‹ Essai Historique sur les Épidémies en BourgogneChapitre 13 sur 22 · ROUES · texte numérisé non relu

ROUES

C'était fort bien parler, mais les chapelains de la paroisse Saint-Pierre de Mâcon affirment « que, dès l'année 1565, la peste fut fort violente en ce pays de Mâconnais et principalement en ladite ville de Mâcon; et n’a été vu telle et si grande mortalité de personnes qu'elle a été en temps d'été et automne de cette présente année; et ils disent d'autant mieux le savoir qu'ils auraient assisté avec le curé ou vicaires d’icelle paroisse aux sépultures qui se faisaient esdits temps d'été el d'automne en ladite église et cimetière d'icelle; voir tel jour a été esdits temps que l’on a enterré dix-huit, autres jours plus, autres jours moins. » On fait observer que « la plus grande partie de ceux qui sont décédés au temps mentionné étaient de {ous petits enfants qui sont morts de faim et pauvreté, pour la grande cherté et pénurie de vivres étant en ce pays de Mâconnais. » Il est regrettable qu'il n’y ait pas eu d’autres témoins, nous aurions eu, sans doute, d'intéressantes variations sur le même thème.

L'année suivante, le même bailliage royal « fait savoir que, pour obvier aux dangers et inconvénients qui pourraient advenir à la ville de Mâcon, de la maladie de peste étant dans les villages circonvoisins, tant dedans que dehors le royaume, la foire ordinaire, se tenant le vingtième jour de mai, sera tenue hors les portes de la ville. Il est enjoint à tous étrangers étant en cette ville et non résidants en icelle de vider et sortir dehors de ladite ville, avant demain, six heures du matin, à peine de la hart ».

À Dijon, dit le Livre de Souvenance, du chanoine Pépin, « le premier d'août 1576, la peste a commencé

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au logis du Bœuf, devant Saint-Pierre; depuis se prit au grand bourg, qui a gâté le reste de la ville. » Les médecins Paradis et Bouchard sont appelés devant la Chambre de Ville pour indiquer le traitement à suivre. À la demande du principal du collège, on ordonne le renvoi des écoliers « martinets » demeurant en ville. Les parents des « caméristes » doivent les pourvoir de vivres pour un mois, de façon à n’avoir aucun rapport avec eux pendant ce laps de temps. Il est aussi enjoint aux bouchers de tenir à leurs bancs des baguettes blanches pour toucher la viande, et à tous les habitants d'allumer du feu, la nuit, au milieu des rues.

Le 28 septembre, le baïlli de Dijon écrit aux maire et échevins, et les invite à envoyer à Beaune les délégués de la ville munis de cahiers de doléances et instructions, afin de concourir à l’élection des députés du bailliage aux États-Généraux du royaume, convoqués à Blois. « Laquelle assemblée de notre dit bailliage ne se peut bonnement faire en ladite ville de Dijon pour le danger (de peste) y régnant. » Le 5 octobre, le comte de Charny adresse aux maire et échevins la même invitation. « Sur quoi, je vous ai fait la présente, pour bien affectueusement vous prier que veuillez vous rendre et trouver le vingt-deuxième jour de ce mois, en la ville de Beaune où j'ay pensé cette assemblée particulière se pouvoir faire plus commodément qu’en autre ville de ce dit pays, attendu le danger de peste qui a couru audit Dijon. »

Le Journal de Gabriel Breunot, conseiller au Parlement, nous rapporte que, « le 28 mars 1577, le syndic de la ville déclara, étant ouï, qu’il était survenu en la

LE} 65 ee ville danger de peste en trois lieux; demandait aussi que la Cour eût à députer quelqu'un pour se trouver en la Chambre de Ville pour adviser quels moyens il serait expédient de tenir en la subvention de dix mille livres demandée par le roi; aussi qu’il plut à la Cour de s’élargir et de les aider de ses moyens pour les grands frais qu’il leur convenait supporter à cause des pestiférés. Le premier président, paulo vehementius, lui dit qu'ils y donnaient peu d'ordre; qu’ils ne venaient qu'à toute heure demander de l'argent; qu'ils ne donnaient point d'ordre aux assemblées, fêtes, cabarets qui étaient les lieux d'où provenaient coutumièrement ces inconvénients. » Il y eut réplique du syndic, puis du premier président, et ce fut, dans la suite, toute une dispute entre la mairie et le Parlement.

