‹ Essai Historique Sur Le Culte Des MartyrsChapitre 2 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ce n’est pas sans émotion que l’on s’arrête à ces premières pages du christianisme toutes froissées et maculées. La perséeution sanglante qui frappe à coups redoublés la naissante Eglise ne semble s’assoupir par instants que pour surgir plus menaçante et plus cruelle encore: représentons-nous ces jours douloureux où l'Eglise chrétienne à peine fondée, faible encore dans sa foi naissante, trouve tout à coup devant elle un implacable et terrible adversaire : l'empire romain, acharné à la perte de cette nouvelle religion qui, ille sent bien, va bientôt détrôner le paganisme, c’est-à-dire saper l'empire lui-même dans sa base : c’est une lutte à mort qui s’engage entre la force et le droit, lutte sanglante, mais glorieuse pour le christianisme qui dès cet instant revêt un caractère essentiellement dramatique auquel il devra la grande part de son triomphe définitif sur les baines du judaïsme ei sur les persécutions de l'empire romain: les büchers se multiplient, les cirques regorgent de victimes, la hâche des bourreaux s’émousse à la peine; et chose étrange: le sang des martyrs est pour l'Eglise chrétienne une rosée fécondante. C’est un sentiment de vénération profonde qui naît dans tous les cœurs à la vue de ces courageux témoins de la foi qui, dans les chaines et au milieu des supplices sontrestés fidèles à Jésus-Christ: l'admiration qu'ils inspirent et l’indignation et la haine soulevées par les bourreaux redoublent l’une par l’autre: et si l’on se représente ces martyrs respectés chantant dans leur prison la gloire et la puissance de leur Dieu, consolant et bénis-

sant leurs frères de leur main enchainée, on comprend avec quelle facilité les chrétiens, exaltés par la persécution, durent s’incliner devant eux. — Pendant l'épreuve, en admirant leur constance, on enviait leur courageuse foi, on voyait déjà le ciel ouvert pour eux et leur place marquée à la droite de Dieu. Après leur mort glorieuse ils devaient grandir encore dans l'esprit de leurs frères laissés au milieu de la lutte — et si de cette vénération à un culte véritable il y a loin encore, ce n’est pas un abime infranchissable qui l’en sépare. Une progression continue va peu à peu s’accomplir et bientôt substituer un véritable culte à cette vénération si légitime.

Mais ce n’est pas seulement à cette cause prise dans le sein même du christianisme, et née de ses souffrances que l’on peut attribuer l’origine du culte des martyrs. Le peuple au sein duquel la religion chrétienne naît et se développe, à exercé, nous n’en pouvons douter, une influence marquée sur les mœurs et les coutumes chrétiennes: l’homme ne s’affranchit jamais d’une manière absolue des idées qui ont bercé son enfance, et encore moins du milieu dans lequel il vit — et ce serait un fait unique dans l’histoire que de voir une société née d’hierse détacher du passé, pour n’en conserver aucune trace dans sa nouvelle existence, et surtout dans son caractère religieux : l’Église primitive ne fait pas exception à cette loi universelle — et si l’esprit qui l’anime rejette avec mépris l’étroitesse du judaïsme et les superstitions ridicules du paganisme, elle n’en conserve pas moinsles traces les plus. frappantes des coutumes ou des cérémonies aussi bien juives que païennes : tandis que le christianisme déployait contre ses persécuteurs une énergie et un courage à toute

épreuve, il ne s’apercevait pas qu'un ennemi plus terrible le menacait dans son essence même: el quand les chefs de l'Eglise ouvrent les yeux, il est déjà bien tard pour arrêter les progrès croissanis des tendances païennes qui sous le manteau de la piété viennent dénaturer et fausser les doctrines chrétiennes. — Qu'on ne nous accuse pas ici d’exagération : les pères de l'Eglise nous ont seuls fourni les preuves de ce que nous avançons, el certes, sur un pareil sujet on ne les accusera pas de partialilé : dès le second siècle, Tertullien condamne la coutume des oblations! : «C’est ainsi, s’écrie-t-il indigné, que les peuples «vont sacrifier à leurs idoles... Empêchons ces coutumes, «parce qu’elles font de nous des païens !» — Et sien 198 un père de l'Eglise tient déjà un pareil langage, devonsnous être surpris de trouver à la fin du cinquième siècle, des reproches encore plus amers dans la bouche de Salvien de Marseille, qui, nous montrant à quel degré le paganisme s’est introduit dans l'Eglise chrétienne, laisse échapper ces paroles”: «Voici que des milliers de chré- «tiens viennent chaque jour assister à des spectacles hon- «teux: c’est donc à Christ, 0 folie monstrueuse, c’est à «Christ que nous offrons les jeux du cirque, et cela quand «il nous accorde quelque bonheur, quand nous lui devons «quelque prospérité! — c’est à Christ quenous immolons

