‹ Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun de l'ordre de Saint-Benoît;Chapitre 20 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Saint Grégoire le Grand. — Privilèges de Saint-Martin. Premiers moines. — Règle de l’abbaye.

Ce fut en 600 que Brunehilcle acheva son abbaye. Après l’avoir fait consacrer par Syagrius, elle la dota de terres considérables , à Girolles , Avallon *, Commagny, à

1 Un des prieurés les plus importants de Saint-Martin d’Autun était le prieuré de Saint-Martin d’Avallon. Sa fondation , sur laquelle on ne possède aucun titre, paraît contemporaine de Brunehilde.

Comme l’église de l’abbaye-mère, celle de Saint-Martin d’Avallon reposait sur des substructions romaines où la tradition place un temple païen.

Comme elle encore, elle était ornée de marbres antiques prove-

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Saint-Pierre-le-Moûtier, où elle s’était construit une riche villa et habitait souvent \ Sa sagesse prévoyante s’occupa d’en assurer l’avenir. Elle avait à redouter pour elle plus d’un danger. Elle avait à craindre la simonie qui exposait alors les dignités ecclésiastiques à l’intrusion de prêtres indignes ou à l’usurpation de leudes ambitieux. Cette plaie , ravivée sans cesse par les divisions des partis ,

nant de même origine. Deux colonnes de cipolin existent aujourd’hui dans l’apside de la curieuse et ancienne basilique qui dut succéder à celle de Brunehilde. On ignore également la date précise de la fondation des prieurés de Commagny et de Saint-Pierre-le-Moûtier. On fait toutefois remonter ce dernier au VIIIe siècle. La même incertitude plane du reste sur l’origine des autres prieurés de Saint-Martin , à l’exception de celui d’Anzy.

1 L’auteur de la Vie de saint Hugon dit que ces donations s’élevaient à 100,000 manses : « Fertur enim primitùs ipsius cœnobii summa fuisse totius possessionis usque ad centum millia mansos. »

Dans la charte de Jonas , les religieuses de Saint- Andoche sont dites avoir 200 manses, suffisante ressource pour 60 personnes du monastère et une multitude de bonnes œuvres.

La mesure de terrain représentée par le même mot n’est point évidemment la même dans chacun de ces cas. Elle doit être plus considérable dans la charte de Jonas, et moins considérable dans la Vie du B. Hugon.

Aussi Mabillon fait-il remarquer que le mot mansus , pris souvent pour colonia, ne peut signifier, dans la Vie précitée, une étendue de terrain aussi grande, et Courtépée prétend qu’il faut entendre ici par mansus l’espace que deux bœufs peuvent labourer en un jour. C’est un journal de terre composé en Bourgogne de 360 perches [V. Dict. de Trév., au mot arpent ], ou, comme le dit Courtépée, 240 pieds en tous sens ( mansum dicitur quod uno die uno pari boum potest arari ). [ Bartole, cité par Bernard Maître dans ses Com. sur la CouL «le Bourgogne. ]

On ne peut point entendre non plus le mol mansus dans le sens

lui avait été signalée avec trop d’énergie par le pape, pour qu’elle ne se tînt pas en garde contre elle. Elle avait à craindre également la juridiction épiscopale, dont les exigences auraient pu amoindrir le lustre de l’abbaye en lui enlevant ses hommes les plus distingués , et en portant ainsi atteinte aux travaux- et à la discipline. Elle ne crut pouvoir mieux l’en préserver qu’en la plaçant sous

de colonia relativement à Saint-Andoche, parce qu’on trouve dans la charte de Jonas plusieurs expressions qui supposent que le mot mansus indique une mesure bien déterminée et qui a ses sousdivisions : 77 mansi dimidium et tertiarium. — Ces fractions sont encore assez importantes : Tertiarium unum in quo possunt bonam partem fœni colligere , atque ad monasterium devectum hyemis tempore animalium suorum inopiam quam frequentiùs patiebantur temperare.

Ce mansus dont il est ici question doit être le mansus integer, mentionné dans le 83e cap. du livre I des Capitulaires de Charlemagne, c’est-à-dire le mansum i2jugerum dont parle Du Cange au mot mansus.

