LIVRE V
Quatorzième siècle.
Dix siècles ont accru et consolidé la congrégation de Marinus, et nul changement important n'est venu altérer la morale évangélique sur laquelle il l'avait basée. Nous ne saurions regarder, comme une infraction aux transmissions fondamentales , une participation timide à la querelle des Gibelins. L'introduction du rit et des canons romains dans l'église san-marinoise peut être regardée comme l'unique institution contraire à l'esprit de la réunion primitive, encore y voyonsnous les ecclésiastiques n'être pas hors de l'état, et exercer tous les droits de citoyen , à la seule exception du mariage. La formation d'une caste noble y est à peine remarquée; elle n'a aucun privilège, elle contribue avec le reste de la population, et semble plutôt être une récompense honorifique et morale qu'un droit d'immunité. Les citoyens revêtus du titre de consul, et sortis de la masse populaire, par les services qu'ils ont rendus à la patrie , laissent un nom révéré : voilà quelle est la noblesse sur le Titan. On conviendra e
que ce n'est pas ainsi qu'on la voit surgir et figurer chez les autres nations, surtout au quatorzième siècle. La paix qui, à cette époque, et par l'esprit envahisseur et dominateur du clergé, paraissait être aussi funeste à l'Italie que les chances terribles des batailles, conservait cependant à San-Mai'inO sa céleste influence, son acception toute chrétienne; et tandis que les autres peuples de la péninsule pansaient leurs blessures pour s'exposer de nouveau aux horreurs de la guerre , les San-Marinois, un peu sortis de leur sphère tranquille, sentaient l'indispensabilité de ralFermir les lois, pivot sur lequel reposait leur sécurité, et de consacrer, à la rédaction d'un code, ce tems de calme et de repos.
Le dernier siècle avait amené insensiblement, par le contact des factions, des idées nouvelles dans la société de San-Marino; et bien que la contagion morale n'y eût pas l'ait des progrès eftrayans, elle avait cependant laissé des germes désorganisateurs qui se fussent développés sous le gouvernement d'un seul ; car dans les monarchies le sentiment de la force fait naître le désir de l'exercer : mais ces germes , dans une nation où les classes supérieures n'ont pas condamné le peuple à la nullité la plus parfaite, où tous les citoyens participent à la chose publique et veillent à sa sûreté 3 devaient être étouffés dès leur manifesta-
lion. En effet, la jeunesse, celle génération qui s'était élevée an bruit des armes, aux fanfares guerrières, exprimait une ardeur martiale que l'influence du climat excitait encore, mais que réprimait aussitôt la voix des -vieillards expérimentés. Les .'injustes querelles des ecclésiastiques avaient aussi motivé une espèce de gibclinismc particulier à la population san-marhioise : si un bras nerveux brandissait un instrument aratoire , si une bouche proférait un murmure, la parole elle geste devenaient des menaces contre le parti pontifical. Quelque sacrée que fût la mémoire de Marinns , quelque nrnour qu'on eût pour la paix, qu'il avait recommandée el qui s'était transmise sans altération pendant dix siècles, repousser l'agression , défendre les institutions, éiaient des droits si naturels, qu'ils n'avaient pas besoin d'être examinés. La mauvaise foi, la déception, les menées oligarchiques des vautours épiscopaux pressenties et prévues par les bomines libres, secondaient l'impulsion du siècle, et son esprit pénétrait les pores de la société titani'[ue,à son insu, s'identifiait ;Y la paisible congrégation. Le titre de consul dont les magistrats suprêmes étaient revêtus , fut remplacé, dans les nouveaux statuts, par ceux de capitaines et de défenseurs, autant par l'influence guer-
rière', que parce qu'il était avili et entaché (le tyrannie chez les nations voisines.
" La confection (les lois étant l'œuvre la plus importante d'un peuple, celle qiii constitue sa véritable indépendance, les San Marinois, peuple entier de Cincinnatus , quittèrent leur charrue pour élire douze d'entre cuis chargés des travail* préparatoires, c'est-à-dire d'examiner avec sagesse la situation actuelle (le la société, les progrès de la civilisation, et d'indiquer les moyens les plus efficaces pour réprimer les influences étrangères. Persuadés à l'avance qu'il n'est pas au pouvoir des hommes ni des gouvernemens, surtout dans un état aussi petit que le leur, de prévoir, de maîtriser les événemens et de rien établir de fixe, ils voulaient seulement réformer , par des changemens successifs , tout ce que
mation.
Un peuple qui place toute sa confiance en luimême, qui est mû pal' la justice et par l'amour de sa liberté et de sa conservation , ne se hôte jamais : il comprend que la lenteur doit être dans les all'aires civiles comme le vrai courage dans le danger, toujours accompagnée de la prudence.
L'important pour lui est de pouvoir en tous tems signaler franchement son opinion, créer
ce qui lui paraît bon, détruire ce qui lui semble nuisible : aussi le conseil général ou l'assemblée du peuple appelée arriago, pouvait être convoquée en tout tenta. Ce que le peuple décide est la loi la plus sûre et la mieux observée. Les douze citoyens choisis pour former ce sénat d'un moment, procédèrent à l'œuvre commis'.' à leur sagesse pour la conservation ou l'imélioralion des anciens statuts, et présentèrent à Varringo un code de lois qui reçut sa sanction : ce code est intitulé Liber statutorum communia COstri S. Marini. On y trouve, dans tous les chapitres, une simplicité remarquable, et d'autant plus rare qu'alors le style était en général embarrassé de circonlocutions et ralenti par les préambules. Les noms de tous ceux qui y coopérèrent y sont inscrits; il est probable qu'ils jouissaient d'une haute renommée dans la société; le peuple , quand il élit librement , a l'instinct de commettre ceux qui sont attachés à ses intérêts : le résultat du vote fait attacher de l'importance à la minière de voler. Le nomlire de douze personnes chargées de la rédaction des lois, prouve assez que dans uses! petite population les hommes capables, d'un même connu, (F une grande probité, n'étaient pas rares, ou que l'absence des passions, que l'abnégation de toute espèce d'intérêt personnel les rendaient presque tous ppo-
près à gouverner. 11 est à remarquer que la justice siège toujours dans le cœur dp l'homme quand l'ambition n'y rcsme pas. Le législateur, qui doit être soumis à ses propres décrets, sera toujours sage : il rappelle ce se upl leur qui trembla de respect devant sa statue.
Les catégories et les exceptions sont la soureede toutes les injustices. Les maximes évangélîques étaient vivantes dans les cœurs san-inarinois :lcur jurisprudence devait être simple. Chaque individu, après avoir approuvé les statuts, en connaissait la forée; nul ne pouvait les éluder par une fausse interprétation, moins encore les violer : on n'obéissait qu'à sa propre volonté: jamais de prévarications; la nation entière pouvait appliquer la peine d'après les preuves du délit; le simple bon sens remplaçait les universités des grands pays; point de contradictions ; point de langue à part pour la justice : quand le peuple participe à tout, il n'y a plus de refuge pour les coupables: les abus naissent de l'insullisance du pouvoir d'un seul. Quand la voix d'un citoyen s'élève pour réclamer justice, pour signaler l'erreur, si elle n'est pas entendue, si la plainte n'est pas accueillie, il n'y a plus de patrie, plus de nationalité : c'est le règne de l'ai tard lie.
