‹ Essai Historique sur la Signification Primitive de la Sainte-CèneChapitre 29 sur 40 · JÉSUS ET (LA NOUVELLE ALLIANCE } I · texte numérisé non relu

JÉSUS ET (LA NOUVELLE ALLIANCE } I

et les expressions qui leur étaient familières, et qu’ils comprenaient sans effort? Ce qu’ils attendent, eux, c’est la venue du Royaume. Jésus ne devait-il pas répondre directement aux préoccupations qu’il savait être les leurs ? Ce changement de langage n’était-il pas propre à les dérouter? Ne devaient-ils pas, au contraire, à cette heure suprême, retrouver tout leur Christ, celui avec qui ils avaient vécu, et qui avait nourri leurs cœurs de ses paroles simples et claires ?

Que l’on n’objecte pas que les évangiles ne nous ont transmis qu’une partie de la prédication du Christ, que par conséquent Jésus a fort bien pu parler d’une alliance dont il serait le fondateur, sans que nous trouvions ces paroles consignées dans les Synoptiques, car il serait surprenant que nous n’en eussions pas le plus faible écho, qu'aucune des nombreuses paraboles que nous possédons ne fît allusion ni de près ni de loin à cette alliance.

En soi cette idée est capitale, tout autant que celle du Royaume de Dieu. Comment les évangélistes l’auraient-ils passée sous silence ? Et si le Christ n’en a parlé que rarement, incidemment, comme en passant, de telle sorte que les disciples n’y ont apporté aucune attention, c’est que lui-même n’y attachait pas grande importance. Mais alors, au moment des adieux, en face de la séparation prochaine, c’est elle qui soudain aurait passé au premier plan de sa pensée, sur elle qu’il aurait concentré l'attention de ses disciples, elle qu’il leur aurait laissée comme un testament spirituel !

L’objection ne tient pas debout.

Et puis, s’il est vrai que Jésus s’est considéré comme le fondateur d’une nouvelle alliance et a pensé que cette nouvelle alliance était « en son sang », que son sang la scellait — hypothèse, du reste, insoutenable, étant donné le caractère de son évangile —, comment expliquer son

attitude à Gethsémané ? Si son sang doit sceller alliance, comment peut-il, lui, le Christ, qui a dit aux siens quelques instants auparavant en leur présentant la coupe : « Voici la coupe de la nouvelle alliance en mon sang », demander au Père d’éloigner le calice ?

L’attitude des disciples se comprend aussi très difficilement. Si le Christ a prononcé cette parole, pourquoi sont-ils si désemparés, et pourquoi, au lieu de succomber à la tristesse, ne se réunissent-ils pas pour répéter ensemble cette parole, pleurer leur Maître avec des larmes non de désespoir, mais de reconnaissance, puisque sa mort crée entre eux et Dieu une alliance nouvelle ? Au lieu de cela, ils fuient, pensant que tout est perdu !

Et plus tard, lorsqu'ils se seront ressaisis, qu’ils se réuniront pour prier et rompre le pain, quoique disciples du Christ, ils se croiront encore et toujours juifs; leur religion sera la religion juive. Ils n’auront pas l’idée de voir en Jésus le fondateur d’une nouvelle religion !. C’est l'expérience qui peu à peu les instruira.

L’on arrive ainsi à cette conclusion : Ou Jésus n’a pas parlé au cours du dernier repas d’une alliance nouvelle que scellerait son sang, — ou il en a parlé, mais cette parole est restée obscure aux apôtres, ils ne l’ont pas comprise.

Et nous demandons: est-il concevable que Jésus, à l'instant où il prend congé d’eux, leur tienne un langage qu'ils ne comprennent pas? Et s’ils ne le comprennent pas, c’est qu’il ne le leur a jamais tenu auparavant.

Nous concluons donc en disant que la parole relative à l’alliance est bien d’origine postérieure ?.

1 Cf. BRANDT, p. 290.

3 M. Gocuez qui va jusqu’à dire (Æuch., p. 4o) que « l’idée d’alliance se trouve à la base même de la piété de Jésus », ne tient cependant pas pour authentique «la coupe d’alliance », qui, écrit-il, «provient d’une addition ultérieure ou plutôt d’une transformation

$ 2. La pensée de Jésus sur sa mort.

