‹ Essai historique sur l'école d'Alexandrie et coup d'oeil comparatif sur laChapitre 10 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Des sciences spéculât if^es.

Il n'est point d'occupation plus noble pour Iliis- Alexandrie. torien que celle de retracer les progrès de la philosophie : si les découvertes du génie de l'honune dans les sciences physiques embelUssent notre existence matérielle, elles ne sont pas comparables à celles que nous faisons dans le monde intellectuel, où se trouve la solution de nos destinées, celle de nos rapports avec Tunivers et avec l'Etre suprême.

Et ce ne sont pas là tous les avantages qui donnent la supériorité aux sciences spéculatives^ toutes les autres connaissances de l'homme empruntent leurs principes de la philosophie : si elle ne préside pas à

1 Aristoxène , voyez ci-dessus p. 1 1 o.

3 Voy. Fabridi BibliotA, grifca^ vol. JJI^ p, 653 et 649: Musici deperdiiû

lia

L'bistoire des siècles qui se sont écoulés depuis eux, nous a montré qu'on n'a guère fait que marcher sur leurs traces , et les questions qui divisèrent ces philo* sophes ne sont pas encore résolues autrement que doivent Tétre les questions philosophiques, c'esl-jt* dire individueUement.

L'école d'Alexaifdrie comprit bien les dlIBcultés qu'on venait de lui l^uer; mais elle fut long-temps sans en essayer la solution.

En recueillant les écrits de Fécole ionienne sur la cosmogonie ; ceux de l'école de Pythagore sur la cosmogonie y la théologie, la psychologie et la morale ; ceux de l'école éléatique sur les bornes de la raison humaine ; ceux de l'école de Socrate sur la morale et la théo* logie ; enfin, ceux de Platon, d'Arisjtote, d'Epicure et de Zenon , sur les différentes branches de la philo* Sophie : en recueillant, dis -je, tous ces ouvrages, l'école d'Alexandrie semble avoir regardé les sciences spéculatives comme plus avancées que toufes les autres ; elle semble les avoir négligées par cette rai« son même. Cependant , quand nous disons qu'dle les négligea, nous devons rendre justice à l'esprit qui animait cette école : elle , qui voulut embrasser toufes les sciences, n'a pas rejeté la philosophie; elle Ta étudiée avec zèle et professée avec intégrité, mais elle ne lui a point fait faire de* progrès. On dirait qu'elle se fût trompée sur la nature des systèmes phSosophi^ ques, qu'elle les eût regardés comme dés monimiens sacrés , et qu'elle eût voulu les transmettre aux âges futurs avec autant de fidélité que les poëmes d'Ho-

merci. Les savans du musée furent platoniciens , péri' patéticiêns ^ épicurëens et stoïciens , et ils ne furent

pas philosophes. L'histoire de la philosophie d'Alexan* drie est, dans la première période , l'histoire des anciennes doctrines qu'on professa et qu'on commenta dans cette ville. H ne faut pas prétendre faire autre chose qu'indiquer des données de ce genre.

Dans les premières années qui suivirent la mort d'Alexandre, les ombres.de Platon et d'Aristote fixe* rent encore les philosophes à Athènes; on se croyait plus sage et plus profond penseur dans les aSées de l'académie et dans celles du lycée. Humeurs philosophes que leur patrie rapprochait d'Alexandrie, Caméade de Cjrène, CUtomaque de Catthage, et un grand nombre d'autres," préférèrent le séjour d'Athènes à celui d'Alexandrie. Il y a plus : les philosophes de cette ville inspirèrent d'abord si peu de confiance, que' les jeunes Grecs nés sui; les bords du Nil se rendaient en Grèce pour y étudier la philosofdbie. Posidonius d^ Alexandrie fut le disciple de Zenon ^ ; Ptoléi&ée Iicucas et'Ptolémée Mêlas, deux frères de la même ville, furent les disdples d'Épicu^e.

n £3LUt l'avouer, les doctrines qur'on professa d'abord à Alexandrie n'étaient pas de nature à y jeter les germes d'une philosophie pure, forte, élevée. A l'exception deDémétrins dé Phalère, qui proftssàle système d'Aristote, et dont les mœurs sont néanmoins suspectes

1 Diog. laert., VU, 38.

a Voyes Première partie, p. i63.

lao

nous ne voyons d'abord au musée que des philosophes peu dignes de ce titre. Théodore l^athée; Hégésias , qui ne sait voir que du mal dans la vie ; Golotès l'épicuréen , Straton le matérialiste , et quelques dialecticiens insignifians, sont au nombre des premiers habitans du musée : ils sont les hôtes des Lagides. Leurs doctrines furent bannies plus tard du sein d'une école qui ne s'attachait qu'aux plus belles produc* tions de la Grèce : mais eBes ne sortirent plus des palais d'Alexandrie } elles versèrent sur les Lagides , sur leurs doctes amis et leurs malheureux sujets, tous les maux qui accompagnent l'immoralité.

Le péripatétisme est celui des systèmes grecs qui parait avoir dominé dans la savante école ^'Egypte. Le premier des Lagides contribua aux succès de cette doctrine par ses rapports avec Théophraste, et surtout avec Démétrius de Phalère , disciples d'Aristote.

Straton, successeur de Théophraste et instituteur de Ptolémée Philadelphe , continua à propager le pé-« ripât étisme ; mais il le modifia d'une manière remar^ quable : sa cosmogonie reposait sur des principes pure-» ment matériels. ^

Plusieurs sa vans, poètes, médecins ou mathématiciens distingués, professèrent la doctrine d'Aristote sans y rien innover : Érasistrate et son fils Aristote^ Callimaque et ses deux esclaves Dromon etDiophante, Agatharcbide et plusieurs autres sont cités comme péri->

¥ Voyes. Première p^tiej p« ii3 et^suiy.

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xai

patéticiens ; mais ils ne méritent aucune place dans l'histoire de la philosophie.

Il en est de même de quelques commentateurs d'Aristote , qui expliquèrent ou dénaturèrent ses pensées sans jien ajouter à «a doctrine- Mais il en est tout autrement d'AristobuIe le Juif ^ qui sut enrichir Tune par l'autre la doctrine judaïque et celle du lycée, et qui exerça une grande influence sur les Grecs et sur les Juifs à la faveur des emprunts qu'il faisait aux uns et aux autres. Aussi long-temps que les idées judaïques ne se rencontrèrent que dans les ouvrages d'histoire ou de législation traduits de rhébreu, elles restèrent à peu près sans effet sur les opinions grecques : dès qu'elles se trouvèrent entremêlées avec ces dernières, les sa vans du musée les adoptèrent plus facilement. Les "écrits d'Aristobule, s'ils existaient encore, seraient au nombre des monumens les plus curieux de l'histoire de la philpsophie , particulièrement de celle du syncrétisme.

