LIVRE IV
Douzième et treizième siècles.
Nous avons dit qu'il ne faut pas s'attendre à trouver dans l'histoire de la république de San- Marino ces événemens imprévus, ces hommes extraordinaires qui nous causent l'espèce d'admiration et de terreur qu'on e'prouve à la lecture des légendes, qui nous forcent à des réflexionj involontaires, qui nous font louer Dieu de n'avoir pas vécu les contemporains de ces époques si remarquables; les annales d'un peuple sage sont toujours sèches et arides : c'est la monotonie de la vertu. Mais si l'on consïdèretle près cette vie exempté d'alarmes politiques, si la dignité de l'homme est regardée pour quelque chose; si le sentiment de la liberté naturelle fait battre le cœur, on doit se plaire à suivre pas à pas la marche un peu lente, mais toujours prudente d'une population fidèle à ses institutions protectrices, et dédaignant la renommée par la prescience qu'elle semble avoir de tout ce qu'il en coûte pour l'acquérir. La médiocrité , ce bonheur qui n'a point d'envieux, cette loi chrétienne , était une des bases du gou-
vernement fontl( ; par Marums;elledevaitsoiitcnir, pendant toute sa durée, la nation ti tonique. Aussi cette famille italienne, presque inconnue, même des voyageurs qui parcourent la Marche d'An cône et qui contemplent en passant la situation pittoresque de son territoire , est encore de nos jours la seule où la corruption du luxen'ait pas altéré la simplicité des tems antiques. On accourt avec avidité aux débris de Rome pour y trouver des émotions; on évoque les souvenirs en présence desruiues; on célèbre la gloire absente, pour nous servir de l'expression d'un poète, et l'on semble redouter l'aspect d'un peuple dont l'exemple serait plus utile que de froides pierres , que des^teinples croules. Miches qui voyagez, qui demandez à toutes les provinces des distractions pour alléger le poids de la vie, allez au Mont-Titan! peut-être, à l'aspect de cette résignation qui seule constitue le vrai bonheur, parviendrez-vous à le connaître, à le goûter; peut-être, en voyant chaque individu coopérer à la chose publique , vivre de son travail, ignorer les besoins du superflu et de ces impressions achetées, et des plaisirs du théâtre, par viendrez -vous à rougir de votre inutilité; et, le tableau d'une population contente de peu, saura , sans doute , vous satisfaire de l'idée de posséder beaucoup.
Nous n'avons omis jusqu'ici rien de ce qui nous
n paru vraisemblable et intéressant dans les matériaux relatifs à l'histoire de Sun-Mari no , cl nous continuerons ainsi parla suite : moins ce peuple est connu , plus nous avons à cœur de le faire connaître , plus nous croyons qu'il mérite une page dans la gi ande histoire des nations. Les siècles pendant lesquels, l'Italie régénérée sortit de sou indolence léthargique, pendant lesquels chacune de ses provinces tint à honneur de former une nation, n'apportèrent pas de grands changemensdans une congrégation qui avait été dès son principe tout ce qu'il était possible qu'elle fût. Les révolutions t semblables aux foudres, nefrappentque lesmonumens \enise et Gènes enchaînaient des peuples lointains; mais quel peuple conquérant pouvait songer à l'ermitage placé sur des roches élevées? L'humble toit n'attire pasle regard cupide du soldat. Cependant le gouvernement titanique, forcé par l'espèce de frénésie qui se manifestait de toutes parts, qui portait les peuples à, s'en trebattre, s'aguérissait pour la défense de sa liberté; car bien que sa conquête n'olfrît pas de grands avantages comme territoire, comme richesse, elle pouvait encore tenter les aines dont l'ambition n'est jamais rassasiée, ainsi que nous le verrons. D'ailleurs l'accroissement du nombre d'habitans , l'agrandissement des frontières, en lui donnant une sorte de consistance, devaient aussi inspirer de l'om-
brage aux seigneurs voisins, et, par cela même, stimuler leur ardeur de dominer sur une montagne dont la situation naturelle et les fortifications récemment tîntes, mettaient le château ( castrum) ou chef-lieu du gouvernement à l'abri de toute surprise. Benvenuta da Immola, dans ses Commentaires sur le Dante (*), et le cardinal Anglico, dans sa Description de la Rornagne, re~ girdent la roclie titaniqtie comme une forteresse inaccessible et inexpugnable.
San-Marino se trouvait donc, en effet, dans ces circonstances avantageuses , lorsque , dans le douzième siècle , l'éloignemerit et la faiblesse du gouvernement impérial laissant aux esprits le loisir de se rappeler ce qu'avait été et ce que devait être l'Italie, fit naître partout l'idée spontanée de secouer le joug de l'étranger : ces senti-
Fassi in San Léo e dLemidesi in noli, s'exprime ainsi :
jid qiioil sciendum , ijuatt sanctut Léo est civitas Roman-
dhlw in Monlefeltro, juin salis déserta \t empare nastri poetie , ethodir. plus : in allissimo monte situ, montibus altissimis aggregaût çire.tini circa, ita quad coltgit intra fortilitium friietus, cl oinniii mTcsniriei a l vietnm et sristenttitionan linin/i'iu.-vitcc.S.c.itet S.rn Mar-num, rr.tr rum niituraUsitumumtis> mttrit,op' : i/inm ,4-sliirisa snneto Leoneper quatuor mitlia, etabarriinttiadecem. MIliAlStBILE FORTILITIUM-
mens généreux étaient exprimés énergiquement ainsi que le désir de rendre à la -patrie son antique indépendante SOUS une nouvelle forme de gouvernement. Ce ferment do liberté se développa avec une rapidité extraordinaire : chaque province, cliaque ville, des bourgs aussi entreprirent de se gouverner par eux-mêmes démocratiquement : ce fut l'origine des républiques italiennes; et , comme si les noms et les mots devaient consolider les institutions, on fit revivre l'usage antique du nom de consul. Il n'y avait aucun petit pays qui ne crût atteindre à la liberté idéale , en se donnant un , deux ou trois consuls , quelquefois plus, selon le besoin, et surtout d'après la vanité qui dirige les esprits. Mais quand ce sentiment unanime d'indépendance ne prend pas en s'elFectnant un caractère uniforme , ne s'exprime pas d'une manière claire, précise et partout semblable; quand il n'aboutit à aucun résultat dans .son activité turbulente; quand il se prête à détourner des principes favorables à la vertu, il est rare qu'il produise jamais cet enthousiasme sublime et universel qui attache à sa cause, qu'il établisse des rapports durables et réciproques d'attachement et de fraternité entre les dilïérentes pari ies du tout, et qu'il forme autre chose qu'un despotisme déguisé, d'autant plus funeste, qu'il frappe an nom des lois et de la liberté. Tel fut la si-
liiation Je l'Italie. Les esprit, depuis si long-tems ensevelis dans les ténèbres de l'ignorance el de la servitude ne pouvaient pas avoir cette fixité d'idée nécessaire pour s'élever à un principe constituant et général , par lequel les intérêts difïérens se trouvent combinés avec le bien de tous, les désirs confus éclairés, les volontés indécises arrêtées. Aussi cette liberté épliéraère et tumultueuse ne fit que paraître : les petites sociétés devinrent incessamment la proie des plus puissantes; les magistrats politiques, abusant du pouvoir qui leur était confié , s'en servirent pour dominer; et les recteurs des églises, et les chefs des armées s'élevant en tyrans, frappèrent sur les peuples qui les avaient Vommis à leur défense et à leur direction. Cette prétendue révolution ou réforme politique ne l'ut donc pour l'Italie qu'un songe pénible : les villes les plus fermes, les plus opiniâtres à se soutenir dans ce gouvernement mal conçu , ou furent victimes des partis qui s'en disputaient le timon , quelquefois la seigneurie , ou , dans des rapports violens et sanguinaires, passèrent alternativement de la liberté à la tyrannie, et de la tyrannie à la liberté, selon le génie des principaux cliefs.
