‹ Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun de l'ordre de Saint-Benoît;Chapitre 38 sur 56 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Décadence de l’abbaye. — Réforme de Hugues II. — L'évêque Norgaud et Bernard Ier.

Avant de franchir la limite du Xe siècle, arrêtons-nous un instant pour reconnaître le profond changement qui s’opère dans les destinées de Saint-Martin. La meilleure partie de ces destinées appartient désormais au passé, et plus rien dans l’avenir n’en retracera la grandeur. Son ère d’activité religieuse est close à tout jamais. Les saints ne s’agenouillent plus sur les dalles de sa basilique, excitant l’enthousiasme des populations. Si leur souvenir y vit encore, il ne se rattache qu’à des récits dont la vivacité va chaque jour s’effaçant; leurs restes ne sont pas là pour les ranimer; Médéric et Hugon reposent loin de

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l’abbaye où se sont écoulées leurs plus belles années. L’Eglise n’y trouve que des vertus obscures et des noms vulgaires. Les réformateurs ne sortent plus de ses cloîtres pour soumettre à son ascendant moral les abbayes voisines, ou en fonder de nouvelles. Même, son rôle politique est accompli ; les rois n’étendent plus sur elle une main protectrice et n’en laissent plus tomber les dotations -, elle suit dans l’oubli la race des Mérovingiens qui l’a bâtie, celle de Charlemagne qui La relevée de ses ruines.

Ce déclin rapide, cet affaiblissement presque subit, furent moins le résultat de sæ décrépitude intérieure que des malheurs des temps et de son dernier effort pour étendre la vie monastique. Sa prospérité matérielle ne se releva point du coup porté par Théodorik et Boson ; sa prospérité morale s’était elle-même anéantie d’avance, le jour où elle avait mis au monde Cluny.

La même décadence enveloppe le reste de la Bourgogne, si l’on peut toutefois appeler de ce nom une direction nouvelle imprimée aux forces monastiques qui s’y étaient concentrées durant plus d’un siècle. On se rappelle comment dès le IXe les invasions des Sarrasins et des Normands avaient fait de cette province le refuge commun des monastères du midi et de l'ouest de la France, et comment s’étaient réparties entre différents points de son territoire ces précieuses migrations. A Tournes s’étaient fixés, avec le corps de saint Philibert, des moines de Jumièges, retirés d’abord à l île d'Héro ’

1 L’île de Noinnoutiers.

près La Rochelle, et fuyant de là, sous la protection d'un seigneur nommé Badilon, parent peut-être de l’abbé de Saint-Martin. A Vezelay, à Auxerre, à Autun, des religieux du Midi viennent d’Aix, de Nîmes, de Marseille, avec les corps de sainte Marie-Magdelaine, de saint Baudèle, de saint Lazare. D'autres, avec les reliques de saint Vivant, amenées de Gravion en Poitou, s’arrêtent à Vergy, abbaye construite pour les recevoir par Manassès de Vergy, beau-frère du roi Rodulf, et un instant comme lui comte d’Autun. Des moines de Glanfeuil, réfugiés à Séez au moment où une partie de leurs frères étaient accueillis à Saint-Savin de Poitiers , puis à Saint-Martin , les rejoignent en Bourgogne, apportent aux environs de Lons-le-Saunier les reliques de saint Maur, et font naître à Baume et à Gigny une réforme à laquelle Saint-Martin semble n’être pas resté étranger. A Auxerre, le corps du grand évêque de Tours avait été transféré, dans la crainte des Normands, par des moines de cette ville, dont plusieurs devinrent évêques dans la province.

