XXXV1I
INTRODUCTION
ner de bonheur ou d’illusions, avaient fait du martyr éduen une de ces figures empreintes de l’idéal de la beauté chrétienne , et qui , une fois entrevues, ne s’oublient jamais. Son culte s’était répandu avec rapidité. Toutes les villes de la Celtique et de la première Belgique lui élevèrent , à l’exemple d’Autun , une église presque constamment confiée à des moines. L’ouest, le midi de la Gaule inscrivirent son nom à une place d’honneur sur les dyptiques sacrés. A Langres, sous la Crypte romaine des SS. Jumeaux Speusippe , Eleusippe et Mélasippe, enfants martyrs que la tradition donnait comme parents de saint Symphorien , ses reliques perpétuaient dans les souvenirs chrétiens l’antique fraternité des Lingons et des Eduens.
Après son supplice 1 des hommes que les actes du martyre désignent sous le nom de religieux 2 recueillirent son corps. Ils formèrent autour de son tombeau, objet de la vénération même des païens , un groupe au sein duquel saint Cassien mit vraisemblablement en vigueur la règle égyptienne de saint Antoine; c’est du moins le seul moment où l’on puisse assigner son introduction.
Quoi qu’il en soit, en 421 , Euphrone, alors simple prêtre, et depuis évêque d’Autun , construisit une basi-
1 En ISO.
2 Sic sanctus Symphorianus extra murum ductus à percussore prostratus est, purpurei sanguinis sui undà perfusus, à rcligiosis latenter indè sublalus est. » (Acta sincera, D. Ruinard).
Le mot religiosi est habituellement employé par Grégoire de Tours, pour désigner des moines.
INTRODUCTION
lique et jeta les fondements d'une abbaye , dignes toutes deux de saint Symphorien. Lui-même élut le lieu de son repos près de celui du martyr. On voyait encore son tombeau au XVIIIe siècle, à côté de la crypte où avaient été déposés les restes de la famille de Symphorien. Il était de marbre blanc , en forme de coffre , avec le monogramme du Christ entouré de deux roses et de deux palmes surmontées de deux colombes , symboles de l’Esprit-Saint ou de l’âme s’envolant au ciel.
Environ quatre-vingts ans après cette fondation , un disciple de Laurens, abbé de Saint-Symphorien, saint Lauthein , né sur le territoire d’Autun , d’une noble famille gallo-romaine, choisissait dans les rochers et les forêts primitives du Jura, en un lieu déshonoré par les superstitions païennes, l’emplacement d’un monastère. C’était celui qui prit son nom à Siest ou Silèce près de Poligny. Soixante-dix religieux l’occupèrent dès l’origine. Leur nombre s’étant augmenté, il en conduisit une partie à Baume- les-Moines, où il eut bientôt quarante disciples.
En 542, Nectarius, évêque d’Autun, étant allé à Milan vénérer les restes de saint Nazaire , y rencontra un pèlerin de Cappadoce , Emanus qui, après avoir résidé sept ans à Rome et en Italie, se dirigeait vers Autun , attiré par une vision au tombeau miraculeux de Symphorien. L’évêque l’emmena et le garda avec lui plusieurs années. Emanus évangélisa ensuite le pays druidique des Karnutes-, mais sa vénération pour Symphorien le ramena à Autun au moment de la fête de ce saint. Il attira la foule par ses miracles et reçut des mains de Nectaire les ordres sacrés. Une vision nouvelle
INTRODUCTION
le conduisit dans l’Orléanais et le pays Chartrain, ou continuant d’annoncer la parole de Dieu , il mourut assassiné par des voleurs. 1
Au commencement du VIe siècle , la vie religieuse était à saint Symphorien dans toute sa ferveur. De ses écoles fécondes sortaient des hommes qui devinrent l’honneur de l’Eglise des Gaules. Le grand et pieux évêque Germain quittait la direction de cette abbaye pour s’asseoir sur le siège épiscopal de Paris 2 3 *. Il fondait avec un de ses disciples , Droctovée , et quelques moines de Saint-Symphorien, l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Saint Virgile, abbé de St-Symphorien, devenait archevêque d’Arles , à la recommandation de Syagrius d’Autun , et vicaire du pape Grégoire le Grand dans les royaumes de Bourgogne, de France et d’Austrasie.
Mais la gloire principale de l’abbaye éduenne était dans les restes sacrés dont elle était dépositaire. Les évêques continuaient de choisir leur sépulture dans son église ou dans le polyandre voisin de la via strata sanctifié par les cryptes et les tombeaux des premiers chrétiens. 5 Là, dès une haute antiquité, plusieurs oratoires
1 Lecoinle. Annales ecclesiastici Francoruin, t. 1, an. 542, 545, 547.
2 S. Germain fit construire à Paris, à côté de Saint-Germain-des- Prés, un oratoire dédié à saint Symphorien ; il y choisit sa sépulture.