Pendant la terrible lutle , les scènes d'horreur, les elforts, les contraintes qui déchiraient l'Italie, le Titan, toujours calme, ne retentissait d'aucun
cri rie terreur : le peuple de San-Marino, né et accru dans l'indépendance de lonl pouvoir étranger , avait su choisir ( avec sa prudence accoutumée, sans changer en rien sa marche naturelle» les moyens que sa propre expérience, la tranquillité et le loisir de la réflexion lui indiquaient comme les plus convenables à sa conservation et au bien être de la société , sans chercher à imiter ces nouvelles et informes républiques, sans adopter aucuns de leurs principes vagues, aucunes de leurs idées indéterminées. Il était d'autant plus éloigné de participer au mouvement irrégulier et au désordre général, qu'il se trouvait dans une situation physique presque isolée et inaccessible. D'ailleurs il avait déjà ses lois, son gouvernement , ses formes administratives , dont nous nous occuperons plus loin , et, de plus , l'aplomb, l'assurance d'une longue habitude dans l'exercice du droit d'être libre ; habitude qui lui faisait attacher du prix à tout ce qui touche la chose publique , qui lui donnait cette espèce de gravité d'accord avec 1rs institutions, et qui mettait un frein à la fougue impétueuse des passions , levain ordinaire des troubles civils. Ainsi que dans les autres républiques, les magistrats étaient, il est vrai , appelés consuls ; ils étaient aussi au nombre de deux ou de trois ; ils avaient le pouvoir exécutif et judiciaire ; mais le pouvoir législatif, et tout ce qui était de quelque importance dans les choses
UlgiItzM byCooglï
imprévues, était soumis à la sanction du peuple représenté par les chefs de famille , assemblés pour adopter ou rejeter ce que proposaient les consuls.
Mais quoique exempte de querelles intestines, de toutes les vicissitudes auxquelles les gouverïiemens sont exposés, quoique prospère, quoique entièrement séparée des autres pays, quoiqu'elle n'eût avec eux aucun rapport direct, la congrégation titanique ne put être à l'abri de celle épidémie politique qui, du pied des Alpes , aux derniers confins des Calabres, ravagea si long-tems l'Italie; que le douzième siècle vit naître, et qui eilt encore dans le quinzième une influence trop fatale. Les factions Guelfe et Gibeline , avec leurs fureurs guerrières , parvinrent à faire sortir, pour la première fois, les descendant des compagnons de Marinus de leur paisible et vertueuse existence. Les pa tôles de Justin le martyr, l'un des premiers Pères de l'Eglise, et qui tant de fois avaient retenti dans la bouche éloquente de l'apôtre législateur, semblaient pourtant résonner encore ; une voix intérieure répétait à toutes les consciences : « C'est Satan, l'ennemi du genre humain , qui est l'auteur de toutes les guerres. » Mais la discorde n'agitait sa torche que pour envelopper les peuples des nuages d'une fumée épaisse; et les ambitieux seuls profitaient de quelques rayons de lumière qui s'en
échappaient. L'espoir de dominer sur le Titan excitait trop l'ardeur des Elats voisins , républiques jalouses de toute vertu, de toute liberté, pour ne pas chercher à entraîner d'heureux citoyens dans la grande querelle, pour ne pas les faire participer aux atrocités qui se commettaient, comme si l'exemple d'un Etat vertueux eût été un reproche insupportable; et d'ailleurs, sûrs qu'un crime conduit à d'autres crimes , ils comptaient que les San-Marînois, une fois hors du principe de leur force, la paix, ne sauraient plus conserver celte liberté si précieuse qui leur portait ombrage, ni celte indépendance si rare qui attachait fortement à la chose publique.
La plupart des historiens qui ont écrit sur l'Italie ont fait connaître les factions terribles des Guelfes et des Gibelins ; ils ont raisonné diversement sur leurs désastreux résultats; cependant nous croyons devoir en donner ici un faible aperçu, en rappeler le souvenir lié aux événemens déjà si rares qui forment la chaîne de ces Mémoires. Parmi toutes les opinions qui ont été émises sur cette grande querelle, depuis son origine jusqu'à nos jours, nous ne trouvons nulle part des idées plus saines et plus simples que celles qu'exprimait le pape Grégoire X en haranguant le peuple de Florence , pour le ramener à la paix, pour éteindre le feu de la discorde,
que du choix d'un maître ; et quand les uns le voulaient italien, les autres allemand, nulle part on n'avouait ouvertement qu'il était plus sûr et surtout plus sage et plus glorieux de n'en pas avoir du tout. L'Italie cependant était divisée eu petits Etals érigés en républiques; ils eussent été véritablement libres, si les gens d'église n'avaient pas étonflé chez leurs partisans cet amour de la liberté qui germait avec le patriotisme. Les Tudesques, de leur côté, paraissaient conséquens dans leur système; un pape et un empereur qui se paraient du nom de Romain, quoique l'un fût Français et l'autre Germain, protégeaient du sceptre et de la croix l'intérêt personnel, idole devant laquelle on immolait tant de victimes humaines. L'esprit de parti n'étant qu'un prétexte à l'ambition de quelques particuliers, et de l'autre une raison spécieuse pour assouvir des haines individuelles, on attirait à soi le manteau de pourpre romaine, impériale ou pontificale, on s'y réfugiait comme sous un asile sacré et inaccessible au châtiment. Les faits historiques nous prouvent que ce fut en effet de ces agitations terribles qu'on vit jaillir la source féconde de ces petits tyrans qui s'établirent plus tard en souverains , et la cour de Rome se montra même la première à cherchée, par tous les moyens possibles, à réaliser les vues ambitieuses d'une domination uni-
verseUe, laissées comme un héritage par le fameux Ildebrand (Grégoire VII).