L'entrée de la ville est interdite aux personnes venant de Fauverney, Rouvres, puis de Chalon, Panges, Baumela-Roche, etc., où règne l'épidémie. Plusieurs cas sont signalés dans le faubourg Saint-Nicolas; la crainte de la contagion empêche les écoliers « martinets » de suivre les classes; les écoliers « pensionnistes » y assistent seuls. M. Le Marlet, maire de Dijon, fait construire à ses frais une maison en l'Ile pour le logement des pestiférés.

Le mal régnait à Chalon depuis le mois de février 1578. En juillet, on consulte les médecins, chirurgiens et apothicaires, sur l'endroit qui serait le plus favorable pour hospitaliser les malades. Le choix tombe sur «la maison et grange sises à Saint-Jean-des-Vignes, sur le pasquier dépendant de la commanderie de Saint-Antoine » et le lieutenant général du bailliage rend l'ordonnance

l'affectant à cet usage. Mais le locataire des bâtiments, nommé Perrenot, met sans doute quelque obstacle à la mesure, car trois commandements lui sont faits, par huissier, d’avoir à déloger sans retard, avec tous ses meubles, hardes et fourrages; et il est ordonné aux habitants de Saint-Jean-des-Vignes detravailler, moyennant salaire, à son déménagement.

Nous avons vu le peu d’entrain que mettaient les médecins de Chalon à s’exposer à la contagion. Sans doute, malgré les guerres et les famines, la vie devait être bonne dans cette ville, car les Chalonnais de l’époque semblent fort redouter de la compromettre ; à moins que la chicane n'ait été de leur goût et qu’ils aient pris plaisir à entendre grincer les rouages de la justice. Les chanoines de Saint-Vincent et de Saint-Georges avaient été invités à choisir un prêtre pour donner les secours spirituels aux pestiférés ; à la requête de la mairie, le lieutenant général Philippe de Montholon rendit une ordonnance pour les y contraindre. Ils nient être tenus de fournir le prêtre demandé et déclarent que, dans une assemblée où se sont joints à eux, pour en délibérer, tous les curés et vicaires des faubourgs, chacun a refusé formellement de se hasarder à tel péril. Toutefois, si le maire et les échevins peuvent trouver un prêtre à cet effet, ils s'offrent tous à payer et à contribuer aux frais selon les rôles nouveaux, et pas davantage, attendu l’excès des subsides ordinaires.

Plus d’un an après, la question courait toujours de juridiction en juridiction ; tandis que sentences sur sentences condamnaient François Méault comme étant celui des maïtres chirurgiens dont la réception était la

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plus récente, à soigner et médicamenter les gens atteints de la contagion ou à fournir un chirurgien capable de le faire à sa place. Pauvres malades !

A Dijon, l'exemple donné par M. Le Marlet devait être suivi, deux ans plus tard, par le bourgeois Nicolas des Barres, qui, dans le même but et au même lieu, fit bâtir, de ses deniers, une maisonnette en bois. La municipalité, à cette époque, avait décidé de créer un cimetière pour les pestiférés, dans un emplacement voisin « des maisons de Cherlieu », et elle fit demander à l’évêque de Langres, alors de passage à Dijon, de vouloir bien le bénir ou le faire bénir par son vicaire. L'abbé de Citeaux fut délégué à cet effet, mais les habitants de la paroisse, à qui le voisinage de ce cimetière ne plaisait nullement, mirent opposition à la cérémonie.

Pour varier les épreuves, des « maladies de fièvres et rhumes appelées communément coqueluche » firent mourir un grand nombre de personnes.

La peste, néanmoins, sévissait à Paris, Lyon, Troyes et Tournus ; aux portes de Dijon, elle régnait à Saint- Apollinaire ; MM. de la Chambre interdisent l’entrée de la ville aux habitants de ce village, à peine d’être arquebusés, et ils ordonnent que cette défense sera affichée contre l'arbre le plus proche du pays, afin que personne ne l’ignore. La même menace est formulée à l’égard des habitants de Val-Suzon, où la maladie a été apportée par des Suisses, qui sont morts à l'hôpital de ce village. Le Parlement invite les chanoines de la Sainte-Chapelle de Dijon, seigneurs de ce pays, à faire promptement « cadener » les maisons où il y avait eu desgens atteints de contagion et nettoyer l'hôpital. De plus, il ordonne

