HISTOIRE
D'AUTCNJ
SAaa'sr aiA^vaa
Pendant le eours des longues luttes qui marquèrent l'établissement du christianisme dans les Gaules , il so trouva, parmi les apôtres de la loi nouvelle, certains athlètes qui agirent plus vivement sur Tesprit des masses et acquirent un renom universel. L'imagination, frappée de rénergie de leur volonté et de Téclat de leurs vertus , garda leur souvenir en Tentourant d'amour et de respect. Parmi ces saints marqués d'un caractère populaire, nul lie fut plus cher aux premiers Ages de notre monarchie que saint Martin,
line vie accidentée, aventureuse même, une activité
A AKBtVK
l>rwlit;ieuKe , le signalnienl h l'eaprit îles peuples. Tour k tour soldai, moine, ëvéquc, apAtre, il résumait en lui les vertus de ces différents états, et pouvait à tous être proposé en exemple. Dans ce barbare transformé par le christianisme , se rencontraient le courage d'un guerrier, l'éloquence d'un Père de l'Eglise, l'ardeur d'un missionnaire, l'humilité d'un cénobite, le prestige d'un thaumaturge, et, par-dessus tout, une charité qui faisait de lui le frère des pauvres et des souffrants.
Né, en Pannonie, de parents illustres mais païens, il avait, malgré eux, embrassé le christianisme k l'Age de dix ans. A quinze, enriUé par un édit impérial comme fils de vétéran , il échangea la robe du néophyte contre la tuniquedu soldat. Knvoyé dans les Gaules, il se battit avec éclat, sous Constantin et Julien. Au milieu des camps, il menait la vie d'un moine; chaste, tempérant, plein de patience et d'humilité , prélevant sur sa paie la part des pauvres. 11 n'avait qu'un seul serviteur,et souventc'était le maître qui servait \ il lui déliait sa chaussure , et , dans la maladie, lui rendait les derniers services*. Les légendes, les sculptures, les verrières des églises racontaient, qu'étant encore cathécumène, il avait fendu en deux son manteau pour en revêtir un pamTe » ; et comme les passants s'étaient moqués de le voir ainsi
« C'est Martin le cathécumène qui ma vêtu dans ma nudité. »
Après avoir reçu le baptême et passé vingtrcinq ans sous les enseignes^ en Allemagne, en Angleterre, en Gaule, laissant partout après lui le parfum de ses bonnes œuvres , il obtint son congé et pensa , dès-lors , à se consacrer plus intimement à Dieu. A peine reçu exorciste , il voulut ramener sa famille encore païenne à cette religion dont il n'était que le disciple , et dont il lui tardait de devenir TapAtre. Il traverse les Alpes , convertit des voleurs qui s'étaient emparés de lui, gagne à la foi chrétienne sa mère mourante, et entame la discussion avec les évéques ariens de la Hongrie et de Tltalie , qui , étonnés de l'énergie de cet adversaire inconnu , le font publiquement frapper de verges et chasser honteusement de sa patrie. Leur haine le poursuit jusqu'à Milan , où il s'était retiré. Auxentius, évéque intrus de cette ville et chef du parti arien , se fait leur instrument ; par des insultes, par des menaces, par des violences, il le force de s'éloigner. Il s'exile sur les rochers déserts de Gallinaria , et là , se préparant à la vie solitaire comme il s'était préparé à l'apostolat, il y vit de racines et d'herbes sauvages, préludant ainsi à la fondation du premier monastère des Gaules, à la conversion d'une partie de leurs provinces encore attachées au paganisme.
Il venait de fonder Ligugé *. Il était occupé à y assurer le travail et la discipline, et en donnait le premier l'exemple, lorsque l'évéque de Tours, Litorius, vint à mourir. Les évéques , le clergé , le peuple de la province,
I Près de Poitieri».