Ce fui particulièrement, sous le règne orageux Je Frédéric 11 que l'Italie se trouva déchirée par ses propres enfuis et livrée à ses propres fureurs : alors les chefs de l'empire et de l'église étaient doués de cette force d'ame, de cette énergie extraordinaire qui font les héros et les grands scélérats. C'est aussi à cette époque qu'un ■vit le démon des querelles, l'esprit départi, mouler sur la cime du Titan , pénétrer dans une société jusque-là tranquille, et protéger ceux qui, à la faveur des discordes étrangères, cherchaient à désunir les esprits, à détruire cette harmonie touchante, à rompre cet accord commun qui faisaient la force de Sau-Marino : il fallait délier le faisceau pour parvenir à le briser. Les convoiteurs envieux de l'union tilanique, les ennemis inquiets de la forme de son gouvernement et de sa vertueuse indépendance , étaient les seigneurs de Carpegna, les évêques de Montefe.ltre , la ville de Rimioi sous la direction des Mala testa, et les ministres de l'Eglise romaine, au nom de ses droits prétendus : observons, et tout semble le prouver, que ce ne fut que dans celte occasion qu'on fit valoir la donation du roi Pépin, c'est-àdire qu'on altéra le texte du Pseudo-Anastase. Avant de parler du progrès des factions, nous , 7
pensons qu'il est nécessaire, pour l'intelligence des faits, de jeter aussi un coup-d'ceil sur quelques coutumes de ces siècles, et appartenantes spécialement au treizième : la principale était l'honneur que les grandes villes s'imaginaient faire aux seigneurs féodaux et aux châtelains du teri'iloire en leur accordant le titre et les droits de citoyen. Une autre non moins importante était l'espèce d'obéissance à l'autorité politique qu'usurpaient beaucoup d'évoqués et qu'ils conservaient par tous les moyens possibles, à l'imitation de quelques-uns d'entre eux qui en jouissaient illégalement , mais paisiblement , et au prix de concessions abusives : violation manifeste du droit des gens, maintenue par des voies ïrrégulières, tandis que l'aggrégatïon des seigneurs aux municipalités e'tait un acte qui supposait au moins une -volonté libre et réciproque de la part des contractai, attendu qu'on y attachait des conditions, comme, par exemple, l'obligation imposée aux nouveaux citoyens de venir exercer leur droit de cité et d'y demeurer une certaine partie de l'année avec un nombre fixé de leurs hommes d'armes et vassaux , pour veiller à la sûreté de la ville et pour la défendre en cas de guerre. C'est d'après cette coutume que la ville de Rimini, eu accordant à la famille Malatcsta le titre de citoyen, réchauffa dans son sein le serpent qui devait plus
tard y régner en tyran. Le document qui constate l'aggrégation à la municipalité île Rimini des seigneurs Itanieri de Carpegna , Taddeo et Buonconte de Montefcltre en 1228, est un monument irrécusable (*) qui fournit deux preuves certaines de l'indépendance de San-Marino à cette époque'. Premièrement les seigneurs, dans la nomenclature de tous les lieux soumis à leur juridiction, ne font aucune mention du gouvernement titanique ou san-maitnois; secondement, on lit dans un des articles, que les susdits seigneurs contractons seront obliges d'élire et d'entretenir, à leurs Jrais , un juge assermenté , pour tenir cour et rendre justice dans un lieu désigné à cet effet : comme à Pietracuta ou à San-Marino, s'il plaît d messer Ugolino, si tel est le bon. plaisir des habitons; et pour une somme déterminée entre lesdits seigneurs et le gouvernement dudit lieu. Nous nous liàtons de dire que le château ( castrum ) de Pietracuta , situé à trois milles de San-Marino , était un petit pays libre et exempt de tout droit seigneurial , attendu que ses habitans, d'après les lois alors existantes, s'étaient rachetés de toutes prétentions et juridiction de la part du seigneur Ranierî de Carpegna, par l'acquisition et le paiement du domaine ; et , que de-
(*) Clementini.
puis sepl ans , les Imbitans vivaient constitués en démocratie et libres tle toute dépendance. Or il était d'usage , pour mettre la justice hors de l'influence et à l'abri de tonte atteinte de la part des parties intéressées, de voir ces mêmes parties établir un juge impartial dans un pays neutre et indépendant, pour prononcer sur les differens qui pouvaient advenir entre les barons et les Citoyens- Le juge, en effet, résidant dans un pays libre, pouvait rendre justice à qui de droit. Par quelle funeste corruption ayons-nous, dans un siècle éclairé et civilise, à regretter ce noble usage du treizième siècle? Remarquons bien que cette pièce authentique démontre clairement que San- Marino n'était sous aucune juridiction , mais seulement comme Pietracuta soumis à une espèce d'autorité morale de rnesser XJgolino ; et messer Uffolino était l'évêque de lîlonlefeltre. C'était par de telles concessions des seigneurs laïques envers les clercs , que la coutume de faire participer le clergé aux affaires civiles, même dans les pays libres, s'établissait peu à peu : en cela l'ambition des seigneurs secondait celle des évèques et vice versa; d'un côté pour l'exemple de la domination universelle de l'Eglise , et sans doute pour l'édification des fidèles; de l'autre pour entretenir d'autant le peuple dans le vasselage et surtout pour l'asservir plus fortement,
pour le mieux diriger par l'unique force do quelques paroles sacrées.
Ce fut mcsser Ugolinoqui le premier, sous l'an- 1 . toritéspécieusedurespectdii à son titre d'évèque , fit germer, par ses insinuations, la discorde dans la pacifique congrégation du Titan , et qui , en abusant du son ministère , porta un peuple sans ambition à la guerre et à prendre parti pour les Gibelins : il était alors, ainsi que les seigneurs voisins, membres de sa famille , lié par la reconnaissance à la cause impériale. La maison de Montefeltre , quand Frédéric II vint guerroyer sur les montagnes dépendantes de ses domaines, ne pouvait rester indifférente à la grande querelle pour conserver son existence politique; et les ha bilans de San Marino, poussés par la force des événemens et la voix d'un des chefs de l'Eglise,, se déclarèrent contre le pontife, et prirent une attitude imposante sous la conduite d'un homme brandissant pour le meurtre son bâton pastoral. La prudence et la politique exigeaient peut-être aussi d'eux qu'ils se rangeassent sous la bannière de Frédéric , afin d'être protégés par le bouclier gibelin, et d'assurer leur constitution libre, leur gouvernement de prédilection. Le- parti Guelfe ' était à cette époque si faible dans cette contrée, qu'il se trouvait presque réduit à ceux qu'on appelait esterivres, c'est-à-dire émigrés ou
proscrits. Mais si messer Ugolïno n'eût pas oubli»! ses devoirs chrétiens, à la voix de la vengeance et de l'ambition, s'il se fût contenté d'exercer son sacré ministère dans l'humilité et la paix évangéliqne , ce troupeau de fidèles, laissant un fol enthousiasme et la fougue des passions se refroidir par le souvenir des vertus de ses prédécesseurs, eût vu l'orage gronder sous ses pieds, sans s'exposer lui-même au choc des combats et à l'illégalité de la guerre.