On n'a point de données exactes sur le nombre des péripatéticiens d'Ale^i^andrie dans les derniers temps avant notre ère; Athénée, en rapportant que beau-

coup de philosophes quittèrent l'Egypte sous Evergète n^ ne dit pas à quelles écoles 'û^ appartenaient.

Le platonisme parait avoir eu son premier panégyriste au musée dans la personne d'Eratosthène qui publia un ouvrage sous le titre de Platonicus. Mais on apprend par Strabon iqu'Eratosthène n'excellait point en philosophie; on sait aussi que son surnom de se-cond Platon ne devait désigner que' ses études^ et il

est probable que le platonisme n'eut en Im qu^im stérile partisan.

Il n'est point douteux que cette doctrine n'ait été professée après lui au musée : il est certain qu'on y a commenté les écrits éloquens de Platon ; mais ceux qui exécutèrent ces travaux nous sont aujourd'hui peu connus. On a regardé Eudide le géomètre comme platonicien , mais Brucker a déjà réfuté cette erreur ^ Outre Antiochus, qui fit connaître à l'école d'Alexandrie un nouvel éclecticisme', je ne trouve plus y dans la première période, qu'Héradite de Tjr, Ariste, Ariston et Dion ( d'Alexandrie ), cités nommément comme platoniciens. ^

n est donc vrai que, si nous voulions nous en tenir aux témoignages formels, nous pourrions supposer le platonisme peu connu aux Alexandrins avant notre ère ; mais, comme les catastrophes du musée' ont fait périr tant de choses , il serait injuste de les accuser d'indifférence pour les belles théories de Platon.

Le stoïcisme occupa les savans d'Alexandrie dès son origine. Diodore Gronos, qui avait instruit Zenon, avait adopté plus tard les opinions de $on disciple 4 , et les avait fait connaître à Ptolémée Soter. Ce prince

I Hist. philosoph. , 1. 1.^', p. 6549 ^^^^ S' a Voyez ci-dessous.

3 Yoyes la scène intéressante cpii se passa* entre des phtcftiiciens d*Âlexandrie an temps de Lncollus , ûi Cicer* Acadn qumsi» , //> 4*

4 H a para sinfnlîer que rinstitoteur de Zenon fût compté a« nombre des stoïciens ; mais on a répondu qae le père de Lather a bien été luthérien ^ et cduf de Platon platonicien.

désirait même s'attacher le philosophé Zenon ; mais le stoïcien #efttsa de venir se loger dans ses palais. Je doute qne^ dans son refus ^ il se soit servi des expressions (pie Itd prête Diogène de Laërte ^ Ce fut sans doute le même Diodore qui engagea Posidonius d'Alexandrie à se rendre en. Grèce pour y étudier le stoïcisme. On ignore quels furent les philosophes qui professèrent cette doctrine au musée après Diodore et Posidonius. Plus tard nous y rencontrons Sphérus , Sotion et Salyrus y qui s'occupèrent plus de l'histoire de la philosophie que de l'enseignement du stoïcisme.

Hépicuréisme fut enseigné à la cour des Lagides par l'un de ses partisans les plus dévoués. Ce même Colotès, qui s'était jeté aux pieds d'Epicure après avoir entendu un de ses discours sur la nature des choses, ex-* posa son système à Ptôlémée Soter dans un ouvrage où il prouvait que ce n^ était pas même vi^nre que de se conformer aux doctrines dun autre philosophe qu^Epieure* Nous savons par Plutarque, qui réâita ce traité quelques siècles plus tard, que le Lagide dédaij^a leà conseils de Colotès. Mais, si les épicu* reens systématiques furent rares en Egypte , les épicu^ réens pratiques y furent d'autant plus nombreux. On comprend facilement que l'école du musée n'a pu s'attacher à une doctrine aussi faible que celle d'Ejpi* cure ; mais on sait aussi qutt bientôt les Lagides n'en pratiquèrent plus d'autre.

Dans toute la première période je ne trouve que

1 Vitm philos, y Vil y a4.

deux philosophes d'Alexandrie qui aient professe l'épicuréisme ; ils portaient l'un et l'autre le 90m de Ptolémée , et s'occupèrent aussi peu des progrès de la philosophie que les épicuréens de la Grèce.

Les cyrénaïciens y les théodoréens et les hégë-* siaques eurent également peu de représentans en Egypte. '

Les premiers 9 qui ^ d'après une belle expression de Plutarque, avaient bu dans le même bocal ^ue les épicuréens , professaient la doctrine de cet Aristippe que fatiguait même le bien-être, et qui se refusait le plaisir pour se donner la jouissance d'un triomphe. Us furent au reste peu nombreux , et ce n'étaient guère que des Cyrénéens, compatriotes d'Aristippe.

La Cyrénaïque faisait partie de l'empire des Lagides ; ses hàbitans étaient en relation avec ceux d'Alexandrie, et cette circonstance peut avoir répandu la doctrine d' Aristippe dans cette ville.

Les théodoréens , également peu nombreux , étaient les partisans de Théodore l'athée , disciple d'Aristippe. Le souverain bien de Théodore , et la base de toute sa philosophie, n'était pas le plaisir, qu'il regardait conmie une chose trop passagère, mais un état durable de contentements A seâ yeux rien n'est honteux ni coupable en lui-même; tout dépend de l'opinion : le vol, fait en temps opportun, n'est pas un délit; l'amitié et le patriotisme sont des chimères ^ ! A son

9 Diog. Laert, , /tâ^ II ^ 9B et 9^«

indifférentlsnié moral se rattachait l'opinion qu'il û'est « rien d'impérissable , que rien de réel ne répond à notre idée de Dieu. J'ignore jusqu'à quel point ces tristes doctrines ont trouvé des partisans dans l'école d'Alexandrie.

En même temps que Théodore enseignait en Egypte l'art de jouir et celui de renoncer à la vertu , à Dieu et à l'avenir, Hégésias de Cyrè^ne, ou du moins philosophe cyrénaïcien , enseigna celui de renoncer à la vie. Il regardait comme chimérique le contentement imperturbable de Théodore, et estimait la mort moins dure que lés efforts qu'il en coûterait pour saisir un peu plus de bien que le destin ne nous fait de mal.

n n'est point douteux qu'Hégésias n'ait eu des partisans en Egypte. Dans ce pays , où les penchans ont toujours été excessifs, ou la raison de l'homme atteint difficilement à un haut degré de perfection , oq trouva les idées d'Hégésias si justes qu'un grand nombre de ses disciples s'ôtèrent la vie, et que les Lagides furent obligés de proscrire cette domine. ^

n est intéressant de remarquer que la doctrine des disciples d'Aristippe différa bientôt delà sienne, comme celle-ci différait elle-même de la doctrine de Socrate, instituteur d'Aristippe : c'est que les Cyrénaïciens répétèrent la faute de leur maître ; qu'ils ne s'attachèrent qu'à quelques principes isolés, dont ils tirèrent de fausses conséquences , et qu'ils négligèrent tous les autres.

