CHAPITRE III
Liturgie de l’abbaye de Saint-Martin. 1
La liturgie est l’ensemble des prières et des cérémonies destinées à reproduire symboliquement les principaux actes de la vie du Christ et à guider, par l’expression de la foi , de l’amour et de l’espérance, la volonté du chrétien vers l’imitation de ce divin modèle. Le Fils de Dieu ne s’est pas en effet borné à révéler aux hommes leurs espérances et leurs devoirs, il s’est manifesté sous la forme humaine, il s’est soumis à toutes les réalités de la vie du temps, afin de rendre ses instructions plus sensibles. 11 ne s’est pas contenté non plus d’inspirer les
1 Ce chapitre est emprunté à un travail de M. l’alibé Revoucoux, lu au congrès archéologique de Sens.
hommes apostoliques qui ont raconté les principales circonstances de sa vie, ses plus persuasives actions, ses plus fécondes paroles -, il a voulu qu’un ensemble de rites et de cérémonies, transmis d’âge en âge avec fidélité, rappelât d'une manière frappante les faits essentiels de son existence terrestre. La liturgie est donc comme la traduction extérieure des vérités de la foi. C’est elle qui, en les rendant palpables, les fait pénétrer jusqu’au cœur par la voie des réalités sensibles. Les principes de la liturgie sont dans l’Evangile 5 n’y voit-on pas en effet 1 importance de la prière publique, l’obligation de rapporter par 1 offrande du pain et du vin le souvenir de la passion de Jésus-Christ , et enfin la communication des pouvoirs hiérarchiques et des grâces surnaturelles par la vertu des sacrements.
Parmi les grandes Eglises de l’Occident , il en est une dont les fondateurs, disciples de saint Jean, apportèrent a Autun les usages et les rites, développés sous les inspirations mêmes de cet apôtre. Un ancien manuscrit conservé dans la bibliothèque du Bvitish-museum affirme que le grand évêque de Lyon, saint Irénée, introduisit dans les Gaules une liturgie spéciale puisée dans les traditions de l’Eglise de Smyrne. Un autre manuscrit d’une date bien plus reculée , envoyé de Lyon à l’université de Cambridge , par Théodore de Bèze , au moment des guerres de religion, prouve qu'au IVe et Ve siècle l’office se célébrait encore, partie en grec, partie en latin, dans 1 antique primatiale de la Gaule celtique. Ce manuscrit, l’un des plus anciens textes connus de l’Evangile, est évidemment liturgique , car on voit à la marge l’indication des points où doit commencer la lecture faite par
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le diacre. Le texte grec s’v trouve avec la version latine, et les notes dont nous parlons, écrites dans les deux langues , sont d’un caractère aussi ancien que celui du texte. Si la plus haute date donnée à ce manuscrit par quelques érudits était prouvée , nous aurions l’évangéliaire liturgique de saint Irénée. Mais s’il est prudent de ne pas lui donner plus de 1300 ans d’existence, suivant D. Sabatier, nous pouvons citer un autre monument qui atteint les premiers siècles incontestablement. Il a été découvert , il y a quelques années à Autun , dans le plus célèbre des polyandres de cette cité, près de la basilique primitive de Saint-Etienne, visitée par Grégoire de Tours. C’est une inscription de onze vers grecs attestant l’influence des traditions de l’Asie sur les usages de la province ecclésiastique de Lyon. On y reconnaît l’ordre général de la liturgie, depuis le baptême qui initie le chrétien à la vie spirituelle , jusqu’au sacrifice qui lui donne un aliment pendant la vie et un gage de bonheur futur après la mort. La divinité de Jésus-Christ , le nom de Sauveur , de Christ , de Jésus, cachés sous le symbole oriental du poisson, influe, son incarnation, la régénération par le baptême, les grâces qu’il confère; l’Eucharistie, nourriture des saints, donnée aux fidèles sous les deux espèces, suivant l’usage primitif, l’efficacité de la prière pour les vivants et pour les morts , la vision béatifique pour les justes , tels sont les croyances et les rites résumés dans ce symbole presque complet de la foi chrétienne.
