de Forbin-Lagoy, qui succéda en 1634, à l'abbé de Robin-Graveson-Barbentane dans le Doyenné de Tarascon, installa vers 1662, au monastère de Saint-Michelde-Frigolet les Augustins Réformés du couvent d'Avignon (1).
A une ferveur digne des jours de là splendeur de leur institut, les Augustin Réformés du couvent d'Avignon joignaient un zèle éminemment apostolique ; aussi, loin de diminuer, le concours des fidèles â Saint-Michel-de-Frigolet reçut-il de leur présence un nouvel accroisse-
(l) Le couvent des Augustins réformés d'Avignon, situé rue de l'Hôpital et occupé aujourd'hui par le noviciat des Frères des écoles chrétiennes, datait de 1610. Son église, non encore rendue au culte, renferme la tombe de la célèbre marquise de Ganges dont la fin tragique est trop connue pour la rappeler ici.
ment(l). Voués tout entiers aux occupations du ministère évangélique, les Augustins Réformés ne se contentèrent pas de desservir le pèlerinage ; ils portèrent leurs vues plus loin que les Petites Montagnes^ et la plaine leur dut le bienfait de plus d'une Mission.
Nous trouvons, en effet, dans les anciennes Archives des paroisses du voisinage, notamment dans celles d'Eyragues et de Noves, la correspondance échangée â diverses époques avec leurs prieurs, au sujet de retraites, jubilés et autres exercices pieux à donner aux populations chrétiennes. Ils remplaçaient aussi les curés du voisinage, quand ceux-ci étaient malades ou devaient s'absenter ; ainsi, dans les registres de Tétat civil de Boulbon antérieurs â 1790, nous avons trouvé les pères Ange et Marc- Antoine, religieux du monastère de Saint-Michel, faisant les fonctions curiales dans cette paroisse, au commencement du dernier siècle (2). Leur établissement est le seul acte que nous connaissions sur l'administration de Jean de Forbin-Lagoy. H est
(1) Il n'y a pas longtemps qu'on trouva à Saint-Michel un sceau de cuivre jaune ; il avait l'effigie de saint Augustin portant un livre ouvert, d'une main, et un cœur enflammé, de l'autre, avec cette exergue tout autour : f PR. R. FF. Discal. S. Aug. Gon. S. Micha. de Frigolet {Prioratus Regalis Fratrum discalceatoj^m Sancti Aiigustini conventus Sancti Michaelis de Frigoleto).
(2) Archives communales de Boulbon. — Registres de 1 Btat-civil.
néanmoins suffisant pour perpétuer sa mémoire dans les annales du monastère.
Après lui vient, en 1661:, son parent, Louis de FORBiN d'Oppède, natif également d'Avignon, lils du fameux président d'Oppède (1) et filleul du roi Louis XIII. Il fut évêque de Toulon, et à sa mort arrivée en 1675, il mérita cet éloge, delà part des auteurs du Gallia Christiana : « Prélat aux mœurs très-graves, il eut tout le sérieux du vieillard à la fleur de son âge et même dans son enfance." » Prœsul fuit moribus compositis, a pueritia ' et in ipso œtatis flm^e senili maturitate gravis. Gomme celles de son cousin, ses armes étaient d'or au chevron d'azur^ accompagné de trois têtes de léopard de sable arrachées, languèes et allumées de gvsules, avec la fameuse devise ; Regem ego comitem, me comes Regem. » J'ai fait le roi comte, et le roi comte m'a fait roi. » Cette devise est une allusion à la réunion du Comté de Provence au royaume de France, réunion ménagée, sur le milieu du XV® siècle, par un Forbin, Palamèdele-Grand, qui, en récompense, reçut du Roi
(1) Jean Maynier de Forbin, seigneur d'Oppède, premier président du Parlement d'Aix et lieutenant du Roi en Provence, se signala, au commencement des troubles religieux du XVP siècle, par la rigueur et la sévérité de ses mesures contre les Vaudois de Gabrières et de Mérindol . L'ancien hôtel de Forbin d'Oppède à Avignon est la maison 'Clerc qui touche à l'église Saint-Didier dans la rue Saint*Marc, en face du cloître de la même église.
très-chrétien le titre de vice-roi de sa province natale.