(t ABBATF.
jetèrent les yeux, d'un commun a('xu)rd, sur c« solitaire nouveau-venu déjà célèbre par ses miracles. Hais connais- Bant sa modestie , et prévoyant un refus , ils voulurent le prendre par ruse. Ruricius, un des premiers habitants Ae Poitiers, feignant que sa femme était malade, accourut se jeter aux pieds du saint, le suppliant de venir lui imposer les mains pour la guérir. Comme il y avait eonsenti et que tous deux approchaient de la ville, des groupes d'habitants , cachés au bord de la route, l'environnërent et le conduisirent h la basilique, où une acclamation unanime accueillit son entrée. Une partie de l'assemblée, cependant, et h- sa léte Defensor, évéque d'Angers, refusait de l'élire pour évoque. « C'était, disaient-ils, un homme de méchante figure, sale, avec des habits misérables, des cheveux courlrtaillés et en désordre, indigne, à coup sûr, de l'épiscopat. n Les deux partis s'exaspéraient ; le tumulte et l'indécision allaieal toujours croissant, lorsqu'un des assistants prenant lt> Psautier en l'absence du lecteur, et l'ouvrant au hasard |>our tirer le tort des minls, lut tout haut ce verset : Ej: ore ii^antium et lactentiam perfccùti laudetn ut de»trm» inimicum et defensorem '. On appliqua c« dernier mot à Defensor, évêque d'Angers ; ce fut le signal de sa défaite : Martin fut proclamé évéque.
il annonce la venue du Sauveur, la fin des expiations sanglantes, Tespérance d^uHe vie immortelle. Il renverse sur son chemin les ;statue$ , les cella des dieux , élève a leur place une église , un oratoire , une cellule , et y laisse quelques-uns de ses moines, afin de faire germer la bonne semence de sa parole.
11 parcourut ainsi les montagnes de TAuvergne , les forêts du pays Chartrain , les plages de TArmorike , étouffant dans leur antique berceau ces traditions druidiques que les dieux de Rome n^avaient pu entièrement chasser. C'était dans les campagnes , parmi les hommes moins sensibles aux vérités morales qu'aux signes extérieurs , que le christianisme éprouvait le plus de difficulté à pénétrer. Un des principaux obstacles à sa prédication, était rattachement aux anciens symboles ayant pour objet la nature, les bois, les rochers, les fontaines, les arbres sacrés. « Empêchez le culte des arbres et' des idoles , les sacrifices d'animaux , » écrivait , deux cents ans après , le pape saint Grégoire à Brunehilde* . Or, un jour que le saint avait détruit un temple et voulait couper un arbre sacré qui lavoisinait, les prêtres et le reste des païens s'y opposèrent. « Si tu as , lui dirent-ils , quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mêmes cet arbre ; reçois-le dans sa chute , et si , comme tu le dis , ton Seigneur est avec toi, tu en réchapperas*. » Le saint est garrotté^ le pin chancelle, s'incline et va Técraser ^ux yeux de la foule et des moines qui le regardaient à quelque distance en pâlissant , lorsqu^au signe de la croix tracé par lui ,
1 S. Greg., Episl. \I, ad Brunecbildem. > Sulpic« Sévère.
l'arbre se rojette en arrière comme repoussé par un vent impétueux , et tombe du cdtë opposé. '
En 376 , revenant de Trêves où il avait été voir l'empereur Valentinien, il éyangélise le pays Eduen et viule Autun, du temps de l'évéque Simplicius, qui se signalait comme lui contre le culte des idoles. Non loin de la porte de Langres , à un jet de pierre du rempart romain , s'élevait un temple attribué à Saron ', roi fabuleux des Gaules *, renommé pour son savoir, et fondateur de certaines écoles d'où une section des Druides avait pris le nom de Saronides *. Aux alentours s'élevaient les monuments funéraires du vaste polyundre compris ^tre les voies de Sens et de Besançon ; près de là , saint Sympborîen , dans son cercueil de pierre , reposait entre son père Faustus et sa mère Angusta. L'évéque de Tours n'hésita point à renverser l'idole, au péril même de sa vie. Les
< Sutpice Sévère.
' Le Dom mjtique de Sarou te lie à de* iswciatioos dont l'orlp-iae se perd dans l'aDliqniié. Voir Edme Thomas , noie 1 [ édition de 1SA6 ].
Le dien Saroo a'eU aulre que le dieu KemunMt dont le bat-rdief * «lé (routé h Parii. Il est représenlé arec det bob de cerf dam ha oreille* et de* anneaux qui y mdI allacbés, symbole de la satdilé dont ridée te trouve encore exprimée dans des lieux qui oui Gontervé
gens du voisinage so soulevèrent et accoururent en armes. Un d eux , plus irrité , s'élança sur lui Tépée à la main ; mais le saint, dépouillant son manteau, se présenta la gorge nue à son ennemi , qui , levant le bras pour le frapper, tomba à la renverse saisi de frayeur et demandant pardon. '
Un manuscrit, conservé au chœur de Téglise de Saint- Martin d'Autun , attestait que cet événement s'était passé sur son emplacement même , et que l'apôtre , consacrant le temple à Jésus-Christ, y avait élevé un autel à saint Pierre et saint Paul.