L'évèque du Montefeltre n'intervint d'aucune façon à la confection des lois , qui est le plus grand
acte de la souveraineté d'un peuple, ni jamais à aucun autre, sait qu'il fût de police intérieure, soit qu'il fût relatif au gouvernenie'nt. Cependant les évêques interposèrent leurs droits dans de telles occasions , partout on l'on reconnaissait l'autorité épïscopale alors presque universelle, presqn'inévitable en Italie, bien que cette péninsule senfblùt former une autonomie et que la plupart des villes se fussent érigées en républiques; mais nulle d'entre elles , Venise exceptée, n'aurai; pu se vanter de jouir d'une indépendance aussi parfaite que celle de San-Marino.
lie premier chapitre du nouveau code ( de Elcttione capitanei et defensoris) , en consacrant le nouveau titre de la dignité des magistrats, ne fit que changer le nom de consul en celui de capitaine et' de défenseur. Ce. faible changement, plus d'accord avec leurs fonctions, plus conforme à l'esprit du siècle , avait lieu à l'exemple de quelques autres gouvernemens italiens, sans abolir le pouvoir consulaire, sans porter atteinte à l'essence de l'autorité populaire, sans altérer la forme élective de la magistrature, que les San- Marinois regardaient, dans leur sagesse, comme la sûreté de leur indépendance, comme le principe le plus énergique de leur libellé. Lue dénomination nouvelle n'apportait rien de nouveau dans le gouvernement;
elle le raffermissait seulement par quelque diosa de martiaf, y a de force dans les mots,
quand les idées qu'ils présentent spontanément à l'esprit, ont une influence morale. Le litre de capitaine de San-Marino se liait , dans la Peu tapote, au souvenir des faits d'armes du comte Guido; celui de défenseur en rappelant les efforts du peuple titan i que pour repousser toute juridiction étrangère , même sacrée , semM.iit faire pressentir que l'audace de quiconque oserait l'attaquer recevrait un prompt châtiment Cependant ii s'en fïilbil beaucoup que tous les Etats d'Italie offrissent à cette époque le caractère d'une semblable énergie : la plupart, en changeant les noms, détruisaient les principes, altéraient le pouvoir des citoyens, ou ne savaient pas sagement le limiter; beaucoup aussi, dans leur aveuglement, appelaient des étrangers, et des étrangers puissans, pour remplir cettemagistrattire suprême. A San-Marino , les citoyens seuls, mais sans distinction , avaient des droits à l'administration, et même, dans la crainte qu'ils abusassent de l'autorité qui leur était confiée, ils restaient sous la surveillance de Varringo pendant fa durée de leurs fonctions qui n'était que de six mois; ils ne pouvaient pas non pins être élus deux fois de suite. Le capitaine et le défenseur avaient !es mêmes attributions; mais, plus lard,
lorsque dans les villes du reste de l'Italie la corruption cul Liissi' les défenseurs a^îr dans fin sens inverse et loul -à-fait contraire à leur dénomination , lorsque ce titre n'eut plus rien que de dérisoire, le gouvernement de San-Marino, toujours prompt ii faire respecter ses institutions au dehors comme au dedans, n'en décora plus ces citoyens, et la magistrature duumvirale n'eut plus d'autre nom que celui de capitaine, conservé jusqu'à nous, Enfiu, dans le code dont il est ici question, ainsi que dans tous les statuts faits depuis, la libre et absolue indépendance du peuple et du territoire s'y trouve toujours clairement exprimée- par le serinent des ministres du pouvoir exécutif, fut uniquement ad honorent et statum caslri Sancti Mariai / sans aucune mention d'il ut rus rapports supérieurs.
C'est à regret que nous sommes obligés, en suivant l'ordre chronologique de nos documens, de signaler de nouvelles cabales ecclésiastiques contre le gouvernement de San-Marino, cabales suscitées par l'évêque de Montcfcllrc, encore dans les vues d'établir sa domination sur la peuplade insoumise : elle venait de se couvrir du bouclier de la justice, de l'égide de Minerve, et l'amour de ses institutions ne laissant pas refroidir le courage, semblait faire présager la victoire. Jfous avons déjà dit qu'Ubcrto, dans le dernier
traité de pabt, avait artificieuse rnenl couverl de sa mitre éjjiscojiale des semences de nouvelles discordes; cultivées par les soins d'on aèlé toiijours actif, elles germaient à l'ombre de l'autel du Dieu- de paix, et ne laissaient pas un montent de calme à l'ambitieux.: la cupidité porte avec elle son SLij>j.il ire, L'évèque comptait aussi sur le refus des Sun-Mari nois de payée la somme qu'il leuraiait imposée comme prix de, transaction; ina:s que font mille livres pour un peuple qui préfôre , à son or, l'heureuse simplicité de ses mœurs 7 Le paieiiient s'était ellèctué sans le moindre murmure, el tandis que les vrais chrétiens vivaient dans une tranquillité qu'ils ne regrettaient pas d'avoir achetée, l.berto, ministre du Seigneur, méditait tous les moyens d'en troubler la sécui ité cl de parvenir à su destruction.
Le code des lois venait d'être place dans le sanctuaire de la piiii'G j le capitaine et le défenseur de la commune exerçaient paisiblement leurs fonctions, lorsqu'on vit arriver sur le 'ï itan quantité d'individus en qualité d'ambassadeurs des villes ou terres du diocèse du Montefeltre, L'hospitalité avait des droits sacrés sur le territoire de saU-Mariuo; on l'avait de tous teins exercée avec cette courtoisie qui donne du prix à la moindre chose : la franchise des manières y remplaçait la richesse et l'élégance des grandi*
rites , et le nalmel un peu âpre des citoyens ne laissait aucun refuge à une mauvaise pensée.
L'hypocrisie est fîVe de l'esclavage et sueur de la contrainte :1a liberté n'enfante que des vertus, ne suggère que de généreuses idées, n'inspire que des résolutions courageuses. Jamais, jusqu'alors, les citoyens de San - Marino n'avaient eu plus de raisons d'éirc fiers de leur prospérité toujours croissante; jamais dans aucun tems l'arrivée des députés dos provinces voisines ne devait satisfaire plus vivement leur orgueil national : quelques années de calme avaient suffi pour consolider le gouvernement d'une manière inébranlable; le nombre des propriétaires s'était augmenté; les terres acquises avaient élé vendues ou amodiées à des conditions à la fois avantageuses à l'Etat et aux particuliers; les fonds publics, sagement administrés, s'accroissaient; la caisse destinée aux frais imprévus n'était pas appauvrie par le paiement de la transaction pastorale , et ce don flattait singulièrement la vanité républicaine qui se plaît à être libérale et généreuse; enfin on voyait s'élever, sous la direction d'un habile architecte, le premier palais, la maison de lu Commune. Les étrangers jetaient un coup-d'ujil d'envie sur une société si llorissante , qu'elle l'emportait même sur la ville de San-Léo, chef-lieu du comté; et, les membres du gouver-
ncment, loin de toute dissimulation, mettaient leur gloire à expliquer le mécanisme si simple et si naturel de celte prospérité : « H n'y a ici nul intérêt personnel, disaient-ils; tous les efforts particuliers aboutissent au bien-être général ; les volontés individuelles n'en forment plus qu'une , comme les lances réunies deviennent le faisceau qu'on ne peut rompre. L'injure faite à un citoyen blesse tous les citoyens ; la loi tient lieu de prince; nous ne sommes ni trop riches ni trop pauvres; la vertu est en honneur et le vice est flétri ; les emplois ne sont donnes qu'aux gens de bien, et jamais aux médians, aux ambitieux et aux cupides; les citoyens craignent le blâme plus encore que la loi , el la loi est plus écoutée que les orateurs; enfin l'autorité est entre les mains d'un petit nombre d'hommes, mais ils sont vertueux (*). »
Cependant malgré le caractère respectable dont ces hôtes étaient revêtus, l'inutilité de leur mission les fit généralement regarder avec quel 7 que méfiance; peut-être aussi soufflaient- ils secrètement l'esprit de provocation , peut - être
(*} La république de San- Marine) présente encore aujourd'hui ce caractère de perfection. Faisons remarquer à uns lecteurs i[iie ce passage coiilipnt les réponses des sepl Sa^es de la Gi éce à lu laineuse inieslîon : que! est le gouïerneinent le plus parfail ?
