LIVRE IX
Dix-huitième siècle,
La guerre qui régna en Italie pendant la première moitié de ce siècle, ne troubla point la cime du Titan. La république, entourée de tous côtés par les Etats de l'Eglise , ne pouvait plus avoir de rapports avec les autres princes ; aucun motif étranger ne devait plus l'entraîner à combattre les phalanges des grands Etats. Les bandes de partisans qui traversaient la Romagne, contemplaient seulement de loin le sanctuaire de la paix et de la liberté. Si quelquefois les besoins de la guerre mirent en contact le gouvernement de San-Marino avec les chefs des guerriers, cesmomens furent courts; l'observation la plus scrupuleuse du droit des gens , la neutralité de la république et la petitesse de son territoire, étaient des considérations toujours puissantes. La congrégation fondée par Marinus semblait revenue à sa destinée primitive.
Mais si nul ennemi étranger ne menaçait la paix de la république, elle nourrissait dans son sein un principe contraire à sa conservation.
Nous avons signalé les causes qui, durant le dernier siècle , jetèrent l'Etat dans l'apathie et la langueur , qui minèrent l'ordre social : on en ressentait encore les effets. La vanité , l'ambition, l'immoralité publiques et privées se propagent, se redressent avec une effervescence aristocratique dès que les bases de l'égalité fléchissent et sont hors des justes proportions. Quand, d'un côté, quelques individus visent au pouvoir, à la domination, établissent des supériorités arbitraires; quand, d'un autre, on viole ouvertement les lois par de fausses interprétations ; quand les bons citoyens sont réduits à une minorité sans force pour soutenir l'équilibre, il n'y a pliis d'espoir que dans un malheur plus grand; des maux plus cuisans, une honte sans voile, sans refuge, peuvent seuls faire sortir un peuple de son léthargique engourdissement : il faut des scélérats, et des crimes pour éclairer l'aveugle genre humain. Quoique la nation titanique ne fût pas avilie à ce point, quoique un reste d'amour pour la liberté agitât toujours l'artère publique, les torts du passé et les caresses trompeuses des hommes vaniteux préparaient des chaînes , conduisaient à l'esclavage. Cependant les agitations des individus n'avaient encore produit aucun effet désastreux, lorsqu'un ambitieux célèbre s'abritant sous son manteau de
pourpre , abjurant tout sentiment d'humanité , se leva dans l'orgueil de ses chimères, et comme un spectre menaçant, fit trembler les citoyens qui n'avaient plus pour leur défense le sentiment de leur propre valeur , l'enthousiasme de la vertu. C'est ainsi que le cardinal Albéroni apparut à la république.
Albéroni , légat en Romaine , et se trouvant par ses fonctions en rapport avec San-Marino, ne vit , dans les citoyens du Titan , que des chrétiens respectueux et dociles. Mais son orgueil ne pouvait se satisfaire des pieuses expressions de leurs sentimens, ni être touché de l'aspect des iriceurs simples de la plus grande partie de la nation; ce prêtre insatiable de grandeur, non de celle qu'ambitionne la gloire, qui se maintient dans les limites du décorum, mais de cette grandeur bâtarde qui ne connaît pas de bornes , pour qui les moyens les plus vils sont indiflerens s'ils font réussir, qui veut des sacrifices, qui se plaît à combattre la volonté de tous, qui cherche à soumettre jusqu'aux lois; ce prince de l'Eglise agité de l'esprit démoniaque des Ildebrand, entreprit d'asservir un peuple selon lui trop vertueux , et dont la pureté semblait offusquer ses regards, quoique pourtant grandement dégénérée de sa beauté primitive. Mais un tyran } quelque peu de pudeur qu'il ait, croit devoir
couvrit- encore son usurpation Je prétextes spécieux. Alberoni, comme le loup de la Faille, ne tarda pas à trouver l'occasion de foudre sur sa proie. Il profita du peu d'eflet que produisaient ses lettres de recommandation sur les magistrats chargés de fendre la justice; et prétextant l'obstination qu'ils mettaient à lui refuser la grâce de quelques coupables, il attaqua la validité de leurs jugemens, en alléguant pour motifs que les individus condamnés ayant exercé une industrie avec le privilège spécial de la sainte maison pontificale, ils se trouvaient de droit hors de la juridiction ordinaire, et' ne relevaient plus que de la cour de Home. Mais sans écouler les justes réclamations du gouvernement san raarinois , il se liata d'éci ire au pontife, et de présenter la question sous un point de vue qui servît son ambition: il parla de l'importante nécessité de soutenir les droits de la tiare dans cette 'république rebelle. Après avoir fait mouvoir tous les ressorts de t'intrigue et de la calomnie, il se montra bientôt, avec l'approbation du pontife, à la tête d'une force armée destinée à l'aider dans ses projets d'usurpation et de vengeance. Vainement les citoyens effrayés s'en référèrent à la cour de lïome, toutes les issues semblaient gardées par les agens d'Alberoni; chacune des tentatives qu'ils faisaient pour obtenir justice devenait un motif d'agression de la
part du légat ; et bientôt les hostilités commencèrent ouvertement par l'arrestation de tons les San-Marinois de distinction qui se trouvaient en Romaine.