Mgr de Forbin d'Oppède eut, en 1669, pour successeur à Frigolet, comme il Teut à Toulon, Jean de Vintimille du Luc, qui mourut le 15 novembre 1681. f Son affabilité rendit celui-ci cher à tout le monde, » affabilitate omnibus carus, dit encore le Gallia Christiana, Il portait pour armoiries ; écartelé^ au premier et au quatrième de gueules au chef d'or ^ au deuxième et au troisième de gueules au lion d'or,
Gest pendant qu'il étaitprieur de Frigolet que le noble Jean de Tulle,marquis de Villefranche, porta â Frigolet, pour les y ensevelir dans la nef latérale de Téglise Saint-Michel, les dépouilles mortelles de Thomas, son père, gentilhomme de la Chambre du Roi (1), chevalier de Tordre de Saint-Michel, viguier d'Avignon, puis premier consul de cette ville et son orateur en cour de Rome. Une pierre tumulaire, enchâssée dans un encadrement en style Renaissance et surmontée d'un buste du défunt, étalait naguères, sur les murs du collatéral de Téglise précitée, l'inscription suivante que nous transcrivons textuellement :
Z). 0. M. Siste^ Viator. et lege. — Hic jacet Tho-
(l) En vertu des lettres patentes de François 1*' datées de Tannée 1533, le premier consul de la ville d'Avignon, qui devait appartenir à la première noblesse, portait le titre de Gentilhomme de la Chambre du hoi, bien qu'il fût sujet du Pape.
mas de Tulle de Villefranche, patricius Avenionensis publicœ libertatis amantissimus.
Virnobilissimus^pro dignitate equestri^ novem superstites suse familias équités Melitœ numeravit.
In omnibus sagacissimus, hic apud summos Foutifices et Reges Christianissimos, civitatis nomine^ legationes féliciter obivit.
Pietate et religione observantissimus^ tresagnovit suae cognationis Arausicœ episcopos.
Rébus tandem publicis defessus^ obdormivit in Domino, et cum in patriam se recipere vehementer optaret, cœlum libentissime voluit excipere, ANNO DOMINI MDCMXmense Augusto die XXII, JETATIS SUjE LX,
Quapropter D. Joannes de Tulle, ejusfilius, paternos cineres credidit Augustinianis discalceatis in hac Fercoletensi Ecclesia commorantibus.
« Au Dieu très-bon et très-grand. Voyageur, arrêtez-vous et lisez : Gi-git Thomas de Tulle, sieur de Villefranche, patrice d'Avignon, grand partisan des libertés publiques. Homme de la plus haute noblesse, il compta, â cause d'elle, neuf chevaliers de Malte de sa propre famille au même temps. Doué d'une grande dextérité dans les affaires, il remplit avec succès, soit auprès des Souverains Pontifes,soit auprès des Rois très-chrétiens, plusieurs ambassades, au nom de sa ville natale. Plein de piété et très-zélé pour la religion, il vit trois de ses parents se succéder (1) sur le siège épiscôpal d'Orange. Enfin,
(l)Ges prélats sont Jean I" de Tulle en 1572, Jean II de Tulle en et i608, Jean- Vincent de Tulle en 1641.
lorsque, fatigué des affaires publiques, il soupirait ardemment après son retour dans sa patrie, il voulut avec joie voir le ciel, le 11 août 1660, dans la soixantième année de son âge. C'est pourr quoi messire Jean de Tulle, son fils, confia les cendres de son père aux Augustins Déchaussés établis auprès de cette église de Frigolet (1). »
Après Mgr de Vintiraille , deux ecclésiastiques du nom de Bertet furent successivement mis en possession du prieuré de Frigolet. L'un porte le prénom de Laurent ; il était l'oncle paternel du saint prêtre avignonais qui, vers 1700, fonda la congrégation des prêtres séculiers de Notre-Dame-de-Sainte-Garde, communément appelés les Missionnaires Gardistes (2) C'est tout ce que nous savons sur son compte. Il portait
(1) Cette inscription, que nous avons vue intacte en 1849, et qui a été depuis lors mutilée et brisée, était entourée d'un bel encadrement en pierre sculptée et surmontée d'un buste de Thomas de Tulle.
(i) Collections manuscrites de l'abbé de Massllian, prévôt de Saint-Didier d'Avignon, tomes m et vin, à la bibliothèque de cette ville. La congrégation des prêtres de Sainte-Garde avait, outre sa maison de Saint-Didier-sur- Pernes et le séminaire diocésain d'Avignon, un établissement à Sisteron et à Notre-Dame-du-Laus. Elle se livra longues années à l'évangélisation des Alpes provençales et se distingua par son zèle contre les tendances hérétiques de Soannen, évoque de Senez. Elle s'est rétablie naguère dans le diocèse d'Avignon, et elle a trois maisons, l'une à Orange (Vaucluse), l'autre à Grignon (Gôte-d'Or), et une autre à Digne (Basses- Alpes).
de gueules à la bande d'hermine et au chef d'or avec trois aigles de vair éployées.