On voit, par le long et savant article du Glossaire, que ces deux explications du mot mansus sont appuyées sur des faits certains.

Alors le monastère de Saint-Andoche aurait possédé 2,400 journaux de terre, et celui de Saint-Martin 100,000.

D’ailleurs l’auteur de la Vie de saint Hugon écrivait dans le XIe siècle. La Bourgogne pouvait avoir alors des usages qu’elle n’avait point au temps de Charles le Chauve, époque à laquelle Jonas donna la charte précitée pour Saint-Andoche.

Le canon 122 du concile d’Aix-la-Chapelle indique les églises possédant 8,000 manses comme les plus riches. Il n’y a pas d’apparence que le monastère de Saint-Martin ait été beaucoup plus riche que les plus riches églises. Pour établir l’égalité , il suffit de multiplier 8,000 par 12, on a 96,000 journaux. Et alors le mansus des Capitulaires, comme celui de la charte de Jonas, qui est du même temps, se compose de 12 jugeribus.

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la protection immédiate et sous la juridiction exclusive du Saint-Siège; c’était l'affranchir à la fois de l’autorité des évêques et du pouvoir temporel.

Ce fut pour Grégoire le Grand l’occasion de renouveler à la reine les marques particulières de son estime. Gardien vigilant des intérêts de l’Eglise , ce pape , célèbre par son génie et ses vertus , n’ignorait rien de ce qui se pas-

On aurait, pour 2,400 journaux, un capital de 1,200,000 fr., ou une rente de 00,000 fr. Or, telle était le revenu de l’abbaye Saint- Andoche avant la révolution. Ces mêmes biens auraient aujourd’hui une valeur plus forte ; mais les donations et les acquisitions qu’elles avaient faites depuis la charte de Jouas ont pu suffire pour établir celte différence.

En prenant le mol mansus dans sa minime acception, c’est-à-dire pour un simple journal de terre, les 100,000 manses de Saint-Martin, estimés 500 fr. chacun, représenteraient un capital de 50,000,000 de francs. Cette somme serait exorbitante ; mais la plupart des terres n’étaient ni assez cultivées ni d’assez bonne qualité pour atteindre ce chiffre; de plus, toute la portion de ces terres qui était d’origine féodale, devait fournir des hommes d’armes et des subsides. Enfin, une partie notable des revenus de Saint-Martin, à l’époque mérovingienne, dut servir à l’entretien de la basilique monétaire établie par la reine Brunehilde à Autun, où furent frappés les tiers de sols d’or publiés par M. de Monard dans les Mémoires de la Société Eduenne. Aussi les comtes d’ Autun possédèrent-ils les biens de l’abbaye de Saint-Martin, depuis Charles Martel jusqu’à Charles le Chauve. Après la restauration du monastère, la plus grande partie des terres resta à la disposition des princes sous le litre d’honneurs ou de bénéfices militaires. Nous croyons pouvoir affirmer que les terres attachées à la basilique de Saint-Martin appartenaient en partie au jus decumnnum, et qu’elles étaient destinées à l’entretien de l’ordre équestre.

Châteaubriant [ Etudes historiques ] dit que l’abbaye de Saint- Martin d’Autun était la plus riche de France après celle de Saint- Riquier.

sait dans le royaume des Franks. Par ses envoyés, ses vicaires apostoliques, ses relations fréquentes avec les évêques des Gaules, il avait toujours l’œil ouvert et la main posée sur ce pays , dont il sembla prophétiser la gloire future et l’attachement au catholicisme1. Son langage envers Brunehilde, en cette circonstance, n’est pas un des éloges les moins précieux pour la mémoire de cette reine aussi grande par ses qualités que par ses malheurs. Il voyait en elle ce que ses passions , irritées par des inimitiés et des vengeances terribles, n’avaient pu entièrement effacer. Elle était toujours pour lui une reine éclairée et ferme , un soutien courageux de l’Etat et de l’Eglise.

