CHAPITRE XIV
Donations, — Contestations de justice. — Révélace des reliques de saint Hippolyte.
Au XIIe siècle s’ouvre pour Saint-Martin une période nouvelle. La féodalité entrant de plus en plus dans l’Eglise, la détourne des voies spirituelles et l’enlace dans le réseau des intérêts terrestres. Avant d’être des communautés religieuses, les abbayes sont surtout de grands propriétaires. Si quelques-unes, telles que Cluny et Cîteaux, comptent dans l’Eglise comme des écoles de science et de sainteté, le plus grand nombre ne compte plus que dans la société civile comme des possesseurs de fiefs. De ce côté elles sont soumises à toutes les vicissitudes que la violence des habitudes et la faiblesse des liens juri-
cliques renouvelaient sans cesse dans un état divisé contre lui-même par la promptitude énergique des passions, par la multiplicité des intérêts, par la différence des législations et la difficulté de leur assurer des garanties. L'acquisition des richesses a corrompu les monastères ; le soin de leur conservation les empêche de revenir (à la pureté primitive. Ils ont assez de jouissances et de peines aux biens de ce monde pour laisser un peu dans l’oubli ceux de l’autre ; ils vérifient par avance ce mot de l'Imitation, sorti du cloître deux siècles après : «Compediti sunt omnes proprietarii, sui ipsius amatores, cupicli. curiosi, componentes quod non stabit. » 1
Les abbés deviennent de sages administrateurs et de bons pères de famille. Ils régissent avec prudence les biens considérables de l'abbaye, terres, bénéfices, cures, dîmes, redevances, usufruits de toute espèce sur les terres et sur les hommes. Ils cherchent à leur assurer à prix d’argent, dans quelques barons de bonne volonté , de puissants protecteurs. Ils acquièrent, vendent, échangent , prêtent, plaident, transigent, font avec soin leur part et celle de leurs moines dans les donations nouvelles , se concentrent aux détails intérieurs de leurs * maisons, et ils s’inquiètent peu de laisser d’autres chartes que des titres de propriété, titres précieux enfermés dans la partie la plus sure et la plus forte de l’abbaye, seuls moyens de prouver souvent les droits les plus légitimes. Sous un régime plus ou moins sévère, plus ou moins régulier, étrangers désormais aux affaires
1 Liv. III, ch. XXXIII.
ABBAYE
de la chrétienté, dépourvus de toute influence publique, ils se contentent d élever l’éclat de la dignité abbatiale au niveau des richesses de l’abbaye. Ils accompliraient leur vie en paix s’ils n’étaient troublés de temps à autre par la jalousie des prélats avec qui ils veulent marcher de pair, et dont ils prendront plus tard le titre et les insignes, par des procès de dîmes, de redevances , par des fuites ou des résistances de serfs, par des usurpations de propriété, des querelles de mauvais voisinage et des empiètements de justice séculière.
Ils trouvent un dédommagement dans les donations nombreuses que leur font, soit au moment de leur mort, soit de leur vivant, soit en partant pour la croisade, les nobles, les clercs, les bourgeois, les religieux même, sollicitant en échange des prières pour le remède de leur âme, pour la réussite de leurs voyages, de leurs entreprises, demandant la fondation de leur anniversaire, la faveur d'être enterré dans l’église, dans le cloître, dans la salle capitulaire de l’abbaye. En l’absence d’actes plus apparents, ces donations prouvent que les préceptes de la règle étaient observés dans ce qu’ils avaient d’essentiel. 11 n’y a pas d’exemple de monastère enrichi aux époques de dissolution ; la richesse est presque toujours le signe et le résultat de la sainteté. Les fidèles donnaient en considération des vertus qui frappaient leurs yeux, en vue de l’efficacité des prières faites par des hommes pieux, en vue des charités que les pauvres, les malades, les voyageurs, les fugitifs, avaient droit d’en attendre. Léguer aux abbayes et aux églises, c'était, dans les idées du temps, concourir au lustre de la religion, au soulagement des pauvres. L’Eglise était considérée comme la
dépositaire d'un fonds commun à tous, et chargée de le répartir entre ceux que la naissance ou la loi avaient déshérités. 11 était rare que ces intentions fussent complètement trompées. Jamais les devoirs de l’aumône et de l’hospitalité, réduits quelquefois par le malheur des temps à des limites exiguës, ne furent entièrement méconnus. Tandis que du haut du donjon , le duc ou le seigneur pressuraient le pauvre peuple, le couvent lui tenait en réserve le droit de gîte et la part à Dieu. Ce n’était donc pas le peuple, mais la noblesse qui formait des entreprises contre les propriétés religieuses ; le peuple savait de qui attendre une consolation dans ses souffrances, un secours dans ses nécessités. Il savait qu’en devenant moine il pouvait entrer dans l’égalité des enfants de Dieu, et qu’il ne pouvait devenir seigneur et entrer dans l’égalité aristocratique. Aussi est-il à peu près sans exemple que les habitants des environs aient pris un couvent en aversion au point de le dévaster1. S’il se fit, au moment de l’émancipation des communes, quelques tentatives contre eux, ce fut plutôt pour leur arracher un lambeau de la puissance féodale, que pour se venger de la manière dont ils l’exerçaient.
