LIVRE PREMIER
Réflexions préliminaires. — Du territoire Je la République de San-Marinn et de ses différens nuins. — De la nature du sol el du climat.
C'est moins l'histoire des nations et des peuples modernes que celle des princes qui les ont gouvernés , qu'on nous a fait connaître jusqu'ici : voilà pourquoi les générations se sont succédées sans qu'elles aient profité , dans de justes proportions, de l'expérience des siècles. Il nousa fallu, en France , nos propres malheurs pour nous éclairer, pour nous instruire. La révolution, lentement préparée par les abus du passé, n'a pas trouvé les hommes assez mûrs; ils semblaient se contenter de détruire là' puissance sans bornes des rois (l'Histoire, ne leur avait parlé que d'eux),
sans songer à constituer le présent d'une manière solide; sans prévoir, sans craindre de terribles effets réactifs pour l'avenir. Alors il se trouva un ambitieux, qui fit de la gloire militaire une époque de transition , péniblement prolongée par le despotisme; et le sang des victimes eu cimenta les premier^ actes, parce que, le peuple, revenu d'un moment d'ivresse, n'avait pas d'autorités historiques pour la défense de ses droits, parce que l'Histoire l'avait entretenu dans son asservissement, et dans l'idée de la nécessité d'un maître pour sa propre gloire. Le préjugé des noms célèbres est, quoiqu'il date d'hier, quelquefois plus fort qne nos droits , dont l'antiquité est incontestable. Mais Napoléon, abandonné de la nation, succomba : la liberté eut un antécédent; et le monarque, qu'une heureuse restauration faisait monter sur le trône et ramenait au milieu des Français, avait si bien compris cette vérité, que la prudence, la politique et la juste appréciation de l'esprit du siècle et des besoins du peuple, lui dictèrent la Charte, comme la conséquence de sa conduite passée, comme une garantie pour la concorde. Maintenant que la sagesse et la civilisation limitent le pouvoir des souverains; que l'esprit de conquête n J a plus d'impulsion; que chaque individu , fatigué de déceptions , pénètre au fond des choses, réfléchit, examine,
repousse les illusions mensongères) el -ne -veut rien que de positif, il ne reste plus qu'un moyen de grandir encore, de tout consolider, c'est de ne pas craindre la liberté, c'est de se réfugier dans ses bras. Le dix-neuvième siècle est arrive à tout entreprendre, à tout dire , à tout entendre : les g'ouxernemens européens cherchent en vain à se le dissimuler. Les corporations religieuses qu'ils protègent, et dont le but tend à ralentir les pas du tems, s'agitent sans succès durables. L'Angleterre s'est placée à la tète d'un nouveau système politique d'accord avec les lumières qui planent sur la société : l'Angleterre nous entraînera dans sa marche.
Que les Grecs combattent pour leur liberté, l'Europe reste calme et admire; ou si quelques esprits pervers, quelques cœurs froids et corrompus méconnaissent ce qu'il y a de sublime et de héroïque dans leurs efforts, et s'avilissent jusqu'à leur susciter des obstacles et à seconder leurs cruels tyrans, l'opinion publique, cette reine du monde, plus forte que les coalitions et les interventions armées , les oblige à s'envelopper de mystères, à recourir au subterfuge. Mais qu'un potentat prenne les armes pour conquérir, et bientôt, l'Europe inquiétée , viendra s'opposer ouvertement à ses projets , ou du moins chercher à paralyser l'esprit de conquête. L'ambition de
Napoléon a beaucoup servi la cause des peuples. Il semble que le ciel l'ait envoyé à la terre doué de ce génie gigantesque étranger au siècle, pour faire sentir une dernière fois l'abus du pouvoir absolu, et la nécessité de' tout renfermer dans ses bornes naturelles : les rois se sont rapprochés des citoyens, ont promis des franchises, des constitutions, pour être délivrés d'un maître; et les citoyens ont compris leurs droits et leur force par le besoin qu'on avait d'eux. Les peuples , maintenant expérimentés , doivent craindre d« s'exposer à perdre ce qu'ils ont conquis si tard , ce qu'ils ont établi avec tant de difficultés; ilsréparent , dans le tranquille exercice de ces droits, leurs forces qu'ils n'emploieront plus qu'à la conservation d'une position si juste dont ils sentent tout l'avantage, qu'ils ne songent qu'à défendre et à améliorer encore. Le bon tems des rois est passé , celui des peuples est venu, Cette vérité est si puissante, qu'elle montre aux Ecrivains modernes l'injustice et l'erreur de cette foule immense de leurs prédécesseurs (*) qui se
(')Les titres des livres sur l'Histoire dcFrancc remplissent à eux seuls quatre tomes in-folio. Sous le fer des bourreau* , un membre de l'Assemblée constituante , Thouret, a composé un petit livre {Abrégé des Révolutions de [ancien gouvernement français ) , qui laisse plus dans la mémoire que ce fatras d'écrits dont les bibliothèques sont en-
sont contentes de faire l'histoire des princes, quand les vies de ces derniers ne doivent être regardées que comme des épisodes de la grande Iiistoire des peuples. Les hommes passent; les dynasties s'éteignent; les Etats se maintiennent quelque teins s'ils sont fondés sur des bases solides; mais les nations restent et survivent aux souverains et aux gouveruemens.
