CHAPITRE XI
■fort de Grigoîi*. — Ai roi Kodnlf «t d'Eu
PENDAiiT que les moines sortis de Sainl-Harlin illustraientles monastères de la Bourg(^e, Grégoire continuait sa restauration. En relevant les fondations de l'abbaye, il voulut les ftiire reposer sur la double base de U chai-ité
un t)esi>in plus impérieux de ces associations. Dans ces temps désastreux , elles étaient pour eux une ligue spirituelle opposée à Tesprit de destruction des barbares , un combat destiné à repousser par les armes pacifiques de la pénitence et de la prière les hasards aveugles de la guerre et les violences des partis^ un appel à l'Eglise céleste en faveur de celle qui luttait encore dans ce monde ^ une espérance de salut pour les corps dans la vie présente^ pour les âmes dans la vie à venir.
Durant la paix, c'était l'extension la plus large possible du principe de la fraternité et de la solidarité évangéliques , un rapprochement de cœur et d'esprit entre ceux que séparaient le temps et la distance, un concert d'in-' tercession divine destiné à entretenir leur courage, à ranimer leur ferveur, à faire servir au soulagement des morts la prière des vivants, et aux vivants celle des morts. Les fréquentes migrations des moines, l'hospitalité donnée et reçue au milieu des invasions avaient facilité l'établissement de ces liens spirituels. Un saint, un réformateur, en quittant leur première demeure, cherchaient à réunir dans une même communion, dans une même famille, leurs anciens et leurs nouveaux frères. D'autres fois on n'attendait pas ces occasions amenées par la force des choses, on les faisait naître à dessein. Deux moines voyageurs parcouraient les abbayes du monde chrétien, colportant, enveloppé dans un étui de cuir, un inimense rouleau de parchemin sur lequel ils recueillaient les adhésions. Celui de Saint-Etienne de Dijon, long de plus de quinze mètres, et renfermant l'inscription de plusieurs centaines d'abbayes de tous les pays , entre autres de Saint-Martin , contient, au nom de chacune d'elles, une formule gêné-
I 60 ABBAtE
ralf^ment analogue à la suivante : » Ce rouleau a été présenté au monastère de SainIrHartin d'Autun , ordre de saint Benott, le XVIÎ* jour du mois de juillet, l'an du Seigneur M CGC I. Priez pour les nAtres et noos prierons pour les vôtres. Que les âmes de tous les M&es défunts reposent en paix par la miséricorde de Dieu. Ainsi soit-il. » '
Grégoire, en 894 , sous le roi Eudes, associa Saint- Martin à l'abbaye de Flavigny, dépendante de l'éréché d'Autun. Les deux communautés s'accordèrent une part mutuelle dans leurs prières, dans leurs messes, leurs psalmodies , leurs prières et leurs aumdnes. A la mort d'un de leui-s moines , on célébrait pour lui , dans les deux communautés, un service funèbre. S'il venait à quitter son couvent, ou s'il en était renvoyé, il était accueilli dans l'autre.
A cette première association plusieurs succédèrent dans la suite. Sainl^Bénigne y entra à une époque inconnue , mais postérieure sans doute à la réforme introduite par lui à Saint-Martin, au XI* siècle.
D'après les statuts de Saint-Bénigne, de Saint-Symphorien d'Autun , de Corbigny, on célébrait au décès de chaque abbé un senûce pendant trente jours ; au décès
décès , le couvent assistait à un office spécial , on célébrait sept messes, et la prébende était distribuée pendant sept jours. Si un moine de Chalon , par suite de vexations ou de peines disciplinaires, était obligé de demander Fhospitalité à ceux de Saint-Martin , il devait la recevoir jusqu'au moment où il lui était permis de rentrer en paix. Les membres des deux monastères associés avaient droit d'assister au chapitre Tun de l'autre ; les abbés jouissaient alternativement, de la prééminence.
La mort de ces derniers était annoncée par un bref contenant le récit de leur vie ; les noms des frères défunts étaient inscrits aux nécrologes.
