LIVRE VIII
Dîx- septième siècle.
Xl j a des époques rapprochées de nous qui sont enveloppées des ténèbres de l'oubli : on n'éternise que les fails glorieux. L'historien , en passant les siècles en revue, semble voir l'horizon se rétrécir à mesure qu'il approche des âges contemporains. L'impulsion de la liberté seule fait sortir les peuples du sommeil léthargique de l'esclavage, elle produit seule ces chocs d'où jaillit la lumière, elle élève ces phares qui doivent éclairer l'avenir. Bans les archives des peuples, les chartes généreuses deviennent rares à mesure que les inutiles diplômes de la vanité s'y encombrent. La postérité répète comme un écho la gloire personnelle qui se rattache à la gloire nationale, au bien-être public, mais elle garde un silence éternel sur les évènemens obscurs produits par l'égoïsme mercenaire des individus. Les agitations des siècles que nous avons parcourus étaient moins alarmantes que l'immobilité dans laquelle nous avons laissé la république de San-Marino à la fin du seizième siècle. Les souvenirs se perdent quand
ils ne sont pas dignes de mémoire. Les faits ïntéressans déjà si peu nombreux dans les annales du Titan, cessèrent peu à peu d'être recueillis; l'asservissement du monde eut sa commolion sourde sur la hauteur sanctifiée par Marinus , par tant de générations de vertus ; et où, sans doute , les bons citoyens gémissaient d'une situation si pénible. Mais ces cœurs chrétiens, loin d'être ranimés par l'étincelle électrique qui se communique spontanément à tous, se bornaient à attendre, se reposaient sur la base évangélique : l'espérance.
Nous avons vu cependant les San-Marinois s'occuper de réformer le code; le travail d'un citoyen , le conseiller Camillo Bonelli , collection raisonnée de toutes les lois anciennes et nouvelles , monument curieux sous le rapport de la progression des lumières, servit aux législateurs, et dans l'état des choses , forma , après quelques changemens nécessaires aux besoins du tems.le recueil des statuts, imprimé dans les premiers jours du siècle, et publié dans les formes après avoir obtenu la sanction populaire. Cependant le règne de ce code ne fut qu'éphémère : on ne tarda pas à réfléchir que des lois faites à la haie, quoique avec une bonne intention, ne pouvaient être le produit de la raison appliquée à la considération de tous les rapports sociaux et former une législation complète. Aussi, dans le conseil général
tenu le 28 janvier i6o2, on reconnut la nécessité de refondre le nouveau code ; et quoique l'on ne fît rien de mieux, abandonné que l'on était de l'antique énergie républicaine , le -corps législatif modifiant et réformant successivement les anciennes lois par des décrets selon les circonstances et l'urgence des besoins , parvint à rendre à la justice sa vigueur et son intégrité.
Les changemeus survenus dar .j face des nations étaient-ils des elfels de la dégénération des princes , ou les princes subi s s aient- ils l'influence des changemens? Cette question mériterait qu'on cherchât à y répondre après de m Lires réflexions. Chaque siècle a sa physionomie particulière : l'esprit, les moeurs, les vêtemens, tout s'est abâtardi. ÎVous ne voyons plus les guerriers revêtus de la pesanle armure, la lance au poing, brûler d'ardeur et de courage; un goût baroque a tout corrompu, et les nobles seigneurs ne comptent plus les dégrés généalogiques de leur lignée pour imiter les actions d'éclat qui l'ont soutenue , mais seulement pour établir une espèce d'impunité par le nombre des années. Cependant si le duc dTrbino , François-Marie II, n'avait pas l'énergique et valeureux esprit de ses ancêtres , il avait reçu avec le sang le même amour pour les habilans du Montefeltre et l'amitié désintéressée pour la petite république.
