CHAPITRE XVI
Michel de Meurseaut. — Etat intérieur de l’abbaye. Anniversaires, — Luttes des juridictions.
Resté vacant par la mort de Guillaume II1, le poste d’abbé n’était guère propre, ce semble, à tenter l’ambition. Il offrait d’assez graves difficultés à quiconque eût voulu en maintenir avec honneur la dignité. D’une part, les intérêts temporels de l’abbaye entraînaient des contestations sans cesse renaissantes -, de l’autre, les évêques
1 Guillaume mourut en 1265, et fut inhumé dans la nef de l’église, à gauche, devant l’autel de Saint-Christophe. Sur la dalle de son tombeau était gravé un écu à bande chargé de trois quintes-feuilles, aux armes de la famille de Charmes.
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élevaient sur son indépendance et sur sa direction spirituelle les mêmes prétentions que les seigneurs sur ses domaines. Le choix des moines tomba sur Michel de Meurseaut , prieur du Feste, dont la famille donnait à la même époque un chanoine à l’église de Chalon et un moine à Saint-Martin. Il ne serait pas resté trop audessous de sa tâche, s’il faut en juger, par la vénération attachée à son souvenir, et la qualification qui lui a été donnée par un de ses successeurs : Abbas felicissimœ recordationis et bonœ memoriœ.
Son élection fournit à Girard de Beauvoir l’occasion de renouveler les tracasseries qui avaient été déjà, de la part du souverain pontife, l’objet d’une décision si ferme. Le prélat avait à cœur la question des ornements pontificaux. Dans l’impossibilité d’annuler ces prérogatives, il s’efforça, autant qu’il était en lui, d’en suspendre l’effet : il protesta de rechef en refusant nettement de bénir le nouvel abbé. Celui-ci se pourvut en cour de Rome. Sans chercher davantage à vaincre l’obstination de l’évêque d’Autun, le pape conféra à celui de Nevers de pleins pouvoirs pour le substituer dans cette circonstance. Il autorisa d’ailleurs Michel à user des ornements pontificaux même avant la bénédiction. L’abbé fit reconnaître ce privilège par les évêques de Nevers et de Chalon, et porta le nouveau décret à la connaissance de l’évêque d’Autun, ôtant ainsi tout prétexte raisonnable aux discussions qui s’élèveraient dans la suite. 1
Avec Michel, nous retrouvons plusieurs actes qui
1 Charte n"» 76, 77, 86, 87.
jettent quelque lumière sur la vie intérieure de l’abbaye. Elle était alors à une époque intermédiaire entre l’àge ascétique et l'âge du relâchement. Les désordres qui avaient signalé le passage de Norgaud, avaient fait place à des mœurs plus régulières et plus tranquilles. Il était évident que la longue administration de Guillaume avait été réparatrice, et que s’il n’avait pas négligé les affaires, il n'avait pas non plus laissé tomber la piété en oubli. Il était rare, du reste, que ces deux ordres de faits ne marchassent ensemble et ne se prêtassent un mutuel appui. L’influence des chapitres généraux n’avait pas été certainement sans résultats favorables. C’était un caractère propre aux institutions monastiques de trouver, dans leur vitalité même, un prompt remède aux blessures qui leur étaient faites par des ennemis étrangers ou par des vices intérieurs. Il suffisait de quelques années d’une direction exemplaire pour élever le niveau des mœurs religieuses ; il suffisait de quelques années de négligence pour les laisser retomber au même point ou plus bas encore, entraînées qu’elles étaient par le poids des passions rattachées désormais à un seul mobile, celui de la propriété ; mais jusque-là du moins, cette propriété était restée intacte , et à côté d’elle , malgré elle , une partie des anciennes prescriptions.
Si les rudes observances des premiers Bénédictins , si ces miracles de mortification , que nous avons peine à comprendre aujourd’hui, avaient disparu à la faveur d’une existence plus opulente , on conservait néanmoins des abstinences sévères et une sobriété dans la nourriture et le vêtement, qui témoignaient d’un reste de respect pour une règle avec laquelle on avait admis des accommode-
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ments. Sous Guillaume II, sous Michel et sous son successeur, les veilles, les offices de la nuit, 1 ordre des divers exercices religieux, étaient encore fidèlement observés. Si les moines , trouvant le régime du carême trop frugal , avaient obtenu le supplément d’un hareng durant cinq jours de la semaine % et de treize septiers de vin pour toute la durée de la sainte quarantaine * -, si, pour le vêtement, ils s’étaient fait donner une pelisse chaque année, tandis que jusque-là on ne la donnait que tous les deux ans J, ces adoucissements et d’autres semblables ne faisaient qu alléger l’abstinence et la pauvreté sans les détruire. Les aliments étaient maigres durant toute l’année ; les œufs 4 formaient une exception réservée aux jours de la célébration des anniversaires ; encore les moines , sous l’abbé Pierre , consentirent-ils à y renoncer durant cinq années consécutives , pour aider à payer quelques dettes du monastère. Les repas , composés habituellement d’une livre de pain, de poisson, de légumes cuits et de fruits, se prenaient, l'un à midi, l’autre le soir avant la fin du jour. Le silence le plus profond était observé pendant leur durée. On employait , pour se faire
