CHAPITRE IL
De la poésie.
Véjt grecf. On fie sait si Pon doit louer k sagesse ^Aes poètes grecs, ou leur reprocher tine timidité stérile, lorsqu'on les voit renoncer, aprièis les temps d'Alexandre, aux genres qui déjà comptaient des chefs -d'œiivre. Les vers dTHomère, de Pindare, d'Eschyle , de Sophocle et d'Euripide, pouvaient bien décourager les poètes; mais ces mêmes vers devaient provoquer l'imitation. -Cependant dans la Grèce entière personne ne veut lutter avec ces grands maîtres, et les Grecs ne lèguent plus à
I Je tire ces réflexions d^une thèse (sur la protection accordëe aux sciences, aux lettres et aux arts, chei^ les Grecs) ; où ^'essayai de prouver que les chefs -d^œuvre de la Utt<^rature grecque n*ont rien dû ^ la protection , et que ceile^ n^a produit que des décotfvertes acientifiquN. •
la postérité ni poésie épique, ni lyrique , ni tragique. Le seul hymne à Jupiter , s'il était de Qéanthe , ferait exception dans cette stérilité générale , et tels fiurent les travaux de ces glorieuses pléitdes des poètes , que la postérité, ignorerait leur existence y si les prosaïstes ne les lui ra{^laient. I
L'bisftùre des malheurs de la Grèce explique d'au* tant motfus ce tristç phénon^ène que cette période produisit le mçîUeur 4^. comiques grecs, et si les jeux de llialie in^[ûrèrent encore les Athéuiens, il n'est paspennig de croire que la perte de leur indépen^^ce leur ait fait dédaigner les lauriers du gfénie. Le^ nouvelles comédies qu'on publia , surpassèrent m^ême en régularité, en décence et en verve , lea injures dramatisées, les plat^ personnalités des prédécesseurs de Ménandre* J'ose ne pas excepter d'un jugement qui paraîtra sévère, cet Aristophane m^me > qui serait le plus grand des comiques s'il n'en étfiit le plus licencieux. Ce qui est à mes yeux la plus forte preuve de la si^ériorité de Ménsindte , c'est que ses comédies furent à peine connues , quf elles firent naître un grand nombre d'imitateurs : je ne parle pas du suffrage qu'elles reçurent de Térence, qui les préféra à toutes les autres»
Athènes, parait avoir été le principal théâtre des efforts que tentèreat les émules de Ménaudre. Parmi les plus célèbres poètes comiques de ces temps on cite Daitioxène , ApoUodoie et quelques autres écrivains de.cçtte ville.
Le Péloponèse, l'Asie mineure et la Grèce barbare rivalisèrent avec les comiques d'Athènes ; nous en voyons
la preuve dans les productions de Timon de PUionte ^ Philémon de Soles , Diphile de Sinope y Posidippe de Cassandrée. Les îles de Sicile et d'Eubée eurent chacune, à cette époque 9 9es poètes comiques , dont les deux plus célèbres portaient le nom d*Apollodore. ^ Malheureusement il ne reste de toutes leurs pro>ductions que les titres et quelques fragmens conservés par Athénée et Suidas. Ne pouvant juger ces drames par eux-mêmes, nous somnes réduits à rechercher l'opinion que s'en étaient formée les an«dens. Si Uott s'en rapporte à eux, on placera Ménandre au premier rang , Diphile au second , et presque tous leurs rivaux au troisième. La supériorité de Ménandre est proclamée généralement : quant à Diphile, Saint Qément d'Alexandrie lui attribue un mérite supérieur ; il le nomme un auteur gracieux , plein de verve comiquei et d'excellentes maximes. '
La satjrrej drame grotesque qui naquit de la représentation des courses de Bacchus , et qu'on jouait après les tragédies pour délasser les spectateurs , fut bientôt abandonnée par les écrivains comiques* Participant à la comédie par une gaieté même bouffonne, et à la tragédie par un ton de dignité qu'on devait mettre dans certains passages , ces petites pièces ofiraient de grandes difficultés et proci^raient peu de gloire. On comprend d'ailleurs que les sujets de la satyre s'épuisaient facilement , et que les auteurs se lassaient de cultiver un genre qu'Eschyle , Sophocle et Euripide
avaient traité. Cependant Sosithée , Fan des poètes de la pléiade tragique , se fit encore remarquer par de nouvelles productions de ce genre. Ses pièces se sont perdues aussf, et le Cjrclope d'Euripide est la seule satyre grecque qui nous soit parvenue.