Ce prince, déjà sur l'âge, avait le pressentiment de mourir sans postérité. La chambre apostolique, c'est-à-dire le prêtre couronné pouvait faire valoir ses prétentions sur ses Etats : cette pensée constante l'ut triplait: son imagination lui représentait la situation équivoque de la république dont il était le premier conseiller, l'ami , le protecteur, quand la mort aurait suspendu les batteméns de son coeur. Il connaissait trop l'esprit envahisseur des papes pour ne pas craindre une nouvelle tentative de domination siir le Titan. L'aiïaiblissement des Facultés, républicaines des San-Marinois l'effrayait sur les conséquences d'un tel événement. La liberté primitive ne tenait peut-être qu'au fil de ses propres jours; et dans ses rêveries continuelles, il cherchait le moyende sauver le dernier asile où la tradition de la vertu la plus pure et la plus religieuse, la fraternité évangélique , se conservait encore malgré la corruption des siècles. Il ne vit donc rien de mieux à faire , il ne crut rien de mieux combiné, pour éviter le joug de Rome, pour paralyser les efforts des clercs tenJans à anéantir la république, que d'engager les citoyens du Titan à se placer, après sa mort, sous la protection immédiate du successeur des apôtres. Cette politique une fois arrêtée dans son esprit méditatif, il en conféra d'abord secrètement avec les principaux babitans deSan-
Marino , afin d'examiner avec sang-froid toutes les chances d'une résolution d'autant nécessaire , que le duché d'L'rbino devait retourner au saintsiège.
Le digne et dernier héritier du nom de Montefeltre augurait encore assez bien du patriotisme des San-Marinois pour en redouter les eflbrts, sûr qu'ils eussent été vains : ses ménagemens, ses précautions témoignent encore en leurfiiveur. Le nom de Rome et le mot d'esclavage pouvaient toujours produire d'heureux effets; mais il appartenait à In prudente amitié de prévoir et de calculer les influences irrésistibles de l'indolence et de la corruption. On commença donc, peu à peu, à songer à la situation de la république après la mort du duc d'Urbino dont les possessions se trouveraient soumises au pape , à résoudre l'importante question de savoir à quel allié on pourrait recourir dans le péril. Au milieu de ces considérations , un envoyé de François- Marie H , le seigneur Malatesla Malatestl , auditeur de son altesse, apparaît au conseil général, expose publiquement les motifs qui l'amènent, et au nom de l'ancien attachement qui existe entre l'Etat de San-Marino et la maison de Montefeltre, il propose de la part de son maître, premier conseiller de la république , de ne pas attendre, pour se choisir Un protecteur, que sa
mort ait laissé germer l'ambition; il démontre ensuite l'intérêt île se placer sdus la protection papale, afin de ne pas s'exposer aux chances de la guerre et de l'asservissement. C'était la première fois qu'on tenait un tel langage sur la hauteur du Titan; l'assemblée du peuple se taisait aussi pour la première fois devant des considérations qui touchaient de si près à l'indépendance . nationale. Mais il s'agissaitde cette indépendance, et faute d'énergie, le peuple libre savait encore goûter un bon conseft Renfermant en son coeur les senti mens pénibles que faisaient naître des circonstances si nouvelles pour !a patrie, chaque citoyen sentait un remords secret l'agiter, et ses forces redoubler à l'idée de la liberté en danger. Mais si l'amour de la patrie pouvait faire.de nouveaux miracles, l'impulsion n'était plus spontanée ; et l'on crut même prudent, pour une affaire d'une importance si grave, de: s'écarter de la manière ordinaire de déiibérer,dans la crainte qu'une discussion publique n'eût quelques inconyéniens. Le peuple nomma les citoyens les plus recommandables , à l'effet d'examiner la proposition ; après quoi la commission soumettant ses résolutions à l'arringo , il fut décidé qu'on rédigerait les articles d'un traité avec le saint-siège; lequel, après avoir élé soumis au conseil par le secrétaire Lattanzio Yalli, et approuvé, on chargea l'envoyé du duc
d'LYbîno de le porter à Rome , et de traiter , au nom de la république , avec sa sainteté Clément "VIII, pontife régnant. Ce fut peut-être de ce moment, dans la crainte que la confusion n'amenât l'anarchie populaire et que les ignoransne l'emportassent sur les sages, que le peuple commença à confier son autorité suprême au conseil des soixante.