11 V a donc quelque fondement à croire tjue l'étude de l'Histoire n'a servi, jusqu'ici , qu'à ceux que ki naissance appelait à régner, ou à ceux qui en usurpaient le droit. 11 y a peu d'exemples que des nations aient sagement imité la conduite des autres u;itions dans une circonstance importante , et même qu'elles aient tiré parli de ce qu'elles ont pu apprendre do leur histoire sous leurs propres princes, par la raison qu'il est rare qu'on leur ait transmis autre chose que la vie de ces princes dont les crimes, adroitement palliés, les erreurs présentées sous un jour favorable , ont encore de nos jours l'autorité d'un droit de coutume et la force d'une chose jugée; de sorte
cambrées. Quand l'histoire d'un pays est connue, les résumés qui resserrent les événetnens dans un petit cadre suffisent aux personnes instruites; mais quand on ignore L'histoire d'un peuple dont l'existence à travers tant de siècles est un. mincie de constance et de vertu, il n'y a pas de détail, iuutiie : c'est un devoir de tout révéler.
que l'homme désireux de s'instruire , ne sait pas comment remplir les lacunes qui se trouvent entre le souverain et la nation, et souvent entre l'histoire apologétique et les mémoires secrets.
Ces réflexions amènent naturellement à penser que les annales d'un peuple moderne qui n'aurait jamais eu de maître sous le nom spécieux de roi ou d'empereur, pourraient, en ce moment que les esprits semblent, par une occupation réfléchie , coopérer à l'établissement inébranlable d'un ordre social , aider à l'importante recherche de la meilleure forme de gouvernement. Les empires , sur la grandeur et la décadence desquels on a tant écrit , n'ont dû leur succès et leurs revers qu'à des chefs ambitieux. Entreprenons donc, au sein de la confusion des idées qui fermentent dans tous les esprits, de faire connaître une petite république qui a traversé quinze siècles sans perdre rien de sa force morale, sans s'écarter jamais de la perfection évangélique qui animait son pieux fondateur, tant est forte et puissante une société réunie par la liberté, le travail et la réciprocité des secours, quels que soient du reste le nombre d'individus qui la composent et l'étendue du terrain qu'elle occupe sur le globe. La liberté; l'indépendance d'un pays doivent plus en relever à nos yeux la dignité , nous faire trouver plus d'intérêt à son histoire que la circonscription
de son territoire. Une brillante série d'évènemens n'offrira pas des distractions à l'esprit méditatif du philosophe , et peut-être nous saura-t-îl bon gré de détourner , pour un moment , ses regards des folies et des crimes de l'espèce humaine, que les vicissitudes des grands empires rappellent trop souvent à sa mémoire. Laissons les rêveurs du pouvoir absolu faire l'éloge d'Alexandre-le- Grand , de César , de Louis XIV, et même de Napoléon : la destinée de Rome, celles de la France et de la Grèce, avant leur régénération , répondent à leurs discours ; mais montrons, du moins comme un encouragement, aux amis du système constitutionnel, un gouvernement établi au nom de la loi des Chrétiens, un état de frères, dont la durée est la récompense comme la conséquence de la sagesse et de l'excellence de son principe ; qui a su profiter des dispositions de l'homme, porté par sa nature à la conservation de ce qui lui est propre et de ce qui lui appartient, pour arrêter en lui tout germe d'ambition; qui a su l'attacher aux institutions sociales parla force d'une longue habitude, par la transmission de. cette gloire si belle et si rare qui consiste à se trouver heureux de la vertu; qui depuis sa fondation a conservé sans altération le précieux dépôt de la liberté originelle, constance dont notre corruption nous force à nous étonner et
qui a fait mériter à la république de San- Marino le surnom de perfetlklll: : ptrpetuœ itberta lis gloria clarttm.
