‹ Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun de l'ordre de Saint-Benoît;Chapitre 43 sur 56 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Jean Petit-Jean, — Sa réforme. — Il est dépouillé par le cardinal Rolin. — Sa mort.

Il était temps qu'une main ferme arrêtât l’abbaye dans sa marche rapide vers une dissolution finale. Un homme se trouva, qui, par une conduite aussi sage qu’énergique, la sauva non-seulement d’une ruine imminente, mais encore la replaça dans la voie d’une régénération digne de ses premiers jours. Il alliait à la piété des siècles de foi l’intelligence des affaires, l’esprit religieux à l’esprit du siècle. Propre à diriger les âmes dans les voies spirituelles, comme à se faire écouter dans les assemblées d’état, ferme soutien de la discipline au-dedans, défenseur fidèle des libertés de l'abbaye au-dehors, aucune

partie de sa tâche ne le trouva au-dessous d’elle. Pénétré de la rigoureuse logique qui préside à l’ensemble des règles religieuses, il comprit l’insuffisance des réformes partielles, et sentit que si l’on voulait ranimer la vie régulière, il fallait la retremper à sa source primitive. Il se soumit d’avance à tous les obstacles que devait entraîner une tentative aussi hardie , et , quand la persécution vint l’assaillir, il la soutint avec la fermeté qu’il avait déployée dans le cours de ses travaux, dont le fruit, après vingt années de dévouement, devait périr avec lui.

Tel fut Jean Petit-Jean, dernier abbé régulier de Saint- Martin d’Autun. Il était né à Anzy-le-Duc; toute sa vieil conserva pour son pays natal, pour l’illustre fondateur de ce prieuré , une singulière devocion et dilection. Il appartenait à la famille de Chamilly , dont plusieurs membres reposaient dans l’abbaye. A la fin du nécrologe étaient inscrits l’anniversaire de Jean Petit-Jean, seigneur de Chamilly, et celui de demoiselle Ysabeau de la Porte, sa veuve ; tous deux étaient vraisemblablement son père et sa mère. Comme les anciens oblats, comme Saint-Merry, la première gloire de l’abbaye, dont lui-même fut la dernière, il portait l’habit religieux dès l’âge de douze ans. Sacristain du prieuré pendant quinze années, puis aumônier de Saint-Seine près Dijon, il était passé depuis peu dans cette dernière abbaye, lorsque les moines de Saint-Martin, soit de leur propre mouvement, soit d’après les conseils de personnages s’intéressant à leur réforme, l’élurent pour abbé. Le pape, les évêques, le duc de Bourgogne, purent n’être pas étrangers à cette détermination. Le premier connaissait le mérite de Jean Petit-Jean et ce que l’on pouvait en attendre. Dans la bulle qui

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confirme son élection, il fait l’éloge de son zèle religieux, de la pureté de sa vie, de l’étendue de ses connaissances, de sa prudence dans la conduite des intérêts temporels de l’abbaye. Il semble espérer de lui des mesures pleines de sagesse et d’énergie*. Le clergé de la province ne l’appréciait pas moins favorablement-, il fut élu jusqu’à trois fois son représentant aux états de Bourgogne. Les abbés voisins réclamaient son concours pour remédier aux situations difficiles de leurs monastères. Les états euxmêmes le députèrent en 1438 comme représentant du clergé à l’assemblée de Bourges. Ce fut de cette assemblée que sortit la fameuse ordonnance de Charles VII, connue sous le nom de Pragmatique sanction. Bendue pour mettre fin au schisme suscité par le concile de Bâle, qui persistait à prendre des décisions contre l’assentiment du pape, elle fortifiait la prérogative royale à la faveur des divisions de 'l’Eglise, rétablissait la liberté des élections monastiques, enlevait au pape la collation des bénéfices, et fixait les conditions pour y être admis. Ces réformes, utiles en elles-mêmes, devinrent bientôt entre les mains des rois une source d’abus et d’assujétissement pour l’Eglise.

L’abbé Petit-Jean était reçu avec la même estime à la cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Il obtint de lui le renouvellement du privilège par lequel Jean sans Peur, prenant Saint-Martin sous sa protection spéciale, avait commis six gardiens pour veiller aux intérêts des religieux. et marqué des armes ducales, en signe de sauve-

garde, les maisons des sujets de l’abbaye1. Il remplit auprès du duc Philippe, soit à Dijon, soit en Flandre, différentes missions. Il fit partie de son conseil avec Ferry de Clugny d’Autun, évêque de Tournay, l’un des auteurs de la Coutume, avec le cardinal Rolin dont l’amitié lui fit défaut et lui attira la défaveur du souverain le jour où ce prélat ambitieux voulut porter la main sur les biens du monastère.

