‹ Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun de l'ordre de Saint-Benoît;Chapitre 42 sur 56 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Jean de Marigny. — Affranchissements de serfs. — Etat de décadence spirituelle et temporelle de l’abbaye.

Abbés obscurs.

Querelles de juridictions séculières, querelles de prérogatives avec l’évêque d’Autun, querelles avec les serfs qui réclamaient à grands cris leur émancipation , querelles avec les moines qui exigeaient sans cesse l’augmentation de leurs prébendes, tel fut l’héritage recueilli par Jean de Marigny, et que se transmirent fidèlement, pendant un demi-siècle, ses successeurs. Ces tourmentes signalent, avec le commencement des guerres civiles, une phase nouvelle dans laquelle les pertes matérielles de l’abbaye marchent de niveau avec ses pertes morales, et où la décadence l’enveloppe en quelque sorte de toutes parts.

La prise de possession de Jean de Marigny fut troublée par les exigences habituelles de l’évêque d’Autun. C’était Pierre Bertrandi, depuis cardinal, cet éloquent soutien de la juridiction ecclésiastique contre Pierre de Cugnières, dans la conférence évoquée à Vincennes par Philippe le Bel, pour déterminer les limites précises des deux juridictions. Doué d’un esprit actif, rigoureux, le meilleur canoniste de son temps, il devait être disposé moins que personne à des concessions sur un article qui touchait à la fois à ses prérogatives et à une question de sa compétence. Il en usa avec Jean de Marigny dans toute la rigidité du droit strict. Il était dans son château de Saulieu. lorsque cet abbé lui demanda la bénédiction épiscopale. Quoiqu’une pareille cérémonie dût naturellement s’accomplir dans l’église cathédrale, l’évêque exigea, moins sans doute par crainte d’un dérangement que pour faire acte d’autorité, que l’abbé vînt la recevoir auprès de lui. Aussitôt de retour à Autun, il l’obligea de se présenter de nouveau à 1 église de Saint-Nazaire pour y prêter serment. Là, selon la coutume, la main étendue sur l’Evangile, Jean de Marigny jura de r.endre révérence, obéissance et respect au seigneur évêque et à la mère-église de Saint-Nazaire; il déposa sur l’autel l’acte qui en fut immédiatement dressé.

Tout cela n’était rien en comparaison des contrariétés qu’il devait rencontrer dans les tendances d’émancipation des serfs. Ce fut la grande et presque la seule affaire de son administration.

Ces tentatives, générales dans presque toute la France, s’étaient signalées, vers la fin du siècle précédent, dans la commune de Vezelay, par un exemple qui avait vive-

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ment frappé l’esprit des populations voisines. Toutes celles qui s’affranchirent dans les villes placées sur les confins de la Bourgogne, du Nivernais et de l’Auxerrois, reçurent de Vezelay leur première impulsion, et l’on peut suivre d’année en année leurs mouvements. Les serfs de Saint-Martin y avaient pris part dès 1298. Ceux qui occupaient les terres d’Agneot dans 1 Avallonnais se mirent les premiers en marche, en rachetant, au moyen d une redevance fixe*, les taxes arbitraires payées par eux jusque-là, cessant ainsi d’etre taillables et corvéables à merci. Le monastère, obligé à des concessions, ne les accordait qu’à regret. 11 n’épargnait rien pour faire reconnaître ses droits, croyant apparemment les légitimei ainsi et en assurer la conservation. Les reconnaissances de servitude et de main-morte se multipliaient à profusion 5 elles encombrent les cartulaires. Une famille de serfs était citée à comparaître devant un notaire. Là, ils juraient sur l’Evangile que , « de leur plein gré , après » mûre réflexion, sans y être poussés par dol ou con- » trainte, tous nés et à naître, ils voulaient appartenir de w chef à Saint-Martin. Ils promettaient de ne jamais » chercher d’autre seigneur, de renoncer à toute bour- » geoisie et franchise, à tout pourvoi devant une autre » juridiction, et au transport de leur habitation hors des » terres de l’abbaye1 2. » Avec une pareille pièce en main, cette dernière était sûre d’obtenir gain de cause devant les tribunaux séculiers ou ecclésiastiques. Elle pensait,

2 Cartulaire de Saint-Martin, à la Bibliothèque royale ( charte de 1286 ). V. charte n° 90.

avec une feuille de parchemin, arrêter les progrès d’une révolution. Les serfs, retenus par ces apparences juridiques ou plutôt par l’absence d’une occasion opportune, rongeaient leur frein pendant quelque temps -, mais un beau jour, le roi ou un seigneur faisait publier l’ouverture d’une ville neuve à laquelle il accordait des franchises plus ou moins nombreuses. Alors les serfs désertaient de toutes parts -, ils accouraient dans ces asiles ouverts indifféremment aux fugitifs , aux vagabonds, même aux Juifs, Sous la protection de quelques libertés civiles, ils construisaient de nouvelles habitations , recevaient et défrichaient des terres incultes , et , de colons , ne tardaient pas à devenir bourgeois.