1 Charte u" 59.
3 Charte nu 40.
* Michel, pour subvenir a ces nouveaux frais, déchargea le prieur du Fesle de l’obligation où il était de donner un repas aux moines la veille des Rameaux, et lui imposa en échange la fourniture des pelisses pour laquelle le prieur Hugues Barrot ajouta 150 livres, en demandant un anniversaire.
‘ Charte n» 98.
comprendre , les signes manuels recommandés par la règle de saint Benoît, et transcrits à la suite de tous les statuts particuliers des monastères Suivant cette même règle, chaque moine était chargé alternativement de préparer les aliments et de veiller au service de la cuisine, afin de maintenir intact le précepte du service mutuel dans un exercice où Von acquiert, dit saint Benoît, plus de mérite et de charité. Il était interdit de prendre aucune nourriture hors des repas, même en temps de jeûne, si ce n’est de l’eau.
La prière, ce soutien spirituel de la discipline, reçut sous Michel un nouveau développement. Il multiplia les associations régnant entre son abbaye et presque toutes celles de la Bourgogne au sujet des offices des morts. Il établit une pieuse et nouvelle coutume destinée au soulagement des frères décédés. Elle consistait, à la mort de chaque moine de Saint-Martin et des prieurés de Saint- Pierre-le-Moûtier, Saint-Saulge, Anzy, Commagny, Aval- Ion, à donner, depuis le jour du décès jusqu’à la fin de l’année et dans le lieu même du décès, une prébende de vivres à un prêtre tenu de célébrer la messe à l’intention du défunt. Cet usage persista jusqu’à l’établissement de la congrégation de Saint-Maur, qui le remplaça par les prières habituelles.
De temps à autre, comme ses prédécesseurs, Michel avait à soutenir des différends avec la noblesse etnotam-
1 V. sur l’énumération et l’explication de ces signes, D. Marlenne : De antiquis monachorum rilibus , p. 881 et suivante; et Université catholique , juillet 1838.
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ment avec le duc de Bourgogne. Le duc Hugues IV prétendait à la justice haute, moyenne et basse, et au droit de main-morte sur les terres de Girolles, Tarot, Etaules, Agneot, Thory, Vacy, sur les granges du bois de Saint- Martin. près de la châtellenie de ce nom. il prétendait à la propriété et à Ehéritage des gens du prieuré d’Avallon qui se mariaient sur ses domaines. Les moines, de leur côté, soutenaient que leurs vassaux pouvaient s’établir dans la châtellenie d’Avallon sans payer de taxe de franchise. Le duc, reconnaissant la justesse de leurs objections, consentit à accorder ce dernier privilège à six familles du prieuré d’Avallon. Il abandonna ses prétentions sur la justice de la terre de Granges , de Ghenôves et autres lieux de la châtellenie de Buxy 5 permit aux religieux d’y élever des potences en signe de juridiction 5 renonça à la taille que son châtelain de Ghalon voulait exiger des hommes de Granges. Il se réserva seulement un ancien péage dont il jouissait sur cette terre et sur Chenôves. Il convertit en une redevance de quatre-vingts bichets de seigle par an, la moisson qu’il prélevait à Bragny. Il laissa l’abbaye jouir de ses usages dans tous les bois ducaux situés près d’Autun, excepté dans ceux de Gordesse et de la rive gauche de l’Arroux, et lui permit d’acheter à Marmagne, en toute franchise et propriété, des terres pour occuper une charrue, sans réclamer la participation par moitié que lui donnait l’accord passé en 1226 ', réserve faite des autres conditions stipulées. II fit don aux religieux du fief de Champ-d’Oiseau et de
1 Charle n“ 41.
ceux que tenaient de lui Guillaume le Bègue et Jean Damoiseau. Un si grand nombre de concessions ne pouvait être tout-à-fait désintéressé -, le duc obtint en échange une somme de huit cents livres et la terre de Saint-Ilier, entre Dole et Choisey *. Ces acquisitions se rattachaient à un système général par lequel il cherchait h étendre partout ses domaines et à soumettre à foi et hommage plusieurs grandes terres nobles possédées auparavant par les seigneurs en franc-alleu. Il avait fini par devenir maître des plus belles terres de son duché, des unes comme seigneur dominant, des autres comme propriétaire. On n’est plus surpris de voir dans la suite ses successeurs posséder tant de châteaux et de si grands domaines1 2 3 *, et la puissance des premiers vassaux de Bourgogne aller toujours en s’affaiblissant.