Il loue ses excellentes intentions , son active sollicitude dans l’administration du royaume et dans l’éducation de ses enfants-, il signale son habileté prudente à gouverner le caractère farouche des Franks; il estime ceux-ci heureux, par-dessus toutes les nations, d’avoir une reine douée de toutes les qualités. « Vos sentiments religieux , » dit-il , se peignent dans vos lettres ; la piété respire » dans celles que vous nous avez écrites. » Loin de lui imputer les maux de l’Eglise , il se plaint à elle des vices de quelques évêques; l’exhorte à réprimer le mal, en attendant qu’il lui envoie un légat pour la seconder; espère, de celle qu’il appelle son excellente fille, la tenue d’un synode et une constitution pour réprimer la simonie ; lui envoie des reliques de saint Pierre et saint Paul avec de précieux manuscrits; adresse, à sa sollicitation , le pallium à saint Syagre, et lui recommande Augustin et

1 Epist. S. Gieg. ; lettre VI.

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les missionnaires destinés à la conversion des Anglo- Saxons.

Ce fut en 602 qu’il reçut à Rome les ambassadeurs de la reine. Burgoald et Varmaricaire , chargés de diverses missions religieuses , demandèrent en son nom des privilèges pour les établissements monastiques dont elle venait de doter Autun. Le pontife en témoigna sa joie, et, accordant qu’ils relevassent immédiatement du Saint- Siège , remit aux envoyés 4a lettre suivante :

Grégoire à Brunehilde , reine des Franks. 1

« Parmi les qualités qui vous distinguent, celle-là occupe la première place , qui , au milieu des agitations de ce monde , source de trouble et d’irritation pour l’esprit de celui qui gouverne , ramène votre cœur vers l’amour du culte divin et vous fait travailler à la prospérité des lieux saints , comme si vous n’aviez d’autre souci. De telles dispositions chez les princes sont la meilleure garantie pour leurs sujets , et nous félicitons la France , entre toutes les nations , d’avoir ainsi mérité une reine ornée de toutes les vertus.

)> En apprenant par votre lettre que vous avez construit une église à Saint-Martin dans le voisinage d’Autun , un monastère de servantes de Dieu et un hospice dans la même ville , nous avons conçu une grande joie et rendu grâces au Dieu tout-puissant qui a porté la sincérité de votre cœur vers de pareilles entreprises. C’est pourquoi voulant participer en quelque chose à ces bonnes œuvres , nous accordons , tels que vous les avez demandés , les pri-

i Lettre VI.

viléges aux lieux désignés, pour le repos et la défense de ceux qui les habitent , et nous n’avons pas voulu différer un instant de souscrire à votre désir .

» Nous avons donc mis tous nos soins à sanctionner, comme elle Va voulu, les garanties des lieux au sujet desquels votre excellence nous a écrit. Mais de peur qu’il n’arrive plus tard qu'ils ne soient supprimés par les supérieurs de ces établissements , dont on sait qu’ils limitent le pouvoir en certaines matières, il faut faire transcrire cette constitution dans les actes publics, et la conserver aux archives royales comme nous le ferons aux nôtres.

» Que le Dieu tout-puissant garde toujours votre excellence dans sa sainte crainte, et qu’il exauce vos vœux et ceux de vos petits-fds, par l’intercession de l’apôtre saint Pierre à qui vous les recommandez, et qu’en leur accordant la santé, comme vous le désirez, il vous procure une joie durable. Donné au mois de novembre. Indiction VI. »

Grégoire le Grand adressa directement le privilège de Saint-Martin à Lupon ou Loup, premier abbé du monastère , dont le nom rappelle celui d’une illustre famille , et entre autres d'un duc Lupus mentionné en 587 dans l’entrevue d’Andelot, entre Gontramn, Brunehilde et son fds Hildebert, et qui fut rétabli auprès de ce dernier'. Voici le contenu de cette pièce :

Grégoire à Lupon, prêtre et abbé. 2

a Lorsque le cœur des rois catholiques , prévenu par

1 Un évêque de Chaton, vers ce temps, s’appelait aussi Lupus. Ce nom se retrouve dans plusieurs listes d’évêques de ce siècle.