Nous avons vu dans quel état il se trouvait au décès du dernier abbé. Il n’offrait que des ruines morales et matérielles. L’esprit religieux y était éteint, les habitudes régulières méconnues, les bâtiments qui les avaient jadis abritées, délabrés. Il y avait à reconstituer dans son entier la vie monastique, à reprendre jusque dans ses moindres détails une administration dilapidée par l’égoïsme des moines. Jean Petit-Jean s’appliqua d’abord à relever les bâtiments conventuels. Le dortoir, le réfectoire, furent reconstruits. L’église, qui avait été dépouillée d’une partie de ses vases sacrés, de ses ornements et de ses reliques, fut remise, sinon sur le pied de son ancienne richesse, du moins sur celui d’une dignité convenable. Il y fit placer plusieurs statués , et y entretint un organiste. 2

Il surveillait ces travaux depuis la maison de campagne des abbés, située non loin d’Autun, au pré Charmoy, dans une plaine boisée, à la lisière du Morvan. Retiré

1 Charle n° 149.

2 A Gauthier des Mares, tailleur et faiseur d 'images de pierre colorées , 70 livres. A maistre Guillaume Columbel, organiste, 7 gros et demi pour son salaire de quatre mois (comptes de Saint-Martin, de 1435).

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dans cette silencieuse demeure, il préparait, par la méditation, le jour où il pourrait inaugurer de nouveau la règle du fondateur. Ce fut le 8 novembre 1435 qu’il fit connaître pour la première fois au chapitre sa ferme résolution de reconstituer la vie commune. Elle devait recommencer à partir du premier dimanche de l’Avent. Les moines, vivant à leur gré dans leurs chambres ou par groupes assortis selon la conformité des goûts et des caractères, devaient venir prendre leurs repas au réfectoire, au son de la cloche. Si l’un d’eux, pour cause grave, était obligé de manger dans sa chambre, un frère désigné par l’abbé venait chercher sa portion au réfectoire, et assistait à son repas. Depuis Pâques jusqu’à la fête de la Sainte-Croix en septembre, on dînait à table assise. Cette faveur, supprimée le reste de l’année, ne pouvait être rétablie que dans des cas extraordinaires. Chaque semaine, deux moines étaient désignés pour servir à table, et un troisième pour remplir l’otfice de lecteur. Le silence était de rigueur. S’il arrivait qu’il fût troublé par villaines paroles ou villains serments, en jurant le nom de Dieu en vain, le délinquant, par ce seul fait, sans besoin d’aucune sentence, était condamné au pain et à l’eau durant tout le jour. La même peine était encourue par quiconque se fût plaint de la mauvaise qualité du pain et du vin. Le prieur seul avait le droit de présenter les réclamations de ce genre à l’abbé, chargé de la surveillance générale du temporel. Les achats, confiés à de simples moines choisis par leurs frères, étaient payés sur la prébende de chaque religieux. Le dépensier, auquel le nom des fournisseurs était remis par écrit, rendait compte chaque mois, sous serment, de la fidélité de

sa gestion. Le réfectorier prenait chaque jour au cellier de l’abbé le pain et la viande de la communauté, réserve faite de la part des absents. Deux ou trois moines des plus anciens réglaient la quotité des portions. Les repas, ramenés aux limites de la tempérance, consistaient, les jours gras, en un plat de mouton, bœuf ou porc, pour deux religieux ; les jours maigres, à savoir le mercredi, vendredi et samedi de chaque semaine, en une soupe, trois œufs, et un morceau de fromage. Interdite durant l’Avent, le Carême, la Septuagésime , la chair était remplacée par trois œufs, un hareng ou autre poisson, et du fromage. Les jours de Vigile et de Quatre- Temps, on servait trois œufs et une tartelette, du large d'ung pain du couvent. Chaque jour on distribuait, avec les aumônes de fondation , une prébende aux pauvres. Le dîner 'Terminé , la parole restait interdite : l’on se rendait à l’église pour rendre grâces à Dieu, ou dans les cellules. Seulement, en hiver, les moines pouvaient rester ensemble une demi-heure après l’action de grâces pour se chauffer en présence du prieur.

Le mobilier du réfectoire et de la cuisine était des plus simples. C’étaient des bancs, des sellettes, des tables de bois , des écuelles , des plats , des pintes d’étain , une cloche.

Nulle femme ne devait être introduite dans l’intérieur de la maison, si ce n’est en cas de maladie, avec la permission du prieur, et munie de recommandations de femmes (Yhonneste conversacion. On n’admettait de serviteurs qu’après examen et production de garanties suffisantes. Les bénéficiers ne pouvaient en posséder un

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qu’avec l’agrément de 1 abbé. ïl leur était interdit de vendre ou de donner leur prébende.

Chaque transgression à ces prescriptions était justiciable du grand prieur au prochain chapitre. La punition consistait le plus ordinairement, pour les bénéficiers et officiers de l’abbaye , dans la privation de vin -, pour les simples moines, dans la même peine et dans 1 application de la discipline, tous les jours jusqu’à amendement.

Telle fut la première réforme instituée par Jean Petit- Jean. Ces détails d’intérieur, si peu dignes d’attention en apparence, ne laissaient pas d attaquer les abus dans leui racine ; les fondateurs des grandes règles monastiques ne les avaient pas jugés indignes de leur sollicitude. Si cette réforme éprouva de grandes résistances, la trace n’en est point arrivée jusqu’à nous. On peut facilement suppose! qu’elle ne fut pas du goût des moines. Elle n’était toutefois qu’un prélude à des règlements qui devaient s’étendre à tous les devoirs monastiques. Mais ce n’était que pas à pas, et en assurant successivement la solidité de chaque tentative, qu il était possible d arriver à leui complément final. Au mois de mai 1438, avant de se rendre à l’assemblée de Bourges , Petit-Jean réunit le chapitre, et invoquant l’obéissance absolue due par les moines à leur abbé en vertu de leurs vœux, il leur présenta de nouvelles dispositions. Elles portaient sur la police intérieure et extérieure de l’abbaye, sur le costume et l’entretien des moines, sur la célébration des offices religieux, sur l’observance des trois vœux de chasteté, d’obéissance et de pauvreté.