I Gicer. Tusc, quest» /, 34» Valer. Max. VIII , 9 , ext. 3. Cf. Rambachii Progr, de Hegesia , TruuBaintrm -^ QuedJiiib. , 1771, m.4.» #

ia6

Le cynisme ne fut enseigné aut Alexandrins qne dans son avilissement. Sotades, le plus méprisable des flatteurs I leur fit connaître la doctrine de Diogène, le plus fier des hommes; mais l'accueil que reçut en Egypte le calomniateur des princes et le profanateur des mœurs y prouve assez que l'école d'Alexandrie et les Lagides n'aimaient point les cyniques.

Je ne trouve plus, après Sotades, que deux philo* sophes d'Alexandrie qui aient professé le cynisme: ce sont Démétrius et Timarque y disciples de Théombrote et de Géomène, deux hommes aussi obscurs que leur maître , le ridicule Métrodès^ Je ne crois pas que Philicus , fils du célèbre Onésicrite d'Egine , qui accompagna Alexandre en Asie, et qui s'était fait disciple de Diogène en voulant lui arracher ses deux fils y ait professé le cynisme à la cour des Lagides ^ : les fonctions sacerdotales dont il était revêtu, ne le permettaient pas.

La secte éristique de Mégare n'eut qu'un seul partisan connu à Féco^ d'Alexandrie ; c'était ce Diodore Cronos qui professait aussi le stoïcisme y et qui mourut de chagrin après avojhr épuisé en vain tout son génie à la solution d'un syllogisme. Nous avons vu que Stilpon de Mégare, s'il s'est trouvé en Egypte, n'y a fait qu'un séjour passager.

On ne dirait pas non plus, au premier aspect, que le scepticisme eût trouvé de nombreux défen-

I Diog* Laert. y.yi| 94 ^ 9^< a' Yoyei Première partie , p. 100.

seurs en Egypte ; cependant, Timon le Phliasîen, disopk de Pyrrhon, fit quelque séjour à Alexandrie, et quoiqu'il n'enseignât guère depuis qu'il se fut enrichi, il parait y avoir jeté les semences d'un pyrrhopisme indestructible. Euphranor de Séleude, l'un des disciples de Timon ^ , enseigna en Egypte , et son plus célèbre disciple , Eubulus , était Alexandrin. L'im des partisans d'Eubulus, Ptolémée, était de Cyrène, province du royaume des Lagides. Ce Ptolémée, qui restaura le pyrrhonisme, c'est-à-dire qui l'enseigna avec un nouveau succès, parait aussi avoir laissé des disciples en Egypte. Enésidème, qui rendit au scepticisme le rang qu'il doit occuper en philoso-phie , était le disciple d'Héradide, Tun des sectateurs de Ptolémée. Il enseigna au musée, et y eut pour successeur Sexte l'empirique. «

Depuis les temps de Timon jusqu'à ceux de Sexte l'empirique, nous aperceVons donc, dans les annales de l'école d'Alexandrie , des traces assez remarquables de scepticisme. Il est vraiment curieux de voir cette doctrine , presque éteinte en Grèce , propagée par une école à laquelle on a reproché jusqu'à présent le plus crédule dogmatisme ! .

Si l'école d'Alexandrie ne se fit pas remarquer dans cette période par des systèmes nouveaux , elle se distingua du moins des écoles grecques par la fidélité qu'elle mit dans la conservation des doctrines, et par la sagesse avec laquelle elle s'attacha aux meil-

■ I I ■ Il I I i«i I I I mmmmmtltm m ii

a Donnée de Sotion; voy. Diog. Laeit.; IX, ii5.

ia8

leures. Nous devons faire remarquer en pardcnlier que nous lui devons des matériaux précieux pour Phîstoîre de la philosophie. »

T»jt grte», La Grèce a, dans cette période, une supériorité incontestable sur Técole d'Alexandrie, sous le rapport des études philosophiques z elle s'en occupe davan^ tage; elle développe les anciennes doctrines, et si elle n^invente aucun système nouveau, elle ajoute du moins à ceux qui avaient été mis au jour. Il en résulta qu'elle ne put les conserver dans leur intégrité; mais, dès qu'il y a changement dans les opinions, il y a matière pour l'histoire , et quelles que soient les variations de l'esprit humain, il est toujours intéressant de les suivre.

Le système de Platon , essentiellement dogmatique, fut converti en scepti<!lsme par ses propres partisans. Le successeur de Cratès, ce dernier dépositaire fidèle du platonisme, Arcésilas, établit en principe fondameptal qu'il n'y a pas de critérium de la vérité ; il ajouta, qu'en spéculation il faut s'abstenir de prononcer, et qu'en pratique il faut choisir ce (fui est probablement bon. ^

Arcésilas se faisait un devoir de combattre le dogmatisme ; il attaquait en particulier le système de Zenon le stoïcien , et , par sa méthode purement critique , il étabUt dans l'académie une doctrine qu'on a de la peine à distinguer du scepticisme.

I Yoyo Première partie : Sotion , Spherus , Salyrus.

2 To tWA&^OT.

Des changemens aussi remar({uables dans les opijaions anciennes de l'académie ont fait regarder Arcésilas comme fondateur d'une académie nouvelle.

S({b disciple Carnéade donna de nouveaux développeinens aux argumens sceptiques ; il essaya de les renforcer encore ^ et continua de combattre la théologie et la morale des stoïciens : il oublia la doctrine de Platon au point de soutenir que le seul bien véritable était le -plaisir de satisfaire les besoins de la nature.

Cependant^ Carnéade ayant soutenu quelquefois le pour et le contre d'une thèse ^ , on a cru que son scepticisme n'était que de la dialectique. A la vérité , son disciple Qitomaque protesta formellement contré cette supposition *3; mais rien ne saurait défendre Carnéade des reproches que méritent ses discours sophistiques.

Carnéade eut le titre de fondateur d'une troisième académie : mais il ne le méritait point ^ n'ayant rien changé aux principes de la seconde.

Ses successeurs 9 Clitomaque, proprement dit Asdrubal , de Carthage , et Charmidas , dont la patrie est inconnue , se bornèrent à développer ses principes,

t Entre antres dans cette célèbre amliassade ^ Rome , où il parla devant une jeunesse nombreuse pour et contre la justice. On sait que ûiton le censeur insista près du sâiat sur le renvoi des s(^phistes d*Athènes.

a Qc. Acû^, 11^ 43*

à les appuyer de nouveaux raisonnemens : ce fut toujours un scepticisme modéré.