La poésie didactique ^ qui ne fut pas une nouveauté dans cette période^ comme on l'a dit si faussement , fut cultivée après Alexandre par na grand nombre d'au* teurs. La cause de ce phénomène est digne d'être remarquée par l'historien. Plusieurs branches de connais* sances, telles que l'histoire naturelle^, la médecine, la géographie y l'astronomie , étaient remplies j avant ^exandre , d'une foule de ces erreurs et de ces tradi^ tions qui charmaient l'imagination. Depuis Alexandre, et surtout depuis l'école d'Alexandrie, les études scien*tifiques bannirent les récits populaires ; et alors les poètes se hâtèrent de recueillir dans leurs productions les opinions qui avaient enchanté les temps primitif.
Les ouvrages didactiques ofirirent un singulier mé-» lange de choses imaginaires et de recherches exactes* Ceux qu'Aratus publia sur Tastronomie sous le titre de Phénomènes ; ceux de Nicandre sur la médecine, connus sous les noms de Thériaijues et à^Alexipharmoques ;\èi cosmographie en vers pubUée par Scymnus sous le titre de Périégèse ; toutes ces productions répandirent, à la vérité, quelques connaissances exprimées dans un style souvent poétique ; mais elles n'étaient pas de nature à servir la science^ et c'étaient encore moins des monumens de poésie* La science demande une précision qui tue la poésie ; et les choix
malheureux ont été dans tous les temps des causes de chute pour les plus grands hommes.
Un contemporain d'Aratus, Théocrite^qui avait Ta aussi l'école d'Alexandrie , fut , avec plus de génie y plus prudent qu'Aratus. Il vit que la poésie héroïque était épuisée , que des auteurs du premier rang avaient cultivé le drame, tandis que le genre pastoral ^ essayé par Philétas de Gos y était encore nouveau. Théocrite abandonna la cité des Lagides , revola dans les champs de laSicanie, et y composa ces charmans tableaux qui sont devenus les modèles de l'idylle. Le recueil de poèmes que nous avons sous son nom, peut n'être pas de lui en entier ; on peut lui disputer l'idée du genre qu'il cultive : Théocrite restera toujours assez riche ; un poète aussi supérieur crée même en imitant.
Moschus de Syracuse , suivit Théocrite à la distance d'un siècle ; Bion de Smyme fut le contemporain de Moschus : ils chérissaient l'un et l'autre la manière de Théocrite ; ils l'imitèrent , mais ils se gardèrent de traiter les sujets créés ou embellis par lui.
Le sille (la satire directe d'un ouvrage ou d'un •écrivain célèbre) était connu des Grecs depuis Xénophane de Golophon, qui n'avait pas rougi de parodier Homère et Hésiode. On conçoit qu'un philosophe ait blâmé ces deux poètes ; on conçoit surtout que le fondateur de l'école éléatique ait pu être mécontent des inventions d'Homère et d'Hésiode; mais on remarque aussi sans surprise que les poètes ont à leur tour dirigé l'arme du sille contre les opinions des philosophes. Timon de PhliontQ renouvela le genre sa-
tirique de Xénophane ; vengea lies anciens poètes des reproches du phîlosopBe ; versa le ridicule sur les métaphysiciens de son temps, même sur Platon; attaqua • surtout les membres du musée , et d'ancien ami devint le plus redoutable adversaire des systèmes ^. fléau dej| sciences spéculatives, Timon présente un phénomène d'autant plus curieux, qu'il ne fit des vers contre les philosophes qu'après avoir acquis un fortuné loisir par l'enseignement de la philosophie.
La délicieuse poésie d'Anacréon et de Sappho , ce beau genre erotique qu'ils avaient créé et qu'ils élevèrent à son plus haut degré de perfection , ne trouva plus d'imitateurs dans ces temps de décadence. Une licence Tévoltante place les pièces ioniques , les phïya- (jues , les poèmes sodatiques et toutes les productions des cjnédologues , à une telle distance de la poésie erotique, que l'histoire des lettres devrait en bannir jusqu'à la noiémoire , si elle n'était obligée de montrer à l'homme combien il est sublime lorsqu'il se respecte lui-même , combien il est vil quand il oublie sa dignité morale. Aussi nous bornerons -nous à dire que cette période compta un grand nombre de ces productions coupables , et que le temps a su en faire justice.
Vépigramme , dans son acception primitive , était aussi ancienne chez les Grecs que l'art d'écrire. On désignait d'abord par le terme à^épigrammes les inscriptions qu'on plaçait sur les temples , sur les tombes ^^»— »— »i I I ■ Il I II I —.»———— —^—~——^— —~»
I Voyez Tome I.'*^, pages ici et 103.
de$ héros y sur les édifices et Jes monumens publics. Plus tard on donna le même nom aux petites pièces que la bonne ou la mauvaise Humeur inspirait sur une personne, un ouvrage, un tableau, une statue.