Au plus fort de ces migrations religieuses qui peuplaient d’hommes remarquables les églises de la Bourgogne, Cluny fut fondé. Il exerça bientôt une attraction universelle sur tous ces membres épars-, il recueillit dans son sein la sève qui devait leur rendre une vie nouvelle et plus énergique. Par la sévérité continue de sa discipline, par son attention à concentrer ses propres forces en n’établissant que de simples prieurés, par une succession non interrompue d'abbés éminents depuis Bernon , son fondateur, jusqu’à Pierre le Vénérable au XIIe siècle , par sa croyance profonde à sa mission de régénération universelle, par ses affiliations qui rangèrent sous sa

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conduite des milliers de monastères, Cluny, ce grand flambeau de la chrétienté, ce champ spirituel placé sur la limite de la terre et du ciel, ce sentier des anges, ce second paradis, assura sa toute-puissance dès un début commencé sous les plus humbles auspices.

En face de cette influence souveraine, la vie intellectuelle et morale se retire de Saint-Martin. Les hommes s’effacent, les faits se rapetissent l’incertitude et l’oubli les recouvrent comme aux approches de l’an mille : on traverse une longue succession d’abbés pour arriver, après une période de soixante-dix ans , à cette conclusion que l’abbaye était tombée dans une complète décadence et avait besoin d’une réforme. De ces abbés on ne connaît guère que les noms. Ce furent Osald, successeur d’Hildegrin , et Aymon II , dont la signature se trouve au bas de quelques actes de ce temps 1 . Puis, dans un pêle-mêle confus, sans qu’on puisse assigner entr’eux de succession certaine, Nicolas, Lambert, Seguin, Bernard, Philippe, Théotard, et Grégoire II, qui obtint de Nicolas II une bulle 2 exemptant de nouveau l’abbaye de la juridiction de 1 ordinaire, et la maintenant sous celle du Saint-Siège. Dans cette bulle, qui jette quelque jour sur la situation des églises, il est défendu, sous peine d anathème, aux rois, aux comtes, aux évêques, de rien s approprier des droits mobiliers et immobiliers de l’abbaye, de rien recevoir

1 Osald signa la restitution de Corbigny à la juridiction de l’évèque d’Autun, en 1034- [ Gallia Christ., t. IV, charte 42, Eccles. Æduensis. ] Aymon signa les lettres de Hildebrand, légat du pape Victor II, pour le monastère de Saint-Pierie de Vienne.

2 Charte nu 13.

l)E SAiNT -MARTIN.

d'elle, à titre de don ou de présent , au moment de l’élec- -tion de l’abbé, de l’ordination des prêtres, et de la consécration de la basilique. Il est interdit à l’évêque d’Autun d’y célébrer publiquement l’office divin, d’y faire une visite, d’y prolonger son séjour sans l’invitation expresse de l'abbé, et d’exiger les redevances au moyen desquelles les vassaux se libéraient des réceptions seigneuriales (1058).

La situation de la province , depuis plusieurs années , justifiait suffisamment ces défenses sollicitées avec bonnes raisons de la part des moines, et communes d’ailleurs à cette époque. Depuis la mort du duc Henri le Grand, en 1002, elle n'avait cessé d’être le théâtre de guerres continuelles. Henri, resté sans héritiers directs, avait laissé son duché à un fils adoptif, Othe-Guillaume , fils de sa femme Gerberge. Cette transmission, contraire à l’usage des grands fiefs, modelés alors sur le royaume de France, avait servi de motif au roi Robert, fils de Hugues Capet et neveu paternel de Henri, pour revendiquer la Bourgogne. Après lui avoir tenu tête pendant une guerre de quatorze ans, dans laquelle les villes et les églises ne furent pas épargnées, Othe-Guillaume résigna ses prétentions au duché en faveur de Robert, troisième fils du roi et tige des ducs héréditaires de la première race. Le duché était loin d’être en bon état. Le premier soin du nouveau duc fut de soumettre à son obéissance une foule de vassaux qui s’en étaient écartés, et de faire rentrer dans sa possession des terres nombreuses qui en avaient été distraites. Les officiers chargés de ces recherches, dépassant les intentions de leur maître, confondirent souvent, soit par erreur, soit à dessein , des propriétés indépendantes avec les siennes. 11 y avait donc une digue à op-

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poser à ces entreprises, et désormais il était nécessaire de demander au pape une protection qu’on ne pouvait plus, comme autrefois, demander au roi.