Enregistrons donc , à mesure qu’elles se présentent, ces contestations et ces donations , témoignages tour à tour d’intérêt et de charité. Si insignifiants qu’ils puissent paraître au premier coup-d’œil , ils ne laissent pas de résumer l’esprit de cette époque et de faire revivre par-
1 Hurler. — Tableau des mœurs et des institutions de l’Eglise, l. II, p. 32.
ABBA'YE
fois des détails précieux à l’histoire de nos pays. Ils forment pendant plus d’un siècle, les seuls éléments de celle de l’abbaye. Ils se prolongeront plus tard encore, à des époques moins dépourvues d’événements et de caractères remarquables.
Après Bernard, le premier abbé que l’on rencontre dans une période de temps indéterminée, est Philippe *; puis Walther II, son successeur, qui cède, en 1148, à l’abbaye de la Fer té-sur- Crosne près Chalon, fondée récemment par les comtes de cette ville, la chapelle de Saint-Nicolas habitée par deux ermites, située au milieu de la Yesvre de SaintrMartin 1 2 avec toutes ses dépendances, moyennant une rente de dix sous de Chalon. Cette transaction avait pour but de mettre fin à des contestations existant entre les deux églises, cà la suite d’usurpations commises par les comtes de cette ville sur les terres de Saint-Martin, au profit de celles de la Ferté. Elle leur fut une occasion de fonder une association de prières pour les défunts et d’hospitalité pour les voyageurs. 3
En 1151 , deux frères, Bernard et Walther d’Alone, en présence de Henri, évêque d’Autun, donnent la moitié des dîmes de Villène et la Chaume près Etang, à la charge d’anniversaires pour leurs familles. 4
En 1 161, l’abbé de Saint-Martin , Bernard II , obtient
1 Une charte (lu temps de Bernard II s’exprime ainsi : « Philippus quondam abbas. »
2 La Vesvre en Chalonnais.
3 Charte n° 1 5.
i> Charte n° 16. — Alone prit dans la suite le nom de Toulongeon.
de l’évêque de Nevers la reconnaissance de vingt églises situées sur son diocèse et dépendant de l’abbaye1. C’étaient celles de Château-sur- Allier, Saint-Augustin, Mornay-sur-Allier, Livry, Précy, Langeron, Azy-le-Vif, Toury, Saint-Humbert, Bragny, Crux-la- Ville, Crux-le- Chàteau , Saint-Maurice-les-Saint-Saulge, Sanizy, Narloux , Cisely, Moulins-Engilbert, James, Sainte-Péreuse. Il obtint de l’évêque d’Autun Henri la cession de la chapelle de Magny, située entre Quarré-les-Tombes et Aval- Ion, en faveur de ce dernier prieuré. 2
En 1164, Guillaume Ier, sous lequel la chronologie commence à prendre quelque certitude et les documents à devenir plus abondants, se rend à Sens auprès du pape Alexandre III, réfugié dans cette ville pour éviter les persécutions de l’empereur Frédéric Barberousse. 11 fait renouveler par lui les privilèges de son monastère si souvent menacés par les évêques et par les puissances séculières. Dans la bulle de confirmation, soixante-neuf églises sont énumérées comme étant dans la dépendance de Saint-Martin. C’étaient, dans l’évêché d’Autun, celles de Thoisy-le-Désert, Ghâtillon, Maletat, le Feste, Saint- Pantaléon , Saint-André, la Chapelle-des-Gémeaux au polyandre Saint-Pierre-l’Etrier, Tavernay, Sommant, la Celle, Saint-Prix, Verrière, Marmagne, Gharbonnat, Thil-sur-Arroux, Haut-Pont, Haute-Ville, Anzy, Avrilly, Busseuil, le Lac, la Valette, Uxelles, Vindecy, Monceau- FEtoile, Bragny, Clessy , Moùtier, Etormet, Magny, Girolles, Agnôt, Sermizelles , Couveau, Saint-Martin