Clément ne laissa point échapper une occasion, sï favorable de procurer au domaine de l'Eglise un ascendant sur la rcpnfttlque; et quoique le traité contînt des conditions sévères, quoiqu'il y fût stipulé que le protectorat de la cour de Rome n'aurait lieu que dans le cas où le duc d'L'rbino ne laisserait aucun héritier, le pontife se hâta d'accepter. C'était déjà une belle perspective pour l'insatiable collège empourpré; et si, d'un côté, la politique républicaine réglait par avance les conditions d'un joug inévitable , de l'autre côté la politique papale se bornait seulement à tendre le filet. On conclut donc sans opposition un arrangement qui semblait contenter les deux parties : toutes les pièces relatives à ce traité étant venues à San-Marino , on lut à haute voix l'acte , qui fut ratifié par l'acclamation du peuple.
L'amitié et la reconnaissance qui liaient le duc d'Urbiuo et la république s'augmentèrent d'un événements! favorable à la paix; mais bientôt
un événement plus heureux encore vint combler toutes les espérances : la duchesse devint grosse , la duchesse enfanta un prince. Jamais peut-être l'ivresse d'un peuple ne fut plus touchante , plus générale. L'avenir s'éclaira tout-à-coup ; l'espoir de voir se perpétuer une famille si chère aux citoyens du Titan les plongea dans des fêtes où le cœur se délectait de joie. Des ambassadeurs furent aussitôt envoyés pour complimenter l'heureux père , le vertueux ami , au nom de la populalion et du gouvernement, Et quoique l'Etat fut alors pauvre et sans grande ressource, on vota, par impulsion, une somme d'argent pour que l'ambassade étalât une grande pompe : une suite nombreuse , des papes, des serviteurs îcvêtus d'uniformes et d'habits magnifiques , descendirent pour la première fois le mont où la simplicité des usages se conservait par la constance et la nécessité des travaux. C'est ici le seul exemple de luxe signalé dans l'histoire de la république, mais la cause en est si pure, qu'on aime à voir les simples habitons de la roche sortir de leurs coutumes modestes; et au milieu des fêtes données pour le baptême de l'enfant si désiré, on est à la fois ému de la naïve expression de bonheur des républicains et de leur splendeur passagère.
Le bonheur est souvent l'éeueil des peuples,
comme il est souvent la pierre de touche <le leur vertu, Les citoyens de San-Marino, ranimés par un miracle, réveillés de leur apathie, prouvèrent qu'ils étaient encore dignes de leur antique gouvernement; et tandis que la guerre désolait une partie de la péninsule, ils portaient leurs regards sur eux-mêmes pour améliorer l'état de la chose publique. Rome avait déjà ses menées sourdes dans l'heureuse société; elle faisait mouvoir des fils invisibles pour préparer insensiblement les fiers républicains à passer sous le joug. La naissance d'un prince de la maison de Montefeltre l'inquiétait peu : sous le manieau de la piété , elle organisait des congrégations mystiques, auxquelles les citoyens d'un esprit faible se liaient par des sermens; et une corporation sacerdotale s'immiscant parfois dans les affaires civiles , s'établissait frauduleusement sons un nom et des prétextes saints (*). Alors les hommes prudens, comprenant que les corporations qui semblent en apparence ne viser qu'au moral, et appartenantes au sacré ministère, exercent une influence dangereuse sur les individus dont la franche et simple bonne foi n'est point en garde contre la fausseté déguisée, prirent de sages me-
C) MHcliinre Delfico : Memorie slaricke délia icpublica di San-Marino , chajj. vu , pag. 212.
sures contre l'envahissement ■d'une telle série. Quoique Montesquieu ne fût pas encore né , quoiqu'il n'eût pas encore éclairé le monde de son génie , la longue expérience républicaine avait fait connaître que tout pouvoir occulte , toute autorité étrangère aux bases constilnlionnelles d'un, pays, sont de leur nature contraires au bien public. Cependant le plus grand nombre, qui se compose toujours du vulgaire, inclinait vers sa perte ; ne pouvant être persuadé par le bon sens le plus grossier , il s'obstinait à ne pas voir le perd qu'on lui montrait; il protégeait ceux qui, sous des dehors hypocrites, lui apprêtaient des fers, qui rampaient humblement jusqu'au jour où, relevant la tête, ils viendraient dire : Obéissez !
