XVI II
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plois fiscaux, et transformé les magistrats en exacteurs. Le principal lien entre l’empereur et les sujets était l’impôt, impôt tellement écrasant que la moyenne propriété disparut à la longue, par la confiscation ou l’abandon. Les détenteurs préféraient devenir simples colons, partager les produits de la terre avec le grand propriétaire , plutôt que de la posséder eux-mêmes -, ils se libéraient ainsi des charges publiques. Une misère affreuse régnait dans les villes. Dépourvues de moyens de résistance contre les invasions, privées de ces institutions qui assurent la sécurité de chacun, elles étaient désertées par une foule d’habitants. Pauvres, veuves, orphelins, fils de famille , hommes lettrés , cherchaient ailleurs un asile, aimant mieux vivre parmi les Barbares que de périr sous le fouet du fisc. Il fallut faire des lois pour les contraindre à subir cette qualité de citoyen romain , ambitionnée autrefois comme un honneur.
Telle avait été la détresse des provinces , de Dioclétien à Constantin. C’était au milieu de ce désordre que la société chrétienne se formait lentement depuis trois siècles. Elle était la seule association où le lien de la charité et du secours mutuel fût en vigueur; la seule qui pût satisfaire aux besoins du cœur et de l’intelligence. Il n’était donc pas étonnant qu’à mesure que le nombre des fidèles augmentait, l’ascendant moral passât de leur côté. Bientôt la paroisse remplaça le municipe. Le pouvoir municipal et la juridiction furent, du consentement mutuel de l’empereur et du peuple, confiés à l’évêque , seul capable de l’exercer. Les biens des communes et des anciens temples entrèrent dans le domaine de l’Eglise devenue le représentant de la société spirituelle et de la
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société temporelle. « Sans cette transmutation , a dit un publiciste célèbre, la société municipale se fût complètement dissoute. 1 »
L’intervention des races du Nord ne tarda pas d’altérer cette organisation nouvelle. Les troubles civils causés par l’invasion, la division profonde existant entre les vainqueurs et les vaincus, une multitude d’usages contradictoires empruntés à des législations différentes, ne permirent pas longtemps d’espérer la conservation du municipe épiscopal. Aussi disparut-il dans un grand nombre de pays pour faire place aux institutions féodales , moins iavorables à la liberté.
Les monastères seuls conservèrent, durant tout le règne de la féodalité et jusqu’à l’émancipation des communes, le type religieux de la commune la plus étroitement unie qui ait jamais existé. Si celles du moyen âge empruntèrent à l’administration romaine quelques-uns de leurs magistrats , quelques-unes de leurs fonctions , c’est au monastère qu’elles empruntèrent l’esprit de solidarité qui leur valut plus tard l’affranchissement. C’est là qu’elles puisèrent une foule d’institutions dont nous sommes fiers encore aujourd’hui, sans nous souvenir de les avoir reçues de ces moines dont le nom semble contradictoire avec celui de civilisation.
Les monastères furent les premiers à posséder un asile pour la réception des voyageurs riches ou pauvres , un hôpital où étaient recueillis les malades, et quelquefois
3 V. Guizot, Essai sur l’Histoire de France. 1836. p. 21, 22.
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logés et nourris à résidence fixe un certain nombre d’indigents, un grenier d’abondance et de réserve pour parer aux disettes, un trésor commun pour subvenir aux besoins de l’avenir. De là se répandaient sur les populations environnantes les secours de l’aumône, les consolations de la parole chrétienne. Les marchands et les artisans se réunissaient dans le voisinage, attirés par la facilité de trouver du travail au monastère, par l’étendue des franchises, par la protection qui s’attachait, aux yeux mêmes des Barbares, à la sainteté monastique. Des foires , des marchés s’y établissaient ^ on s’y livrait à l’exploitation de toutes les industries ayant pour objet l’agriculture, les travaux de construction, la décoration des églises. Les murs des monastères étaient la sauvegarde des travailleurs, comme leurs dotations étaient le pain des pauvres.