Nous avons ici deux questions à examiner :

a. Jesus a-t-il prévu sa mort violente, et l’a-t-il prédite ?

b. Jésus a-t-1l considéré sa mort comme un sacrifice nécessaire au salut du monde, un sacrifice dont la vertu propre serait d'opérer ce salut?

a. Jésus a-t-il prévu et prédit sa mort violente ?

En présence de passages tels que Marc IT, 19-20 (Matthieu IX, 14-17, Luc V, 33-39), VIIL, 31-33 (Matthieu XVI, 21-23, Luc IX, 22), IX, 30-32 (Mt. XVII, 22 ets, Lc. IX, 43-45), X, 32-34 (Mt. XX, 17-19, Lc. XVIII, 31-34), X, 38-39 (Mt. XX, 22-23), Luc XII,

qu’a subie la coupe eschatologique » (p. 87-88). Il rappelle que le rite portait au début le nom de « fraction du pain », — que dans les récits de multiplication des pains et dans les récits des repas pris par Jésus ressuscité avec ses disciples, il est question de distribution de pains, parfois de poissons, jamais de vin, — enfin que l'incertitude a régné longtemps sur le contenu de la coupe (p. 86).

1 Jüxicuer (Die Gleichnisreden Jesu. Freiburg, Leipzig, Tübingen. Mobhr. II, 1899, p. 178-188) voit dans ces versets une allusion à la mort du Baptiste et non pas à la mort de Jésus. D’après Lorsy (L, p. 498), Jésus n’aurait songé ni à sa mort, ni à celle du Baptiste, mais à l’emprisonnement de celui-ci; la tradition ayant identifié l'époux à Jésus, on aurait vu dans l’enlèvement de l’époux, la mort du Christ et le discours aurait été modifié en conséquence. Donc pour les rédacteurs de nos synoptiques, il s’agit bien d’une prédiction de la mort du Christ. D’après H.-J. Hocrzmanx (W. Th., 1897. L, p. 287),

5o, il faut reconnaître que cela ne fait aucun doute pour les rédacteurs des évangiles actuels. Mais ces rédacteurs ont-ils reproduit fidèlement la pensée de Jésus ? D’aucuns le nient. Jésus, disent-ils, a, jusqu’à la fin, espéré la victoire. Son entrée triomphale à Jérusalem en est la preuve. $’il a parlé de sa mort violente, ce n’est vraisemblablement qu'après cet événement, alors que la crise suprême avait déjà commencé, et non, comme le laissent penser les évangiles, au cours de son ministère.

Ces déclarations ne seraient donc pas de Jésus luimême !.

Nous ne partageons pas ce point de vue. En réalité, aucun fait ne s’oppose à ce que le Christ ait prévu une issue tragique. Bien plus, étant donné le caractère de l’œuvre de Jésus et les obstacles et les résistances qu'il rencontrait, les défections qui se produisirent dans les foules en Galilée, la haine des scribes, des pharisiens et des sadducéens, Jésus ne pouvait pas ne pas penser, à certaines heures, que peut-être il faudrait mourir pour la cause, et avant de mourir, beaucoup souffrir. Jon. Weiss l’a fort bien dit ?: « Devrait-il donc être le seul parmi les héros de lPhumanité, qui n’ait pas eu conscience que la vie ne peut produire d'œuvre impérissable sans souffrances ni douleurs ? »

Henri Monnier (p. 250-251) et Henri Basur (La pensée de Jésus sur sa mort d'après les évangiles synoptiques. Paris, Fischbacher, 1897, p. 52-56), le Christ ferait allusion à sa mort sans songer encore à une mort violente. Nous pensons plutôt avec KLosrERMANN (Æ/db., p. 23), que par cette parole Jésus annonce son martyre, mais que cette parole a été, par erreur, placée au commencement de l’évangile. Hozrzmann (0. c.) dit, du reste, lui aussi, qu’elle n’est peut-être pas à sa vraie place.