PT ae que les Suisses revenant de Paris ou de Flandre ne pourront entrer dans la ville que « s'ils sont sains et valides ». :

A Mâcon, où le mal avait éclaté à l'hôpital Notre-Dame de Bourgneuf et avait causé la mort de Denis Chuffain, recteur de cet établissement, la caisse communale est épuisée. Au bailliage royal « s’est présenté maitre François de Saint-Loup, procureur syndic de la ville de Mâcon, lequel a dit qu’il est tout notoire que la contagion commence à prendre pied en cette ville et que les échevins ne peuvent s'acquitter de leur charge et prévoir aux inconvénients qui se présentent, s'il n’y a quelques fonds de deniers pour subvenir tant aux pauvres affligés de la contagion estants à l'hôpital des caducqs, qu'à ceux qui sont dans la ville et à ceux qui se présentent ordinairement aux portes ; qu’il faut, de nécessité, baïller gages à un chirurgien et barbier, et avoir apothicaires qui fournissent aux drogues pour les nécessiteux, salariés, maugoguets, faiseurs de fosses, enterreurs et prévoir à la santé de la ville. Nous, lieutenant général, avons dit et ordonné que ladite requête serait présentée en pleine assemblée de ville pour, de l'avis et consentement des habitants, par forme d’aumône ou avance, pourvoir par contrainte de contribution sur tous les principaux habitants, jusques et en la forme qui se trouvera requise et nécessaire, pour subvenir aux malades et ceux qui seront atteints de ladite contagion et maladie de peste qui notoirement pullule ». Il est fait défense aux habitants de Mâcon d'aller «aux champs et même à la foire de Tournus ».

A Chalon, c’est toujours l’éternelle dispute entre la

mairie et les chirurgiens récalcitrants ; enfin le bailliage condamne le chirurgien Joachim Delavos à entrer pour un an à l'hôpital, afin d'y soigner les contagiés, à charge par le maire et les échevins de lui donner, pendant tout ce temps, selon sa demande, l’exemption de la garde et de la taille, et dix écus par mois, plus « un accoutrement » de futaine blanche, lors de son entrée et un de drap noir, lors de sa sortie.

La guerre civile avait recommencé en 1576 ; de nouveau les reîtres, avec le prince Casimir et, cette fois, le prince de Condé, avaient envahi la Bourgogne ; ils campèrent huit jours devant sa capitale ; mais les comtes de Charny et de Tavannes, secondés par la noblesse du pays, les obligèrent à se retirer. Le duc de Mayenne était gouverneur de la province ; en 1585, avec ses partisans de la Ligue, il s'empara de Dijon et plusieurs autres villes de la région.

La guerre civile ne désolait pas seule cette dernière. Girard Saunier, lieutenant général au bailliage du Charollais, était obligé d’ajourner ses audiences « pour raison de la gendarmerie et contagion de peste régnante en aucuns endroits de ce pays ». A la justice seigneuriale d'Amanzé, une cause est appelée « dont les parties sont décédées, tant le demandeur que le défendeur, du mal de contagion ». À Chalon, les chirurgiens et les . € margoujats » qui ont servi les pestiférés sont, après l'épidémie, enfermés pour six semaines dans les cadoles du pré de Gloriette, ainsi que le prêtre qui a desservi l'hôpital pendant la contagion. Beaune fut très éprouvé. Auxonne, où la peste avait été apportée, en 1582, par des marchands qui venaient de la foire de Ciel-en-

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Bresse, eut une grosse mortalité à son Hôtel-Dieu. Le Châtillonnais fut ravagé et MM. de la Chambre de Dijon, qui avaient décidé de faire venir un homme de Châtillon « réputé fort expérimenté au nettoiement des maisons infectées », eurent le regret d'apprendre par MM. de la ville de Châtillon qu'il ne pourrait venir, vu que lon avait besoin de lui dans plusieurs pays voisins de leur cité.

Les troubles du moment compliquaient fort la situation. Beaucoup d'habitants de Dijon quittaient la ville pour éviter la maladie ; mais c’étaient autant de défenseurs de moins; aussi la ville interdit-elle de s'éloigner, à moins de s'être fait remplacer, à la garde des portes, par des « hommes capables et suffisants » ; elle fit aussi établir la liste des personnes qui étaient déjà parties, afin de les comprendre sur les rôles de l'impôt décrété pour le paiement des soldats chargés de la garde de la ville.