2 Epist. X.

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la grâce divine, s’enflamme d’un zèle ardent pour des actions auxquelles la voix des pontifes devrait les encourager, et qu’ils réclament eux-mêmes de les exécuter, on doit écouter leurs vœux avec d’autant plus d’allégresse , que c’eût été un devoir de demander ce qu'ils désirent, s’ils n’eussent pas voulu le faire.

» D’après la lettre de nos enfants et illustres souverains la reine Brunehilde et son petit-fils Théoderik , nous accordons à l’abbaye de Saint-Martin près Autun les privilèges suivants :

» Nous statuons qu’aucun roi, évêque ou dignitaire, ne pourra rien s’approprier de ce que Brunehilde et Théoderik ont donné au monastère , pas plus que des donations futures , et que , sous aucun prétexte , nul ne pourra leur porter atteinte pour son usage , en se cachant sous des motifs pieux , ni les céder à d’autres pour dissimuler son avarice.

» Nous ordonnons qu’à la mort de l’abbé , nul , par des moyens d’intrigue , ne sera nommé que celui qui sera choisi dans la crainte de Dieu , par le roi , avec le consentement de l’abbaye. Pour enlever tout prétexte à l’avarice , nous ajoutons qu’aucun roi , prêtre , ou tout autre ne pourra, par soi ou par un tiers supposé, recevoir, à l’occasion de l’ordination de l’abbé, ni or ni concession d’aucun genre , et que l’abbé ne pourra prendre sur lui de faire aucun don, de peur qu’on n’emploie à un pareil usage les oblations faites et à faire par les fidèles aux lieux consacrés. Et comme dans beaucoup d’occasions les hommes malintentionnés cherchent à éconduire les personnages vraiment religieux , l’abbé ne pourra perdre son poste et être déposé que pour cause formelle de crime.

De là découle la nécessité , s’il s’élève des plaintes contre lui , que la cause ne soit point seulement soumise à l’évêque d’Autun-, mais pour l’examiner, il s’adjoindra six autres évêques , et lorsqu’ils seront unanimes dans leur jugement , ils pourront lui appliquer canoniquement la censure, le punir s’il est coupable, ou l’absoudre s’il est innocent.

» D'après le désir des fondateurs , aucun abbé du monastère ne sera élevé à l’épiscopat, quelles que soient les manœuvres qu’il oserait employer pour y arriver, dans la crainte que par une distribution coupable des biens de l’abbaye, il ne mette dans la nécessité ceux qui l’habitent.

» L’évêque ne pourra , sans le consentement de 1 abbé , sortir aucun moine pour l’élever à l’état ecclésiastique, ou pour toute autre cause , de peur que cette usurpation ne détruise, en enlevant les moines, ces lieux fondés par leur réunion. »

A la suite de ces règlements , saint Grégoire en recommande l’observance à l’abbé actuel ainsi qu à ses successeurs futurs. Il les consacre par les malédictions qui étaient en usage en France dans ces sortes de chartes, en menaçant ceux qui y contreviendraient de la privation de leur dignité, et en les appelant au tribunal de Dieu.

« Nous voulons que tous les préceptes et décrets contetenus dans notre écrit soient à jamais observés par toi ou ceux qui succéderont à ta charge , et par tous ceux qu’ils pourront concerner. Si quelques rois , prêtres , juges ou personnes séculières ayant connaissance de cette constitution essaient de l’enfreindre, qu’ils perdent leur

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pouvoir et leurs honneurs, et sachent qu'ils répondront de leur crime au jugement de Dieu.

» S’ils persistent à retenir ce qu’ils ont injustement détourné , ou si par un repentir suffisant ils n’expient leurs coupables actions , qu’on leur refuse le corps et le sang sacrés de Jésus-Christ, et qu’ils restent sous le coup de la vengeance éternelle. Mais que la paix de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec ceux qui maintiendront les droits de l’abbaye; qu’ils recueillent dès ici-bas le fruit de leur sage observance , et trouvent devant le juge sévère les récompenses de la paix éternelle. »

