SECONDE PARTIE
Si telle est la véritable origine du culte des martyrs, il est facile de prévoir que les tendances que nous avons signalées trouveront surtout accès auprès de la masse des fidèles toujours plus impressionnable et plus enthousiaste : La foule, éprise de ses martyrs dont le souvenir lui devient plus cher et plus précieux de jour en jour, toujours prête à ajouter à la vénération qu’elle leur a vouée, ne tarde pas à dépasser les limites qui séparent la vénération d’une espèce d’idolâtrie inconsciente. C’est à ce moment que les chrétiens éclairés comprennent tous les dangers qui menacent l’Eglise, et déploient contre l’idolâtrie naissante toute l’énergie de leurs efforts et toute la sévérité de leur parole. Ils ont conservé intact l'esprit du christianisme et pour eux encore l’adoration de la créature est un crime de lèse-divinité envers le Créateur: Si les pères de l'Eglise primitive accordent à la mémoire des martyrs les honneurs dus à leur dévouement, ils ne donnent à leur vénération qu'un caractère de reconnaissance et nullement d'adoration.
Cyprien” a soin de dire qu’on inscrit sur les diptyques les noms des martyrs pour les préserver de l'oubli. — Ces dipiyques n'offrent aucune analogie avec les recueils formés plus tard et qui, transformés peu à peu, sont devenus les litanies actuelles : C’étaient de simples souvenirs destinés à perpétuer la mémoire des martyrs de chaque Eglise.
* Cyprien, LE, Æpistola ad presbyteros Romanos.
Si Eusèbe nous dit‘ d’une part: «Ainsi recueillant leurs ossernents plus précieux que l'or et les pierreries, nous les avons cachés comme il convenait...» d'autre part il nous apprend qu’on doit ces derniers honneurs au corps à cause de l'âme qui l’a habité. Ainsi ces restes mortels ne sont point des reliques proposées à l’adoration de l'Eglise, mais bien de simples cadavres auxquels on rendait les honneurs funèbres dûs à toute dépouille humaine et qu’on ne refusait même pas aux cadavres inconnus que la mer avait rejetés sur ses plages. — Mais si les pères de l'Eglise s’expriment ainsi, si l’on ne célèbre l'anniversaire de la passion des martyrs que comme un Souvenir cher à l'Eglise”, il nous est pourtant facile de reconnaitre que dans ces fêtes commémoratives se montrent déjà les symptômes d’un culte véritable. Déjà au second siècle l’institution des «Natalitia» nous offre des cérémonies nouvelles dont le caractère étrange devait agir fortement sur l'imagination des assistants: les tombeaux des martyrs sont en ce jour étincelants de lumières, on lit en public l'histoire de leur vie et de leur mort, on exalte leur passion, et on les propose enfin en exemple à la multitude.
Tertullien comme Cyprien et Eusèbe ne reconnait qu’une adoration : celle du Dieu tout puissant : aussi condamnet-il les oblations faites à la mémoire des martyrs: «C’est «ainsi, dit-il, que les peuples vontsacrifier à leurs idoles. «empéchons ces coutumes, parce qu'elles font de nous «des païens ». Certes si Tertullien prononee des paroles aussi sévères, ce n’est pas sans raison, et elles nous autorisent à penser que si les chrétiens n’en étaient pas en-
t Eusèbe, lv. IV, ch. 15.
2 Cyprien, liv. IV, p. 5.
core arrivés à un culte formel rendu aux martyrs, les tendances à ce culte se prononcaient d’une manière inquiétante à cette époque. Nous voyons par les écrits de cette période quelle influence immense exercait sur le peuple l'esprit du martyre: Les portes des prisons ne cessent de s'ouvrir devant les fidèles qu'attire auprès des prisonniers cette espèce de fanatisme aveugle qui prétait aux martyrs un prestige tout puissant. Du reste, ne SOYONS pas sévères à l'égard de ces fidèles dont l’enthousiasme insensé ou la charité pieuse venait adoucir les derniers moments des prisonniers: Ceux-ci d’ailleurs ne se prêtaient que trop à cette vénération anticipée en acceptant comme un hommage mérité cet empressement général, et en s’arrogeant le droit de distribuer de leur vivant des absolutions si nombreuses que cet abus attire sur eux les reproches de Cyprien. Mais leur réponse hautaine et menaçante montre combien ils étaient sûrs d'eux-mêmes et de l'Eglise entière. Il est certain que les lettres des martyrs aux évêques jouissaient de la plus grande considération, que la confiance qu'ils inspiraient aux fidèles était sans limite, et que ceux même qui avaient méprisé la pénitence se croyaient sûrs de leur salut si, à l'heure de la mort, un billet de quelque martyr venait leur apporter l’absolution de leurs fautes. Quand les martyrs ont déjà une telle assurance en eux-mêmes, devons-nous nous étonner si, un siècle plus tard, à l’époque de Tertullien, on ne s’adresse plus aux confesseurs vivants pour obtenir d’eux le pardon des fautes, mais bien à ceux qui, glorifiés par le martyre, pouvaient directement intercéder auprès de Dieu pour les pécheurs qui les imploraient:
Jusqu'ici le culte des martyrs ne s’est pas ouvertement proclamé : nous en avons vu tour à tour se réunir les éléments divers et le moment approche où les pères seront trop faibles pour en arrêter l'essor : Ils éprouvent déjà les craintes les plus sérieuses, et c’est par les déclarations les plus catégoriques qu'ils essayent d'arrêter les progrès incessants de cette adoration :
Augustin ‘ reconnait en Dieu trois personnes : le Père, le fils et le Saint Esprit, mais ces trois personnes ne forment réellement pour lui qu’un seul Dieu, et dans un autre de ses ouvrages”, il insiste fortement sur l'importance de cette unité du Dieu qu'il adore en nous disant : «Ecce unum Deum colo» (c’est un seul Dieu que j'adore).
«Garantissez-moi de la censure de l’apôtre qui con- «damne ceux qui donnent la divinité à des choses créées» s’écrie Epiphane, persuadé qu’adorer une créature c’est faire acte de paganisme.
Jéromepour répondre aux reproches d’idolâtrie que lui adresse Vigilance à propos de l’adoration des saints s’écrie : «Qui a jamais cru qu'un homme fût Dieu ? «etil rapporte ces paroles de Paul à Corneille qui se prosternait à ses pieds :» Lève-toi, car je suis homme. — Or, pour que l’adoration des martyrs ait amené cette querelle entre Vigilance et Jérome, pour que ce dernier ait cru devoir y répondre comme nous l'avons rapporté, ne fallait-il pas que les progrès de ce culte nouveau fussent déjà bien sen-
1 Aug., Retract.
2 De vera et falsa religione.
sibles? Si le danger n'avait pas été imminent, les pères de l'Eglise ne nous offriraient pas de pareilles citations et Grégoire de Nysse n'aurait pas prononcé ces paroles significatives : «Si les hommes ne se persuadent pas qu'il faut «adorer un seul Dieu, s’ils admettent des divinités di- «verses : il n’y à rien qui puisse fixer cette divinité qu on «donne en partage aux créatures, car lorsqu'on a cru «percevoir quelque chose de divin dans un objet, on sera «porté à le voir dans un autre objet possédant à peu près «les mêmes qualités — les objets qu'on voudra diviniser «se multiplieront ainsi successivement et on tombera par «degrés dans les derniers excès !