‹ Essai Historique sur la Signification Primitive de la Sainte-CèneChapitre 30 sur 40 · LAN TS · texte numérisé non relu

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notion du sacrifice! est absente des discours et des paraboles du Christ. La seule fois que l’on rencontre le mot de «sacrifice » dans l'Évangile (dvoix), c’est dans une citation faite par Jésus, et, chose curieuse, cette citation n’est pas favorable au sacrifice. Il s’agit, en effet, de la parole d’Osée (VI, 6) : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice » (£Acos Délw xat où Guoiav, Matthieu IX, 13, répétée XII, 7). Dans Matthieu IX, 13, le Christ veut dire que la pitié et la bonté à l’égard des pécheurs sont plus agréables à Dieu que les sacrifices, et qu'aux yeux de Dieu il vaut mieux s’approcher avec amour et compassion des pécheurs que de se croire « Juste » — comme les Pharisiens, qui accomplissent servilement toutes les prescriptions de la loi cérémonielle et méprisent leur prochain. Le terme « sacrifice » est pris dans un sens général comme du reste aussi au chapitre XIT (verset 7), où la même idée est exprimée, à savoir que l’accomplissement des prescriptions cérémonielles doit céder le pas à l’accomplissement de devoirs plus impérieux.

Il faut noter que cette citation n’est pas reproduite dans les textes parallèles des autres évangiles ; elle provient peut-être du rédacteur même du premier évangile. Mais il n’est pas impossible qu’elle ait été faite par Jésus luimême ; elle répond parfaitement à l’esprit du contexte.

Mentionnons encore le passage Matthieu V, 23 et 24.

Le mot employé ici n’est pas «sacrifice » (Guoix), mais «offrande » (d&pov). Il s’agit d’une offrande que l’on porte à l’autel. Matthieu seul possède cette parole.

Celui qui, se présentant à l’autel, se souvient que son frère a quelque chose contre lui, doit laisser son offrande, aller se réconcilier avec son frère, et seulement après présenter son offrande. Ce qui revient à dire que lPaccomplissement de la loi morale se résumant dans le

1 Sacrifice au sens rrtuel, bien entendu, non au sens moral.

commandement de l’amour, est plus important que l’accomplissement des prescriptions rituelles.

Nous ne pouvons rien tirer pour le sujet qui nous occupe de la péricope Marc VII, 11 et suivants, qui a son parallèle dans Matthieu XV, 3 et suivants, puisque Jésus ne critique pas l’offrande en elle-même, qu’il proteste seulement contre la « tradition » qui permettait à un fils de ne plus rien faire ni pour son père, ni pour sa mère, dès qu’il avait déclaré « Korban » (offrande à Dieu) ce dont il eût dû les assister. Le texte ne dit rien de plus.

Mais ce qui précède nous a permis de nous rendre compte que Jésus n’attachait pas une grande importance aux cérémonies sacrificielles.

On peut même se demander s’il a jamais offert de sacrifices ? Nous savons qu’il priait et enseignait dans le temple, Il nous est rapporté que ses parents firent les sacrifices « prescrits par la loi de Moïse » après la naissance de leur fils, mais jamais les évangiles ne nous disent que celui-ci en ait offert {.

Les affirmations citées plus haut et l’attitude même du Christ n’ont rien qui doive nous étonner.

Elles n'étaient pas nouvelles. Les plus pieux parmi les enfants d'Israël, longtemps même avant la venue du Christ, avaient montré la vanité des rites et des cérémonies cultuelles, et que ce que Dieu réclame avant tout de l’homme, c’est l’accomplissement de la loi morale.

Il est superflu de rappeler des passages comme Amos V, 21-24, Osée X, 12, Ésaïe I, 10-17, Jérémie IV, 3, Ézéchiel XVIII, 31, Psaume LI, 18 et 19, et dans le même ordre d'idées Ésaïe LVIIT.

L’on se plaît à trouver là l'Évangile avant la lettre, et avec raison. Mais alors comment le Christ serait-il

1 Cf. Lorsy, I, p. 573.

inférieur à ses devanciers ? Ce que nous saluons comme l'expression la plus haute du jahvisme, du prophétisme, du sentiment religieux israélite arrivant à saisir la religion comme un rapport personnel et direct de l’homme avec son créateur sans aucun intermédiaire humain ni aucune cérémonie rituelle, dans la vie de tous les jours, ne serait-il pas surprenant que nous ne le retrouvions pas dans l'Évangile même ? L'Évangile avant la lettre ne serait plus dans l'Évangile !