Si la noire ambition d'un paysan revêtu de pourpre rappelait les prétentions injustes des clercs dans les tems reculés, il s'en fallait de beaucoup que les hommes libres du Titan montrassent au dix - huitième siècle l'énergie que . leurs prédécesseurs avaient eue jadis pour la défense de leurs droits, pour l'indépendance de leur gouvernement 1 : le sommeil de l'esclavage dans lequel l'Italie était alors plongée, avait de nouveau exercé sa funeste influence sur le faîte du Titan ; la protection papale avait secondé l'effet du tems , et Alberoni menaçait le dernier asile de la liberté. Cependant, quoique tremblans sur le sort qui leur était réservé, les San-Marinois ne de'menlirent pas leur origine : à la nouvelle de l'arrestation de leurs concitoyens, leur calme, leur courageuse résignation, leur force morale , étonnèrent leur ennemi lui-même. Alors satisfait de l'insuffisance de cette première violation des droits publics, l'odieux prélat fit peser sur la nation entière sa colère et sa haine : la politique ne tend qu'à réussir. Le caractère d'Alhcroni , composé des vîccs les plus opposes, offrait au même degré l'habileté, l'orgueil,
la bassesse, la -violence des passions et le snngfroid de l'hypocrisie : il était digne de lui de faire endurer au peuple de San-Marino toutes les horreurs delà famine. La république tirait ses moyens de subsistance des pays limitrophes : tons les confins en furent sévèrement gardés parles satellites d'Alberoni ; les esclaves de l'Eglise se plaisaient à suivre les ordres du tyran ; et les hommes libres, coupables d'être restés fidèles à leurs lois et de n'avoir point cédé à des sollicitations injustes , se virent réduits à l'extrémité la plus déplorable. L'amour des institutions et de la liberté, le patriotisme généreux , le courage et l'ardeur guerrière se réveillent pour la défense quand l'ennemi est franc dans son attaque; mais une agression tortueuse qu'on ne sait où combattre , qui se sert de la faim comme d'une arme infaillible , qui provoque cette calamité atteignant tous les sujets à la fois, paralysant toutes les forces morales et physiques, devait être couronnée du plus affreux triomphe.
Cependant , tandis que la république assiégée par la misère et la douleur, souffrait toujours avec patience et résignation, Alberoni, doué d'un génie infernal, légitimait ses crimes, se cou- Trait du manteau de la vertu, parlait du bien public, des intérêts importans de l'Eglise et de son domaine : il paraissait n'agir qu'en vertu des
ordres transmis par Rome. Le pape, en effet, l'avait investi de tons pouvoirs. Clément XII, d'une probile trop reconnue pour appuyer tant d'injustice et d'iiorrenrs, mais d'un âge avancé et d'un esprit faible, avait codé trop promptenaent aux manœuvres insidieuses des agens du légat, avait cru trop facilement aux mensonges les plus noirs. Alberoni entreprenait donc de lui persuader, qu'il était dans l'intérêt de l'Eglise, de la justice, de la religion, ainsi que dans l'intérêt des san-marinois eux-mêmes , (pie ce petit Etat fût réuni au domaine pontifical et restât sous sa domination ; il peignait la république de Marin us comme une ligue formée contre Dieu et les saints, comme un nid de tyrans sans cesse en proie aux. dissentions politiques, aux querelles intestines, et qui, sous un voile de liberté, nourrissait des sentïmens de domination étrangère : il représentait les républicains du Titan comme agités de l'esprit turbulent de l'ambition et de l'athéisme , cherchant à propager leurs doctrines perverses, se flattant d'envahir un jour, par ta seule puissance de leurs erreurs, les Etats de Rome , l'Italie entière. Et comme si la paix de sa conscience lui eût fait craindre que tant de raisons spécieuses lussent sans effet surl'esprit du pontite et ne parvinssent pas à le décider à l'autoriser dans ses vues criminelles, il ajouta, avec son
langage hypocrite, que sa sainteté ne pouvait, Sans nuire à sa propre gloire, se refuser à ramener an bercail des brebis égarées ; que la majeure partie des citoyens de San-Marino désiraient vivement de vivre paisibles sous le gouvernement et le joug sacré de l'Eglise; et qu'il n'y avait pas de droits plus solides à la postérité pour 1s chef d'une nation que de voir un peuple, .surtout un peuple libre, se ranger sous ses lois. Mais quelque flatteuse que fût celte proposition, quelque adroite que fût cette politique, un fait d'une telle importance sembla mériter d'être confirme par des documens dans lesquels le pape put trouver exprimé le vœu des citoyens. Cette sage décision détermina Alberoui de tout tenter : ce fut le. nreucï des- scènes dont le Titan devint le théâtre. Si le sacré collège n'avait pas été plongé dans l'apathie et l'indifférence pour le bien , si les lettres du légat en Ito.nagne eussent élé conservées avec ordre, il eût été facile de pénétrer ses projets , de voir la différence de son langage,, car l'hypocrisie ne parvient pas toujours à masquer la dépravation Mais tout prouve que le cardinal-sëcrétaïre d'état, en négligeant de faire accorder les souvenirs du passé avec l'accusation d'Alberoni , était d'intelligence avec lui. Le vieux pontife devenait en quelque sorte excusable d'ajouter foi et de se prêter ans.