Quant à l'autre Bertet, il n'est guères possible d'avoir sur lui des indications plus précises : la liste des archidiacres, conservée à la bibliothèque publique d'Avignon, ne relate pas ses prénoms, et le plus complet silence règne sur lui dans le Nécrologe du chapitre de Notre- Dame-des-Doms déposé aux archives de l'étatcivil de cette ville. Tout ce que nous avons pu découvrir sur lui: c'est qu'il publia, en 1680, une traduction française de la Vie de Sainte Marthe, faussement attribuée à Syntique (1) et qu'il s'appelait Rostaing (2).
Il parait néanmoins que c'était un personnage remarquable, à en juger par la qualification d'écrivain élégant et disert (disertus ac cultus scriptor) que luidonne le docte Théophile Raynaud.
Le successeur des abbés de Bertet (3) descendait
(1) Faillon. Monuments inédits^ déjà cité.
(2) Tk, Raynaud. S. J. Operum tomus viii, pag. 516.
(3) La famille de Bertet appartenait, à cause de ses distinctions académiques, à la noblesse du pays; elle reçut plus tard un nouveau lustre de la nomination de l'un de ses membres aux fonctions de Primicier de l'Université d'Avignon. Voici ce qu'on lisait, le 27 mai 1733, dans le Courrier de cette ville: « L'Université d'Avignon, autrefois une des plus célèbres de l'Europe, élut pour son chef qu'on nomme Primicier, M. de Bertet. Elle jouit aujourd'hui d'un privilège particulier, puisque, par une Bulle de Benoit XIII, les Primiciers qui sont déjà nobles par le grade de Docteur , le sont au point de faire souche pour Malte. »
de sainte Jeanne-Francoise de Chantai: il étaitl'un des proches parents de madame de Se vigne : on l'appelait Michel-Gelso-Roger de Rabutin, comte de Bussi. Il fut pourvu du Doyenné de Tarascon, par ordonnance ou brevet du roi, le 23 décembre 1706. Fort de la bulle de Sixte IV, celle que nous avons rappelée à l'occasion de la sécularisation du chapitre de Frigolet, Mgr de Gontieri, archevêque d'Avignon, contesta la validité de sa nomination, et dans le compte-rendu de son diocèse (1) au pape Clément XI, en 1718, il écrivit ce qui suit :
« Le Doyen de Tarascon, pourvu de sa prébende, est installé dans sa stalle depuis deux ans environ, en vertu d'un brevet du Roi. Malgré l'opposition que j'ai faite par acte public, il n'a jusqu'ici fourni aucune preuve de la légitimité de son institution; aussi ne se soucie-t-il pas dé se faire mettre en possession du premier archidiaconé de la Métropole. Toutefois il perçoit sans scrupule les gros revenus qui constituaient autrefois sa prébende, et bien qu'il soit la première dignité du Chapitre de Tarascon et qu'il en ait habituellement la cure, il est loin de résider dans cette ville. »
Cette affaire, qui était de nature à réveiller toutes les susceptibilités de Louis XIV, n'eut cependant pas de suite : le cardinal Paolucci, pre-
(3) Compte rendu du diocèse d'Avignon. Vol. Gonterius, aux archives du département de Vaucluse.
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mier ministre du Pape, mit d'accord l'Arclievêque et le comte de Rabutin. Celui-ci vint à Avignon se faire installer par le prélat, et Mgr de Gontieri, en présence du droit de nomination qui avait été octroyé à François I*"^ et à ses successeurs pour tous les bénéfices royaux de France, renonça au privilège de la bulle de Sixte IV que rien n'avait abrogée.
L'abbé de Rabutin portait sur son écusson cinq yoints d'argent équipolès à quatre d'azur^ écartelé d'or à une croix de sable. 11 fut ensuite nommé évêque de Luçon, en 1 723 ; il mourut le 3 novembre 1756. On lui doit la construction de la grande muraille qui enferme le château et les terres adjacentes du domaine que son prédécesseur Gilles Boyer avait créé pour l'agrément et la commodité des Archidiacres au pied des Petites Montagnes, entre la chapelle romane de Cadillan et le manoir gothique du Breuil (1).
Il était à peine installé dans sa fructueuse prébende (1) qu'une disette afireuse, occasionnée
(1) Le Breuil, magnifique château du XV" siècle, flanqué de tourelles gothiques avec fossés, est situé à deux kilomètres de Gadillan : il fut habité, dit-on, par le roi René, au XV* siècle, et par le cardinal de Bourbon, au siècle suivant.
