‹ Essai historique sur la législation cynégétique: depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789Chapitre 6 sur 49 · GRÈCE · texte numérisé non relu

GRÈCE

En Grèce les documents sont assez nombreux, et c'est un véritable honneur pour les chasseurs de voir en tête de leurs écrivains cynégétiques, Homère, Xénophon, Arrien, Oppien, Hérodote, Plutarque et même Platon et Aristote. Les œuvres de tous ces auteurs abondent en préceptes sur la chasse.

L'Hiade et l'Odyssée sont les premiers poèmes où il soit parlé de la chasse (1). Nous y voyons les héros d'Homère se livrer avec passion à cet exercice, non seulement dans le but de se procurer des aliments (2) ou de se défendre contre les bêtes féroces, mais encore

(1) Cf. Buchhoïz, Die homerische Realien,t. IT, liv. I,sect. 2, Chap.3, 86 37et.34,p. r53- et s.

(2) Car les héros d'Homère ne mangeaient du gibier et du poisson qu’en cas de nécessité (Platon, République, III, p. 404; Pausanias, Græciæ descriptio, X, 31).

Etre et surtout parce que la chasse était un art et une occupation noble.

Les descriptions de chasse abondent, en effet, dans Homère, et plusieurs d’entre elles sont restées classiques, notamment celle où Ulysse fut blessé en poursuivant le fameux sanglier de Calydon. Le poète nous parle aussi d'Artémis, cette gracieuse déesse de Ja chasse, sous les traits de laquelle Nausicaa apparut un jour à ses compagnes. À chaque instant, Homère emprunte à la chasse de saisissants tableaux; c'est ainsi qu'il compare Hector exhortant les Troyens à combattre les Achéens, à un chasseur qui ex:ite ses chiens contre des sangliers ou des lions. De même « Anténor attaquait Achille comme une panthère un chasseur; elle se précipite sur lui sans hésitation, ne prend même pas la fuite lorsqu'elle entend les aboiements des chiens, continue à lutter malgré les blessures dont la couvre le chasseur, et n abandonne enfin la lutte que lorsqu'elle tombe à terre, mortellement blessée».

Ces fréquentes comparaisons — et nous ne pouvons les reproduiretoutes —sont intéressantes au pointde vue cynégétique, car elles nous font connaître les animaux que l’on chassait à cette époque (1). Souvent même, dans quelques-uns de ces tableaux, nous sont accessoirement dévoilés certains modes de chasse et aussi les armes dont on devait se servir. Ainsi, à plusieurs

(1) Et, notamment, les lions, panthères, cerfs, sangliérs, chèvres sauvages, lièvres et grives (Pour les animaux du temps d'Homère, V. aussi Ovide, Métamorphoses, XIII, 670; et Ross, Archaeologische aufsaetze, Inselreisen, II, & 22).

Aie

reprises, Homère nous dépeint ses héros poursuivant les cerfs et les sangliers avec des lances, attaquant les lions avec des javelots ou des brandons, et chassant les chèvres sauvages avec des arcs et des épieux. Ailleurs, le poète, parlant des courtisanes infidèles qui furent égorgées en punition de leur scandaleuse conduite, les compare à un vol de grives se faisant prendre aux lacets dressés dans les taillis; ce qui nous prouve que, de son temps, l’art de capturer au lacet les oiseaux n'était pas inconnu.

Enfin, dans l'Odyssée, nous relevons plusieurs passages qui nous témoignent que, de toute antiquité, les chiens furent de précieux auxiliaires pour les chasseurs, a condition d'être agiles, robustes et doués d'une grande finesse d'odorat. Comme réunissant au premier chef toutes ces qualités, Homère nous cite le chien Argos, qui, dans sa jeunesse, avait raison de toutes les bêtes sauvages.

Tels sont les documents relatifs à la chasse que l’on peut trouver dans les poèmes d'Homère. Mais, il est inutile de le dire, la chasse n'y est pas traitée comme sujet principal; de plus, les renseignements que l’on y puise ne sont que des aperçus surles variétés d'animaux chassés et sur la façon dont on s'en emparait. En tous cas, ils nous prouvent que, dès la plus haute antiquité, l’on se passionnait pour la chasse.

Des documents analogues, mais d'une source toute différente, nous sont fournis par les décorations des vases antiques exposés au musée du Louvre. Les uns représentent des scènes de chasse, telles que des bêtes sauvages poursuivies par des chiens courants qu'excitent des chasseurs montés et armés de lances ou de tridents ;

UT les autres — et ce sont les plus nombreux — sont ornés d'animaux isolés tels que lions, sangliers, cerfs, bouquétins, lièvres et oiseaux divers (1). Cette collection vient donc à l'appui de tout ce que nous avons déduit des poèmes d'Homère, soit quant aux animaux que l'on chassait, soit quant à la façon dont on poursuivait le gibier; d'autant mieux que la fabrication de ces vases remonte au courant des VIIe et VIe siècles avant Jésus-Christ, c'est-à-dire à une époque très peu postérieure aux temps homériques.

Passons maintenant à l'étude des auteurs grecs qui s'occupèrent spécialement de la chasse.

Ce fut Xénophon qui composa le premier traité de chasse; il l'intitula le Cyrégétique. Dans cet ouvrage qu'il composa à Scillonte, pour occuper ses loisirs, l'auteur ne considère pas la chasse comme une seule distraction, mais 1l l'envisage surtout au point de vue moral. Quant à la partie didactique, il la traite en connaisseur. Après avoir longuement disserté sur les qualités que doit posséder tout bon chasseur, il fait une étude assez étendue sur les chiens, puis passe en revue les différentessortes de gibiers,en insistantspécialement sur le cerf, le lièvre et les bêtes féroces telles que le sanglier. Il nous démontre que les Grecs

(1) Vases corinthiens trouvés à Rhodes (Musée du Louvre, Sale'A,-n0s 437, 498440, 44r, etc.)