Un des principaux obstacles à la régularité de la vie intérieure, était la faculté laissée aux moines de s’absenter

selon leur bon plaisir. Cette faculté fut limitée au cas d’utilité réelle. Elle ne put désormais s’exercer que depuis le soleil levant jusqu’à prime, depuis dîner jusqu’à vêpres, depuis le souper jusqu’à complies. Ceux qui violaient cette règle étaient réduits au pain et à l’eau. Parvenaient-ils à se soustraire à cette peine, ils ne pouvaient etre absous en confession que par l’abbé lui-même. Il était interdit aux officiers de s’absenter un jour entier pour les affaires de leur charge, sans la permission de ce dernier, et de dépasser dans leurs promenades, « sans être deux ensemble, les murs de la ville, la rive de l’Arroux , les limites de la justice d’Aulteryve et le pré de Saint-Symphorien. »

La possession d’un pécule en argent, interdite par le vœu de pauvreté, qui était un des premiers fondements de la règle, était devenue pour les moines un sujet de dissipation, de trafic, de voyages sans motifs, un moyen commode de satisfaire les passions les plus contraires aux préceptes de l’humilité et de la continence. Elle fut convertie, comme par le passé, en une prébende en nature destinée à satisfaire aux premiers besoins de l’existence. Seuls, l’abbé, les officiers de l’abbaye, à raison des dépenses nécessitées par leurs charges, les moines absents pour des motifs légitimes, étaient exceptés de cette défense.

L’habillement de chaque religieux consistait en deux robes longues et une robe courte , « afin d’allei dehors » en lieux honnestes, et n’estoient les dites robes longues » que pour allci parmy le monastère, que jusques à deux » doycs sur la cheville du pied, et estoit le coulet d’ung » doyct d’aulture, à deux boutons au plus, et les manches

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» joinctisses au bras. » Le drap noir, vert-brun ou grisnoir, ne devait pas excéder le prix de dix-huit gros l’aune. Les chaperons étaient de même couleur, « sans cornettes, fendus au côté, » On devait les porter en gorge, à moins de maladie ou d'excessive chaleur. Les robes n’étaient fourrées que de fourrures noires-, en été, de cùissètes, et en y ver, cVagneaulx noirs. 11 était de rigueur de porter une étamine sous la chemise, qui n’était jamais de lin-, les religieux pouvaient en acheter deux à la Toussaint. Les enfants et les novices recevaient chaque année une robe de gris-noir, d’un franc l’aune, pareille à celles des moines, moins le collet, à moins que leurs parents ou amis ne les en pourvussent eux-mêmes -, ils ne portaient leur chaperon que depuis les calendes de novembre jusqu'à Pâques, et jamais au monastère, excepté en cas de maladie, de froid ou de temps désordonné. Les fourrures leur étaient interdites, excepté dans leurs blanchoz ou coutelles fourrées de gros agneau, pendant le temps où ils portaient leurs chaperons. Leur maître les leur remettait à la Saint-Martin d’hiver. Le même jour, moines et enfants recevaient une coule neuve, que les premiers ne devaient jamais quitter, chaque fois qu’ils « alloient se esbattre deux à deux, parmy le monastère, » ou dehors, et particulièrement en la cité d’Ostun. » Et en temps de pluie , « revêtoient ung manteau honeste et » n'alloient en la cité en robes courtes à pied ne à cheval. » k Et estoit tenu le grand prieur de porter froc à man- ■> ches pour différence de son office, en l’église, à l’heure » du divin service, et en la cité et en toutes congrégations » de seigneurs et processions. »

Les habits des officiers ou bénéficiers trouvés en

contravention sur ces points, étaient confisqués au profit de l’église. Si c’étaient les enfants, leur maître était tenu de verser l’équivalent de la valeur de l’habit à l’œuvre de l’église, sinon il encourait discipline et peine corporelle au chapitre. « Nul ne portoit souliers lassez dehors piez » ne dedans, fors que par manère de botines basses à ung » doyc sur la cheville du piez , et lassées ou fermées » dessus de laycs (lacets) de cuir ou esguillettes. » Les chausses estachées et plus longues que d’un g doge au-dessus les genous, étaient interdites aux enfants; elles devaient être de gros blanchot ou de gros, gris ; il était de même défendu aux moines de porter « courroyes ou gilbacières » cluneles ou brodées d'or ne d’argent ne d’aultre » métal ou matière reluisant, sous peine de confiscation » d’icelles. » 1

Pour la célébration des offices, en été comme en hiver, la cloche appela désormais les religieux à matines, dès une heure après minuit. Ils se livraient ensuite à l’étude des psaumes ou à la méditation, à moins qu’ils n’éprouvassent un besoin pressant de se reposer quelques instants avant le jour. L’assistance était strictement obligatoire hors le cas de maladie. Le délinquant, pour le cas de malice ou rébellion, se prosternait à terre au milieu du chapitre, et demandait miséricorde selon la règle. S’il ne se soumettait volontairement à cette pénitence , le prieur l’y faisait contraindre et pouvait augmenter sa peine ou l’adoucir en proportion de ses marques de repentir. Les retardataires s’inclinaient de-

J Statuts manuscrits de l’abbé Petit-Jean.