intrigues, lui qui se reposait sur les soins et sur l'équité de son ministère. Le cardinal-légat reçut la commission de procéder à l'examen de la vraie situation du Titan, cependant aux conditions expresses de ne compromettre en rien la sainteté du trône et la loyauté des intentions du pontife; mais les prévoyances de l'esprit de justice sont de vains obstacles pour quiconque est résolu à satisfaire sa propre volonté et à n'écouter que la. Laine et la vengeance. II était enjoint au cardinal de se tenir sur les frontières de la république, de faire connaître sa mission apostolique, et d'attendre (jue la nation exprimât librement et sans contrainte sa volonté : toute la dialectique d'Alberoni consistait à séduire et à violenter.
Le mallienr, en affaiblissant les forces physiques des San-Marinois , avait ranimé en eux le feu du patriotisme : pâles, amaigris, mais fiers et courageux , ils contemplaient encore avec orgueil leur roche insoumise; les mots d'indépendance et de libel lé résonnaient toujours dans leur bouche , et plus puissamment que jamais. Quelques citoyens , inspirés par l'excès des souffrances, parlaient an peuple assemblé, ralFermis- Saient l'âme de la patrie : ils représentaient la république expirante, moins par l'effet des calamités présentes que par les erreurs du passé, que par l'absence des vertus civiles; ils rappelaient
les beaux âges du Titan, l'énergie des ancêtres, les combats soutenus pour la cause nationale , les agressions ecclésiastiques repoussées, le triomphe éternel de la liberté fondamentale. Mais quand leur voix éloquente cessait de se faire entendre, quand chaque citoyen rentré sous le toit héréditaire y retrouvait le spectacle déchirant de la douleur et du besoin, l'aspect d'un père, d'une épouse , d'enfans affamés, comprimait l'élan du patriotisme, détruisait les résolutions de la fermeté; la nature aussi forte que le devoir, combattait en lui la vertu républicaine. Alors des hommes perGdes, corrompus par l'ord'Alberoni, parlaient le langage d'un désespoir stérile ; ils voilaient |e but de leurs insinuations par des réflexions qui pouvaient sembler naturelles : selon eux, que voulait le légat, sinon le bien-être des citoyens? La sainte Eglise n'était-elle jias la mère de tous les chrétiens? le pape n'avait-il pas une autorité reconnue, même sur les empires les plus puissans? Lue république sans année, sans marine, sans colonie pouvait -elle exister avec les cliangcmcns advenus dans les mœurs et avec les nouveaux besoins de l'univers civilisé? Le royaume de Naples ne payait-il pas le tribut à Rome? et ne valait-il pas mieux vivre paisibles sous la domination sacrée des ponlifes que de périr infailliblement de langueur sous un 1 gou-
remercient sans force? De prompts secours n'étaient-ils pas préférables à de vaines déclamations, à des mots vides.de sens?.
