PETO
71 Concordance. Lausanne, Bridel. Paris, Fischbacher. 8 P. 18.
12 L'Év. de Marc, p. 262 et s., L'Euch., p. 108 ets. 13 P. 300-301.
nous semble-t-il, que la suppression. Comment un copiste aurait-il pu éliminer des paroles aussi importantes que celles de ces versets {? Rappelons-nous qu’il s’agit de la cène, d’un des moments les plus solennels dans la vie du Christ. Le copiste devait moins que jamais être tenté de retrancher. Et pourquoi retrancher ? Ces versets r9)-20 ont leurs parallèles dans les deux autres synoptiques et dans Paul. Retrancher, c'était rompre harmonie qui existait entre Luc et les trois autres sources ; c'était créer une grosse difficulté, mettre le désaccord le plus complet entre le troisième évangile d’un côté et Marc, Matthieu et Paui, de l’autre. Comme l’on comprend, au contraire, le désir de faire disparaître le désaccord par l’adjonction des paroles que nous lisons aujourd’hui aux versets 19?-20 !
On dit : C’est la mention de deux coupes (verset 17 et verset 20) qui choquait, puisque les autres documents parlent d’une seule coupe. En retranchant les versets 19/-20, « on a obéi au désir de faire disparaître du texte sacré ce que l’on considérait comme une scandaleuse hérésie?. » Mais c’eût été remplacer une hérésie par une autre hérésie. En effet, dans Marc-Matthieu et dans Paul, la coupe est après le pain, non avant. Voilà une première divergence. Bien plus, les paroles qui accompagnent la présentation de la coupe du verset 18 ne sont pas celles qui accompagnent la présentation de la coupe dans Marc-Matthieu et dans Paul. Dans tout le passage, il n’est pas fait la moindre allusion à la parole capitale : « ceci est mon sang, (celui) de l’alliance, qui est répandu pour plusieurs » (roÿro écriv ro aid mou Tic dialixns Td Exyuwvôuevoy dmèo roNGv, Marc), « répandu pour plusieurs
1 Eine Streichung dieser hochwichtigen Worte durch Abschreiber ist einfach undenkbar. B. u. J. Weiss, Meyer’s Kom. 8e éd., p. 616. 2 J. RÉVILLE, p. 100.
en rémission des péchés » (rù mepi roXAGv éxyuwôpevov et Apeow duapriv, Matthieu), « cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang » (roûro Tr mornptov à xauvh Ouabien écriv v r© êu@ apart, Paul). Si l’on avait voulu supprimer une coupe, c’est la première qu’il eût fallu supprimer. Et c’est, du reste, ce que l’on a fait dans la Peschito, en retranchant les versets 17 et 18, et plus judicieusement, dans la version syriaque sinaïtique, en combinant les paroles de la première coupe (« je ne boirai plus, etc... ») avec celles de la deuxième, la parole eschatologique étant ainsi conservée et occupant la même place que dans Marc.
Il est aussi évident que dans ces manuscrits et dans les autres que nous avons cités, l’on a obéi au désir de ne conserver qu'une coupe. Mais il ne nous est pas possible de reconnaître cette intention dans le manuscrit de Cambridge.
L’on n’a peut-être pas non plus suffisamment remarqué que la suppression ne porte pas seulement sur la seconde coupe, mais sur tout un membre de phrase, qu’il était inutile de supprimer si l’on agissait simplement dans le but de n’avoir plus qu’une coupe ! : ce sont les mots « donné pour vous » (rù drèo iuüv dudôuevov), qui se rapportent au corps, représenté par le pain.
On objecte encore que si D est le texte original, «il faut alors que le texte de la presque totalité des manuscrits grecs soit le fruit d’une interpolation. » Et Jean RéviLze que nous citons ?, ajoute : « Se représente-t-on les copistes introduisant de gaieté de cœur une seconde coupe dans le texte de Luc, alors que l’usage rituel, tel qu'il est attesté dès la plus haute antiquité, n’en com-
1 BRANDT, p. 301.
portait qu’une et que les évangiles de Matthieu et de Marc n’en mentionnent qu’une! »
Mais un copiste a fort bien pu ne pas considérer la première coupe (celle du verset 17) comme faisant parue de l'institution proprement dite. L'autre coupe manquant, pour combler la lacune, il se serait inspiré du texte de Paul. S'il n’a pas supprimé la première, c’est que celle-ci, dans sa pensée, ne faisait pas partie de la cène proprement dite. Il n’avait donc aucune raison de la supprimer. La mention de ces deux coupes ne constituait nullement pour lui une hérésie, puisqu’en réalité la seconde seule était celle de la cène.
Quant à la question : « Comment expliquer que ce texte remanié ait acquis assez d’autorité pour prévaloir sur le texte original dans la presque totalité des manuscrits grecs ? ! » nous répondrons : par le fait que ce texte se rapprochait davantage des autres documents (Marc- Matthieu et Paul) que le texte original, et peut-être aussi par le fait que généralement l’on contournait la difficulté en ne faisant pas rentrer la première coupe dans le cadre de la cène.
Ainsi s’expliquerait également — pour réfuter une autre objection ? — le peu de succès de la version de la Peschito, de la version syriaque de Cureton, de la version syriaque sinaïtique, de celle des manuscrits latins b ete. Nous constatons simplement par les corrections de ces derniers manuscrits, que dans certains milieux l’on considérait la première coupe comme faisant déjà partie de «la cène». Cette façon de voir était très naturelle ; elle ne pouvait pas ne pas exister. Mais l’autre était tout aussi naturelle, et c’est elle qui prévalut.