Il existait, près de Sens, une ville franche ( aujourd’hui Villeneuve-le-Roi ) « qui se trouvait fréquemment en querelle au sujet de la désertion des serfs, avec les abbayes du voisinage'. » Abrités par l’enceinte de murailles, de tours, et par le château construit par Louis le Jeune, ses habitants jouissaient en paix des droits de pêche , de chasse et d’élection de leurs magistrats1 2. Ils étaient exemptés, pendant trente ans, des tailles, des gabelles, des cens et autres droits seigneuriaux. Villeneuve, placé sur la frontière des terres royales, était un lieu de rendezvous pour les serfs de la Champagne, du Nivernais, de la Bourgogne. Le roi invitait les habitants de ces provinces à s’y établir , exploitant ainsi le mouvement

1 Augustin Thierry. — Lettres sur l’histoire de France, 1836, p. 257.

2 Mémoire sur Villeneuve-le-Roi , par M. Hesme, lu au congrès archéologique de Sens, 1847.

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d’émancipation au profit de la couronne par la proclamation de ce principe, que toute ville affranchie relevait immédiatement d’elle par le fait même.

Saint-Martin possédait dans l’Avallonnais un grand nombre de familles de main- morte. Celles de Girolles semblent avoir eu particulièrement le servage en horreur. Elles habitaient un bourg considérable, composé de cinq cents feux, défendu par un château et par des murailles du haut desquelles on pouvait apercevoir, comme un appel à la liberté, les tours de Yezelay. Or, un jour de l’année 1335, cinquante-trois de ses habitants, tous taillables de Saint-Martin, prirent la fuite et se rendirent au près de Jehan Trouvé, prévôt de Villeneuvele-Roi. Ils se plaignirent à lui des tailles excessives et ostrageuses que les religieux les contraignaient de payer par leur force et puissance, se désavouèrent d’eux, et demandèrent à être reçus ès-bourgeoisies 1 . Le prévôt, faisant droit à cette requête, leur délivra des lettres de sauvegarde qui furent confirmées par les baillis de Sens et de Mâcon, villes appartenant au roi sur les deux confins delà Bourgogne. Depuis longtemps les moines se plaignaient du tort que leur causait le voisinage de Villeneuve , vers laquelle s’étaient échappés déjà des serfs isolés, et des exemptions de bourgeoisie accordées par son prévôt. Cette fois, ils attaquèrent leur validité devant le roi lui même. Philippe de Valois, pour éclaircir cette affaire, délégua, en qualité de commissaires, Raoul Gonain, son conseiller, et Jehan de Bourbon, clerc et chantre d’Au-

1 Charle n" 113.

tun, officier du duc. Le procureur des religieux réclama les fugitifs comme ayant été taillables haut et bas jusqu’au jour de leur désaveu ; il soutint que lors même qu’ils eussent eu le droit d’entrer dans la bourgeoisie de Villeneuve, ils ne pouvaient en invoquer le bénéfice, attendu qu’ils n’avaient pu encore remplir les formalités prescrites par les ordonnances royales. Il conclut à ce qu’on les replaçât dans leur première condition, qu’on annulât leurs lettres de bourgeoisie, et qu’il fût interdit aux officiers royaux d’en délivrer de nouvelles.

Le prévôt de Villeneuve protesta contre ces conclusions. Il répondit que les ordonnances du roi permettaient à chacun d’entrer dans ses bourgeoisies, et que les lettres octroyées par lui avaient toute validité, dès que les nouveaux venus se soumettaient aux conditions qui leur étaient imposées à leur entrée. Telle était, disait-il, la position des serfs de Girolles. Sa conduite, dans cette affaire, ne différait en rien de celle de ses prédécesseurs. Il n’avait nullement à s’enquérir de quelle condition étaient ses bourgeois. Aussitôt entrés sous sa juridiction, la connaissance de ce qui les concernait n’appartenait à personne qu’à lui et au bailli de Sens, lors de la tenue de ses assises à Villeneuve.

Les commissaires hésitaient entre ces prétentions contradictoires. Pour pénétrer plus sûrement la vérité, ils ajournèrent les serfs réfractaires à comparaître devant eux, à Semur en Auxois, leur enjoignant d’apporter leurs lettres de bourgeoisie et de défense. Les juges leur ayant demandé sur serment si, au moment de leur désaveu, ils étaient justiciables des religieux, ils répondirent que oil ; mais que les tailles injustes dont on les accablait les

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avaient obligés à prendre la fuite. Cette confession, confirmée par la déposition de témoins étrangers, tranchait la question. Le procureur des moines produisit des lettres par lesquelles Charlemanne , de bonne mémoire , jadis empereur de Rome , donna aux diz religieux la ville de Girolles et les hommes ij detnourant1. Le roi, dans les instructions données à ses commissaires , ayant paru favorable aux réclamations de l’abbaye, ceux-ci annulèrent les lettres de bourgeoisie et replacèrent les serfs sous la dépendance de Saint-Martin. Seulement, les plaintes articulées par eux furent prises en considération ; il fut recommandé aux moines de ne point excéder les bornes de la justice dans l’exaction des tailles. Les plaignants devaient se pourvoir en pareil cas devant le bailli d’Auxois pour obtenir la cessation des abus, afin, disait l’arrêt, d’empêcher que des gens du duché de Bourgogne ne fussent obligés de demander réparation au roi ou à ses officiers.

Instruits par cette épreuve, les religieux de Saint- Martin continuèrent à se faire délivrer par les gens de Girolles des actes de reconnaissance de servage. Ils eurent soin de les faire confirmer par le prévôt de Villeneuve, et d’obtenir, à differentes reprises, du duc de Bourgogne, l’engagement de ne recevoir aucun de leurs hommes sur ses terres2. Ces précautions ne pouvaient, tout au plus,

* Girolles avait été donné à Saint-Martin par Brunehilde. Lu prétendue donation de Charlemanne , mentionnée dans la charte n° 113, ne se retrouve nulle autre part.