Ces grands centres d’activité, fondés en tous lieux , près des villes, dans les campagnes, dans les forêtsou les contrées les plus inhabitées, renouvelèrent en quelques siècles la face des provinces. Une répartition plus juste de la population s’établit sur le sol. « A peine, chez les anciens, » connaît-on un autre genre de vie que celui des cités. )> La vie des champs, cette dispersion d’une population » immense qui, dans les temps modernes, forme une » nouvelle nation au milieu des campagnes , n’était pas » connue parmi les anciens, et il est remarquable que )> ce changement se soit réalisé précisément lorsque les » circonstances les plus calamiteuses semblaient rendre » cette dernière manière plus périlleuse et plus difficile. » C’est à l’existence des monastères dans les campagnes •» et les lieux retirés qu’on doit l’établissement et la con- » solidation de ce nouveau genre de vie qui eût été im-
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« possible sans l’ascendant et la protection qu’exercèrent » des abbayes puissantes. » 1
Dans ces campagnes où s’élevèrent des fermes , des villages, des bourgs, des cités, les moines défrichaient les terrains incultes , desséchaient les marais , construisaient des chaussées , renfermaient dans leur lit les eaux des fleuves, passaient les voyageurs dans des bacs , jetaient des ponts, traçaient des chemins, garantissaient leur sûreté en y plantant des croix et de saintes images, organisaient des chasses générales contre les bêtes féroces, et tenaient lieu , vis-à-vis des populations , de cette police qui constitue une partie du perfectionnement de nos sociétés modernes.
« Les propriétés monastiques , outre leur utilité malt térielle, en eurent une autre qui n’a peut-être pas été » suffisamment remarquée. La situation d’une grande » partie des peuples de l’Europe au moment de l’inva- » sion et longtemps après elle, se rapprochait beaucoup » de cet état de fluctuation et de mobilité où se trouvent » les nations qui n’ont fait encore aucun pas dans la » carrière de la civilisation et de la culture. C’est pour- » quoi l’idée de la propriété , l’une des plus fondamen- » taies dans toute organisation sociale, y avait fort peu » de racines. Les attaques contre la propriété étaient » très fréquentes à cette époque , aussi bien que les atta- » ques contre les personnes. L’homme qui se trouvait » sans cesse obligé de défendre ce qu’il possédait , se » laissait aussi entraîner à usurper la propriété d’autrui. » La première chose à faire pour remédier à un mal si
1 Balmès. Le Protestantisme et le Catholicisme comparés, t. II, p. 245.
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» grave , était de donner assiette et fixité aux popula » tions par le moyen de la vie agricole , et d’accoutumei » les peuples au respect de la propriété, non-seulement » par des raisons tirées de la morale et de l’intérêt privé. » mais encore par l’aspect des domaines appartenant à » des établissements regardés comme inviolables, et » contre lesquels on ne pouvait lever la main sans com- » mettre un sacrilège. Ainsi les idées religieuses se » liaient aux idées sociales et préparaient lentement une » organisation qui devait atteindre son complément dans » des jours plus paisibles. » 1 Par là se trouvaient aussi modifiées les conditions fondamentales du droit de propriété. Un nouvel élément de respect et de stabilité lui était acquis contre les attaques dont, sous différentes formes , il n’a cessé d’être l’objet. En effet, dans la pensée de la philosophie antique et delà jurisprudence romaine, la propriété dérivait uniquement de l’occupation première ou du droit de conquête. La loi du plus fort était posée à la base de l’édifice social, le résultat de la violence donné comme un droit respectable aux yeux de la justice. N’y avait-il pas là une contradiction évidente, une tentative impossible pour rapprocher deux idées qui s’excluent, un appel implicite à une lutte impie entre le riche et l’indigent? Ainsi ne l’a pas entendu le christianisme. A côté du précepte : « Tu ne déroberas point, » il plaçait ce commandement : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front; » il imposait l’obligation du travail comme une expiation de la transgression
1 Balmès, t. II, p. 34 4.
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primitive, comme le moyen le plus puissant de la réhabilitation spirituelle. Il en faisait le fondement de la propriété, qui n’est autre chose que le résultat d’un devoir accompli, le produit de l’activité physique ou morale de l’homme appliquée à la satisfaction de ses besoins et à son perfectionnement. C’est parce que le travail est un devoir dont l’Eglise a sans cesse exalté la sainteté, et dont elle a flétri l’abstention du nom de crime, que le fruit du travail est aussi sacré que le travail lui-même. Tous deux se prêtent un appui mutuel 5 l’accomplissement du devoir conduit forcément au respect du droit.
