‹ Essai historique sur la République de SanMarino. Par AugerSaintHippolyteChapitre 3 sur 13 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

De l'origine de la République de San -Marina.

L'étude des chroniques a conduit quelques savans à croire aux traditions conservées par les peuples sur leur propre origine, et d'autres à les regarder comme tout-à-fait fabuleuses. Nous ne pensons pas qu'il faille traiter l'âge des illusions comme celui du positif, l'enfance comme la vieillesse, et repousser ces anciennes croyances qui sont ordinairement , soit des inventions exagérées fondées sur quelques vérités, soit des vérités amplifiées par l'imagination, l'ignorance et la crédulité , mais qui portent avec elles quelque chose de la physionomie primitive des nations, et qui ont , pour ces dernières , le charme des souvenirs. L'édifice élevé sur des bases peu solides s'écroule tôt ou tard : les chroniques du moyen âge ne forment plus aujourd'hui qu'un amas de ruines éparses au milieu desquelles on peut reconnaître encore la nature des matériaux qui les ont composées; et, la faculté de discerner étant devenue un des plus heureux résultats de notre

civilisation, nous ne croyons plus qu'il soit nécessaire de rejeter des traditions qui, au contraire, nous font connaître notre vraie situation, qui nous montrent le chemin que nous avons parcouru. Le sentiment de Tite-Live doit donc être le guidé de tout historien : Nec affirmare, nec refellere in anima est.

Les vieilles Bibles mystiques de la barbarie où quelques ennemis de l'humanité voudraient nous replonger , peuvent servir , par leur absurdité , à détruire celles qu'on propage sans honte, et qui, malheureusement , trouvent quelques crédules parmi les esprits Faibles, et des zélateurs parmi les petits ambitieux. Remarquons qu'en général ces fables naquirent jadis de l'ignorance et d'une dévotion mal entendue, combinées avec les idées politiques et avec l'intérêt de quelques-uns pour la servitude de tous : celles d'aujourd'hui naissent de l'hypocrisie par les mêmes combinaisons et pour les mêmes résultats. Mais si l'enfance de la société de San-Marino a eu ses contes merveilleux , ses miracles , qui nous sont transmis par les légendaires, la fable, comme chez les Grecs du paganisme , n'était qu'une allégorie de la Tenté", qu'un appui pour la loi évangélique et fondamentale de cette réunion, qu'un moyen de conserver sa liberté. Quelle que soit l'ignorance d'un peuple, toutes les fois que ses doctrines religieuses

s'accordent avec ses institutions civiles, il n'a plus à redouter les superstitions ; lii raison , cette opération toujours perfectible de famé, l'amenant peu à peu à distinguer les vérités incontestables des plus grossières erreurs.

A l'époque où les empereurs Dioclétien et Maximien abreuvaient le Cirque du sang des Chrétiens, le Mont-Titan, inculte et sauvage, appartenait en propre à une matrone idolâtre nommée Feltcissima {*) (Félicité), et servait de retraite à unhommé que sa vertu chrétienne avait rendu célèbre à Rimini, et que la persécution n'osait poursuivre jusque sur une montagne déserte : l'aspect continuel d'une vie exemplaire ces- Sait d'être un crime en cessant d'être la satire des mœurs païennes. La bouche de ce sectateur du Christ ne s'ouvrait plus pour faire rougir le front du magistrat, pour détruire avec des paroles sublimes,, recueillies par la foule, les honteuses pratiques de la religion de l'Etat , pour ébranler la foi vacillante des citoyens de Rimini. Mais un chemin se frayait, pour monter au Titan, sous les pas de quelques personnes pieuses secrètement converties; leur nombre augmentait visiblement, et la voix ascétique du solitaire, des hauteurs de la roche escarpée, retentissait plus que jamais dans

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les cites populeuses du voisinage, Le culte mystérieux des Chrétiens s'affermissait par le martyre; une partie des habitons de la plage n'implorait plus Neptune; si la marine impériale sillonnait tranquillement l'Adriatique sous la protection du trident , dans le danger chaque esquif avait sa croix ; et, après l'orage, le nautonnier et ses matelots accomplissaient le vœu de se rendre au Mont- Titan. Une situation incertaine, la crainte et l'espérance, la conviction sincère pour la foi nouvelle cl la terreur des édils de persécution, tout contribuait à frapper l'imagination des cathécumènes. Les miracles se multipliaient : pendant la nuit une voix céleste se faisait entendre à la mère assoupie auprès du berceau de son enfant malade ; le baptême devait rendre à la vie l'époux prêt à expirer, et prolonger l'existence des vieillards ; pendant la tempête, dans l'obscurité, une croix lumineuse apparaissait au voyageur. Sous le portique de son palais, entouré des vaines images de ses dieux de inarbre, le riche oisif, eu respirant l'air frais et pur de la nuit, découvrait dans la configuration des étoiles cette forme éternelle de la croix; et dans son sommeil inquiet, le juge, chargé par ses fonctions de sévir contre les novateurs , entendait les actions de grâces des martyrs, et sentait les maximes évangéliques pénétrer malgré lui ou fond de son cocui". Les échos

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du Mont-Titan répétaient, peut-être pour la première fois, des accens humains; le nom sacré du Sauveur s'y proférait en pleine liberté; l'eau du torrent qui s'échappe d'entre ses roches, répandue sur des tètes païennes, faisait, à la voix de l'apôtre , au signe de la rédemption, des cœurs chrétiens; la grâce les remplissait de cette force morale que n'intimide pas l'idée du supplice et l'apprêt des tortures réservées dans tous les tems aux partisans des doctrines contraires à la religion dominante.

La renommée de l'anachorète du Mont-Titan ne tarda pas à s'étendre dans la province, mais son nom était plus particulièrement révéré à Bimini où il avait long-tems résidé, et surtout parmi les ouvriers employés à réparer le port et les murailles de la ville, parce qu'il avait été leur compagnon. C'étaient , pour la plupart, de nouveaux chrétiens, des soldats qui avaient quitté la profession des armes après avoir reçu le baptême, préférant vivre du travaille plus grossier plutôt que de faire ce que réprouvait la loi divine qu'ils embrassaient. En ce tems-là les véritables traditions n'élanl pas encore interprétées dans des vues particulières, se transmettaient dans leur pureté primitive ; le christianisme, loin de protéger l'esclavage, oflrait une égalité parfaite à tous les hommes; la naïve simplicité des

préceptes de l'Evangile n'avait pus prêté son appui aux commentaires des scolastiques, aux arguties des hommes du pouvoir : la parole de Tertullien qui avait assisté aux prédications des successeurs dlrénée, de Saint-Policarpe et de Saint-Jean le bien-aimé de Dieu , vivait toujours dans tous les coeurs qu'elle fécondait : le Christ, en désarmant Pierre , avait désarmé tous les guerriers ensemble : il n'était pas encore permis d'être soldat et de professer en même teins les doctrines pacifiques du Nouveau Testament, où il était dit que quiconque se servirait de l'épde périrait par l'épée : le Sauveur des hommes, l'Agneau sans tache n'était pas encore devenu le dieu Mars des rois; le Chrétien qui n'avait pas le droit de venger ses propres injures, ne pouvait pas, sans être parjure , servir d'instrument à la colère d'un autre homme quel que fut son titre, et à infliger à des peuples innocens les fers, les tourmens et la mort (*). Maximilien venait de donner à ses frères l'exemple du martyre en refusant de porter les armes (**); et Marcellusj centurion dans la

(*) Tertullien : La Couronne du soldat.