2 En 1436, les hommes du hameau de Mont, paroisse de la Celle,

l)E SAINT-MARTIN. 281

que retarder le mouvement d’émancipation. Les habitants de Girolles, privés de l’asile de Villeneuve-le- Roi , se tournèrent d’un autre côté-, leurs émigrations continuèrent, au moins partiellement. Quelques-uns se fixèrent, en 1351, sur les terres des seigneurs de Lislesous-Montréal. Les religieux ayant réclamé, Jean de Chalon, seigneur du château de Lisle, qui avait recueilli les fugitifs, renonça à tout droit sur eux, et, pour décharger sa conscience ainsi que les âmes de ses devanciers, consentit à les rendre, au prix de deux cents écus d’or, d’ung palefroi grisart, et de l’établissement de son anniversaire à perpétuité 1 . Les serfs n’en continuèrent pas moins de harceler l’abbaye et d’arracher leur liberté pièce à pièce. En 1395, on leur permit de comparaître devant les tribunaux ecclésiastiques ou civils, et d’y agir comme des hommes libres et de franche condition. En 1401, ils refusèrent de payer la taille haut et bas à la volonté du seigneur, demandant qu’elle fût fixée par six élus, dont trois à la nomination de l’abbé, à l’exclusion de ses officiers. Après de longues discussions, l’abbaye n’ayant aucun moyen de maintenir l’intégrité de ses droits, fut obligée d’accepter ces propositions. Chaque année, le jour de la Saint-André, les élus déclaraient par

s’étant avoués hommes de franche liberté du duc, cet engagement fut frappé de nullité et les rejeta dans leur première condition. Toutefois, le lieutenant du bailli du duc, considérant que c’étaient de ■poures créatures, obtint pour eux des moines le droit d’hériter de moitié.

1 Charte n" 125.

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serment les ressources présumées de chaque famille; l’abbé imposait la taxe, et les habitants la payaient si elle leur paraissait juste et modérée ; ils se pourvoyaient devant les tribunaux séculiers, s’ils la jugeaient excessive.

En 1451, ils obtinrent de l’abbé Jean Petit-Jean un acte de reconnaissance, pour sa vie durant, de leur droit de chasse dans tout le territoire de Girolles. Ils eurent la faculté de chasser à cor et à cri , de tendre des filets et bourses à toutes bestes grosses et menues , sous les réserves suivantes : à savoir « que dores en avant, quand les diz » habitans ou aucun d’eulx, chasseront en nostre terre » pour nous (l’abbé), estans en nostre chastel et place » du dit Girolles, et prendront bestes rousses, ils seront » tenuz de les nous apporter en nostre chastel pour en » faire et diviser à nostre bon plaisir et volenté, et sein- » blablement de lièvres et coignins (lapins). Et quand » nous, le dit abbé, serons absent de nostre place et » chastel de Girolles, et lesdits habitans ou aucun d’eux » chasseront comme dit est, ils apporteront et seront » tenuz d’apporter à nos gens et officiers en nostre dit » chastel, des bestes rousses le cymier, des bestes noires » la suite et la hure, et, quand ils prendront menues » bestes comme lièvres et coignins , ils seront tenuz de » tant faire à nos diz gens et officiers qu’ils soient » contens1. » Enfin, en 1486, ils obtinrent leur pleine liberté au prix d’une redevance de cent livres par an

Heureusement l’Eglise de France était loin de partager les dispositions des moines de Saint-Martin. Des voix

1 Charte n° 152.

éloquentes et des exemples éclatants s’étaient élevés dans nos provinces en faveur de l’abolition du servage. Dès le VIIe siècle, l’évêque d’Autun, Ansbert, avait déclaré libres tous les hommes de condition servile qui lui appartenaient. Vers le commencement du IXe siècle, un concile de Chalon avait recommandé aux clercs et aux laïques de traiter avec clémence et miséricorde ces frères, fdsdu même Dieu, et placés par le baptême dans l’égalité des enfants de l’Eglise. Au XIIe siècle, au cœur de la puissance féodale, Pierre le Vénérable attaquait avec vigueur la vente et la possession des serfs 5 les ducs de Bourgogne , Hugues III et Eudes III , plaçaient l’affranchissement de la commune de Dijon sous la sauvegarde et la protection des évêques d’Autun, Chalon, Langres, et de l’archevêque de Lyon, se soumettant, en cas d’infraction, à l’interdit de la province. Ces mêmes évêques se portaient garants de l’observance de la charte d’affranchissement concédée à la ville de Beaune, et s’engageaient à excommunier le duc s’il y contrevenait. Au XIVe siècle, un autre évêque d’Autun, Nicolas de Toulon, fils d’un meunier, devenu chancelier de Bourgogne, affranchissait sans bruit les sujets de son château d’Issy-l’Evêque. Le clergé favorisait de toutes parts l’émancipation ; elle ne rencontrait pas du reste de graves obstacles en Bourgogne. Le régime municipal perpétué depuis les Bomains dans les villes du Midi, avait laissé à Autun des traces nombreuses. C’est sans doute à la présence des institutions mixtes qui en étaient issues , que l’on doit de ne pas y trouver le souvenir de ces luttes communales qui agitèrent les provinces d’outre-Loire. L’influence épiscopale, en adoucissant les mœurs, laissait se préparer lentement et éclore sans vio-