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vaut l’autel et restaient dans cette posture jusqu'à ce que le prieur leur fît signe de se lever.

Venaient ensuite des prescriptions sur les chants, sur les attributions du chantre, chargé de dresser d’avance un tableau des offices de chaque semaine.

A l’égard des trois vœux d’obéissance, de chasteté, de pauvreté, Petit-Jean prescrivit les mesures suivantes : « Tout religieux coupable de désobéissance publique, d’injures ou de rébellion envers l’abbé, le grand prieur, ou tout autre supérieur, était saisi et incarcéré par les frères; ceux qui, dans ce cas, refusaient main-forte, étaient excommuniés et séparés de la communauté, suivant la règle de Saint-Benoît. Si la désobéissance n’était pas publique, le coupable était puni au chapitre. Si un moine recevait un ordre qui lui semblait déraisonnable, ou impossible à exécuter, il devait néanmoins obéir selon son pouvoir, puis faire exposer à l’abbé ses raisons par deux anciens religieux qui demandaient miséricorde. S’il appelait à tort au chapitre d’une punition justement infligée, il était pris et incarcéré.

S’il avait, au monastère ou ailleurs, des relations coupables avec une femme, et que la faute fût publique, il était incarcéré, privé de son bénéfice, soumis à telle peine qu’il plaisait à l’abbé de lui infliger. En cas de rébellion, il recevait la discipline en plein chapitre pendant neuf jours, et était condamné au pain et à l’eau. Le scandale était-il resté inconnu au peuple ou au couvent, le coupable recevait la discipline devant les frères, et jeûnait au pain et à l’eau, sans qu’on révélât le motif de sa punition. S’il était trouvé « en confabulation ou lan- » gage avec femmes suspectes, en l’église ou en cloistre

)> et ès appartenances, il étoit discipliné le lendemain. »

Chaque année, au jour du vendredi / benoist , tous les religieux devaient remettre consciencieusement leurs clefs à l’abbé. 11 désignait deux d’entr’eux pour faire la revue de ce que chacun possédait et confisquer les superfluités.

En promulguant ces statuts, l’abbé de Saint-Martin protesta qu’il lie prétendait modifier en rien la règle de saint Benoît et les décisions des chapitres généraux-, il les soumit au contraire à l’examen de ces derniers; il en plaça l’observation sous leur sauvegarde. L’usage de ces réunions ayant été tour à tour repris et abandonné sous ses prédécesseurs, il les rétablit et fixa leur tenue périodique au 24 avril, anniversaire de la consécration de l’abbaye après sa restauration par Badilon. Les prieurs de sa dépendance , les religieux ajournés pour rendre compte de leur conduite , étaient tenus d’y comparaître sous peine d’excommunication, ou de s’y faire représenter par un moine chargé de garantir sous serment la légitimité de leurs excuses.

Le cortège des abbés et des prieurs, souvent rival de la magnificence séculière, imposait au monastère une hospitalité ruineuse. Le nombre de serviteurs et de chevaux que chacun d’eux pourrait amener, fut réduit à trois ou quatre, selon l’importance des dignitaires. L’abbé leur fournissait le pain et le vin, et le couvent le reste de leur subsistance. Les serviteurs étaient logés en ville au compte de leurs maîtres. Ceux-ci vivaient à leur choix au réfectoire des moines ou à Vostel de l'abbé. L’abbé dînait au réfectoire la veille et le dernier jour du chapitre, pour s’assurer de la venue tardive ou du départ précipité des étrangers.

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L’ouverture du chapitre, annoncée par la grosse cloche, était précédée de la tnesse de Notre-Dame et de celle du Saint-Esprit, célébrées à cinq et six heures du matin. Tandis que le grand prieur et les moines entraient au chapitre, où l’on faisait la lecture du Martyrologe, les prieurs restaient au chœur avec l’abbé. Sur l’invitation d’un religieux envoyé par le grand prieur, il entrait précédé de la croix et suivi de la crosse, portées par un moine et par un chapelain. Il ouvrait la réunion par un sermon adapté à la circonstance -, les statuts de l’abbaye étaient lus par le secrétaire de rassemblée; puis, d’après les documents réunis entre ses mains, l’abbé exposait la situation spirituelle et temporelle des maisons de l’Ordre, l’état de leurs finances, de leurs approvisionnements, de leurs procès , de leurs dettes , de leurs aliénations , de leurs affranchissements, la vie et les mœurs des religieux, des prieurs eux-mêmes, la régularité de la discipline, du service divin, la situation des églises. Les jeunes prêtres et les novices pouvaient être éloignés de l’assemblée pendant cette espèce de confession publique. Après les décisions prises, après les peines infligées, le chapitre était ajourné à l’année suivante.