SaintrSeine, Fleury-sur-Loire, Poulthiers, Saint-Germain d'Auxerre, Moutier-Saint-Jean , s'associèrent également à Saint-Martin * à différentes époques.
Grégoire mourut le 13 des calendes d'octobre; son successeur David , qui vécut peu et dont le nom seul est resté , mourut le 3 ou le 4 des nones de février. Les dates des deux années sont omises, suivant l'usage des nécrologes destinés seulement à rappeler les anniversaires.
En 900, sous Charles le Simple, Saint-Martin avait pour abbé Aymon , dont le souvenir se rattache uniquement à des actes d'administration temporelle. Cette année même , par les conseils de saint Hugon , il réunit à Anzy la terre et la chapelle de Baugy, situées à une demi-lieue de son prieuré, sur les bords de la Loire. Cette terre, enclavée dans les propriétés cédées par Lethbald, avait été réservée par son possesseur, le comte Heccard , des-
I Charle n* 9 et annexes.
1 63 ABBATB
cendftnt des comtes d'Autun, k l'abbaye deSaint-Andoebe pour être afléctée à l'entretien du luminaire de son église (876). Cette donation n'avait pas été suivie d'effet. Baugy, qui ne figure dans aucun des titres du monast^ de Saint-Andocbe des IX' et X* siècles , se trouvait alors entre les mains des moines de Fleury-sui^Loire. Il y était sans doute tombé comme une dépendance de la terre plus considérable de Perrecy, qu'Heccard leur avait laissée. Baugy fut échangé avec Lambert, abbé de Fleury, contre la chapelle de Saint-Quentin de Piefrefixe près la Guiche, située elle-même au milieu des possessions de Fleury, sur la limite des comtés d'Autuu , Chalon et Hflcon , aux sources de la Guye et de TArconce. '
En 908 , par l'entremise du comte d'Autnn Richard le Justicier, Aymon fît restituer à son monastère l'église de Saint-Saulge en Nivernais, et sis manses attenantes. Elles étaient détenues par un prêtre bénéflciaire nommé Teutbold , qui en était vraisemblablement redevable k la générosité des anciens comtes : devant la volonté expresse du roi et devant le motif religieux qui l'avait dictée , il n'hésita pas à s'exécuter de bonne grAce. *
En 920, l'abbé prend part au sacre de l'évéque d'Autun Hervé , fils de Hanassës de Vergy, comte de Gbalon ; il signe avec les prélats assistants , le testament par lequel le nouvel évêque, comme s'il mourait au monde, liait ai
DE SAlNT-MARTiN. 163
teur présence abandon de tous ses biens à sa Cathédrale.
On était alors an milieu de ces luttes permanentes qui amenèrent la déchéance de la race karlovingienne. Le pouvoir royal , de plus en plus affaibli , était à peine reconnu dans les vingt- neuf grands fiefs héréditaires qui vêtaient partagé la France, et dont plusieurs formaient un territoire plus étendu que celui du domaine de la couronne. Charles le Simple, roi de nom seulement, s'était aliéné particulièrement les grands vassaux par sa faiblesse contre les Normands, par la réunion de la Jx)rraine à son royaume et par le choix qu^il avait fait pour conseiller d'Haganon, homme de basse extraction mais d^une grande habileté et possédant sur son esprit un ascendant absolu. Ine révolte éclata contre lui , à la tête de laquelle figuraient les deux fils de Richard le Justicier, duc héréditain^ de Bourgogne, Hugues le Noir et Rodulf , comte d^Autun , ainsi que le beau-frère de ce dernier, Hugues le Grand , le plus puissant seigneur de France et le chef du parti national. Leur influence fit tomber la couronne sur la tétedu père de Hugues, Robert de France, qui, après un an de règne, fut tué dans une surprise près de Soissons, par le parti de Charles le Simple *, ils élurent sur les lieux mêmes pour son successeur Rodulf, gendre de Robert et époux d^Emma, sœur de Hugues le Grand.