Ces épîgrammes s'étaient multipliées, même avant le temps d'Alexandre, au point qu'on en avait publié des recueils rangés d'après une certaine méthode : telles étoient les épigrammes dç Tftèbes , les épigrammes de différentes villes^
On songea bientôt à faire des choix parmi ces vers, et Diogénien en publia le premier un recueil des plus beaux , sous le titre d^ Anthologie d* épigrammes.
La plus ancienne collection de ce genre dont il se soit conservé quelques fragmens , est celle que publia Méléagre de Gadara, en Syrie. Amateur zélé de ces productions, cet écrivain en fit deux recueils difierens dans les derniers siècles avant notre ère. Il reçut dans ' la première de ses Anthologies les poésies libres de l'amour grec; la seconde était composée de pièces d'un goût plus sévère. Dans une épigramme placée à la tête du premier de ses recueils, Méléagre supposait que Tamour lui-même avait tressé cette guirlande poétique pour amuser Vénus.
La postérité a hérité d'une partie des travaux dé Méléagre ; des écrivains qui le suivirent nous ont laissé des anthologies semblables.
ifeiandrie. Tellcs sout ks richesscs poétiques que les difierens pays grecs produisirent dans l'espace de trois siècles. Quand nous aurons comparé les poèmes que publia dans le même intervalle la seule école d'Alexandrie^
on sera aussi surpris de sa fécoi>dit.é que persuadé df^ la supériorité, de ses productions.
Une chose qui pourrait étonner d'abord , e'est que les poètes épùjues d'Egj'pte négligèrent y comme ceux de la Grèce , de chanter les grands événemens dont ils furent les témoins.
Les historiens d'Alexandre rapportent que, sur la tombe d'Achille, le héros de Macédoine nWvia qu'Homère au vainqueur des Troyens : ses regrets furent uue prophétie exacte. Peut --être le philosophe qui forma son goût, lui avaît-il fait entrevoir que le génîei poétique abandonnerait bientôt les Grecs, et que la gloire d'un jeune homme ne trouverait plus chez eux de panégyriste. En effet, malgré l'enthousiasme 'miiversel qu'inspira Alexandre, les poètes ne cban^ tèrent point ses exploits.
Quoi que ce phénomène ait- d^étonnant , il n'ofiî'e cependant rien qui ne soit dans l'ordre n.écessaire des choses. L'épopée grecque demandait un sujet tii'é des temps primitifs, susceptible du merveilleux qui règne dans riliaâe; et les victoù'es d'Alexandre étaient des événemens npuveaip^ au moment oii l'école d'Alexandrie publia son dernier poëme épique.
Si ces observations sont exactes à l'égard d'Alexandre, elles le sont à plus forte raison par rapport aux trois générations de héi os qui se succédèrent sur le trône de l'Egypte. Malgré leur brillante valeur ; malgré leurs expéditions en Syrie, en Grèce et en Ethiopie; malgré leurs navigations périlleuses et lointaines , les poètes qu'ils logeaient dans leurs palais cherchèrent dauus la
fable les sujets de leurs vers. Ils furent sages sans être ingrats : Callimaque composa quelques chants de triomphe qui se perdirent ; Apollonius de Rhodes , qui cherchait l'immortalité, choisit pour son épopée l'expédition des Argonautes en Colchide.
Les ^ rgonautiques d^AfoMomus sont, après Flliade et rOdyssée, ce que Tépopée grecque nous a légué de plus beau : on sait combien ce poëme causa de chagrins à son jeune auteur, et combien il fut difficile au disciple de Callimaque de contenter les critiques d^ Alexandrie* Quelques réflexions sur son ouvrage pourront nous faire comprendre , et les causes de la rigueur qu'il éprouva d'abord, et les honunages qu'il reçut dans la suite.
Le sujet d'Apollonius est riche : son plan, connu par la tradition, ne peut être blâmé ; mais il n'est point exécuté comme ceux que se traça Homère dans l'Iliade et dans l'Odyssée. La première règle que le génie même s'impose, celle d'une sage unité, est souvent abandonnée par Apollonius. Jamais, en suivant Homère dans son Odyssée, on n'ouj^lie que c'est au sort d'Ulysse que le poète veut nous attacher : dans les Argonautes, on se demande quelquefois si c'est à la personne de Jason ou à la conquête de la toison d'or que le poète veut vous intéresser. Cet enchantement qui vous fixe sur un poëme dont toutes les parties sont bien distribuées, dont l'action se développe sans relâche à vos yeux , où l'influence des habitans de l'Olympe est bien motivée , et ce charme qui vous arrache à vous-même pour vous donner à un autre individu , à un autre monde , manquent sou-
vent aux vers d'Apollonius. Si Longin dit à leur éloge qv^on ïCy remarque point de chute ^ , 11 entend seulement que l'auteur se soutient dans une heureuse éga* lîté entre le style pompeux et la diction commune.