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lence ces tentatives qui , repoussées par les seigneurs , amenaient des troubles et presque des révolutions. La résistance de Saint-Martin elle-même offre un caractère tout pacifique-, elle était d’ailleurs inspirée par plus d’un motif. Il est certain que les serfs, sous le régime de l’abbaye comme sous celui des monastères en général, jouissaient d’une existence incomparablement plus douce que les serfs appartenant à des laïques. Parmi les nombreuses possessions de Saint-Martin, ceux de Girolles seuls élevèrent des plaintes d’oppression-, encore ces plaintes, comme nous l’avons vu, n’étaient-elles rien moins que justifiées. Il y avait pour les moines un danger évident à favoriser sans mesure ces émancipations. Il était à craindre que leurs terres ne demeurassent en friche, faute de colons, tandis que le roi ou un seigneur voisin, par des concessions de peu de valeur et souvent retirées, comme le furent celles de Villeneuve, attirait à leurs dépens la fertilité sur ses domaines. Les moines ne pouvant rendre la pareille, force leur était de n’accorder les affranchissements qu’avec réserve et opportunité.

Ils leur étaient d’ailleurs plus onéreux que jamais. Cette abbaye, que nous avons vue comblée de richesses sous Guillaume II , prêtant son argent aux seigneurs endettés, achetant de tous côtés les droits et les terres des croisés, cette abbaye, dont le nécrologe se couvrait de demandes d’anniversaires et de sépultures sous Michel de Meurseaut, était tombée, en quelques années, dans la gêne et la détresse. Quelles en avaient été les causes? Faut-il les chercher dans l’extension trop rapide de l'abolition du servage, dans la désertion de ses terres ? Doit-on en accuser les pillages des malfaiteurs et des fugitifs

qui, à la suite des guerres, avant de rentrer dans leur pays, semaient les rapines et la destruction sur leur passage ? La faute en est-elle à la mauvaise administration des successeurs de Guillaume II et de Michel, ces successeurs presque inconnus que rien ne signale à l’éloge ni au blâme ? Nous ne le savons 5 mais à partir de Jean de Marigny commence une décroissance rapide qui se prolongera jusque vers le milieu du XVe siècle. Plus d’échanges ni d’acquisitions; l’abbaye n’a pas assez d’argent ni de crédit pour acheter et pour échanger; plus de fondations d’anniversaires et de sépultures; les populations ont cessé d’avoir confiance dans les prières des moines qui laissent aller à l’abandon leurs intérêts et leurs devoirs, entretiennent entr’eux la division, se querellent souvent avec l’abbé au sujet de leurs prébendes, et finissent en quelque sorte par lui demander son abdication pour se faire justice \ eux-mêmes.

Depuis longtemps, sans qu’on puisse préciser l’époque et l’origine, comme un reste sans doute de la gestion exclusive de l’abbé, avant la multiplication des offices claustraux, celui-ci était dans l’usage de donner aux religieux, sur sa manse, certaines fournitures indépendantes de celles attachées aux offices ; c’était une sorte de supplément ou de déduction à ces dernières. Voici en quoi elles consistaient : « Chaque moine recevait trois aunes et demie de camelin de Beauvais ou de Châtillon, mesure d’Autun ; le prieur claustral, deux robes; le couvent entier, trente pelisses d’agneau la première année, et cinq la seconde ; les cinq compagnons ou frères convers, pour chaussure, cuculles et huile, autant qu’un moine; chaque religieux , trois ras de sel par an , ceux de

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l’infirmerie, quinze livres de cire, dix-huit pintes d'huile dans l’Avent et le Carême. Le blé des beignets prélevé pour tout le couvent chaque fois que les prieurs acquittaient la fourniture de grain dont chacun devait approvisionner pour un mois l’abbaye, l’huile et la graisse, chaque fois qu’elles étaient nécessaires à la cuisine , étaient à la charge de l’abbé. Il devait en outre un hareng par tête chaque jour de l’Avent, deux aux fêtes doubles de quatre répons, un tous les jours de Carême, deux le lundi et le samedi, chaque dimanche principal et les jeudi et samedi saints, un demi-sec par moine-, aux fêtes annuelles, trois plats, aux vigiles de ces fêtes et à quelques autres, des sommes formant un total de six livres quinze sous tournois par an. » 1

Ces fournitures, irrégulièrement livrées, avaient arraché à différentes reprises des plaintes aux religieux. En cas de refus ou de retard dans leur paiement, ils allaient eux-mêmes les percevoir sur les biens et sur les débiteurs de l’abbé, prenant de là l’occasion de vagabonder, de s’abandonner à des actes répréhensibles et de laisser en souffrance le service divin. Après de longues discussions, on décida dans un chapitre semi-général, du plein assentiment de l’abbé, qu’il serait désormais déchargé de ce service. Afin d’y subvenir, il céda à la manse conventuelle sa grange de Bunas en Nivernais, avec ses dépendances et censives , la forêt des Chapues entre Saint-Symphorien et Dracy-Saint-Loup, le bois du Pont- Marmotin et celui de Montrésil, dans la même paroisse.

i Charte nu 112.