Alors la minorité, composée de la saine partie de la nation, comprit la nécessité d'en appeler aux lois, c'est-à-dire de les réformer de nouveau, afin de consolider l'ordre social et de donner au pouvoir civil l'antique force ébranlée sourdement et lentement par Rome. INous entendons les lois de police administrative, car celles qui concernaient la représentation nationale, se maintenaient pures et toujours basées sur les principes et les formes conservatrices de la liberté perpétuelle de la republique. Mais il existe un enchaînement si étroit entre tous les pouvoirs, que la manière de gouverner doit affermir ou énerver
la constitution. C'est une preuve de haute sagesse que cette révision séculaire et semi-séculaire du code, que cette abrogation des lois inutiles, que cette législation permanente et à l'a (Fût des besoins. Dans une société dont la marche (lu tems change les mœurs, les usages et l'esprit, les lois ne sauraient rester stationna ires que dans l'intérêt d'un pouvoir tyrannique. Plus les lois sont nombreuses, moins la justice est rendue avec équité; et. c'est surtout dans l'application des lois que l'homme est sujet à errer. Une. nouvelle commission fut donc nommée dans le conseil général du 5i janvier iGaj , et, les hommes qui la composaient jouissaient de la plus haute estime parmi leurs concitoyens. Leur travail , comme celui des commissions précédentes, ne fut ni complet ni parfait. Mais a'est-ce pas déjà obtenir beaucoup de la sagesse humaine qu'une bonne législation , quoique momentanée , et surtout dans un pays où elle n'est pas sujette à l'immutabilité si funeste dans les monarchies. :.ir. •
Un malheur inattendu vint frapper la contrée ; les lugubres présages du duc d'Urbino se vérifièrent; le jeune prince Frédéric mourut inopinément, et le vieux père> accablé de tristesse, céda à l'instigation artificieuse du pape Urbain Y III, successeur de Clément, et préféra se retirer dans une solitude avec la résignation de
son ancêtre Guido, plutôt que de disputer à l'ambitieux pontife les rênes que su main tremblante ne pouvait plus porter : son ambassadeur, Horace Albani, fut chargé d'arranger les affaires relatives à la cession du duché d'Lrbino; et François-Marie II mourut tranquillement en i63i, regretté de ses sujets et de ses amis.
L'amour des habïlansdu duché d'L rbino et des républicains du Titan pour la famille de Montefeltre, et surtout un acte public par lequel le duc, encore vivant, avait reconnu sa nièce Vittoria pour l'héritière naturelle de ses possessions , forçaient le pontife à ménager ses nouveaux sujets, à redouter une protestation assez juste contre son pouvoir si mal étayé ; et , après un mûr examen de la Situation des choses , dans l'alternative de perdre le duché d'Lrbino ou de reconnaître l'indépendance de la république titanique , il crut plus sûr et plus digne d'agir avec libéralité. Cette, politique lui fit renouveler avec le gouvernement de San-Marino le traité conclu entre les hommes libres- ej son prédécesseur. Ainsi, par les soins du chargé d'atfaires d'Albani, l'Etat passa de la libre protection fondée sur l'amitié, la bienveillance et les rapports réciproques de secours et d'assistance , à une protection moins aflectueuse, sans doute, mais peut-être plus stable, plus ferme et plus importante sous" le point de vue
politique : protection qui n'altérait en rien la vraie liberté . l'antique indépendance de la république, qui ne faisait rien craindre pour l'avenir j protection stipulée et confirmée par ces mots : làbertate , juridictione , meroque et mixto ïmperio , ac gubernio serrtper salvis. De sorte que l'ennemi le plus ancien des pieux républicains, après avoir reconnu leur liberté, leur indépendance, s'engageait, parce qu'il s'y voyait contraint par la force des cboses, à les protéger et à les soutenir, ainsi que la famille de Montefeltre l'avait fait avec un zèle et un attachement rares. Et même voulant l'emporter sur ce que ses prédécesseurs, Pie lï, Jules II, Léon X et Paul III avaient fait en faveur du Titan, le pontife moderne leur accorda le droit d'entrer sur le territoire de l'Eglise tous les produits du sol et de l'industrie sans être soumis à payer l'impôt des douanes, ni celui de la cinquina, c'est-à-dire du cinquième.