1 J. RÉVILLE, p. 100.
2 J. RéviLLE, p. 100-101. SpirTA, p. 296.
Ce n’est donc point la leçon du manuscrit de Cambridge qui est le produit de la réflexion !, c’est bien plutôt la leçon courante.
Nous avons encore deux hypothèses à mentionner, qui ont été faites au sujet de notre texte.
Sprrra? occupe une position intermédiaire entre les défenseurs du texte occidental et ceux du texte courant. Pour lui, le verset 19 appartiendrait au texte original, et seul le verset 20 serait une interpolation postérieure. Si les deux versets avaient été interpolés par un copiste, dit SprTra, comment celui-ci n’aurait-il pas ajouté après la parole relative à la coupe, les mots : « Faites ceci en mémoire de moi» (roÿro moueite etc Ty EUny avauvnsu) ? Cet acte ne devait-il pas être répété au même titre que le premier qu’il avait fait suivre précisément de cette prescription ?
Et puis, continue SpirrA, tandis que les versets 14 à 19 ne font nullement l’impression de dépendre de la tradition de Marc et de Paul, cette dépendance se fait très fortement sentir au verset 20. La première partie : « Et la coupe de même, après le souper, disant : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang » (xai rù TOTAPLOY oabTws LETX Tù deurvñoat Aéywv* Toto Tù TorTnpLOV À xævA diafnen ëv To æipari mou), correspond, abstraction faite de quelques légères différences, à 1 Corinthiens XI, 23 ; la seconde partie: « qui est répandu pour vous » (rû dép buov éxyuvvôuevoy) est manifestement empruntée à Marc XIV, 24 ; dans le texte de Marc, ces mots
1 À. ScnweiTzer : Die Entstehung des Abendmahlsberichtes des Cod. D. berubt auf Reflexion (1, p. 46).
se rapportent à un nominatif (œiua), l’interpolateur de Luc s’est contenté de les placer tels quels après un datif (ëv T® aiuati pou), sans s’apercevoir qu’il commettait une erreur, «qui est répandu » (rù éxyuvvôuevov) ne pouvant se rapporter à la coupe.
Il n’est donc plus question de deux coupes. La coupe précède le pain, c’est vrai, mais Luc n’est pas le seul à présenter les choses de cette façon, tandis que nulle part nous ne trouvons la mention de deux coupes. Enfin, si lon considère que le verset 20 seul est interpolé, les mots « faites ceci en mémoire de moi » se rapportent aux deux actes, de la présentation de la coupe et de la rupture du pain.
Cette hypothèse n’est malheureusement qu’une hypothèse, et une hypothèse qui a le tort de ne trouver de point d'appui dans aucun manuscrit connu.
De plus, est-il exact de dire que « les versets 14 à 19 ne font nullement limpression d’avoir été inspirés par la tradition de Marc et de Paul » ? Il nous semble, au contraire, que la partie du verset 19 qui manque dans le codex D est un emprunt manifeste à la 1'° épître aux Corinthiens (XI, 24). La citation est faite mot pour mot; il n’y a qu’une différence : l’adjonction du participe « donné » (didduevov), qui s’explique facilement comme glose explicative ;' certains copistes de 1 Corinthiens n’ont-ils pas essayé de corriger ce que la tournure «mon corps pour vous » (rù couax To brèp buv) avait d’abrupt, de trop concis, en ajoutant le terme «rompu » (rAéuevov où purrôpevoy) ?
Assurément nous ne voyons pas le motif pour lequel le copiste n’a pas reproduit le « faites ceci en mémoire de moi » au verset 20 !, et a copié Marc — inintelligem-
1 M. Gocuez, Euch., p. 113, nous semble attacher trop d’importance à ce fait, puisque, à partir des mots « en mon sang », l’écri-
ment — au lieu de suivre Paul jusqu’au bout. Mais l’hypothèse de Sprrra n’éclaire en rien le problème : celui-ci subsiste après comme avant.
Nous ne pouvons pas davantage nous rallier à la seconde hypothèse à laquelle nous avons fait allusion tout à l’heure, celle de BLass, défendue par WELLHAUSEN, ANDERSEN, PiePENBRING !, et qui consiste à tenir le verset 19 dans son entier, pour une interpolation postérieure.
Le tort de cette hypothèse est de n’avoir aucun appui dans les textes, pas plus que celle de Spitta. Et nous souscrivons pleinement à ce jugement de Lorsy?: « Dans l'état des témoignages, il est arbitraire de supprimer. le commencement du verset 19, comme n’appartenant pas au texte primitif de Luc. »
Enfin, nous estimons qu’il est erroné de prétendre que « Luc XXII, 14-18 se suffit à lui-même et constitue un récit complet de la Sainte-Cène »3, et que «la deuxième partie du récit de Luc (versets 19-20 entiers) est secondaire par rapport à Paul » “. Nous ne trouvons aucune raison sérieuse qui permette d'établir cette distinction.
vain a recours à un autre texte que celui de la 1° aux Corinthiens. Il est peut-être permis de supposer que la phrase en question existait, mais que par suite d’un accident elle avait disparu. Cette lacune expliquerait l’emprunt maladroit à Marc, d’un autre copiste.
1 Lrerzmann semble favorable à cette hypothèse.
3 E.S. II, p. 530.
3 Henri Monnier, p. 300.
4 Idem. Nous reviendrons plus loin sur la thèse d'Henri Monnier.