A Michel de Meurseaut, mort de 1 277 à 1 280 5, succéda Pierre, dont le nom de famille est inconnu. L’acte le plus curieux de son administration est une charte d’indépendance qu’il se fit consentir par Baoul de Torette, archevêque de Lyon. Ce prélat, à la mort de Jacques de la Boche, évêque d’Autun, en 1286, vint administrer le diocèse pendant la vacance. L’abbé Pierre l’invita à dîner
1 Charte n» 79. — Pérard, p. 532.
2 Dom Plancher. — Histoire de llourgogne, t. Il, p. 25.
3 B tut enterré contre le mur collatéral de la nef, du côté de l’épître,
vis-à-vis la chapelle de sainte Marguerite. On voyait sur sa tombe
cette simple épitaphe : Hic jacet abbas Michael. — Son anniversaire fut fondé par Nicolas son frère, chanoine de Chalon, avec le sien et celui d’Arnoul son neveu, d’abord curéd’Auxy, puis moine à Saint- Martin.
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et à coucher à Saint- Martin avec les siens, et l’évêque s’y rendit contrairement aux transactions homologuées par le pape entre l’abbé Guillaume et l’évêque Girard de Beauvoir. Pierre , craignant que l’archeveque ou ses successeurs s’autorisassent de cette simple politesse pour l’ériger en coutume, fit déclarer par écrit à Raoul qu’il n’était venu à Saint-Martin ni comme métropolitain, ni comme administrateur du diocèse, mais comme hôte et ami, à la prière de l’abbé, sans intention aucune de porter par ce fait atteinte aux privilèges du monastère. 1
En 1280, le pape Nicolas IV ayant jeté un interdit général sur la France, Pierre obtint de faire continuer l’office divin à Saint-Martin, à condition qu’il serait célébré à huis-clos, à voix basse, sans recevoir personne du dehors. 2
Depuis le commencement du XIIe siècle, les fondations d’anniversaires s’étaient multipliées d’une manière prodigieuse. Sollicitées d’abord par les rois, les seigneurs, les ecclésiastiques, elles ne tardèrent pas de l’être par les bourgeois, les hommes de loi et les gens du peuple. A côté des ducs de Bourgogne; à côté des seigneurs de Vautheot, d’Igornay, de Corabœuf, de Monetoy, de Roussillon, de Muse, de Millery, de Voudenay, d’Issy, de Barnay, possesseurs des principaux fiefs de l’Autunois ; à côté de plusieurs évêques d’Autun et des abbés de Saint-Martin, on lisait les noms de maîtres Bonier,
1 Supplément charte n° 1.
2 Charte n° 87. — Cet interdit n’est mentionné nulle part; il y a peut être erreur de date dans la charte. En 1236, le pape Grégoire IX avait accordé une semblable permission à Saint-Martin.
Humbaud, Amaury, Langlois, Besort, notaires et gens de loi, et ceux plus plébéiens des Poymenu, Montaigne, Poilarme, Marescot et Lecamus \ Comme ces anniversaires couraient risque, à raison de leur grand nombre, de tomber dans l’oubli ou de ne pas être célébrés à jour fixe, l’abbé Guillaume II, afin de les rétablir, avait fait faire soigneusement la recherche de ceux qui étaient à la charge de la manse abbatiale. Mais si leur célébration présentait peu de difficultés, il n’en était pas de même des revenus que leurs fondateurs y avaient affectés. Ils consistaient en une foule de redevances assises sur des terres et des maisons anciennement possédées par eux et dispersées sur mille points du territoire. Leur recouvrement était une cause continuelle de dérangement et de voyages pour les religieux. Afin d’y obvier, l’abbé Pierre les prit en totalité à son compte, et en échange des avantages qu’il en pouvait tirer, il céda aux moines l’universalité de ses droits sur la propriété de la Celle et les censives dont il jouissait sur les hommes, les maisons et les marchés, à Autun et à Saint-Martin, se réservant quelques grains et autres menus produits qu’il ne pouvait toucher que lorsque les moines étaient entièrement satisfaits (1 284). Cette difficulté levée, il en restait une autre à faire disparaître. Le successeur de Pierre 1 , Hugues de Communes (1292), débuta dans l’exercice de sa dignité par un règlement à ce sujet. Il était d’usage, le jour des anniversaires ou de la sépulture de quelque laïque dans 1 abbaye, que les parents envoyassent à