Plus une Eglise se trouve rapprochée de la source des traditions apostoliques , plus ses usages inspirent de confiance ; aussi voit-on un évêque d’Angers, au Ve siècle,
solliciter de saint Euphrone, évêque d’Autun , des détails circonstanciés sur la discipline et la liturgie de son diocèse. La lettre de l’évêque d’Autun atteste l’existence de rites spéciaux variés pour la convenance de chaque mystère , pour la conservation des prérogatives particulières à chaque degré de la sainte hiérarchie. L’importance de la loi relative à la continence des clercs y est indiquée d’une manière tout-à-fait notable, et justifie cette qualification d 1 anges 1 donnée par les traditions aux clercs et aux religieux tirés de la basilique de Saint-Symphorien - , que saint Euphrone avait fondée lui-même.
Il fallait que cette basilique eût un cachet spécial d’autorité liturgique , puisque le plus complet des missels gallicans que nous connaissions, et désigné par les liturgistessous le nom de Missale gothico-gallicanuni, à cause des traditions bourguignonnes et visigothes qui s’y remarquent, lui appartient en propre, et puisque aussi le seul commentaire qui décrive tout l’ordre de cette antique liturgie a été composé par un autre abbé de Saint-Symphorien , saint Germain , depuis évêque de Paris.
Ce dernier document , écrit au VIe siècle , .à Autun même, comme le conjecture judicieusement D. Martenne, se trouve conservé dans une Somme manuelle transcrite vers le règne de Charles le Chauve. Elle contient des instructions morales et ascétiques , quelques points de
1 Gall. Christ., t. IX, c. 807.
2 Saint Germain de Paris popularisa le culte de Saint-Symphorien et propagea la règle de ce monastère. [ Annales ord. S. Bened., t. I , p. 136. ] Depuis celte époque jusqu’au VIIIe siècle , on voit dans les diocèses du nord et de l’ouest de la France, s’élever des abbayes dédiées à Saint-Symphorien, p. 139-190.
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droit ecclésiastique , des questions historiques , puis un exposé de la liturgie et des sacrements. Cette Somme manuelle appartenait précisément aux moines de Saint- Martin d’Autun , si intimement liés aux clercs de Saint- Symphorien leurs plus proches voisins '. Plusieurs rites du cérémonial primitif de l’abbaye de Saint-Martin , décrits dans ce commentaire , accusent une origine tout orientale. On y trouve le transport solennel de l’Eucharistie du sacrarium 1 2 à l’autel , au moment de l’offrande; la fréquente répétition du trisagion ou sanctus, et l’omission de l’hymne angélique à la messe ; l’usage symbolique des sept chandeliers portés devant le prêtre célébrant ou le diacre chantant, usage mentionné encore au XIIe siècle, par Honorius d’Autun, et que l’Eglise de Lyon, fille de saint Irénée, a fidèlement conservé.
Cette préoccupation d’origine grecque est d’ailleurs formellement exprimée dans ce commentaire par les paroles suivantes : « Le trisagion se chante en grec , » parce que la prédication du Nouveau Testament s’est » faite dans le monde par la langue grecque , si l’on en » excepte cependant l’évangile de saint Mathieu écrit en » hébreu : conservez donc l’honneur dû à la langue qui, » la première, a servi à la propagation de l’Evangile3. »
1 Religieusement conservée par eux jusqu’en 1790 , elle est déposée aujourd’hui dans la bibliothèque du grand séminaire d’Autun.
2 On appelait ainsi de petits édicules placés à côté de l’église , et qui précédèrent les sacristies. On les nommait aussi thalamus et rrocor o<fop'.ov.
3 Nous ferons observer ici que l’Evangéliaire du monastère de Sainl-Irénée de Lyon, transporté à Cambridge, n’est point, comme le pensait Théodore de Bèze, un manuscrit transporlé de l’Orient en
Celte liturgie se rapprochait également du rit mozarabe, à la ressemblance duquel aucune liturgie gallicane n’a complètement échappé, et qui avait été de même apporté de l’Orient en Espagne par les Visigoths déjà convertis au christianisme au moment de la conquête. Elle se distinguait, comme lui, par une grande variété de prières et de rites appropriés à la convenance de chaque mystère. 1
Le commentaire liturgique de l’ancien abbé de Saint- Symphorien , conservé à Saint-Martin , n’est pas un fait isolé-, indépendamment de ses rapports avec le Missale gothico-gallicanum , il se lie encore à un Processionnal du XIIe siècle de l’abbaye de Saint-Martin d’Autun, qui
Europe par des caloyers. Richard Simon [ Histoire critique du Nouveau Testament, édit, de 1689 , in-4°, p. 250 ] réfute cette opinion.