La république se trouva donc isolée dans les domaines de l'Eglise , et heureusement réduite à n'avoir d'autres rapports politiques qu'avec une puissance protectrice pour elle. On ne prévoyait plus de troubles; tout ferment de discorde était anéanti, lorsqu'un évêque, d'un genre d'esprit si bizarre, qu'il passait son tems à écrire, et, qui pis est, à publier de volumineux commentaires
sur les inintelligibles révélations- de Sainte-Brrgide, et possédé de l'antique esprit des clercs et des Benveniito , voulut semer les germes de nouvelles querelles par des prétentions aussi absurdes que turbulentes ; mais les citoyens ne voulant et ne devant pas dépendre du bon plaisir d'un évêque, prirent aussitôt des moyens énergiques pour lui faire comprendre combien' ii y avait de différence entre des fantômes et des réalités, entre les caprices et la raison.
Après ce singulier démêlé , observant que la coutume préjudiciable des lettres de recommandation dans les affaires publiques, surtout dans l'administration de la justice, s'établissait en Italie et devenait très - pernicieuse dans un petit gouvernement que sa situation nouvelle exposait à la multiplicité des instances par ses rapports de surveillance avec les hommes d'église, les républicains, ranimés, s'assemblèrent pour rompre ce commerce de corruption. Et comme une simple défense n'eût peut-être pas été suffisante pour l'accomplissement d'une résolution si sage et si ferme, ils firent une loi pénale par laquelle quiconque aurait recours aux lettres de recommandation, soit auprès des juges, soit auprès des capitaines, et même auprès du conseil, serait condamné à une peine pécuniaire relative à l'importance de la cause litigieuse. Par cette raison,
et pour qrielesmagislratsnesortisscntpas,dan&(îe telles occasions, des limites de la loi, il fut résolu qu'ils en' référerai enf au conseil. Il arriva même bientôt qu'à l'occasion d'un indi vidu recommandé par un prince illustre , à l'un des capitaines, celuici consulta le conseil sur la manière dont il devait agir et répondre à la lettre; l'assemblée conclut, par acclamation, à ce qu'il écrivît au prince qu'il était impossible d'avoir égard à sa recommandation , attendu que le conseil étant de soixante, et le gouvernement populaire, les capitaines n'étaient que de simples agens nommés à l'effet de veillera l'exécution des décisions générales. Ainsi les ahus înhérens au siècle, et repoussés par les magistrats , donnaient lieu au peuple de se glorifier de leur vertu.
L'espèce d'indifférence que quelques conseillers semblaient montrer pour les affaires publiques, engagea bientôt le gouvernement , vers la moitié du siècle, et dans l'appréhension que ce mal ne se propageât, à rétablir l'appel nominal avec une amende contre tout membre qui ne se présenterait pas régulièrement au conseil; il ordonna en outre qu'on pourrait à l'avenir fermer le conseil et délibérer dès que qi tarante-cinq conseillers se trouveraient réunis, restreignant, de plus, le nombre des suffrages de quarante, qu'il était, à trente-six. On parvint de la sorte à raffermir la
constitution, que l'état de choses aurait in r aillïblement altérée. Dans d'autres pays un tel changement eût Tait suspecter une propension vers des idées aristocratiques; mais sur le Titan il n'était que l'effet des circonstances les plus contraires au bien public, et dans l'unique but de maintenir l'antique et sainte lot fondamentale.