Cet ordre de choses une fois établi fut maintenu avec persévérance. Chaque nouvelle réunion venait y ajouter un perfectionnement. Au chapitre de 1440, on renouvela pour les prieurés la défense d’employer « aucune femme » en âge suspect de pécher, de quelque estât qu’elle » fût , » sauf le cas de maladie et sous bonne garantie. L’abbé se fit remettre le double de tous les terriers, titres de cens, rentes et autres, intéressant les maisons de l’Ordre. II enjoignit aux prieurs de faire prendre dans

le délai d'un mois, aux archives de l'abbaye, copie des ordonnances rédigées pour leur conduite et pour celle de leurs maisons.

Il régla le cérémonial de la réception de l’abbé lors de sa prise de possession. Il devait être reçu processionnellement par les religieux, à la première porte extérieure. Il prêtait serment d’entretenir l’église et les bâtiments en bon état, de ne rien aliéner de ses biens, contrairement au droit écrit, de n’engager ni vendre dans aucune nécessité les joyaux et reliques de l’église sans le consentement unanime des religieux, de respecter les privilèges et franchises de l’abbaye, de la protéger, dans quelque dignité qu’il soit élevé par la suite, de ne pas admettre plus de trente moines, et d’acquitter régulièrement toutes ses charges envers eux. Elles consistaient en fournitures d’argent, pain, vin, paille de lits, etc.-, un barbier et un physicien ( médecin ) à volonté ; une pinte de vin et un pain supplémentaire le jour où on les saignait^ une collation pour les fêtes solennelles; une double ration de pain et de vin au grand prieur, et de tel vin que boit l’abbé.

Au chapitre de 1442, il fut décidé que dorénavant deux novices du monastère, habiles à science acquérir, seraient élus, l'un par l’abbé, l’autre par les officiers et les anciens de l’abbaye, connaissant meurs et condicions des novices, pour être envoyés aux écoles de grammaire, à Dijon ou ailleurs, selon l’antique usage de l’ordre de saint Benoît. Ces étudiants devaient être remplacés par d autres au bout de quatre ans. Ils avaient le droit de toucher en argent leur prébende.

L’œuvre disciplinaire de Jean Petit-Jean n’était, à tout

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prendre, qu'une reproduction et un commentaire de la règle de saint Benoît, appliqués aux besoins particuliers de l’abbaye. Tout en puisant ses inspirations dans cette règle, et souvent même ne^ faisant que la traduire et la citer, il avait admis des adoucissements devenus nécessaires par une longue habitude. Tel était l’usage des aliments gras, la remise d’une somme d’argent aux officiers du monastère, les revenus particuliers réservés à l’abbé, toutes choses qui n’auraient pu, par elles-mêmes, porter une atteinte profonde à l’esprit de l’Ordre, si cet esprit, au lieu de se laisser entraîner aux passions mondaines, eût pris conseil des préceptes du fondateur. Il aurait suffi à cet essai de réforme si remarquable dans ce siècle de décadence, d’être étendu à plusieurs monastères, ou à Petit-Jean d’être placé à la tête d’une maison illustre comme Cîteaux ou Cluny, pour inscrire son nom à la suite des réformateurs de l’ordre de saint Benoît. Dans le cercle borné de son action, la sagesse ne lui manqua pas plus que le courage, et cette sagesse et ce courage avaient à lutter contre un affaiblissement moral enraciné depuis des siècles, mille fois plus difficile à guérir que des passions violentes seulement égarées 1

Il faut bien que ces réformes aient porté leur fruit, puisque désormais toutes les infractions furent déférées aux chapitres, et, dans leurs procès-verbaux qui nous sont parvenus au complet, elles ne figurent qu’en petit nombre. Dans l’une de ces enquêtes, où l’on passait sous

f Des circonstances désastreuses vinrent, à ditîérentes reprises, aggraver la position de l’abbé et de l’abbaye. En 1438, les écorcheurs,

une inspection sévère l’inconduite, les querelles, les altercations, les mouvements d’humeur qui avaient produit du scandale, on retrouve les faits suivants : Le jour de la fête de saint Matthieu évangéliste , le sacristain de

vers le temps de Pâques, s’emparèrent des faubourgs d’Autun et brillèrent un grand nombre de maisons autour de Saint-Martin. Les habitants se réfugièrent dans l’enceinte fortifiée du monastère, et eurent la vie sauve. La même année, une famine affreuse désola toute la Bourgogne. « L’an 4 438 fut grande famine par toute la Bourgogne et grand’faule de vins. Et mouroyent les povres gens de faim par les rues et par les champs. Et en fust tant de povres gens à Beaulne, à Chalon et à Maçon, firent les bourgeois maisons communes pour loigier tous les povres, et se tailloyent par septmaine ung chacun, selon sa faculté, pour pourventoir ès dicts povres. Mais en la ville d’Ostun ne se fist point, pour ce que les églises y fesoyent plusieurs aulmosnes accoutumées, qui ne se font point ès autres villes, par les quelles aulmosnes les povres furent moult soutenus tant en karesme qu’en tous autres temps. »

« En 1439, il y eut grand’mortalité et moururent à Saint-Martin deux religieux et l’orfèvre qui fist la grand’croix. Et mangèrent les laboureurs du pain de gland et de terre. Et trouva-t-on emprès l’église et abbaye de Saint-Martin d’Ostun une voyne de terre qui semble argile, de la quelle terre l’on foisoit du pain, et en mangeoienl les gens comme pour pain. »

[ Manuscrit de Saint-Martin , XVe siècle. ]

Ces désastres nécessitèrent la suppression du petit prieuré deCry, au diocèse de Langres, dont les revenus furent exclusivement consacrés a l’entretien du luminaire de l’église, fourni jusque-là par les abbés.