La gestion de ces terres fut confiée à un moine, en qualité de procureur du couvent. L’abbé conserva seulement sur lui comme sur les autres frères un droit de mainmorte. Le pécule laissé par un d’eux à sa mort appartenait à l'abbé comme venant de son moine , à moins qu’il ne fût prouvé qu’il dépendît de son office. Ces dispositions, en réglant la position du couvent et de l’abbé pour l’avenir, ne la liquidaient pas pour le passé. Ce dernier restait encore débiteur vis-à-vis des moines d’une somme de trois cents livres tournois que ses ressources actuelles ne lui permettaient pas de payer. On décida que cette dette serait amortie au moyen de la diminution progressive du nombre des moines. On devait le laisser descendre à trente, et les frères décédés ne pouvaient être remplacés qu’au dessous de ce chiffre. Si l’abbé en recevait davantage, leur entretien restait à son compte 1 . Cette obligation fut fidèlement remplie, et depuis ce moment, au lieu d’atteindre le maximum fixé, le nombre des religieux, jusqu’à la destruction de l’abbaye, resta souvent inférieur.

La position de l’abbé et du couvent, vis-à-vis des créanciers extérieurs, n’était pas moins embarrassée. Ils étaient obérés de dettes à divers titres, en différents lieux, vis-à-vis d’une foule de personnes. Un chapitre général fut convoqué pour porter remède à cet état de choses ; une mesure éûergique fut adoptée. On obtint de Jean de Marigny son désistement pour six ans de l’administration temporelle de l’abbaye; elle fut confiée à quatre prieurs

1 Charte n° 112.

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désignés par le chapitre. Ce furent Geoffroy de Saint- Pierre-le-Moûtier, Guy d’Anzy, Guillaume de Commagny, Etienne du Feste. Ils devaient régler tous les rapports de Saint -Martin avec ses églises, ses prieurés, fiefs et dépendances, toucher et employer leurs revenus, ainsi que ceux de la manse abbatiale , recueillir les épaves délaissées par les moines et les laïques, et en disposer après avoir toutefois payé les dettes de la succession. Aucun religieux ne pouvait disposer par testament qu’au profit du monastère. Seuls, les prieurs, officiers claustraux et administrateurs , conservaient le privilège de disposer d’une somme fixée d’avance et proportionnelle à l’importance de leur office. Seuls aussi, ils pouvaient se choisir parmi leurs frères un exécuteur testamentaire qui, lui-même, était tenu de rendre compte, sous serment, aux administrateurs, de l’emploi de la succession à lui confiée et du paiement des dettes. Le pouvoir des quatre élus était établi pour six années, jusqu’à la Saint- Jean 1342, sauf à continuer deux ans encore, si, à cette époque, la maison n’était pas libérée. La réunion annuelle du chapitre général fut fixée au dimanche après l’Assomption. Quiconque s’en absentait sans excuse légitime , était passible d’une amende de vingt-cinq sous tournois. Les administrateurs devaient, à cette assemblée, présenter sous serment un état détaillé de la situation de l’abbaye. '

Ces prescriptions furent-elles exactement observées, l’absence de documents complets sous les successeurs de

1 Charte n“ 144.

Jean de Marigny 1 2 3 ne permet pas de l’affirmer . La transcription des actes originaux sur le cartulaire fut interrompue, et peu d’entr’eux étant échappés à la destruction , il n’en resta point de copies pour suppléer à leur absence, ainsi qu’il était arrivé souvent aux époques antérieures. Les abbés se succèdent pendant quatre-vingts ans dans une demi-obscurité dont les faibles lueurs laissent entrevoir un état de profonde décadence.

Sous Geoffroy de Chaumont, de 1342 à 1350, se continue la liquidation des affaires de l’abbaye. Elle possédait à Nevers, dans le quartier de la Parcheminerie , des places et des maisons contiguës à l’église Saint-Etienne. En 1308, un violent incendie, dont la ville entière fut la proie, les avait réduites en cendres. Saint-Martin s’était trouvé jusque-là hors d’état de les faire rebâtir, et, de plus, il devait à l’abbaye de Saint-Martin de Nevers, sur ces masures, une rente dont le paiement avait été suspendu depuis .e désastre. Dans l’impossibilité de les relever et de payer sa dette, il les vendit au prix de quarante sous de rente, à Guillaume Maçon % notaire de Nevers, à la charge par lui d’acquitter les censives dues à l’abbaye de celte ville. 5

1 On iguore l’année de la mort de cet abbé, décédé le VI des kal. de mai. II fut enterré derrière l’autel de Sainte-Marguerite, sous un tombeau sculpté, élevé de plus de deux pieds au-dessus du sol. On voyait sur la pierre son effigie entourée d’une épitaphe. Elle fut brisée parles Calvinistes. Jean et Etienne Lefort d’Autun, moines de Saint-Martin, construisirent de son temps la chapelle Saint-Christophe (charte n° 115).

2 Lathomus, dit la charte par traduction.

3 Charte n° 122.

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Geoffroy de Chaumont avait reçu de vives réclamations sur l’état de nudité dans lequel se trouvait l'église. Elle était dépourvue d'ornements, de vases sacrés, de presque tous les objets nécessaires à la dignité du culte. Il s’agissait de savoir si leur acquisition et leur entretien devaient être au compte de l’abbé ou de la communauté. On convint de s’en rapporter au témoignage des anciens et des prieurs -, sur leur déclaration, Geoffroy dut consentir à subir cette charge comme l’avaient fait ses prédécesseurs. 1

Sous son successeur Jean Bruley, dont on ne connaît guère que le nom, le chapitre prit une décision, en 1361 , à l’effet de remplacer par une grand’messe chantée chaque jour avant matines, les messes anniversaires dont le nombre était devenu si considérable, que 1 on ne pouvait suffire à leur célébration. 2

Non moins inconnu, l’abbé Alexandre vient après lui grossir d’un nom de plus le catalogue, sans que rien indique un changement de situation morale.

