CHAPITRE PR£MIE^R
De la protectioir accordée aux lettres.
après Alexandre^
Le siède d'Alexandre, si cette" e:]q)ressioii n'est pas exagérée 9 doit, eomme ceux d'Auguste , de Léon X et de Lai?is XIV , la pluS' grande partie de sa gloire aux écrivains (jui l'illustrèrent L'époque d'Alexandre est celle d'Aristote j de- Ménandre y d'ApeUe-y de Lysippe, de Pyrgotèk et de Dinocrate ; leur célébrité rejaillit sur le prince qui prot^ea leut&^ travaux, et donne à sa vie un édat que ne produiraient pas^ les plus hauts &its d'annes« Si le siècle qui lui suecéda est frappé d^yanae^ certainjB obscurité , ce n'est pas qu'il ait manqué de guerres ou de* triomphes ; mais les- hommes, qui n'étaient plus , éclipsaient ceux qui lefr suivirent^
Quand on considère- la fécondité de la Grèce etk grands bommes, on ne comprend rien à cette stérilité
soudaine qui la frappe après Alexandre. On trouve encore des esprits dingues ; mais ce ne sont plus de ces hommes supérieurs, modèles des nations.
Faut*il admettre que les Grecs perdirent leur gàiie avec leur liberté ; que les guerres troublèrent leurs études , et que la corruption qui en résulta , les rendit incapables de grandes dioses ? '
La corruption des peuples est, sans doute, l'une des causes les plus puissantes de la décadence.de$ lumières : elle bannit Tenthousiasme , et substitue Tégoïsme et la mollesse aux concepjtions fortes, aux résolutions généreuses. Mais l'esprit brille souvent malgré la tîorruption du cœur , et il n'est que trop vrai qu^ la plus belle poésie et la plus haute éloquence s'aUient avec les mœurs les plus relâchées.
Les troubles de la guerre ne furent pas non plu3 la 'Seule cause de la stérilité des Grecs après Alexan-f dve. Si les Perdiccas , les Antipater , les Eum^e', lès Antigone , les Ptolémée , les Cassandre , les Démétrius et les SéleuoQskoulevei'sèreiit trop iQug-teaqpsrEurt^e et TAsie , il succéda néanmoins ^es teii^ps pai^'Ues. à leurs sanglantes querelles. La^ Plolémée , ayaot poêles amàes, ne songèrent qu'à S'enrichir avec leurs saje^^ qu a embellir leurs villes , qu'à protéger ks trafamc de l'esprit ; les Séleuddes procurèrent des «Duéés de prospérité aux habitans de leur vaste empire ; les Attaies aocumulèrent les trésors et appelèrent lea sciences . dans leur fortuné séjour. Les rois de Macédoine et ceux de «Syracuse rivalisèrent avec ces princes dans leur sol* licitude pour les lettres ; la Grèce elle-même trouva du
loisir pour ses anciens travaux. Cependant le teinps des grands hommes était passé sans retour. Il faut en conchirê que les événemens et tout l'efofpire des diconstances peuvent influer mv le génie de l'homme^ mais qu'il est, dans les ânnàlès dés lettres , dès phé^ Bomèffes dont nous Bravons pas encore appris les causes. Rien de plus inégal , de plus càpndeùx eà apparence, que la marcàe suivie par la nature ôAiffi la production ^s grtods bonmie» , sw que nous considérit^ns tes peuples ou les temps»
Corinthe jotdt de presque tous lés avantages d'À« thènes ; die eh p^itôède ^u6 que Sparte $ et •■ elle n'ofire pas autant de ^grands hommes que TbèbeÀ même. Est*- ce le bbmmerde , «ont*- ce les troublés démocra-tiques, qui einp^chèrèm ConnA^ de cultiver les l€t<" très ? Mais Aîliènes aussi fut eommerfante, elle aussi fet tounuemée par l'anarchie» Est-c^ l'esprit guerrier qui détourna le Spartiate du culte des muses ; l'ausle^ rite de ses mœurs , de celui des arts ? Mais Athènes aussi était guerrière, et Sparte n'évita pas toujours le luxe. Est-ce le climat de la Béotie qui pesait sur l'esprit du Thébaîn jusqu'à le rendre impropre aux travaux du génie ? Mais ce climat touchait à celui de l'AttiqUe ; et Pmdare, F^élopidas et Epaminondas étAMntlliébaîns..