1 Wnepe, Das Messiasgeheimnis in den Evangelien. Gôttingen, Vandenhæck u. Ruprecht. 1901, p. 88-90. Cf. J. RéviLe, p. 137. PrLeinerer, Entstehung, p. 106. Branpr, p. 290 et s. Gæœrz, p. 166, cite encore Hozsten, Z. W. Th., 1891, p. 4, 78.

2 Schr. I, p. 149.

Un sombre pressentiment envahissait parfois son cœur; la mort violente se présentait à lui comme inéluctable : «il faut mourir ! » Les nuages disparaissaient de nouveau du ciel et c’étaient l'Espérance et la Foi qui ouvraient leurs grandes ailes : Dieu donnera la victoire !

Que ces alternatives de tristesse et d’espérance sont humaines et compréhensibles ! Il n’était pas possible que Jésus restât jusqu’au bout étranger à l’idée du martyre. Il ne fermait pas les yeux à la lumière. Il regardait la réalité en face et ne se faisait aucune illusion sur l’état des esprits qui l’entouraient. Il savait la puissance de la haine et de la jalousie. Il n'avait rien de l’optimiste béat.

Les rédacteurs des évangiles ont seulement tort dans la forme qu'ils ont donnée aux prédictions du Maître !. Ils se sont laissé guider par l’idée que Jésus, le Messie, avait dû prévoir les détails mêmes du dernier drame. Ils mettent ainsi dans sa bouche le récit des événements postérieurs. Ercanorn? la dit: « On ne peut pas raconter l’histoire de la passion d’une façon plus précise en moins de mots. »

Jésus prédit, en effet, qu'il sera arrêté et livré aux sacrificateurs et aux scribes, — que ceux-ci le condamneront à mort, — qu'ils le livreront aux païens, — que ces païens se moqueront de lui, cracheront sur lui, le frapperont de verges et finalement le feront mourir. Il annonce à Pierre qu'avant que le coq ait chanté deux fois, lui, Pierre, renierait trois fois son Maître.

1 Jos. Weiss, Schr., I, p. 149-150. Gæœrz, p. 166-167. GoGuez, A. P., p. 225. CLEMEN, p. 12 et s. Nicocarpor, p. 280-281. Hozrz- Man, Adk., 1889. I, p. 195. H. Bagur, 0. c., p. 33-35. HozLmann, 0. C., p. 29-30.

H. Moxwter considère les passages cités plus haut, comme paroles de Jésus même ; il reconnaît pourtant en note (p. 259), qu’il n’est pas invraisemblable que certains détails soient des additions postérieures.

2 P. 13. Et WREpE, p. 88.

Présenter le Christ comme connaissant par avance le processus du drame final jusque dans ses détails, c'était contribuer à enlever à sa mort ce qu’elle avait de déroutant pour les esprits juifs qui ne pouvaient admettre que le Messie mourût d’une mort semblable. C'était même, pour la communauté chrétienne, un besoin profond de croire que Jésus avait prévu ses souffrances et sa résurrection et qu’il n’avait pas seulement dû mourir, mais qu'il l'avait voulu ?.

Dominés par cette pensée, les évangélistes ont également transformé le sens originel de certaines paroles.

L'on peut saisir sur le vif le procédé dans les Évangiles à propos de la réponse que Jésus fait à la foule qui lui demande un signe : « Nui signe ne lui sera donné sinon le signe de Jonas. De même, en effet, que Jonas devint un signe pour les Ninivites, de même pour cette génération-ci, en sera-t-il du Fils de l’homme... Les hommes de Ninive se lèveront, lors du jugement, avec cette génération, et la condamneront; car, eux, ils se repentirent à la prédication de Jonas; et voici, sous vos yeux, plus que Jonas ! » Telle est la version de Luc (XI, 29-30 et 32), et le sens est celui-ci : Jonas qui annonçait le jugement aux Ninivites était pour eux un «signe » envoyé de Dieu; le Fils de l'Homme qui annonce le jugement et qui réclame la repentance est pour ceux auxquels il s’adresse, un « signe » envoyé de Dieu. Le verset 29 se retrouve presque textuellement dans Matthieu XVI, 4. Mais au chapitre XII, l’auteur ajoute une prédiction relative à la résurrection du Christ, qui constitue le «signe ». Il est inutile de faire une longue

1 Voyez W. BarnensrerGER. Das Selbsthewusstsein Jesu im Lichte der messtanischen Hoffnungen seiner Zeit. 1e édit. Strassburg Heitz. 1888, p. 120 et s. 2e édit., 1892, p. 144 ets.