('*) Maximilien ayant été amené devant le tribunal à l'effet d'être enrôlé en qualité de soldat , le proconsul , qui se nommait Dion, lui demanda comment il s'appelait. Maximilien se tournant vers lui , répondit : « Pourquoi me demandes-tu mou nom ? Je suis chrétien ; il m'est interdit

légion trajane , tandis qu'on célébrait une fête pour la naissance de Galerius, étant son baudrier

de porter les armes. > Dion ordonna qu'on l'enrôlât; et , quand eela fui fait, l'officier public inscrivit sa raille, qui était de cinq pieds dix p-ucrs. Dion fllurs donna l'ordre à Cet officier de faire a Maxlmilirn la marque accoutumée, indice de son nouvel fiai. Mais Maximilien refusa de se laisser marquer, s'écria ni qu'il était chrétien; sur quoi le proconsul lui dit : ■ Prend>> les armes, ou tu périras.» Maximilien lui répor-dit : « Si lu me fais périr, je ne porterai pas les armes. Je ne suis pas un soldat de ce monde , je suis le soldat de Jésus-Christ. — Qui a mis dans ton ame de telles idées ? — Ma envance et le Dieu qui m'inspire. » Dion alors pria le père de Maximilien d'employer près de son fils la voie de la persuasion; mais ce vertueux père répondit que son fils connaissait son devoir et savait ce qu'il avait à faire. Alors Dion adressa de nouveau la parole à Maximilien. * Prends les armes , le dis-je , et reçois le signe de la profusion militaire. — Je ne puis ; j'ai déjà reçu la marque du Christ. — Je vais l'envoyer à ton Christ. — Tu le peux, et sa gloire sera mon partage.. Alors Dion ordonna de nouveau à l'officier de marqner Maximilien ; mais ce dernier s'écria : - Se ne puis recevoir le signe du monde ; si vous me le donnez, je le ferai disparaître. Votre peine à cet égard est inutile; je suis chrétien. Je ne puis porter un tel signe, lorsque j'ai reçu le signe du salut , ie signe de Jésus-Christ , fils du Dieu vivant , que tous ne connaissez pas, que Dieu a donne aux hommes pour expier leurs péchés , et qui est mort pour nous appeler à la vie. C'est à lui seul que les Chrétiens obéissent : t'est son étendard seul que je dois suivre , l'étendard de l'Au-

et son épéc, en face des étendards, s'était écrié d'une voix forte : Je ne puis plus continuer à

leur de vie, de noire divin Médiateur. — Prends les armes et laisse-loi marquer, ou lu ■vas périr. — Fais-moi périr, mou nom est déjà enrôlé dans l'armée du Christ. Il m'est interdit de combattre. — Considère la jeunesse , et prends les armes. La profession des armes est la plus honorable et la pins belle de toutes pour ta jeunesse. — Mes armes sont les armes du Seigneur : je ne' puis combattre pour des intérêts terrestres; je suis chrétien! — Parmi les guerriers qui composent la garde de nos empereurs Dioctétien et Maximien , Constantin et Maxime , il y a des soldats chrétien» , et ceuï-là ne font pas difficulté de combattre. — Ceux-là font ce qu'il leur coin ienl de faire ; pour moi , je suis chrétien , ei je ne puis combattre. — Prends les ai mes , tedis-je; ne méprise pas la noble profession du soldat. Prends les armes , ou lu périras. — Tu te trompes , Dion , je ne périrai pas ; y: quitterai seulement ce monde, el mon ame ira Jiabitcr avec mou Sauveur, n Alors Dion ordonna que son nom fût effacé des rôles de l'armée et lui dit ; • Puisqu'on esprit de rébellion tu as refusé de prendre les armes , lu mourra», conformément a Ion désir, et ta mort

ter. ii Alors il prononça la sentence de Maximilien , conçue en ces termes : « Maximilien , puisque, dans un esprit de révolte , tu as refusé de prendre les armes , tu périras par Je tranchant de l'épée. — Gloire à Dieu ! o répondit Maximilieu. Il était âgé de vingt ans trois mois et sept jours. Lorsqu'il arriva au lieu de l'exécution , il parla en ces termes : « Mes chers frères , piiissiei-vous vous efforcer de mériter un jour de jouir de la vue du Seigneur et de reie-

servir, car je suis deyenu chrétien. J'ai en horreur vos faux dieux, dieux impuissans, dieux sourds, dieux de bois et de pierre. Il avait subi le dernier supplice; après quoi Cassien, qui tenait ies rôles dons la même légion , déclarant que le jugement de Marcellus était injuste, avait demande' à périr comme lui, attendu qu'il partageait la même croyance. Tous ces récits entretenaient parmi les fidèles une foi sincère, un enthousiasme inconnu aux païens énervés; et Rimiui semblait être devenu un lieu de réunion pour ces guerriers rentrés dans la vie civile, satisfaits de partager la gloire du Christ et de vivre du travail de leurs mains : il y en avait de tous les pays; maïs la ferveur et le zèle qu'ils montraient pour leur croyance détruisaient ce caractère particulier des nations : ils étaient tous frères.

Il arriva que les deux fils de Felicissima qui servaient dans la garde des empereurs, vinrent voir leur mère dans la maison de plaisance qu'elle habitait non loin du mont qui, comme nous l'avons dit, était sa propriété. Ces deux jeunes gens,

voir ses célestes couronnes ! » Alors s'adrcssanl à ion père avec un visage gai et serein : « Donnez, mon père, donner nu bourreau l'habit militaire que vous aviez apporté pour moi. Un jour nous nous réunirons dans les rangs de» bienheureux martyrs, et nous nous réjouirons ensemble au sein du Seigneur. ■

habitues à la vie dissipée de la cour et aux sensualités du paganisme, ne tardèrent pas à entendre parler du pieux chrétien qui vivait sur les rochers du Tilan. L'autel des dieux impurs restait sans sacrifices : ils accusent l'anachorète de l'ennui qu'ils éprouvent; ils jurent par Jupiter de s'attirer la faveur céleste en répandant le sang de l'impie; ils n'écoutent que leur fureur; et après avoir sacrifié à Némésis , ils s'élancent dans leur ïmpéluosité vers la montagne qu'ils gravissent malgré l'ardeur d'un soleil brûlant.