I La dernière des questions historiques et bibliques exposées dans la Somme de Saint-Martin est résolue ainsi : « Septem signacula libri hujus hœc sunt : I corporatio , II nativitas, III passio , IV mois, V resurrectio , VI gloria, VII regnum . » Puis vient immédiatement le titre suivant : « Capitula paternarum traditionum suscipimus quomodô solemnis ordo Ecclesiæ agetur, quibus vel instructionibus kanon ecclesiaslicus decoratur. Germanus episcopus Parisius scripsit de Missâ. »
II y a là une allusion manifeste au rit mozarabe par lequel l’hostie est divisée en neuf portions, dont sept sont placées en croix avec les titres suivants : Corporatio , nativitas , circumcisio , apparitio , passio , mors, resurrectio; les deux autres particules sont placées à côté et sont appelées, l’une gloria , l’autre regnum.
La liturgie est en effet la représentation de la vie et de la mort du Christ, qui explique les mystères de la Bible , et qui est devenue la vie du monde, comme le dit saint Germain, Mors Christi facta est cita mundi ; c’est là le Nouveau Testament qui explique les figures de l’Ancien.
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atteste la persévérance de notables parties de l’office gallican dans le monastère de Brunehilde. Il peut nous aider à décrire l’ordre entier d’une solennité principale célébrée par les moines de Saint-Martin, et nous permettre d’apprécier les idées symboliques qu’attachaient aux moindres usages ces pieux cénobites voués à une vie de prière et de contemplation.
L’office divin se partage en neuf parties, dont deux appartiennent à la nuit, et sept au jour, selon cette parole du psalmiste ; Septies in die laudern dixi tibi.
« L’office de la nuit, dit la Somme manuelle des moines « de Saint-Martin , se compose du nocturne et des ma- » Unes. Le nocturne a pour but de célébrer la délivrance » de la captivité d’Egypte , la délivrance de saint Pierre , » et d’avertir les âmes fidèles du cri par lequel l’Epoux » manifestera sa présence au milieu de la nuit. C’est à » ce moment que saint Pierre eut le malheur de renier » son maître.
» En célébrant matines ( que l’on appelle aujourd’hui » laudes ), il faut se souvenir de la joie des saintes femmes » et des anges , lorsque le Christ sortit glorieux du tom- » beau au moment où apparaissait l’aurore.
» L’heure de prime rappelle le conseil tenu par les )> Juifs pour perdre le fils de Dieu.
» C’est à tierce que les ingrats crièrent que Jésus soit » crucifié, qu’il soit crucifié. A cette heure aussi leSaint- » Esprit descendit sur les apôtres , et leur maître leur » dit : Recevez le Saint-Esprit ; les péchés seront remis » à ceux à qui vous les remettrez , et seront retenus à » ceux à qui vous les retiendrez.
» Sexte est l’heure même à laquelle le Christ monta
» sur la croix, et les ténèbres durèrent jusqu'à l’heure « suivante. On rapporte au même instant du jour la » vocation de saint Paul et celle du centurion Corneille.
» A none, le Christ rendit l’esprit-, saint Pierre aperçut » à la même heure le vase plein de reptiles qui lui fut » présenté par un ange , avec l’ordre de manger les choses » immondes aussi bien que les choses pures.
» La onzième heure ( que nous appelons vêpres ) est » celle à laquelle se fit la dernière cène ; à laquelle l’an- » cienne loi cessa pour faire place à la nouvelle.
» A la douzième heure (appelée aujourd’hui compiles) » le Christ gravit le mont des Oliviers afin d’y prier. Son » oraison fut -si profondément douloureuse, qu’il couvrit » la terre par une sueur de sang. »
Cette division symbolique des prières de la nuit et du jour est empruntée, dit le manuscrit, à saint Jérôme. Saint Germain va décrire maintenant le principal et comme le résumé de tous les offices , celui de la messe.
Selon cet ancien abbé de Saint-Symphorien , « les » pièces de chant de l’office divin se composent d ’<m- » tiennes et de répons. L’antienne précède et suit léchant » d’un psaume. Son origine remonte aux usages établis » par Salomon dans le temple de Jérusalem. Le soin avec » lequel on applique une suave modulation aux paroles » de Vantienne, a pour but de faciliter l’amour des » choses spirituelles, en saisissant, par le charme d’agréa- » blés accents , ceux que la vérité toute seule ne pourrait » porter à la contemplation.