i Tertullien, traité de Oratione, XIE, p. 154, éd. Venet : Sic enim adeunt ad idola nationes…. (ea) coercenda, nam gentilibus adæquent !

2 Salvanus massiliensis, 1. VI, De gubern. Dai. — Ecce innumera Christianium milla in spectaculrs quotidie rerum turpium commorantur. Christo ergo, 0 amentia monstruosa! Christo circenses offerimus let tunc hoc maxime quum ab co aliquid bont capimus quum prosperitatis aliquid ab co attribuitur ! Christo ludicrorum turpissimo-

rum hostias immolamus !

«ces victimes des spectacles les plus honteux.» Ces deux citations sufliraient, à elles seules, pour démontrer que l'Eglise primitive avait conservé dans son sein bien des éléments du paganisme *.

D'après Bingham, les «oblations» dériveraient directement des offrandes juives prescrites par la loi mosaïque. Cette idée nous paraît fort contestable ; il n’y a aucun rapport entre ces oblations prescrites par Moïse, et qui n'avaient pour but que d'exprimer à Dieu la reconnaissance du peuple pour ses prospérités, ou d’implorer sa miséricorde pour les fautes commises, et l’oblation chrétienne qui venait chaque année, au jour anniversaire de leur mort, témoigner aux martyrs que leur souvenir restait cher et vénéré dans l'Eglise, Nous serions plus disposé à admettre pour origine de ces oblations la coutume usitée de toute antiquité à Rome, d'apporter soit aux rois, soit aux empereurs défunts des aromates et des parfums divers, ou bien des fruits et des herbes aromatiques. Quoiqu'il en soit, la coutume des offrandes faites aux morts n’est pas d’origine chrétienne, mais bien païenre. Un fait incontestable, c’est que le christianisme, pénétrant dans le monde romain, y trouve déjà ancienne la coutume de la déificetion des morts : il arrive à la belle époque des apothéoses impériales. — Depuis César

1 Si Von désirait étudier plus à fond cette partie de notre travail, nous indiquerons comme sources précieuses, l'ouvrage de Bingham sur les Origunes ecclésiastiques, celui de Richard Simon, Comparaison des céré mortes des Juifs et de la discipline de l'Eglise; Casaubon, Dissertation XIV, ad Annal. Eccles. Baron; Baromus, Annales ecclesiast , le théologien anglais Middleton ; Jacob Wingius, De papismo paganizante ; J.-C. Seldius, De papismi gentilissumo ; et enfin Benoit XIV qui, encore

cardinal, publia vers 1747 son immense ouvrage , De servorum Dci beatificatione et beatorum canonizatione,

chaque prince mourant passe au rang des immortels, et l'espèce de culte rendu à cet Olympe nouveau offre, avec le culte des martyrs, tel que nous le décrivent les auteurs du quatrième et du cinquième siècle, les analogies les plus frappantes. Qu’on nous permette de résumer en quelques lignes les iraits les plus saillants relevés par Heilmann ‘ dans une thèse remarquable soutenue à Halle en 1754. D’après ce théologien, toutes les idées se rapportant au culte des martyrs ont été empruntées aux coutumes les plus anciennes de la Rome paienne. Pour lui la canonisation pontificale ne diffère en rien de l’apothéose romain. D’après les auteurs catholiques Ange Rocca et Bellarmin, la canonisation telle qu'elle a été instituée par Benoit IX, est accompagnée par sept ordonnances qu’ils nomment le septenarium.

4° «Les martyrs canonisés sont inscrits sur le Catalogue «des saints, c’est-à-dire qu’un culte public proclamera leur sainteté.» Or, ce culte public n’est-il pas évidemment la copie du culie rendu par les anciens Romains aux mânes des défunts ?