C'était à travers les ténèbres, protégés par l'obscurité , que les adorateurs du vrai Dieu franchissaient ces hauteurs vénérées : séparés de la terre par les nuages, ils n'y voyaient plus que le ciel pendant les heures de la prière ; l'air frais et pur qu'ils y respiraient leur semblait un avant -goût des jouissances de l'éternité ; les dangers qui les entouraient dans la plaine , les séductions et les persécutions , contrastant avec la liberté dont ils jouissaient seuls en présence de Dieu, imposaient à leur imagination encore païenne, qu'un enthousiasme ascétique nourrissait autant qu'une conviction sincère. Cette imagination usée des riches superfluités de la mythologie se complaisait dans la simplicité majestueuse de la religion naissante : l'école platonicienne y trouvait ses doctrines : un Dieu mort pauvre, du dernier des supplices,

offrait aux sectateurs de Ze'non une morale aussi sévère et cependant plus douce, plus indulgente, plus persuasive que le stoïcisme. La philosophie chrétienne comptait déjà des milliers d'Epictètes; elle était dégagée de toute -vanité, elle était le lien d'une parenté universelle; elle faisait vivre tous les hommes sous l'autorité d'un père commun; elle portait à aimer le prochain comme soi-même, tandis que l'égoïste stoïcien renfermait son univers en lui, et condamnait les joies innocentes accordées par la nature en compensation de tant de maux inévitables. La religion nouyelle était une conséquence de la sagesse progressive du monde : le Christ venait après Socrate ; et avant le Christ, on comptait chez les Juifs sept écoles religieuses qui toutes tendaient à une perfection mystique. Un rayon plus pur de lumière animaitles disciples de St. -Jean, et enfin l'envoyé de l'Etre suprême , le Fils du Créateur avait surpassé tous les Sages, s'était élevé au-dessus de toutes les autres perfections humaines. Cependant les hommes, dans leur aveuglement, méconnurent, altérèrent, changèrent lout-à-fait cette loi naturelle écrite dans tous les cœurs bien plus profondément que dans des textes qui parfois se contredisent, car cette réciprocité de secours, cet échange de procédés, cette indulgence pour autrui, forment une religion sociale qui pouvait à

la rigueur se passer de son divin intermédiaire, maïs qui scellée de son sang sacré, reprendra quand les siècles éclairés et sages auront chassé la seconde barbarie qui obscurcit encore la terre, son empire purifié de toute fausse inierprétation.

Parvenus sur la cime du mont , les deux frères païens jettent autour d'eux un regard épouvanté. Ils implorent les dieux infernaux. Ils ne peuvent concevoir qu'une roche aride, dans une atmosphère rigoureuse, car un vent glacé soufflait en ce moment avec furie, put être le séjour de prédilection d'un mortel ; leur courroux, né au sein de leur voluptueuse demeure, s'éteint à la tue des périls dont ils sont environnés. Le polythéisme n'avait pas de rem part contre l'adversité. Seuls dans ce désert sanctifié par la Croix, ils se sentent abandonnés de leurs dieux ; ils frissonnent; nulle habitation ne s'offre à leurs yeux; mais, à leur voix, un homme sort d'entre les pierres informes et s'avance vers eux : il est jeune encore, la force et la santé brillent sur ses traits; un sarrau de toile grossière forme son vêlement; une pioche qu'il tient en main atteste qu'on vient d'interrompre un travail assidu , et son maintien calme et recueilli a quelque chose d'imposant et de solennel. Sa présence produit sur les deux frères cet ascendant de la force morale sur la faiblesse. — Qui êtes-vous , leur dit-il ; venez-vous au nom du ChristîFuyez-

vous la persécution des idolâtres? Est-ce le baptême que vous demandez? ou, pour vous raffermir dans votre foi, voulez - vous entendre la parole sacrée des Apôtres? — Nous venons te demander de que! droit tu oses l'établir dans un lieu dont nous sommes les maîtres, répondent les deux frères - Si ces roches vous appartiennent, ordonnez-moi de les quitter, j'obéirai. — Tu es chrétien? — Je le suis) — Que fais-tu dans ce désert? - Je prie le Sauveur de la terre et des hommes sans que mes veux soient souillés par l'aspect des idoles ; je taille dans îe roc un asile que je croyais à l'abri de la persécution. — Quelle est ta patrie ? — Je suis né au-delà de cette mer dont vous voyez les flots , et de ces montagnes dont on aperçoit les cimes : je suis Dalmate. — Quel est ton nom? — On m'appelle Marinus. — Quelle est ta profession? — J'ai travaille long-tems aux réparations du port de Rimîiii. — Et c'est toi , vil maçon, qui détournes les habitons de cette province de la religion dont nos empereurs sont les pontifes? — Je suis chrétien, je vis en chrétien :1a vérité de ma croyance , l'absurdité des faux dieux seules ouvrent les cœurs aux lumières du Fils de Dieu mort sur la croix pour notre- rédemption. J'ai porté le glaive, mais je l'ai déposé pour la truelle; peut-être avais je aussi le droit de parler du ton d'un maître et de commander aux hommes, mais Jésus-

Christ a dit : Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers : je me suis mis au niveau de Ions les enfans d'un seul créateur. — Et lu ne crains pas que, pour punir ton audace, nous ne plongions notre cpe'e dans Ion sang en sacrifice à Jupiter vengeur? — Je dirais : Gloire éternelle à Dieu! Jésus sur la croix priait pour ses bourreaux.

Cependant le feu de la colère étincelle dans les yeux des deux frères païens, en même tems qu'un frotd mortel paralyse leurs membres trcmblans, et fait tomber de leurs mains sans force une épée inutile : ils s'étonnent de ce qu'ils éprouvent. Marinus touclié de leur état, et l'attribuant à la justice de Dieu, les aide à regagner le chemin de leur demeure, et quandils se sont éloignés, il prie pour eux.

Trois jours après un serviteur de Felicissima vient au nom de la matrone supplier le solitaire de se rendre auprès de ses fils gîsans sur un lit de douleur, afin de les guérir, par l'intercession de ses prières, d'un mal que leur avait envo3'é son dieu. Marinus suit l'envoyé. Il entre dans le palais au moment où l'on se dispose à oilrir un "sacrifice à A pollon , dieu de la santé. Transporté d'une forte indignation à l'aspect de cet appareil impie, il renverse l'autel, brise la statue, arrache les couronnes des assistans; il incendie tout ce nui peut appartenir à la célébration des mystères

du paganisme; et il prie Dieu d'envoyer ses lumières et la force de la vraie foi , la santé del'arae et du corps à ceux qui s'e'taient montrés ses propres ennemis. En effet , les deux frères ne tardent pas à éprouver un bren-être réel; à mesure que la voix du chrétien les exhorte à quitter leurs honteuses superstitions pour adopter une croyance raisonnable, ils sentent la persuasion arriver à leur cœur et la vie réchauffer leur sang : ils demandent enfin le baptême, et leur mère, non moins touchée qu'eux des sublimes vérités que le solitaire démontre à leur esprit, le reçoit en même tous avec cinquante (*) d'entre ses parens et ses serviteurs. Alors Marinus remonte dans sa solitude , loue le Seigneur , lui offre en action de grâce les brebis dont il vient d'augmenter sou troupeau.