avaient - ils des ordres pour chercher à foire naître des soupçons sur leur présence : il est rare, en effet, que le despotisme, dans son empressement à frapper, ne soit pas ingénieux à provoquer les crimes qu'il veut punir, parée qu'ils doivent le servir à renverser ce qui lui déplaît. La jeunesse san-mâr inoïse nourrissait dans son sein le feu du gibelin isme que les menées des évêques avaient entretenu : la jeunesse, toujours ardente dans ses .opinions, s tir laquelle les passions humaines ont plus d'empire, est d'ordinaire, la partie de la population qui résiste le moins à l'enthousiasme guerrier. Aussi l'aspect des envoyés du Montefeltre, guelfes rangés sous l'étendard d'Lberto , vint-il animer tout-à-coup les jeunes et fiers enfans du Titan : soulevés par une puissance invisible ils s'assemblent, ils manifestent leurs craintes, ils s'obstinent à ne voir dans les ambassadeurs que des agcns secrets dé leur seul et implacable ennemi, l'évêque du Montefeltre ; ils exagèrent le danger que court la patrie; ils entreprennent de la délivrer : entre leurs mains tout se transforme en aime ; ils s'emparent des hommes dont la présence offusque leurs regards , ils les conduisent dans la forteresse appelée la Rocca , et les y retiennent prisonniers sous une garde nombreuse. L'indignation des citoyens de Sparte et d'Athènes les avait portés à jeter les
hérauts Je Darius dans des puits; mais les républicains selon l'Evangile , quoique non moins fiers, respectaient pourtant, jusque dans leurs erreurs , la sévère défense de l'homicide.
A la première nouvelle de celte émeute sans exempte sur le Titan, les magistrats convoquèrent Varringo pour délibérer sur la conduite qu'ils devaient tenir dans de telles circonstances. La loyauté et l'inflexibilité républicaines se montrèrent là ce qu'-elles avaient été dans les plus beaux teins de l'antiquité païenne : le conseil général, loin d'approuver une telle mesure, et sans vouloir approfondir si elle était ou non salutaire à la pairie, ordonna qu'on procéderait à l'examen de la cause, et que les perturbateurs de la pals seraient punis selon toute la rigueur des lois. Cependant il n'y avait pas d*2 père qui n'eût un fils compromis dans cette espèce de révolte ; ce n'était pas seulement un homme inexorable qui livrait ses enfans à la loi dont il était le ministre , c'était un peuple de lîrutus ou de Manlius qui, d'une résolution unanime , décrétait qu'il y avait lieu à poursuivre contre la violation dû droit des gens et des saintes lois de l'hospitalité, quels que fussent les coupables.
Lu liberté individuelle si scrupuleusement observée dans la société tjtanioue, ne permettait pas qu'on arrêtât un 'citoyen sans jugement : les.
magistrats reçurent la plainte, quoique les ambassadeurs , sortis de leur prison, feignissent lie vouloir qu'on ne poussât pas plus loin cette affaire ; aucun «les coupables ne manqua de se présenter au tribunal ; un d'entre eux parla pour lu défense de tous : il récapitula tous les griefs de la Commune contre les évêques du Montefeltre, les menées sourdes que ces indignes pasteurs ne cessaient d'entreprendre pour ruiner l'indépendance de la patrie: il présenta l'arrivée des envoyés, sans mission déclarée, comme un complot; Il examina leur conduite, en les suivant dans toutes leurs actions depuis le jour de leur irruption : on les avait vus chercher à découvrir le côté faible des fortifications et ridiculiser Vattachcment dès citoyens à la chose publique, puis essayer de séduire les plus pauvres par des promesses et par des présens, les plus riches par l'espérance des titres et des honneurs. Inutile moyen ! on ne connaissait pas à San-Marino le prix des superflu! tés , et le gouvernement pourvoyait au nécessaire. Enfin, désespérés, les députés étaient devenus eux-mêmes les provocateurs de la querelle, eu blasphémant, par l'ironie, contre les institutions les plus sacrées , en accusant de lâcheté' des agricoles paisibles, en menaçant des forces du parti guelfe ce séjour de la liberté, en osant y parler d'esclavage, mot impie qui avait aussitôt
reçu sa punition, et dont le poids était retombé sur leur tête. Une conduite si sacrilège n'avait pas échappé aux regards; et la jeunesse exaltée par l'idée du danger que courait une patrie si chère à des cœurs san-marinois, avait voulu la venger d'un tel outrage : il n'y avait, au fond, d'autre crime que de préférer la mort à l'avilissement.
Ce discours, écouté avec un silence terrible aux ennemis de l'Etat, avait porté la conviction dans les cœurs 1 ; mais il y avait eu violation manifeste du droit des gens et de l'hospitalité; la loi parlait plus fort que l'éloquence : tous les prévenus furent condamnés à la peine du banissement, et même à une amende assez forte ; tous payèrent ; tous, les larmes aux yeux, quittèrent le sol natal, le toit paternel et leur église vénérée; tous voulaient , par une obéissance stoïijue . prouver leur amour pour les institutions qu'ils avaient voulu défendre. Ils ne revinrent plus tard au giron de la patrie qu'à titre de grâce, et lorsque Uberto, prétextant l'insulte faite à ses ambassadeurs et à ceux des villes de son diocèse, renouvela ses prétentions, et, stimulant à la guerre toutes les terres soi-disant insultées, vint montrer que la jeunesse san-marinoise n'avait pas eu d'injustes soupçons et une inutile prévoyance; alors , puisque tel avait été le but du prélat , il fallut suivre la plus impérieuse des nécessites, vaincre pour
ne pas être domines : les foudres épiscopales retentissaient dans la chaire évangélique pour animer au carnage ; mais les courageux soldats du comte Guido conduisirent aux. combats ces fils réintégrés dans leurs droits de citoyens, et ils faisaient flotter leur bannière triomphante sur les châteaux du malheureux évèqùe , qui , durant cette lotte, ferma les yeux à la lumière, avec le douloureux sentiment d'une vengeance impuissante , et sans avoir eu le tems de reconnaître ses erreurs.
Une victoire éclatante fut le partage des San- Mariuois et de la bonne cause; mais quoiqu'elle dût paralyser le courage des clercs, contribuer nécessairement à faire respecter le Tilan et à diminuer les censures épiscopaies , Bcnvenuto , successeur d'Uberlo dans la prétature du Montefeltre, ne voulant pas souffrir l'humiliation de son trône , tenta de nouveau la chance des combats. Cependant , voyant les armes terrestres tourner contre lui, il crut devoir, comme ses prédécesseurs, cacher ses sentimens pervers en se couvrant de l'habit simple de pasteur, en cherchant à combattre avec des armes plus puissantes , sans doute , contre les pieux habitans de San-Marino : sa crosse en main, il se rendit, seul, sans suite, au milieu des cohortes san-marinoises, et, les saluent de la parole du Christ :
Que la paix soit avec vous, il propos» l'oubli du passé, iiii nom el en souvenir du Dieu de pais et de miséricorde , mort pour notre rédemption.