11 résultait de ces impressions différentes une indécision fâcheuse qui ajoutait encore au malaise général. Tout-à-coup, dans la journée du a4 octobre 1759, Alberoni, au mépris des ordres du pontife, pénètre sur le territoire de la république accompagné de ses complices sacrés et de satellites profanes, monte la hauteur du Titan, s'empare des portes de la vifle, apparaît aux regards des San-Marinois étonnés; et quelques citoyens gagnés font retentir des cris d'une joie indigne!... mais le peuple garde un morne silence; il n'ose croire encore à ta trahison; il porte un regard curieux et fixe sur ce sinistre cortège. Un combat intérieur l'agite; on veut punir tant d'audace, majs la faiblesse suspend ces mouvemens généreux; on veut fuir, mais la prudence et la honte arrêtent cette vague résolution : il faut veiller sur Ui patrie. Alors une députation du conseil, feignant de ne pas croire «ux vues ambitieuses, aux menées perverses du légat, vient le 1 féliciter et s'enquérir des motifs qui l'amènent; mats l'indigne prêtre, de l'air allier d'un conquérant, dédaigne de répondre autrement que par l'ironie. Ce n'est que par uu ordre impie que San -Marina connaîtra les décisions de Home. L?
stupeur se communique de proche en proche; chaque moment augmente le nombre des partisans du cardinal.
Le lendemain le peuple est convoqué dans l'église principale; les cloches retentissent : c'est l'heure de l'office divin. Alberoni s'avance environné de soldats , de sbires , et le.bourreaii luimême marche à ses côtés. Son contentement décèle tout ce qu'on doit craindre. Le désespoir, comme l'étincelle électrique, frappe tous les citoyens; Hs contemplent, en entrant dans la maison du Seigneur, l'antique inscription- qui rappelle la gloire de tant de siècles vertueux; ils se sentent abandonnés du saint protecteur. Les nouveaux courtisans de ce premier maître se pressent dans le temple, ils entourent l'enceinte: Alberoni va donc couronner ses forfaits! Profanateur, il a voulu que la célébration la plus solennelle de la religion voilât son crime; il a voulu que le serment qu'il compte arracher à la nation eût l'inviolable caractère des anciens usages républicains. C'est dans le temple du Dieu de la vérité, c'est devant la tombe de Marinus qu'il appelle un peuple entier pour le rendre parjure, pour le faire renoncer à ses lois. Quelles réflexions terribles frappent l'a me des citoyens! les fers qu'on leur prépare retentissent déjà à leur oreille j l'esclavage se montre de toutes
parts. L'auguste sacrifice est interrompu. Du haut de la chaire où la parole divine retentissait pour la liberté, pour l'égalité chrétienne, Alberoni réclame le serment d'obéissance au chef de l'Eglise; deux lâches ont déjà abjuré leur titre de citoyen , de chrétien , d'homme lihre.... mais un vieillard vénérable, simple, modeste, étend sa main vers le tabernacle: c'est le capitaine Giangi. J'ai juré j dit-il , fidélité à mon. prince légitime, la république de San-Marino j je renouvelle ce serment sacré. Giuseppe Onofri le répète en d'autres termes; Giralrno Gozi se tournant vers le cardinal, lui rappelle les paroles du Rédempteur : Transeat a me calix iste ; et^ protestant contre toute atteinte portée à l'indépendance de la république , il s'écrie avec un enthousiasme patriotique : fine San-Marino ! vive la liberté! Ces paroles aussitôt répétées parle diacre assistant retentissent spontanément dans l'assemblée , les voûtes sacrées le redisent , et le cardinal oubliant sou caractère, la sainteté du mystère et le respect du au lieu , se livre sans réserve à la colère la plus impétueuse, aux injures les plus basses; sans attendre la fin de l'office divin , il court exhaler sa fureur et satisfaire sa haine, en se déclarant, au nom de Itomc , maître absolu de la république.
Xsndîs que Alberoni, comme un vautour affamé, cherchait de nouveaux moyens pour rcs-
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saisir sa proie, les San-Marinoîs , ranimes par l'espérance, rendaient des actions de grâces à Dieu; ensuite, sans sortir de l'église, ils se formaient en conseil général,, et cherchaient à sauver la patrie de l'abîme où l'avait entraînée le légat. La voix des sages fut écoulée. Pour ne pas prolonger une situation déjà trop déplorable, il fut résolu qu'on ne réveillerait aucun souvenir de tout ce qui avait précédé celle journée fatale : le passé n'appartenant plus aux hommes , les récriminations entretiennent- les discordes sans servir à rattacher plus fortement aux institutions. 11 suffisait d'une volonté énergique ; et c'est en partant du point où ils se trouvaient tous placés, que le gouvernement de San-Marîno voulait rendre aux lois de l'Etat leur antique vigueur. Le premier acte de sagesse de cette assemblée fut de nommer des députés chargés d'aller porter aux pieds du saint-siège, d'où les ordres du légat de Rotnagne étaient émanés, l'expression des sentimens delà république et de la résolution des citoyens; ils devaient s'opposer en outre à toute espèce d'envahissement sur les droits incontestables que les habitans du Mont-lilan avaient à se gouverner sans l'intervention d'aucune puissance.