PhOon^ également disciple de Caméade, essaya de ramener son école à l'ancienne doctrine de Platon, et on peut, à juste titre, le regarder comme le chef d'une académie nouvelle, la ^atrième. Il ne prétendait pas encore que l'homme connaissait la nature des choses; mais il croyait qu'il -pommait les connaître, et il ne combattait que les moyens de juger de la vérité enseignés par les stoïciens. 11 est à remarquer qu'avec lui les platoniciens quittèrent la Grèce pour la première fois. Philon, obligé par les guerres de Mithridate de quitter la ville d'Athènes qu'assiégeaient les généraux du roi de Pont, se réfugia à Rome , et trouva dans la personne de Lucullus un généreux protecteur et un disciple zélé.

Le successeur de Philon, Antiochus, ne fit que continuer la marche rétrograde de son maitre, et sous ce rapport il ne mérite nullement d'être regardé comme le chef d'une cinquième académie. Il est vrai qu'il renonça entièrement au scepticisme, dont son prédécesseur n'avait fait que s'éloigner; il est vrai aussi qu'il se donna l'air de réfuter Philon, et qu'il soutint , avec la chaleur d'un novateur , que les intérêts moraux de l'homme ne peuvent se contenter ni du scepticisme ni ^gaeme du probabilisme , mais, après avoir cherché à rétablir le dogmatisme de Platon, il altéra aussitôt la doctrine de ce philosophe. Outre les principes de l'académie, il consulta ceux du portique et du lycée, et son système fut un

méluige de ceux de Platon^ d'Aristote et dé Zénoû* Cet édecticisme y qu'il est si important de remarquer ^ , ne permet pas de regarder Antiochus comme partisan pur de Platon; et il est donc vrai que dans toute la Grèce le seul Cratës professa le platonisme dans cette période.

Le péripatétisme fit beaucoup plus de progrès en Grèce qu'à Pécole d'Alexandrie. La partie élémentaire ou fondamentale de ce système , celle des catégories, demandait des réformateurs habiles'; cependant les partisans d'Aristote ne s'en occupèrent que rarement : ils préféraient les discussions morales et physiques.

Théophraste, qui remplit la place d'Aristote avec un succès constant , ne dévia pas essentiellement de ses principes : sa morale fut un peu moins sévère que celle de son maître; mais, en général, l'histoire naturelle et l'anthropologie l'occupèrent beaucoup plus que la métaphysique.

Eudème de Rhodes, autre disciple d'Aristote, resta également fidèle à son maître, si l'ouvrage qui nous reste sous le titre de Morale (T Eudème est en efiet de cet auteur. ^

I Gc. Acad* qurnsi, 11^ aa. Aa même livre , section 43 , on lit ces mots : Erat autem^ si perpauca mut ans sel ^ germants simus stoicis; et k la section 4 S '• Arisioteles ^ oui Xenocrates y quos Antiochus sequi volehai. Cf. Nat, Deou /, 7. Antiocho enim stoici cum feripaieticis re concinere videniur^ verhis discrepare* Cf. Sent, tmpir, Cyp* Pjrrh, a Se, a 3 5. Augustin, ctmtra Acad, III ^ 18.

a On Tattribuait k Aristote ; mais son titre , « di»* *£(/^^« , fait croire qo^il est d*£ttdème.

Bicéarque de Messine se fit remarquer pat ses opinions sur Vame, dont il niait l'existence , admets tant y en général , l'éternité du genre humain.

En même temps le musicien Aristoxène, un des disciples deDicéarque^ appliqua ses théories d'harmonie à la psychologie ; il soutenait que l'ame n'était autre chose que V exaltation des forces du corps. }

Nous avons déjà fait connaître les opinions remarquables de Straton le physicien, qui appartient à Técole d'Alexandrie, en même temps qu'il est regardé coDune le successeur de Théophraste. ^

Ceux qui montèrent dans la chaire d'Aristote après Straton, s'attachèrent principalement à la morale, et à la recherche du bien suprême. Lycon de la Troade , Hiéronyme de RhocLes , Ariston de Céos, Gritolaûs de Phasélîs , et Diodore de Tyr , le cherdièrent tour à tour dans les plaisirs de l'ame, dans l'absence de la douleur , dans la réunion des perfections du corps et de l'ame; enfin, dans la possession de tous ces avantages joints à ceux de la fortune.

Après Diodore, qui fut le septième successeur d'Aristote (vers le milieu du second siècle avant notre ère), le péripatétisme semble avoir été né* gligé pendant quelque temps ; nous ne savons pas même les noms de ceux qui présidèrent à cet enseignement jusqu'à Aristonicus de Rhodes, contemporain de Gcéron et de Pompée , onzième chef

I Inieniio qugdam corporis* {dcTusc, qumst^ /, lo, iS, aa.) a Voyez Première partie , p. 1 1 3»

dii lycée. Aristonicus lui - même ne se distingua que par les soins qu'il donna , à- Rome ^ aux écrits d'Aristote, qu'il mit dans un meilleur ordre , et qu'il accompagna de commentaires, travaux qui valurent ' de nouveaux partisans au systèiùe d'Aristote.

En général, cette doctrine est celle qui éprouva le moins de cbangemens , et on ne remarque ni éclectictsme ni syncrétisme parmi ses partisans , à moins qu'on ne veuille en accuser Cratîppe de Mitylène , qui adopta la divination des stoïciens.

JJépicuréisme eut toujou!*s de nombreux partisans, sans faire jamais de progrès remarquables. L'invariabilité devaif^être le caractère d'un système dans lequel on n'osait innover sans se rendre coupable* Les épicuréens regardaient comme un sacrilège de dévier des principes du maître '. Il en est arrivé que les successeurs d'Epicure, les HermàchUs^ les Polystrate, les Dionysius et les BâsiUde, sont aujourd'huides noms obscurs. Le premier écrivit contre Platon et Aristote; le troisième, auteur de plusieurs ouvrages^ qui s'étaient perdus , a été tiré de l'oubli , de nos jours : on a trouvé des fragmens de ses écrits atix fouilles d'Herculanum. ^

Suidas nous apprend que la chaire d'Epicure fut ' occupée par dix chefs différens, depuis la fondation de la secte jusqu'aux temps d'Au^te. Malgré les per-

a Cest de PoaTrage ni/i «tAo>ov x«fttt ffonçucç^ voy. Mor^enfttem , Voyage dltalie ^ I, i49 («Q alkm.)

iS4.

sécutlons que les épicaréens éprouyèrent dans quel* ques villes , et malgré le mépris que d'autres philosophes affectaient pour eux, ils conservèrent de-l'in* fluence ; ils attirèrent même à eux un grand nombre de • disciples des autres écoles, et ne désertèrent que rarement la leur : phénomène qu'Arcésilas expliqua aux siens par une plaisanterie .impertinente >. Il parait néan-ekmoins que quelques-uns d'enti^ eux méritèrent de l'estime; ils se distinguaient eux-mêmes en épicu-*réens purs et épicuréens sophistes.^

Le stoïcisme j qui n'avait encore reçu que sa forme primitive quand l'école d'Alexandrie fut fondée, est le seul système qui s'enrichit dans la période que nous parcourons. Mais il est difficile de déternûner les . progrès successifs de ce système, parce que les écrits de Zenon et ceux de ses disciples sont tous perdus; que nous ne connaissons qu'imparfaitement leurs opinions , et que pous ne pouvons guère distinguer celles qui appartiennent à chacun d'eux : il existe . même pour nous une certaine ipcohérence dans les principes du stoïcisme.