En 1444, après la paix d’Arras, l’Autunois fut ravagé de nouveau par les gens de guerre du roi et du Dauphin. Ils pillèrent les faubourgs de la ville, dévastèrent les environs de Saint-Martin, brûlèrent Saint-Symphorien , les villages de Menessaire, Reclennes, Monthelon et autres, et se livrèrent à toutes sortes de violences sur les biens et les personnes.

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Commagny lit apporter une partie de la vendange de son office au pressoir du prieur. Les vignerons de ce dernier lui firent observer qu’il faillait tailler le marc encore une fois, afin de lui faire rendre davantage , mais le sacristain se débattait en disant que par leur faute et retard à satisfaire sa demande, il avait déjà perdu un ponson de vin. Sur ces entrefaites arriva le prieur, Guillaume de Corvol, qui demanda au sacristain : « Que » faites-vous icy ? — Je suis icy venu pour pressourer » ma vendange. — Le dit prieur contredisant qu’il n’y » mettrait jà rien sur son pressour, le dit sacristain dict » que sé y venoit deux ou trois paillars, que ils seroient » bien receus. » Le prieur, irrité, ordonna à ce moine insolent de se rendre en prison; mais l'autre soutint qu’il n’était «ne larron, ne meurtrier, et qu'il n’y entre- » roitjà. Et tantôt incontinent le dict prieur mal meu » s’en vint à la personne du dict sacristain et lui donnât » sur le visaige et sur la teste, dix ou douze coups de » poing en telle manère qu’il eut le visaige taintet entiez » et à grant effusion de sang par les nez, et incontinent » fist prendre le sacristain par les sergens et vallés sécu- » liers, et le fist mettre en prison où il demourat dès lors » jusques au lendemain vespres, sans boire ne man- » ger1. » Cet échantillon de correction fraternelle fut déféré au chapitre général. Le prieur, comprenant qu’il avait été « mal meu,'» s’abstint de comparaître et se moqua de l’amende et de l’excommunication encourues par son absence. Son irritation ne s’arrêta pas là. Non content de calomnier l’abbé de Saint-Martin par des propos et des

1 Actes des chapitres généraux de l’abbaye.

écrits infâmes, et de divulguer les statuts de l’abbaye, contre son serment, il se livra envers sa personne à des voies de fait, et le frappa sans plus de souci qu'il n’en avait eu du sacristain. Il dilapidait les biens du prieuré, consentait des affranchissements sans autorisation, était à 1 affût de toutes sortes de vexations, et commettait même des meurtres, s’il faut en croire le réquisitoire prononcé contre lui en plein chapitre.

Il trouva son pareil dans Guy de Marry, prieur de Colombier, accusé de simonie, de rébellion, de désordres de mœurs et de détournements de chartes royales précieuses pour l’église de Saint-Martin. Tous deux cités devant le chapitre pour rendre compte de leurs méfaits, refusèrent pendant plusieurs années de se présenter, et appelèrent en cour de Rome. Tous deux privés de leurs bénéfices, firent cause commune, se réunirent à Cornmagny sous la protection de leurs familles fixées dans le voisinage de ce prieuré, et les entraînèrent à prendre leur parti. A l’instigation du prieur de Commagny, Philibert de Corvol son frère, Jean de Marry, sire de Villaines, et un autre Jean de Marry, frère du prieur de Colombier, se mirent à tendre des guets-apens aux religieux, et se livrèrent sur plusieurs d’entr’eux, à des insultes et à des mauvais traitements. L’abbé répondit à ces excès en excluant, par une sentence solennelle, les membres des familles de Corvol et de Marry de tous les bénéfices de l’abbaye, les déclarant incapables d’être admis dans son sein pendant quatre générations.

Après cinq ans de rébellion ouverte et de refus de comparaître, il fallut bien enfin se soumettre. Les deux prieurs se présentèrent, en 1459. à l’assemblée générale.

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Soit ménagements à garder envers une famille puissante, soit nécessité de retenir l'un d’eux dans son prieuré pour lui faire réparer sa mauvaise gestion, leur sentence à tous deux fut différente. Guillaume de Corvol ayant fléchi les genoux devant l’abbé, s’étant soumis à sa discrétion, à celle du chapitre, ayant renoncé à tout appel, juré par serment et signé acte d’obéissance, fut condamné à réparer ses dilapidations, obtint l’absolution, la levée de son excommunication, et garda son prieuré. Guy de Marry, après avoir donné les mêmes marques de repentir, mais n'ayant pas été élevé, aux termes de sa sentence, dans le monastère , n’étant point imbu de ses règles, fut condamné à restituer dans les dix jours les papiers qu’il avait distraits, interdit de l’ordre et de l’habit de Saint- Martin, et privé de son bénéfice. Il obtint seulement levée de l’excommunication et permission de se faire admettre en un autre monastère.