n ^st donc des mystères dans lès fàveû)^s qtie la nature verse sur les peuples et les tedps ; et qtd prétend tout résoudre dans les aniialei^ diï geurd humain » se trouve arl^té à chaque pas. Les institutions modifieAf les peuples ; mais ces modifications produiroQt-<eUes jamais ce qu'a refusé la nature ?
Ces considérations sur un sujet qui doit fixer lattesi^ tion de l'historien et du philosophe^ m'ont semblé néoefr* siiîres pour juger équitablement la période que nous al-r Ions parcourir. Nous verrons que les hommes n'ont rien négligé pour la rendre égale à celle qui avait précédé*
Nouç connaissons les efforts des Lagides ; leurs émules les plus zélés furent les rois de Peigame« La protectioa qua> oe» dernier» accordèrent aux lettres est devenue si cél^re qu'on a regardé souvent les rois d'Eg^jrpte comme leurs imitateurs. En examinant l'origâie de le hîbliotbièquç et du musée d'Alexandrie y nous avons ^mbattu' cette erreur ; mais noua n'en aimons pas moins i, p^roclamer le mérite^ des Attales.
. Attale 1/' signala son règne par son amour pour les lettres*. Ne pouvant décider le philos<^he Lacyde y dbdple d'ArcésilaS) à venir le jpindire dans l'Asie mt' neure , il acquit pour lui le Zo^^i^im, jardin de l'an-^ cienne académie y où Lacyde enseigna la philosophie platooiciefane pendant vingt- six ans.*
Eumène II, fonda une bibliothèque dans sa capitale.
^ous avons vu qu'il n^est pas certain qu'un musée ait été créé à Pergame, Au reste, il ne iaut* peut-être que s'entendre sur . le sens du mot musé^^ pour lever tons les doutes. Si l'on voulait £lire prx>ire que les Attales aient assigné de^ palais à leurs sâvans, qu'ils les aient traités avec autant da mupificence que les Lagides traitaient les leurs , on
a^^aàeerait une opinion içspufenable ; mais si l'on veut
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\ piogf laert.^ lY, 6o. Cf. BayU, Lacyde,
sîmplififir Les faits y on deyra certainemmit admettre que les Attales ont réuni des savans autour d'eux et qu'ils ont favorisé leurs travaux. Ils ont fait mieux : ils ont composé eux-mêmes des ouvrages et ranimé le zèle des auteurs par une noble concurrence. Strabon , Ar-* lémidore et Pline citent les écrits d'Attale I/' Se^ suc* oessenrs cultivaient particulièrement la médecine et Ye^ grîculture; ils laissèrent des ouvrages sur ces arts.
Les Attales enricbirent aussi leur bibliothèque peu* dant toute la dur^ée de leur empire h Nous avons vu qu'elle était de aoo^ooo volumes à l'époque où elle passa dans celle d'Alexandrie > ; nous avons iudiqué aussi l'utile découverte qu'eofanta leur rivalité avec les La-* gides,' ainsi que les fraudes ^uxquçlles elle donna lieu» n faut ajouter qu'il se commit des falsifications qui n'avaient pas la cupidité seule pour motif. Athénodore le stoïcien élimina des éprits de Zenon des passages entiers 9 par }a seule raison qu'ils lui déplaisaient. Mais , ce qui prouve que ces altérations frauduleuses n'échappèrent pas à la vigilance des savans, c'est que celles d'Athénodore fureut découvertes et réparées. ^
Rivalisant jusque dans leurs travaux avec les savans d'Alexandrie 9 ceux dePergame se vouèrent particulièrement à l'étude d'Homère 4 ; aussi les Attales pro-fessèrent*ils pour le plus grand des poètes grecs autant d'admiration que les Lagides. I^e grammairien Daphi-^