2 Charte n° 1 4-
ABBAYE
d’Avallon, Tarot, Chenay, Chougny, Urbise , Aulnay; dans l’évêché de Nevers, Sainte-Péreuse, Moulins-Engilbert, James, Commagny, Saint-Maurice- les-Saint-Saulge, Saint-Saulge , Narloux , Sanizy, Cisely, Saint-Pierrele-Moutier, Saint-Babyle , Saint-Humbert , Langeron , Château-sur-Allier, Saint- Augustin, Livry, Précy, Azy, Trennes, Mornay, Saint-Martin-de-la-Mer, Colombier, Toury 5 dans l’évêché de Lyon , Milliet -, dans celui de Bourges, Colombier- dans celui de Besançon, Saint- Hilliers ; dans celui de Langres, le Cry. 1 2 * * *
L’année suivante il recommença le même voyage pour traiter avec Louis VII d’une contestation survenue entre la justice royale et celle de l’abbaye, sur la ville.de Saint- Pierre-le-Moùtier dont Saint-Martin possédait le prieuré. Du temps de Brunehilde, et longtemps après elle, les droits de Saint-Martin s’étendaient à tout le territoire de Saint-Pierre-, mais la ville ayant pris progressivement de l’extension, les justices séculières s’étaient établies à côté de celle de l’abbaye, et toutes deux étaient en différend sur leurs limites respectives. Guillaume, ne se sentant pas assez fort pour se défendre contre un puissant ennemi, jugea plus sage de transiger ; il préféra conserver la moitié plutôt que de s’exposer à perdre le tout. Il eut recours, suivant un usage fréquent à cette époque, à l’avouerie 8 du roi, et lui céda la moitié des droits de
1 Charte 11" 18.
2 C’était une convention en vertu de laquelle un seigneur ou un
prince devenait le protecteur d’une abbaye moyennant certaines
prestations consistant en argent, corvées ou subsistances, et souvent
dans moitié du revenu.
Saint-Martin sur le bourg et le château , se réservant seulement le cloître. en toute franchise. Aux termes de ce traité, le roi ne devait jamais se départir de la sauvegarde dont il était chargé. 11 ne pouvait, par cession ou par échange, faire passer le bourg de Saint-Pierre sous une autre juridiction que la sienne. Cette terre resta effectivement dans le domaine royal jusqu’à Charles VIII, grâce au soin pris par les moines de Saint-Martin de faire confirmer cette transaction à chaque nouveau règne. 1
Guillaume abandonna au monastère de Fontenay la terre d’Estormet, située entre la Brenne et la Seine, à la charge de quelques redevances annuelles, dont la principale consistait en quatre muids et demi de blé2. Ces redevances donnèrent lieu à des procès qui se prolongèrent jusqu'au XVe siècle, et ne se terminèrent qu’en cour de Rome. Une animosité secrète, dont les motifs nous sont inconnus, excitait les deux maisons l’une contre l’autre ( 1 169-1432 ).
Hugues III, duc de Bourgogne, près d'aller en Terre sainte, se rendit au chapitre de Saint-Martin, et lui fit don de la terre de la Gommaille et d’un serf nommé Raymon, avec toute sa descendance à perpétuité (l 170).
Sous l’abbé Achard , successeur de Guillaume , le
1 Cahier de chartes de Saint-Pierre le-Moùtier , imprimées sur vélin. Archives de l’évêché d’Autun.
2 Pérard, p. 399 et 400. — Cet acte est signé du vierg Guillaume. Son fils Raynald, vierg en 1188, fut enterré à. Saint-Martin. En 1317, un autre vierg, Pierre, fut enterré devant la parie du chapitre. Le nécrologe faisait encore mention du vierg Simon, mort vers 1265.