(2) Si les revenus du Prieur de Frigolet étaient considérables, 30,000 livres de rente environ, ses charges ne l'étaient pas moins : il avait à supporter l'acquit des fondations de Saint-Michel-de-Frigolet; l'entretien de ce monastère, le service paroissial aux trois paroisses de Tarascon (Sainte^Marthe, Saint-Jacques et Saint-Thomasde-Laurade), et deux mille livres de pension annueUe à la mense capitulaire de Tarascon.
par un hiver désastreux, vint réduire la population tarasconnaise aux plus fâcheuses extrémités. A la vae de la misère générale, le cœur de l'abbé de Rabutin s'émut ; le 5 août 1719 il assembla le Chapitre de Tarascon et lui fit consentir en faveur des pauvres de la ville la vente de toute l'argenterie de son église, à l'exception de la décoration de l'autel de sainte Marthe. L'archevêque d'Avignon, Mgr de Gontieri approuva hautement cette délibération, et Louis XIV félicita celui qui en avait été l'inspirateur.
C'est encore pendant l'administration de Mgr de Bussi-Rabutin que la peste vint, de 1720 à 1721, désoler la Provence : les Petites Montagnes purent être soustraites à la contagion ; aussi M. de Caylus, le savant antiquaire, alors gouverneur de la province, se hâta-t-il de transférer à Saint-Michel-de-Frigolet le siège de son gouvernement.
Après le nom de Mgr de Bussi-Rabutin, nous en trouvons un autre, non moins illustre, sur la liste des titulaires de l'archidiaconé d'Avignon; c'est celui de l'abbé François de Salignac de la Motte-Fénélon, neveu et filleul de l'immortel archevêque de Cambrai.
L'abbé de Fénelon était tendrement aimé de son oncle, qui l'avait tenu sur les fonts baptismaux et qui, dans son affection expansive, l'appelait familièrement Fanfan, Il fut élevé par ses soins et sous ses yeux ; aussi hérita-t-il de sa piété, de sa douceur, de sa charité et surtout de
son amour pour l'Église. Il résida constamment à Avignon (1), et il fut pour le chapitre métropolitain de cette ville un modèle accompli de toutes les vertus: il se distingua, en particulier, par son zèle contre les Jansénistes, et ce fut sa mâle fermeté qui décida le clergé de Tarascon à souscrire unanimement à la condamnation que le pape Clément XI fit du livre de Quesnel.
Il était très-instruit, et il estTauteur d'un bon nombre d'ouvrages qui n'ont malheureusement jamais été publiés. Il y a quelques années, la bibliothèque de la ville d'Avignon acheta deux de ses manuscrits. L'un, daté d'Avignon le 3 janvier 1731, a trait aux troubles qui éclatèrent en France au sujet de l'office liturgique du pape saint Grégoire VII, nouvellement approuvé par le Saint-Siège; il est écrit en faveur des prétentions gallicanes; mais ses 168 pages sont bâtonnées de la main même de l'auteur, qu'un remords de conscience orthodoxe dirigea sans doute alors. L'autre est incomplet ; il va de la page 171 à la page 115 et porte le titre suivant: Extrait du livre de l'abbé de Fènélon, doïen de Tarascon^ élémens de mélaphisique. Nommé archidiacre d'Avignon le 11 avril 1714, il mourut dans cette ville le 31 mars 175 't. Ses armes étaient d'azur au lion d'or, accompagné de treize besans de même en orle.
(1) Sa maison d'habitation est celle qui porte le n» 118 dans la rue Galade ; elle a une porte dans le premier impasse de la place du Gorps-Saiut.
Il eut pour successeur Tabbé Gharles-Pierre- Guillaume de Trémolet de Monpezat, né à Avignon, en 1717. Son aïeul maternel était Jean- Joseph de Garichon, vice-gérant de la légation d'Avignon, homme, dit Pithon-Gurt, de grand crédit et de grande considération à la cour de Rom,e, dont les auteurs ont 'porté pendant deux cents ans la qualité de noble et le grade de docteur. Après avoir été choisi, en 1745, pour vicaire-général par Mgr de Gosnac, évêque de Die en Dauphiné. il obtint Tabbaye de Montpezat. Il fut ensuite nommé prieur de Frigolet en 1754. Il portait d'azur à trois trèfles d'or au chef cousu de gueules y à trois étoiles d'argent.
Nous n'aurions aucun souvenir de l'administration de ce pHeur, si une demande des Augustins Réformés, consignée dans les collections manuscrites (1) de la bibliothèque d'Avignon, n'eût motivé une réponse de sa part.