La guerre n'était , comme nous l'avons dit , qu'une cruelle extrémité pour les descendons des compagnons de Marinus ; et dans leur bonne foi, ne pouvant pas croire qu'un ministre du Seigneur pût profaner la parole évangélique et la faire servir à couvrir la duplicité et la fraude , ils reçurent avec acclamation les propositions du prélat. Les braves et courageux défenseurs de la liberté el de l'indépendance de la patrie étaient plus aptes à se battre qu'habiles dans la science des négociations diplomatiques; leur loyauté, leur noble rusticité républicaines les bornaient à ne connaître que la vérité, à mépriser tout honteux détour; el leur bon sens, dans l'alternative d'être dupes Oti trompeurs, leur aurait lâit préférer le rôle le moins brillant, mais le pins d'accord avec leur conscience pure et tranquille. L'argutie accompagne la trahison; les déceptions poli tiques, déguisées par la subtilité, l'équivoque et l'amphibologie des mots, ne sont employées que par la lâcheté et la tyrannie : les républicains du Titan étaient libres et vaillans: leur langage, comme celui des anciens Spartiates, était simple et -laconique; ce qu'ils iiésaient entre eux avait une précision remarquable, mais leur vertu sincère
•devait nécessairement les faire tomber dans les pièges tendus par la fourbe ecclésiastique. Austi les syndics nommés pour ratifier le traité de paix, signé le 16 septembre de l'aimée i3ao, se laissèrent leurrer par la scolastique de l'évêque; lequel, en employant des expressions vagues et incertaines, se réservait, comme ses prédécesseurs , les moyens de pouvoir rompre à volonté, de batailler encore au nom des droits prétendus du siège épiscopal, et de chercher à satisfaire cette soif inextinguible d'ambition et d'orgueil qui semblait dévorer alors tons les clercs. Ce traité est un monument d'hypocrisie qui caractérise parfaitement les gens d'église : Benvenuto, en invoquant la paix évangélique , méditait la ruine du peuple assez généreux pour arrêter ses conquêtes. Mais si le pasteur oubliait l'esprit de la loi dont il était l'interprète , les San- Marinoisen suivaient toutes les doctrines, et cette loi, comme celle de Lycurgue, recommandait là pauvreté, bannissait le luxe pour détruire l'esprit de conquêtes, et ordonnait de combattre les voluptés qui plongent dans l'esclavage.
Mais nVant de pénétrer dans les nouvelles machinations de l'implacable ennemi du petit peuple, reposons nos regards sur un tableau moins pénible; exposons un flfrrqui doit devenir un nouveau prétexte, pour de nouvelles trames. Tandis
( iS 3 )
que l'élite san-marinoise signalait sa valeur et assé-* «ait au parti ecclésiastique (les coups portés par des bras vigoureux ; tandis que le sang coulait pour la cause de l'indépendance, et que les habitons des terres voisines prenaient part aux combats en se rangeant de l'un ou de l'autre côté , l'opinion se prononçait en faveur des citoyens libres, et l'Etat de San-Marino remportait une victoire plus glorieuse que tous les succès militaires : la population entière du bourg de Busignano était venue demander au gouvernement litanique de faire partie^ de l'Etat, et d'obtenir le droit SUncastellazigne ou de citoyenneté. Quelle gloire plus douce, plus exempte de regrets peut exister en effet pour une stcjété , que de voir de nouveaux hôtes réclamer coinme un honneur de faire partie d'elle-même, de se soumettre avec le droit d'égalité à ses lois; que de les voir aspirer au titre de citoyen pour jouir da la justice , de la liberté , pour concourir aussi à sonadmirable administration! G'étaitàBusignano que la jeunesse san-marinois&bannie avait cherché un asile ; c'était de la bouche de ces exilés que les hâbitans avaient appris à connaître quelle influence les institutions sages ont sur les hommes. Des bannis de toute autre terre fussent venus implorer des secours pour la vengeance et maudire des lois cruelles, Tnais ceux .du Mont- Titau emportaient avec eux cet amour de la pa-
trie plus fort que ta vie; ils louaient, dans l'exil, la juste sévérité des magistrats.
Les' habitai» de- Btisignano ne reconnaissaient encore aucune juridiction : ils voulurent faire partie d'un peuple si juste; ils lui envoyèrent des dé- « putes; ils dirent aux citoyens assemblés dans le temple, ces paroles conservées dans l'acte A'incastellazionû : « Sans le clief, le corps et les autres . membres périraient; ainsi les hommes , sans un guide, seraient' comme un vaisseau sans nocher. Persuadés que les habitations ne sont réunies en Ailles, formées en municipalités que pour mettre, les cftfTyens dans un continuel rapport de secours et d'obligeance; persuadés surtout que les bonnes lois font les bonnes mœurs , nous venons vous demander, au nom de votre intérêt et du nôtre, de nous recevoir comme citoyens de Sari-Mari no. ÎNolis promettons obéissance aux lois et aux magistrats; nous nous soumettons à l'obligation entière de Içjîis les devoirs imposés aux membres de votre société ; nous jurons de tout entreprendre , de tout sacrifier pour la conservation et pour la défense du corps social; nous partageons l'unanimité des séntimens qui réunit tous les intérêts particuliers au bien-être général. Nous voulons ne faire qu'un avec vous, afriique, comme les eaux de deux fleuves réunis, on ne puisse plus faire aucune distinction. Cependant nous mettons une seule
condition, une réserve importante sans laquelle ■ rien Je commun ne saurait exister entre nous, c'est de ne jamais reconnaître la juridiction de l'évêque du Montefeltre ni d'aucun seigneur, et nous sommes sûrs à l'avance que cette clause ne recevra parmi vous que des applaudissemens.... » Les offres des députés nyant.été adoptées à l'unanimité, les habitansde lîus'ignano firent partie de l'Etat, et contribuèrent aussitôt aux frais comme aux chances de la guerre.
Cette agrégation, triomphe moral de la supériorité des institutions libres et paisibles, dan# >iin moment où le sort des armes favorisa»t«ussi la phalange titanique, prouva trop tard à l'évêque qu'on ne parvenait jamais à vaincre , et surtout à soumettre entièrement un peuple tpii aime son indépendance. Alors Ben venuto, connaissant l'attachement des San-Marinois à la religion et leur respect pout tout ce qui y avait rapport , résolut de recourir à des armes révérées, et d'appeler à son ■secours un auxiliaire formidable, Jean XXII, regardé comme le vrai fondateur de la puissance papale: hérétique, dépravé, simoniaque, ce pontife était le protagoniste des scènes scandaleuses dont on souillait le saint-siège. Qui peut amasser vingtcinq millions de florins d'or doit nécessairement vendre et faire argent de tout : il suffisait de dénoncer le Titan comme toujours indépendant du
joug inévitable , pour que le grand-prêtre du dieu Plutiis, appelé vulgairement le successeur des apôtres, prît plaisir ù le ruiner. Un des prédécesseurs de l'évêque régnant sur le Montefeltre, avait déjà , comme nous l'avons vu , réclamé l'intervention pontificale poiir châtier le petit peuple qui seul avait l'insolence d'être vertueux; mais Bonifacc YI1I , quoique dévoré de la soif de dominer, ne se plaisait pas à exercer sa puissance sans profit et pour le seul plaisir d'opprimer ; son ame ne concevait qu'en grand ce qu'on commençait à appeler de son tems le domaine de Saint-Pierre. Jean XXII était précisément le pape qu'il fallaitàl'évêqtie Benvenuto. Tous deux sans. scrupules, tous deux animés du désir de la vengeance, tous deux indignes du nom de pasteur, ils semblaient s'entendre pour combiner la perte de l'Etat titanique; et comme la plus terrible afiliction que puisse éprouver un pays libre, jaloux de ses droits et de son gouvernement, est la perte de sa liberté, ils comprirent qu'il fallait placer le Titan entre les serres des plus avides vautours. Tels étaient, à cette époque , les Malatesta, seigneurs ou gouverneurs de Itimiui, Benvenuto, sûr de ne pouvoir jamais jouir de ses droits ecclésiastiques sur le peuple de San-Hariuo renforcé des babitans de Busiguano, et secouru , eu cas d'attaque sérieuse , par le comte d'Lirbino, ch^ du parti
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gibelin , trouva plus commode, et surt out plus certain de vendre ces droits prétendus et de faire approuver ou sanctifier cet acte par le saint-père, pour parler l'argot de la simonie. L'acheteur, comme on le pense bien, fut la ville de Rimiui, et par la ville de Rimini il faut entendre les Malatesta, ennemis les pl'is acharnes des gibelins, des vertus républicaines des San - Marinois, et surtout de la famille de Montcfeltre et de son chef, Frédéric d'Urbino. Le sommet du Titan qui depuis tant d'aimées offusquait leurs regards, semblait s'abaisser devant leurs désirs impatiens : jamais marché n'avait été. conclu avec plus de transports de joie de la part des parties contractantes; jamais acquéreur n'avait plus vivement souhaité un titre vrai ou faux, pour assouvir des projets plus noirs.... et l'infâme pacte était conclu in Christi nomine! et un ambassadeur fut exprès envoyé à A vignon pour le faire sanctifier! et une bulle papale fut expéd i ce aulégat enRomngne pour lui donner force de loi (*)! Mais les médians ne s'entendent jamais asstfz pour ne pas s'entre-nuire. Les papes d'ailleurs (ont toujours la part du lion.