216 ABBAYE
même duc étant en contestation au sujet de la justice de l’étang d’Avallon, réclamée en totalité par Saint- Martin , fit abandon de ses droits, à condition toutefois que si on y construisait un moulin, un tiers du revenu appartiendrait au duc, un tiers au prieur d’Avallon, et un tiers au constructeur. Il délaissa le four banal bâti par son père sur la vieille place , à l’emplacement du cimetière actuel, au-dessous de l’église du prieuré, se réservant des prières pour lui et pour ses ancêtres (l 1 76). Les moulins et les fours étaient généralement cédés aux couvents afin de les placer ainsi sous l'inviolabilité de la paix de Dieu et les protéger de la destruction.
Le connétable de Bourgogne, Eudes de Grancey, prétendait avoir droit, à titre d’honoraires de sa charge, à cent sous d’or payables par l’abbé de Saint-Martin au moment de son élection. Les moines, surpris de cette prétention nouvelle, nièrent l’existence de cet usage 5 le duc n’eut d’autre moyen de s’éclairer que de recourir à une enquête. Les témoins furent Guillaume, vierg d’Autun , Raynald son fils, receveur des tailles et vierg après son père, Girard de Riveau, Guillaume de Riveau, chapelain du duc, Théobauld, cellérier du duc, Gérard, pèlerin paumier1, fils de Raynald, et petit-fils du vierg Guillaume. Sous leur affirmation par serment que Saint- Martin n’avait rien payé à aucun connétable, Eudes de Grancey fut débouté de sa demande, et reçut l’ordre de laisser en paix le monastère. 2
1 On nommait ainsi ceux qui avaient fait le voyage de Jérusalem, d’où ils rapportaient des palmes.
2 Charte de la Bibliothèque royale; fonds du président Lamarre.
Les ducs de Bourgogne possédaient auprès de Saint- Martin , entre l’Arroux et l’Accoron, un vaste étang où l’on pêchait leur provision de poisson durant leur séjour à Autun. Cet étang, placé sous la surveillance du vierg Raynald, avait été agrandi aux dépens des terres de l’abbaye. Les moines se plaignirent au duc Eudes, et obtinrent une défense interdisant au vierg de prolonger l’étang au-delà du pont de Saint-Martin, et d’en exhausser la chaussée. Dans le cas où elle aurait besoin de réparation, on devait nommer de part et d’autre quatre experts jurés pour déterminer avec le vierg les limites de la levée. Il accorda aux religieux le privilège exclusif de pêcher dans cette réserve, de jour et de nuit, avec deux barques et quatre pêcheurs, la veille et L avant-veille de Pâques, de la Pentecôte, de Noël, de l’Assomption, et des deux fêtes de Saint-Martin ; les autorisant à vider l’étang, comme le vierg le vidait pour lui et pour le duc1, quand celui-ci se trouvait par circonstance à Autun. 11 leur céda aussi la faculté d’y conserver en tout temps deux monceaux de ramées2 3, sous lesquelles le poisson pouvait être pris à la main, avec des blets ou tout autre engin. Le quart du produit des moulins, des battoirs et autres usines situées sur cet étang, appartenait aux moines. Ce produit était versé en totalité dans un coffre commun dont les religieux possédaient une clef, le vierg une autre5, et partagé ensuite (l 180).
1 Charte n° 21.
2 Du Gange, au mot ramata, ne détermine pas le sens précis de celle expression.
3 Chartes nos 21 et 145.
L'abbaye retrouve dans un de ses donateurs un exemple de charité et d’humilité vraiment chrétiennes. C’était Hugues, seigneur de Thiïen Auxois, ami de saint Bernard, bienfaiteur d'un grand nombre d’églises de Bourgogne, appelé dans toutes les circonstances où les intérêts du clergé réclamaient un défenseur. Il avait assisté à la consécration de la basilique de Saint-Bénigne par Paschal II, en 1106 -, à la célèbre assemblée de Semur, en 1113, sorte de plaid convoqué par Etienne de Baugé, évêque d’Autun , afin de terminer des différends, entre l'abbaye de Flavigny et plusieurs seigneurs de son voisinage. Il avait été nommé arbitre, avec l’abbé de Clairvaux, pour juger les différends entre l’abbaye de Vezelay et le comte de Nevers, qui prétendait exercer sur cette église des droits d’avouerie et de juridiction. Après avoir comblé de bienfaits les abbayes de Vezelay 1 2 , de Fontenay et de Saint-Martin, il demanda à être enterré dans cette dernière, qui n’y avait pas eu la moindre part-, et sur sa tombe il ne voulut d'autre épitaphe, comme au bas des chartes de donation il n’apposait d’autre signature, que ces mots de repentir et d’espérance de pardon :
HVGO PECCATVM .