En 1378, Landry de Mercy, prieur de Saint-Augustin en Nivernais, dépendance de Saint-Martin, avait enfoui, dans le jardin d’une maison qu’il habitait hors du prieuré, une somme de mille soixante et douze florins d’or, renfermée dans une pinte d’étain marquée de son chiffre. Au moment de sa mort, il indiqua ce trésor à sa servante et à ceux qui l’entouraient, en leur enjoignant de

1 Charte n" 127. — Mort le 9 juillet 1354, Geoffroy de Chaumont fut enterré au milieu du chœur sous une tombe de pierre d’un travail remarquable.

2 Chartes nOB 128 et 129.

le remettre à l’abbé de Saint-Martin comme à son possesseur légitime. Mais le bailli de Saint-Pierre-le-Moûtier, qui en eut vent, le réclama au nom du roi, à titre d’épave, et s’en empara au préjudice de l’abbé. Celui-ci en appela de cette saisie au parlement de Paris, qui condamna le bailli et lui fit restituer la somme. 1

Cn 1383, Guy d Agland était à la tête du monastère. Le régime de gestion par commissaires continue avec lui. Parsuited incapacitédes moinesou de difficultés toujours croissantes, on ne voit pas sans étonnement le chapitre confier cette gestion à deux chanoines de la cathédrale d’Autun, licenciés en droit canon, leur donner tout pouvoir de convoquer le chapitre, de faire exécuter les statuts et de réduire les sujets rebelles à leur autorité2. Peutetre celle de 1 abbé ne suffisait-elle pas à contenir les religieux dans les limites de l’obéissance; peut-être était-il devenu indispensable d’introduire une influence étrangeie contre laquelle on s’était, jusque-là, tenu si énergiquement en garde. Il semble, du reste, que Guy d Agland ait été destiné à porter la peine des fautes de ses prédécesseurs, et à régulariser en quelque sorte le désordre. Soit faiblesse et impuissance de volonté, soit impéritie des affaires, il ne crut pouvoir prendre un meilleur parti que d’abdiquer toute autorité entre les mains de ses moines ; leur permettant de consentir des ventes dans toutes les terres de l’abbaye, dans celles même de la manse abbatiale; d’acheter pour elle, partout

1 Charte n° 135.

2 Charte n° 137.

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où bon leur semblerait, et de diriger les affaires comme s’il était lui-même présent1. Cette permission, contraire aux décisions des papes sur les abbayes relevant du Saint-Siège, ne tarda pas de porter des fruits funestes.

La gêne appelait l’insubordination, le gaspillage provoquait la résistance. Les Bordelliers ( gens tenant à cens des maisons et quelques pièces de terre) de Saint-Pieu ele-Moùtier devaient à chaque nouvel abbé de Saint-Martin, pour don de joyeux avènement , un cheval palefroi ou cent livres à leur choix. Vers 1400, ils cherchèrent à se soustraire à ce tribut, et formèrent, au nombre de cinquante, une coalition en refus de paiement. Condamnés par le bailli de Saint-Pierre, ils élurent, pour les représenter près du parlement de Paris, un d’entr’eux nommé Guillaume Cagnepain ; mais bientôt, effrayés de leur hardiesse ou se défiant de leur droit, ils suspendirent toute procédure et s’en référèrent au jugement prononcé. 2

Vers 1408, Jean de Gomen , successeur de Guy d’Àgland s, était abbé de Saint-Martin. Un différend s’éleva, qui prouve qu’on n’avait pas grande confiance au monastère. Le comte de Joigny, possesseur du château d’Antigny, et Guy de la Trémouille, seigneur d’Uchon et de Bourbon-Lancy, prétendirent que les moines célébraient irrégulièrement les anniversaires de plusieurs

{ Charte n° 134- 2 Charte n° 144.

1 On ignore l’époque de la mort de Guy d’Agland, comme celle de ses prédécesseurs. 11 était encore abbé en 1406, d’après une lettre de sauvegarde accordée par le duc de Bourgogne à Saint-Martin.

seigneurs et dames d’Antigny qui reposaient à Saint- Martin. Ils refusèrent le paiement d’une rente de blé considérable affectée à ces fondations. Un arrangement finit par intervenir de part et d'autre, sur la promesse de l’abbé d’observer à l’avenir, avec scrupule, les anniversaires.

Les guerres civiles vinrent aggraver la situation de l’abbaye, servir de prétexte et d’excuse au désordre, nécessiter de nouvelles dépenses dans un moment où l’on était moins que jamais à même d’y subvenir. En 1 4 1 1 , il fallut frapper d'un impôt tous les sujets de Saint-Martin devant guet et garde, pour réparer la forteresse et se mettre à l’abri des événements. Depuis un demi-siècle, ils étaient des plus funestes pour la France. La Bourgogne avait été pillée par les Anglais après la bataille de Poitiers-, ils avaient brûlé Châtillon , saccagé Saulieu, Auxerre et Tonnerre -, partout on relevait les fortifications; les villes se mettaient sur le pied de guerre 2. Les états de Bourgogne, pour se débarrasser d’eux, leur avaient cédé deux cent mille moutons d’or, dont une partie payés comptant, et le

1 Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, avait voulu obliger les gens de Girolles à venir monter guet et garde à Avallon, et à contribuer aux réparations du château. Comme les moines leur avaient fait bâtir une forteresse pour les retirer eux et leurs biens, en cas de danger, ils refusèrent de payer et d’aller faire sentinelle à deux lieues de leurs maisons. Le bailli d’Auxois, assisté de Jehan Esperon d’Ostun, bailli du duc dans ses terres du comté de Bourgogne, reconnut qu’il fallait chaque nuit dix hommes pour garder la terre de Girolles. Le nombre d’habitants n’était que sulfisant, car ils étaient de ronde tous les six jours. On les exempta de contribuer pour Avallon.