La maison de l'Ile n'étant plus en état de défendre les malades contre les injures du temps, on les transféra à l'hôpital neuf. Quant aux personnes suspectes, ce fut au préau de Larrey qu’on leur fitfaire quarantaine. Les sergents préposés à la surveillance des pestiférés devaient, dans le cas où ces derniers auraient essayé de quitter leur lieu d’internement, «tirer dessus avec leurs arquebuses, à charge qu’elles ne seront chargées que de poudre à canon ».

Plusieurs femmes charitables quêtaient par la ville et distribuaient le produit de leurs quêtes à des pauvres étrangers qui entraient à Dijon par la porte d'Ouche et se logeaient dans une grange voisine. Le procureur syn-

| ER Le dic pria la mairie de défendre cette distribution de deniers, « vrai moyen pour accroître et mettre le danger de peste plus qu'il n’est à la ville ». L'entrée de cette dernière était, comme d'habitude, interdite aux gens venant des « lieux contagiés »; et, par précaution, les clerceliers et soldats préposés à la garde des portes devaient faire prêter serment à tout étranger, en lui présentant, de loin, l'Evangile au bout d’un bâton.

En décembre, l’état sanitaire était meilleur ; et Henri III, dans une lettre à la municipalité, annonçait, qu'en conséquence, le déplacement du Parlement à Autun ou Chalon n'aurait pas lieu. Mais le printemps revenu, il fallut de nouveau lutter contre le fléau. « Le 8 octobre 1586, enregistre le chanoine Pépin, mourut et fut enterré M. Jacques Berbis, doyen (de la Sainte- Chapelle), à ce qu'on disait de peste. »

A Avallon, on paie à Lazare Guenin deux écus trentequatre sols pour seize cadenas, destinés à « cadenater les maisons de ceux qui sonttombés en contagion après qu'ils étaient sortis de leurs maisons »; onfait « rechercher les chiens et chats divaguants par les rues et iceulx jeter hors la ville après les avoir tués ». |

L'année suivante, il faut dresser à trois reprises sur les Chaumes, jusqu’à quinze loges pour « y mettre et héberger les contagiés »; et on solde trente et un soldats qui, du vingt et un aoûtau vingt-trois octobre gardent la ville en l’obéissance du roi, « obstant que tous les habitants l'avaient délaissée pour raison de la contagion qui y régnait ». Dijon, Mâcon prennent leurs mesures usuelles ; dans la seconde de ces villes, en dépit des médicaments que l’apothicaire Pierre Frangey

fournit « aux pauvres malades de la contagion, en la maladière, et quadoles, et dans la ville », onze cents à douze cents personnes meurent en l’espace de dix-huit mois.

C'est pendant cette épidémie que le poète autunois François Perrin, retiré à la campagne, chez son collègue et ami Guy de la Tornelle, traduisit en vers français quelques hymnes du propre autunois, qu'il publia à la suite de ses Cent et quatre quatraines de quatrains. C'est lui qui, dans son Pourtraict de la Vie humaine, nous décrit humoristiquement la visite du médecin :

Afin que fut l’homme gaillard et sain, Phébus tira du ciel la médecine.

Mais à l’habit ni à la bonne mine L'on ne connait un parfait médecin.

En remuant l’excrément au bassin,

En guignetant l’'hypostase en l’urine, Ou cependant que le pouls on tatine, Deux sont trompés : mais à diverse fin :

Au patient, chef de la tragédie, Espérant voir fin à sa maladie, Vient Lachésis, pour lui coudre les yeux;

Mais de son meurtre, ayant la somme prise, Le médecin voit sa faute commise Et en remet la coulpe sur les Dieux.

Pendant sept ans, la peste va s’apaiser dans la Province qui, d’ailleurs, aura assez de souffrances du fait de la guerre civile. Le duc de Guise avait été assassiné à Blois; la plupart des villes de la Bourgogne, et en particulier sa capitale aux beaux clochers, se déclarèrent

QE pour Mayenne et la Ligue. Le comte de Tavannes occupait celles restées fidèles au roi. Ce fut entre les deux partis une lutte désastreuse pour le pays. À son tour, Henri III est assassiné par Jacques Clément. Henri IV commence la conquête de son royaume à Arques et à Ivry ; après son abjuration, Paris lui ouvre enfin ses portes (1594); mais la Bourgogne résistait toujours.