Cet événement étendit encore la renommée de l'ermite du Mont-Titan. Les nouveaux convertis, dans leur sainte ferveur, bravèrent les menaces des magistrats de la province Emilienne : le rang qu'ils tenaient à la cour, et la protection ouverte qu'un des Césars, Constantin, venait d'accorder aux sectateurs de la nouvelle religion, influèrent sur les persécuteurs. Les Chrétiens respirèrent : chaque jour leur nombre devenait plus grand.

(*) Matteo Valli.

Bientôt aussi les faiblesses humaines n'étant plu3 arrêtées par celte morale sublime qui ordonne de pardonner les offenses , s'allaient et faisaient craindre une réaction contraire à l'espiit du Christ, et d'autant pins imprudente, que l'édit de persécution avait encore toute sa force : les Chrétiens montrèrent de l'orgueil de professer une religion proscrite; ils insultèrent hautement les idoles; ils se rendirent coupables de cette raillerie amère que les Juifs avaient emplove'e envers le Fils de Dieu, et s'adressant aux idolâtres, ils disaient : « Que vos marbres vous sauvent, que Jupiter tonne, que Neptune nous engloutisse : eh bien, ils sont muets ! y> Mais Gatidenzius (*) que Marcel , cvêque de Home, successeur de l'apôtre Saint- Pierre, avait envoyé à la province comme sou. pasteur , comme surveillant, visiteur ou évêque, voyant l'insuffisance de ses efibrts pour apaiser cette révolte des passions impies, alla trouver Marinus dont la voix toute-puissante et la haute sagesse devaient délivrer les fidèles du démon de l'orgueil. Il déposa entre ses mains sa crosse épiscopale , et lui dit : « Dieu t'appelle , le troupeau s'égare; viens, ramène-le dans le droit chemin. » Marinus repoussa ce signe d'une dignité que sou humilité et sa modestie lui conseil-

O Mclcbiore l)elfko.

laienl de refuser, mais il suivit comme simple lévite l'évêque ou surveillant afin de le seconder dans la propagation de la vraie foi , et surtout pour la transmettre comme Dieu l'avait dictée, pure, simple et inoftensible.

Le retour de Marinus à Rimini combla de joie les fidèles. A sa vois la religion reprit son noble et divin caractère : il recommandait à tous ceux qui venaient l'écouter de suivre dans la vie commune les coutumes de leurs devanciers, les Chrétiens des trois siècles précédeus, d'être propres dans leurs personnes , mais simples dans leurs vètemens et '.ans leurs meubles, tempéraus dans le boire et le manger, de fuir tous les divertissemens où ils apercevraient quelque tendance au mal; d'être chastes dans leur conversation, de tempérer la joie par la gravite; cVèlre modestes dans leur conduite et dans leurs mœurs ; d'observer rigidement leur parole et leurs engagemens ; de porter l'amour de la vérité' jusqu'à ne jamais nier leur qualité de Chrétien , dût la mort en être l'infaillible récompense. Quelque éloquent qu'il fût, il prêchait mieux encore par l'exemple; il témoignait à chacun l'affection d'un frère, et l'appelait toujours de ce doux nom; il était bon, affable, charitable au-delà de toute expression. Ayant repris son métier de maçon , il distribuait le fruit de ses travaux à ceux qui étaient pauvres et

charges de famille;etquoiquelesndèlesluieussent confié tout pouvoir sur eux, il s'abstenait avec soin, dans ses censures, de ce qui pouvait ressembler à tout acte de violence; il priait pour les brebis égarées comme pour les persécuteurs; il se montrait toujours humble et patient; jamais il ne lui arrivait de composer avec sa conscience , et 11 eût préféré donner la vie plutôt que de consentir à porter atteinte à la doctrine évangélique et de s'écarter des préceptes de ceux qui avaient vu le Seigneur, qui avaient recueilli de la bouche des apôtres les seules vraies interprétations de la loi divine Cependant ces transmissions verbales, plus fortes que celles que le style des écrivains altérait et que des traductions affaiblissaient , ces transmissions de la conduite etde la vertu des premiers Chrétiens quis'étaient maintenues dans leur pureté primitive, commençaient àse corrompre, et les efforts de Marimis et du pieux Gaudenzius tendaient à prolonger le règne de l'Evangile. La sécurité dont les Chrétiens jouissaient était plus funeste à la Foi que les persécutions : la discipline du christianisme se relâchait peu à peu; un soldat chrétien qui avait été puni pour avoir refusé, dans une cérémonie publique , de porter sur sa tête la couronne qu'avait coutume de porter le reste de l'armée dans ces sortes d'occasions , venait d'être blâmé , pour son zèle outré et hors

de raison, par certains casuistes chrétiens grandement dégéne're's de la pureté de principes professés par leurs ancêtres, au point de penser qu'un grand nombre de cérémonies païennes, bien que sévèrement réprouvées par l'Eglise, pouvaient être pratiquées sans crime.

Depuis l'époque de la conversion deConstantin, les Chre'tiens avaient commencé à se laisser soumettre aux opinions du monde; son avènement au trône de vint le signe de la corruption (*). 11 y eutdes soldats chrétiens ; des chrétiens étaient employés à la confection des idoles. Pleins de joie de voir un empereur de leur religion qui leur donnait l'espérance d'être enfin admis aux mêmes droits et aux mêmes privilèges que le reste des citoyens, les Chrétiens qui se trouvaient à l'abri des persécutions sanglantes dont ils avaient été victimes dans les siècles précédens, se soumettaient à tout ce qu'on voulait ; ils adoplaient les coutumes et les superstitions païennes afin de plaire à l'empereur: ils sacrifiaient leur conscience et leur intérêt à

(*) Dés qu'il y eut des empereurs chrétiens, dit M. de Fleury (Hist. eec/.), les plaisirs commencèrent à s'introduire dans l'Eglise, et l'on ne voyait parmi les ecclésiastiques qu'inimitié et que division ; et parce que les évéques étaient riches et considérés, un se servait lie toutes les voies pour parvenir à l'épiscnpat ; et quand on y était parvenu, l'on prenait une autorité tyrannique.

leur sécurité. On se faisait chrétien par spéculation. Alors les mœurs des Qu'étiens cliangèrent ■visiblement (*) , ils commencèrent à habiter des demeures magnifiques et à s'abandonner aux délicatesses du luxe. Ils devinrent envieux , trompeurs, querelleurs; ils violèrent leur parole et leurs engagemens; et il n'était plus possible de reconnaître en eux ces sectateurs du Christ dont Pline , l'un (les adversaires de leur religion , avait fait lui-même un si bel éloge , éloge qu'ils avaient continué démériter, au dire des Ecrivains du tems , un siècle encore après la mort de cet homme illustre. Il se formait un mélange inoui de paganisme et de christianisme : Constantin conservait les titres pompeux de souverain Pontife } de Divinité , ^Eternité, tels que les portaient ses prédécesseurs ; on l'adorait comme un dieu , on le priait : l'idolâtrie s'introduisait dans la religion du Christ avec toutes ses pratiques , et la corruption devenait légalement fixée. Au mépris de l'Evangile, loi fondamentale, Constantin peuplait son armée de chrétiens, et pour affaiblir le scrupule de quelques-uns il dispensait du serment militaire jusqu'alors usité : on jurait par le Père , le Fils et le Saint-Esprit, ainsi que par la majesté de l'empereur qui « le premier après Dieu ( telle était