Tant que Frédéric II se soutint, parla victoire, dans l'opinion des peuples, ses partisans eurent de la gloire et du pouvoir; mais quand, du sein du concile de Lyon , le pape Innocent eut lancé ses terribles anathêmes , l'opinion du vulgaire toujours craintif, céda aux imprécations pontificales; et, les intérêts changeant avec l'opinion, le parti fort devint faible, et le parti vaincu se rendit , à son tour, maître de la victoire : messer Ugolino et ses ouailles excommuniés et exposes à toutes les foudres papales, furent mis hors l'union romaine, et déclarés hérétiques. Mais le tems que dura l'interdiction ne fut pas perdu et sans fruit pour le Titan : les vertus chrétiennes sont heureusement indépendantes de la pluralité des sectes et de la différence des dogmes; le peuple de San-Marino, tandis que les Gibelins du Montefeltrc essuyaient les réactions du parti guelfe,
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redevenu calme, se rattachant atr passe, put distinguer dans <|uel abîme on l'avait entraîné, et tirer de sa situation les avantages précieux de la réflexion : les mœurs antiques , les coutumes de la primitive église du Titan reparurent ; la liberté civile s'y retrempa, y reprit une force nouvelle. La crainte de perdre venait de faire sentir la nécessité de^ conserver.
Si les excommunications avaient pu éteindre l'incendie qui ravageait l'Italie , et ramener à la paix les peuples et les villes, jamais les fulmiuations ecclésiastiques n'eussent produit d'effet plus prompt et plus salutaire; mais dans cette guerre désastreuse, elles étaient l'arme du pontife; elles semblaient plutôt lancées pour protéger et relever la faction guelfe et son orgueil , que dans les vues pieuses d'anéantir la fureur des partis, et de f.iire triompher Ils principes de l'humanité et de la charité chrétienne : elles ne servirent donc qu'à rallumer les esprits, qu'à raffermir la haine des partis, en leur laissant un moment de repos. Cependant Philippe, archevêque de llaveunes ( première dignité ecclésiastique après celle du pape) , profitant de ce court intervalle de calme ou d'abattement, entreprit avec un saint zèle d'arrêter dans la Romagne la violence de la querelle , et d'être au moins le médiateur d'une trêve s'il était impossible d'obtenir une paix solide e'
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durable. Les San-Marinois , aux premières ouvertures de paix, s'empressèrent (l'accueillir et fie seconder les efforts du bon prélat ; cl il est digne de rem:irqueqne parmi tant de villes intéressées à l'importance d'un Irai te, aucune d'elles ne fui choisie pour êlre le lieu du congrès. Cet honneur devait appartenir au sommet du Titan, au chef-lieu de la population commencée par Marions. Il est à croire que Philippe, malgré la participation du peuple de San-M»iïno aux derniers combats, connaissant l'origine de son égarement et lecaraclère moral de la réunion, ne crut pas trouver ,une cité plus convenable pour une telle circonstance, et plus exempte de toute influence des barons, plus libre et plus indépendante. Alors on vit gravir, sur la roche élevée, Taddeo de Montefeltre , comte d't rbin , chef du parti guelfe en Romagne, les Omodei de Rimini, l'évêqtie Cgolino, pour le parti gibelin, et l'archevêque de Raveune , suivi de ses clercs , et accompagné de quelques 'nobles bolognais.
C'était l'usage, en Italie, de convoquer Les assemblées dans les églises principales, attendu que la plupart (les villes n'avaient pas encore d'édifices publics consacrés spécialement aux affaires civiles; mais, àSan-Marino, celte coutume dalait du commencement de la société, l'assemblée y était toujours synonyme de l'église comme dans
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les premiers siècles du christianisme; et sur la tombe de Marinus, la sainteté du lieu imposant le silence aux passions , rappelant la maxime cvangélique d'égalité et de fraternité', malgré tout ce que la corruption des siècles avait introduit, les esprits semblaient plus éloignés du mal et de la haine. Cependant les hommes de parti, étrangers aux belles institutions san-mai inoises , réunis dans la. pie ve (paroisse), ne surent point s'entendre, malgré tout ce que tentèrent pour y parvenir les magistrats du Titan et les principaux liabitans. (La participation des San-Marinois à la guerre venait de former parmi eux une sorte de hiérarchie, de créer une espèce de caste noble. Peut-être est-ce un tel fléau qui a commencé , dans tous les pays , les démarcations arbitraires). L'inimitié était si fortement enracinée dans le cœur de tous ces hommes habitués à s'entretner et à se livrer à leur férocité, que tout ce qu'on put obtenir du congrès fut une suspension de toute espèce d'hostilité pour vingt jours seulement. Mais vingt jours passés sans que l'humanité eût à gémir, dans cette contrée, de la fureur des factions, étaient encore une victoire dont le prélat et les hommes de San - Marino devaient être glorieux d'avoir remportée. Il fut aussi stipulé dans le traité que, pendant ce laps de tems, tous les individus pourraient libre-
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ment circuler dans les provinces de Montefeltre , d'Urbin, de San-Marino , de Iîimini et de Ravenne , sans qu'il leur arrivât aucun mal , aucune vexation : ce qui fut aussitôt publié au son de trompe.