Hàtons-nous cependant de répondre pat- avance à l'objection qu'on ne cesse de faire tontes les fois qu'on cite la supériorité des républiques sur les autres formes de gouvernement : la circonscription du territoire. On part de là pour méconnaître l'exemple, pour abuser du pouvoir. Faut-il donc qu'un peuple soit esclave parce qu'il est nombreux, et par conséquent fort? Faut-il qu'un pays soit sous le joug d'un despote, parce qu'il est d'une grande étendue? quand précisément il est audessus des facultés humaines de bien gouverner ce qu'on ne peut voir. Un roi peut suffire aux petits Etats de l'Allemagne; il sera le père, le juge, l'ami de ses sujets; il entendra leurs plaintes, il appaisera leurs querelles ; il verra tout par ses yeux; il touchera du doigt le bien et le mal. Mais ces pays dont la nature semble avoir marqué les frontières , et que la nature a pourtant divisés en provinces, par la diiférence du sol et du climat, ne seront véritablement heureux et bien administrés qu'avec des institutions républicaines, c'est-à-dire par des conseils municipaux électifs, et non par des proconsuls étrangers, même pour l'application des lois générales, quel que soit du reste le titre dont sera revêtu l'administrateur en
chef. Ce paradoxe , si c'en est ira , nous semble plus concluant que cet argument singulier en faveur du pouvoir absolu : Nous sommes grands, nous sommes forts , nous sommes nombreux :
donc soyons esclaves, obéissons au bon plaisir d'un seul. On nous objectera encore l'indispensabilité d'un monarque pour la gloire d'une nation, pourle maintien de sa dignité vis-à-vis des autres nations. Eh! le monarque fait- il rien par luimême? On nous fera craindre les misères des républiques : nous ne voyons pas que les Etats- Unis, pour n'avoir pas à nourrir un souverain, ses hommes d'armes et ses courtisans, soient plus pauvres, et surtout qu'ils soient moins redoutables, moins respectés que les plus anciens gouvcrnemens européens. Les faits sont là ; ils parlent plus haut que les vains rai son ne mon S. Les monarques, avec leurs vues ambitieuses , ruinent les plus grands empires, les plongent dans le néant où se trouve Rome aujourd'hui. Les républiques n'entreprennent pas des guerres injustes, ne lèvent pas des impôts accablans , ne soldent pas l'infamie : la gloire du prince est d'clre grand , par quelque moyeu que ce soit, à quelque prix que ce soit; celle du peuple est d'être heureux par le tranquille exercice de ses droits. Les républiques sont les seuls gouvernemens selon l'esprit de l'Evangile ; toutes celles qui n'ont pu se conserver étaient
vicieuses dans leur principe, entachées detyrannie. Une seule, dans l'histoire moderne, a vu les siècles passer sans altérer sa liberté ; c'est celle dont nous allons décrire la situation. Elle a,àpeu près, la même origine que Rome : quelques brigands, sous ta conduite de Romulus, fondèrent la villereine dont les destinées ont été extrêmes; quelques chrétiens, à la voix d'un sage, établirent cette société dont la simplicité dure encore. Le fils de Mars et d'une vestale ne connaissait que la guerre, n'exerçait la force que pour le rapt; Marjnus, en se retirant sur un mont aride, avait recueilli la parole des premiers Pères de l'Eglise : des phalanges ne se sont point précipitées des hauteurs de ce mont comme un torrent impétueux , et la guerre injuste n'y a point fait monter les guerres de réactions.