Dans l'histoire des progrès de ce système OA peut > passer sous silence Persée , Ariston , Hérille et plusieurs autres stoïciens obscurs.^

Qéanthë développa, le premier, la doctrine du> portique dans ses nombreux écrits, tous perdus, à

i'H disait : £« /uiy ytLf «ty/f«y yetxxoi ymrrcu» vl 4i ytthMn *rjJ^<c cv ymrreti, Dioç* Laert , IV, 43.

3 Oiogr Laert. , X , 26«

moins que VHymne à Jupiter ne soit réellement son ouvrage. Il partagea le domaine des sciences phQosophiques en six branches, et évita la confusion qui régnait dans les distinctions anciennes : d'après lui, la logique ou la dialectique, la rhétorique, la morale, la politique, la physique et la théologie formaient tout Fensemble des sciences spéculatives. ^

U s'occupa particulièrement de la théologie et de la physique. Dans la première, il étnit des idées neuves sur la nature de l'Être suprême, et des preuves convaincantes de son existence ^ \ dans la seconde , il mit le soleil à la place de l'éther , que les autres stoïciens prenaient pour l'agent principal dala nature*

La psychologie de Qéantbe, l'une des parties de sa physique , se fondait sur le matérialisme ; sa mo-^ raie avait pour principe de vwre conformément h la nature.

Chrysippe , son disciple , qui était doué d'une grande sagacité, s'empressa de corriger sa psychologie» n n'hésita point à déclarer absurde la preuve du matérialisme tirée de la ressemblance qu'on remarque entre les qualités morales et corporelles du père et de l'enfant^. H s'expliqua avec la même franchise sur l'hypothèse de Qéanthe, que les objets qui frappent nos sens laissent des traces réelles dans l'ame, en y produisant des profondeurs et des élévations

1 Cicero, dejinib,^ IV^ 3.

a Sext. Emp, adç. Matth. IX ^ 88, 91. Cic. NaU ieor,lîy 5.

3 Nemesius , de naU hom* l p» 70 , éd. Matth*

semblables aux choses extérieures. En général , Chijsippe rendit au stoïcisme d'importans services , en le purgeant de quelques opinions insoutenables. 11 s'était familiarisé , k l'école d'Arcésilas , avec les objections dirigées contre le portique , et il ne négligea rien pour rectifier les erreurs du système , pour en remplir les lacunes , pour mieux en déterminer les principes. La logique , la morale et la physique lui durent des réformes importantes; mais il s'appliqua particulière^ ment à la syllogistique , que chérissaient déjà ses prédécesseurs. Les perfectionnemehs qu'il donna à cet art, firent dire à ses contemporains que, si les dieux aidaient besoin éFune sj-llogistifue y Us adopte^ raient celle de Chrysippe, *

Les successeurs de ce philosophe n'emJirassèrent pas l'universalité du système. Zenon de Tarse ne se fit remarquer que par le doute qu'il jeta sur le dogme de la conflagration du monde; Diogène de Séleucie se borna à la discussion des différas biens. Antipater présenta des opinions nouvelles sur l'Etre suprême ; Panétius développa mieux la morale pratique; Posidonius, qui fonda une école nouvelle à Rhodes ,^ s'attacha à mieux distinguer Dieu , la nature et le destin : mais, en général,- ces philosophes eurent peu de vues originales.

Les autres doctrines anciennes n'eurent guère de partisans dans ces siècles : les cyrihaïciens , les théodoréens , les kégésiasi^ues , ne furent jamais

1 Diog. Laertt, yHf 180.

nombreux; le pyihagoréisme s'était éteint au commencement de cette période, et il ne fut renouvelé que dans la suivante ; le cynisme ne fit plus de progrës après Gratès de Thèbes; et Onésicrite d'Égine, qui ac^ compagna Alexandre le grand en Asie y peut à peine passer pour partisan de ce système.

En résumant les travaux philosophiques des trois siècles qui nous occupent, on doit dire qu'en général ils n'ajoutèrent que des développemens plus ou moins importans aux doctrines anciennes. J'y trouve cependant plusieurs, points à signaler : on y remarque une tendance assez sensible vers Véclectidsme , particulièrement parmi les stoïciens et les platoniciens; des traces d^un scepticisme perpétué à V école dAlexandriCyel ijfuel^ues vestiges de syncrétisme , soit en Egypte f soit en Grèce, Quelques-uns de ces faits pouvant paraître extraordinaires, et devant servir à fixer les opinions sur l'origine de Fédecticisme^ du syncrétisme et du nouveau platonisme, il Conviendra de nous y arrêter un instant.

Il importe d'abord de remarquer que ce n'est point l'école d'Alexandrie qui donne l'exemple de l'éclecticisme ; que c'est elle, au contraire, qui le reçoit d'Antiochus, Académicien. ^

Un exemple plus ancien avait été donné en Grèce par le système de Zenon, qui n'était autre chose qu'un édecticisme. Zenon s'était d'abord instruit dans les écrits de l'école socratique ; il s'était

X Voyes ci'^deirasi p. i3o.

familiarisé ensuite avec le cynisme dans son commerce avec Gratès de Thèbes ; il fréquenta plas tard ' les dialecticiens Diodore et Stilpon^ et les académiciens Xénocrate et Polémon. Sa doctrine ne fut qu'un cynisme adouci parles principes de l'aCadémîè^ et présenté avec la dialectique de Técole de Mégare. Ce furent les stoïciens^ surtout Panétius et Posidonius , qui facilitèrent à Antiochus l'espèce de rappro^ chement qu'il opéra entre le portique et l'académie, n en arriva que Qcéron put affirmer ijue les stoïciens y après aifoir tout emprunté des péripatéticiens et des académiciens y enseignaient les mêmes choses * {jiie ces deux écoles , sous des noms différens >. Il ne faudrait plus , après cette donnée , qu'accéder à une ' opinion répétée souvent par le même écrivain , pour faire remonter l'édecticisme' à l'origine de l'académie et du lycée. En effet , Qcéron assure yu'i/ rCy as^ait aucune différence essei^tielle entre les premiers platoniciens et les péripatéticiens s. Son opinion est toutefois exagérée, elle est même fausse;, et les seuls faits positifs d'où l'on pourrait déduire l'existence d'un vj^table éclecticisme dans cette période , sont les systèmes de Zenon et d^ Antiochus , dont l'un n^enseigna jamais qu'en Grèce j et dont l'autre enseigna à Rome et à Athènes aussi bien qu'à Alexandrie.