La défense de TEglise le trouvait toujours à Tœuvre , parlant aux fidèles, aux conciles, aux rois. La même voix qui dictait aux moines la règle de leur discipline, initiait à la connaissance de Dieu le pauvre habitant des campagnes, jetait aussi Tanathème sur le schisme ou Thérésie, rappelait les évéques à leurs devoirs avec une autorité qui n'était pas contestée , soutenait des discussions théologiques sur les points les plus délicats de la foi , et demandait tour à tour aux empereurs la répression des hérésies et le pardon des hérétiques.
Pendant qu'il établissait dans la Gaule le culte du Christ sur les ruines de celui des idoles, s'éleva, en
< Sulpice Sévère. — Forlunat de Poiliers s'exprime ainsi en Ter» qai sentent leor époque :
« Post Hedaorom dum templum dlrellere tentât ,
• Obslant inculti cullores raricolares,
» Ne colerenl mellos , sua si cullura periret.
a Rx quibuB audaci niiu inalè fortior unus
» Aggreditur gladio caput obtruncare sacraluni. n
I 0 ABBAVK
ICspague , l'erreur des priscillianiiilcs , secte issue du ■nsnichëisme et du gnosticisme. Ils prétendaient que nos Ames étaient une portion de la substance de Dieu , exilées 6ur la terre en punition des crimes qu'elles avaient commis dans le ciel ; nos corps étaient, selon eux , l'ouvrege du démon, et pour en témoigner leur mépris, ils se livraient aux désordres les plus infâmes. Ils rejeluent la distinction réelle des trois personnes en Dieu , anéantissant le mystère de la Trinité , niaient la divinité du Christ , la résurrection des morts , et sapaient ainsi tout TédiËce de la croyance catholique. Leurs mœurs n'étaient -pas moins dépravées ; ils cacbaient sous un extérieur austère , sous les apparences de la piété et de la pénitence, sous l'habit monastique qu'ils revêtaient k dessein , le libertinage et la promiscuité.
' Les évéques d'Rspagne avaient condamné leurs erreurs aux conciles de Sarragosse et de Bordeaux. Emportés par un zèle déréglé et poussés par l'un d'eux, Itfaace, ennemi personnel de Priscillien, ils demandaient la mort de l'hérésiarque à l'empereur Maxime , auprès de qui il avait interjeté appel de leur sentence. Saint Martin et saint Ambroise, alors à Trêves , joignirent les etTorls de leur charité pour lui obtenir U vie ; mais , à leur départ , la colère mal comprimée des évéques espagnols se réveilla.
nés. Les évéques. exaspérés , le représentant comme le complice et le vengeur des priscillianistes , obtinrent de Tempereur de lui interdire l'approche de la ville, s'il ne promettait de s^y tenir en paix avec eux. Il éluda adroitement cette demande en promettant « d'y venir en paix avec Jésus-Christ. » Entré de nuit à Trêves , il se rendit à réglise pour prier, et le lendemain se présenta au palais. Les évéques se jettent aux genoux de Tempereur, le suppliant de ne pas céder à Tinfluenced'un seul homme. Maxime chasse Martin de sa présence et envoie des assassins pour tuer ceux en faveur de qui il venait intercéder. Le saint homme, poussé à bout, accourt de nouveau , promet , si Ton fait grâce , de se rallier a ces. évéques souillés de sang, dont il avait jusque-là repoussé la comùiunion , et obiént , à ce prix , le rappel des tribuns expédiés pour la destruction des églises d'Espagne. Les évéques , trompés dans leurs cruelles espérances , firent tous leurs efforts pour quUl signât leur communion , selon sa promesse : ils ne purent rien obtenir.
« Le lendemain il s'en retournait triste et inquiet de ce pieux mensonge. Ses compagnons Tayant dépassé le long de la route , il s'assit dans une forêt solitaire , iron loin d'un bourg nommé Ândethana*, accusant et défendant tour H tour dans sa pensée Faction qu'il avait commise. Soudain un ange lui apparut i a Tu as raison^ Martin y d'être affligé y lui dit-il; mais tu m pouvais faire autrement. Relève-toi et prends courage , de peur de risquer Maintenant nonpas seulement ta gloire, mais ton salut. » "
■ Ëchteraach , à qualro lieues de TrèTes. > Sulpice Séfère.