Avant de parler de l'histoire morale et civile de la république de San-Marino, nous pensons qu'il n'est pas inutile de jeter un coup-d'ocil rapide sur sa position géographique. La nature du climat et du sol, la situation locale et physique, influent sur le caractère d'un peuple, le distinguent d'un autre, déterminent sa vocation, décident du choix de son gouvernement, forment l'esprit national et créent l'empire des coutumes sur celui des besoins. L'habitant des plaines est naturellement porté à l'agriculture, celui des
terres maritimes au commerce , celui des montagnes à l'indépendance et au brigandage. La mission , le but du législateur est de réprimer et de vaincre les vices inhérens à l'homme par l'influence des localités. La preuve de la sagesse d'une nation est l'observation des lois qui contrastent avec les dispositions naturelles des habitans, et quelquefois avec la force des transmissions. Dans l'origine de Rome, ce peuple de brigands, descendus des montagnes , ne put devenir agricole ni garder ses mœurs primitives : sa loi religieuse le fit conquérant. La description topographique d'un pays est donc, aujourd'hui que nous examinons avec sang-froid les eSets et les causes, l'introduction indispensable à l'histoire du peuple qui l'habite. Les réflexions qui en résultent sont autant de considérations sur l'opinion qu'on doit prendre de la forme de son gouvernement. Les meilleures institutions ne sont pas toujours celles qui se trouvent d'accord avec les localités, mais celles qui en secondent les influences ou les détruisent, selon qu'elles sont favorables ou contraires à la morale évangélique, qu'il faut regarder comme le typé de tous les gouvernemens chrétiens.
Le peuple Romain , dans sa marche triomphale et destructive , ne se borna pas à conquérir ; pour que les états politiques de L'Italie qu'il envahissait
ne se relevassent plus, pour forcer au joug des peuples asservis, il entreprit de faire oublier lamémoire des noms anciens par de nouveaux noms qui perpétuaient la gloire de ses succès et l'idée constantede sa puissance. C'estainsi que lacontrée située entre l'Adriatique, l'Appenin et le Pô, qui d'abord faisait partie de l'Ombrie ou de l'Etrurie , peut-être de la Gaule cisalpine , et où conduisait l'antique voie flaminienne, changea plusieurs fois de nom, fut successivement appelée Emilienne , Romagne ou Romagnole , Pentapoli mediterranea, ou simplement la Pentapole. Au milieu de cette contrée, à dix milles de la mer qui baigne la chaussée bordée de villes, qu'on nomme aujourd'hui Marcbe-d'Ancône, s'élève ou sudouest de la gracieuse ville de Rïraini, un mont escarpé , sur la hauteur duquel la ville , la population entière, le gouvernement de la république de San-Marino , existeuteii liberté ; mont connu, dans l'antiquité, sous le nom de Titan. Si l'origine et l'étymologie d'un tel nom excitent la curiosité, dans l'incertitude où nous sommes relativement aux raisons naturelles, fabuleuses ou historiques qui , en général , servent de fondement aux dénominations géographiques, nous nous contenterons d'exposer sur celle-ci quelques-unes des opinions lesplus probables, laissant au lecteur le choix de ce qui pourra le mieux satisfaire son bon sens.