Dans l’obligation du travail étendue à tous, les monastères pratiquaient la seule véritable égalité, celle qui profite à tous, en ne laissant s’égarer ou se perdre aucune activité. Les différentes aptitudes y trouvaient leur direction naturelle. Chaque instant du jour recevait un emploi, une consécration ininterrompue vers le but de la règle. Celle-ci renfermait dans ses applications diverses la fin à laquelle doivent tendre tout homme et toute société ici bas : le perfectionnement de soi-même par l’amour de Dieu, le perfectionnement de ses frères par la charité, le perfectionnement de cette terre par le travail des bras et de l’intelligence-, tâche immense proposée aux efforts de l’humanité, et qu’elle doit poursuivre sans jamais la remplir. Ainsi se trouvait renfermée dans la règle même des monastères l’idée du progrès indéfini ; ainsi préparèrent-ils durant des siècles, d’une main infatigable, cet immense développement d’agriculture , d’industrie , de recherches scientifiques et d’art qui forme le principal titre de dignité des civilisations chrétiennes.
L’avenir même des institutions politiques modernes
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était en germe dans celles du monastère. L’autorité y était considérée comme appartenant au dévouement et au mérite. Elle reposait sur le seul principe qui puisse, aux yeux de la liberté humaine , lui concilier le respect et lui assurer l’obéissance. Les dignités constituaient , non un privilège, mais un devoir plus étendu. Elles étaient des charges , des services , dans toute l’acception du mot. L’élection seule pouvait y appeler le plus capable et le plus digne, et cette élection appartenait indistinctement à tous les membres de la communauté. «On )> tiendra pour une règle constante dans la nomination »- de l’abbé, que celui-là soit établi qui aura été élu » dans la vue de Dieu , par un consentement général de » toute la communauté , ou par la plus petite partie, » pourvu que son choix soit le meilleur. On considérera » dans cette élection le mérite , la sagesse et la doctrine » de la personne, quand même elle n’aurait que le )i dernier rang dans le monastère. » 1
Plus tard , au XIIIe siècle , comme nous le verrons dans ces recherches, les chapitres généraux donnèrent l’exemple de nos assemblées législatives. Ils furent une extension du conseil de douze membres choisis primitivement parmi les plus sages, et sans lesquels, aux termes de la règle de saint Benoît, l’abbé ne pouvait rien conclure d’important. A mesure que l’autorité de ce dernier s’accrut avec les dépendances, les richesses et les vassaux de l’abbaye, il devint nécessaire d’y opposer un contrepoids. Les chapitres généraux, composés du chapitre de l’abbaye-mère et de tous les chefs de maison placés sous
Règle de saint Benoit, ch. GZj.
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sa dépendance, discutaient l’administration spirituelle et temporelle de l’abbé , donnant leur censure ou leur approbation. Ils autorisaient les acquisitions, les aliénations, les emprunts. Ils jugeaient les graves infractions faites à la règle. Ils tempéraient par leur intervention l’autorité de l’abbé, la résistance des moines. Ils prêtaient à la première l’appui décisif de l’assentiment général -, ils adoucissaient l’obéissance des seconds en leur permettant d’exposer devant un tribunal souverain leurs griefs, leurs besoins légitimes. Ils remplissaient, en un mot, le rôle de transaction confié aux mandataires de la nation dans le régime représentatif, et offraient l’image de la division des pouvoirs politiques.
On comprend quelle était l’importance et la solennité de ces réunions , lorsque l’Ordre comptait des milliers de maisons, comme celui de Cîteaux et de Cluny. C’était alors dans toutes les parties de la chrétienté : Angleterre, Allemagne, Espagne, Italie, que se recrutaient ces grandes assises où furent plus d’une fois agités les intérêts de l’Eglise et des nations. Tandis que les rois de France confisquant tout pouvoir à leur profit, mettaient en oubli les États-généraux ou fermaient l’oreille à leurs représentations , les peuples ne voyaient pas sans étonnement des assemblées dont le but était restreint en apparence aux affaires monastiques , élever la voix au nom de la justice universelle , réclamant des souverains et des seigneurs le redressement des abus , des oppressions, des scandales; protestation doublement éloquente par l'influence temporelle des ordres religieux, par l’autorité morale que le caractère sacré donnait à leurs paroles.