3 Cet usage se perpétua durant le moyen âge. On remarque parmi les évêques ensevelis à Saint-Symphorien, Vascon, sous qui Autun fut brûlé par les Sarrasins, en 731, et Gauthier, un de ces belliqueux prélats qui échangeaient quelquefois le bâton pastoral pour l’épée ;
car, en 1201, il secxoisa à Soissons sous la conduite du marquis de Montferrat, assista à la prise de Constantinople, à l’assemblée de Lyon , lors de la guerre des Albigeois , et prit part à la guerre contre
les Sarrasins en 1217.
INTRODUCTION
et les basiliques de Saint-Etienne et Saint-Pierre étaient ouverts à la vie régulière. On y entendait retentir nuit et jour les chants des moines. Grégoire de Tours visita ce célèbre cimetière et recueillit les pieuses traditions qui s'y rattachaient : « On m’a raconté, dit-il, que deux ha- » bitants du pays, venus pendant la nuit dans le cime- » tière pour prier, entendirent des voix chanter des » cantiques sacrés dans la basilique de Saint-Etienne. » Frappés de ces sons harmonieux, ils s’approchent de » la porte du temple, persuadés que les religieux célè- » brent matines \ Ils entrent, et après avoir longtemps » prié , les genoux en terre , ils se lèvent et jettent les » yeux sur le chœur qui leur apparut rempli d’une » splendeur éblouissante et d’une foule de personnages » inconnus. Un de ces chantres mystérieux s’avance » vers les visiteurs et leur dit : vous avez fait une chose » exécrable, en entrant dans le sanctuaire où nous » adressons à Dieu des prières que nul homme vivant » ne doit entendre; sortez d’ici, éloignez-vous de cette » demeure , autrement vous périrez. Un des visiteurs » sortit aussitôt, son compagnon s’obstina à rester et » mourut quelques jours après. C’est une croyance dans » le pays , qu’à certains jours, surtout aux fêtes so- » lennelîes , en entend de pareils chants harmonieux » dans ce cimetière. »
Les pèlerins accouraient des parties éloignées de la Gaule vers ce lieu, l’un des plus vénérés de l’Occident. Saint Germain, évêque d’Auxerre, revenant d’Angleterre combattre l’hérésie de Pélage et de Célestius , et se ren-
1 « Autumantes à quibusdam reliçjiosis vigilia&celebrari » Greg. Tur. de fflorià Confessorum.
INTRODUCTION
dant à Home, s arrêta dans la basilique de saint Symphorien. 11 visita le tombeau de Cassien avec qui il avait été lié autrefois d’amitié. Une foule immense se pressait sur ses pas au cœmeterium , expression dont Grégoire de Tours, auteur de ce récit, commence à se servir. Saint Germain s’étant mis en prière , une croix de couleur sombre apparut tout à coup sur le couvercle de marbre du tombeau. Adressant alors la parole au mort : — « Que faites-vous là , mon glorieux frère ?» — Aussitôt une voix entendue de tous les assistants sortit de la tombe et prononça ces paroles : « Je jouis d’une douce paix en » attendant mon rédempteur. — Mon frère , reposez » longtemps dans le sein de Jésus-Christ, reprit saint » Germain 5 priez pour ce peuple et pour moi , afin que » nous puissions un jour nous réveiller au son désiré » de la trompette de la résurrection, et prendre part aux » joies de la céleste patrie. »
Les rois des deux premières races ne dédaignaient pas d’entreprendre un pèlerinage sur ce sol privilégié, qui était à la fois le berceau de la foi chrétienne et le tombeau de la splendeur romaine 1 . Ce concours universel valut à
1 Dans un ancien martyrologe de Saint-Symphorien, on lisait que plusieurs rois étaient venus à certains jours de l’année y prier et accomplir des vœux : le roi burgonde Gontramn, Childéric, Charles le Simple, Rodulph, Louis d’Outremer, etc. Childéric célébra la fête de Pâques à Saint-Symphorien en 675 ; mais comme chez les rois Franks, les actes de piété s’alliaient assez fréquemment aux emportements de la colère , cela ne l’empêcha pas de poursuivre saint Léger l’épée à la main dans l’église de Saint-Nazaire , et de l’exiler à Luxeuil.
Rodulphe, comte d’Autun, puis roi de France, ne manqua jamais de faire ses dévotions à Saint-Symphorien, aux saintes quarantaines de chaque année, comme le témoignent d’anciennes chartes.
INTRODUCTION
XLllf
l'église de Saint-Symphorien un droit d’asile aussi étendu et aussi respecté que celui de l’église de Saint-Martin de Tours. Grégoire deTours en cite un exemple remarquable.