(*) Nous avons sous 1rs jeu* la copie du contrai do raite, l'instruction donnée au prudent hriiiune Bérard de Sainte- Agallte , ambassadeur de la commune de Riniiiiï , et le bref du ]«i]ie Juhatwes epheopus serras seivorum Dei au légat Almi^j: de Cas tel-Lucie. .
L'évêr|tie,mupar la vengeance, n'avait expose que des mensonges dans ses rapports au pontife. 11 avait dit : Que le comte Frédéric occupait la forteresse et la roche de San-Marino , et empêchait la perception de ses droits; que de plus, de ce mont faisant partie de son diocèse , le chef des gibelins ravageait 4a Romaine, attachée au parti guelfe. L'ambassadeur de Rimini sollicitait seulement, par la ratification du marché, la permission de faire la gfterreau nom des droits de l'Eglise. Alors le pape déplaçant la question pour tout faire tourner à son avantage, permit tout, pourvu que tout le profit lui revînt de droit : aussi ne.manqua-t-il pas d'ordonner à son légat de l'informer, avant de mettre le contrat à exécution, de la situation respective des parties, du montant des sommes qui, d'après ledit contrat, devaient revenir à la ville de Rimini, afin d'en devenir créancier envers ladite ville. Cependant il lui recommanda en même tems de bien prendre garde de tomber dans le cas d'être ensuite en contradiction avec les choses déjà promises. Mais cette complication d'intérêts différens devenait salutaire à la liberté titanique; il devait résulter de vives altercations entre le pape qui permettait l'exécution du contrat de vente, et Benvenuto qui la réclamait, puisqu'il était enjoint au légat de se constituer créancier, au nom'de la cour papale, de la somme que Pévéque
du Montefeltre prétendait avoir le droit de réclamer, somme élevée par lui à quatorze mille livres de Ba vernies dan» le contrat dont ledit légat avait en main la minute, tandis que, dans l'instruction donnée par son ambassadeur à Avignon, la ville de Rimini la regarde comme fort modique , et ne senrble vouloir se charger de châtier les rebelles que par amour pour l'Eglise et pour sa puissance. Ce qui élonne le plus dans cette affaire, est l'espèce de sécurité où se trouvent les parties contractantes, qui semblent ne pas douter un moment que le peuple de San-Marino, jusqu'alors insoumis , ne reconnaisse la validité d'un te! acte, el n'accepte une telle lettre-de-change. Le pape, sans un titre quelconque, au mépris des antécédens, autorise l'exaction des droits du patrimoine de Saint-Pierre sur cette roche presque aride; le Malatesta, fier de' posséder un titre, aiguise sa lance, et le Benvenuto bénit le fer qui doit s'émousseï- contre le roc du Titan. La nature secondant sa fille aînée, la liberté, a pourvu à la défense du petit peuple ; et cet amour des institutions, cet attachement plus fort que la vie, fait battre l'artère publique, anime le courage, transforme en soldats les femmes et les enfans, réchaulïê le sang des vieillards. Les impies osent attenter au dépôt sacré confié par Marinus à la congrégation du Titan ! ils ne savent donc pas ce
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qu'il y a d'invincible dans le désespoir desbomraes libres! L'Evangile est l'égide du peuple de san-Marino : ce peuple ne dit pas que Dieu va combattre pour lui, c'est au contraire lui qui va combattre pour Dieu qu'on offense et dont on méconnaît la plus sainte des lois , la fraternité chrétienne.
La Romagne devint le théâtre d'une lutte sanglante; tout le parti gibelin, à la tête duquel se trouvait le comte Frédéric d'Urbino et sa famille, sembla s'unir pour la cause de San-Mariuo. Une querelle particulière liait d'ailleurs le fils du fameux comte Guido aux soldats du Titan. Le pape venait de soulever contre Frédéric les villes de sa juridiction pour protéger les protentions du marquis (RAncona, attaché aux guelfes : le peuple d'Urbinn l'avaitforcé à abandonner ses domaines, et Speranza deMontefeltre (*), son oncle,était venu, en sou nom, réclamer l'assistance des San-Marinois au moment où ceux-ci songeaient à demander celle de la famille de Moiitefèltre. Le même principe, d'agression réunissait les efforts de Frédéric et ceux des citoyens île San-Marino pour* une même défense; des gibelins de dillërentes parties de l'Italie vinrent aussi renforcer leurs rangs, et le carnage signalait de part et d'autre lainêmcanimosité. Cependant le Malalesta commençait à se repentir
(") (liuv. Villaui sior. fior. lib. îx.
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d'un marché conclu sans réflexion, et seulement poursal isfaîrcsonambitionet sa haine. Leshabitans d'I.rbino, qui avaient essayé du gouvernement i guelfe et de la rapacité des ministres de l'Eglise, se révoltaient de nouveau, mais pour rappeler les ■ héritiers du comte Frédéric; car ce dernier avait succombé les armes à la main. Pendant ce tems les San-Marinois conservaient toujours leur attitude fière et leur esprit d'insoumission ; leur roche, bravement défendue, était plus (jue jamais l'épouvantail du parti guelfe ; et en outre de la réciprocité des secours, ils avaient, par reconnaissance, contribué efficacement à réinstaller la faaailloMontefeltre dans ses possessions : cependant l'excès de la fatigue mettant un terme aux combats , devait leur faire vivement désirer de relourner sur leur cime tranquille. Mais les senttmens des hommes libres n'étant jamais l'efFet de la complaisance, ont des racines profondes, et leur durée n'est pas éphémère.