Voilà à quel non-sens l’on aboutit quand on prend pour paroles authentiques du Christ les paroles de la cène qui présentent sa mort comme un sacrifice dont le sang « versé pour beaucoup » scelle l’alliance nouvelle. Ces paroles sont en contradiction formelle avec ce qui constitue le fond même de l'Évangile, l'essence propre de la religion de Jésus, ce qui fait d’elle la religion universelle, celle qui peut être reçue et vécue par tous les peuples, sous toutes les latitudes, à tous Les degrés de civilisation, dans tous les siècles, jusqu’à la consommation des âges, tant qu'il y aura sur la terre un cœur d'homme capable de vibrer au spectacle du ciel extérieur, étoilé, sur sa tête, et du ciel intérieur, de la loi morale, dans son cœur, — ce qui fait d’elle la religion des petits et des grands, des savants et des ignorants, la religion de l’Esprit, en un mot La Religion, et ce qui fait par conséquent que le Christ ne sera jamais dépassé. En quoi le serait-il — au point de vue religieux, bien entendu — puisque par lui et en lui la terre s’unit au ciel, que le ciel n’est donc plus loin de l’homme, mais ici même, puisque par lui et en lui la créature s’unit à son Dieu, — que Dieu devient le Dieu intérieur, le Dieu de la conscience humaine, — que l’homme et Dieu ne sont plus deux puissances rivales, — que la Vie par là-même est la collaboration de Esprit éternel et de la créature passagère ?

Et cette union s'opère et cette collaboration s’effectue

par et dans la repentance et la foi, la foi étant le don de l'être entier au Père!. Plus question de prêtre, plus question de sacrifice. « Le christianisme est dans son essence la religion laïque, puisque Jésus — un laïque — était son prophète » ?. Que l’homme aille à Dieu dans le sentiment de ses fautes, de ses manquements, des déficits et des lacunes de sa vie morale, dans le sentiment de sa misère, qu’il aille repentant au Dieu qui l’attend comme le père de la parabole l’enfant prodigue, — qu'il aime ce Dieu qui l’aime et qui lui ouvre les bras ! Qu’il aime, qu'il se donne : « Me voici, à Dieu, pour faire ta volonté. »

Et comme « les raisonnements ne changent pas l’homme » que « c’est la vie qui apprend la vie »#, Jésus fait plus que de donner un enseignement qui n’est même pas entièrement de lui, qu’il puise en grande partie dans les trésors spirituels du passé d'Israël: il réalise la vie en Dieu, La Vie. « S'il n’a rien dit de nouveau, il a été du nouveau, et voilà pourquoi il a fait du nouveau »#.

Sa vie et sa mort, sa vie qui est sa mort, sa mort qui est sa vie, — car le supplice du Calvaire n’est pas un événement unique dans sa vie, il n’est que l’expression brutale et matérielle du drame intérieur et permanent de toute une vie de mort à soi-même, — sa vie qui est sa mort, Sa mort qui est sa vie, puisque « vivre» pour lui c'était « perdre sa vie », qu'il «perdait » la sienne chaque Jour et qu’ainsi jamais il ne fut plus vivant qu’en mourant sur la croix, sont les plus grands appels à la repentance et à la foi qui aient jamais été adressés à la conscience humaine. Devant lui, humiliés et repentants,

1 Nous rappelons ici les travaux du vénéré théologien Eu. MÉNéGoz, sur Le Fidéisme. 2 vol. (rer vol. en 2me édit.). Fischbacher, 1909.

2 WernLe, Anfänge..…, p. Gr.

3 A. Vinur.

# Wd Moxon, La Morale de l'Évangile. Montbéliard, Imprimerie montbéliardaise, 1908, p. 23.

nous nous donnons au Dieu qui besognait en lui, à l’Esprit de vie qui dès lors réalise par nous «dans les contingences de l’histoire et les infirmités de la chair »! la vie éternelle, la vie intégrale, la vie Aumaine, La Vie!

Le salut — en d’autres termes : la vie — par la repentance et la foi, n’est-ce pas là l’essence de la Bonne Nouvelle apportée au monde par Jésus de Nazareth ?

Or cette conception s’accorde mal avec la notion de sacrifice exprimée dans les relations de la cène que l’on salt. « Quiconque juge loyalement et intelligemment, ne peut nier qu'il y a entre la pensée fondamentale de Jésus et le culte sacrificiel une opposition irréductible », écrit SoLTAU?, et il ajoute: « La notion du sacrifice est lennemi le plus dangereux de tout vrai christianisme. C’est un pas en arrière dans le paganisme#, la négation la plus tranchante de l’enseignement de Jésus » #.

RirscuLz 5 concède qu’il y a un abîme entre les affirmations habituelles de Jésus concernant le pardon des péchés et les deux passages qui présentent la mort du Christ, l’un comme une rançon (Marc X, 45, que nous étudierons dans un instant), l’autre comme le sacrifice de la nouvelle alliance. Et Gærz fait les réflexions suivantes: « Jusqu'à présent la question n’est pas résolue, de savoir comment le Seigneur a pu d’une part rattacher le salut à sa mort, et pourtant, d’autre part, sans égard à cette mort, assurer aux hommes le salut »6., Et après avoir critiqué certains essais d’explication : « Mais si, malgré tout, il était possible — ce que nous ne pouvons

1 Wäd Moxon, 0. c., p. 24.

2 O. c., p. 155. Voir aussi les pages suivantes jusqu’à p. 170.

3 Sorrau aurait pu ajouter : « et dans le judaïsme ».

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