2 WREDE, p. 89.

démonstration pour prouver l’inauthenticité de cette prédiction-là !.

La parabole des méchants vignerons dans sa teneur actuelle n’est pas l’œuvre de Jésus; ce n’est pas à proprement parler une parabole, c’est une allégorie. Elle pourrait même avoir été inventée de toutes pièces dans la première communauté chrétienne ?.

L'expression « porter sa croix » dans Marc VIII, 34 (Matthieu X, 38, Luc XIV, 27) a vraisemblablement été ajoutée après coup *, car il n’est pas du tout démontré qu’elle était proverbiale depuis la conquête romaine, comme le dit Rexouvier‘. Elle est une allusion si évidente au supplice du Maître que l’on ne peut s’empécher de penser qu’elle est une addition postérieure. Elle n’a dû prendre sa place dans le passage que lorsque la croix que le Seigneur avait portée lui-même était devenue le symbole courant des souffrances que l’on peut avoir à endurer pour le Royaume.

Si les rédacteurs des évangiles ont ainsi transformé certaines paroles du Maître, guidés par le besoin de mettre dans la bouche du grand crucifié des prédictions détaillées de sa mort et de sa résurrection, il n’en est pas moins hors de doute, nous semble-t-il, que Jésus a passé par des heures de sombres pressentiments, et qu’il a pu, dans ces moments-là, prévoir son martyre et le prédire à ses apôtres.

1 Voyez Bagur, p. 50-52; HocLmann, p. 30 ; BALDENSPERGER, 1892, p. 144; Eicanorn, p. 13.

2 Jüricaer, Gl. Jes. II, p. 385-406. Ercumorn, p. 13. J. Werss, Schr. I, p. 182-183. Loisy, IL, p. 318.

8 J. Wauss. Schr. I, p. 152.

Lorsy. I, p. 895, IL, p. 23.

Gœrz, p. 167.

HoLLmMann, p. 30.

# Étude philosophique sur la doctrine de Jésus-Christ. (Année philosophique, 1893, p. 32.) Cité par BaBur, p. 27.

Cf. KcosrermanN, Ædb., p. 70.

Mais considérait-il cette mort comme un sacrifice possédant une valeur indépendamment de sa vie, et la vertu d’opérer le salut du monde ?

C’est la seconde question que nous avons à examiner.

b. Dans les relations de la cène, de Paul, de Marc et de Matthieu, la mort du Christ, a, nous l’avons dit, le sens d’un sacrifice. Cette idée est absente du récit de Luc; les paroles qui l’expriment nous ont paru être des additions postérieures, fruit de la méditation et de la réflexion pieuse des premiers chrétiens, de Paul en particulier, — un essai d’explication du drame de Golgotha, conditionné par la forme de pensée et de langage de l’époque et les conceptions particulières de quelques individus. Losrein lui-même a pu écrire : « L’expression théologique que l’apôtre [Paul] a donnée à sa foi, lui appartient en propre, et il a fait rentrer l’idée eucharistique ainsi formulée dans l’organisme de sa pensée théologique !. »

La mort du Christ est un sacrifice, le sacrifice de l'alliance nouvelle : le Christ est la victime dont le sang doit sceller l'alliance. Les termes : « pour vous », « pour plusieurs » ne signifient pas « à la place de », mais «en faveur de », « pour votre bien ». Cette alliance conclue par le sang du Christ est « en faveur de plusieurs », plusieurs en bénéficieront. Matthieu développe encore cette pensée, en ajoutant les mots: «en rémission des péchés », qui expriment également une idée chère à Paul: le Christ par sa mort apporte la rémission des péchés.

Cette idée est étrangère à la prédication de Jésus. La

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