1 Charte ir 75.
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dîner aux moines, souvenir conservé de ces repas funèbres de l’antiquité, qui ont régné dans tout le cours du moyen âge et régnent encore aujourd'hui dans la plus grande partie de nos campagnes. Ces offrandes étaient si nombreuses, qu elles étaient considérées comme de peu de valeur et qu’on y faisait participer des personnes séjournant hors de la clôture. Elles se trouvaient ainsi, contrairement à l’intention des donateurs, consommées par des gens qui ne prenaient aucune part aux prières faites pour le défunt. Quels pouvaient être ces gens désignés dans les chartes d’une manière assez incomplète ? Sans doute les grangiers, les ouvriers, les convers, les domestiques attachés à quelque service ou quelque exploitation extérieure. Hugues exclut de cette participation tous ceux que leurs fonctions retenaient au dehors, et la réserva aux religieux présents à l'office (1292).
. Il donna, en 1299, sur une question qui n’était pas sans analogie avec cette dernière, une charte curieuse par son vernis de rhétorique, modèle classique de la littérature de couvent. Elle parut si belle à ses successeurs, qu’ils la reproduisirent plusieurs fois avec des dispositions différentes. Il s’agissait simplement d’affecter par cette charte la terre de Dinay, dépendant de la manse abbatiale, à la fourniture des œufs et du fromage formant la principale nourriture de la maison2. Pour traiter
î Pierre mourut en 1292 et fut enterré devant la chapelle de Saint-Hilaire, sous une tombe noire. On en voyait encore quelques vestiges au XVIP siècle, au presbytère et aux marches de la chapelle de Saint-Eulrope.
2 Charte n° 98.
ce sujet en apparence si prosaïque, l’Ecriture et les SS. Pères ne suffirent point à l’abbé de Saint-Martin, il y joignit encore les ressources de sa faconde : « A tous ceux » qui ces présentes verront, frère Hugues, humble abbé » de Saint-Martin, et tout son couvent, salut dans le » Seigneur. Aux saints hommes voués aux œuvres di- » vines, la nourriture temporelle doit être offerte de telle » sorte, que ceux à qui il a été dit : Cherchez le royaume » de Dieu , ne veuillent ni ne puissent être en souci de ce » qu’ils auront cà manger; il faut au contraire que les » justes se réjouissent dans le Seigneur , sachant qu'il ne » manque rien à ceux qui craignent Dieu et l'aiment » en vérité. Sans doute, nous et nos successeurs étions » tenus, suivant l’usage, de prendre sur notre manse » les œufs et les fromages du couvent; mais comme » cette fourniture ne reposait point sur des revenus » fixes, il arrivait souvent d’une manière peu conve- » nable qu’elle vînt à manquer, et que la bouche des » frères fût liée comme celle du bœuf qui foule le blé. » Comme ils n’avaient pas suffisamment pour leur réfec- » tion, ils ne pouvaient faire éclater les psaumes sur le » psaltérion et le décacorde , qui se marient agréablement » à la lyre dans les hymnes et les chants d’allégresse. Ils » semblaient plutôt suspendre leurs harpes aux saules » (arbres privés de fruit), et chantaient avec langueur » faute d’une convenable nourriture. »
Quoique moins nombreuses que les fondations d’anniversaires, les demandes de sépulture privée à Saint- Martin apparaissent plus fréquentes sous Hugues de Communes que par le passé. C’était, pour les familles nobles ou riches un honneur et une consolation de dormir
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à l’ombre du cloître parmi les religieux, à côté des cendres de ces saints personnages qui avaient illustré la première période, comme si la sainteté de ce voisinage eût dû protéger leur sommeil et plaider leur cause devant Dieu. Là se rejoignaient souvent les membres d’une même famille, les uns, fervents religieux dans le monastère, les autres, seigneurs ambitieux dans le monde. Là se réconciliaient des querelles prolongées pendant toute une vie entre un abbé et un seigneur qui, au moment de sa mort, n’avait pas de signe plus sincère de repentir à donner que de léguer avec son corps des bienfaits posthumes au monastère qu’il avait tourmenté pendant sa vie. Les testaments dans lesquels cette dernière hospitalité était sollicitée, renferment souvent des dispositions curieuses. Les uns léguaient au monastère leurs armures, en signe de résignation de leur puissance au moment de la mort, comme ceux qui prononçaient autrefois leurs vœux la résignaient par l’offrande de ces mêmes armes. Les autres, par une sorte de vocation tardive, demandaient à être ensevelis dans l’habit religieux, pensant couvrir leurs fautes sous la livrée de l’abstinence et du renoncement : mais l’habit ne faisait pas le moine.