Qu'il nous soit permis de récapituler- ici les derniers événeraens , et de consigner les réflexions que la conduite des San-Marinois nous a suggérées : un évêque ambitieux comme l'étaient a cette époque tous les évêques, vient au nom du Dieu tant respecté sur le Titan , s'immiscer dans les aiïàires de la société , influer sur les décisions de l'assemblée, la stimuler à faire partie de la faction gibeline quoiqu'elle n'ait point de sujet de haine, point de motif d'intérêt pour l'y porter. Maïs à la voix d'Ugolino, qui signale l'insatiable domination des successeurs d'Udcbrand , le peuple de San-Marino, jusqu'alors libre du joug des papes, tremble de voir ia bannière du grandprêtre flotter sur la cime titanique , et d'être asservi s'il ne témoigne , en prenant part aux combats, qu'il défendra courageusement son indépendance ; et , pour éviter de devenir l'esclave d'un chef puissant, il doit se livrer, avec la candeur de la vertu et de l'inexpérience , à l'avide prélat qui lui forge des fers plus serrés, une chaîne plus pesante. La fourbe de l'évêque a dû induire en erreur un peuple crédule chez qui la commotion
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des secousses de l'Italie s'est lait ressentir , qui a obéi successivement à la nécessite de se fortifier, d'avoir des gardiens et des murailles. K'est-ce pas aussi pour sauver sa liberté menacée qu'il a fait entendre un cri de guerre, qu'il se mêle aux combattans ? JVe doit-il pas s'attacher à un parti pour compter sur des secours en cas d'attaque? Que l'on considère ces raisons , et l'on pensera que les institutions fortes et sages des républiques conviennent plus aux grandes nations qu'aux petites. Si le territoire de San-Marino eût été d'une grande étendue, si le peuple eût été nombreux, c'est-à-dire si cette république si facile à se laisser aller aux insinuations des ambitieux, eût eu une contenance imposante; si les lumières, toujours en proportion du nombre, eussent lui dans le conseil général des représentons élus pour la conservation des lois constituées, il se fût trouvé des orateurs pour repousser toute participation à une guerre illégale, sans but , sans nécessité ; les membres de cbaque différente province eussent réclamé pour des motifs différens, la paix fondamentale : les méridionaux, avec leur esprit prompt et subtil eussent trouvé des raisons innombrables pour qu'on n'altérât en rien les institutions, et même des moyens de défense eu cas d'agression; tandisquelesliommesdu nord se fussent montrés avec leurs formes athlétiques pour rassurer le gou-
vernement. On eût cfit à la tribune : « Défendons jusqu'à la mort cette liberté paisible qui nous fut donnée en partage, si jamais un ennemi téméraire ose attaquer nos frontières ; mais restons-y renfermés si nous voulons être invincibles : nous formons un grand peuple ; nous avons de bonnes lois, soyons-y fidèles; ayons des boucliers et point de cimetères; il ne nous appartient pas de prendre part aux querelles des autres nations : nous ne devons pas connaître les Guelfes ni les Gibelins; nous sommes les enfuis de la grande république de San-Marino, les frères de tous les Chrétiens , mais non pour les égorger ni pour les asservir : l'Evangile du Sauveur, loi au-dessus de toutes les lois, nous a défendu la guerre et recommandé l'égalité fraternelle. Gémissons sur les erreurs des petits Etais dévorés par les tyrans; envoyons leur des pacificateurs s'ils réclament notre médiation, mais ne secondons jamais leurs •vues ambitieuses. Que vient donc nous dire l'cvêque de Montefeltre? pourquoi nous appelle-t-il à combattre son supérieur spirituel? Pourquoi cet esprit de révolte et d'insubordination ecclésiastique? Malheur au prêtre qui méconnaît la parole des apôtres ! Marinus, notre saint fondateur, qui avait écouté ceux qui virent le Seigneur, nous a transmis les vraies interprétations évangéliques, préservons-les de la corruption,
de l'esprit envahisseur du siècle, ne portons pas une main sacrilège a. l'arche sainte; et, si des lois nouvelles sont indispensables, faisons-les dans l'esprit de liberté et de fraternité qui nous a si fortement constitués; que la première de toutes soit pour bannir à jamais quiconque cherchera , par ambition , à porter atteinte à notre indépendance nationale , à notre liberté individuelle. Ainsi pourra vivre, dans l'éternité des tems, notre glorieuse république, sans guerre, sans querelles ; les maladies et l'âge se chargeant seuls d'éteindre les générations ; la liberté les rendant toutes heureuses durant leur séjour sur notre
terre bénie du ciel. » Nous le répétons , un
gouvernement républicain est le seul conforme à la religion chrétienne ; et , loin que la grandeur du territoire soit un empêchement à cette manière de gouverner, elle la favorise au contraire , parce qu'il est presque impossible d'être juste avec l'unité monarchique.
La trêve expirée, les hostilités recommencèrent avec plus de vigueur. Mais les habitait s du Mont-Titan, devenus plus sages, et ayant eu le tems de reconnaître les avantages de la paix pour un pays pauvre, se refusèrent à sortir de nouveau de leur paisible existence. Relevés de l'interdit qui pesait sur eux, et de plus réconciliés, pour ainsi dire, avec Taddco, comte d'Urbin,
chef des Guelfes , ils eurent la prudence de ne plus se déclarer ouvertement pour aucune faction. Cependant Ligolino , ce perfide pasteur qui les avait entraînés à la guerre, était venu se réfugier au milieu d'eux , non pas en chef de parti , mais en fugitif, et, à son tour, en proscrit , en émigré.
Quoique les excommunications politiques ne fissent plus d'effet sur les esprits, tant on avait abusé de cette arme sacrée , tant l'ambition des papes était peu secondée par la force de la justice, pourtant un reste de pudeur leur rendait parfois toule leur puissance : Ugolino venait d'être remplacé, sur son siège épiscopal, par un autre évèque nommé Giovanni; et, comme si le ciel eût voulu que toutes ses fautes ne restassent pas impunies, les hommes mêmes de son parti l'abandonnèrent : les Guelfes établirent le nouveau prélat à San-Léo. Mais Ugolino protestant contre la validité de cette investiture, qu'il regardait comme simoniaque, disparut tout-à-coup pour préparer sa vengeance , et se retira à San-Marino sous un vêtement de pénitent. Le peuple, parmi lequel il avait des partisans, lui assura une retraite; et, touché de son état, oublia qu'il l'avait détourné de ses vrais devoirs. Les républicains, dans leur franchise et leur bonne foi sont plutôt séduits par les insinuations qu'effrayes par la force ou par la menace : Ugolino connaissait le
peuple <le San-Marino; il n'était venu sur le Titan que pour le conquérir, que pour se faire déclarer chef de la communauté , que pour usurper la juridiction temporelle , que pour se trouver bientôt à la tête d'une population déjà composée de quatre mille individus façonnés à sa guise. D'abord sa vie fut austère, et peu à peu flattant ceux qui formaient la nouvelle caste, les nobles , il leur souffla l'esprit d'ambition qui te dominait : il semait la discorde, et préparait une révolution qui devait non-seulement le faire rentrer de forée dans San-Léo , mais encore assurer à jamais le pouvoir des évêques de Montefeltre sur le Titan. C'est ainsi qu'on le voit se diriger vers ce but par des détours, et chercher à établir, par induction , l'idée de la puissance épïscopale.
Quelques châteaux se trouvaient sur la route qui conduit à San-Marino, et les suzerains exigeaient un droit'de passage. Sous prétexte que ce droit nuisait au bien-être de l'Etat, principalement pour ne' pas mettre d'entraves au commerce, au moment de la foire qui se tenait, chaque année, dans le bourg, Ugolino engagea la société titanique à acheter la franchise du passage : le contrat fut rédigé par lui, et il y participa comme évêque de Montefeltre, comme chef spirituel : c'était déjà un pas de fait, c'était un titre à invoquer. Tout s'organisait avec mystère ; la noblesse
commençait à prendre île l'assurance dans ses coupables vues de supériorité ; mais bientôt la mort venant arrêter les conceptions de l'évèque, le peuple, délivré de son plus mortel ennemi, reprit sa marche ordinaire : la force de l'équité paralysa les germes de la zizanie; la petite portion qui s'arrogeait quelques airs les perdit dars l'assemblée générale ; nul privilège ne venait étayer ses prétentions, elle ne pouvait exercer des droits absurdes ; ainsi la société n'ayant plus en elle de mobile étranger, retrouva cette paisible existence du passé.