Invoqué plus tard par Grégoire VII1 2, l’hommage de Brunehilde, qui était une reconnaissance solennelle de la suprématie romaine , a été contesté. Les formules de malédiction qui le terminent ont fait suspecter son authenticité, ou du moins celle des deux derniers articles. Ces formules ne se retrouvaient point, disait-on, dans d’autres privilèges accordés par saint Grégoire, et n’étaient pas dans le style de la chancellerie romaine. Ces objections s’évanouissent devant un examen attentif. Cent cinquante ans après leur promulgation , Pardule , évêque de Laon , voulant dresser, par ordre de Charles le Chauve , un privilège en faveur du monastère d’Origni , prit pour modèle celui que saint Grégoire avait accordé à une abbaye de filles fondée par une reine , et qui contenait ces sortes de menaces''1 . Ce privilège n’était autre que celui de Sainte- Marie d’Autun (Saint-Jean-le-Grand), conforme à celui

1 Histoire de Grégoire VII, par Voigt, t. II, p. 140.

2 Histoire de l’ordre de saint Benoît, par un religieux de la congrégation deSt-Maur, 1. 1, p. 547. — Mabillon, De rédiplom., p. 13; -1681-

de Saint-Martin , et qui tous deux avaient du être déposés, à la recommandation du pape, dans le Cartulaire de Brunehilde. L’emploi de cette formule inusitée s’explique par la demande expresse de cette reine ( sicul voluit). Elle se retrouve à chaque pas dans les chartes contemporaines , et , pour ne pas sortir de la Bourgogne , dans un privilège accordé à Saint-Marcel de Chalon et Saint-Symphorien d’Àutun , par le roi burgonde Gontramn, et ratifiée par le deuxième concile de Valence en 584. En 885 *, Charles le Gros rappelle le privilège de saint Grégoire dans la charte de restauration de l'abbaye de Saint-Martin. Au XIe siècle, Nicolas II le ratifie dans les mêmes termes, d’après le texte original. Toutes les copies de cette pièce sont conformes entre elles dans les manuscrits français et romains. Enfin , sa teneur elle-même indique qu’elle fut entièrement rédigée en vue de l’Eglise de France, et contre les abus qui la désolaient à cette époque. A l’insistance avec laquelle le pape recommande à l’abbé de fuir l’épiscopat, et lui interdit de s’y frayer un chemin par des libéralités du bien du monastère , on reconnaît la même main qui quatre ans auparavant écrivait sur la simonie , l’intrusion , le relâchement du clergé , à Brunehilde , à saint Syagrius , à Didier, évêque de Vienne1 2.

Le patronage exclusif du Saint-Siège sur l’abbaye lui mérita , à différentes époques , l’intérêt des papes. Jean VIII, Nicolas II, Innocent II, Alexandre V, Clément IV, renouvelèrent l’acte qui lui assurait l’indé-

1 Charte n. 7.

2 Lettres de saint Grégoire.

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pendance -, l’abbé prit rang d’évêque -, il en revêtit les insignes, exerçant sur tout le territoire du monastère le même pouvoir et la même juridiction * .

D’où furent tirés les premiers moines qui peuplèrent Saint-Martin ? Etaient-ils sortis de Saint-Symphorien , florissant depuis plus d'un siècle ; de Saint-Marcel de Chalon , de Saint-Bénigne de Dijon , associés à Saint- Maurice d’Agaune1 2? Vinrent-ils deLuxeuil, dont l’abbé saint Colomban n’était pas encore en mésintelligence avec Brunehilde ? La reine les prit-elle dans le monastère de Saint-Médard de Soissons , bâti par Sighebert son premier mari , et qui était en plein développement ? Aucun document ne nous autorise à faire à l’une ou l’autre de ces questions une réponse affirmative : ces sources et plusieurs autres durent contribuer à la formation de la nouvelle colonie.

La même incertitude plane sur la règle primitive de l’abbaye. Celle de saint Benoît paraît y avoir été en usage dès l’origine. Toutefois , elle n’y fut pas suivie exclusivement, la coutume générale de presque tous les monastères étant de se donner une règle mélangée de plusieurs autres. Le nom d ''Ordre de la reine Brunehaut 3, qui a survécu , semble indiquer, à Saint-Martin , l’existence d’une fusion semblable. L’exemple en avait été donné à Borne par le pape saint Grégoire le Grand, qui lui-même avait pour ainsi dire fondé un ordre de sa création 4, en

1 Bulles manuscrites, nos 64-65-66.

2 Saint-Maurice en Valais.

:i Manuscrit de l’abbaye extrêmement ancien.