En 1277, Guillaume de la Croix, parent des sires de Roussillon, afin d’obtenir sa sépulture dans l’abbaye, lui donna entr’autres objets son cheval, sa cuirasse, cum chantonis. Mais le testament le plus digne d’intérêt est celui d’un de ces derniers seigneurs, Eudes de Roussillon, qui nomme pour ses exécuteurs testamentaires le chambrier et le cellérier du monastère. Il fut inhumé dans la salle capitulaire, transformée plus tard en sacristie, à côté de Béatrix de Digoine sa femme, sous une grande
tombe de pierre où il était représenté armé de pied en cap comme un chevalier. Ce seigneur, après avoir, selon l’usage, recommandé de payer ses dettes et de faire justice aux plaintes qui pourraient s’élever contre lui, légua aux moines une rente de cent sous tournois, son grand cheval de bataille, son palefroi, son armure complète, un demi-muid de seigle par an, destiné à faire du pain aux pauvres de la ville et de la banlieue d’Autun, le jour de son anniversaire, et cent sous le jour de sa mort seulement. Les prêtres qui célébrèrent son service funèbre, reçurent, suivant ses intentions, cinq sous dijonnais et une pleine réfection. Un très grand nombre d’églises, de maisons-Dieu , de léproseries, de prieurés, d’abbayes, dans l’Autunois, le Nivernais, les environs de Dijon, Beaune, Saulieu, Moulins et Nevers, eurent part à ses libéralités, ainsi que ses serviteurs et ses vassaux. 1
Un regret avait poursuivi Eudes de Roussillon jusqu’à ses derniers moments, c’était de n’avoir pu aller en Terre sainte. Forcé de renoncer à ce voyage qu’il jugeait sans doute nécessaire au salut de son âme, il voulut du moins y être représenté, et chargea Pierre de Mont-Ancelin de le faire pour lui. Il lui légua, à cet effet, cent livres tournois et une de ses armures complètes, composée d'un g heaulme à visère, un bacignet , un pourpoint de cendal , une gorgerette, un godichet, des trumelières d'acier, des brassarts, des cuissarts, des chaussons, un grand couteau et une petite épée. Adéfaut par ce légataire de prendre part à la prochaine croisade, le tout devait être remis aux
Supplément chartes n°! 8 et 9.
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templiers, afin d’en équiper un chevalier qui, à sa place et en son nom, irait combattre pour le service de Jésus- Christ. 1
Le demi-siècle suivant est plein de ces demandes de sépulture -, on retrouve parmi elles les suivantes : Henri Bardoux d’Autun, prêtre, en reconnaissance des cures et des bénéfices dont l’avait comblé l’abbaye, lui confère, par donation entre vifs, son corps, ses biens présents et futurs, sa maison placée au faubourg Saint-Jean-le- Grand, avec les terres, arbres et droits qui en dépendaient, plus quatre deniers de cens sur un pré attenant à l’église de Saint-Léger-du-Chemin, et possédé par Simon de Saint-Symphorien 2 *. Pernet de Muse, damoiseau, fonde quarante messes .pour obtenir la même faveur. Pierre de Beaune, vierg d’Autun, est enterré dans le cloître à l’entrée de la salle capitulaire. Les femmes elles-mêmes , Marie de Thénissey, une demoiselle de Quincey Isabelle de Thury, plusieurs seigneurs de Yautheot4, un Jean de Clugny, un membre de la famille de Yauxelles, figurent parmi les noms des personnages qui reposaient dans l’abbaye. Les moines faisaient des legs et des fondations afin d’obtenir d’être ensevelis dans un lieu désigné par eux. Hugues de Roussillon, religieux, fils d’Eudes de Roussillon et bienfaiteur de l’abbaye comme son père, fit construire à ses frais, dans l’église, une chapelle dédiée
1 L’original de ce testament est aux archives d’Autun. — Mémoires de la Société Eduenne, 1844. — Spicil. , t. II , p. 189.
2 Charte n" 101.
5 Charte n° 104.
,l Charte n° 105.