Sous Hugues III, successeur d’Achard % le vierg Bay-
1 Spicilegium , t. 111 , p. 530.
2 D’après des concordances de dates, Achard aurait signé une charte au sujet d’un différend entre Saint Bénigne et le comte de Salins. [Pérard, p. 255.]
nald, cité plus haut, donne à Saint-Martin un serf nommé Guy, avec tous ses héritiers et les terres cultivées par lui à Dinay près Epinac, plus dix sous par an pour fonder son anniversaire perpétuel (l 1 88). 1
Sous Geoffroy, successeur de Hugues, qui le premier des abbés fonda son anniversaire, usage constamment suivi par ses successeurs, Isabelle, épouse du vierg Raynald, fait don au monastère d’une terre située entre le ruisseau d’Accoron et les murailles de la ville, dont le revenu devait être consacré à fournir le vin et le pain de l’autel. Elle donne en outre un calice d'argent doré en dedans et en dehors, un encensoir, deux candélabres , deux burettes d'argent, une aube, une chasuble poulies messes quotidiennes, deux autres pour les jours de fête, un manipule, et des linges pour le service de l'église. Afin d’obtenir la fondation d’un anniversaire, elle achète au prix de soixante livres une rente de soixante sous sur la terre de Morvan près Sommant, appartenant à l’abbaye, à la charge par le prévôt de Sommant et par le doyen de la Celle, ses administrateurs, d’acquitter chaque année les frais de son anniversaire. En reconnaissance de ces bienfaits, on lui accorda la participation à tous les mérites spirituels des messes, psaumes, services, oraisons et aumônes de l’abbaye, comme à un frère prof ès . On disait chaque jour pour elle, à l’autel de la Sainte- Croix, une messe du Saint-Esprit, de sainte Marie ou de la sainte Croix. Le jour de sa mort on célébra un office, comme pour un moine, et à partir de ce moment
1 Charte n" 23.
220 ABBAYE
la messe quotidienne fut convertie en une messe des trépassés. Des deux religieux qui la chantaient, l’un était exempt du service de la semaine, et le jour de l’anniversaire la fondatrice, une prébende était distribuée en aumône (l 190). 1 2
Ses cinq fils et son mari s’associèrent à ces libéralités '. Après avoir favorisé de tout son pouvoir auprès du duc les restitutions et les donations au profit de l’abbaye, après avoir accru lui-même ses possessions à Girolles et à Sermizelles , Raynald mourut vers 1204. Ses enfants, lidèles à sa mémoire, léguèrent des terres à Pruillé 3 pour fonder son anniversaire et cèlui de leurs ancêtres 4 ; famille unie dans la même piété , dans le même exercice des bonnes œuvres , dans la continuation après la mort de celles qui l’avaient unie pendant la vie (1199). 1 *
A côté d’elle , le principal bienfaiteur de l’abbaye paraît avoir été le duc Eudes III, prince pieux, généreux , brave , adoré de son peuple , le Louis IX de la Bourgogne. A l'époque où son père était en Terre sainte, il ratifia de son propre mouvement les donations faites par ce dernier avant son départ. Il donna lui-même au prieuré d’Avallon la terre d’Etaules , à la charge d’en laisser la possession, à la mort du vicomte de Bracy, son tenancier, à Simon de Saucey. Au décès de celui-ci ,
1 Charte nü 24.
2 Charte n"8 27 et 28.
3 Charte nu 28.
* Ibid.