Il est rare que le clergé renonce au moindre de ses droits, ou du moins à ce qu'il se croit autorisé à regarder comme tel. Ugolino ayant participé à divers contrats de la république, comme évèque, Giovanni, son successeur, ne tarda pas à faire valoir ses prétentions , et à regarder le Titan comme. soumis à sa juridiction ecclésiastique, comme faisant partie de son diocèse. Ce fut à cette époque que la commune de San-Marino se trouvant encore dans la nécessité d'agrandir son territoire , acheta du comte d'Libïn , qui , pour subvenir aux frais de la faction guelfe , avait besoin d'argent, la moitié du Mont-Casole avec tous ses droits, juridiction et liabitans. Alors Giovanni intervint à la participation, prétendant y figurer au contrat comme protecteur, pour ne
(n5) l pas déroger à ses droits épiscopaux, ou, pour mieux dire, afin d'appuyer l'abus du siècle par l'esprit de corps. Le peuple du Titan ne savait pas encore, qu'en principe, une telle participation devient la mère de la discorde, surtout quand il s'agit de tels droits. Giovanni ne lui semblait qu'un prêtre; il était guelfe et d'accord avec le vendeur, on ne Gt aucune observation : le contrat fut signé à Rimini en grande pompe. Aussitôt les habitans du Mont-Casole, charmés de cesser d'être les sujets d'un seigneur absolu , accoururent se mêler au petit peuple libre, et beaucoup d'individus de l'autre partie du Casole vinrent aussi volontairement s'adjoindre aux frères chrétiens.
Nous avons fait ici mention de l'action de Giovanni, afin qu'on pût distinguer plus tard sur quels titres se fondaient les prétentions des évèques , et pour avoir l'occasion de montrer par quelle voie les gens d'église abusèrent là, comme partout , de la bonhomie, de l'imprudence et de la simplicité des hommes qu'ils étaient appelés à protéger. Nous avons vu , depuis son origine , la réunion titanique exercer les principaux droits de la liberté , ceux de l'autonomie, c'est-à-dire ne reconnaître d'autre autorité que celle du peuple assemblé, d'autres lois que celles que le peuple se donnait lui-même. Les habitans du Mout-Titan n'uvaientpaseu besoin
d'attendre la paix de Constance pour se foire Un code de lois et des statuts, comme toutes les ailles d'Italie exaltées à cette e'pocjue par l'esprit d'indépendance; une autorité paternelle avait suffi aux compagnons de Maiinus; les surveillans, les anciens et les desservans , élus par l'assemblée , formaient encore le conseil général chez leurs descendans; plus tard les noms furent changés , mais les choses établies restèrent toujours dans le même ordre , et nous regrettons peu qu'il ne nous soit parvenuaucun document relatif au gouvernement des consuls, puisque, de nos jours, l'Etat est, au nom près , dans la même coutume d'élire ses magistrats, et dans le même esprit civil. Cependant l'autorité épiscopale, introduite par l'abus, ne laissait échapper aucune occasion de foire valoir ses droits quelque futile qu'en tut le prétexte : nous voyons que des ambassadeurs furent députés en 1278 auprès du conseil général de San-Marino par des seigneurs voisins pour quelques difficultés relatives à un droit de passage , et que Giovanni s'empressa d'intervenir et de décider. Quodfactumfuit de voluntate venerabilis Pat/ la domini Iokannis epi. , etc. Si l'on s'étonne de la manière impérieuse de voluntate dont l'évêque s'immisce dans les affaires temporelles , c'est que sa décision était tout-à-fàit d'accord avec l'intérêt des habitans de San -Marino ; d'ailleurs on peut considérer leur
silence comme une grande preuve de respect , de bienveillance pour celui qui s'était fait, quoique malgré eux, leur pasteur. Mais ces sentiraens, cette soumission , qui auraient dû toucher le prélat , ne firent qu'accroître son ambition ; et la forme politique du gouvernement de la province deMoniafeltre lui laissant y prendre part et y participer grandement selon les teins et les circonstances , il se crut en droit d'exercer la même influence et la même juridiction sur le Titan. Le gou vernement des provincesconsistait alors en une représentation nationale ou parlement, tenue dans le chef- lieu : toutes les villes, les terres, les seigneuries qui en dépendaient y envoyaient des députés pour traiter des affaires relati vos à l'intérêt de tous; et quand on se décidait à la guerre, chaque commune coopérait aux moyens de la soutenir, et fournissait son contingent d'hommes et d'argent. San -Ma ri no eut sesenvoyésau parlement du comté de Montefeltre , contribua aux collectes pour le besoin général; mais quoique ce ne fût que pourle salut de la cause commune, et non comme se reconnaissant sous la juridiction du comte et de l'évèque, ce dernier ne manqua pas d'en tirer parti , et de profiter de la libéralité des San-Marinois pour l'interpréter en faveur de ses prétentions, comme si un peuple qui se gouvernait
lui-même pouvait raisonnablement dépendre de qui que ce fïït.