(*) Eusèbe.

l'expression qu'on employait), avait droit à l'amour et à la vénération du monde. r> Les chefs de l'Eglise furent bientôt chargés du soin d'altérer et de rendre méconnaissable la maxime par laquelle l'Evangile proscrit la guerre : on insinua, qu'en certains cas, l'interdiction de combattre et de verser le sang pouvait être levée, et qu'il était permis d'exterminer au nom de la religion. C'était rassurer, par une manœuvre politique, les consciences intimidées, et détruire le principe d'illégalité et de criminalité de celte immense complication de calamités morales, de la guerre, entraînant au vol, au pillage, au meurtre avec préméditation qui, selon l'Ecriture, constitue l'homicide.

C'est ainsi que le torrent des passions humaines brisait les digues sacrées dans le concile d'Elvira; la voix des confesseurs et des Pères, fidèles à toute la rigueur de l'ancienne doctrine, ne pouvait sauver du naufrage l'œuvre de Dieu méconnue , mal interprétée , devenue l'arme de la puissance temporelle.

Marin us retardait les progrès du mal dans le troupeau du bon Gaudenzius; plus le danger devenait pressant, moins il ralentissait son zèle. Plus de repos pourlui; Rimini retentissait de sa pieuse éloquence; il combattait l'hérésie de finterprér tation mensongère si favorable à l'empereur ; il citait les premiers Pères qui n'avaient fait qu'uns

chaîne avec les apôtres ; il commentait leurs écrits et leurs actions; il lisait les propres épîtres des disciples du Christ et de leurs disciples; et sûf que la guerre et l'oisiveté des soldats devaient anéantira jamais la morale sublime de l'Evangile, il défendait sévèrement la profession des armes , comme conduisant à la fraude, à la haine, à la débauche , à la vengeance , au vol et à l'homicide. 11 récapitulait le nombre des fidèles qui , dans les siècles précédens, et tout récemment encore, avaient préféré le martyre au métier de soldat. Il tonnait contre cette constitution dés organisatrice qui établissait des catégories , une hiérarchie parmi les enfans d'une même mère , chemins de l'esclavage, sources d'ambition et d'orgueil en oppositionavec l'humilité cbrétienne.Vlavaitsurtout à combattre un puissant antagoniste JMarcianus (*) qui s'était déclaré le défenseur de l'hérésie, et qui, en récompense, avait reçu des honneurs et des richesses de la part de Constantin. Marcianus parlant à la faiblesse humaine, cherchait à détruire les impressions de Marin us par des subtilités impies : ilexpliquatt l'Ecriture en faveur dupouvoir absolu de l'empereur; il niait tout ce qui nuisait à son système , et interprétait faussement en sa faveur tout ce qui se prêlaità l'être , comme s'il pouvaity

(*} Vies de* Saints.

avoir deux morales changeantes à volonté , comme si l'Ecriture n'était pas obligatoire pour tous; comme si Dieu chargeait de la responsabilité' de tous, ceux qu'il place à la tête des nations pour travailler à leur bonheur; comme si le sujet n'avait plus rien à faire pour son salut, ce soin étant confié à son souverain ; comme si le rendez à César ce qui est à César annullait le et à Dieu ce qui est à Dieu.

Cependant la force instinctive de la vérité donnait toujours l'avanLage à Marinus dans les discussions; la foule des fidèles se portait plus volontiers auprès de lui qu'auprès de son adversaire; il offrait une vie d'accord avec ses discours; la vertu qu'il prêchait n'était pas seulement une théorie séduisante, il l'appuyait par l'exemple, et l'ascendant de" sa conduite toute ascétique lui attirait les cœurs véritablement convaincus de la sublimité de la religion chrétienne. De son côtéMarcianus semblait reconnaître deux dieux de plus au polythéisme de l'antique Rome, le Christ et Constantin; il observait pour ces derniers venus presque les mêmes rites que pour Jupiter et Apollon; iliraposait par le faste; il faisait venir la puissance temporelle au secours de ses doctrines relâchées, de son évangile méconnaissable , tandis que Marinus touchait par sa pauvreté, par la pratique et l'observation scrupuleuses des lois divines, la

prière et le travail. Le premier, au sein du luxe, et comme entouré de ses esclaves, ne parlait que de Rome , ordonnait au nom de Rome ; le second , en secourant ses frères, ne parlait que du ciel, et suppliait au nom de Dieu. L'un , gonflé d'orgueil, désignait sa secte sous le nom grec katholicos, c'est-à-dire universelle; l'autre ne reconnaissait à la religion du Dieu de l'univers que la seule et vraie dénomination d'évangélique. Celui-ci, en élevant un temple avec magnificence, prouvait que tout n'est que vanité; celui-là, rejetant avec horreur cette coutume païenne de déifler des constructions fragiles qui semblent renfermer la religion dans des enceintes étroites , ne croyant pas qu'il y eut un temple plus digne du Créateur et de son Fils que la grande œuvre de la création-, ne voulait qu'un abri pour les fidèles , sujets aux maux de l'humanité , où la voix de l'homme fit entendre la parole de Dieu, et point de logement pour l'Etre invisible , point de lieu qu'on pût profaner. Marcianus, en consacrant un autel, semblait apporter aussi en principe qu'il fallait que le prêtre en vécût; Marinus faisait vœu de pauvreté. Marcianus organisait le clergé comme l'armée, par dégrés hiérarchiques, avec des appointemens et des récompenses , établissait la profession de prêtre comme celle de soldat; Marinus démontrait la fragilité des choses

d'ici-bas, faisait luire l'espérance de l'e'ternité. Marcianus se faisait porter en triomphe; Marinus se dérobait bumblement aux éloges dus à sa vertu. Marcianus mettait entre les mains du successeur de l'apôtre Pierre les foudres de Jupiter exterminateur; Marin us pardonnait et priait pour les ennemis de la religion. Marcianus amassait des trésors ; Marinns répandait en aumônes le fruit du travail de ses moins. Marcianus fondait sur la foi un dogme d'où résultait l'obéissance passive, mettait sa vanité à commenter le Seigneur; Marinns le louait constamment même par son travail , et enseignait à compter sur ses œuvres. Cependant ce dernier était seul à lutter contre son redoutable adversaire : Gaudenzius, forcé de reconnaître l'autorité de l'empereur , et d'obéir à l'autorité de l'évêque de. Rome , abandonnait le troupeau commis à sa garde, tandis que Marinus plus jeune , peut-être plus animé du saint zèle, et que le feu divin embrasait, tenait tête à l'orage , éclairait des lumières de son génie le sentier obscurci de la vraie Foi , y ramenait les fidèles égarés, et làisait trembler dans sa chaire le prêtre sacrilège qui touchait à l'arche du Seigneur, qui osait interpréter la loi évangélique dans un sens contraire à l'opinion dé ceux qui avaient recueilli les discours du Christ de sa propre bouche, et qui avaient répandu sur toute la terre les vrais

préceptes et les seules interprétations de l'Ecriture.