Gette demande avait trait et était relative à l'abandon du monastère de Saint-Michel. Les religieux furent amenés â la faire, par suite d'un édit du roi Louis XV, en date de l'année 1768, portant la suppression des petites communautés et leur réunion aux communautés plus nombreuses. L'ordonnance qu'elle motiva de la part de Mgr de Manzi, archevêque, en fera mieux connaître la nature et la portée :
a Nous, François-Marie des comtes de Manzi, Archevêque d'Avignon,
(i) CuUect. manusc, de Massilian^ tome vm.
« Après avoir lu la requête qui nous a été présentée par le R. P. Provincial et son adjoint de Tordre des Augustins Réformés de la province de Provence, aux fins d'évacuer le couvent de Frigolelet d'obtenir la réunion des titres et fondations dudit couvent à quelque autre maison dudit ordre, de même que la réponse, en date du 19 décembre dernier, que M. Tabbé de Montpezat a jugé à propos de faire sur la communication qui lui a été donnée de ladite requête, en vertu de notre premier appointeraent en date du 11 novembre dernier; — après avoir vu aussi la fondation du premier archidiaconé de notre Eglise par le pape Jean XXII, en date du 19 des Calendes de janvier et de la première année de son pontificat, par laquelle le prieuré de Safnt-Michel-de-Frigolet est uni audit archidiaconé avec diflérentes charges et fondations,
« Nous déclarons : !<> n'y avoir lieu au transport des titres dudit prieuré de Saint-Michel, ni des fondations dont les archidiacres d'Avignon ont successivement chargé les religieux de l'ordre de saint Jérôme en 1617, et ceux de saint Augustin Réformés en 1661 , et que lesdites fondations doivent continner d'être acquittées dans lesdites églises de Frigolet, à la délégation de Messieurs les grands archidiacres d'Avignon en qualité de prieurs de Saint-Michel, tant pour la décharge de leur conscience que pour continuer d'entretenir la dévotion des fidèles auxdites Églises de Notre-Dame et de Saint-Michel qui
forment un sanctuaire vénérable, le seul qu'il y ait dans cette partie de notre diocèse en Provence ;
« lo Qu*y ayant des engagements réciproques entre lesdits archidiacres et ledit ordre des Augustins Réformés depuis plus d'un siècle, ainsi qu'il appert par la reconnaissance de 1735,ilnous paraît juste et convenable que lesdites fondations continuent d'être exécutées par lesdits Pères Augustins Réformés, d'autant qu'ils s'y sont comportés et s'y comportent de nos jours de manière à mériter notre approbation pour l'administration des sacrements et la confiance du public, et qu^-à cet efiet, ledit Provincial el son adjoint devant recourir à Mgr l'archevêque de Bourges, commissaire délégué par le Roi à la présidence de leur chapitre général, pour obtenir soit la révocation de la délibération prise dans ledit chapitre et dans la séance du 27 septembre dernier, soit la permission de Sa Majesté pour conserver leur résidence en ladite maison de Frigolet, quoiqu'il n'y ait pas le nombre de religieux fixé par l'édit du mois de mars 1768.
« Et telle est notre décision que nous avons signée de notre main et fait contresigner par le greffier de notre officialité.
« A Avignon, de notre Palais Archiépiscopal, le le*" janvier 1773.
« +F. M., Archevêque d'Avignon. »
L'affaire n'eut pas des conséquences fâcheuses pour le monastère ; de hautes influences sus-
pendirent, à Tégard de ses religieux, Teffet de Tordonnance royale, et ceux-ci restèrent paisibles desservants du pèlerinage jusqu'à la Révolution française.'
A ce propos, nous devons faire remarquer ici que les Augustins Réformés vivaient moitié des fondations qu'ils avaient à acquitter, moitié des aumônes qu'ils recueillaient de la charité publique. Nous avons lu, en effet, une délibération (1) prise par le Bureau de santé de Barbentane en 1722, lors de la peste, afin « d'interdire aux Pères Augustins de Frigolet les quêtes qu'ils venaient faire, tous les dimanches, dans le pays. »
Plus tard, à l'époque de la suppression des pères de la Compagnie de Jésus, pour augmenter leurs ressources, et aussi pour paralyser l'influence janséniste qui allait désormais se faire sentir dans les collèges d'Aix, d'Arles, de Nîmes, d'Avignon et de Garpentras, comme elle se faisait sentir, d'aiJleurs, dans ceux de Tarascon, de Beaucaire, de Gavaillon et d'Orange, ils fondèrent un petit pensionnat dans leur monastère. Bon nombre déjeunes gens des villages voisins leur durent ainsi le bienfait d'une éducation chrétienne et littéraire à la fois.
(1) Archives communales de Darbentane. GG. 19.