» Le répons consiste dans le chant d’un passage tiré de » la sainte Ecriture , auquel on oppose un passage qui y » correspond. C’est une imitation des chants de Marie la
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» Prophétesse , auxquels tout le peuple d'Israël répon- » dait par acclamations , lorsque cette sœur de Moïse >» célébrait la défaite de Pharaon et le passage de la mer » Rouge.
» Vaube dont le prêtre se sert pour administrer les » sacrements , et en particulier le baptême , représente » la vertu de saint Jean-Baptiste , dont il doit être l’imi- » tuteur.
» La chasuble est le signe du pouvoir législatif, dont il >1 est investi comme un autre Moïse. Ce vêtement, fermé » par le haut, environne le corps d’une seule pièce, » parce que le prêtre doit conserver dans l’unité de la » foi une multitude de mystères cachés dans la sainte » Ecriture.
» Le 'pallium qui environne le cou et descend jusqu’à » la poitrine, représente le rational de l’ancienne loi. » C-’est un signe qui avertit le prêtre qu’étant l’image de » Jésus-Christ, il est dépositaire des grâces de l’Esprit-» » Saint.
» Quand le prêtre va commencer l’office solennel , on » chante l’antienne dite Ad prœlegendum , parce qu’elle » précède les leçons. Elle est comme la voix des pa- » triarches , annonçant avant le déluge la venue du Christ » par leurs mystérieux accents. Aussi , pendant que les » clercs psalmodient , le prêtre s’avance-t-il, en sortant » de la sacristie , comme le Christ est sorti des cieux » pour venir dans l’arche du Seigneur, qui est l’Eglise.»
Plusieurs de ces antiennes Ad prœlegendum ont été conservées dans les livres spéciaux aux processions, lorsqu’on admit l’Antiphonaire de saint Crégoire. Celles que renferme le Processionnal de Saint-Martin, au XIIe siècle,
sont tellement conformes à l’esprit des premières oraisons de chaque messe du Missale gothico-gallicanum de Saint-Symphorien , qu’on ne peut s’empêcher d’y voir un précieux débris des antiques usages de cette abbaye.
« Le diacre, dit saint Germain, invite les clercs à faire » silence. Alors le prêtre bénit le peuple en disant : Que » le Seigneur soit toujours avec vous; et le peuple répond : » Avec votre esprit. Le prêtre a besoin en effet d’être '> rempli de la grâce d’en haut pour la répandre sur le » peuple.
» Le chœur chante L Aïus (sic , ou autrement rpurdyLov, )> en grec ) , afin de rendre hommage à la langue dans » laquelle le code évangélique a été primitivement prêché » et écrit.
» Trois enfants modulent ensuite d’une voix harmo- »> nieuse le Kyrie, pour marquer l’union des trois » langues, hébraïque, grecque et latine, et aussi les trois » grandes époques dites le temps avant la loi, le temps » de la loi et le temps de la grâce.
» Puis vient le cantique Benedictus , appelé la pro - » phétie. On le chante en l’honneur de saint Jean-Baptiste, » dont le ministère fut d’annoncer que les ombres de la » loi allaient disparaître pour faire place à la lumière de » l’Evangile. Saint Jean , placé entre les prophètes et les » évangélistes , est comme une lampe d’où partent les » rayons de la plus pure lumière. C’est pour cela que » l’Eglise répète par un chant alternatif la prophétie ins- » pirée le jour même de son entrée dans la vie. » Le prêtre récite une collecte , indiquée dans les livres de Saint- Symphorien sous le nom de Collectio post prophetiam.
Un clerc lisait un passage de l’Ancien Testament,
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tiré ordinairement des Prophètes. « L'ordre établi dans » les leçons de la sainte Ecriture a pour but de montrer » que le même Dieu a tonné par les prophètes , enseigné » par les apôtres, et jeté un resplendissant éclat par les » évangélistes.
» La lecture d’un passage des Actes des apôtres et de » leurs écrits, suit la lecture de l'Ancien Testament. 11 » est en effet convenable que l’apôtre vienne témoigner » de la réalisation des paroles des prophètes. La leçon » varie suivant l’esprit des différentes solennités. Quel- » quefois, au lieu d’un passage des apôtres, on lit un « passage de la vie du martyr ou du confesseur dont on » célèbre la fête. C’est , dit saint Germain , un moyen de » faire comprendre aux fidèles avec quel amour Jésus- )> Christ aime ceux qui le servent généreusement , et » comment il en fait les protecteurs de son peuple.