On doit reprocher encore au poëme d'Apollonius de présenter un trop petit nombre de bons tableaux ^ de dessiner les portraits d'une manière trop défectueuse, Jason n'a pas assez de grandeur , et Médée excite le mépris; qu^elle est loin de cette Hélène d'Homère^ si coupable et néanimoins si intéressante !
Le plus grand défaut des Argonautiques est la conception des deux derniers livres de ce poëme : la conquête de la toison d'or achevée^ l'action est com*plète, rien ne peut plus intéresiser le lecteur.
En renonçant à tout parallèle entre Apollonius et Homère , la part de l'éloge peut encore être grande pour l'écrivain d'Alexandrie. On sera pour lui moins sobre de louanges que ne le fut Quintilien, qui pa« raît avoir suivi trop aveuglément l'opinion d'Aristophane et d'Aristarque , quoiqu'Q n'ignorât pas le motif qui empêcha ces critiqués de placer Apollonius au premier rang. ^
Apollonius attache ses lecteurs par dés descriptions heureuses de beaucoup de contrées, par des mydies et des récits agréables , par des aventures qui ne fati« guent jamais. Son poëme n'est pas chargé d'une éru-
1 *A«flarroç; voy. Tl%gt v-^w^^ 33 i 6.
a Voy. QuinctiL Insiii, erat* Xf r. i, ^. 197, Nous verrons cidessous que les auteurs vÎTans furent exclus de la liste des écrhains de la pemière dasse.
didon oiseuse; ses images rappellent souvent Fédatante simplicité de celles d'Homère ; sa diction est élégante^ simple et pure; ses vers sont plus harmonieux que ceux de ses émules du musée. Enfin on signale depuis longotemps , dans les Argonantiques, deux passages d'une grande beauté. ^ *
Si Flaccus Valerius imita Fauteur des Argonautiques avec un succès presque funeste à l'original, il faut aussi tenir compte à Apollonius du mérite d'avoir fait oublier tous les poètes antérieurs qui avaient traité le même sujet.
L'école d'Alexandrie produisit un second poëme épique dont elle choisit encore le sujet dans l'hisr toire ancienne des Gf ecs ; nous parlons de la Cas^ sandre de Lycophron. Autrefois on mettait cette pièce au rang des tragédies ou des poèmes lyriques : elle tient au drame par la forme ; mais on n'y voit paraître qu'un seul personnage, et, le sujet étant évidemment épique, l'ancienne classification manque de Justesse. Un écrivain moderne a proposé la désignation de poëme historico-prophétique ; mais qu'on nous présente de grands événemens dans le passé ou dans l'avenir , c'est toujours un sujet d'épopée, et la nouvelle dénomination qu'on avance, outre qu'elle renferme une contradiction, est encore superflue.
La fable de la Cassandre est un tableau des desti*-
^— »»———■ ■ Il iiiiili I ■■ i m
1 Lib* II f i;. 537 — 606 ; ///, r. 79 — i66 ; toyci aussi r. 744 — ^^.4* ^* ^roddeckt ^^ ^ poëme, dans le a.' yoI. de la Bibliothèque pour la littérature et if s arts (ouvrage périodique po^ blié en allemand).
Aees de Troye, présenté au roi Priam par nû homme aruquei la prophçtesse Cassandre les a révélées. C'est doQC Cassandre seule que nous entendons dans ce poëme. Mais qu'il est lourd et fatigant^ ce long tissu de prophéties! qu'il est obscur, le langage de la fille de Priam ! Les oracles de la pythonisse ne furent jamais plus énigmatiques que cette prédiction, arrangée à loisir,, sur des événemens connus à tous les Grecs. ^
Tout sent la recherche dans le poëme de Lycophron : ses allusions sont inintelligibles , ses mydies peu connus même des érudits; jamais les héroïques personnages des temps primitifs ne sont cités sous leurs noms ordinaires : on dirait que Lycophron ne Teut rien avoir de commun avec les grands poètes 4]ui ont traité la fable grecque. '
Les détails de cette monotone prédiction sont souvent minutieux ^ Le langage de Lycophron est aussi étrange que sa pensée : sa construction est embarrassée ; sa période renferme souvent plusieurs figures; il .«Sectionne , dans beaucoup de mots, des terminaisons nouvelles. Les anciens donivaient à ce poëme l'épithète de ténébreux^, et un écrivain moderne compare son auteur à l'étoile nébuleuse de la pléiade. Une certaine obscurité , distribuée avec quely que transparence sur toute la pièce, en augmentait peut-être le charme ; mais Lycophron est l'un de ces
——■■Il ■ ■ Il |l»lll ■ Il— p— — .w.