Rodulf, ancien comte d'Autun, avait souvent résidé dans celte ville. Son père Richard le Justicier, ainsi surnommé à cause de sa sévère administration de la justice et de sa sollicitude à réparer les torts causés à TEglise sous ses prédécesseurs, avait laissé une mémoire aussi crainte que respectée. Raoul, devenu roi, ne cessa de conserver à la capitale de son comté la même protection ; il traita les
164 ABBAVE
monastères avec une inunificenceà laquelle Emma ne voulut point rester étrangère. Au printemps de 924, il était à Chalon-sur-Saône '. C'était l'époque ordinaire de ces assemblées connues sous le nom àepUtids ou ehtanps de mai. Plus spécialement consacrées, sous les rois mérovingiens, aux convocations militaires, elles n'avaient pas tardé de devenir des sessions où l'on traitait des réformes politiques et religieuses, où l'on contirmait les chartes, où l'on jugeait les causes échappéesàla justice des comtes et dont appel était porté devant le roi. Elles réunissaient les leudes , les dignitaires ecclésiastiques , les évéquea de la province. Chacun avait une grâce à demander, un tort k faire réparer, une réforme à proposer, un conseil k donner ou à recevoir. Aymon s'y rendit dans les intérêts de son monastère. Son premier soin fut d'obtenir du roi la confirmation de ses privilèges antérieurs*. Cet acte de reconnaissance, renouvelé au commencement de chaque régne, éuit un titre également opposable à ceux qui chei^ chaient à s'emparer des biens d'église, à ceux qui, les détenant, refusaient de les restituer.
La reine, qui accompagnait Rodulf, se chai^ea de la requête du moine autunois et de le seconder dans toutes ses instances. Il trouva le même appui dans un seigneur nommé Bérenger', allié b la famille royale , possesseur de plusieurs bénéfices autour d'Autun, et jouissant d'un
grand crédit à la cour. Roduif, pour ïamour de son épouse Ymma et de Saint-Martin , accédant à leur demande, octroya une reconnaissance générale des terres de Tabbaye, exposées par leur éloignement à la convoitise des leades. Elles étaient dispersées dans les diverses parties de l'ancien royaume de Brunehilde, à Vienne, à Orange, àFréjus, dans le Nivernais, l'Orléanais, l'Auvergne, le Berry, TAuxois et le pays d'Avallon *. Des notes manuscrites rédigées à Saint-Martin , d'après d'anciens titres originaux . élèvent à vingt-cinq le nombre A'églises placées à cette époque sous sa dépendance. C'était là le nom sous lequel on désignait les terres elles-mêmes ; la construction d'une ^lise étant le signe de la propriété ecclésiastique, comme le château de la propriété féodale, signe pacifique destiné à la faire respecter, mais n'atteignant pas toujours ce but.
Emma voulut à son tour mériter une place au nécrologe et dans les prières de l'abbaye par une donation toute spéciale. A quelques lieues au-dessous d'Autun, FArroux séparait une terre royale située à Charbonnat de la grande terre de Thil placée sur la rive droite, une des plus anciennes dépendances de Saint-Martin. La roinc réunit à cette dernière, pour son aumône particulière et pour celle de son époux , une métairie et ses dépendances à Charbonnat.
Bérenger s'associa de son côté aux vœux d'Ay mon, en échangeant avec lui une chapelle existant au polyandro de Saint-Pierre-l'Estrier, connue sous le nom de Chapelle
* Charte n* 10.