1 L'erreur mène ordinairement au crime. L'éloquence de Marinus faisait d'autant plus d'impression, qu'elle était soutenue par La sainteté de sa vie : Marcianus le calomnia, non pas ouvertement , mais en ayant recours à cette politique ténébreuse qui devait plus tard flétrir toutes les vertus , protéger tous les intérêts mondains , devenir l'âme d'une religion terrestre, pour faire oublier tout-à-fait la doctrine du Dieu mort sur là croix. Une femme {*) venue de Dalmatie accusa, devant les Chrétiens assèmblés, Marinus de l'avoir séduite et délaissée. Alors Marcianus feignant d'éprouver une gl ande indignation de voir tant d'hypocrisie dans un lévitë du Seigneur , ordonna qu'on jugeâtle coupable et qu'on le punît par l'interdiction. Marinus , qui se trouvait dans la foule , entendit cette accusation avec le calme d'une conscience pure, engagea ceux qui étaient près de lui d'obliger cette femme à désigner celui qui l'avait séduite et délaissée. Mais malgré les efforts de Marcianus pour s'opposer à ce qu'on procédât de la sorte, cette manière de connaître la vérité prévalut, parce qu'elle en offrait le moyen le plus sûr. La femme accusatrice se troubla.

[*) Vïea des Saints.

Les Girétiens passèrent l'un après l'autre devant elle, tandis qu'un d'entre eux, le plus renommé pour son amour de la justice, disait:

« Celui que tu vois devant toi est-il coupable de t'avoir séduite et délaissée? » Mais avant que le tour de Marinus fut venu , l'accusatrice , dans son embarras extrême, voyant un homme dont les traits avaient quelque rapport avec ceux qui distinguaient les liabitans de l'autre rive , et dont les ■vêtemens simples pouvaient rappeler celui qu'on lui avait dépeint, s'écria : « Voilà celui qui m'a séduite et délaissée. » Alors Marinus s'approcha d'elle, et lui dit : « Comment oses-tu accuser celui qui est né dans cette ville et qui ne s'en est jamais éloigné? C'est moi qui suis Dalmate, natif d'Arbi ; c'est moi que tu accuses d'un crime. Réponds; quel motif de haine, de vengeance ou d'intérêt te porte à calomnier celui qui n'a jamais cherché à te nuire ? » La femme accusatrice , touchée de repentir, avoua qu'on lui avait promis une bourse remplie d'or pour accuser et poursuivre celui qui se présenterait sous" le nom de Marinus. Mais le saint observateur de la morale évangélique ne voulut pas permettre qu'elle nommât l'instigateur de l'accusation portée contre lui. Ensuite déplorant la situation de l'Eglise et la corruption poussée jusqu'à détruire tout exemple de vertu et de fidélité à la religion

transmise par les apôtres du Christ, il annonça qu'il se retirait dans la solitude, afin de vivre comme les Pères du Désert dans le libre exercice de la loi divine et de la contemplation de Dieu. Alors il pardonna à ses ennemis, il exhorta les fidèles à vivre en paix, et à se rappeler la doctrine évangélique : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit; puis il s'éloigna de Rimini suivi de plusieurs chrétiens résolus à ne plus quitter un si digue serviteur de Dieu.

Arrivé sur la cime du Mont-Titan, Marinus salua sa retraite et la bénit comme l'asile de la religion et du travail. Félicissima et ses fils se bâtèrent d'accourir auprès du catéchiste; et pour le remercier de leur avoir fait connaître le vrai Dieu, autant que pour lui procurer cette paix si nécessaire à la pratique de la vertu, ils lui firent le don libre et absolu du mont, ainsi que de tout ce qui était indispensable aux premiers besoins de la vie. Ainsi la reconnaissance envers un homme pieux fut pour l'Etat le premier principe de la propriété territoriale. Ce philosophe chrétien, devenu maître d'une étendue de terrain , y planta , au-dessus de la roche la plus élevée , une croix sur laquelle sa main laborieuse gravait le mot liberté, tandis que Marcianus, sous sa pourpre païenne, travaillait à l'esclavage de l'univers. Marinus accordant, à son tour, à chacun de ceux qui

l'avaient suivi une égale portion de terrain, présidant ans travaux comme à la prière , vit bientôt s'élever des habitations autour de la sienne, et de nouveaux fidèles, attirés par l'exemple et par la renommée, venir pour réchauffer leur ame aux lumières de la sienne, pour entendre ces préceptes invariables de la morale du Christ, d'une bouche que ne souillait pas le mensonge, pour fuir la corruption qui chaque jour altérait, par des interprétations fallacieuses, l'Ecriture sainte, la parole sacrée que Saint-Ambroise, Saint-Chrysostôme, Saint-Jérôme , Saint-Cyrille et tant d'autres Pères avaient adorée, suivie, commentée; et reçus sur le Titan avec cette charité première des vertus chrétiennes, avec l'humilité qui y ajoute encore , ils préféraient rester sur des roches arides , exposés à l'intempérie des saisons , constamment occupés des travaux nécessaires à leur subsistance, mais soutenus par l'exemple de celui qui refusant tout titre d'une supériorité vaniteuse, se créait des travaux et des devoirs au double de ses compagnons , plutôt que de redescendre dans des plaines fertiles, mais soumises à des lois humaines en opposition avec leur croyance, dans des villes populeuses où la vertu devenait toujours un signal de dérision.

Tels furent les premiers élémens d'une société libre et tranquille fondée sur les principes

de la morale, et dont la seule politique était le travail. .