L'une de ces opinions est fondée sur la découverte que l'on fit, au seizième siècle, d'une tombe contenant des ossemens humains d'une dimension extraordinaire , et sur laquelle on lisait cette seule parole : Titanus. Quelques savans ne pouvant pas raisonnablement croire que ces restes appartinssent au fameux premier né du ciel et de Vesta, affirmèrent au moins, car dans leur zèle passionné les savans ne sauraient se satisfaire du doute , que cette sépulture était celle d'un soldat de Pompée, renommé, au dire de Pline et de Solin, pour sa constitution robuste et sa force extraordinaire. Ils en conclurent que la dénomination donnée à la montagne, venait de ce géant, qui y avait reçu les honneurs funèbres. Mais, plus tard , d'autres antiquaires , sans toutefois vouloir détruire ouvertement cette assertion , pensèrent que la pierre tumulaire et le nom qui s'y trouvait gravé, étaient plus vraisemblablement une indication du mont lui-même ou de quelque chemin qui y conduisait, qu'une inscription sépulcrale, attendu qu'elle différait du style des inscriptions latines qui.se lisent sur les cénotaphes. Ils firent observer que Pline nomme le soldat de Pompée Tritanus, et Solin Tricanius, fils d'un gladiateur samuite, que tous deux s'accordent à le citer pour sa force athlétique et non pour la hauteur de sa stature : observation
du reste tout-à-fait juste , car la nature refuse communément la vigueur à ceux qui dépassent de beaucoup la stature à peu près générale, tandis qu'on remarque que des hommes d'une petite taille sont souvent doués d'une grande force. En Angleterre , dans les exercices du pugilat, l'avantage est presque toujours en effet à ces derniers. Cette seconde opinion , plus satisfaisante que celle qu'elle combat, n'empêcha pas d'en proposer une nouvelle, établie sur l'aspect même de la montagne, dont les aspérités rappellent la fable antique de Titan ou des Titans entassant rochers sur rochers , tentant d'escalader l'Olympe , et de chasser Jupiter du céleste séjour afin d'usurper son tonnerre, et foudroyés par la juste colère du maître des dieux entre leurs pierres amoncelées.
L'un des premiers cultes fut celui des montagnes (*) ; soit qu'on les regardât comme divinités ou simplement comme leur symbole, ce culte arriva jusqu'au siècle des lumières. Les montagnes sacre'es se trouvaient sur les marches ou frontières ; les dieux y faisaient leur séjour. C'est du haut des monts que la voix des dieux se faisait entendre. Le Mont-Titan , situé à l'extrémité de la Marche-d'Ancône, près du Rubicon, entre la
(*) Doliube, Histoire abrégée de diffêrens cultes.
Gaule cisalpine , l'Ombrie et l'Etrurie, dut recevoir les honneurs qu'on rendait à la Divinité avant que la mythologie n'eût propagé la fable des Titans; mais quand cette fable fut racontée aux babitans de ces provinces, le dieu-montagne dut naturellement être regardé comme un des points de l'escalade des Titans.
Tous les philologues conviennent, qu'en grande partie, la mythologie n'est autre chose qu'une transmission plus ou moins ingénieuse des catastrophes de la nature : or, ces souvenirs déifiés de l'entreprise téméraire des Titans , se conservèrent long-tems avec les thèmes dénominations partout où l'on observa les tristes effets des convulsions de la terre , des destructions volcaniques , devenues des images vénérées , des preuves religieuses ; il est donc simple et raisonnable de penser que le nom de Titan fut donné" au mont de San -Marino, en commémoration de cette croyance sacrée. Les Chrétiens ne plantent-ils pas des croix, ne transforment-ils pas en lieux saints les monticules qui avoisinent les villes, parce qu'on leur a dit que le Calvaire était une montagne auprès de Jésusalem ? La fable des géans faisait partic du polythéisme de la Grèce et de Rome, maïs elle dut imposer davantage devant d'antiques décliircmens de la nature, en présence d'une représentation parfaitement d'accord avec les rêves
de l'imagination ; et comme , de toutes les contrées de l'Europe, l'Italie est celle qui présente les plus grands phéuomènes de ce genre, elle passa pour avoir été le théâtre des événemens mythologiques : ses monts ignivomes furent les bouches de l'Enfer, et leurs détonations le bruit des forges de Vulcain. Toutes les religions naissent de l'histoire physique des nations et en forment ensuite l'histoire morale.
Quoique d'après les observations les plus récemment faites sur le Mont-Titan, on ne puisse affirmer qu'd ait été jadis bouleversé par des feux souterrains, des minéralogistes y ont cependant trouvé tous les effets de l'ignition; ce que les verres , les pierres volcaniques , le soufre et autres substances viennent suffisamment indiquer. Enfin, une des preuves les plus concluantes sur la dénomination dont nous recherchons l'origine, nous est donnée par le savant Ignarra, qui rappelle que les auteurs de l'antiquité , et particulièrement les poêles , placèrent les Tilannies ou fêtes des Titans, leurs conciliabules, et les dilférens points de leur périlleuse entreprise , dans chaque lieu où se trouvent des eaux thermales; faisant résulter de la sépulture des géans fulminés cette opération ignée du grand travail intérieur de la terre. 11 se peut donc encore que les eaux chaudes qui sont dans le voisinage du mont,
et connues sons le nom des Eaux de San-Marino, aient contribué, d'après l'opinion poétique, à le Ëure nommer Titan.