La position de l'abbaye vis-à-vis de l’évêque n’était pas moins précaire. 11 existait généralement dans l’épiscopat une tendance prononcée à soumettre à sa juridiction des établissements que leur titre constitutif en exemptait. Il était presque impossible qu’il en fût autrement. Si étendu que fut cet acte constitutif, il avait sa limite dans le caractère même des religieux. Tant que ceux-ci furent simplement des laïques, ils purent échapper plus ou moins à la surveillance épiscopale-, mais une fois revêtus des ordres sacrés que l’évêque seul avait le pouvoir de conférer, ils durent rentrer sous l’autorité spirituelle du pasteur du diocèse. L’exercice de cette autorité aurait pu se borner, il est vrai, à la censure des mœurs cléricales, et laisser de côté les préceptes particuliers d’une règle plus parfaite qui avait en elle-même sa sanction et son juge souverain. Mais il est facile de comprendre les divers motifs qui , faisant franchir aux évêques cette ligne de démarcation , les décidèrent à tout ramener sous l’unité de leur obéissance. Ces motifs tenaient à leur double position de supérieurs ecclésiastiques et de suzerains. Conseils naturels de la royauté, officiers de justice en une foule de causes , où les eomminations religieuses venaient en aide aux peines civiles, protecteurs et magistrats des cités en qualité de délégués royaux ou misai dominici, propriétaires de fiefs étendus qui les assimilaient pour la richesse et l’influence aux grands vassaux, les évêques réunissaient à la fois le pouvoir spirituel dans leurs diocèses , le pouvoir civil dans la cité, le pouvoir

féodal dans l’étendue de leurs domaines. Les uns, sentinelles vigilantes de l’Eglise, véritables successeurs des apôtres, voyaient avec affliction la décadence où étaient tombées les abbayes, la corruption produite par les immenses richesses dont rois et seigneurs les avaient comblées, les usurpations dont elles étaient l’objet de la part des séculiers, et souvent aussi les exemptions accordées à quelques-unes ; exemptions tout-à-fait exceptionnelles , regardées par plusieurs conciles comme une dérogation aux lois de l'Eglise, comme de pures concessions aux exigences de leurs fondateurs. Ils désiraient avoir la haute main sur les monastères afin d’y maintenir la dignité de la vie religieuse et l’honneur du caractère sacerdotal. Les autres, orgueilleux feudataires, hauts et puissants barons avec la crosse et la mitre, voulaient les courber sous le joug féodal, afin d’en tirer des hommages et des droits de suzeraineté. Tels étaient ceux qui consistaient à ne céder aux couvents du saint-chrême, à ne consacrer les églises, les autels, bénir les abbés, qu’à prix d’argent ou pour des présents de grande valeur • telles étaient ces visites prolongées au moyen desquelles ils accablaient les communautés par le nombre de leurs serviteurs et de leurs chevaux, et leur enlevaient souvent de gré ou de force leur argent et leurs titres ; tels étaient les droits de visite qu’ils exigeaient d’elles, lorsque les abbés refusaient formellement de les recevoir. De là ces rivalités, dont la source encore obscure pour l'abbaye de Saint-Martin ne tardera pas à s’éclaircir dans la suite.

Celle de Cluny, toute puissante qu’elle était, avait à se défendre en cour de Rome contre les prétentions de l'évêque de Mâcon, entrant à main armée dans son enceinte

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pour y faire reconnaître sa juridiction. 11 ne fallait rien moins que l’assemblée d’un concile à Chalon-sur-Saône, sous la présidence d’un légat (1063), pour mettre fin à ces dissensions. A ce concile, où la liberté monastique était en jeu, assistait Aymon III de Saint-Martin, dont l’abbaye, pourvue récemment d’un nouveau titre d'indépendance, était intéressée à la défense de la même cause et à la décision favorable qui la' fit triompher.