Marions en voyant s'augmenter succsssi vement le nombre des Chrétiens dont il était, non pas le chef, ce nom eût été contraire à ses maximes religieuses, mais le guide, le défenseur, l'ami , le frère, le précepteur, songea sérieusement à les maintenir d'une manière assez forte pour subsister long-tems après lui dans les sentîmens qui les avaient réunis. L'homme pénétré de la sublimité delà religion, ne crut pas pouvoir mieux garantitla durée d'une loi sociale que de labaser sur la loi divine, que de lui en donner le caractère sacré : c'était un encouragement pour lui de penser que ces fidèles formant une famille, perpétueraient, à travers les siècles, la vertu des premiers adorateurs du Christ. Il les réunissait tous les soirs pour célébrer la messe (*), quand le soleil se cachant à l'horison, annonçait qu'il était l'heure de quitter les travaux. : c'était l'agape ou repas de charité, établi en mémoire de la dernière

(*) Ce ne fut que vers la fin du quatrième siècle , de ce siècle où tout ce qui touchait la religion commençait à se corrompre dans les conciles œcuméniques , que le mot de messe commença à signifier la célébration de l'eucharistie. Le cooeile de Cartilage, qui recommandait l'émulation pour parler les langues , ordonna, en i'an 397 , de célébrer la messe à jeun.

cène (*) que Je'sus avait célébrée avec ses apôtres. Ce repas frugal et solennel était suivi d'un entretien pieux , et terminé par le baiser de paix. Marinus alors encourageait ses frères à exprimer hautement et franchement leurs idées sur toutes choses, et à interpre'ler les discours des autres; îMes engageait aussi à s'instruire dans les langues pour bien comprendre la parole du Seigneur ; il disait que la science était le moyen d'éviter l'erreur et de connaître la vérité. Il s'appuyait sur l'opinion de Saint-Paul, qui reconnaissait également à tous les Chrétiens le don de prophétiser sans distinction de rang, ni d'âge, ni de sexe (**); et toujours préoccupé de la pensée de quitter un jour cette vie terrestre , il leur disait ce qu'il fallait qu'ils fissent, comme si déjà sa dernière heure était venue; il gravait dans leur cœur l'esprit de la vraie doctrine chrétienne qui lui avait été transmis, afin qu'ils pussent le transmettre à leur tour. « Vous voilà réunis sur ce mont, leur disait-il; vous avez fui ces frères égarés qui méconnaissent

(*) Los Italiens appellent encore le souper la cena.

(") Que deux on îrois prophètes parlent , que les autre» jugent; et que si quelque chose est révélé à un autre, que le premier se taise; car vous pouvez tous prophétiser chacun à part , afin que tous apprennent et que tous exhortent. ( Saint-Paul , Epitre aux Corinthiens. )

la douceur du bon Pasteur , qui se combattent entre eux depuis qu'ils n'ont plus à combattre contre les rites de l'empire romain ; vous formez une église, c'est-à-dire une assemblée du peuple, mais fondez-la sur les principes inaltérables que l'Evangile vous offre. Soyez tous égaux , non-seulement comme frères, mais comme également partagés ; car Dieu a dit : Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier. Les apôtres n'établissaient entre eux aucune prééminence de juridiction ni de puissance temporelle, de ce qu'on appelle honneurs dans le monde, de distinction dans l'habillement, de marque de supériorité; la seule qu'ils reconnussent était celle de la persuasion , le génie, don naturel, seule vraie grandeur distinctive. Soyez toujours simples et humbles; le Fils de Dieu fut pauvre : le luxe, même dans le culte, est contraire à la maxime du Christ : l'autel, l'encens, les cierges, l'eau lustrale, les représentations , soit en sculpture , soit en peinture , sont des abus introduits par le paganisme. Saint- Paul a dit aux Athéniens : « Dieu n'est pas honoré par des ouvrages faits de la main des hommes : il n'a besoin de personne , lui qui donne la vie à tous les êtres. » Pour entendre la parole du Seigneur, il ne faut rien d'étranger qui offusque la vue , qui détourne de l'idée qu'on doit avoir de la

présence de celui qui a dit : Je serai parmi ceux qui s'assembleront en mon nom. L'Eglise est l'assemblée et non le lieu de l'assemblée. Le christianisme , tel qu'on veut l'établir , est plus loin de Jésus que de Jupiter. La morale a établi, le dogme va détruire. Les premiers Chrétiens ont été classés sous des noms dilTércns (*), mais aucun n'avait un habit plus riche, d'autre loi, d'autres mœurs. D'après cela ne souffrez jamais qu'on rende à aucun de vous un honneur qu'on ne doil qu'à Dieu : si l'un de vous offre l'exemple de la vertu, louez-en le Seigneur. Mariez- vous : les apôtres étaient mariés ; ils adoraient le Créateur en suivant toutes les bis de la nature; la loi du mariage était la plus honorable des lois humaines chez les Juifs, et le Christ était Juif, et ses disciples furent unis aux Juifs jusqu'au tems où Saint-Paul fut persécuté. JVoubliez jamais que la religion des Juifs est mère de la nôtre, que nous y croyons en grande partie en y ajoutant la morale de Jésus ; que le Christ n'était pas venu pour dissoudre la loi juive, mais pour l'accomplir , c'est-àdire pour la perfectionner. Qu'une paix éternelle règne parmi vous. Si votre frère vous a offensé ,

(*) II y arail les surveillant ou visileurs , episcopoi , d'où iont venus les éviquea ; les anciens de la soeiclc , presbytrroi, le» prêtres; diaconoï, les servans ou diacres; te* pistoï , çroyans iuiliés , c'est-a-ilicc les baptisés.

reprenez-le entre -vous et lui; prenez, amenez avec vous un ou deux témoins, afin que tout s'éclaircisse par leur bouche ; et s'il ne les écoute pas, plaignez-vous à l'assemblée du peuple ou l'Eglise. Telle est la voix de conciliation que le Seigneur vous indique. Cette assemblée du peuple, cette Eglise , c'est la société civile, c'est l'association, l'Etat chrétien et ses lois humaines. Choisissez ceux d'entre vous qui vous semblent les plus sages pour surveiller au bien-être général; c'est ainsi que faisaient les apôtres ; tout était en commun, et sept d'entre eux étaient élus pour pourvoir aux nécessités de tous. « Tous les Etats » ont été mal gouvernés, disait Platon, que les 1> Pères étudiaient à l'école d'Alexandrie ; il n'y » a guère ni bonne institution ni bonne admi- )> n'istration. On y vit pour ainsi dire au jour la » journée, et tout va au gré de la fortune plutôt » qu'au gré de la sagesse. » Soyez donc plus sages que les philosophes de la Grèce. Suivez scrupuleusement la loi évnngélique , l'institution et l'administration y sont tracées : tout est là. Cest le plus parfait modèle d'un gouvernement, et l'observer est la meilleure politique du dedans : elle assure l'égalité fraternelledeshomm.es. C'est la politique la plus forte du dehors ; car elle défend la guerre , comme le chemin de l'autorité, et l'esprit de conquête, comme celui de la tyrannie. Les

dieux de la mythologie , tous les faux dieux protégèrent la guerre : les héros païens ont mis des fers au monde entier. Le Christ a fait de la paix la sûreté et la vertu de son troupeau; il défend de combattre celui dont on a reçu une offense. «Les Chrétiens, » disait Irénée , ont changé leurs lances et leurs » épées contre des instrumens de paix , et ignc— » rent l'art des combats. Nous devons croire, » disait Justin le martyr, que la prophétie d'Isaïe, » qui annonce qu'un tems viendra où l'épée et la » lance serviront à faire des socs de charrue » et des instrumens aratoires , est accomplie ; » car nous qui , autrefois , nous égorgions les uns » les autres, aujourd'hui nous ne combattons pas » même contre nos ennemis. » Lactance dit aussi qu'il n'est pas permis à l'homme juste de faire d'autre guerre que celle de la vertu combattant contre le vice. Et c'est au mépris de tant d'autorités que Constantin usurpe l'empire au nom du Christ, et par la guerre] Ce qui est équitable et juste en soi n'a pas besoin du secours d'une voie illégale. Le peuple juif était essentiellement belliqueux : si le Christ n'eût pas défendu la guerre, la théocratie et l'amour des richesses , qui étaient trois vices inhérens à ce peuple , la loi évangélique n'eût formé qu'une secte inaperçue , comme celle des Saducéens , des Thérapeutes et des Récabites. Conservez donc toujours la paix : c'est b