I Voyez le passag;e du retour des guerriers grecs.
2 2X0TI/VCV «0/»ft«.
poètes qui y selon la belle eipression de Pope, ouf bu trop sobrement à la fontaine de Castalie* ^
La Cassandre de Lycophron peut donc être regardée comme l'une des premières aberrations poétiques du musée : elle est cependant loin d'être sans mérite*; elle est si riche en mythes et en traditions historiques , qu'on peut la regarder comme un musée iP archéologie. Les anciens ont trouvé la def de ses énigmes , et un célébra scoliaste nous l'a transmise. ^ • Quelques critiques ont pensé que Lycophron a voulu imiter l'enthousiasme qui règne d^ms les tragédies d'Eschyle. Un savant anglais a préféré à cette hypothèse l'opinion que l'auteur de la Cassandre a voulu rivaliser avec les prophètes des Israélites , dont il admirait la majesté ^ ; mais il n'est pas probable qu(e la version grecque des livres prophétiques soit antérieure à Lycophron, et nous doutons que ce poète ait su la langue hébraïque.
Après l'apparition des Ârgonautiques y l'école d'Alexandrie renonça à l'épopée pendant plusieurs siècles ; mais eUe cultiva la poésie dramatique aveô beaucoup de zèle.
CaUimaque avait composé des tragédies, des comédies et des drames satiriques : Lycophron rivaUsa avec lui dans les deux premiers genres. Un grand nombre d'autres poètes ont sans doute présenté des
I €f* Meen , Rémarhs on ihe Cassandra of Ljtophron , a Monody» London^ i8oo.
a Voyez Première partie : Lycophron. * 3 Meen^ 1. c.
drames aux concours d'Apollon ; on a dû en com« poser aussi pour les théâtres fondés par les Lagides avec tant de libéralité. Les membres des deux pléiades en publièrent également. Mais rien ne s'est conservé de tant de richesses.
Les poètes du musée aimaient pardessus tout la tragédie ; le seul Lycophron en avait laissé soixante ; et il n'avait pas craint de traiter de nouveau des sujets sur lescpels les grands tragicpies avaient composé des chefs - d'oeuvre. Il serait intéressant pour l'histoire de la décadence de l'art tragique , de comparer VCSEdipe et VHippoljte de Lycophron avec les pièces de Sophocle et d'Euripide.
Quand on considère les encouragemens que les Lagides prodiguaient aux poètes ; les prix et les honneurs qui 7 dans leurs palais ; comblaient les vamqueurs aux jeux d'Apollon, on est surpris de ne pas trouver sur les bords du Nil un auteur comique dont •la célébrité égalât celle de Ménandre. Les Grecs devinrent-ils donc si graves dans la société des Égyptiens, que les jeux folâtres de Thalie ne pouvaient plus les charmer ? Mais non , les Alexandrins étaient le peuple le plus malin , le plus spirituel , le plus sa^ trique. La raillerie était pour eux un besoin : ils saisissaient le ridicule avec une grande perspicacité ; ils ne combattaient qu'à force de sobriquets. Cependant ils ne firent pas une seule comédie qui ait traversé les siècles; ils nous fournissent une nouvelle preuve qu'où peut avoir beaucoup de verve comique et cependant échouer dans les compositions de ce genre.
La poésie Ijrritjue , abandonnée entièrement en Grèce, fut cultivée en Egypte avec un succès qui fait pardonner à Técole d'Alexandrie ce qu'elle a produit de faible ou d'obscur. Les Elégies- de Calli* maque étaient si belles que les anciens les plaçaient au-dessus des hymnes que nous a laissés le même poète ; et comme il ne nous est rien resté qui soit supérieur à ces bymnes, nous devons avouer que nous ne connaissons pas toute la gloire poétique du musée. *
Les six hymnes que nous possédons de Callimaque, sont consacrées à la louange de Jupiter , de Diane y de Cérès , de Minerve , d'Apollon et de Vénus. Dans ces pièces , d'une longueur considérable y le poëte sait reproduire avec des ornemens nouveaux les destinées des dieux qu'il célèbre. Il décrit avec des soins toujours heureux les lieux qui ont vu naître ces divinités ; le séjour qu'elles chérissent ; les Têtes qu'on célèbre en leur honneur ; le culte qu'on leur rend dans les temples.