Au récit des tentutives d'Alberoni , les cardinaux désapprouvèrent la conduite de leur collègue; Clément XII sembla sortir de sa léthargie
pour protester hautement contre un attentat si loin de sa pensée. 11 déclara que l'Eglise , en Vertu de conventions conclues avec les pontifes, devait protection à la république , mais sans chercher à y établir sa domination. 11 censura les actions du légat ; et n'écoutant que la voix de la justice, -malgré les avis transmis parles cours d'Italie et d'Europe pour la destruction d'un gouvernement dont les formes déplaisaient aux monarques absolus, il reconnut à la république le droit de se gouverner librement, ainsi que vertueuse et indépendante elle s'était gouvernée depuis tant de siècles. Les torts d'Alberoni le touchèrent au point, qu'il ne sembla tranquille qu'après le départ du cardinal Em-iquez J\apoletano, chargé par lui dii soin de rétablir sur le Titan la bonne renommée de la cour de Rome et la tranquillité parmi les pauvres républicains.
Cette belle conduite de Clément Xll était nonseulement nécessaire à sa propre gloire, mais encore à celle du cardinal-neveu qu'on soupçonnait d'avoir ambitionné la principauté du Titan. D'un autre côté un soupçon plus difficile à détruire pesait sur le cardinal-secrétaire d'état : ses relations avec Alberoni le firent accuser avec justice d'avoir été Pâme des forfaits de ce légat pour complaire aux ministres résidens. Quoi qu'il en soit, l'équité du pontife rendit à la liberté son
dernier asile ; et si le manteau rouge put préserver Alberoni du châtiment qu'il méritait, l'Europe indignée voua son nom à l'infamie.
Les San-Marinais, sortis de leur sommeil , retrouvèrent au coup inattendu qui menaça leur indépendance, cette énergie si nécessaire à la conservation des gouvernemens populaires. Comme la pression produit une force réagissante, les esprits manifestèrent les seutîmens les plus généreux; et, sans efforts, la république reprît ses mœurs simples, ses antiques usages : le flambeau de la liberté se ranima devant l'esclavage. Ce fut en vain que le cardinal Enrïqucz chercha sur la cime du rocher ce nid de tyrans ennemis de Dieu et des saints, ces monstres d'iniquités qu' Alberoni n'avait trouvés que dans son propre cœur ; il vit un peuple fraternisant an nom Je l'Evangile , au nom des lois, fort, dans son unanimité, de son amour pour la patrie et- de ses institutions. Aussi ce bon prélat, gémissant sur l'effet des impostures de son. prédécesseur , mit un saint zèle à tout réparer : ce fut sous sa protection spéciale, avec l'intercession de ses prières, que, le 5 février, jour consacré à Sainte-Agathe , la république fut intégralement reconstituée avec plus de force que jamais : les larmes de reconnaissance, les bénédictions, les cris de joie des citoyens étaient l'unique pompe de la fête. Depuis
cette époque glorieuse on en célèbre chaque année l'anniversaire; et le peuple, rappelé à ses devoirs, encouragé dans ses sentimens, assiste avec recueillement à cette commémoration solennelle.
L'attentat d'Âlberon'i n'eut donc d'autre résultat que de faire sortir la petite république de l'oubli dans lequel elle était, presque ensevelie depuis son origine : les historiens tournèrent les yeux, vers elle; des écrits sans nombre furent publiés sur l'entreprise du légat ; les uns dans le but de l'attaquer, d'antres pour la défendre; mais dans tous, les faits se trouvèrent falsifiés pour les faire concourir à de vains raisonnemens ou à des passions haineuses : cette bataille littéraire s'appaisa, et deux cardinaux qui avaient particulièrement figuré dans la grande scène , furent les seuls qui la prolongèrent. Benoît XIV, d'illustre mémoire , en succédant à Clément XII , avait fait espérer à l'Italie qu'on verrait le criminel orgueil d'Alberoniabaissé; cependant, sansqu'onen connût la raison , le pape se contenta de l'éloigner du Tois'mage de San-Marino , et. le fit passer de la légation de Romaine à celle de Bologne , sa patrie. Là, dans le délaissement le plus absolu, mais non sans conserver l'espoir de ramener encore les esprits en sa faveur, il publia un ouvrage digne de lui et de ses talens : c'était un manifeste his-