A ces deux dangers s’en joignait un troisième non moins général et plus redoutable encore. Jamais la lèpre de la simonie n’avait attaqué l’Eglise avec autant de ténacité. Dès le VIe siècle , les souverains s’étaient emparés des élections épiscopales, sous prétexte qu’en accordant des fiefs ils avaient le droit d’accorder aussi la dignité ecclésiastique qui y était attachée. Loin de faire tomber leurs choix sur des hommes pieux et capables, ils disposaient des évêchés et des bénéfices en faveur de courtisans et de gens de guerre. Réduits, par l’indépendance des grands vassaux, aux simples revenus de la couronne, ils ne tardèrent pas de vendre aux plus offrants les dignités cléricales. Il était peu de diocèses qui n’eussent à gémir des scandales donnés par des laïques ou par des prêtres portant au sein même du sanctuaire une vie de violence et de débauche. Le pape Grégoire VII, dans des lettres adressées coup sur coup aux rois et aux évêques, leur jetait des reproches foudroyants. Sous les anathèmes les plus terribles, sous la menace de l’excommunication, il parvint à arracher aux princes les investitures, et par l’envoi en France d’un légat apostolique, Hugues, évêque de Die, à faire déposer ou réformer les évêques intrus et les prêtres irréguliers. Doué d’une activité et d un courage

infatigables, le légat assemble en tous lieux des conciles afin d’y faire juger par leurs pairs ou par leurs supérieurs, ces hommes qui souillaient l’Eglise. A Anse en Bourgogne, à Clermont, à Dijon, à Autun, les évêques présidés par lui s’occupèrent de l’état de la province. Dans ce dernier concile, si célèbre par la déposition de Manassès, archevêque simoniaque de Reims, les abbayes, entr’autres celle de Saint-Bénigne de Dijon, et vraisemblablement celle de Saint-Martin, furent mises en cause 1 . La première, malgré l’état florissant où l’avait laissée saint Guillaume en 1031, était tombée dans un relâchement extrême. Les violences exercées sur ses terres par le duc Robert, l’insoumission de ses vassaux, l’absence d’abbé, l’impossibilité d’en trouver un parmi ses religieux, arrachèrent des plaintes éloquentes à Raynard , évêque de Langres, le prélat le plus distingué de ce concile par l’étendue de sa science , les grâces de son esprit et l’élégance de son langage. A ses instantes prières et à celles du duc Hugues Ier présent à cette assemblée, le légat promit de leur accorder pour abbé de Saint-Bénigne celui des assistants sur lequel tomberait leur choix. « Donnezmoi ce poisson de la fontaine de Dieu , » s’écria Raynard, désignant de la main Jarenton, prieur de la Chaise-Dieu, et fléchissant le genou devant lui en signe d’ hommage C’était un homme qui avait tenu autrefois dans le monde une conduite légère et dissolue, et qui, touché des rayons de la grâce, avait soumis ses passions au frein

1 Ce concile fut tenu à Autun dans la première quinzaine de septembre, à l’époque des plaids.

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de la vie monastique , exemple de la miséricorde divine dont il ne faut jamais désespérer. Effrayé (1e cette mission dont ses vertus le rendaient digne, mais dont son humilité et les désordres des moines lui faisaient redouter l’accomplissement, Jarenton tenta de s’y soustraire par la fuite; ramené de force dans le concile, il ne l’accepta, sur le vœu unanime des Pères , qu’avec gémissements et avec larmes1. Ce choix d’inspiration, ratifié par l’élection des moines, réalisa ce qu’on en attendait. Jarenton releva les édifices à demi détruits, rendit à l’église ses ornements, libéra l’abbaye de ses dettes, lui fit restituer ses biens usurpés, et obtint de l’abbé de Cluny huit de ses religieux pour y rétablir la discipline.