Loin d'avoir donné l'exemple de l'édecticisme ^

I flfsfant stoïciy qui ^ cum a peripateticis et academUis Pfnnia iranstulisseiU » nomnibus aliis easdem res secuti suai, % Acad çu0St. If if dsfinib. bon. et mai* y /j^i a.

mous avons vu que Técole d'Alexandrie semble avoir seule conservé un scepticisme raisonné. ^

Examinons maintenant si c'est «dans son sein (jue nous découvrons, avant l'ère chrétienne, des vestiges de syncrétisme ^ ?

Nous ferons iremarquer d'abord que ce dernier système , si toutefois il mérite ce nom, est presque toujours le résultat de la décadence des doctrines* La période que nous venons de parcourir pourrait donc nous le montrer tout établi sans que cela dût nous surprendre. Depuis les temps d'Alexandre, les v^les de Séleude, Babylone, Byzance et Cartb^ge envoyèrent des philosophes en Grèce et en Egypte. Ces sages , autrefois barbares , le redevinrent quelque-» fois encore à Athènes et à Alexandrie r à leurs études nouvelles ils associèrent souvent leurs anciennes opi". nions. Le syncrétisme fut dès^lors préparé dans ses germes. Mais peut ^ on en saisir quelque part les élé* mens positifs P L'école d'Alexandrie me semble en présenter quelques - uns.

Aristobule essaya le premier d'introduire dans les systèmes grecs un {Principe incompatible avec ceux sur lesquels ils 'reposaient : c'est le superna- Utralismef Si Aristobule a pensé comme Juif, s'il a écrit en partisan de Moïse , la révélation a dû être

I Voyez ci^essiu , p. i aS et suiv. ^

a Je croîs devoir rappeler ici la diffî^rcnce ^n^ralement admise taire IVdecticisme et le syncrétisme : Pun est un choix raisonné |wrmi des opinions philosophiques ; Tautre , un mélange de principes incompatibles , fojrmé par un aveugle dogmatisme QivyxgAça'^

non - seulement la nonne de tontes ses opinions ^ mais la source première de toute sa philosophie. Or^ entremêler des vérités , empruntées les unes à la révélation, les autres découvertes par la voie ration* nelle, les coordonner ensemble et les subordonner les unes aux autres, c'est établir le syncrétisme. C'est donc, demandera- 1 -on, l'école d'Alexandrie, Pasile du scepticisme , qui a professé , dès le second siècle avant notre ète , cette doctrine , dont nous redierchons l'origine au troisième siècle après J. G»? Getto (juestion , dont la solution serait si importante , ne saurait être résolue d'une manière précise : il est pro« bable qu'Aristobule est l'auteur du syncrétisme ; mais auam monument ne l'atteste.

Quoi qu'il en soit^ il existe un ouvrage, composé très-probablement à Alexandrie, et renfermaiit peutêtre cette doctrine : c'est le livre de la Sagesse.

Le livre de la Sagesse est d'origine grecque, ou plutôt hellénistique i. Il n'en a jamais existé d'original hébraïque; les éditions syriaque et chaldéenne qu'on en possède, sont des versions, et S. 'Jérôme assure expressément que ce livre n'a jamais été connu dans la langue de Salomon ^ : il n'est donc pas de ce prince. Le célèbre évêque d'Avrandlies, qui, parmi les* modernes , penche le plus à le lui attribuer , se borne aussi, à mettre en avant que ce précieux écrit est

I Yoyex Premiëre partie, p. ao3 ctâ35 9 et d-dessns, p. 55. a In prmf, ad, iibr, Sapieniim.

rédigé d'après q[iielque3. légers fragmens de Salû«mon. ^

Dans l'opinion ^es Juifs et dans celle des premiers chrétiens, le livre de la Sagesse n'était ntdlement de Salomon ; on ne le pïaçait point parmi les écrits canoniques. Philon et Josèphe ne le connaissaient pas ; S. Atjhanase^S. Cyrille, S. Grégoire de Nysse, S. Jérôme et Origène , ne l'admirent pas non plus dans le code sacré, quoiqu'ils le regardassent comme un très -bel ouvrage.

Cet écrit , qui renferme des connaissances que n'avait y pas le roi auquel on l'attribuait par suite d'une fausse induction tirée du titre qu'il porte, a qui faut '-il en faire hommage ? Ou , pour parler plus exactement , quek sont les auteurs des deux parties distinctes dont il se compose ? car, il est à peu près évident que la seconde partie de la Sagesse, depuis le chapitre dixième, n'est pas du même écrivain qui avait composé' la première jusqu'au neuvième chapitre inclusivement« Houbi* gant et Dupin reconnaissaient déjà l'iùcohérence de ce traité ^ ; et , en effet , le style et les idées des deux sections difierent d'une manière frappante. Dans la première on reconnaît un Juif formé par les études de la philosophie grecque, écrivant le grec avec élégance, quelquefois avec pompe, et ne mêlant que rarement à son s^le des tournures hébraïques ; plus

mm

I Huctiiis, i'n Demonst, eçang,^ p, a4S* Voyez aussi PopinioB de Foiicher, Acad. des inscript., vol. XXXVIII, p. 334* a Dupin , Dîss crt. prtlimin. sur U Bible.

ratrement encore ces pléonasmes parallèles que les Hébreu:x affectionnaient dans leurs écrits proverbiaux. Dans la seconde partie c'est un écrivain ^ ou plus jeune ^ ou moins instruit, d'un goût moins pur, répétant à satiété rhistoire des Israélites, et terminant d'une main novice et brusc[ue un ouvrage auijuel il fallait laisser sa première. contexture*

Cette différence entre la première et la seconde

partie du livre de la Sagesse a fait supposer à ceux qui veulent les revendiquer au même auteur , que la dernière est l'ouvrage du jeune honune élevé exclusivement dans les opinions de ses concitoyens , mais parlant la langue que tous les Juifs parlaient à Alexandrie ; tandis que la première partie y aurait été ajoutée après des études plus fortes , après que l'auteur se fût pénétré des idées de l'orient et de la Grèce, et conune pour servir d'embellissement à son travail primitif.

Cette hypothèse n'a du reste aucune importance pour nous ; nous ne désirons connaître que l'auteur de la première section , la seule qui nous occupe.