9° «On s’adressera à eux dans toutes les prières de «J'Eglise, ainsi que dans toutes les invocations faites au «nom de l'Eglise...» Ouvrez Ovide, dit Heilmann (Elégies IX, 1, 4)”, et vous ne pourrez nier que l'usage d’adres- A Heilmann, 3. D., Dissertatio consecrationem sanctorurm apud pon-

tificios usitatam ad umursosss Voierum Romanorum effictem ostendens, Halæ, 1754. Thèse qui obtint les éloges de Baumgarten président de la soutenance.

2 Ovide, El., IX, 14 :

In nostras audis inter convexa locatus Sidera sollicito quas damus ore preces Perveniunt histuc carmina forsitan illa Que de te misi cœkte facta nova

ser des prières aux défunts existait déjà dans l'empire romain : «Hôte des voûtes célestes, dit-il en s’adressant à l'empereur Auguste qui venait de mourir, «tu écoutes ces prières» que tl’'adressent nos lèvres inquiètes. Peut-être l'arrivent-elles là-haut, ces poésies que je t'adresse, nouveau citoyen des cieux.

5° «On élèvera à la mémoire et à la gloire des martyrs «canonisés des templeset des autels qu’on dédiera à Dieu.» Mais les Romains n’avaient-ils pas déjà élevé des temples à Auguste dans la ville de Rome, à Noles et à Pergame ; à Claude, dans la Bretagne; à Adrien, dans Rome; à Antoine-le-Pieux, à Marc Aurèle et à tant d’autres empereurs ?

4° «On offrira à Dieu, en leur honneur, le sacrifice de «la très-sainte Eucharistie..….» C'était encore une coutume romaine, d'offrir des sacrifices aux morts. Prudence nous raconte dans l’un de ses hymnes, qu’on vénérait la mémoire d’Augusie et qu’on se le rendait propice par le sacrifice d’un veau et d’un agneau. (Prudence, Xb. I, in Symmachum.) .

5° «On célébrera les jours de fête commémoratifs de anniversaire de leur mort.» Combien d'inscriptions et de médailles qui constatent l'existence de jours de fête consacrés à Auguste et nommés Auguslale feriæ ; eette coutume est aussi païenne que toutes les autres.

6° «On reproduira leurs traits par la peinture : on y «ajoutera une auréole de rayons...» Ce culte des images n’offre-t-il pas une extrême ressemblance avec celui des Romains pour les statues de leurs héros? les emblêmes qui les accompagnent ne sont-ils pas les mêmes ? «Des rayons lumineux brillaient autour de son front», dit

1 Siderei juxta radiabant tempora natr (Silius Ttalicus s)e

Silius Italicus en parlant du fils de Domitien qui venait de mourir. La déesse syrienne, dit Lucien, était de même représentée avec une auréole au front.

7° Enfin «les corps et les reliques des saints seront pu- «bliquement honorés et renfermés dans des vases pré- «cieux». Or, n'est-ce pas là une des plus anciennes coutumes romaines ? Quels honneurs n’accordait-on pas aux restes mortels des empereurs défunts ! avec quel pieux respect ne recueillait-on pas leurs cendres pour les conserver précieusement !

Nous sommes loin d'admettre toutes les opinions de Heilmann ; trop souvent l’idée préconçue le mène à des assertions positives quand il devrait ne poser qu’une interrogation. Résolu à trouver l’origine du culte des saints dans les cérémonies du paganisme, il oublie, volontairement ou non, les causes les plus simples et les plus naturelles. Aussi, en rendant à l’érudition dont il fait preuve, hommage qui lui est dù, ne pouvons-nous admettre ses résultats. Le culte des saints a eu pour cause première cet enthousiasme universel que soulevait la gloire du martyre, et surtout cette sympathie douloureuse que devaient exciter au milieu de l’Eglise les souffrances et la mort de chacun de ses martyrs. L'influence qu’a exercé le paganisme sur ce culte des saints est trop réelle pour qu'il nous soit possible de la méconnaitre; mais elle n’est à nos yeux que cause secondaire, modifiant sans doute les coutumes chrétiennes, substituant par degrés aux rites du christianisme les formules payennes, mais ne devant ses progrès au sein de l'Eglise qu'aux excès même du sentiment chrétien.

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