Le ton de Callimaque est solennel et digne de son sujet; son style pompeux ajoute à Télévation des pe^-
sées : on s'arrête, on revient sur ses tableaux.. Callimaque imitait peut-être les hynmes qu'on nous a légués sous le nom d'Homère ; mais il traite son sujet avec une supériorité qui est à lui.
Mais ne faut-il pas .aussi faire la part de la critique ? Essayons d'indiquer quelques taches. Les sujets de
I On regardait comme la plus belle de ces élég;tes celle qu*a imitée Catulle sous le titre de Comm Bérénices* ,
Callimaqne sont trop riches , et au Ifeu de se contenter dlieureuses allusions , il s'arrête souvent à développer les faits avec trop de complaisance. Plus ces observations sont vraies 9 plus il est juste d'ajouter que les reproches qu'on lui adresse , d'être plutôt un poëte énidit qu'inspiré, de feindre un enthousiasme qu'il n'éprouve pas , de présenter des images fausses y proviennent d'un excès de rigueur.
Quelques modernes trouvent le. style de Callîmaque un peu diffus; ils blâment les jeux étymologiques que ce poëte se, permet quelquefois. La critique, toujours sévère, a dû l'être aussi envers Callimaque : il serait inutile de prétendre justifier ses. dé-* fauts ^ ; il sera sage de modérer les éloges que lui prodiguent la plupart de ses éditeurs»
La poésie pastorale parait, au premier coup d'ceil, n'avoir pas été cultivée par les Grecs d'Egypte; mais, si l'on recherche l'origine de quelques-unes des idylles de Théocrite, on la trouvera peut-être au musée. J'essaierai du moins d'indiquer à ce sujet deux hypothèses qui ne manquent pas d'intérêt.
Théocrite fut le disciple de Philétas , qui passa se», dernières années à la cour des Lagides. Est-ce peut-être sur les bords du Mil que le talent de Théocrite a pris son essor , et qu'il a acquis sa maturité ? Tout semble
I On pourrait appliquer arec plus de raison à Ovide loi -même kf ieax vers suirans qu*il composa sur Callimaquê :
BtUtiades semper toto caniahitur orbe; QuumçU ingtnio non valet , arte valet. ,
▲mor. ^ lib,I; xr» v. i3.
Zo
jl'abord faire rejeter cette idée : le climat de l'Egypte, les travaux ordinaires des sarans , "leurs goûts habi^ tuelfe. Mais ces critiques si exercés , ces grammairiens si habiles , ces justes appréciateurs des grands classiques , ont pu éclairer y guider le génie de Théocrite. Il y a plus. Quelques-unes de ces charmantes pièces qui composent le recueil du Sicilien ne seraient-elles pas les productions de quelque poëte d'Alexandrie ? Déjà plusieurs critiques modernes regardent l'idylle dix-septième, qui renferme l'éloge de Ptolémée, comme l'ouvrage de Callimaque. Peut-être pourrait-on enlever à Théocrite quelques autres pièces encore : on ne doit pas craindre d'appauvrir ce trop riche créateur de la pastorale. « La seconde hypothèse que j'émettrai sur les poèmes de Théocrite ne m'appartient pas , et ne revendique aucune gloire à l'école des Lagides; mais elle nous la montre comme un foyer de communication entre l'Orient et l'Europe , et elle nous fait trouver un modèle de poésie épithalamique où l'on n'en cherche pas communément Des ressemblances frappantes se font apercevoir entre l'épithalame d'Hélène et de Ménélas, par Théocrite 9 et ce cantique célèbre dans lequel le roi de Jérusalem chante son hyménée avec la belle Sulamith , qu'on regardé , en théologie , comme un personnage allégorique. Non content de trouver des ressemblances dans les deux poèmes, on a cru pouvoir avancer que l'un est l'imitation de l'autre ; qu'il n'existe entre eux que les difiërencès inévitables que commandent une autre langue et d'autres mœurs. Ces assertions sont-elles justes, ou n'ofirent-elles que de
ces raisonnemens trompeurs sur lescpiels on appuie souvent des hypothèses qu'on affectionne ? Voici, entre autres, un passage cpx en fera juger. En faisant allusion à l'usage oriental , suivi par les rois d'Egypte , de parer les coursiers j le poëte hébreu dit :
Je te parerai comme on pare les chevaux du char des Pharaons. '
Le poëte de Sicile olBre cette imagei:
Tel qu*an char brille le coursier de la Thessalîe , ' Ainsi brilla Hélène , Tomement de Sparte. *
Ce qui fait croire que Théocrite imite un écrivain orienta] , c'est que la comparaison dont il se sert est inconnue aux Grecs. Elle paraît d'ailleurs si hardie que les poètes orientaux mêmes en font rarement usage ; ceux de l'Arabie comparent tout au plus le prolongement des habits nuptiaux à la belle et riche queue d'un coursier- On ne peut donc s'empêcher de croire que Théocrite, l'unique poëte grec qui ait employé une image si extraordinaire. Fa puisée dans les écrivains étrangers. Si les poètes bucoliques se rencontrent dans beaucoup de choses chez tous les peuples, ces ressemblances ne sauraient surprendre, elles sont inévitables; elles ne prouvent ni emprunt ni imitation : mais ici ce n'est pas une scène rustique qu'on retrace , c'est un usage suivi dans les jeux solennels des Grées, dans les pompes de la cour d'Egypte.