» On entonne alors l’hymne chantée autrefois à Baby- » lone par les trois enfants que Nabuchodonosor fit jeter » dans la fournaise ardente. Ils figurent les vœux que yy formèrent les saints de l’Ancien Testament. Assis dans » les ténèbres , ils étaient soutenus par l’espoir de l’arri- » vée du Christ. L’ange qui vient soulager leurs souf- » frances est une image de l’ange du grand conseil , qui » hrisa les liens de l’enfer, et donna à ses frères cette » liberté dont l’Evangile est la promulgation.
» L’usage est de ne placer qu’un répons entre cette » hymne et la lecture de l’Evangile. »
Le Processionnal de Saint-Martin nous a conservé plusieurs de ces répons que le diacre chantait encore au XIIe siècle dans cette abbaye. Cet usage était conforme à celui qu’indique Grégoire de Tours.
D’après saint Germain, le chant du répons était confié des enfants de chœur.
« Le chœur, ajoute-t-il , reprend le chant du trisagion un moment avant l’évangile , afin d’imiter les anges qui allaient devant la face du Christ, commandant aux portes éternelles de s’ouvrir pour faire un passage à ce roi de gloire.
» Pendant cette harmonie angélique, le diacre s’avance à Jambon portant le saint Evangile. Le texte sacré est orné d’une garde recouverte de quelque riche étoffe de couleur rouge indiquant le sang du Christ. Sept acolytes, munis chacun d’un chandelier, marchent devant le diacre pour symboliser les sept dons du Saint-Esprit. Le clergé, en répondant Gloria tibi. Domine , proclame la puissance du Christ venant siéger sur le trône de son père.
» Quand le diacre retourne à l’autel , le chœur entonne le Sanctus , à l’instar des saints qui chantèrent un cantique de louanges lorsque le Christ sortit des limbes ; à l’instar aussi des vingt-quatre vieillards qui déposent leurs couronnes devant l’agneau en faisant retentir les cieux de leurs accents pleins de douceur.
» On lit quelque homélie des saints Pères , afin que le prêtre , qui est docteur et pasteur, puisse expliquer au peuple les vérités contenues dans les leçons soit du prophète, soit de l’apôtre , soit de l'Evangile. 11 faut qu’usant des ressources de l’art de bien dire , il évite de choquer les savants par la rusticité de son langage , et d’être obscur aux hommes ignorants en affectant une inconvenante recherche.
» Saint Germain , dont nous citons presque textuelle-
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)) ment les paroles, ajoute que l’homélie est suivie de la » prière. » On donne spécialement ce nom à cette suite de supplications que nous nommons aujourd’hui le prône.
» Ces prières étaient récitées par le diacre , suivant une » tradition dont l’origine remonte à Moïse, caries lévites, » dont les diacres sont les successeurs , priaient pendant » que les prêtres prosternés sur le pavé du temple inter- » cédaient pour le peuple.
» Vers ce moment, le diacre ordonne aux catéchumènes » de se retirer, par respect pour l’antique usage. Admis » seulement aux instructions préparatoires, les catéchu- )> mènes n’étaient pas dignes encore de prendre part aux » saints mystères. »
Le Missale gothico-gallicanum de Saint-Symphorien place une collecte après la prière. Dans les grandes solennités , cette prière est suivie d’une espèce de formule de confession prononcée par le prêtre , et qui a pour titre : Apologia sacerdotis. Cette confession ou apologie est suivie d’une préface dont le but était de préparer les fidèles à entrer dans l’esprit de la fête du jour.
« C’est alors qu’on va processionnellement chercher au » sacrarium la sainte Eucharistie que l’on apporte avant » l’offertoire, afin que le Christ soit visiblement sur l’autel » dès les premiers instants du sacrifice. On l’apporte dans » un vase ayant la forme d’une tour, parce que le tom- » beau d’où- le Christ sortit victorieux de la mort fut » creusé dans la pierre, à l’instar d’une tour.