det Gèvieaux, plus tard de Sainl-Antoine-de-Gyvre, doot le bénéSce lui avait été accordé par Rodulf. *
La bienveillance du roi s'étendit à tous lee établissementa religieux de son ancien comté ; Saint-Symphorien, Saint-Andoche, en éprouvèrent également les marques '. C'était de sa part des dotations particulières, des réintégrations , des confirmations de privilèges. Il ne les oublia pas non plus dans la distribution qu'il lit d'une partie de ses trésors aux monastères de Bourgc^ne*, lorsque, malade à Saint-Kemi de Reims oii il s'était fait transporter, on désespérait presque de ses jours. Sa piété sincèro voyait dans ces largesses une occasion a de remercier Dieu de lui avoir donné une couronne dont sou humilité se jugeait indigne, un moyen d'obtenir la grflce de gouverner, selon sa volonté sainte, le royaume qui
< Lhartea" 9. — Le DonidehChapeUe detCémuuiMlieiit'iiicieDa npporte religieux enlre l'abbaje dMGémeiDi (SBinl-Gcteme), prit deLangrei, el celle de Sainl-Sjtnphorien d'AuiDn. Saint Symphorien ttait «pécialement honoré i l'abbaye de Laiicrei, etleiB8.GÙDeaiu avaient leur cbapelle i c6t6 de Sainl-Bjmplioriea d'Anlui). • GnilliuDieélanl prieur deSaiat-Symphorien, el Renaud de Safol-GeAaine, il B'établil eutre les deux maiions une nnion toadte tur les relalion* primlttres des dem pays. ■ On y conTînt de receToIr matoeHeiMnl lesprorèi, de prier poar le» maria, d'iiueriieleannomtaa narljrologe, cl dp se ilonnprfn voyaci' Tiiiilueiit!riJi<iit l'Iio^pilnliU
lui était confié et l'Eglise pour laquelle le Christ était mort. » '
Après avoir ainsi veillé aux intérêts de son monastère, i'tbbé de Saint-Blartin , arrivé selon toute apparence à la vieillesse , voulut se donner d'avance un successeur digne de continuer son œuvre et d'assurer le fruit de ses tra- MiUi. Il n'hésita point, dans ce but, à faire fléchir le privilège de l'abbaye *, à sa prière , Rodulf désigna au plaid de Chalon , pour le remplacer après sa mort , un reU^em nommé Hugues, proclamé déjà d'une voix unanime par les moines et les personnages les plus distingués. En se prêtant à cette irrégularité momentanée . le roi se hâta toutefois de reconnaître l'immunité de Tabbaye^ il déclara, par un article spécial, qu'au décès de l'abbé présomptif, les moines rentreraient dans leur droit d'élection suivant la justice et la légalité. *
* Texte de la chtrle de Rodulf en faireur de Saiot>Marlin , ii« 10.
> Parmi les terres mentionnées dans la charte de Rodulf, figure celle de Tortilianwn , située sous les murs de Vienne en Dauphiné. Cette terre n'était autre que celle de Tancienne Epaone , où se tint , aa commencement du VI* siècle, un concile célèbre. Le bourg ^Epaone, par suite de dirers désastres, cessa d*ètre connu ; les antiquaires le placèrent en ringt endroits difTérenls. Une dissertation insérée dans les Mémoires de Tréroux, 1715, t. I, p. 252, prouTe l'idenUté à^Bpaone et de TortUianum. L'église de Vienne désirant acqoérircetteterre de Saint-Martin d'Autun, envoya, par le conseil de Hugues le Noir, à Aymon , un abbé Gausbert qui demanda a en faire Pacquisition. Les moines, qui jouissaient arec difficulté de cette dépendance éloignée', plusieurs fois exposée par sa situation a desrarages, acceptèrent ces propositions et la lui cédèrent moyennml cent livres d'argent (926). [GalL ChrisL, charte n» 32 de l'égliM» «l'Autun. ]
Aymon eut-il pour successeur ce moine dont les vertus avaient fixé l'attention générale au {winlde le faire nommer abbé par anticipation ? On ne le sait-, l'importance qui semble s'être attachée à sa personne ne l'a point sauvé de l'oubli : il neflguredans aucun titredel'abbaye. A voir l'empressement avec lequel elle chercbeàsel'approprier, on serait tenté de croire que ce religieux n'étaitautreqne saint Hugon , alors prieur d'Anzy. En ramenant dans sa personne le dernier de ces moines de Poitiers qui avaient jeté un lustre si éclatant sur l'abbaye , on aurait pu espérer de lui rendre une prospérité désormais perdue. Mais Hugon était déjà accablé de vieillesse, et sa mort, arrivée peu de temps après cet éclatant hommage, si toutefois il lui fut adressé, ne lui aurait pas permis d'y répondre.