Un écrivain très-érudit a cru pouvoir l'attribuer à Sérubabel > , à cause des idées persanes qui sont répandues dans cet écrit ; mais le langage et les idées platoniques , qu'on y rencontre également, s'opposent à cette hypothèse.

Groûus et Dom Calmet ont cherché l'auteur du livre dans un âge postérieur : l'un , entre les temps d'Esdras et ceux du pontife Simon ; l'autre , au temps des Machabées :

I Faber, dans s^ «ix pto|nmme« super lUro SapUaiia,

. ils ont approché davantage de la vérité* D'autres ont cm expliquer au mieux le mélange de judaïsme et de philosophie greccpie,- qu'on remarque dans le livre de la Sagesse y en admerttant qu'il fut composé , sur l'ordre d'un Lagide , pour l'usage d'un prince d'Egypte et par un Juif instruit ^ On a supposé que Ptolémée Philadelphe, qui fit venir de la Judée soixante -dix . savans ; qui y au rapport d'Aristée , leur adressa des questions de politique , et qui regardait les Juifs comme la nation la plus savante dans ces matières^ a pu charger l'un des soixante - dix de la rédaction de cet ouvrage ! On a même trouvé dans le titre du livre un fondement à cette supposition : Salomon étant célèbre par sa prudence , on a pensé que l'auteur avait bien fait de le choisir pour modèle des princes.

n n'y a qu'une chose à objecter à cette hypothèse, c'est que le rapport d'Aristée , sur lequel elle s'appuie y est absolument faux. ^

D'autres ont fait honneur de «ce livre à Philon l'ancien et à Philon le jeune. Mais le premier de ces écrivains était grec, et quoiqu'il eût écrit sur le temple de Jérusalem^ il était, au témoignage de Josèphe, peu familier avec le judaïsme. Or, l'auteur de la Sagesse en prouve partout une connaissance exacte*

Philon le jeune pourrait plutôt passer pour l'auteur de ce traité ; son style et ses idées ont de la ressem-

I Cornélius a Lipide, in prof/l ad Ubrum Sapiemt. a Yoyex Première partie ^ p. 75 et suiy.

Mance avec le langage et les opinions qui distinguent celui-ci : mais il y a encore des différences telles qu'il faut absolument renoncer à cette hypothèse. ^

n résulte de tout cela que, si le langage et le caractère de cet écrit prouvent incontestablement qu'il est d'Alexandrie , il n'est cependant plus possible d'en retrouver l'auteur. Ceux qui croiraiept pouvoir l'attribuer à Aristobule , d'autant plus qu'il ne nous reste rien de ce philosophe , auraient à considérer qu'il fut péripatéticien et non platonicien.

Il ne s'agit donc plus à présent que d'établir le seul fait qui puisse encore être édairci, c'est le syncrétisme du livré. -

Les opinions judaïques y dominent évidemment; on y trouve aussi celles des Essénîens et des Thértirpeutes : on y rencontre , sur le mariage y des idées qui ne sont plus celles des temps anciens où le nombre des enfans faisait l'éloge du père et Tomement de la mère; ni Abraham y ni Job , ni aucun véritable Israélite ne pensa jamais comme l'auteur de la Sagesse 2. Cette syK§XTsic»y qu'il reconunande , est celle de la secte religieuse dont Philon nous fait connaître la mystérieuse rigueur. 5 Je crois encore reconnaître cette secte dans Vidée que V absence du vice corrupteur nous place auprès de Dieù^. Cette idée n'est pas de la doctrine judaïque/

I Cf. Ëichhorn , Introd. aux liv. apocryphes de l'ancien Testament, p. 176 (en allemand), a Chap. III, i3 , i4«

3 Philo, çuod ornais probus y etc. , ^.889. Cf. Joseph. B. J. / n, 8, a.

4 Chap. VI, 19. s

On exigeait depuis long -temps que le mortel parût devant la divinité les mains pures ^ pOur lui présenter ses oJBfrandes; mais on ne ^'exprimait pas d'une manière aussi mjsticpe que Fauteur que nous examinons : on ne pensait pas à cette élévation au * dessus du monde terrestre, à cette communion avec Dieu, quit fut enseignée par les Esséniens.

Les Juifs étant depuis long-temps en rapport avec les peuples de l'Orient, vivant en Perse, en Babylonie, en Médie, sur les frontières de l'Inde et peut-être ^n Chine , il ne serait pas étonnant qu'ils eussent adopté quelques opinions orientales ^ Si le fait est exact, nous devons en trouver des vestiges dans. le livre de la Sagesse.

On remarque d'abord qu'il n'y est question ni d'astrologie, ni de magie, quoique ces deux sciences fussent dominantes en Qialdée et en Médie. On pourrait regarder comme une idée indienne, celle que Ves^ prit de Die^ remplit le monde et comprend F univers. ' Les philosophes des bords du Gange avaient absolument la même opinion : d'après eux les mondes , qui ne ^ont que des phénomènes, des jeux de la divinité^ se dissolvent , dès que l'esprit qui les a créés ne les soutient plus. Mais le germe de la même idée se trouve au premier chapitre de la Genèse, où il est dit que l'esprit de Dieu plane sur la surface dçs eaux., Cette idée est en même temps platonique, et je reconnaîtrais

I Voycs Première partie, p. asS, tufU^ ^

plutôt Cette dernière source comme la véritable i. On pourrait encore trouver l'ahrimanisme dans ce passage qui attribue à Satan l'origine de la mort , et' qui dit que ceux qui se déclarent du parti du démon éprouvent ses cruels effets^. H y a, en effet ^ une analogie parfaite ; mais l'idée du démon est antérieure à la captivité des Israélites. 3

Les opinions orientales, s'il s'en trouve dans ce livre, sont donc peu nombreuses : il nous reste à examiner ce qu'il contient d'idées grecques.

Le matérialisme est peint par l'auteur d'une manière très -frappante : notre pensée est une étincelle produite par le boitement de notre cœur l Tel est, dit-il, le langage des ennemis de la sagesse 4. Mais cette idée était -eUe neuve pour les Israélites? Ne leur reproche- 1- on pas d'avoir méconnu l'immortalité de l'ame, et n'est-ce pas confondre l'esprit avec la matière que de le croire périssable comme elle ? Lors même que cette objection serait aussi fondée en vérité qu'elle l'est peu , je croirais encore nouveau pour les Juifs le matérialisme exposé par l'auteur de la Sagesse. On ne s'exprimait pas ainsi chez les anciens Israélites, et ce langage décèle, dans celui qui le tient, une con^ naissance exacte des systèmes qu'on enseignait de son

mÊtmmmmmummmmmmÊimmÊimmÊmmmÊÊmÊÊmmÊimmm^mmmmÊmmmmmimiÊmmmimmmammmmmmmmm-Êmmmm ■ i i ■ ii ■ —— — —

1 Plato , in Timtto , p. 8191 ed» Bip, , /. JT. T«y ^% Itê x^tfxm 4vx^ /bttcodiv t{«4*^ iirayit'yti iStê vt^sxtixu-^M Atno c'xoy Av<r«. 3 Ghap. II, a5.