plus sûre garantie de la liberté , de cette liberté gué le Sauveur vous a donnée au sein de l'esclavage des Juifs , qu'il offrait aux Juifs comme une délivrance morale. La liberté , c'est la raison. Sans la liberté il n'y a pas de vertu ; l'immortalité de l'arae devient douteuse, la religion n'est qu'un joug: le bien n'est plus bien , le mal n'est plus mal. La liberté , c'est la volonté , le libre arbitre que nous apportons en naissant ; elle est religieuse , elle doit être civile , politique dans tous les Etats chrétiens. Que vos volontés réunies forment une foi politique et civile, une loi, œuvre de tous, à laquelle tous obéiront. C'est ainsi que vous vous créerez sur cette roche une patrie, c'est-à-dire un lieu où vous aimerez à vivre , où vous aurez des institutions selon vos besoins et en harmonie avec votre foi religieuse. Quiconque se fait esclave abjure la foi chrétienne. Assemblez-vous pour délibérer sur les choses importantes, et que tous également aient droit de parler et de réclamer , quelque nombreux que vous deveniez :

c'est la seule manière de délibérer selon l'Evangile et d'exister sans commettre d'injustice. Soyez fermes dans votre croyance , mais point cruels : le fanatisme est la plus grande preuve d'athéisme, la religion étant le frein des passions. N'admettez jamais aucune compensation pour vos devoirs : rien de ce qui est spirituel ne pouvant être payé

à prix d'argent. N'imitez pas celte secte de sïmonïaques qui vendent tout dans le temple. Soyez vertueux , c'est le seul dogme qui plaise à Dieu , c'est la prière la plus éloquente. La vertu consiste à faire le bien , c'est-à-dire à être bienfaisant , et non à suivre des usages superstitieux en opposition avec la lumière du Christ, qui ne repousse aucune lumière : les jeûnes et les mortifications sont formellement défendus par Saint-Paul , qui traite d'impies ceux qui prêchent le célibat et l'abstinence des viandes, et qui a dit : « Ce qu'on mange n'est pas ce qui nous rend agréables à Dieu. » Si quelqu'un d'entre vous , conseiller perfide, contempteur des lois divines, tout en reconnaissant la nécessité des doctrines, cherchait à faire tourner ces doctrines au profit d'un seul au détriment des autres, en y soufflant cet esprit d'orgueil , de vanité et d'intérêt qui se manifeste aujourd'hui de tous côtés, chassez-le dé votre société : il finit séparer l'ivraie du bon grain. Si quelqu'un d'entre vous s'écartait visiblement de la simplicité fraternelle, reprenez -le avec douceur, rappelez-lui la parole évangélique. H viendra un tems où la corruption voudra peutêtre établir ses dogmes jusqu'au milieu de vous; rejetez-les. Fermez l'oreille à toute autre voix qu'à celle de votre conscience. C'est quand le culte perdra sa simplicité primitive qu'il aura des

détracteurs; mais les plus acharnés n'oseront jamais attaquer ce qui est inattaquable , la morale divine qui tôt ou tard doit être la règle universelle de tous les peuples. La raison est plus lente à venir que l'erreur; ce n'est qu'avec des menagemens qu'on rend raisonnable l'homme porté à croire des absurdités, et c'est en ayant l'air de les respecter qu'on parvient à les détruire. »

Tous les discours de Marinus se gravaient dans la mémoire de ses disciples; et s'ils descendaient dans la plaine, ils les répétaient au sein de leur famille : l'enthousiasme qu'ils causaient amenait à la société de nouveaux membres. Des femmes , des vieillards, desenfans voulaient respirer l'air du Titan , s'asseoir à la table hospitalière de l'Eglise, c'est-à-dire de l'assemblée; ou, pour expliquer une des premières dénominations qui furent données , à la population titanique, ils venaient frapper à la demeure d'un seul ( monos ) et habiter le monastère. Le christianisme, dans sa pureté primitive, ne tendait qu'à réformer la société ; alors on n'abusait pas encore généralement de la meilleure d^Ssjnstitutions. Le. monastère de Marinus n'était pas ce qu'on entend de nos jours par ce mot, le séjour du célibat proscrit par Saint-Paul, et de l'oisiveté, si contraire à la première des lois , la loi naturelle, mais un asile pour la doctrine et la piété , un lieu où l'on

suivait l'ancienne tradition pour la pratique des ■vertus chrétiennes dont les jeunes voyaient les exemples vivans dans les anciens. Sur le litan, les nouveaux venus , aussitôt après leur arrivée , prenaient part aux travaux communs. Et, pour régler par lui-même tout ce qu'il voulait qui existât après lui, Marinus n'entreprenait rien sans consulter l'assemblée du peuple ou l'église, même pour les moindres choses. On élisait les surveitlans (èpiscopoï), le conseil des anciens ( presbyteroï ), les desservans (diaconoï), et les femmes de chacun d'eux partageaient leurs fonctions. Marinus était lui-même soumis à toutes les décisions générales; il cultivait le champ, il coopérait aux habitations , il prenait part aux travaux des moissons et des vendanges, et tout en étant l'âme de la réunion, il en était l'un des membres les plus zélés.

Des années s'écoulèrent, l'âge vint paralyser les forces du pieux fondateur; mais jusqu'à sa dernière heure, il parla pour fortiCer ses frères dans la conservation de leur simplicité. Il leur recommandait surtout de ne point chercher à s'agrandir, pour ne pas s'exposer à perdre leur paisible existence; il leur montrait, comme l'image de l'ambition , la mer qui s'ollrait à leurs yeux, de loin tranquille en apparence, mais cachant des abîmes sans fond ; il leur disait de ne

jamais chercher à profiler de leur force, en supposant qu'ils devinssent forts, pour avoir du territoire, si l'accroissement de la société l'exigeait, mais d'en acque'rir par contrat ; il leur peignait la guerre comme le plus grand des fléaux , comme la conséquence du vol et de l'homicide. 11 les engageait à se défendre, eu cas d'attaque, mais à éviter de verser le sang; et, léguant à tous ensemble le mont dont il avait la propriété , il mourut le 4 septembre, en priant Dieu pour ses frères.

Ainsi vécut le fondateur de la république du Mont-Titan , Marinus, que l'Eglise , dans l'acception actuelle du mot , a mis au rang des saints.

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