La fureur des faclîons s'étant rallumée avec plus d'impétuosité ([Lie j;imais, le peuple du Titau se trouva de nouveau engagé dans la grande querelle pour soutenir le célèbre Guïdo de Monlcfeltre , gibelin acbarné dont le Dafte parle comme digne d'être appelé l'honneur 3e la Romagne; et ce chef renommé tenait tant à conserver les libres habitaus de San-Mai-ino dans son parti, qu'il mit à leur tête son petit-fils, nommé Ugolino. Mais si l'attachement de la Commune pour le comte Guido, pendant sa bonne et mauvaise fortune, fut le principe de l'amitié réciproque qui ne cessa d'exister entre elle et la famille de Montefeltre , il commença aussi la haine que la famille deMalatesta, chef du parti guelfe en Romagne, conçut contre les hommes du Titan. Ce mont que Malatesta pouvait apercevoir de Rîmini , où il exerçait l'empire le plus despotique, devenait pour lui un fantôme dont l'aspect l'importunait : le Titan était le refuge de Guido; on regardait généralement ses habitons comme les meilleurs guerriers d'entre les Romagnols: aussi messer Percitade de Percitadi, ministre de l'empereur auprès du parti gibelin, homme d'une capacité extraordinaire, tombé dans un piège de jlululesta , et sou prisonnier, après s'être échappé
des mains du tyran , ne se crut en sûreté qu'ont re les murailles de San-Marino. Cependant les succès deMalatestaallaienttoujourscroissans, nulle place ne lui résistait; le parti guelfe triomphait en Romagne ; la cime OU Titan semblait être devenue un asile assuré pour les deux célèbres Gibelins. Mais quoiqu'ils pussent s'y défendre long-tems, le ministre de l'empereur gagna Venise afin de remédier à l'échec qu'éprouvait le parti- impérial; et le comle Guido, accablé d'années, chargé de glorieux faits d'armes, résolut de finir ses jours et d'expier ses erreurs politiques sous l'habit monastique : il se retira à Ancôna dans le couvent de Saint-François. Peut-être le séjour qu'il fit au milieu île la congrégation titanique l'engagea- t-il à prendre cette résolution ; peut-être avait-il reconnu r quoiqu'un peu tard, sur ce sommet où un peuple , sou allié, tout en cédant aux circonstances qui le forçaient à la guerre, suivait, prêchait les doctrines paisibles de l'Evangile, qu'il n'y avait, sur la terre , d'autre manière de vivre heureux que de pratiquer les vertus chrétienne*-; et, dans la crainte que la vue d'un peuple aguerri ne vînt faire changer ses résolutions, peut-être avait-il préféré les liens sacramentels du cloître à l'exercice religieux du droit de citoyen chrétien. La retraite dans un courent est souvent la pensée forte d'une ame qui connaît sa faiblesse : renon-
cer au monde pour éviter ses travers, est, san» doute , une action courageuse; mais la vie active et laborieuse d'un liomme qui résiste à l'erreur, est seule une vertu , car Dieu n'a pu placer la vertu hors des lois naturelles : selon la morale du Cln-ist, il doit exister une grande différence entre l'exercice constant d'un devoir qui consiste à vivre avec le prochain dans des rapports réciproques de secours et de bienveillance, et celle vie solitaire et inutile, triste effet d'un enthousiasme mal entendu ou d'un egoïsme contraire à la religion. Celte différence existe également entre le citoyen, l'homme libre, qui fait concourir sa raison et l'exemple de sa vie à la chose publique, res publica, et l'homme déchu, l'esclave obéissant nu caprice d'un satrape,
Le peuple de Sau-Marino , qui s'était formé au métier des armes sous la conduite du comte Guido , perfectionna, l'art de se fortifier et de se défendre entre ses murs pendant la résidence que ce valeureux capitaine y avait faite; mais quand il se fut retiré dans le cloître , quelque garantie qu'elle trouvât dans sa bravoure , quelques succès qu'elle dût attendre de ses armes, la société tilanique reprit sa tranquille indépendance , et ne chercha pas à continuer de participer à cetle guerre civile, dans laquelle elle n'avait, après tout, figure que par condescendance. Quoi-
que fortement attaché à la famille île Moiitefclu e , quoique ses armoiries fussent sculptées dans le même écu (*), l'Etat libre de San-Marino resta paisible : l'aigle des MonteFeltre prit son vol, les trois tours titanïques furent inébranlables. Ce retour des San-Marinoisau giron de la patrie, après plusieurs tentatives dans la carrière des combats qui les rendaient à l'influence naturelle de l'air qu'ils respiraient , prouve quelle est la force des institutions qui maîtrisent l'homme : la conserva- ■ lion des droits de citoyen est une gloire plus solide, plus positive qu'une brillante renommée attachée à dessuccès militaires; et, d'ailleurs, celte observalion constante de la simplicité primitive de la congrégation dev lit tenir lieu, pour la conscience, de l'ivresse passagère et de l'éclat du triomphe.
(Quelque tems après une paix générale vint enfin, en 1299, laisser respirer toute la Romagne, à l'exception du Muntefeltre;mais, l'année suivante, un traité particulier régla les affaires de ce comté avec la commune de San-Marino. Le Titan pouvait espérer une longue félicité : la bravoure des San-Marinois, et le renom qu'ils avaient acquis sous la conduite du comte Guido, satisfaisaient la vanité nationale, introduite sur la
(*) On voit encore en divers lieux, à San-Marino , ces sculptures du treizième siècle.
rodl'e SOns l'armure des guerriers : rein leur suffisait pour l'éternité. 11. semblait même qu'ils n'étaient descendus du sommet de la Gnaita les armes à la main, qu'ils ne s'étaient un moment courbés sous le joug des préjugés de l'Italie que pour prouvera ses peuples rassemblés pour les batailles qu'ils formaient une nation. Mais si leurs rcprcsentans au champ d'honneur suivaient les erreurs du siècle , ils protestaient contre de tels abus sur la tombe de Marinus, par l'observance des doctrines méconnues dans le reste de la péninsule, doctrines inhérentes à la société tilmiique. Cependant la pniv , cette noble mère de la liberté dont, ils étaient les fils aînés , dont ils faisaient un si noble usage , ne tarda pas à leur être funeste, à troubler leur sécurité, à s'ollî ir à leurs regards comme plus redoutable que l'horreur du carnage; elle lit tourner contre eux l'ambition dominatrice de Rome, c'est-à-dire delà cour pontificale, elle, vint menacer leur indépendance, cimentée partant de siècles. G' n'est que pour de vrais chrétiens que le loisir d'une vie paisible est exempt de crime : le successeur de Saint-Pierre l'était aussi de Grégoire VII ; l'éclise militante voulait profiter d'un moment de calme pour s'assurer de nouvelles conquêtes : San-Marino venait de signaler son existence politique; Rome devait chercher à en détruire la principale condition, la liberté. La retraite du
comte GuiJo sur le Titan avait été le signal de la persécution ou le commencement delà querelle que l'Etat de San -Mari no se vit contraint à soutenir eontre le chef de la chrétienté.
Dès les premiers succès de Malatesta contre les Gibelins romagnols, le pape, qui voyait les partis s'occuper plutôt de leurs petits intérêts particuliers que de ses propres prétentions , et qui commençait à prendre un certain à-plomb dans son ambition , se croyant maître d'exercer , par droit de conquêtes , les droits temporels des empereurs, et de les remplacer tout-a-fuit dans la Pentapole , avait envoyé dans cette province, des magistrats suprêmes avec les noms de gouverneur, de légat, de comte ou de vicaire. Cette magistrature était d'une grande importance, et comme il s'agissait premièrement de l'établir, ce qui offrait des difficultés, les hommes les plus connus alors dans les sciences et les plus illustrés dans le métier des armes , en furent revêtus. On peut juger de l'esprit des villes à cette époque, et par les souvenirs historiques, et surtout par une lettre d'ildebrandino , évêque d'Arezzo(*), député comme gouverneur et vicaire général de la Romagne en îagi , dans laquelle il se plaint de la triste condition de son emploi , parce
(*) Lunig. op. cit. tora it.