Maiatesta voyant les San-Maritioîs pleurer la perte du edmte Frédéric, s'imagina que ce chef était l'ame de leur courage; il crut faire un acte de haute politique en demandant la paix , afin de profiter de cet abattement et du défaut de secours pour la dicter en vainqueur et à des conditions onéreuses. Jamais les hnbilans du Titan n'avaient repoussé des propositions faites au nom
de. la principale vertu chrétienne : les hommes sages de la société avaient reçu ce principe, transmis par les premiers Pères , que la guerre-est la» chemin de l'autorité et que l'habitude des armes finit par détruire la fraternité des chrétiens. Ils pensaient que la répression de cette ardeur martiale développée en eux par l'influence du climat, était la seule garantie de la liberté : le succès des . armes san -mari noises leur faisait craindre que les citoyens'ne sortissent du cercle de leur obscurité, et qu'ils ne voulussent étendre leur domination. Ils. se hâtèrent donc de nommer des syndics pour traiter dé la paix, de reprendre leur vie paisible , et d% combattre l'esprit de conquête par la lecture Ses évangiles et par l'observation des lois fondamentales de la congrégation. Mais dès les préliminaires, on vit l'évèque Benvenulo et l'église romaine, c'est-à-dire le pape, intervenir, et après quelques vaines protestations de bienveillance et d'amitié, réclamer, comme un des privilèges les plus sacrés du sacré ministère, une telle médiation ; ils promettaient dé plus l'absolution complète et l'oubli du passé , et même d'obtenir de sa Sainteté la levée de tout interdit contre la commune de San - Marino , de toute excommunication pour cause d'hérésie et de rébellion : durant la guerre le pape n'avait pas oublié de lancex- ses anathèmes ordinaires. La
bonne foi est toujours victime de la cupidité, surtout quand elle parle au nom de la religion, te Mala testa reconnaissant le pouvoir du souverain pontife et des ministres de F Eglise , consentait, pour loi, et au nom de la ville de liimini, à l'offre des ecclésiastiques ; et le peuple de San- I Marino eut la faiblesse d'y consentir également; aussi cette paix qui pouvait , faite avec la loyauté des hommes de guerre, devenir durable, prenant lecaractèredeslraités piécédens, n'était plusqn'un nouveau ferment, qu'un nouveau mot i file q»e relie. Etrange situation d'un petit peuple attaché aux institirtions les plus salutaires, que de se trouver continuellement placé entre la guerre qg'il n'entreprend qu'à regret, et lu crainte de perdfe, par la paix et l'intervention des ministres d'une religion qu'il respecte, son indépendance politique ! L'histoire de San-Maririo est peut-être celle de toutes les villeslibres à cette époque , à la dillërence pourtant, que ces dernières , après de légers dlorts, Succombaient sous les forces de la milice sacrée , ou n'évitaient ce joug, qu'en reconnaissant celui des tyrans féodaux; tandis que les hommes du Titan, éloignés de toutes les séductions du luxe et de la mollesse , conservai! t leur simplicité, et sans altération le culte de la libert é évangélique transmis par leurs ancêtres , avaient pour se défendre quelque chose de plus puissant que la force physique, Le
moral, la -vérité, source du courage, et la verlu qui en est la compagne et la plus douce récompense.
L'intervention de Eenvenulo , sans doute combinée à l'avance avec les Maiatesta, fit agiter de nouveau tous les anciens sujets de discorde relatifs à la juridiction du Titan; mais comme le but prj£ipal ct^. alors de venger le parti guelfe delà réinstallation delà famille de Monteleltre dans ses possessions, et de lui ôter tout refuge dans le château de San-Marino , avant de recommencer à les attaquer l'un après l'autre, et peut-être en même tems, on renferma le droit litigieux dansdes clauses d'une subtilité nouvelle. 11 est dit dans l'acte : que les San-Marino i s devront traiter comme amis, nonseulement les habi tans de lïirnini, mais eùcore leurs tyrans dominos de Malatestis , et les amis de ceux-ci; de plus, qu'ils devront traiter comme leurs propres ennemis les ennemis desdits babitans et desdits tyrans: de plus, qu'ils devront cesser de recevoir dans les terres de la commune de San- Marino ceux qui seront regardés comme rebelles ou proscrits , dictorum dorninorum et commtmis Ar'unini; de plus , qu'ils devront regarder comme rebelles contre lesdits seigneurs tous ceux qui l'étaient contre la sainte Lglise, sans jamais leur donner asile dans leur ville ou château; cL après quoi, couvrant encore des formes cauteleuses d'une donation à titré de transaction l'exaction
d'une somme d'argent , on cherchait à extorquer de nouveau l'or du petit peuple. Mais que lui importait cet or? sa force élaît de n'en point avoir. La paix ne lui semblait jamais trop chèrement payée à ce prix; cependant quoique la moindre altération à l'indépendance eût excité une insurrection funeste aux cupides agresa^irs , le£?itoyens avant la ratification de ce traité, avaient déjà sondé la fourbe de leurs ennemis ; ils avaient ■vu le piège où on voulait les faire tomber. Leur attachement à leurs généreux alliés, les nobles chefs de la famille Montefeltre, l'emporta sur toutes les considérations pacifiques; ils reprirent bientôt les armes pour défendre Speranza et JXolfa d'Crbino contre l'ennemi commun.
Cette conduite si naturelle, si conforme à la doctrine chrétienne , de ne pas abandonner dans le malheur ceux qui nous ont secourus, devînt le motif de l'animadversion pontificale; les descendans des compagnons de Marinus, restés fidèles aux transmissions de l'Eglise primitive, furent déclarés hérétiques et idolâtres. Mais les fijlminations papales lancées d'Avignon n'atteignaient plus la roche titanique ; ses vertueux habitans , satisfaits de la tranquillité de leur conscience, apprenaient à ne faire aucun cas des censures d'un chef simoniaque; leur indépendance était à leurs yeux d'un autre prix que des
bénédictions sans force; ils comptaient sur l'équité de celui qui juge tout dans sa sagesse in- # faillible; et l'inutilité d'un pape était une chose si reconnue pour leur assemblée ou église, qu'ils continuèrent leur Vie irréprochable sans s'inquiéter de ce qu'on pouvait dire et faire à Avignon, mais non sans secourir de tout leur pou- • voir l'allié constant de leur commune, le comte d'Urbinov
Si les populations peuvent exister en société sans chef absolu , spirituel ou temporel, sans pape et sans prince , sans donner une portion du produit de leurs travaux à des ecclésiastiques et à des tyrans fourbes et paresseux, ces derniers ne peuvent se passa des populations. Le jour où cette vérité sera comprise , commencera une ère nouvelle ; la loi du Christ ne sera réellement selon l'esprit de son divin auteur que quand il n'y aura ni premier ni dernier. Jean XXII craignit que l'exemple du Titan ne gagnât le comté d'Urbino , que les Gibelins n'adoptassent en principe l'inutilité d'un pape accaparant au-delà des monts les trésors de l'Italie, et que cette nouvelle hérésie ne se propageât et ne fit fortune ; il crut donc prudent de recourir à la ruse, moyen ordinaire de l'injustice, pour ramener cette petite population , foyer d'où pouvait partir une réformât ion funeste à la papauté , à reconnaître encore