Cette œuvre réformatrice appartenait naturellement à Cluny ; elle était la conséquence du mouvement général en vertu duquel une foule d’abbayes, dans toute la chrétienté, se soumettaient elles-mêmes ou étaient soumises au nouvel Ordre par leurs fondateurs et par les évêques. La réforme clunisienne avait pour but d’imprimer un élan nouveau à la vie religieuse, en faisant régner exclusivement la règle de saint Benoît dans sa pureté première; en effaçant les usages mixtes, les coutumes locales qui modifiaient cette règle dans quelques monastères , soit qu'ils appartinssent à des règles antérieures, soit qu ils fussent la suite de leur affaiblissement. Que Saint- Martin se trouvât dans l’un et l’autre cas, on n’en saurait douter. L’attachement de ses moines au privilège de Brunebilde, leur sympathie pour des traditions primi-

1 Labbe. — Concilium Augustod., \ 077.

tives que saint Léger avait cherché à effacer, mais dont les vestiges persistent encore après lui , le caractère spécial de sa liturgie, les désordres disciplinaires qui marquaient sa situation actuelle,, offraient un double prétexte aux tentatives des réformateurs , un double motif aux résistances des religieux. Les mêmes causes avaient fait essayer une réforme bénédictine parmi les chanoines réguliers deSaint-Symphorien d’Autun ; les mêmes causes l'avaient empêchée de s’y maintenir.

Soit cependant que le concile d’Autun n'ait rien statué au sujet de Saint-Martin , soit que l’accomplissement de ses prescriptions ait éprouvé des difficultés ou des retards, c’est par l'intermédiaire de Saint-Bénigne que lui vint la réforme. A la prière de l’évêque Aganon, elle fut portée à la fois dans l’abbaye de Flavigny par Hugues, auteur de la Chronique de Verdun1, et dans celle de Saint- Martin par un autre Hugues, tous deux religieux de Saint-Bénigne. A l’exemple de Jarenton, ils amenaient un certain nombre de moines pour leur servir d’auxiliaires dans cette œuvre de rénovation morale ; mais ils n’obtinrent pas le même succès A Flavigny, les nouveaux venus, par suite de différends avec les anciens frères, furent obligés de prendre la fuite; à Saint-Martin, on se porta à de pires extrémités.

Hugues II comptait non-seulement sur les conseils et les exemples de ses disciples, mais encore sur l’autorité dont ils devaient être pourvus parla répartition entr’eux des offices du monastère. Les religieux d’Autun, attachés

1 Labbe. — Rihliotheea nova, I. I, p. 2(30.

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à leurs traditions, habitués depuis de longues années à un régime de liberté et de bon plaisir, virent avec peine arriver des étrangers qui devaient les rappeler à de sévères

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observances, effacer leurs anciens souvenirs, partager les dignités et les revenus de l’abbaye ils opposèrent une énergique résistance.

Ils trouvèrent un appui inattendu dans l’évêque Norgaud , successeur d’Aganon. C’était un homme d’un caractère ambitieux, résolu, vindicatif, n’admettant aucun ménagement. Il s’aliéna son chapitre, et souleva les monastères de son diocèse par un usage exagéré de ses prérogatives épiscopales. Ses chanoines, dont la plus grande partie avait combattu son élection, l’accusaient de dissiper, dans le but de se créer des partisans, les biens de son église affectés à l’entretien de la vie commune, Hugues de Flavigny le repoussait pour avoir été momentanément interdit et chassé par lui de son abbaye. Il cherchait à établir sur les églises clunisiennes de son diocèse le droit de parée, droit éminemment seigneurial, consistant à être reçu et hébergé par le vassal 5 il revendiquait en toute propriété un grand nombre de celles que Cluny prétendait tenir de son prédécesseur Aganon -, il s’emparait, en la consacrant, d’une chapelle dédiée à Saint-Martin, située sur les terres de Saint-Nazaire de Bourbon, dépendance de Cluny. Un légat du pape était envoyé à différentes reprises pour protéger cette abbaye et celle de Yezelay contre ses exigences.