Si cette idée est corrélative à l'interprétation la plus raisonnable des noms usités chez les Anciens, il est aussi présumable que le seul aspect de la montagne a pu réveiller les souvenirs fabii-. leux de la tentative des Titans, et les entretenir dans l'imagination des premiers peuples de l'Ombrie et de la Toscane. En effet, dans sa partie orientale , le Titan , roche immense et perpendiculaire, semble, à quelque distance, présenter l'image d'une tour élevée au pied de laquelle on contemple ça et là d'antiques débris, des quartiers imposans de pierres brisées par une force supérieure : les uns comme suspendus , les autres offrant leurs flancs arides ou leurs pics aigus; tous attristant l'œil par leur affreuse nudité, et rappelant, par la confusion, la terrible bataille où le mont principal et les monts entassés par les rebelles croulèrent à la voix toute-puissante de Jupiter. Observons , en passant, avec quel art les prêtres ont de tout teins ctayé les croyances sur ce qui parle à l'imagination ; mais maintenant qu'une lumière réelle a fait pâlir toutes les fictions du paganisme, et que nous ne saurions plus nous satisfaire des inductions de l'imaginaire , cherchons à expliquer les révolutions physiques du Mont-
Titan par des causes locales, par la nature même du mont, sujet au destructif et continuel travail du tems. Observons d'abord que sa configuration est un phénomène commun aux provinces voisines , le Moutefeltre et les premiers confins de l'Etrurie; et au lieu de nous laisser aller aux conjectures presque toujours trompeuses de l'extraordinaire , arrêtons-nous aux raisons les plus simples qui sont très-souvent les plus naturelles. Tîe se pourrait-il pas que le Mont-Titan reposant sur une terre chargée d'alumine, facile à céder à l'action de l'eau qui se crée partout un passage, qui détruit peu à peu toute base argileuse , eût un jour perdu son équilibre, et que sa lourde masse entraînée eût reçu un ébranlement si fort qu'il s'en fût détaché une partie ? Ce qui explique assez sa physionomie actuelle. Quoi qu'il en soit , ce désastre, en ne laissant à la montagne qu'un seul chemin praticable pour arriver à sa sommité, a sans doute servi les vues du législateur de la république, et tout en contribuant à la sécurité des citoyens , la fit devenir pour toujours l'asile et le refuge de fa liberté.
Quelle que lut la cause de la dénomination dont il est question , elle fut employée jusqu'à la fin du dixième siècle, époque à laquelle la renommée du premier fondateur de la nouvelle république l'emportant sur un nom qui ne disait
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plus rien à l'imagination , fit adopter plus convenablement celui de San-Marino, qui offrait aux contrées voisines des souvenirs vénérés, qui entretenait les habitans dans une sainte dévotion , et qui surtout faisait respecter cette petite congrégation civile. Nous n'avons trouvé aucune preuve authentique de ce changement définitif avant les dixième et onzième siècles : aussi sommes-nous surpris de voir le nom de San-Marino figurer au texte de Pseudo- Anastase , bibliothécaire de l'Eglise Romaine, dans l'en umé ration des terres de la donation du roi Pépin, terres qui dépendaient de l'exarchat de Ravennes et de la Pentapole. Nous croyons qu'il est plus vraisemblable de penser qu'il 3' a eu corruption, falsification du texte, attendu que le nouveau nom de San-Marino ne pouvait pas avoir encore à cette époque une existence géographique assez générale, non que le Titan ne fijt déjà un état digne d'être connu du roi Pépin et de figurer dans ses dévotes largesses, mais parce qu'il n'était connu que sous le nom de Titan. Nous préférons faire au roi français l'honneur d'une généreuse exception; ce trait s'accorde d'ailleurs avec le caractère de ce monarque-citoyen , dont le génie présidait aux délibérations publiques, qui fit oublier son usurpation par sa popularité, et qui ne combla les papes de biens et de puissance que pour faire
retomber sur eux la lionte du parjure dont il s'était souillé; car moyennant d'honnêtes rétributions les papes se chargeaient de tout. Il 3' a donc quelque probabilité à croire que Pépin avait eu une connaissance parfaite de la situation de l'Etat fondé par Mari nus, et que, par respect pour ses institutions, il ne voulut point porter atteinte à sa vertueuse indépendance, témoignant par-là sa prédilection pour une forme de gouvernement qu'il adoptait lui-mênie pour augmenter sa puissance et la consolider.