4 Le moine anonyme qui, avant l’an 1052, a fait un poëine sur

rapprochant dans une organisation commune ' les clercs réguliers de Saint- Jean -de-Latran des Bénédictins de l’abbaye de Saint-Pancrace, élevée par lui dans levoisisinagede cette basilique. Chaque groupe , tout en conservant sa règle spéciale, participait à celle de l’autre dans une mesure que l’on ne peut aujourd'hui déterminer rigoureusement.

Le même mélange existait dans l’église de Lyon. Lorsque Brunehilde releva l’abbaye de Saint-Martin d’Ainay, quelque temps avant Saint-Martin d’Autun , elle n’y établit point la règle de saint Benoît dans toute son intégrité. Les moines d’Ainay étaient unis aux chanoines réguliers de Saint-Paul , avec lesquels ils coopéraient au service de l’Eglise.

Dans un ancien missel d’Ainay, saint Martin, saint Benoît et saint Maur, étaient représentés tous trois en costumes d'abbés. Saint Martin, placé au milieu, tenant ouvert le livre de la règle et le présentant au prieur agenouillé devant lui , indiquait la part qu’il avait prise dans la constitution de l’abbaye; saint Benoît, saisissant le prieur par le capuchon , semblait revendiquer la sienne ; saint Maur, placé à la gauche , figurait comme propagateur de la règle de son maître dans la Gaule. Si saint Martin n’eût figuré que comme patron d’Ainay, il n’eût

saint Walaric, n’hésite point à donner à ces clercs le nom d’ Ordre de saint Grégoire. Il dit , en racontant l’expulsion des religieux de Saint-Walaric par Hugues Capet :

Online dux Hugo vacuans mox Gregoriano , etc.

1 Videbantur passim cum eraditissimis c.lericis adhærere pontifici religiosissirni monachi , et in diversis professionibus habcbatur vita

commuais.

Aï

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pas tenu le livre de la règle : il eût été vêtu en évêque et non en abbé. L’importance de son rôle était encore désignée par cette inscription placée sur les côtés :

Hic Martinvs qvi nvlli nocvit Hic Martinvs qvi cvnctis profvit. 1

Le même sujet se retrouvait , comme nous l’avons vu , dans la peinture dédicatoire de Saint-Martin d’Autun. La reine y présentait son monastère à saint Martin et à saint Benoît.

Tous deux furent les principaux instituteurs de la vie monastique en Occident, et la répandirent par des voies diverses. Saint Benoît , dans un esprit d’ascétisme plus prononcé , tendit à isoler les moines de tout contact extérieur, et les entraîna loin du séjour des hommes2. Le perfectionnement individuel était le but exclusif de sa règle , et les services rendus à la science par l’ordre Bénédictin , montrèrent plus tard que la retraite n’ôte rien aux puissances de l’homme. Saint Martin, au contraire, comme tous les grands évêques gallo-romains du Ve et du VIe siècle, rapprocha ses monastères des villes3, avec

1 Histoire littéraire de Lyon, par le P. Colonia, t. II, p. 25 et suiv.

2 En parlant de saint Benoît, saint Odon disait : « Nain quàm magnificura illud est quôd paternas ut fertur, locupletissimas admodùm, spes velut obscænum stercus exhorruit , et vana esse studia philosophorum adhuc tenerrimus cognovit; qui grandævo animojàm tune subire eremi vastitatem ausus est, quod nec ipse quidem Martinus , toto orbe, mirabilis fecisse refertur.

3 Saint Eusèbe de Verceil, ami de saint Hilaire de Poitiers, lut le premier qui réunit en Occident des clercs et des moines. Saint Vlartin, disciple de saint Hilaire, connut la règle de saint Eusèbe pendant son séjour à Milan. C’est en revenant d’Italie qu’il fonda Ligugé.

le dessein de faire de ses religieux des auxiliaires pour le clergé séculier dans la desserte des églises et dans l’exercice du ministère sacré.