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surplus garantis par des cautions et des otages choisis parmi les familles les plus illustres, parmi les dignitaires et les bourgeois de la province. L’abbé de Saint-Martin et l’évêque d’Autun représentèrent comme cautions le clergé du diocèse-, Hugues de Montagu, sire de Couches, fut otage de la noblesse; Hugues de Clugny d’Autun , otage de la bourgeoisie. Tous deux restèrent à Londres jusqu’en 1361.

En 1366, le prince de Galles avait parcouru la Bourgogne pour y recueillir les subsistances nécessaires à son armée. Les grandes compagnies, cantonnées à Semur, à la Vesvre et à Visigneux près d’Autun, exerçaient des ravages dans les environs de cette ville, dans ceux de Beaune, de Chalon, épuisant les ressources du pays, laissant après elles la dévastation, et commettant des cruautés inouïes. On sait comment la population des campagnes, exaspérée par ces désastres, et rendant la noblesse solidaire des malheurs de l’invasion, avait organisé le pillage des châteaux sous le nom de Jacquerie. Au milieu de ces réactions, de ces violences, de ces coups de main et de ces surprises qui exposaient les établissements isolés à des dangers continuels, il n’est pas possible que Saint- Martin ait échappé à quelque catastrophe, quoique le souvenir n’en soit pas arrivé jusqu’à nous. On ne peut douter non plus que ces agitations n’aient puissamment contribué à entretenir la décadence morale et territoriale de l’abbaye.

Une réclamation tardive s’éleva de son sein dès qu’il fut permis de penser qu’elle pouvait être écoutée. Dans un chapitre de 1411, Jean de Charency, procureur du monastère, d’accord avec les religieux les plus sages,

protesta énergiquement contre l’abus qu’avaient fait certains moines , de la permission accordée par Guy d’Agland de consentir en leur nom des contrats pour la communauté. Plusieurs avaient été passés à son préjudice, dans un intérêt purement personnel. Encore quelques années, et sa ruine eût été complète. Il n’y eut d’autre remède que d’annuler les actes dans lesquels elle avait été lésée, et de retirer une permission qui rendait illusoire toute idée d’administration, toute garantie pour l’avenir1. La protection du Saint-Siège vint à son secours. De même que tous les monastères qui relevaient immédiatement de lui, l’abbaye de Saint- Martin ne pouvait rien aliéner sans obtenir la ratification de la cour de Rome. Cette dernière, instruite de sa situation déplorable, commit le prieur de Saint-Symphorien pour rétablir le monastère et ses dépendances dans les biens dont ils avaient été dépossédés par dol ou par violence, et dans ceux cédés volontairement à vie , à bail , à perpétuité même , sous des conditions onéreuses et non encore validées par la prescription quarantenaire.

Ces aliénations avaient eu pour objet des terres, des cens, des revenus, des biens meubles, des dîmes, des fruits , des hommages , des mains-mortes , des sépultures. Maisons, jardins, moulins, étangs, tout avait été livré, trafiqué; on avait porté la main sur des chartes, des livres , des croix , des calices , des cloches , des chapes, du linge d’église, des reliques. Les meubles des

1 Discours de Louis de Charency, n° 146,

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maisons, les provisions de vin, d’huile et de grains, le cuivre, l’étain , l’or monnoyé ou non, les troupeaux de toute sorte , figuraient dans ces dilapidations. Le pape Eugène IV enjoignit au prieur de Saint-Symphorien de faire rentrer toutes les aliénations au domaine de l’abbaye, nonobstant les lettres et chartes, de contraindre les détenteurs par les censures ecclésiastiques, sans égard à aucun appel, et d’en frapper les témoins qui, par haine, par crainte ou autre motif, refuseraient de comparaître. 1

Ces restitutions qui, au premier coup-d'œil, paraissent incompatibles avec le caractère presque irrévocable des contrats, ne l’étaient pas aux yeux de la législation civile du moyen âge. Elle avait admis ce principe, que la validité des transactions consenties par les monastères relevant du Saint-Siège, dépendait absolument de sa ratification , comme aujourd’hui celles concernant les communes et les établissements publics dépendent de l’approbation ministérielle. On pouvait obtenir ainsi la résiliation des ventes arbitraires consenties à trop bon marché. On pouvait, en les confirmant, faire compléter le prix jusqu’à la valeur réelle. La décision d’Eugène IV fut-elle exécutée dans toute son étendue ? On est autorisé à le penser, en voyant le prieur de Saint-Symphorien s’en occuper activement -, toutefois elle était impuissante à tarir dans sa source le désordre moral.