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Enfin, par son esprit de charité universelle, qui n’est autre chose que l’esprit du christianisme, l’institution monastique embrassait l’humanité tout entière. Pour elle, il n’y avait ni temps ni distance. Une même pensée unissait les moines de différentes nations dans la pratique d’une règle analogue, dans une affection commune. Ce lien n’était pas exclusivement spirituel, il recevait à chaque instant son application dans la vie pratique. Les moines furent les premiers , après l’invasion , qui voyagèrent dans un autre but que celui du commerce et de la conquête. Chaque jour arrivait dans un monastère un religieux parlant une langue étrangère. Il faisait des récits de maisons lointaines , dont ses nouveaux frères ne connaissaient que le nom. Ils les entretenait des œuvres qui s’y étaient accomplies , des saints qui en étaient sortis. Il demandait en échange de ces communications, la permission de lire un manuscrit rare possédé par le couvent , s’assurait des moyens de correspondance et de secours mutuels dans les temps de détresse , inscrivait le nom de sa maison sur le rôle des associations de prières , et emportait avec lui quelques reliques en souvenir de son voyage. Quand la guerre sévissait de tous côtés , quand les tribus d’une même nation , quand les membres d’une même famille se déchiraient entr’eux, il ne fallait rien moins que de pareils exemples pour maintenir la vie chrétienne et cette fraternité qui ne connaît pas de distinction entre le Grec et le Barbare. L’Eglise marchait ainsi, par l’adoucissement des mœurs, au rapprochement des peuples et à la notion morale de l’humanité.
Est-il besoin de faire remarquer combien étaient libé-
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raux dans leur sévérité ces instituts monastiques , où l’autorité n'existait que dans la mesure nécessaire pour plier intimement les âmes à des sentiments véritablement fraternels et démocratiques. Et puisque nous avons laissé échapper ce mot de démocratie qui retentit aujourd’hui dans toutes les bouches , les monastères ne formaient-ils pas une sorte de démocratie religieuse, avant-garde et initiatrice de la démocratie civile? C’est ce qu’exprime éloquemment un de nos modernes Bénédictins dans un passage qui servira de corollaire à ces considérations.
« Quand il ne s’agirait que de savoir d’où viennent ce » peuple souverain et ces institutions populaires qui » effraient les uns et qui réjouissent les autres , serait-ce » une étude oiseuse? historiens aveugles, vous cherchez » dans les ténèbres les plus lointaines les premières » franchises de nos pères. Vous broyez vos éléments » germaniques, galliques , romains, gallo-romains, et « vous oubliez ce qui remplit ces temps premiers , les » institutions chrétiennes. Vous faites à grands labeurs » l’enquête des révolutions de la plus humble commune, » et dans vos récits démocratiques vous n’avez pas de » place pour les communautés qui ont enfanté vos com- » munes, pour ces cénobites qui sont les premiers pères » du peuple, pour ces abbés et ces moines qui ont fondé, » affranchi, les premiers , défendu jusqu’au bout ces » villages et ces villes, leurs chartes, leurs péages, leurs » foires, leurs routes, leurs usines, leurs chaumières et » leurs cimetières. Publicistes inconséquents, vous dé- » clamez à la fois contre le monopole des castes nobi- » liaires et contre les privilèges du cloître et les exemp- » lions abbatiales. Ces abbayes étaient les palais du
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» peuple, le donjon des plébéiens-, la citadelle des fran- » chises communales, le berceau de la démocratie légi- » time et chrétienne. Le peuple régnait dans ces abbayes, » s’y affranchissait, s’y ennoblissait, y montait par tous » les degrés de l’intelligence, de la puissance, de la « sainteté, jusqu’au faîte de la terre et du ciel. Le der- » nier vilain, le plus souvent, portait une crosse qui )> valait un sceptre et pesait autant que la plus lourde » épée ^ et sous ce règne ou régime abbatial, il y avait , » mille ans avantvos constitutions, un solennel suffrage, « un droit d’élection à tous les degrés, un budget voté , » contrôlé, rectifié; et de l’assemblée capitulaire, ces « choses passaient d’elles-mêmes sous le chêne du vil— » lage, dans les halles de la cité. ïl en fut ainsi jusqu’au » moment où la commande armoriée , l’usurpation )> séculière, aux grands applaudissements des libres » penseurs, tua la liberté des monastères et confisqua » les franchises des communes. « 1
Nous ne parlerons pas des services rendus aux lettres et aux arts. Nous ne dirons pas comment l’héritage de l’antiquité nous a été transmis avec ce respect du passé que l’on trouve seulement dans les hommes qui croient à l’avenir -, comment cet héritage s’est successivement agrandi , et comment presque tous les écrivains remarquables du VIe au XIIIe siècles furent des moines , ou élevés par des moines -, comment l’art du moyen âge , peinture, sculpture, monuments, depuis la miniature
1 Dom Pitra. Quelques Etudes monastiques. Université catholique, octobre 1848 , p. 348.
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