les lois papales , et à réclamer comme une faveur ^qu'il brûlait d'accorder, la levée de l'interdiction et la réintégra lion au sein de l'Eglise. C'est du moins le motif d'un bref adresse au légat Altnéric, en date de i5a5, et par lequel le souverain Pontife , touché du scandale et de la honte de • -voir un pays innocent et de bons et paisibles chrétiens végéter sous le poids des anathèmes et des excommunications, comme hérésiarques, charge ledit légat de tout faire pour ramener au bercail le troupeau égaré. Il y est dit : que si le peuple de San-Marino, après avoir été l'allié et le complice du comte Frédéric de Monte feltre, d'odieuse mémoire , et après avoir porté les armes contre la mère des chrétiqps, la sainte- Eglise romaine, pouvait se repentir et retourner à dévotion et fidélité de l'église-mère , obéir au successeur de Saint-Pierre, payer les sommes restées en litige, et abjurer ses erreurs, il autorisait ledit légat à accorder le bénéfice de l'absolution des sentences précédemment lancées et la restitution de bonne renofftnée de FEtat, et à le délier de toute participation d'infamie; cependant à la restriction que si jamais il retombait quod absitàans les mêmes fautes, les mêmes peines reprendraient aussitôt ed ipso fatto leur force précédente, Mais les citoyens du Titan, indignés de telles propositions, à des conditions si humi-
limites, et d'ailleurs ayant en eux le sentiment Je leur innocence et «le l'injustice des excommunications, ne ré|H>ndirent qu'en renouvelant, avec la famille Montefeltre le pacte de leur vieille amitié , qu'en envoyant leurs cohortes à sa défense, attendant, pour se rallier aux fidèles de toutes les églises, que la paix vînt donner aux chrétiens le loisir d'exercer leur devoir dans le calme et la méditation. Une telle fermeté réduisait an silence ces voisins envieux , tous ces ennemis injustes, et l'évêque du Montefeltre, et les tyrans de Himini. Les exactions , les prétentions, les interventions tombaient en désuétude après taut de tentatives inutiles; et les guelfes, fatigués, ayant laissé au comte Kolfo d'Obino un repos dont toute la province avait besoin , la commune de San-Marino respira tranquillement. Mais la paix n'était pas pour elle le signal de la mollesse; les liommes libres réparèrent les momens peixlns pour la patrie ; ils profitèrent des instans de paix, toujours trop fugitifs , pour ajouter encore aux statuts, pour réformer quelques abus qui s'étalent glisse's dans les affaires intérieures; ils réglèrent tout ce qui avait rapport aux accroissent eus. Celle douce et paisible existence dura jusqu'en i5ôS, époque à laquelle quelques mauvais citoyens, gagnés ■ par des nobles et puissans seigneurs du Voisinage, tentèrent uqj la
surprise contre la liberté publique. Cet événement nécessita la décision prit dente de ne jamais recevoir dans les terres de la commune aucun noble, aucun seigneur puissant
Dans les dernières années de In vie du pape Jean, les Mala testa tournèrent leurs armes contre l'Eglisè; à la tète des autres seigneurs de la Itomagne, ils battirent et chassèrent le légat cl les autres ministres pontificaux. Alors le pontife fut moins avare de ses bénédictions ; il n'attacba plus à son absolution des conditions extravagantes : San-Marino et les comtes d'Lrbino furent donc relevés de l'interdit, afin qu'ils se liguassent contre les nouveaux rebelles; mais IVolfo d'Lrbino et les San-Marinois restèrent calmes; ils attendirent les événeraens. Quoique ces derniers fussent fermes dans leurs idées et fiers de leur constitution , ils ne se montraient jamais implacables et sourds à la voix des bons sentimens ; ils avaient même la renommée d'être des hommes aussi généreux que loyaux : cette réputation était si bien méritée, que bientôt, à la suite d'une victoire remportée par JNicolas de Moutefeltre, l'évêqne lleuvenuto, leur ennemi le plus acharné , ebassé de San -Léo , sans asile, vint leur demander l'hospitalité, et finir ses jours dans le repentir et la prière.
L'éloignement des pontifes, le long veuvage Àa trône impérial ; et lu fatale et continuelle bé-
sitatlon des peuples , avaient réduit l'Italie à l'état d'anarchie le plus déplorable : il n'était pas de ville ou les familles puissantes ne s'emparassent d'un pouvoir tyi-annique; tandis que de leur côtelés empereurs et les papes , chefs des partis, ne laissaient pas la haine se refroidir, 1» fureur se calmer, et devenaient eux mêmes les premiers instigateurs du désordre et des ravages. Fienvenuto, le commentateur déjà eité, exjtose au sujet de eelte strophe si connue du Dante : Ahi serva Jtalia , etc , que le pontife et l'empereur semblaient travailler à l'envi , par leurs déprédations, à l'esclavage de l'Italie : Ita meretrix magna , ici est curia Romana et caria impei ialis vendant libertatum TtaluE Ce fut donc au milieu de telles circonstances qu'Innocent VI parvint à la puissance pontificale. Avec des idées plus saines sur l'état des choses que ne les avaient eues ses prédécesseurs, ce pape voulut profiter de la situation de l'Italie pour y étendre et consolider les droits et le domaine de L'Eglise; et , pour parvenir à celte unité d'ambition , il envoya à Rome un homme qui s'était rendu redoutable en usurpant le pouvoir des anciens tribuns, Nicolas Itien/J , revêtu par lui d'une autorité légitime, et contre les Malatesta, le non moins célèbre cardinal d'Albornos, homme aussi re commanda b !e dans la Science de la guerre, que politique astucieux et
haliile à conduire les négociations. D'Albornos, avec la rapidité qu'on devait attendre de ses talens, mit l'Italie presque entière sous la bannière papale, soit par des traités, soit par des victoires , soit par des déceptions et des menaces. Mais n'ayant aucun prétexte d'usurpation ou de tyrannie à faire valoir contre les habitans de San-Marino, il ne porta point atteinte à leur paisible indépendance , parce que , loin d'avoir profité du trouble , ils n'avaient eu qu'à en souffrir. Cependant, liés par l'intérêt et par la reconnaissance à la cause des seigneurs d'Lrbino , leur attachement , manifesté sans qu'ils cherchassent à distinguer s'il y avait risque ou gain à le témoigner, ne laissait pas que d'être mal vu par le hardi cardinal : aussi avec la sagesse et la prudence qui l'accompagnaient dans toutes ses décisions, il crut devoir, dans un tel moment, employer, relativement à eux , des moyens nécessités par l'apparence des choses quoique peu d'accord avec la justice. Dans le traité fait avec les comtes Nolfo et Feltrano de Montefeltre en i555, tant en leur nom qu'en celui de leur frère Arïigo, on trouve cet article : « Que lesdits comtes peuvent tenir et garder les cités dUrbino et deCagli avec les campagnes et terres qui en dépendent, en l'honneur et révérence de l'Eglise romaine, avec touslesdroitsappartenantauxdits seigneurs, attendu qu'ils ne formèrent jamais une opposition
tout à-fait contraire à la liberté de l'Eglise , qu'ils n'opprimèrent jamais les villes et peuples ri-dessus nommés; mais que lesdites concessions ne peuvent s'étendre jusque sur la terre ou commune de San- Marino, du diocèse de Montefeltre, laquelle doit revenir librement audit légat tant que les Malatesla ne seront pas retournés sous l'obéissance de l'Fgliseetdn légat lui-même; cependant qu'aussitôt que lesdits Malatesta seront retournés sous ladite obéissance, la commune de San-Marino et la garde d'elle-même se retrouveront dans leur état précédent ; ce qui devait encore avoir lieu ( c'està-dire de retourner dans l'état précédent), Si les Malatesla, sans avoir obéi , se trouvaient parle sort des armes de l'Eglise cliassés des terres qu'ils occupaient, etc. » Auquel article il fut répondu aflirmativeinent : Placet.
L'examen de cet article prouve premièrement que San-Marino était regardé comme un boulevart contre les Malafesta, et que , vu les circonstances incertaines dans lesquelles se trouvait d'Albortios, il ne crut pas devoir se fier à personne pour la garde d'une forteresse si importante, préférant s'en assurer par lui-même ; l'expression remarquable de librement prouve en outre le soin qu'il dut prendre pour ne pas faire craindre aux alliés de San-Marino et aux San-Marinois eux-mêmes qu'un tel rempart excitât son ambition.