Deux plaies profondes avaient , de longue date , miné la force politique du Titan : l'irrégularité de l'administration de la justice, et le mangue d'instruoiion publique. Nous ne pensons pas qu'Astrée fut plus maltraitée chez les républicains de San-Marino qu'au milieu des Etats monarchiques; mais la rareté des magistrats instraits, et la combinaison de la cumulation des pouvoirs judiciaire, exécutif et législatif, faisait pencher enfin vers l'arbitraire des hommes déjà moins pénétrés de leurs devoirs patriotiques. On sentit alors , pour remédier au. mal , le nécessité de choisir un juge étranger, qu'aucun intérêt ne devait porter à favoriser un parti , ainsi qu'on en avait agi dans les siècles les plus reculés, et l'on appliqua le même système à l'éducation publique, si nécessaire au bien-être civil, et particulièrement dans une petite république qui tient à honneur de conserver la nature de son gouvernement et sa constitution. A la rigueur on peut , dans une grande monarchie, se passer d'une éducation
généralement répandue, le monarque étant le seul mniire, el la nature produisant toujours assez d'hommes capables qui , n'étant pas constamment occupés des soins de la patrie, donnent une impulsion à la perfectibilité de toutes choses, et influent ainsi sur les affaires sans s'en douter. Mais dans un petit Etat où chaque individu doit coopérer à la chose publique, dans tous ses détails, et où les devoirs civils sont presque continuels, l'instruction devient indispensable : les vertus sociales sont l'effet des lumière» et d'une éducation oui établit de 'justes proportions entre les parties et !e tout. Sans doute nous reconnaissons tout le prix de la morale-pratique , mais sans l'éducation elle est quelquefois accompagnée de préjugés qui en diminuent le mérite ; et comme elle m se communique pas par les fluides électriques ou par d'autres moyens inconnus et surnaturels T et qu'elle est plus l'effet de l'exemple que de quelque influence secrète, si l'on n'en multiplie pas les modèles par l'instruction générale, il sera difficile de l'introduire chez un peuple, delà rendre permanente, et ce qu'elle doit être , un rempart contre les chocs, les éventualités et les changement continuels. C'est par le sentiment de cette vérité , par ces motifs plausibles , que , sur le litau, l'esprit républicain retrouva son énergie , et qu'on parvint peu à peu à reformer
tous les abus e! les désordres introduits pendant le dernier siècle.
Les mesures prudentes du gouvernement furent couronnées du succès; des hommes se formèrent dans le nouveau système d'éducation publique , et bientôt on put en citer de remarquables. Parmi ceux dont les noms nous sont parvenus , nous nommerons Mattéo Valli', secrétaire de la république, et le premier qui ait écrit sur sa patrie une brève relation historique et politique qui nous a guidé dans notre travail.