Hugues II avait doublement encouru la réprobation de Norgaud comme s’étant opposé dans le principe à son élection, et comme apportant à Saint-Martin cette réforme de Cluny, dont le nom seul lui était odieux. L’évêque

mit à profit les répugnances des religieux, et, dans son intérêt, fit avec eux cause commune. 11 s’ensuivit une lutte où, par ses conseils et sous le couvert de son autorité, les violences ne furent point épargnées. Les auxiliaires du réformateur furent chassés ou obligés, par de mauvais traitements, d'abandonner le monastère. L’irritation contre Hugues était portée à son comble. Ses efforts persévérants pour rétablir l’ordre n’aboutissaient qu’à produire la répulsion et la colère. Exposé à toutes sortes d’avanies et de violences, tremblant pour sa vie, il ne dormait ni jour ni nuit. Dans une émeute où l’exaspération lie connut plus de bornes, les moines se précipitèrent sur lui et le frappèrent à la tête d’un coup de hache si violent, que, suivant l’expression exagérée de la Chronique de Verdun , ils firent tomber à terre une partie de sa cervelle. Il mourut peu de temps après par le poison (1099) *.

Avec Hugues périrent les essais de réforme qui lui avaient été si funestes. Norgaud , délivré d’un défenseur des immunités monastiques formé à l’école de Cluny, s’empara des élections de l’abbaye 5 il y entretint le désordre pour mieux asseoir sa domination ; il là sécularisa en lui imposant une de ses créatures dévouées. C’était un certain Bernard, vaguement désigné dans les chroniques comme n’étant pas revêtu du caractère monastique. Du vivant même de Hugues II, il avait tenté d’en faire un abbé -, mais l’archevêque de Lyon, intervenu à temps, avait arrêté cette intrusion. Cette fois il ferma les

1 Annal. Benedict., I. V, p. 42. — Labbe, Bibliotheca nova, l. I, p. 264.

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yeux1. Avec Bernard, Norgaud devint tout-puissant à Saint-Martin. Moines et abbés, vendus à l’évêque, s’inquiétant peu des anciennes franchises, se livrèrent à lui comme à leur libérateur.

Toujours en guerre avec son chapitre, interdit au concile de Poitiers comme coupable de simonie dans son élection, il trouvait un asile aux portes de sa ville épiscopale, dans l’hospitalité de Saint-Martin. 11 put en toute sûreté y braver les décisions du concile et la menace de l’excommunication . Il transforma sa basilique en église cathédrale, célébrant la messe, consacrant le saint-chrême, conférant les ordres, exerçant tous les actes de son ministère. Il en fit le centre de ses intrigues ; il y reçut le légat Jean, cardinal de Tusculum'2, et, par son intermédiaire, obtint sa réintégration dans son évêché et sa réconciliation avec son chapitre.

Le monastère , en reconnaissance de l’appui qu’il lui avait prêté contre une réforme étrangère, même au prix d'une usurpation flagrante, inscrivit son nom au nécrologe parmi ceux de ses bienfaiteurs. 3

1 Norigaudus episcopus S. Martini religionem exlurbavil et secularitatem introduxil, eum (Bernard) ibi ordinans quein nominc tenus archiepiscopus inlerdixit [Chronique de Verdun ]. — Après avoir rapporté la mort de Hugues II, les Annales Bénédictines ajoutent : « Ita loquilur Hugo Flaviniacensis qui de ejus ( Hugues do » Saint Martin) successore dicere supersedet ne id ad injuriam et » nolam cederet archiepiscopi Lugdunensis, qui qucm ipse, vivente >■> ad hue ab bâte , reclorem lieri vetuerat, eumdem (Bernard) posl- » inodum abbalem ordinari sciens ac volens passus est. » T. V, p. 42.

2 Chronique de Verdun. — Labbe, Bibliot. nova, t. I, p. 261.

3 C’est au même esprit qu’il faudrait attribuer l’inscription sui-

vante , si elle s’applique à Bernard Ier. Elle était placée près de celle de Lethbald, dans la sacristie. Mabillon l’a reproduite dans son Itinéraire de Bourgogne.

IN HOC SPECV CINERES BERNARDI CONTINENTVR.

GEN VS EXIMIVM A PROAVIS, NATALE DECVS, MERITIS

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