Une tèlle prudence du guerrier entreprenant, mais sage et politique, était l'éloge le plus grand qu'il pût fîiire de ce petit peuple que la simple amilié attachait aux comtes d'Urbino. Cet événement, du reste, ne laissait pas les San-Marinois s'endormir, d'autant plus qu'alors il était proverbial de dire : Qi/od clerici copiant raro dimittunt y ils devaient donc se mettre en garde contre le cardinal, chez qui la vanité d'être mis au rang des conquérans perçait, quoiqu'il cherchât à eu réprimer la manifestation. Aussi dans le nombre immense des clés, de forteresses, de châteaux et de villes apportées au* pieds du pape , comme le trophée de ses victoires , on n'y vit point celles de l'Etat libre de San-Marino. Il ne reste aucun document qui prouve l'occupation du Titan par des troupes étrangères , pas même parcelles de d'Albornos, malgré l'article cité j et le cardinal Anglico, dans la description qu'il fit de la Homagne, dit posilivement que les roches titaniques furent gardées par leurs propres habilans : Jlb hominibus dicti castri.
Claro Peruzzi, Florentin de naissance, avait remplacé Benvcnnto sur le siège épiscopal du Montefeltre. Homme du monde , politique adroit, mais ambitieux comme tout pi ètre, il avait laissé passer le tems des discordes civiles en mûrissant le projet de renouveler les prétentions de ses
prédécesseurs. Fort de la présence de d'Albornos, il avait, pour premièi'e contestation dans ce moment propice , réclamé le paiement d'une somme pour laquelle l'abbé de Sainl-Anastase s'était obligé , sons la canlion de l'Etat san-Marinois, somme due à la ferme des rentes de la mense épiscopale sur le Titan. Le légat découvrit dans cette chicane un germe de trouble ; sacbant l'embarras où la guerre avait mis les San-Marinois pour leur défense contre les Malatesta, il intervint dans cette affaire ; et se présentant comme créancier de l'évêque du Montefeltre , il s'opposa au paiement, et libéra la république, pour le passé, le présent et l'avenir, de tout droit , de toute redevance à la mcnsc épiscopale. Mais à pctne ce débat était terminé, que le podestat du Montefeltre et le gouverneur de la Romagne, sans doute soudoyés par Pernzzi , attaquèrent l'indépendance et la liberté de la société titanique, comme rebelle à la suzeraineté universelle de l'Eglise romaine. Les courageux citoyens de San-Marino obtinrent encore juslicej et ce ne fut pas la seule fois qu'une telle querelle leur fut suscitée pendant ce siècle, que les abus, les désordres de l'administration politique et religieuse tourmentèrent sans refàclie, car en 1^67, lorsque le cardinal Andruino eut succédé à d'Albornos comme légat en Romagne, on la vît re~
commencer et avoir une même issue devant les plus célèbres jurisconsultes de cette province. L'évêque eut, comme ses prédécesseurs, la boute de perdre devant tous les tribunaux.
La paix ne vint calmer l'Italie et l'Eglise que lorsque le pape Urbain Y, de digne mémoire, voulut, pour gouverner sagement, qu'on lui présentât le tableau statistique du domaine pontifical, afin d'avoir sous les yeux en même tems le nom des terres, leur population, leur force et leur revenu. Cette description, conservée dans les archives du château Saint-Ange, fnt ordonnée par le cardinal Anglico, frère du pontife, vicaire général du siège apostolique dans toute l'étendue du domaine de l'Eglise, gouverneur de la Romague, et auteur lui-même de lu description de cette province, que nous avons déjà citée. Le cardinal était aussi digne d'estime que le pape son frère, il démontra la vérité relatiment aux San- Mari uois : Non admittunt potestatem ecclesice nec aliquem exerce/iteen nomme ejus (*). Et le cardinal de Stagno, commissaire pour ladite description, ajoute : « Les San - Marinoïs élisent deux capitaines, et exercent le pouvoir exécutif et judiciaire au nom des lois faites par l'assemblée générale du peuple. » Ainsi un peuple
(*) Borgia , Mein. stor. di Eeiivcnulo , lome m.
qui ne reconnaît aucun pouvoir étranger, qui fait ses lois, qui élit ses magistrats, qui a une force armée, qui règle et prélève ses impôts, est un peuple libre et indépendant ; et l'Etat est une véritable république, nom que les citoyens ne prirent que dans le siècle suivant, se contentant alors d'exprimer leur condition politique par ces mots que tout le monde comprendra : Commune, fort a, Ubertas.
Cependant, après tant d'antécédens , tant de jugemens célèbres, ce ne fut pas sans douleur que la commune de San- Mari no vit, en l'année l375, se réveiller l'insolence de l'évêque Claro, et la perfidie suivre la trahison dans le sein de la patrie pour sa ruine totale. Il semble que la fermeté et la constance des San-Mar'tnois, loin de décourager les ambitieux prélats, en rallument encore les passions. Au sein de la paix la plus profonde, un citoyen nommé Giacomo Pelizzaro, à l'instigation de l'évêque et du podestat du Montefeltfe , s'était fait quelques complices ; car quoique le petit peuple fût un des plus vertueux à celte époque, tous les membres n'étaient pas également des modèles de vertu et de désintéressement. Une conjuration ourdie dans le secret allait éclater pour livrer l'Etat entre les mains des instigateurs, lorsqu'elle fut découverte ; les coupables avouèrent leur crime ,
et les honorables capitaines alors en fonctions, Giovanni dè Rigni'cio et Gozio Mucciotini , condamnèrent le principal coupable, Pelizzu.ro, ù la peine capitale. La pairie sauvée par la prudence des deux magistrats, leur décerna, pour la première fois, le titre de seigneurs ( domini). L'évêque voyant ses odieux projeta découverts, n'eut pas houle de lancer contre eux ses excommunications sans force et sans dupes.
Nous ne saurions encore finir les mémoires de ce siècle sans faire mention de nouvelles intrigues ecclésiastiques sous la prélatufe de Benedelto, gui par ses talens, s'était élevé aux premières fonctions politiques de ta province , et qui , avec plus de pouvoir et de ressources, pins d'hypocrisie et d'adresse, voulut renouveler les prétentions de ses prédécesseurs; .présentant ce petit peuple, objet de tant d'ambitions déçues, comme eu proie à "anarchie et sous le joug de l'ignorance , il se. fit autoriser par le pape eu cachant ses projets de domination sous le manteau de la charité et de la religion. Il ne s'agissait rien moins que d'une mission in partibus injtdelium; et pour pacifier le pays et lui inculquer en même teins les principes de la religion catholique romaine, l'obéissance et la soumission, le pontife, Roniface IX, e:i vrai théologien politique, ne crut rien faire de mieiix que de réunir le gou-
vernement temporel à la spiritualité épisenpale; il accorda <lonc à l'évêqne des facultés nouvelles, en lui prescrivant. d'employer seulement le pouvoir spirituel comme un soutien de la juridiction temporelle : lia tamen qttott spiritualem juridictioncm in fulvïmcntum dun taxai temporalis juridiction ii et non alias in eo valeas exercere Mais les San-Murinois , sacliant que les pontifes, non conteihs d'êlre les successeurs de Saint- Pierre, veulent être les imitateurs de Simon, et que, sons l'apparence de l'amour de l'Eglise, ils font tourner à leur profit la mrtmmone d'iniquité , ne donnèrent pas dans le piège tendu sous l'appât d'indulgences plénîèies; et, se rappelant le dicton quod clerici capiunt , raro dîmittunt , ils ne se laissèrent, ni séduire par aucune illusion, ni induire en erreur par aucun discours : ils continuèrent, sous le bouclier des comtes d'Crbino , leurs amis fidèles, d'exercer leurs droits et d'aimer leur libre constitution, malgré tous les pouvoirs dont était investi l'évêque du Monteféltre , malgré les tentations sataniquea du pontife.