5 Elizabeth fonda son anniversaire à Saint- Antioche, en 1197, du
temps de l’abbesse Dannis,
l’abbaye pouvait disposer de cette terre selon son bon plaisir ( 1209) Il prit sous sa protection spéciale les propriétés du monastère , les vaches , les chevaux et ânes servant à l’usage des moines , défendant de les toucher sous les peines les plus graves , même en cas de dettes , si ce n’est du consentement exprès de l’abbé. Il céda tous ses droits féodaux sur les terres et les habitants de Crecey et d’Eschaulées , à l’exception du droit de guet et de garde 1 2 3. Il s’engagea à ne conserver sur ses domaines aucun des serfs de l’abbaye qui viendraient s’y réfugier5. Il lui accorda une rente de trente sous dijonnais sur le péage des foires tenues à Autun à la Saint-Martin d’hiver, et trente sur celui des foires de Saint-André, quatre livres sur celles de la Saint-Remy , à Chalon ( 1209) 4. Plus d’un demi-siècle après , l’abbaye possédait, sur les mêmes marchés des droits analogues*. En 1326, Jehan, vihier d’Ostun, condamne les bouchers à payer aux religieux, pour les foires de Saint-André 6 et de Saint- Martin , deux deniers sur chaque cuir à poil vendu par eux. En 1348, le bailli confirme par une sentence le droit de l’abbaye à lever deux deniers sur l’étalage de chaque panetier et panetière vendant du pain. Il fait comparaître devant Hugues de Chapes, viher d’Ostun, plusieurs
1 Charte n" 32.
2 Charte n° 25.
3 Charte n° 33.
4 Charte n° 31.
5 En 1221, Geoffroy de Coyau vendit aux religieux de Saint- Martin, tous les droits qu’il possédait sur la foire de Saint-André.
6 Cette foire se tenait près de l’église.
ABBAYE
boulangers qui avaient refusé de payer ces tailles 1 . En 1383. une sentence pareille confirme le droit de toucher sur les sauniers autant de sel qu'on en peut lever sur les deux doigts de la main. -
Les abbés , les prieurs , les simples moines concouraient aussi bien que les laïques à ces libéralités. 11 était rare qu’ils ne fissent pas quelque don à 1 abbaye au moment de leur profession ou au moment de leur mort. Hugues , religieux de Saint-Martin , lègue au monastère de grands biens situés à Saint-Pierre-le-Moûtier , pour se faire célébrer une messe quotidienne. Le prieur de Saint-Pierre, qui en fut mis en jouissance, était tenu de verser chaque année dix livres pour réparer les ornements des prêtres de l’abbaye. Hugues donna à cette dernière une maison de pierre à Avallon et des rentes considérables en échange de l’usufruit de quelques terres, pour sa vie seulement. L’aumônerie en faveur de laquelle une partie de ces dispositions était faite , fut tenue de verser chaque année quarante sous pour la célébration de son anniversaire, de distribuer cinq sous aux enfants de chœur, le jour de la fête des Innocents, et d en consacrer trente à l’entretien de la lampe allumée devant l’image de la Vierge ( 1207) D. Nous voyons plus tard Hugues de Muse, prieur de Saint-Saulge, faire de semblables concessions dans le même but, et les autres prieurs de Saint-Martin imiter son exemple (1230). 4
En 1210, l'abbé de Saint-Martin concourt avec le duc
1 Annexes de la charte n" 31. — 2 Id.
5 Relaté dans une reconnaissance de l’abbé Michel , de 1267.
4 Charte n" 46.
laudes III, qui se montrait depuis plusieurs années favorable à l’affranchissement des communes de sa province, à une charte d’immunité concernant le bourg d’Avallon soumis à leur double juridiction. Il fut convenu entr'eux que tous les hommes libres qui viendraient se fixer sur ce territoire, y conserveraient leur liberté, à la charge de payer au duc et à l’abbé, le jour de la fête de saint Germain, cinq sous et un septier d’avoine à la mesure du pays. Ils étaient exempts de la justice du duc et de son prévôt , de toutes redevances et obligation de service militaire. Si les serfs du duc ou ceux de l’abbé venaient s’y fixer, chacun conservait sur eux ses droits particuliers, sauf à partager la taille de cinq sous, le septier d’avoine et le droit de justice. A partir de la porte du château , la franchise s’étendait à l’étang de Saint- Martin, au territoire de Plausseetau pont du ruisseau de l’étang des Minimes ( pontem rivuli Vidons ). La moitié de la justice, des impôts et redevances appartenait au due, l’autre moitié à l’abbaye. Tous les fours construits ou à construire dans la ville devaient tomber sous la dépendance de l’abbé, suivant une cession précédente faite par le duc Hugues III. Le cloître et son pourprix demeuraient entièrement libres. Les deux juridictions étaient représentées par deux prévôts qui devaient s’entendre entr’eux pour lever les taxes, et s’engageaient par serment à en faire un partage égal. 1
Sous Hugues IY, Guy d’Etang avait bâti une maison à la Celle, sur les terres des religieux. Ce seigneur, mieux