à saint Antoine , il donna soixante livres pour la pourvoir d’ornements, de linge, ealices, missels et autres objets. Il voulut y être inhumé devant un autel où l’on célébrait chaque semaine l’office divin à son intention. Un chapelain spécial jouissait de tous les droits et revenus de la terre d’Achereuil, que l’abbaye lui avait abandonnés en compensation de cent livres laissées par Hugues pour subvenir aux frais de cette desserte. 1
A Hugues de Communes 2 succéda Raynaud, dont peu de traces sont restées à Saint-Martin. Il fit continuer le cartulaire interrompu sous quelques-uns de ses prédécesseurs, recueillir et mettre en ordre les titres négligés. Son nom figure seulement dans quelques actes de fondation d’anniversaires et dans un accord par lequel Eudes IV, duc de Bourgogne, céda à l’abbaye le pré de l’étang près Avallon, contre une rente de vingt sous affectée à l’anniversaire du duc Robert 3 son père. Il fit reconnaître, devant le bailli du duc, Jean de Châtillon, l’exercice contesté par des marchands d’Autun de certains droits prélevés jusqu’à ce jour, au nom de l’abbaye, sur les foires de Saint-Martin. Ces droits, consistaient en huit deniers sur les sels amenés en charrettes, quatre sur les sels vendus dans des coffres, autant sur les chairs vendues
1 Charte n° 111.
2 II mourut au mois de décembre 1316; il fut enseveli d’abord dans la crypte de Notre-Dame, qu’il avait fait réparer. Au XVe siècle, cette chapelle tombant en ruines, on transporta dans l’église les sépultures de la fondatrice et des abbés ; la sienne fut placée du côté de l’évangile, dans une chapelle neuve dédiée à Notre-Dame.
3 Chartes nis 103, 106 et 107.
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dans des chaudières. Ils étaient analogues à ceux que nous avons constatés dès 1209. 1
Sous les trois derniers abbés que nous venons de citer, se présente un nouvel ordre de faits inconnu jusqu’ici et se rattachant à un mouvement général des esprits. Il s’agit de la lutte entre les juridictions ecclésiastiques et les juridictions séculières, qui remua si vivement le XIIIe et le XIVe siècle. Ce n’est plus, comme autrefois, pour des limites de fiefs, pour des partages de droits seigneuriaux, pour des règlements d’avouerie, que d’une part les ducs de Bourgogne, et de l’autre les évêques et les abbés, plaident ou transigent -, ils ne sont plus en contestation sur les limites de leur justice respective, mais sur son existence même. Il s’agit de savoir si les tribunaux ecclésiastiques continueront de réunir dans leur compétence les causes religieuses et les causes civiles, ou s’ils abandonneront ces dernières aux juges séculiers. Ce n’est plus une question de fait isolé qui s’agite entr’eux, c’est une question de droit souveraine et universelle.
Produit mixte de la jurisprudence romaine et de l’esprit du christianisme, le droit canonique, après quatre siècles d’accroissements non interrompus, était arrivé aux dernières limites de sa puissance. Remarquable par la moralité de ses prescriptions, par ses nombreux moyens de conciliation, par la douceur de sa pénalité, par la régularité avec laquelle la justice était administrée, il
1 La dernière trace de Raynaud est de 1324- Il fut enterré dans le révestiaire, changé plus tard en chapelle de Saint-Benoît. Sa tombe n’était séparée de celle de Brunehilde que par l’escalier du dortoir.
avait attiré à lui une foule de causes, en étendant l’immunité ecclésiastique à quiconque était marqué du sceau de la tonsure ; en connaissant, sous prétexte de connexité, de tous les actes civils se rattachant aux trois grandes époques de la vie consacrées par la religion, la naissance, le mariage et la mort-, en conférant à un juge conservateur choisi par le pape, par les abbés ou les prélats, parmi les dignitaires de l’Eglise, le soin de connaître de toutes causes réelles ou personnelles sans exception, de mettre les personnes à couvert des outrages et des persécutions, et de les maintenir dans la possession de leurs biens et de leurs droits. Multipliés sur tous les points et sous tous les noms, officiaux, délégués, subdélégués, vice-gérants, commissaires, conservateurs, les juges ecclésiastiques couvraient la France du réseau de leur juridiction ; ils connaissaient de l’état des personnes, de la légitimité de la naissance, de la validité du mariage, des conventions matrimoniales, des testaments, et de toutes plaintes d’injures et de violences. Les progrès de cette juridiction étaient favorables sans aucun doute à la civilisation générale dans laquelle elle faisait pénétrer des sentiments d’équité, de douceur, et ce principe qui fait l’honneur des sociétés modernes, l’unité de législation. Mais ils n’étaient pas sans danger pour l’Eglise, et saint Bernard se plaignait qu’elle offrît de son temps le scandale d’un vaste barreau où retentissaient de toutes parts les réclamations des plaideurs. Les justices des barons étaient désertées. Les juges laïques s’irritaient, en voyant leur échapper cette partie si importante de leur autorité; ils luttaient à la fois contre les empiètements du clergé par leurs réclamations auprès du souverain, par leurs répré-
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sailles contre les officiers cléricaux. En 1235, les barons, réunis à Saint-Denis, écrivirent au pape une lettre où ils se plaignirent de l’oubli dans lequel les prélats avaient jeté leurs justices et leurs tribunaux, et, tout en restant dans les termes de la soumission et du respect, ils manifestèrent leur mécontentement avec une rude franchise : Non possumus tolerare. En 1246, ils rédigèrent un acte d’alliance par lequel il était interdit aux clercs ou aux laïques de porter aucune cause devant les juges d’église, quels qu’ils fussent, sous peine de confiscation de leurs biens et de mutilation. Leurs officiers étaient chargés de veiller à l’exécution de ces ordres. Mais la première atteinte portée à l’indépendance des tribunaux ecclésiastique, le fut par Louis IX, qui se refusa à faire exécuter leurs sentences par les sergents royaux avant d’avoir examiné lui-même si elles étaient droiturières ou non. Cette indépendance fut presque anéantie le jour où l’avocat du roi près le parlement de Paris, Pierre de Cugnières, organe de la juridiction civile, obtint contre Pierre Bertrandi , évêque d’Autun , organe du clergé , l’appel comme d’abus qui ramenait au parlement le jugement définitif de toute cause civile ou cléricale.