1 Uespape d'enTÎroD >6p ans, 3 Voyez Tome I.*' , page 1 98.
3 Diog. Laert, //â, VII ^ cap, i,.34t * ,
4 Cf* Strabon^ iib, XIII t ^- 9^7^
das 9 qui avait outragé Homère y fut puni par Attale I. avec plus de rigueur que ne Tavait été Zoïle par Ptolémëe Philadelphe. ^
Les princes qui succédèrent au grand roi de Ma* cédoine, voulurent tous imiter son zèle pour les lettres. Les Séieucîdes atlilrèTent les artisftes à teur eour^^ et quoiqu'on doive croire que les sciences ont été cultivées avec moins de succès en Syrie ^^ il est de fait qu'on y établit également des l>3>U<^èques. 4 La ville d'Antioche eut quelques phflosophesdans dette période , et celle de Tarse posséda un étabUssement semblable au musée des Lagides.^ ' Les nouveaux rois de Macédoine suivirent quelquefois , en protégeant les lettres , l'exemple de leurs prédécesseurs. Gassandre se lia nvec lliéoplurastls^ le plus grand des disciples d'Aristote, pour, eli recevoir des leçons de politique : il prit, sans doute , dans ce commerce le goût des sciences en généraL
Antigone I.*^' invitait les philosophes à se réunk à sa cour ; il s'intéressait vivement à leurs travaux : ce fut lui qui engagea Aratns à mettre en vers l'Astronomie d'Eudoxe.^
I Yoy^ Suidas y in v. Daphidas*
3 Yoy. Winckelmann » Histoire de Part, II, p. 739» éd. de Vienne.
3 Cf. Vaillant, Seleueidarum HisU ,7». 33.
4 Suidas, in v, EupAorion»
5 Ses savans ëtaient connus sotis le nom de n-A^tèxoL Vojes Strabon, XIV, 991.
6 Le jeu de mots qu^on lui attribué ne )>eut pas se fivduife ; Aratus devait rendre P astronome Euioxe^ iiit^Otfif,
Gepœdaiit la situation de la Macédûine et les des-» tinées de cet empire étaient défavorables à la culture des lettres^ L'éloignetnent de ce^ttè province et Tâpreté de s<ia dimal; en écartaient les savaos y ou paraly^ «aient I««ir génie* Baiots les premiers temps , des troubles excités par les divers prétendàns qui se disputaient le trône ^ agitaient la Macédoine ; et dans la suite les guerres «[u'ils eurent à soutenir jusqu'à 4eur asservi»? semeot par JieB Romains j le3 empêchèrent de travuUer à la pronpérké de& lettrî^s. *
Les princes qui succédèrent h Alexandre dans la Tkraoe ^ lif »maque , et ceux qui régnèirent après lui dims àétte contrée barbare ^ n'occupât point de place dans rhistoire littéraire.