Il se reproduisit d’une manière assez étrange sous Guillaume du Bois (de Bosco), successeur de Jean de

1 Bulle n° 147.

Gonrien Soit que l’abbaye, par suite de la mesure pontificale et d’un changement d’administration, eût recouvré une partie de ses richesses, soit que l’abbé eût, lui seul, gardé les siennes à côté de la pauvreté des moines, il y avait encore à Saint-Martin ce que l’on appelait le trésor. Guillaume du Bois étant atteint de la maladie dont il mourut jeune encore, après quelques années d’administration, ses parents vinrent le soigner et l’assister au moment de la mort1 2. G’étaient son frère, Hugues du Bois, bailli de Charollais, sa femme et sa nièce, Jacques du Bois, un autre de ses frères, un de ses bâtards, le bâtard de la Prée, et deux de leurs serviteurs. Cette engeance, après son décès, mit la main sur tout ce qui se trouvait dans la demeure abbatiale.

« Estoit le dit abbé, au moment de sa mort, un très riche et puissant prélat fourny d’or et d’argent monnoyé et de vaisselle d’argent, à grant quantité de chevaulx, arnois de chevaulx , robes , chapperons , manteaux et chappes prélatiques et plusieurs autres biens meubles, les quels furent prins et emportés subrepticement par le

1 Jean de Goinen mourut le 30 octobre 1420, ainsi que le portait sa tombe, une des plus belles de Saint-Martin. Elle était placée dans la nef, à côté de celle de Guillaume II. Il est possible qu’ils aient été de la même famille, car leurs tombes portaient toutes deux les armes de la maison de Charmes.

2 II mourut en 1433, le jour de la Toussaint, et fut inhumé dans la crypte de Notre-Dame. Lors de sa démolition, on découvrit les ossements de cet abbé, qui annonçaient une grande taille et un âge peu avancé. On lui érigea une tombe sculptée dans la chapelle de Sainl- Eutrope, à l’emplacement correspondant à celui de sa sépulture dans la chapelle souterraine.

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dit bailli et ses complices et serviteurs, nonobstant la garde du dit monseigneur le duc, mise en l’abbaye. Et estoit l’abbé, à son trespassement , seigneur d’environ trois mille pièces d’or, que nobles, queescuz, que franz, que florins, les quelles ont été prinses en la chambre basse près le colombier, où elles estoient conservées dans le mur, au quel lieu on a trouvé la place rompue près des chambres secrètes d’icelle chambre, freschement et de nouvel, incontinent après le décès du dict abbé, en la quelle chambre basse couchèrent le bailly, cette nuict même, et sa femme et ses gens, et fermèrent les huis sur eux. » « Avoit le dit abbé six grosses tasses d’argent doré, pesant chacune environ deux marcs d’argent, les quelles ont été emportées-, douze autres tasses d’argent pesant environ douze marcs , dont les six estoient à boillons par dessoubz et dorées à l’environ de l’orle, et estoient d’ung mole , et aultres six d’aultre mole qui estoient toutes planes, sans ouvrage ne doreure. Item, trois aiguières d’argent dorées d’or, et l’une d’argent sans doreure, pesant environ quatre marcs, qui ont esté semblablement prinses et emportées. Item, dix-huit cui Hiers d’argent, pesant deux marcs, qui semblablement ont été perdues. Item, une ceinture de cuir ferrée de clous d’argent, qui pouvoit peser un marc et demi d’argent, qui a esté aussi perdue et emportée. Item, une couppe d’argent dorée d’or pesant deux marcs, deux gobelez d’argent doré, unis, qui pesaient deux marcs. Item, plusieurs anneaulx d’or, garnis de pierres précieuses, tant pontificaulx que aultres, qui ont esté perdus. Item, six petits gobelez d’argent, pesant quatre marcs, qui estoient communément parmi l'ostel. »

« Item, environ deux cents pièces d’or qui ont été baillées au dit M. le bailly par frère Guillaume Macerat, soubz-prieur de Saint-Martin, par Gérarde, servante du dit M. l’abbé, les quelles deux cents pièces d’or le dit M. le bailly a et détient oultre le gré et vouloir des religieux. Item, furent rompues trois arches 1 , les quelles estoient en la chambre près du dict colombier, de costé la chambre où passèrent le dit bailly et sa femme, la nuict que les diz excez furent faits, esquelles arches avoitgrant quantité de vaisselle d’estaing et de pains d’oing de porcs, et plusieurs aultres biens ont été prins et emportés hors du dit monastère, »

« Item, que les diz maléfices et aultres choses dont cy devant est faict mention, ont esté faictes par le dit M. le bailly de Gharolloys et les diz serviteurs estans en sa compagnie, au temps devant dict, la dite garde de monseigneur le duc estant au dict monastère et mise en la présence du dict bailly et à lui signifïlée, au grand dommage et préjudice d’icelui monastère. » 2

Tels furent les résultats d’une enquête secrète faite dans l’intérieur du couvent, sur l’ordre du duc de Bourgogne, par Jean le Fort, notaire d’Autun , d’après la déposition des moines et des serviteurs de l’abbaye. Des annotations placées en marge de cette pièce originale nous apprennent que la plus grande partie des objets détournés fut restituée.

1 Au bruit de ces effractions, les moines crurent naïvement que les parents du défunt abbé se frappaient les poings sur les coffres, en signe de douleur et déconfori.

2 Archives de Dijon. — Affaires mêlées, carton 151 B; Recueil de Bourgogne , t. II , p. 382 , n° 2085.

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