Le 6 janvier de cette année, Breunot note dans son Journal : {On dit lors que l’on commençait à se mourir de peste aux fauxbourgs Saint-Nicolas et Saint- Pierre:9

Mais Henri IV vient chasser du duché Mayenne et les Espagnols. En juin, il les écrase à Fontaine-Française ; les maladies contagieuses accompagnent son armée. A Dijon, « pour la nécessité du temps et des maladies populaires régnant », la mairie invite un médecin de Beaune à venir prêter son aide aux deux médecins de la ville. Et le chanoine Pépin nous donne un petit journal de la contagion :

En août 1595, « depuis que le Roy, son camp et toute sa suite, ont été en ce pays de Bourgogne, par les chaleurs qui ont été si grandes, on a eu si grand nombre de maladies, qu'il est impossible de les nombrer, et la plupart y laissaient la peau; et mouraient tant gens d'apparence que du commun peuple, principalement ès lieux où l’armée séjournait, et étaient les maladies aucunement contagieuses qu'on ne s’osait visiter ni fréquenter les uns les autres.

« Le 17 août, a été fait une procession générale pour prier pour le Roy et pour que la maladie que le pauvre peuple endurait journellement cessa. MM. de la Cour,

SRE des Comptes, maire et eschevins, et le peuple y assistèrent; le sermon à Saint-Michel fut donné par le gardien Bresson.

« Le 1% septembre, le Roy a fait son entrée fort somptueuse à Lyon.

« Le 11, passant par la Bresse, a beaucoup fourragé et gâté le pays, trainant après lui une maladie aussi contagieuse que la peste, de façon qu'il est mort plus de personnes ès villes et villages, qu’il ne fut en toute la dernière peste. »

Le fléau fut apporté à Auxonne par des habitants de Labergement et de Flagey fuyant leurs villages où il sévissait. Le maire Jean Bretin, avocat, et les échevins expulsèrent ces hôtes dangereux ; mais le mal était déjà installé ; il choisit ses quatre premières victimes dans la maison de Jacques Borthon, proche de l'hôpital. Ce dernier fut transféré à côté du couvent des Clarisses.

L'été suivant, l'épidémie règne dans le Mâäconnais. Un marchand de Mâcon, qui avait une affaire en justice, demande le renvoi de sa cause « parce qu'il n’est saisi des papiers desquels il s'entend aider pour ses défenses ; lesquels sont en sa maison qui est infecte de contagion et dedans laquelle sont morts trois siens enfants ; tellement que, jusques à ce qu'il ait eu moyen de faire nettoyer sa dite maison et éventer ses papiers, il lui est impossible de pouvoir se défendre ».

A Nuits, on établit un lazaret dans le moulin Chaudot. A Avallon, le doyen du Chapitre, Lazare Morot, se dévoue au service des malades.

A Dijon, c’est encore le chanoine Pépin qui nous transmet quelques détails sur l’état sanitaire de la ville ;

IS Pr LE le maréchal de Biron que Henri [IV avait nommé au gouvernement de la Bourgogne, à la place du duc de Mayenne, était parti le 13 juillet « avec tout son train et attirail », appelé par le roi.

« Le 27, il y eut un danger de peste en la rue du Grand Bourg, de façon qu'il fut commandé par MM. les maire et eschevins tenir la boucherie aux carrefours et places publiques ; qui décria tellement cette ville du danger, qu'on n'osait sortir d’icelle.

« Le 1% août, M. Nicolas, dit La Meule, fut conduit par les sergents de la ville en l'Isle, où sont les malades, pour les confesser, administrer et aider en tout ce qui leur sera nécessaire tant de l’âme que du corps.

« Le 23, mourut de la contagion M. le baron de Sennecey, au château d’Auxonne, lequel était lieutenant général au duché de Bourgogne. »

Une aumône de dix écus fut accordée aux Jacobins séquestrés dans leur couvent, à cause de la contagion dont on avait signalé un cas chez eux. Un ancien maire de Seurre, M. de Pontoux, envoya à la municipalité dijonnaise une bouteille contenant un remède soi-disant spécifique contre la peste ; les conseillers, en gens prudents, décidèrent qu'avant de le mettre en usage, on demanderait à son auteur de donner la recette de sa composition afin de vérifier si aucun effet nuisible ne pouvait en résulter. Les maîtres ‘et maîtresses étaient tenus de payer la nourriture de leurs serviteurs internés à la maison des pestiférés. Le 6 août, les audiences de la Cour sont suspendues et renvoyées à la Saint-Martin. A l'automne, il n’y avait plus dans l'Ile que trente-trois personnes toutes bien portantes, sauf sept ou huit dont .