que, dit-il, à commencer par Césène , Imites les villes de son gouvernement, loin d'obéir nu caractère dont il est investi, non-seulement lui font résistance , mais encore le poursuivent et l'invectivent. Aussi se vit-il forcé à exercer sa charge par la voie d'agens subordonnés, sous les litres de podestat, de vicaire ou d'autres à peu près semblables; et c'est ainsi qu'on voit figurer dans le comté de Montefellre un certain Théodoric, chanoine de San-Léo, agir au nom du gouverneur Ildebrandino, et pour réaliser la somme fixée pour ses nouveaux appointemens, notifier et intimer, en 1 392 , aux communes dépendantes dudit comté, l'ordre de payer leur part de ladite somme. Parmi ces communes se trouvait comprise celle de San-Marïno. C'était alors le système de tout ministère de faire payer ans provinces la solde de l'agent chargé des exactions. La civilisation, comme nous le voyons, n'a apporté dans cette coutume d'autres changemens qu'un peu plus d'hypocrisie : de tout teins les peuples ont donné les verges avec lesquelles on les fustige.
Cependant les citoyens de San-Marino refusèrent ouvertement de payer celte espèce de tribut, non qu'ils tinssent à une somme assez légère, mais parce qu'ils prévoyaient quelle importance pourrait avoir, pour leur avenir, cet acte de soumission, reconnaissance indirecte du droit de suzeraineté.
De son côté , Théodori c, homme raisonnable et incapable d'abuser du pouvoir remis entre ses mains, moi ns porté à regarder comme un acte de rébellion le refus d'une commune désignée sur là liste du comté , qu'étonné d'une résistance faite au vicaire du vicaire général , crut ne devoir mieux faire , pour ne pas compromettre la dignité de la cour d« Rome, que de charger de cette affaire -et de la reconnaissance des droits invoqués par les deux par? lies pour la demande et pour le refus, un homme désintéressé, versé dans la science des lois, d'un caractère reconnu de probité, d'impartialité et de justice Palamède, juge de Rjmiiu, réunissait toutes ces qualités; il jouissait de l'estime de ses concitoyens et d'une grande renommée d'intégrité dans toute la province. Ce fut lui que le demandeur choisit, et que les défendeurs acceptèrent pour examiner le différent et pour prononcer la sentence. Mais pour être plus à portée de voir, de connaître et même de consulter le dialecte de ceuxsur la cause desquels il allait porter un jugement, ou donner son conseil, selon l'expression du document authentique , il engagea le vicaire à le suivre sur les lieux : l'aspect des habitons de San- Marino, l'accueil franc qu'ils en reçurent, une espèce de candeur qui se montrait sur tous les visages; la confiance qu'ils semblaient mettre dans la justice de leurs droits , prévinrent en leur
faveur le juge et Théodoric lui-même. L'existence indépendante de la congrégation de Marinus, dans sa simplicité*, reposait sur une base incontestable, sur l'exercice constant de ce droit d'indépendance depuisledonabsoludriMont-ïitan parFélicissima. D'ailleurs les chartes conservées dans le sanctuaire de la piet>e,eX parmi lesquelles se trouvaient l'arrêt de l'évèque de Montefeltre, Giovanni, dans la contestation suscitée par Deltone, évèque de Riminï, et d'antres chartes plus récentes , toutes favorables àla société titanique, -prouvaient évidemment son exemption de toute domination et supériorité étrangères, et portaient à décider sans hésitation que la commune, l'université et les hommes deSan- Marino n'étaient soumis qu'à leur propre juridiction. Un coup-d'œil porté sur des institutions si sages, que le tems avait consolidées; l'examen de la vie simple et laborieuse des citoyens, plaidoyer plus éloquent que de vaines subtilités, influèrent tellement sur l'esprit du bon vicaire, qu'il voulut, quoique fâché de se voir désisté de sa demande et des prétentions de l'église épiscopale de Montefeltre, qu'au nom de Rome, la justice fût publiquement et solennellement reconnue , et que la sentence d'un juge intègre tournât à l'honneur des heureux habitons de San-Marino : Ipse dominus Theodoricus canonicus fuit ad castrum S. Marini una cum ipso domino Palamede ,
et ibi in dic(o castro tulït sententïam palam omnibus volentibus audire potuerunt. Les noms de Palamède et de Théodoric furent inscrits sur les registres civils à la page des grands citoyens, et long-tems bénis sur ta hauteur titanique comme des soutiens de la liberté originelle.
La récognition du droit d'indépendance par un agent de la cour ponliGcale à une époque où ses ministres cherchaient par tous les moyens imaginables à étendre et à consolider l'autorité temporelle que le teins ou une longue possession pouvaient seuls valider, est un événement d'autant plusimportant, et d'une force d'autant plus réelle, que Palamède, comme savant jurisconsulte, et Théodoric, comme ecclésiastique, ne devaient certainement ignorer aucuns des droits prétendus sur lesquels s'appuyait la cour de Rome, droits que, dans ces tems d'ignorance, on devait beaucoup plus respecter qu'aujourd'hui. Une remarque intéressante c'est que ni l'un ni l'autre n'alléguèrent contre les San-Marinois la donation du roi Pépin et autres largesses impériales déjà publiées alors : preuve certaine que les prêtres ambitieux , secondés par les piètres méchans et envieux, n'étaient pas encore très-heureux dans leurs inventions calomnieuses et diaboliques.
Le souvenir d'un événement si heureux, pour la petite république, et qui doit faire époque
dans ses annales, serait peut-être reste dans l'oubli, si, quelques années après, de semblables prétentions ne fussent venues le réveiller et lui donner une authenticité parvenue jusqu'à nous. Sans doute, par des tentatives si souvent réitérées, par leur imporlunité constante, les papes ou leurs agens espéraient lasser la patience des pacifiques liabitans de San-Marino, et les frire consentir à payer la somme réclamée, tribut fort léger en lui-même, mais important pour établir le droit de suzeraineté : pour l'esprit de domination la vanité l'emporte quelquefois sur le positif, et l'imaginaire flatte toujours plus que le réel. Dans la province , toutes les cités et leurs terres reconnaissaient le joug romain ; l'aspect du Titan insoumis semblait, faire rougir le front des Roraagnols : les hommes qui ne savent pas conserver leur dignité s'acharnent ù poursuivi e ceux dont la conduite est une satire de la leur , dont l'élévation d'ame contraste avec leur abaissement : aussi •vit-on l'Eglise étayer son pouvoir temporel par l'intervention et les secours des nobles , pour lesquels elle n'était pas en reste de bons procédés et de concessions. L'évêquclldobi-andinon'élait plus légal enllomagne, te bon Théodoric n'exerçait plus les fonctions de vicaire. Le changement de ministres est un effet , une conséquence de l'injustice de ce qu'on veut établir : on met les