» Le chœur fait entendre l’antienne appelée sonus , elle » tire son origine de l’ordre donné par le Seigneur à » Moïse de faire fabriquer des trompettes d’argent , afin » que les lévites pussent avertir le peuple du moment de
» l’offrande, et que tous, prosternés devant le taber- » nacle , adorassent le Seigneur jusqu’au moment où ap- » paraissait la colonne de nuée, indice de la bénédiction » répandue sur le sacrifice. »
Nous sommes assez heureux pour citer ici textuellement cet antique chant des Gaules. On lit dans le Processionnal de Saint-Martin pour la messe de Pâques : Adest sacrificandij cm sacra hora. Mundate corda, quifertis vasa Domini, atque munerci sacrosancta offerte sacerdoti.
« Le chant du sonus, reprend saint Germain , est suivi » du chant des louanges, c’est-à-dire de Y alléluia, que » saint Jean entendit pendant sa révélation. L’Eglise ré- » pète trois fois Y alléluia en mémoire des trois temps qui » mesurent la vie du monde, et qui. sont dits avant la loi, » sous la loi, sous la grâce. Après que le corps du Christ a » été couvert de la pâlie, sorte de voile, on récite les noms » des défunts, parce qu’il est écrit qu’à la venue du Christ » pour la résurrection, le ciel sera plié comme un livre. » » On se donne ensuite mutuellement le baiser de paix. » Le Christ , en montant aux cieux , a dit en effet à son >> disciple : Je vous laisse ma paix, et je reconnaîtrai ceux » qui m’appartiennent, à la charité qui les unira. »
Le Missel de Saint-Symphorien et tous les autres missels gallicans contiennent deux collectes , l’une pour les défunts, l’autre pour la paix. Cet usage de la lecture des diptyques persévéra longtemps dans la province de Lyon. La bibliothèque de la Cathédrale d’Àutun , aujourd’hui au séminaire, possède un évangéliaire liturgique du IXe siècle , destiné aux leçons du diacre , en tête duquel on voit toute la série des évêques de Lyon depuis saint Pothin jusqu’à Amolon , qui vivait en 841.
fit)
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« Après le baiser de paix, le prêtre invite le peuple à » élever son cœur vers les choses supérieures , afin que » nulle pensée étrangère ne se présente dans un esprit » occupé à contempler la présence du Christ pendant » l’oblation. »
Le Missel de Saint-Symphorien donne le nom de contes tatio aux paroles que récite le prêtre pour développer le mystère du jour d’une manière affective. Nous appelons ce genre de composition la préface , quelquefois il s’appelle immolatio.
Après la contestation vient le sanctus, puis une prière variée suivant la solennité, qui se termine par les paroles . Qui prediè quàm pateretur , indiquant évidemment la formule essentielle de la consécration. On trouve, dans le manuscrit de Saint-Martin et dans celui de Saint-Symphorien , des expressions tellement précises sur la présence réelle, qu’on n’est point surpris de voir l’évêque d’Autun, Etienne , au XIIe siècle , fournir un des témoignages les plus remarquables de la tradition catholique sur ce dogme important. 1
« La confraction et la communion du corps du Seigneur, » dit saint Germain , continuant à décrire le divin office , » recèle tant de mystères 2, suivant la voix commune des
1 Domini Stephani Eduensis episcopi. — De Sncrarnento altaris, editus anno 1517, a Johanne Montholoneo, cantore Eduensi.
2 La confraction est le moment où, dans le rit mozarabe, le prêtre divise l’hostie sainte, le corps du Christ, en neuf parties, dont sept sont placées en forme de croix, et deux réservées, l’une pour le calice, l’autre pour la communion spéciale du prêtre. L’une de ces parties est appelée la gloire , l’autre le royaume. Les autres portent les noms des différentes circonstances de la vie du Christ. Il y a ici
» Pères les plus anciens, qu’au moment où le prêtre » exécute la redoutable action, ils croyaient voir un ange » diviser le corps d’un enfant resplendissant de lumière , » et verser dans le calice le sang qui sortait de la bles- » sure. Ils le disaient afin de mieux prouver que la chair » et le sang du Christ sont notre nourriture et notre » breuvage.
» Pendant cette confraction, le chœur chante une an- » tienne conçue dans un sentiment de supplication et de » douleur.
une évidente analogie avec l’explication que le manuscrit de Saint- Martin donne des sept sceaux apocalyptiques, explication qu’il fait suivre de l’exposé liturgique.