3 On sait néanmoins quels développemens h démonolosù judaïque a reçus par suite de la grande captivité.

4 Ghap. II f 3.

temps au musée : on le dirait contemporain d'Hégésias et d'Aristippe y d'après les opinions qu'il décrit tour à tour ^ II' peint absolument les mœurs grecques en s'é^ criant : enwrons'-nous de vins extfuis^ et ne laissons pas échapper la fleur du printemps; couronnons-nous de boutons de roses at^ant (ju^ils se fanent. Il existe des opinions analogues dans les. Proverbes de Salomon ; mais elles y sont présentées sous des couleurs toutes différentes.

Les comparaisons que nous venons de faire prou* vent seulement que l'auteur de la Sagesse connaissait les systèmes de la Grèce ; elles ne prouvent pas de syncrétisme, puisqu'il les combat. Il nous reste à mon* trer que lé même auteur admit des opinions grecques.

n paraît être partisan du système de Platon , autant que peut l'être un sectateur de Moïse. H suit l'exemple de Platon jusque dans le choix du titre de son livre. Comme le philosophe d'Athènes avait emprunté le nom de Timée, de même il emprunte celui de Salomon ; car il ne faut pas croire qu'il veuille faire passer son écrit pour un ouvrage du roi de Jérusalem.

L'éloge de la sagesse, au chapitre septième, peut se comparer au portrait du philosophe que Platon a tracé dans son Phédon et dans sa République. On a cru aussi que la description de la sagissse divine, qui se trouve à la suite du même passage , tenait au système d'émanation enseigné par Platon ; mais c'est une image familière aux Juifs de compara la divinité à la lumière

I Chap. n , T. I , et mémt chapî^, t. S^ ^| 7 , 8.

Ift pluà édataBte , la plus pure ; et si cette figure était empruntée, elle serait plutôt d'origine orientale. Les docteurs juifs qui enseignèrent phis tard les mystères de la cabale y se rapprochèrent de Zoroastre bien plus que du fondateur de l'académie , et c^est embarrasser inutilement la question , que de supposer à l'auteur de la Sagesse la connaissance d'une doctrine qui ne fut étabUe qu'au second siècle de l'ère vulgaire.

On reconnaît Platon, avec plus de fondement, dans l'opinion tfue r esprit de Dieu remplit Vunipers et qu'il contient tout^ : c'est Vame du monde de Platon'. En reproduisant la même idée, quelques siècles plus tard, Origène a donc pu l'emprunter au fondateur de l'acadé** mie , ou au Juif d'Alexandrie^. Mais ce qu'il convient le plus de remarquer ici*, c'est la contradiction que ces emprunts jettent dans les idées de l'auteur de la Sagesse. Après avoir envisagé l'esprit de Dieu comme l'am'e du monde des platoniciens , après avoir dit qu'il pénètre tout l'univers, il affirme plus tard, d'une manière conforme aux idées judaïques , que l'esprit de Dieu ne pénètre que les êtres spirituels 4, C'est cette contradiction qui établit \t véritable syncrétisme.

Notre auteur est encore platonicien en psychologie. Il admet la préexistence des âmes : Étant dune nature bonne ^ dit -il, ayant une ame bette ^ f entrai aussi

I Sapieni, , cap, /, 7.

a • Yoyex son Timie.

3 De PdMcipiis y II ^ i.

4 S0pi€nt^<t €ap* Fil y a3 ^/ sef»

dans un corps pur ^ On peut conclure de ce passage que y de conformité avec les platoniciens , il admettait des âmes bonnes et méchantes. On en pourrait conclure encore, qu'il regardait le corps comme la prison de Tame ; mais on n'a pas même la peine d'établir cette conséquence : l'auteur dit expressément qu^un corps périssable accable son ame et paralyse ses Jacultés^^ et cette image rappelle aussitôt les ailes^ de Pâme ^e Platon*

La morale de Platon est encore celle de l'auteur de la Sagesse. On sait que les premiers platoniciens distinguaient quatre vertus pi^incipales, la prudence yla justice i la tempérance et le courage. Ces vertus se retrouvent mentionnées de même dans le livre delà Sagesse , et elles n'y sont pas citées au hasard. ^

A ces preuves, tirées de l'identité des opinions , se joignent ceUes que fournit rimitatkm du langage ; elles ne sont pas moins çonvamcantes.4

Il est vrai pourtant cpie Técrivain judaïque di&i ière fréquemment de Platon ; il est, comme Philon, dévoué à ses dogmes nationaux , dont îl ne s'écarte point dans les matières sur lesquelles il en avait été

I Sapieni.y cap» VIII ^ 19» ao^ ai Cap, IX ^ 1 5.

3 Sap.^ r. VIII ^ 7. Cf. Brucker, de ^estigiis pAilos, Alexaadfium in iibro Sapieni, {ta Misceilan.) Il hsaX blâmer le ya^e des moU y philosophie i* Alexandrie ; car , k IVpoqne \ laquelle fut composé le livre de la Sagesse^ aucune espèce de doctrine ne portait le liom de philosophie d^Alcxandrie , et nous verrons plus tard que cette dénomination ne convient sons aocnn rapport.

4 Eidihom , Introd. aux livres apocryphes , p. 1 1 7 (en allemand)»

établi. Si Platon cherche Torigme au mal dans la matière y son partisan d'Alexandrie la trouve dans l'envie du démon ^ Il serait superflu d'indiquer toutes les autres différences j mais il est de fait que rien n'établit mieux le syncrétisme que cette déviation même. Si l'auteur d'Alexandrie était partisan de Platon dans toutes les questions majeures , il ne nous apprendrait absolument rien.

Il est donc vrai que c'est en Egypte qu'est né le syncrétisme ; mais il f st vrai aussi que ce n'est pas le musée d'Alexandrie , que c'est l'école judaïque de cette ville 9 qui en donna le premier exemple. Il est probable à mes yeux que long-temps cette école le professa seule y et que les membres du musée ne l'ont adc^té que beaucoup plus tard. Peut -être que les dentiers écrits de l'école judaïque, et ceux de l'école chrétienne qui lui succéda , pourront contribuer à répandre de nouvelles lumières sur les progrès du syncrétisme. Cette question nous occupera quand nous aurons suivi les progrès des sciences spéculatives dans la dernière période du musée.

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I Cbap* II y a4.

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