Une objection spécieuse semble s'élever contre le soupçon d'imitation. Horace n'hésite pas à comparer
I Caniicam If 9.
a IdjU. XYIII » 3o , 3i
la pétulance de son aimable Lyàé à ceHe d'une jeui jument ^. Cette comparaison est- elle donc universell ment reçue ? Mais non ; il est évident que ce n'e plus la même image : le point de ressemblance qu saisissent Théocrite et Salomon n'est pas la vivacité c'est la parure du coursier. Que ceux qui atiribuei au hasard une rencontre unique , comparent d'autre passages encore, et ils finiront peut-être par se cor vaincre que Théocrite a étudié au musée le car tique du roi de Palestine^. Si une exacte confronts tion fournit la preuve d'une imitation évidente, l'op nion commune, que les poésies de Salomon n'étaici pas traduites en grec au temps de Théocrite, sera réfutée victorieusement*
Quoi qu'il en soit, Théocrite tient, s6us beaucou de rapports , à l'école d'Alexandrie , aussi bien qu Vun de ses plus heureux imitateurs, Moschus, l'élèv d'un littérateur de la même école. J'ignore si Bien composé ses poèmes dans la ville d'Alexandrie ou dan sa patrie. Un auteur moderne croit pouvoir avance qu'il essaya , avec Moschus , de gagner par ses chant les faveurs des Lagides^. Je regarde cette opinio
1 Odarum lib, III; /x, t;. 9, lo.
a a. Caniic. , r. VI, 8 ~ 10 ; IdylL XVIII, ao — ag Cantic. /, 5 ; Idjll. a6 — ag : Cantit. IV, 1 1 ; IdylL XX 17 : Caniic, VIII, 7; Idylh XXXIII, 34 — 37. Vojczaus, Warton ad IdylL XVIII , a6 ; Schwebel ad Bîonis Idyi VIII, 1 ; Harles ad Theocriti IdylL XVIII ; Wesley , Dis sert, in librumJohi; Lowth, Poe sis sacra Hebr, , ^. 6i3 ; Staud Un, dans les Memorabilien du Prof. Paulas, p. II, p. i6a.^
3 Fontenay, Génie des peuples, t III , p* 347<
comme erronée , d'autant plus qu'à l'épocpie de Bion et de Moschus les Lagides étaient peu sensibles au charme des beaux vers. Il serait au reste glorieux pour le musée y que les poètes^ étrangers , ayant observé chez eux la belle nature et ayant chanté les délices des champs, dissent venus polir leurs pojjmes sous les yeux des juges de cette école. Si Ton nous demandait pourquoi j dans cette hypothèse , les poètes d'Égj'pte n^auraient pas imité ceux qu'ils guidèrent dans leur composition , leurs autres travaux répondraient pour nous*
L'école d'Alexandrie, jalouse de conserver toutes les connaissances et jalouse surtout de les augmenter, préféra bientôt la poésie didactique à toute autre, et elle la cultiva d'abord avec un grand succès.
Le plus grand poëtè didactique de cette période, Aratus, appartient à l'école d'Alexandrie ; il y puisa, ses connaissances, y forma son goût, et fut un écrivain du musée, même à la cour d'Antigone ^ C'est un devoir pour, nous de revendiquer à l'Egypte un poëte dont Ovide a dit :
Com sole et lona eemper Aratus erit.*
Ce devoir est d'autant plus impérieux que le temps a détruit tous ies autres poëmes didactiques qu'avait publiés le musée. Callimaque avait chanté les dieux qui
1 £tsi ittier AUxandrinos nom referendi ^ colore tamtn ac specie simiies , Nicander et Aratus* Heynè, de genio smc. PtoL; Opp, acad, vol. /, /r. 93.