Gontramn, roi de Bourgogne, voulant venger son neveu Herménégilde, mis à mort par Leuvigilde, son père, roi des Visigoths, pour s’être refusé à embrasser l’arianisme, l’armée burgonde, au lieu de se réunir pour attaquer Leuvigilde, saccagea les bords de la Saône et du Rhône, et se livra aux derniers excès contre la population galloromaine, n’épargnant ni les prêtres ni les églises. A la suite de ces brigandages, les généraux craignant la colère du roi , se réfugièrent dans l’église de Saint-Symphorien. Gontramn , pénétré de chagrin en apprenant la conduite de ses troupes, résolut de prévenir par un exemple le retour de pareils excès. 11 vint à Autun tenir son plaid , vers la fin du mois d’août , époque à laquelle la fête de saint Symphorien attirait une foule nombreuse. Les fugitifs n’osant quitter leur asile, Gontramn leur accorda un sauf conduit , leur promit de ne point sévir contre eux avant le jugement des grands, et les fit comparaître devant l’assemblée où il exposa lui-même ses griefs : « Gomment pourrions-nous, dit-il, être vic- » torieux, puisque nous faisons le contraire de nos pères. » Eux, en élevant des églises et mettant tout leur espoir » en Dieu, en honorant les martyrs et respectant les » prêtres , ont l’emporté des victoires , soumis leurs en- » nemis par l’épée et le bouclier. Mais nous, sans crainte » de Dieu , nous dévastons ses sanctuaires , nous égor- » geons les prêtres , nous livrons à la dérision et nous » dispersons les reliques des saints. Non, on ne peut » vaincre avec de tels crimes. Aussi nos bras sont-ils
INTRODUCTION
» sans vigueur, notre épée sans force, nos boucliers » sans protection. Si donc j’ai autorisé ces excès, que » Dieu les fasse retomber sur moi -, mais si vous avez agi » au mépris de mes ordres , la hâche doit frapper vos » têtes-, la mort de l'un des principaux chefs sera un » exemple pour l’armée. Mieux vaut le châtiment des » criminels que de voir la colère de Dieu tomber sur » un pays innocent. »
Les chefs répondirent : « Excellent prince, la gran- » deur et la bonté de ton âme surpassent toute louange. » On connaît ta crainte de Dieu , ton amour des églises, » ton respect des prêtres, ta charité envers les pauvres. » Nous rendons hommage à tes vertus , à la sagesse de » tes paroles ; mais que pouvons-nous lorsque l’armée » entière est dans le vice, et que chacun met son plaisir » à des actes coupables ? Personne ne craint le roi , per- » sonne ne redoute ni duc ni comte. Si quelqu’un dé- » sirant attirer sur nous la bénédiction du ciel, s’efforce )> de remplir tes vœux, aussitôt une sédition éclate dans » l’armée , on s’ameute , chacun vocifère de terribles » menaces contre le malencontreux conseiller; à peine » a-t-il chance de salut en se taisant. »
Le roi alors s’écria : — « Qu’il vive celui qui a observé » la justice ! qu’il meure celui qui a méconnu notre loi » et notre commandement, de peur que la peine du » crime ne s’appesantisse sur notre tête ! »
Il parlait encore lorsqu’on vit arriver un messager qui lui dit : « Récharède, fils de Leuvigilde, venu d’Espagne, )> s’est campé dans un lieu appelé tête de bouc. Il a ra- » vagé la campagne de Toulouse, emmené les habitants » captifs. 11 s’est emparé d’Ugernum, dans le pays d’Arles
INTRODUCTION
» a enlevé hommes et richesses et s’est renfermé dans les » murs (1e Nîmes. » 1 2
Les garanties que s’étaient fait donner les coupables avant de quitter leur asile , autant que la nécessité des circonstances, dissipèrent la colère du roi et leur valurent le pardon.
Vers 480, vivait à Dijon une famille sénatoriale, offrant par ses mœurs chastes et sévères le modèle de ces familles, dont toutes les pensées et les affections s’inspirent du respect de la religion et de l’amour du Christ. C’était celle d’Hilaire et de Quieta \ Ils avaient un jeune fils distingué entre tous les compagnons de son âge par son intelligence et son instruction précoces. Une vive piété lui avait inspiré dès son bas âge le goût de la solitude et le désir de s’y faire une retraite. A vingt ans, il quitta ses parents, sans se laisser arrêter par leur affection et par leur vieillesse, et se construisit un oratoire
1 Grég. Tur. hist. Franc, lib. VIII.
2 On a trouvé à Autun , dans le polyandre de Saint-Pierre-l’Etrier, une inscription tumulaire ainsi conçue :
MEMORIAE AETERNAE
QVIETAE QVAE VIX.1T ANN. I.D.III