Cependant il restait encore une réforme à effectuer : c'était un préjudice pour la morale que de recevoir aveuglément, dans ce siècle corrompu un grand nombre d'exilés, les uns fuyant l'oppression , l'injustice et le despotisme , les aulres les chàtimens réservés aux coupables. Le droit d'hospitalité semble être, sans contredit, un des plus justes chez les hommes civilisés ; mais l'abus devait le rendre très-pernicieux dans un petit pays, dans urf Etat républicain, dans un gouvernement où la magistrature élective est de courte durée, d'autant plus que les relations permanentes des citoyens avec les membres du corps politique pouvaient accroître la facilité de faire le mal. Les capitaines cherchèrent donc à remédier à ce vice si connu du gouvernement , qu'on avait été plusieurs fois presque forcé d'em-
C aGG )
ployer ln violence pour délivrer le Tilan des étrangers, Us publièrent un décret contre l'abus des sauf-conduits, et ils réclamèrent une loi contre l'excès de l'hospitalité , ou du moins pour qu'elle ne lut pas à l'avenir donnée sans examen. Cet acte de sévérité', qui mettait la république à l'abri de l'invasion des mœurs relâchées de l'Italie, Sut la préserver aussi d'imiter les aulres peuples dans leurs erreurs. Le séjour de San-Marino devint bientôt si sûr, si paisible, que les hommes les plus distingués dos villes voisines, et quelquefois des villes éloignées, réclamaient l'honneur d'être nommés citoyens de la ville libre , d'ajouter à leur noblesse étrangère ce titre d'une noblesse honorifique , car c'était la seule qui existât sur le Titan. Mais cette faveur accordée à beaucoup de familles recommandables, porta, dans la seconde moitié du dix - septième- siècle, les .membres des familles nobles san-raarinoises à se caractériser, même dans les actes-du gouvernement, du litre de gentilhomme, qui jusqu'alors n'avait jamais été employé que comme un'e marque purement distinclive. La vanité germe si facilement chez les hommes! C'était un titre sans privilège, mais c'était un titre, et la manie de s'en parer semblait: suppléer à la noble ambition de les mdriter par d'illustres actions.
C'est par ces causes, plus importantes qu'on ne pense, que nous voyons la république perdre le principe vilal de son gouvernement, s'affairblir moralement, méconnaître les vertus civiles, et ne trouver d'autres résultats à tant d'erreurs que la misère et la dépopulation. , , . .
Il en est des corps politiques comme des corps naturels; la machine se ressent de l'altération morbifique d'une des parties, et bientôt toutes les autres s'altèrent ; les fonctions de la vie se désorganisent , la maladie devient générale. Ce nouvel empiétement de la corruption devait paralyser les efforts de la saine partie de la république : qui ne sait que les stériles préjugés arîs-r locratiquesdans le silence dédaigneux et superbe de l'ignorance, sont capables de miner les bases les plus solides, et cette douce paix qu'on peut regardercomme l'effet despremières bénédictions de la Providence ! La richesse nationale, dans ses subdivisions proportionnées , doit être leprmcipe et le moyen de multiplier , de régulariser les revenus, de reproduire le bien, d'étendre sur tous les commodités de la vie, de réaliser les espérances individuelles; mais la vanité anéantit tout germe de fécondité, et la misère vient, pour résultat, nous montrer à nu la plaie de l'erreur.
La richesse de la république de San-Marino ne
ae bornait cependant pas à son propre territoire ; les citoyens possédaient dans les environs de Bimini et dans les communes voisines des propriétés acquises; ils profitaient d'une situation avantageuse pour le commerce des laines brutes et fabriquées, que l'amour du gain leur faisait Tendre ou échanger avec les étrangers. Plus heureux , peut-être, si au lieu de passer une vie cupide et pénible, ils eussent préféré aux riches étoffes étrangères qui paraient leur comptoir les simples toisons de leurs troupeaux dociles. Mais les travers naissent, se propagent sur la superficie des Etats, pénètrent dans la masse des peuples avec une facilité si extraordinaire, qu'il est souvent trop tard quand on se réveille au sein de la stupeur, quand on aperçoit le mal; alors la raison ne suffît plus pour en arrêter les progrès efiVayans. On ne saurait donc s'opposer trop fortement aux premiers pas de l'arbitraire et de la corruption , et chercher à conserver intactes les lois qui constituent la nature des gouvernemens raisonnables et humains. Nous l'avons dit, pour San-Marino , les changemens successifs qui ont trouble -son existence, sont la conséquence de l'altération de la loi religieuse et primitive. La date chronologique des Etats ajoute à leur force tant qu'ils restent purs, tant qu'ils savent garder
sans altération leurs principes fondamentaux; mais si les gouvernemens souffrent qu'on y porte atteinte , qu'ils perdent l'espoir de retrouver jamais la vigueur et l'énergie de la jeunesse; et combien aussi n'en existe-t-ïl pas qui naissent déjà vieux etdécrépits!:....