A Amor. /y i5. QuinctilieD est plus ame d'éloges; yo^. lust, orat» JTy r. I •
de simples mortels furent élevés aux honneurs FCttympe , rorigine de la fable et des usages anciens •Mékmpe arait exposé en vers les secrets de la di nation ; Eratosthène eeu:i de la science astrologiqi plusieurs antres savans avaieïit publié des poëmes i la même science : mais tout s'est perdu. ^
On doit ranger aussi sous le genre didacticjue qu
: ques^unes des satires cpie publièrent les savans d'
lexandrie. Je ne puis m'empêcher de croire qu'oui
-le plaisir de médire en vers , des hommes aussi grai
n'aient eu en même temps le but d'instruire leurs h
teurs. Callimaque , qui se vengea d'un disciple pi
somptueux dans son Ibis ^ a dâ exposer les défaut
la maladresse^ les égaremens poétiques, l'ignoran
du trop jeune auteur : le maître qui corrige est comi
le père qui châtie son enfant ; il ne veut point
. blesser^ fl veut le rendre meilleur. Lycophron, en p
)bliant un perfide éloge de ce Ménédème qui adm<
tait les opinions de tous les métaphysiciens, a sa
doute exposé le faible de chaque système^ et dépei
le ridicule de ces prétendus philosophe$ qui ne s
vent jamais ce qu'il faut croire , parce qu'ils étudie
chaque jour un autre Uvre et qu'ils sont toujours <
l'avis de son auteur*
Le peuple d'Alexandrie ayant montré à tout
, les époques un penchant invincible pour les satires
il faut croire qu'on to j^ublia un grand nombi
«dans cette ville. Il n'est pas étoimant que la ph
X Dani le poëm« des causes.
a Voyez Première partie : Manéthon.
part de ces pièces soient retombées dans le némt.
L'épigramme, comme nous avons *vu ^ n'était pas originairement une espèce de satire ; mm elle le de^ vint presque exclusivement entre les n^akis des auteurs du musée* Ils cliérirent ces petites pîèoea à toutes les époques , ils en compostent un ncjnbre proxligieux ;* Callimaque, Eratosthène et plusieurs écrivains distin» gués y en laissèrent une foule : on n'a pu en conserver que la moindre partie.
Le même sort était réservé à un grand nombre d'autres pfX)ductions des poètes d'Alexandrie. Ces graves auteurs se délassèrent quelquefois d'une manière conforme au goût de leur inècle : les uns composèrenl des anagrammes y les autres publièrent des ailes j des €mfsj des hackes et des autels ^ c'est-à-dire , des poèmes écrits dans la forme de ces objets. G^était un amusement dont Simmias de Rhodes et l'obscur Doaiade avaient donné l'exemple aux Greqs.
Cependant^ si l'on devait s'occuper de ces espèces de jeux dans l'histmre des lettres , il ne serait pas diffi^ c3e de trouver* des ridicules analogues dans cbaqiie siècle j même dans le nôtre. Ce qui peut servir à faire excuser ces bizarres poëmes , c'est que ce n'étaient pas les travaux de leurs auteurs, d'ailleurs inconnus , mais leurs passe-^temps.
On peut blâmer avec plus de sévérité le docte Lycophrott, qui amusa la cour des Lagides par ses anagrammes ; qui trouvait dans le nom de Ptolémée lés mots de prince de miel y éloge qui n'est pas du goût de notre siècle ; mais qui découvrait aussi dans le
nom d'Arsinoé l'idée de violette de Junon ^^ ce qu bel -esprit de nos temps regarderait encore con une bonne fortune. Si Lycophron ^ Ptolémée et la r< d'Egypte avaient mis quelque importance à ces je ils auraient mérité qu'un Molière d'Alexandrie se emparé de leurs travers; mais, ne connaissant ni rigine de ces amusemens y ni le prix qu'on y attach la postérité ne saurait les juger.
L'école d'Alexandrie fîit si riche en productif poétiques, qu'on a de la peine à comprendre comm les critiques ont pu faire à Lycophron un repro< des frivoles amusemens qu'il proposa à la cour, des bizarreries auxqudles se livrèrent plus tard <
. versificateurs obscurs.
En comparant, quant au nombre', les poésies l'école d'Alexandrie avec celles des autres pj grecs, on doit accorder la supériorité à l'Egypi en comparant, en général, avec les productions c siècles qui précédèrent Alexandre celles des tem postérieurs, on ne doit accuser ces deniers ni stérilité , ni d'une décadence trop sensible. Dans période que nous venons de parcourir , les poël cultivèrent tous les genres connus dans les beaux si cles^; ib y ajoutèrent l'idylle et la bonne comédii ils produisirent des l^ymnes et des élégies du premi< ordre, un poëme épique du second, et des tragédi
' dont nous devons regretter la perte. De tels sied
1 TtlùM/Âêuot donne '«^e /uixiroc ; Afçiftm fournit iw Aftiç. a A Pexcq»tîoB de k fdbk.
ne sont pas des temps de stérilité ; ils sont à peine des temps de décadence.