L’union introduite à Saint-Jean-de-Latran par Grégoire le Grand servit de modèle à Syagrius et à Brunehilde dans l’organisation de l’église d’Autun1. Les Bénédictins de Saint-Martin étaient unis aux clercs réguliers de Saint- Symphorien , chargés du service de la Cathédrale ; la liturgie des deux abbayes était commune. Un missel servant à toutes deux au VIIe siècle , dit que saint Martin était le père des moines de Saint -Symphorien.

Cet état de choses ne dura pas longtemps. Saint Léger avait une prédilection marquée pour la règle de saint Benoît. Abbé de Saint-Maixent, il l’avait introduite dans ce monastère; il opéra la même réforme à Autun, fit dominer exclusivement cette règle , et éloigna du service de son église les religieux de Saint-Symphorien. Ces changements ne s’établirent pas sans résistance : cette abbaye devint un foyer d’opposition et le point de réunion des ennemis du grand évêque. Sous son successeur Ansbert , elle participait encore aux revenus de l’église épiscopale, et cette circonstance témoigne que les anciens liens n’étaient point entièrement rompus. La règle de saint Benoît, en cherchant à devenir exclusive, essuya de nombreuses répulsions dans un grand nombre de monas-

1 Cet usage se remarquait en Angleterre , où le moine saint Augustin avait implanté les idées de saint Grégoire :

In insulà Landisfarnensi , ait Beda, S. Guthbertus B. patris Benedicli et B. Antonii, et sanctissimi patris Aurelii Augustini episcopi imilalorem se præstilit.

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tères régis par les coutumes mérovingiennes. En présence de ces débats , soulevés fréquemment devant la cour de Rome , Grégoire YII répondit que les anciens usages pouvaient être maintenus , s’ils ne renfermaient pas d’abus manifestes.

Aux portes de la cité aboutissaient ainsi les voies diverses tracées par la sainteté ou par le génie à la pratique plus complète de l’Evangile. Elles représentaient , dans leur ensemble , l’effort des siècles antérieurs vers la perfection des âmes et la glorification de l’Eglise. La règle de saint Antoine , qui dès le berceau de la vie monastique avait arraché les solitaires à la propriété qui attache le cœur, à l’étude qui enorgueillit l’esprit, au contact des vices qui énervent la volonté , possédait des disciples à Saint-Symphorien. A côté de ces enfants de la solitude , la même abbaye ouvrait son sein au ministère actif et à la vie fraternelle de l’ordre de saint Basile , qui , frappé à son tour des avantages de la vie sociale , avait placé ses cénobites près des villes et des bourgs , dans la même communauté de biens et d'études , dans le service des hôpitaux et l’exercice des bonnes œuvres.

L’abbaye de Saint-Martin , dans la règle de saint Benoît, présentait donc le dernier effort de l’esprit monastique, resserrant les liens de la discipline afin de mieux conserver l’énergie de son action. Une pauvreté plus réelle , un travail plus pénible , une austérité plus habituelle , une obéissance plus entière , une solitude plus protonde , étaient devenues nécessaires pour sauver la force des traditions religieuses , pour préparer les hommes de Dieu aux rudes épreuves du système bénéficiaire et des invasions sarrasine et normande.

La doctrine barbare de la régénération sociale par le glaive allait être promulguée au midi par le Coran , au nord par le cri de vengeance des Saxons. Les Arabes du Midi et les hommes du Nord devaient trouver dans les divisions intestines des Franks et dans l’ambition des leudes un puissant auxiliaire. Il fallait que cette nation des Franks, destinée, selon la parole prophétique d’un pape1, à défendre l’Eglise contre ses adversaires, élevât les plus énergiques de ses enfants à ce degré de contemplation religieuse , où les hommes , assimilés aux esprits célestes , peuvent lutter avec plus d’avantage contre les assauts de l’esprit, du mal.

1 Lettre du pape Anastase à Clovis. — Histoire de l’Eglise gallicane, t. II , liv. Y. — Lettres de saint Grégoire.

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