Ce conflit entre les deux juridictions, pendant près d’un siècle , avait amené entre leurs officiers et leurs sujets des luttes violentes. Les coupables condamnés par les juges ecclésiastiques avaient recours aux officiers civils, et se dispensaient d’exécuter leur condamnation. Souvent même on n’avait pas besoin de ces prétextes, on s’attaquait, on se tuait par le seul motif que l’on était hommes du duc et de l’évêque, hommes d’un seigneur et de l’abbé. « Les laïques, irrités de plus en plus, en
« venaient aux voies de fait et aux violences ouvertes ; » ils arrêtaient les porteurs de lettres des évêques qu’ils » leur arrachaient et déchiraient -, ils prenaient les clercs, » les chargeaient de coups, les emprisonnaient, les ran- « çonnaient, et quelquefois les mettaient à mort. » * L’abbaye de Saint-Martin ayant été fréquemment en butte à des attaques de ce genre, obtint, en 1280, du pape Nicolas III, la bulle suivante contre les empiétements des justices séculières : « Nous avons été informés que » quelques clercs et laïques vous suscitaient des difïi- » cultés , et , prétextant une coutume condamnable , » enlevaient les moines et les frères convers, s’emparaient » des animaux et d’autres propriétés du monastère, les w mettaient à gage, et menaçaient de les retenir jusqu’à M satisfaction et à leur bon plaisir, quoiqu’ils n’aient sur " VOUS aucune juridiction ni ordinaire ni déléguée. Puis » donc que la justice est ainsi constituée que personne » ne doit venger ses torts, et qu’une telle vengeance ne » peut être tolérée puisqu’elle ne repose sur aucun droit, » voulant assurer votre repos et obvier aux maux sus- » dits, nous défendons par ces présentes, d’occuper, en- » gager, envahir, de tenir à quelque titre que ce soit les » biens du monastère; et si quelqu’un l’ose, qu’il sache » qu’il encourt l’indignation du Dieu tout-puissant et » des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul. » 1 2 Cette défense n’obtint pas de grands résultats. Jusqu’au commencement du XVe siècle, les hostilités ne cessèrent
1 Fleury, 7' dise.
2 Charte n° 8G.
ABBAYE
d’éclater entre le duc, l’évêque d’Autun ou l’abbaye; en voici quelques exemples. En 1326, un certain Bernard Marchand, qualifié d e jurisperitus clericus, et occupant sans doute des fonctions publiques pour le duc de Bourgogne, s’empara, sur le territoire de la ville, d’un moine de Saint-Martin, Jehan de Chauvigny, et, de son autorité privée, le retint plus d’un mois en prison. Cette violence provoqua de la part de l’abbé de vives réclamations. S’il faut prendre ses plaintes à la lettre, les religieux étaient comme assiégés dans leur monastère-, aucun n’osait s’aventurer au péril de sa vie, dans l’intérieur ou dans le voisinage de la ville. Le pape, à qui ils furent obligés de recourir, chargea l’abbé de Saint-Martin de Nevers de déclarer Bernard sacrilège, de l’excommunier publiquement et de le frapper d’interdit jusqu’à ce qu’il eût donné satisfaction et obtenu l’absolution du Saint-Siège, en présentant des lettres de l’abbé de Nevers, témoignant de son retour à des intentions plus pacifiques. 1
En 1379, le bailli d’Autun, Jean de Charmes ou de Chevannes, jeta dans la prison du duc, située au fort de Biveau, un criminel de la justice de Saint-Martin, nommé Girard Budey, habitant de la terre de Morvan , au territoire de Sommant. S’obstinant à le garder, il fermait l’oreille aux réclamations des religieux. Ceux-ci n’eurent d’autre ressource que de les porter à la cour d’appel du duché, devant laquelle le bailli fit défaut. Sentant toutefois sa position mauvaise, il essaya d’en sortir en obtenant du duc des lettres de grâce pour le prisonnier. Afin