De pareilles résistances ne se présentèrent que dans les prieurés dépendant de l’abbaye-mère. La réforme régnait dans celle-ci , sous l’œil vigilant de l’abbé attentif à l’observation des moindres préceptes. 11 n’avait plus la même énergie quand il fallait agir sur des religieux que leur éloignement et une position presque indépendante pouvaient soustraire facilement à son autorité. Souvent même, comme on l’a vu, des appuis étrangers venaient prêter main-forte à ces derniers.

Parmi ces scènes de rébellion, on retrouve les intrigues d’un homme qui, pendant une partie de sa vie, se plut à amasser les obstacles autour de Petit-Jean, et fut en quelque sorte son mauvais génie. C’était le cardinal Rolin. fils tout-puissant de ce chancelier qui était devenu

le ministre indispensable de Philippe le Bon, l’effroi des grands de la cour de Bourgogne qu’il humiliait sans cesse sous l’ascendant de sa science de légiste et devant son orgueil de bourgeois, le pourvoyeur infatigable de sa famille dans la poursuite scandaleuse des plus opulents bénéfices. Jean Rolin était parvenu au siège d’Autun dans le même temps que Petit-Jean à l’abbaye de Saint- Martin. Rien n’indique que, dans les premières années, aucune rivalité se soit élevée entr’eux. Il y a tout lieu de croire, au contraire, qu’ils les passèrent en paix. Leur position ecclésiastique, leur présence simultanée à l’assemblée de Bourges, aux conseils du duc, avaient dû plus d’une fois les rapprocher et établir entr’eux des liens de bonne harmonie. En 1447, l’évêque d’Autun, faisant une tournée pastorale dans son diocèse, reçut l’hospitalité de Petit- Jean au château des abbés de Saint-Martin, à Girolles. Il reconnut plusieurs fois, dans la conversation, l’immunité de l’abbaye et de ses dépendances. Etant entré à son retour dans l’église du prieuré d’Avallon, il reconnut formellement aussi qu’il n’y entrait que pour visiter V autel, sans prétendre à aucune juridiction. Enfin, à Autun même, ayant usé sans résistance du droit qui lui permettait de pénétrer dans l’abbaye une fois pendant la durée de son pontificat, il déposa entre les mains de l’abbé une reconnaissance d’immunité à l’instar de ses prédécesseurs.

Jusque-là, la paix régnait entre les deux prélats -, mais, du côté de Rolin, cette paix n’était pas sincère. Fidèle à l’exemple de son père, l’autorité et les richesses ne pouvaient lui être trop largement dispensées. Le noble usage qu’il en sut faire ne peut justifier complètement l’avidité

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avec, laquelle il convoita les meilleures abbayes, les plus riches bénéfices de son diocèse. Dès 1449, sans attendre un prétexte ou une occasion favorable, il commença ses attaques contre l’abbé de Saint-Martin avec une persévérance qui ne se démentira plus.

Sa première agression eut lieu aux dépens du prieuré d’Anzy. La position de ce prieuré entre le diocèse d’Autun et celui de Nevers, sa mauvaise administration par un prieur qui, après quarante ans d’exercice, affaibli par l’câge, incapable de réparer ses pertes et d’acquitter ses obligations envers le monastère et le duc, avait été obligé de donner sa démission, l’absence actuelle d’un prieur en titre, d’autres motifs, différents peut-être et restés inconnus, avaient décidé le cardinal à jeter son dévolu sur Anzy. 11 prétendit qu’il n’était pas compris dans l’exemption de Saint-Martin, et, sur ce chef, il intenta un procès devant le parlement de Bourgogne. Petit- Jean offrit d’abord de prouver aimablement l’immunité d’Anzy. Il proposa pour arbitre Albert, abbé de Vezelay, qui, après examen des titres établissant cette immunité, attesta à l’évêque d’Autun leur authenticité et leur certitude mais l’évêque avait de bonnes raisons pour ne pas céder à l’évidence. Quoique le monastère fût parfaitement convaincu de la justice de sa cause, quoique les prieurs eussent, d’un commun accord, consenti à s’imposer personnellement pour la soutenir, il n’était que trop certain que, déférée au parlement de Bourgogne sur lequel le chancelier et le duc possé-

1 Charte n° 150.

daient une autorité absolue, cette cause était jugée d’avance contre Saint-Martin1. Une transaction intervint donc, en 1451, entre l’évêque et l’abbé2. Ce dernier se réservait les droits honorifiques et disciplinaires, tels que ceux de visite et de correction des moines ; il abandonnait au cardinal l’administration temporelle, la jouissance des revenus, la collation des bénéfices. Si les intentions purement intéressées de Rolin n’étaient pas assez évidentes par elles-mêmes, on en trouverait la preuve dans la clause par laquelle il consentait à reconnaître, dans une contre-lettre, tous les droits de l’abbaye de Saint-Martin sur Anzy, après sa mort.