Cependant la géographie politique de l'Italie ayant reçu de nouveaux changemens, de nouvelles démarcations , et les petits tyrans de cette péninsule n'étant pas des Pépin, le Mont-Titan fit partie de \aDecapolio\iPentapoli montanai aussi, dans la division des comtés, quoiqu'il lie dût appartenir à aucun, il se trouva compris, sans que ses habitans s'en doutassent peut-être, dans celui du Montefeltre, pays montagneux où la plupart des lieux ont des désignations relatives à leur conformation , ce qui valut encore au Mont- Titan le surnom de Penna (sommet , cime), dont les anciens se servaient pour indiquer les monts qui forment des crêtes : aspect qu'offre effectivement le Titan au nord- est. Les Ptnnœ vestinœ , Alpes penninœ bien connues dans l'antique géographie, prouvent avec d'autant plus de force
cette assertion, que le célèbre président Desbrosses affirme que ces noms dérivent de la racine celtique penn, désignant les corps qui se terminent en pointe. Mais quoique le Titan reçût des noms successivement difFérens , ils furent toujours accompagnes du substantif générique mont qui exprimait sa forme et sa nature , et diverses parties de lui-même l'eurent par corrélation, particulièrement le Mont-Cucco, \eMont-Gista, et plus tard le Mont délia Guaita (du Guet ou de la Guérite), nom provenant de l'antique mot barbare guaita qui s'est conservé dans l'idiome san-marinois par le verbe guaitare , et qui correspond parfaitement au mot français, guetter.
Le clief-lieu de l'union civile , le siège du gouvernement eut aussi différentes dénominations, bien que la forme de l'Etat ne changeât pas. Tout est perfectible hors ce qui est la perfection : îa langue , les mœurs , les usages suivirent la marche de la civilisation italienne, mais la congrégation démocratique de San-Marino et ses bases , la liberté et le travail , lois sacrées de toute éternité , sont toujours restées dans leur primitive et naturelle acception. Que dans les plus anciens documens qui nous sont restés on donne à celte société les noms de monastère ou à'ëglise, qu'en d'autres siècles on l'appelle village, forteresse (castellum %
castrum) terre , commune , état, même fortia , libertas, mots qu'on n'applique pas ordinairement à des dénominations dans notre langue; qu'enfin on la caractérise tout-à -fait sous le titre de république, ce sont toujours les mêmes vertus, les mêmes principes qui l'ont guidée et maintenue; c'est son origine toute chrétienne qui doit, dans notre siècle de philosophie et de réformation , l'entourer de son plus bel éclat.