Vases à reliefs trouvés en Etrurie (Musée du Louvre, salle D, n° 268,269, 274,295,200, 208, 305, etc}

Vases de style corinthien trouvés en Italie [Musée du Louvre, salle E, n° 423, 430, 436, etc.).

(V. Pottier, Vases antiques du Louvre, p. 43 à 46, 50 à “ie

ee étaient passés maîtres dans l'art de tuer le gibier (1).

Les Cynégétiques d'Arrien, surnommé Xénophon le Jeune, complètent le traité précédent. C’est le premier ouvrage où sont donnés des détails sur les chiens des Gaules.

Enfin Oppien écrivit sur la chasse des poèmes (2) qui unissent à la beauté du style une grande richesse d'érudition. Malgré leurs récentes découvertes, les modernes n'oublient point ses leçons sur le choix des chevaux et des chiens.

En général tous les traités cynégétiques des auteurs grecs nous font connaitre les différentes variétés d’animaux que l'on chassait (3) et nous apprennent que l’on se servait, comme auxiliaires à la chasse, de chiens fort bien dressés, et quelquefois même de faucons et d’éperviers (4). Enfin nous y voyons que la chasse y était honorée à légal de la guerre.

Mais, parmi tous les documents que nous possédons, on ne relève guère de théories juridiques bien établies, et le droit de chasse, en Grèce, dut certainement passer par bien des vicissitudes avant d'arriver à la netteté et à la précision romaines. Essayons, néanmoins, de

(1) La chasse qu’ils préféraient était celle du lion, maisils y procédaient d'une façon différente de celle des autres peuples. Ils creusaient pour cela une large fosse, au centre de laquelle ils fixaient un agneau sur un pieu ; le lion, attiré par les bélements de cet animal, bondissait sur lui et tombait dans la fosse. Alors les chasseurs, embusqués non loin de là, jetaient une cage sur le lion qui se trouvait ainsi capturé.

(2) L'empereur Caracalla, à qui Oppien dédiait ses poèmes, récompensa d'un écu d’or chaque vers du Traité sur la chasse.

(3) Xénophon, Anabase, V. 3, 19; Pausanias, Loc. cit., I, een llt 2006. VI 26,45 VIIL 25810233:

(4) Aristote, Histoire des Animaux, IX, 36.

__ 92 — dévager quelques principes généraux. Et d'abord, qui pouvait chasser ?

Nous savons que les législateurs de Sparte et d'Athènes préconisaient beaucoup la chasse (1). Lucurgue la conseillait aux adolescents comme un moyen de développer leurs forces physiques; il la prescrivait aussi aux hommes faits et aux magistrats pour les empêcher de s’efféminer. La chasse était donc vraisemblablement permise à tous les citoyens. On a, cependant, prétendu que Solon l'avait formellement interdite à tout le monde, à cause des abus que l'on en faisait, abus qui se traduisaient par l'abandon progressif des arts mécaniques. Mais ce dernier point est très discuté.

Voyons maintenant sur quelles terres et à quelle époque de l'année la chasse était permise.

Platon, par respect pour le métier sacré des chasseurs, ordonnait qu'on les laissät se livrer à cet exercice en tel temps et tel lieu qu'il leur plüt, pourvu qu'ils s’adonnassent aux chasses viriles où l'homme triomphait des animaux par son agilité et son courage (2). D'après Platon, la chasse était donc libre à toute époque de l’année et sur n'importe quelles terres. Mais ce dernier point n’est pas aussi certain que le premier ; en effet, après avoir affirmé le mème principe que l'on pouvait chasser sur tous les terrains, quel qu'en fût le propriétaire, Xénophon (3) ajoutait qu'il fallait respecter la propriété, et ne pas chasser

(1) Xénophon, Cyropédie, I,2, 10 ; Platon, Lois, VII, p.823: Pausanias, Loe. eit., III, 20, 5,

(2) Platon, République, chap. VIII; Lois, liv. VII.

(3) Cyrnégétique, XIT,.6 ets.

ne 99

sur les terres ensemencées. De leur côté, les philosophes étaient encore plus catégoriques et enseignaient que l'on ne pouvait chasser nulle part sans le consentement du propriétaire. Enfin Démosthène (1) reconnaissait à tout propriétaire le droit d'entourer ses champs d’un mur ou d’une haie.

De ces solutions divergentes touchant la question de savoir en quels lieux l’on pouvait chasser, il semble que l'on puisse tirer la conclusion suivante. La chasse était, en principe, libre partout; cependant il'existait certaines restrictions dictées soit par le respect dù à la propriété privée, soit dans l'intérêt de l'agriculture. C'est ainsi que, d’une part, la chasse était interdite sur les terrains clos et peut-être même partout où l'on n'avait pas le consentement du propriétaire. Mais il est fort probable que ce consentement dût toujours être présumé, comme la prohibition émanant du propriétaire toujours expresse. D'autre part, il était défendu de chass®r sur les terres ensemencées.

Mais tous les principes que nous venons d'énoncer ne sont parvenus à notre connaissance que par les écrits des historiens ou des philosophes ; de sorte que le doute doit encore planer sur leur véritable caractère. N'étaient-ce que de simples conseils ou bien de véritables préceptes ayant force de loi et comportant des sanctions ? Mais, si cette dernière solution est la vraie, pourquoi la législation positive grecque ne porte-t-elle aucune trace des principes que nous avons énoncés ? C’est ce que nous essayerons de trancher plus loin.

(1) C. Callicl. $ 2.

Page 1