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Cetl« consolation divine ne put le rassurer entièrenienl; il se plaignait, avec larmes, de sentir languir sa vertu. Mais durant seize années qu'il vécut encore, il la recouvra plus vive que jamais en redoublant d'humilité eld'austërilés. L'espritde miracleet de prophétie la faisait briller chaque jour d'une manière éclatante. Sa volonté 'dominait la puissance du démon-, son don de seconde vue lui faisait prévoir l'avenir et lui rendait prés^iteslefl choses éloignées. Sa science, trempée dans les rayons de la foi , éclairait d'une lumière surnaturelle les textes de la sainle Ecriture , dans ses conférences avec ses distàples. Pour les fidèles témoins de ses vertus , c'était là larécon»pense d'une vie de travail et de sainteté ; pour lui-même , c'était t'annonce prochaine de la vie étemelle. Absorbé tout entier par ces grflces et par ces communications divines, il renonça désormais au monde, n'alla plus à aucun synode , et s'interdit d'assister à aucune assemblée d'évéques. Vieilli dans les austérités et dans la prière, objet de la vénération religieuse même de son vivant, il mourut à l'Age de quatre-vingt-un ans. Plus de deux mille moines formés dans ses monastères et accourus de tous cAtés, assistèrent k ses obsèques.
Son culte se répandit avec une rapidité prodigieuse ; il fut le premier saint à qui l'on consacra des églises, sans
DE SAINT-MARTIN. i;^
de cette ville , envoya à Perpétuus , archevêque de Tours , des marbres précieux pour orner le tombeau de son illustre devancier. Perpétuus, reconnaissant, légua on mourant à Euphrone un exemplaire des Evangiles écrit de la main de saint Hilaire, maître de saint Martin , qui avait introduit aussi dans ses monastères Tusage de lu copie des manuscrits.
Sa mémoire se mêla , dans nos pays, aux habitudes de la vie privée. Pendant longtemps le jour de sa naissance marqua le point de départ de la chronologie. Les redevances annuelles s^acquittaient pour sa fête, et après quatorze siècles cet usage n'est point encore effacé. La Gaule tout entière se soumit à un jeûne qui portait le nom de Carême de saint Martin y et qui consistait à jeûner trois fois par semaine , depuis sa fête jusqu'à Noél.
L'Espagne, Tltalie, TAUemagne, se joignirent à la Gaule pour le vénérer ; saint Benoit plaça sous son invocation Téglise du Mont-Oassin.Sulpice Sévère, son disciple, écrivit sa vie, qui se répandit rapidement dans tous les pays chrétiens; Paulin de Périgueux, Fortunat de Poitiers, chantèrent ses louanges; Grégoire de Tours, Alcuin , Odon de Cluny , tracèrent le récit de ses miracles. Les rois franks placèrent leur royaume sous sa protection. La relique la plus vénérée de leur chapelle était une cape grossière qu'avait reçue saint Martin après avoir donné son manteau à un pauvre. Ils faisaient prêter sur elle le serment de fidélité à leurs vassaux , serment redoutable et que nul n'aurait osé enfreindre. Ils ne commençaient jamais la guerre sans Tavoir au milieu de leur C4inip, gardée sous une tente d'honneur par des clercs. Gharle-
H ilIBATK DR SAINT-MARTIN.
Diagne voulut iv[ms«>r à ritinbi't' de«>t1e humble tuniquf^. on la iransférunl à Aix-la-Chapelle. '
Brunchilde Hvnit pour saint Martin une grande vénératiim; elle rinvorguRit dans les revers qui tourinentm>nt Miii exietenre. I*arvenue au gouvememenl de la Bour- ^(^ine et de rAuslrasie , elle lui consacra le niHgnifïqut! intinafttiVre d'Auluu qui porta son nom.
I HLiloire de Mini Léger et de t'Kglise dei Ffinki, par ilon J.-B. l'IlT*. — l.e nom de Ckaprlle, iltacbt à !■ Tille d'Ail, lirait son orl- Itinede ti vipe, captlla, de saint Marlin. Selon de grues iDlorlIés ] M^moirMdci'Inslilnl. 1H18 ], elle ■ dnnnË son nom * Ii race de* r.»pH\en>.
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