Plusieurs princes de l'Asie nûseure firent des effbrla en faveur de3 lettres. Micomède IJI^ roi de Bithynie, et Archâaiis y roi d^ Ci^adoce^ attirèrent les pbpQsopbes à-^kur cour,
Les régions de la Grèce , avant de passer soua la do^i minatton des Romains y eurent encore des momons de ealme ; mds elles n'entent plua de prospérité. L'amour de la patrie y produisit encore des héros $ mais ^ s 'ils comlutttîrent avec succès, oe ne Ait plus poor la ^oire, ce ne fut que pour retarder de qmlqoes momens la honte de l'asservissement. Les Çallippe, les P^rrrhus^les Aratns, les Fbilopémeti ^ les Agis et les^ Cléomène , furent aussi braves, mais moins heureux que les Péridès, les Aristide, lesThémistode et les Xénophon. Le courage et l'amour de l'indépendance sont de tous^ les siècles; laaais cette brillante réunion de qualités supérieures^
la
cette magie dont l'éloquence, la sagesse et la valeur entourent les héros de la république athénicsane^ ont disparu avec Alexandre, Les Grecs ne formèrent jamais une nation ; leurs divers états furent toujours jaloux y ennemis l'un de l'autre : cependant, menacés d'un danger commun , souvent ils oublièrent leurs querelles particulières et unirent leurs forces pour -défendre leur indépendance. Le conseil des Amphictyons était le foyer d'un patriotisme qui préservait alors les Grecs de l'esclavage. Mais depuis que Philippe eut envahi la présidence de ce tribunal , la Grèce , ouverte aux intrigues étrangères, se divisa, se déchira plus que jamais : elle en appela à l'Egypte , à la Macédoûne , pour juger les querelles de ses enfans; ce fiit ellemême qui se livra aux Romains. ^
La politique du sénat, toujours perfide, uniforme et prudente , se servit des Grecs pour combattre la Bfacédoine , et quand ce royaume fut devenu province romaine, on fit, sous le nom d'Achaïe , une nouvelle province du reste de la Grèce. Avertis par le sort de Persée et enveloppés dans les fils de l'astuce ro' maine , les rois de Pergame , de Bithynie et de Chypre léguèrent leurs royaumes au sénat. L'Egypte* ^ disposait à suivre cet exemple. Les royaumes de Cappadoce, de Pont, de Syrie çt de Palestine, se soumirent également ; et après la bataille d'Actium l'em-. pire d'Auguste fut plus étendu que ne l'avait été celui d'Alexandre.
I Cf. HefiuT, Pfogr, de fœieratarum rerumpubOcarum co^lU iioney etc. Gotting* 17S3.
Au milieu de ces Louleversemens , Athènes seule dat à son antique, célébrité la conservation de son in-* dépendance et de ses privilèges. Dans les guerres de César et de Pompée , il lui fut permis de suivre le parti de celui des dew rivaux qui représentait la république ; peu de temps après , elle vit même son domaine s'augiaenter de quatre tles. Ce fiit Marc- Antoine qui Tcaidit cet hommage à la patrie de Péridès. ^
Ces faveurs y un peu tardives, contribuèrent, à retenir dans l'a^démie y le lycée et le portique, quelques philosophes dont Ifi&JNtraux fournissent de belles pagea à rhistorien des sciences spéculatives.
Les villes de Mégare, Corinthe , Mégalopojiis , Sparte et Thèbes conservèrent aussi quelques écoles, et nous avcms vu que les excès de Ptolémée Évergète II rendirent un grand nombre de savans aux villes de la Grèce et de l'Asie. Smjme possédait déjà une école de médecine fondée par Erasistrate; les disciples exilé» dHéxophile établirent celle de Laodicée.
Panni les iles, celles de Rhodes et de Sicile cultivèrent les lettres avec le plus de succès. La première eut des astronomes , des philosophes et des grammairiens célèbres : la seconde attira les savans par la sollicitude de ses rois , surtout par celle d'Hiéron II; elle posséda de& mathématideni» et des poètes du premier ordre.'
. Les efforts des princes qui protégèrent les lettres dans cette période, ne furent point sans succès;
I Menrsiiu , icfort* Atken. i i o ^ j. 99. Cf. Diopui^iiis , 48 , Sg.
mais, quel queHTût leur zèle , ils ne purent ramener les beaux siècles de la L'ttérature .grecque. « Avant «* Alexandre , tout est grand dans cette' UttératUTe ; « le génie brille par lui-même, ou par cette heureuse ^^ • réunion de circonstances qui réjouissent les peuples « quand ils sont l'objet de la prédilection dti ciel. a Après Alexandre , on prodigue aux' lettres des ia« « veurs inconnues auparavant. Mms le destki avait 9. prononcé son fatal arréf ; rien ne put cfaioiger la <t loi des vicissitudes : on ne sut ni sauver les mo- « numens de la Grèce, ni remplacer l'es viciiniies que « frappait la main du temps. ^ ^