L’Eglise grecque divise le corps du Christ en quatre parties. L’Eglise romaine en trois parties seulement. La réunion des deux rites donne sept; aussi la communion , dans laquelle ces parties sont consommées par une même bouche, annonce-t-elle V unité des fidèles dans le Christ, par la foi dans la trinité et par V amour dont elle est le type parfait.
L’intention qu’a le rit mozarabe d’appliquer les noms donnés aux parties de l’hostie, "aux sept sceaux, est évidente, par les mots que le prêtre prononce en plaçant dans le calice la particule regnum. Vicit leo de tribu Juda radia' David. Alléluia. Ces paroles sont prises du livre de l’Apocalypse, V. 5. Ecce vicit leo de tribu Juda radix David, aperire librum et solvere signacula ejus. Le prêtre chante le trecanum, symbole d’unité, avant de prendre la particule gloria ; puis il consomme les sept parties qui restent en forme de croix. Il est difficile de n’y pas voir une tradition renfermant une pensée d’union entre les Grecs et les Latins par les souvenirs de l’origine unique et juive de leur croyance. Cette pensée convenait à ces Gaulois de la Celtique, de l’Italie et de l’Espagne, liés si anciennement aux Grecs aussi bien qu’aux Latins. Saint Irénée, rédacteur de la liturgie græco-romaine des Gaules, fut, avec les martyrs de Lyon, comme un conciliateur entre les discussions des Grecs et des Latins , au sujet de la célébration de la Pâque.
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)> Le prêtre récite alors l’oraison dominicale, car toute » prière doit se résumer dans celle qu’a dictée le Sauveur » lui -même. »
A l’oraison dominicale succède la prière Libéra nos; puis vient la bénédiction solennelle du peuple. Le Missel de Saint-Symphorien contient de longues formules. D’après le manuscrit de Saint-Martin , les longues formules distinguent la bénédiction épiscopale de la bénédiction sacerdotale qui consiste dans les seules paroles : Pax, fuies et caritas, et communicatio corporis et sanguinis Domini sit semper vobiscum.
L’église cathédrale d’Autun a conservé l’usage des antiques formules épiscopales ; elle possède un manuscrit du IXe siècle dans lequel on les retrouve. Ce manuscrit ayant appartenu à une église dédiée à saint Martin , et présentant une peinture où l’on voit un abbé bénir des moines , nous sommes autorisé à penser que l’abbé de Saint-Martin d’Autun se servait lui-même de ces longues formules , jouissant déjà de quelques-uns des privilèges de la dignité épiscopale.
« Après la bénédiction vient la communion du corps » et du sang de Jésus-Christ, pendant laquelle on chante » une pièce spéciale , nommée Trecanum, sorte de répons » combiné de manière à montrer dans la communion » chrétienne une révélation spéciale de la charité qui )> unit les trois personnes divines. »
Le Processionnal de Saint-Martin d’Autun a conservé le chant de la communion Venite populi , que l’on trouve aussi dans les livres de l’église de Lyon. Toutefois, le répons Gustate et videte du rit mozarabe réalise d’une manière plus exacte les idées que saint Germain donne
flu trecanum. Voici le chant de la liturgie dite des apôtres 1 : « TJ nus Pater sanctus, unus Filius sanctus , unus Spiritus sanctus, gloria Patri et Filio, et Spiritui sancto in secula seculorum. Amen. »
En lisant ces paroles, on croit reconnaître le chant décrit par saint Germain : « Trecanum vero quod psalletur, signum est catholicœ fidei de Trinitatis credulitate procédons . Sicut enim illic prima in secundâ, secunda in tertiâ, rursùm tertia in secundâ , secunda rotatur in prima, ita Pater in Filio mysterium Trinitatis complectet, Pater in Filio, Filius in Spiritu sancto , Spiritus sanctus in Filio, Filius rursùm in Pâtre. »
Le Missel de Saint-Symphorien renferme des collectes dites postcommunion ; là se termine la célébration de l’auguste sacrifice et le drame liturgique. Il est facile de voir que ce drame est combiné de manière à conduire le fidèle depuis les éléments de la foi et de l’espérance , jusqu’à la perfection de sa croyance et de la charité qui doit en être le précieux et éternel résultat .
1 Liturgiarum orientalium colleclio. Opéra Eusebii Renaudotii. Paris, 1716, t. II, p. 595.