CHAPITRE IV
Mort de Brunehilde. — Son tombeau.
Brunehilde vit disparaître peu à peu ceux qui l’avaient aidée ou encouragée dans ses œuvres religieuses , et se trouva seule aux jours de ses derniers malheurs.
En 600 mourut Syagrius, qui avait fondé avec elle Saint-Martin. En 604, Grégoire le Grand, qui jamais ne l’avait abandonnée, laissa vide la chaire de saint Pierre. Après dix ans d’une vie agitée , elle approchait du terme fatal où son existence devait se clore par un terrible dénouement. L’Austrasie, réunie par elle à la Bourgogne, ne pouvait accepter une position où elle jouait le rôle de pays conquis- ses leudes turbulents résistaient aux idées
d'unité et de pouvoir royal dont la reine était la gardienne inflexible. Cherchant à confisquer à leur profit les prérogatives de la royauté, ils refusaient de rendre à l’un des quatre fils de Théoderik l’hommage que Brunehilde attendait d’eux. Les évêques , épousant leurs passions et leurs querelles , s’entendaient avec les chefs du parti aristocratique-, elle trouva un traître jusque dans Warnahaire son maire du palais. Ils appelèrent contre elle Klother, roi de Neustrie , et se mirent eux-mêmes à la tête d’une armée vendue d’avance à son ennemi. A peine les troupes furent-elles en présence de leurs adversaires , qu’elles tournèrent le dos et reprirent tranquillement leur chemin n’ayant pas tiré une flèche. Klother s’avança sans résistance sur les bords de la Saône et s’empara de trois des fils de Théoderik ; Brunehilde fut atteinte dans la Bourgogne transjurane, où elle s’était réfugiée. Les conjurés, le connétable Herpon à leur tête, l’arrêtèrent à Orbe, près du lac de Neufchàtel, et la conduisirent à Benêve sur la Vingeanne , où Klother avait assis son camp. Amenée en présence du roi frank entouré de ses leudes et des traîtres qui avaient tramé sa perte , elle eut pour accusateurs et pour juges ceux qui attendaient son héritage. Klother lui reprocha le meurtre de dix rois franks, que lui-même et sa mère avaient presque tous fait périr • puis il prononça la sentence capitale. Par un raffinement de cruauté inouï , il fit égorger deux de ses petits-fils sous ses yeux ; pendant trois jours elle fut promenée sur un chameau , exposée aux insultes d’une soldatesque sans frein et sans pitié-, attachée enfin par les cheveux1,
1 Frédégaire.
ABBAYE
par un pied et par un bras à la queue d'un cheval indompté, son corps fut mis en pièces. La chronique de saint Bénigne raconte qu’elle fut tirée à quatre chevaux , et que ses membres séparés furent jetés au feu. Cette dernière circonstance paraît assez probable , d’après les restes trouvés dans son tombeau. 1
Sous quelque aspect que l’on envisage le caractère de cette princesse , il y a quelque chose de profondément triste à considérer les malheurs qui pesèrent sur elle , à la voir seule avec ses enfants, trahie par les leudes, poursuivie par le fils de Frédégonde, héritier de la haine maternelle, finir indignement dans un supplice horrible. Cette vie et cette mort, en faisant la part des mœurs et des temps, ont plus d’un rapport avec celle d’une autre reine célèbre comme elle par sa beauté et ses malheurs. Klother et Elisabeth , en reprochant leurs propres crimes à des victimes qu’attendait le bourreau , manquaient au moins aux premiers devoirs de la justice. Pour toutes deux l'histoire, pendant longtemps, a pris le parti de leurs assassins : Frédégaire écrivait pour les vainqueurs. 2
Les restes de Brunehilde furent déposés à Saint-Martin, où elle avait voulu être ensevelie -, chaque année un service solennel était célébré en son honneur. Dans la crypte de Notre-Dame , qu’elle avait fait creuser, on lui éleva
1 Procès-verbal de l’ouverture de ce tombeau, dans les pièces justificatives, n° 163.
2 Après avoir raconté l’horrible drame, Frédégaire dit, en parlant de Klother : « Ce prince était rempli de douceur, savant dans les belleslettres, craignant Dieu, magnifique protecteur des prêtres et des églises , plein de piété , etc. »
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(615.) Tombeau de la reine Brunehilde, dans la chapelle construite au XVe siècle par le cardinal Rotin , à l’église de Saint-Martin d’Autun.
un tombeau. Il était de marbre gris, en forme d’auge comme les sarcophages romains , supporté sur quatre piliers de marbre noir. Le couvercle était de marbre massif noir, veiné de blanc 1 ; il était long de 2 mètres , large de 70 centimètres, haut de 41 centimètres. Ce couvercle et quelques débris des piliers existent encore aujourd’hui au musée Jovet.
i^a fin du XVe siècle, la crypte de Notre-Dame tombant en ruines , le cardinal Rolin , abbé du monastère , fit transférer ce monument dans l’église. Il fut placé dans un des bas-côtés2, à main droite, contre le gros mur près
1 Voyage littéraire de deux Bénédictins de la congrégation de Saint- Maur, p. 1 58.
2 On a parlé d’autres translations de ce tombeau; mais il ne paraît pas qu’il ait subi de nouveaux déplacements. Cette allégation est fondée sur une fausse interprétation d’un passage de Chasseneuz. Le jurisconsulte autunois rapporte, d’après un manuscrit de l’abbaye, que le tombeau fut placé au-dessous du grand autel , à l’entrée delà chapelle de Notre-Dame: Sub magno altari in ingressu capellœ gloriosissimœ Marice Virginis. Déposé dans une espèce de niche voûtée, haute de cinq mètres et terminée par une galerie à clairevoie, le monument était du côté de l’épître, à l’extrémité de l’ancien temple, où commençaient les constructions de la fondatrice. Le grand autel était vis-à-vis de ce tombeau, un peu , néanmoins, plus avancé vers l’orient, ce qui fait dire à Chasseneuz, sub magno altari. Dans le même collatéral, au-devant même du mausolée, était l’ouverture par laquelle on descendait à la chapelle souterraine, in ingressu , etc. En 1667, le grand autel fut reporté de plus desix mètres vers le haut de l’église; la chapelle Notre-Dame fut comblée, ainsi que son ouverture : le passage de Chasseneuz devenait inintelligible ou tout au moins inexact. — Les débris de ce tombeau ont échappé deux fois à la destruction. De nos jours, un architecte, dans un projet de réparation du choeur delà cathédrale , demandait à AT. Jovet la cession de ces restes pour les utiliser.
de la porte de la sacristie, sous une niche gothique, avec l’inscription suivante :
Cy gist la reine Brunehaut,
A qui le saint pape Grégoire Donna des éloges de gloire ,
Qui mettent sa vertu bien haut.
Sa piété pour nos mystères
Lui lit fonder trois monastères ^
Sous la règle de Saint-Benoist ;
Saint-Martin, Saint-Jean, Saint-Andoche Sont trois saints lieux où l’on connoist Qu’elle est exempte de reproche.
On y ajouta celle-ci , avec une anagramme composée sur ces mots : Brunehilde , reine de France.
Brunehil fut jadis reine de France,
Fondaleresse du saint lieu de céans,
Cy inhumée en six cents quatorze ans ,
En attendant de Dieu rémunérance.