1 Pérard, p. 404 et 405.
ABBAYE
conseillé par ses amis , reconnut ses torts et fit don aux moines de cette construction avec ses dépendances. Il s’engagea pour lui et ses héritiers à ne jamais rien bâtir dans la vallée de la Celle et à n’y jamais séjourner, même dans une maison étrangère, excepté peut-être au temps des vendanges et de la moisson , ou bien en cas d’évidente nécessité. Pour plus grande sûreté , on fixa les limites dans l’enceinte desquelles il ne pouvait demeurer ou bâtir. Elles étaient comprises entre la croix de Bèbe, Tilleu, Aignol , la croisée des chemins de Mizieux et de Cortecloux , Champ - Gontaut , Yaroles et Reclenne 1 . L’évêque d’Autun , Gauthier, devant qui furent passées ces conventions, appela sur leur infracteur les censures de l’Eglise ( 1220). Hugues IV paraît avoir exercé un office dans les contrats , sans doute celui de notaire, qui n’était pas encore revêtu d’un caractère public, et appartenait à tout dignitaire ecclésiastique possédant des sceaux. En 1221 , un homme du bourg de Saint-Jean vendit par-devant lui un meix relevant du fief de Guy de Quincy 2. Plusieurs de ses successeurs se trouvent dans le même cas. Guillaume II, en 1264, scelle avec l’official d’Autun une reprise de fief de Philippe de Bourbon, seigneur de Montperroux. 3 Une tradition du monastère fixait sous Hugues IV la révélace des reliques de saint Hippolyte, transférées en France par le pape Jean VIII , lorsqu il vint s’y réfugier pour fuir les vexations du parti impérial, En 878 * elles
1 Charte n“ 37.
2 Charte n° 36.
3 Hugues mourut le 3 des noues de mars, vers 1224.
étaient enfermées à Saint-Martin dans une châsse revêtue d une peinture représentant le supplice de plusieurs martyrs , dont les uns avaient été brûlés , crucifiés , les autres décapités ou noyés, et parmi lesquels figuraient quelques enfants , victimes , avec Hippolyte , Taurin , Herculien, Sénateur, Félix1, de la fureur du peuple d’Ostie pendant la persécution de Dèce et de Gallus, Relevées au XIIIe siècle par Durand, évêque de Chalon, administrateur du siège d’Autun pendant le séjour de Gauthier en Terre sainte et pendant la vacance qui suivit sa mort, elles furent l'objet d’une grande vénération jusqu’au
1 « Les reliques des SS. Hippolyte, Taurin, etc., transférées avec tant de solennité par un évêque de Chalon et un abbé de Saint-Martin, du nom de Hugues, dont on trouve la preuve au Martyrologe manuscrit du monastère, XII kal. septembris, et addition au Carlulaire col. 178, sont assez probablement un effet de la piété de notre abbé Hugues IV :
1 Parce que 1 évêque d Autun Gauthier, IIe du nom, fit le voyage de la Terre sainte en 1217, et que l’an 1223 le siège d’Autun était vacant ;
2U Dans la chasse on a trouvé deux billets : l’un si effacé qu’on ne peut y lire presque aucune lettre, l’autre en partie mangé de pourriluie , mais d un caractère lisible, s’il y avait suffisamment de lettres pour composer les mots. Le caractère de ce dernier billet semble écrit environ en ce temps, au rapport des antiquaires à qui on l’a fait voir. » [Notes manuscrites de Saint-Martin.]
L’abbé Lebœuf vil au prieuré de Marcy près Auxerre une copie du Martyrologe de Saint-Martin, écrite au XIIIe siècle; on y lisait,
au sujet de ces reliques : « Quorum corpora . longo post
» tempore ab episcopo Cabilonensi et bonæ memoriæ, domno Hu- » gone videlicet S. Martini cœnobii abbate, et ab ipsius loci tnona- » chis, viris religiosis et honestis necnon et ab uni verso clero » circumquàque adveniente honorilicè recondita. »
226 ABBAYE DE SAINT-MABT1N
XVIe. On ne cessa de leur rendre un culte public qu’après le passage des Calvinistes, dans la crainte qu’au milieu des profanations qu’ils firent subir à l’église de Saint-Martin, ils n’eussent, suivant un usage dérisoire, substitué des ossements profanes à ces reliques, après les avoir détruites.