1 Charte nu 109.
(le mettre chacun cTaccord, la cour avisa et prit un moyen terme. Elle ordonna par sentence au bailli d’avoir à remettre Girard Budey aux religieux « pour en faire raison » comme de leur homme, et justiciable en tout cas, pour » veheu que ladite grâce de M. le duc, faite au prisonnier, » demeure en sa force et vertu, et sortisse son plein effet, » et ledit procureur de mon dit seigneur devoir cesser des » ditz troubles et empeschements qu’il leur a mis et met » en ce . et des despens nous taisons et pour cause. » 1
Mêmes difficultés, en 1386, dans le bailliage d’Avallon. Il existait près de cette ville un étang sur lequel Saint-Martin possédait de toute ancienneté, comme nous l’avons déjà vu, des droits de justice. Une femme s’y étant noyée, le prévôt du duc s’empara de son cadavre. Sur les plaintes de l’abbé, Philippe le Hardi chargea le bailli d’Auxois de vérifier les titres réciproques du duché et de l’abbaye, attendu que leurs deux j uridictions se partageaient entr’elles Avallon. Cette contestation, soulevée pour le corps d’une femme, dura onze ans, après lesquelles le bailli d’Auxois trouvant les raisons du prévôt meilleures que celles de l'abbé, rendit une sentence en faveur de son seigneur et maître, et conclut à ce qu’aucun rétablissement du corps de la noyée et de ce qu’elle avait sur elle fut fait aux religieux de Saint-Martin. Ceux-ci, sans se décourager, allèrent en appel; la cour cassa la sentence du bailli , et leur restitua la justice exclusive de l’étang.
Tout cela n’était rien à côté des avanies faites à l’évêque et au chapitre. Un seigneur de la Roche-Mi llay forçait le cloître , avec armes et chevaux, pour soustraire un de ses
1 Charte n" 138.
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vassaux à la justice canoniale. Le vierg, Guillaume de Maizière, mettait la main sur le forestier et un chorial du chapitrent les déposait dans ses prisons sans autre forme de procès. Le plus violent, le plus audacieux, le type enfin de ces officiers séculiers, le bailli Robert de Martimpuys, surnommé le Diable , forçait nuitamment la clôture du couvent de Saint-Jean-le-Grand , et saisissait une religieuse dans sa cellulle, consignait par ses violences l’évêque Geoffroy David dans son évêché, pillait ses biens, dévastait ses châteaux, emprisonnait les clercs, les attaquait à coups de dague , ne leur laissait la vie qu’au prix d’une rançon, leur interdisait, sous peine de mort, toute poursuite et tout exercice de juridiction. 11 faisait déshabiller sur place, attacher par les quatre membres, à une échelle, un charpentier nommé Jean Juignot, travaillant au château de Riveau, et, dans cette position, la bouche ouverte avec un haillon, il lui faisait avaler un seau d’eau plein. Le crime du pauvre ouvrier était d’avoir, en ôtant sa capuce pour saluer le bailli, laissé apercevoir une tonsure, signe revêtu par les justiciables de l’évêque. 1 Pour la réparation de ces méfaits , l’évêque et le chapitre se contentaient à moins que les religieux de Saint-Martin : ils obligeaient les coupables à des pénitences exemplaires. Jean de la Roche-Millay se soumettait à suivre nu en chemise avec ses complices, une procession faite un jour solennel dans les églises d’Autun, de Langres, Ghalon , Mâcon , Nevers-, Guillaume de Maizière, à genoux, au son des cloches, criait merci au
1 Notice sur Robert de Martimpuys, dit le Diable, bailly d'Autun, par Vf. Lavirotle. Broch. in-S°, Autan, 1839.
chapitre assemblé ; Robert de Martimpuys se mettait aux pieds de l’évêque, et le suppliait humblement de l’absoudre des excommunications lancées contre lui 5 tout cela sans préjudice des amendes et de la prison, l’évêque et le chapitre n’oubliant pas, à côté des réparations dues à leur honneur, les réparations dues à leurs gens et à leurs propriétés.