Ce premier pas couronné de succès, le cardinal était peu disposé à s’arrêter en chemin. L’année suivante il fit un voyage à Rome, où il fut reçu honorablement et joyeusement. Il en profita pour obtenir de Nicolas V, contrairement à la Pragmatique , des bulles de réserve des abbayes de Saint-Michel d’Anvers, de Notre-Dame de Gouaille, de Saint-Etienne de Dijon, de Saint-Martin d’Autun. C’était s’adjuger par anticipation l’héritage de ceux à qui il n’aurait pu succéder de leur vivant qu’au moyen d’une spoliation flagrante. Cette mesure elle-même préparait un dernier coup qu’il n’eût pas été facile de frapper sans lever le masque, et que les circonstances ne favorisaient pas. La fermeté apportée par Charles VII dans le

1 Voir au supplément' une lettre de Petit-Jean, n° 3, relative à cette affaire.

2 Charte n° 151.

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maintien des défenses de la Pragmatique , relatives à l’exécution des bulles pontificales de réserve ou de collation de bénéfices, était un obstacle à l’eflicacité des concessions obtenues par Rotin. 11 fallait attendre le moment où , des mains d’un successeur plus faible , s’échapperaient ces libertés gallicanes gardées jusqu’ici avec tant de soin. Les difficultés d’une situation aussi précaire n’avaient point échappé aux moines de Saint- Martin. Nonobstant le traité sur Anzy, les différends s’étaient perpétués entr’eux et le cardinal. Le partage du prieuré entre les deux autorités était une cause permanente de récriminations mutuelles. Des procès s’ensuivirent pendant plus de douze ans. Chacune des parties en appelait à un tribunal différent. Le cardinal ayant pour lui la cour de Rome, se vantait d’y traîner l’abbé, de l’y faire débouter de ses droits, ou d’obtenir son désistement par travailla e t vexacions l’abbé invoquait contre le cardinal l’autorité royale, et, en vertu des libertés réservées dans la Pragmatique, faisait annuler ses bulles, et le menaçait de la saisie du temporel.

Ces discussions, réagissant sur la moralité des religieux d’Anzy, produisaient de funestes résultats. Quelques-uns les exploitaient au profit de leurs désordres. Le sacristain, Etienne de Noirenton , vivait publiquement avec une femme depuis le jour de sa profession. Toutes les réprimandes de l’abbé s’étaient brisées contre son refus d’obéissance. Il ne lui reconnaissait aucune juridiction, fermait la porte aux huissiers et aux visiteurs qui se

1 Charte n" 154.

présentaient en son nom. Protégé notoirement par le cardinal , il se laissait condamner par contumace à la prison, au ‘pain de tristesse et à Veau de douleur, jusqu'à preuve suffisante de repentir . Son arrestation fut recommandée, comme celle d’un criminel, aux officiers royaux, à ceux du duc, aux religieux eux-mêmes. 1

La mort de Charles VII vint aplanir la voie au cardinal dans la poursuite de ses projets sur Saint-Martin. L’abolition de la Pragmatique en 1461, par Louis XI, dont il avait été confesseur pendant son séjour à la cour de Bourgogne, lui permit de faire exécuter sa bulle de réserve. Mais afin d’être encore mieux en règle vis-à-vis de son adversaire, il la fit convertir par le pape Pie II en une bulle de commende qui l’investissait immédiatement de l’abbaye. Pour justifier en apparence cette usurpation, il prétexta la nécessité de mettre un terme

1 Actes capitulaires manuscrits de l’abbé Petit-Jean. — A côté de ces scènes de désordre, se présentent à la même époque des scènes burlesques, sujet d’inquiétudes moins sérieuses pour le monastère. On lit dans Gagnare : «L’eW que des innocents était conduit en pompe, accompagné d’un nombreux cortège, à l’abbaye de Saint-Martin. Les moines ayant refusé une année de lui rendre les honneurs accoutumés, le chapitre prit cet affront avec chaleur, à la fin du XVe siècle, et contraignit ces religieux à faire un traité par lequel iis s’obligeaient de baisser les ponls-tevis a son arrivée, de le recevoir avec les honneurs accoutumés, et de lui permettre de faire ses fonctions et ses prières au maître-autel. L’auteur de cette Histoire a lu ce traité, mais il ne se trouve plus. La légende du Bréviaire observe qu’un jeune homme, miraculé par l’intercession de saint Lazare, avait été évêque des innocents celle année-là. »

[ Histoire de l’Eglise d’Autun, p. 467. ]

à de prétendus désordres tolérés par son prédécesseur1, et l’urgence de relever la situation temporelle du monastère. On ne pouvait calomnier plus cruellement le zèle de Petit-Jean : aussi succomba-t-il sous l’amertume de cette offense. Il mourut la même année (1462) dans l’abbaye qu’il n’avait pas voulu quitter, et, pour appeler à la postérité de l’iniquité dont il était victime, il se fit repré senter nu sur sa tombe, la tête séparée de la mitre qui lui avait été ravie.

1 Gagnare , p. 174.

Sceau (le l’abbé Jean Petil-Jean.

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