Pour épargner au lecteur l'ennui qui naît de trop minulieuses et quelquefois trop inutiles recherches, nous ne nous arrêterons pas à traiter des limites d'un Etat de si peu d'étendue : la nature les a tracées en isolant la montagne qui forme tout son territoire; et l'observation de sa loi fondamentale n'a jamais permis ces agrandissemens, fruits de l'esprit de conquête, qui conduisent tôt ou tard les peuples à l'esclavage. On ne voit, dans les documens , les San-Marinois étendre leurs limites naturelles que par des contrats de vente ou de cession; et, du haut de la Guaila, le citoyen satisfait de sa médiocrité, aurait pu donner, et donnerait encore de nos jours lin grand exemple à l'univers, si l'on eût fait connaître les institutions de cette sage république dont l'ambition seule est bornée , tandis que sa piété et sa vertu ne le sont pas. ÎNous n'entrerons point dans des détails relatifs à l'histoire naturelle, attendu qu'ils n'offrent
rien d'intéressant pour les arts, rien (Favantageux pour le commerce; nous dirons seulement que la nature générale du raont est d'un tuf calcairesabloneux plus ou moins homogène, mais ne pouvant pas de toutes parts servir aux ouvrages de grosse maçonnerie, ni se prêter à être taillé et employé comme le firent les premiers habitans, à moins qu'on ne le tire dans les lieux où le roc est plus fort, et qui, alors, contient une grande variété de coquillages remarquables pour les amateurs de fossiles naturels; nous ajouterons qu'on trouve aussi de belles concrétions d'albâtre, des plâtres de différentes espèces; que le soufre abonde, ainsi que la manganèse si utile aux arts et à d'importantes opérations chimiques. îVous garderons de même le silence sur les météores les plus fréquens dans cette région élevée, nulle série d'observations constantes ne nous permettant pas de donner rien de précis sur ce sujet. Mais la situation du mont, son isolement, doivent laisser penser que le vent y règne avec toutes ses furies : c'est le seul tyran de cet heureux pays; il est surtout plus violent quand il soufile de l'ouest et du midi : aussi cette atmosphère, quelquefois si rigoureuse , est toujours exempte des miasmes qui causent des fièvres dans d'autres conlrées de l'Italie. On a remarqué qu'en général les maladies sont rares à San-Marino, les conva-
lescences courtes , et que si des étrangers y viennent chercher la santé, ils ne tardent pas à se trouver plus forts, plus gais et mieux portons. Enfin , pour ne pas sortir du territoire du Titan, nous nous tairons sur les eaux minérales, appelées communément les Eaux de San-Marino , parce qu'elles se trouvent dans la ■vallée de Saint-Anastase , qui en est voisine. Les propriétés de ces eaux ont été analysées par des savaus , et particulièrement par le naturaliste Dulomieu. Mais comment donner une idée du spectacle imposant qui s'offre de tous côtés au voyageur, quand arrivé sur la cime du mont toujours pure et dégagée , quand placé entre le ciel et la terre, il contemple avec terreur à l'orient les angles aigus, les pics menacms des roches précipitées, et dont les nuages qui se maintiennent presque continuellement dans une région inférieure, semblent dérober les profondeurs; tandis qu'à l'occident une pente fertile et bien cultivée, ornée des festons d'un vignoble renommé (*) ; un ciel d'azur, un horison sans bornes, une mer tranquille, et parfois les crêtes des monts de la Dalmatie dorées par le soleil couchant , enchan-
(*) Les vins de celte cote ' sont supérieurs à ceux de Florence, d'Orvido et de Montcfiascoac : on peut les comparer à quelques vins de France.
tentles regards étonnés. Et, si l'on a observé le peuple libre et hospitalier pour qui ce coup-d'œil est de tous les moraens ; si l'on a étudié ses institutions fot-les, simples et naturelles, les sensations deviennenl indéfinissables; la vertu parle au cœur, elle y pénètre avec l'air saluhre qui raffermit la vie, et on oublie qu'il existe des cités populeuses où tout est factice hors la corruption; on perd le souvenir du luxe imposteur des' cours, de leurs plaisirs bmyans; ou rentre dans le sein de la nature , l'urne s'agrandit, l'existence se développe... Oh ! quelles impressions profondes on reçoit sur cette roche toujours en contact avec la liberté ! Ravenne, Faenza, Forli , Bertinoro, Cervia, Césène, Bîmini, San-Léo, Pesaro, L'rbino, Ancôna, onze villes dont on aperçoit les enceintes, ont des acccns de douleur à faire entendre, une ancienne splendeur, une liberté précieuse à regretter : la cendre du Dante rappelle le souvenir des agitations du moyen âge ; les arcs élevés à Auguste ( à Rimini), et à Trajan ( à Ancône ) , entretiennent dans la mémoire l'idée terrible des vicissitudes des grands empires; mais San-Marino n'a que des actions de grâce à porter au ciel : pour elle le passé n'est qu'un encouragement, le présent une félicité sans trouble , et l'avenir une espérance.