Supra l'état était loin d’être désespéré; et le dix-neuf novembre l'épidémie avait cessé,

«€ En avril 1597, les dangers de peste ont recommencé fort furieusement. Les blés et grains sont toujours fort chers; le froment se vendait cent sols, le blé moyen quatre livres dix sols; l'orge trois livres dix sols et l’'avoine une livre seize sols. » A la fin de ce mois, le procureur syndic se rend au Parlement et fait entendre à MM. de la Cour et des Comptes, que continuer l’aumône qui se fait aux pauvres « c’est accroître la peste ; d'autant que l’insolence des pauvres est telle qu’ils vont et viennent en l'Ile, conversent avec les pestés, de sorte qu'il convient de choisir un autre moyen dont le plus utile serait de cesser les aumônes, vu la grande dépense des pestes ».

Le 9 mai, la Chambre publia une ordonnance intitulée : « Règlement dressé tant à cause de la maladie de peste que pour les pauvres. » Et au moment où va se clore l’étude de ce xvi‘ siècle, si fertile en malheurs de toutes sortes, nous trouvons, dans ce document, le résumé et le modèle des diverses mesures que l'on prit pour protéger la santé publique. Aussi nous allons en donner les principaux passages que Garnier a publiés pour remplir un vide du Journal de Breunot :

« La Chambre du Conseil de la Ville de Dijon reconnaissant que la maladie de peste se reprend comme devant et que c’est tant à l’occasion de la conversation, hantise et fréquentation qué font en ladite ville, les habitants de plusieurs villes et villages circonvoisins entachés d’icelle maladie; et aussi que les pauvres auxquels icelle ville fournit et administre l’aumône sont si

NY insolents et remplis de mauvaise volonté, qu'ils ne reconnaissent le bien qui leur est fait, mais veulent tuer et assassiner leurs bienfaiteurs. En ce qu'ils vont et viennent, hantent et fréquentent avec lesdits contagiés qui sont en l'Ile, ont la peste, charbon et autres incommodités, ressentent ladite maladie. Toutefois ne laissent d'aller et venir parmi les sains aux fauxbourgs et dans ladite ville où ils entrent secrètement. De sorte qu'il est besoin, pour éviter la continuation et accroissement dudit mal, y établir bon ordre et police. Ce qu'elle a fait et statué en la forme et manière qui s'ensuit :

« À savoir qu'il est ordonné à tous ceux qui sont entachés de ladite maladie de peste, ceux qui sont avec eux et autres qui les ont hantés et fréquentés, se retirer comme ceux qui ont ladite maladie, en l'Ile pour y être surnommés et seCourus.

« Ceux qui ont fait ladite hantise et fréquentation et qui ne sont pas hors du péril d'icelle maladie, seront logés au vieil hôpital; lequel, à cet effet, après que lesdits contagiés en seront tirés, sera parfumé et nettoyé pour, après les six semaines introduites, si ne leur est arrivé aucun mal, être mis en liberté pour fréquenter avec les sains.

« Si dans ladite ville, en quelque maison que ce soit, ladite maladie de peste survient, seront lesdites maisons cadenées en cas qu'elles soient assistées de ce qui y est requis, à savoir de cour, puits et privés non communs.

«€ Et au cas qu'il y aura manquement de l’un d'iceux, seront tous expulsés et mis hors ladite ville, ceux qui y seront demeurants et résidants; et les frappés de ladite maladie seront conduits en l'Ile.

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« Auxquels contagiés de ladite maladie, il est fait défense se mettre ès grands chemins parmi les sains, ni se mêler aux assemblées par les rues et approcher les portes et avenues de la ville à peine d’être arquebusés.

« Est enjoint aux prêtres, chirurgiens, saccards et héridesses, avoir perpétuellement au travers d'eux une -bande de toile jaune suffisamment large et visible, la baguette blanche en main pour les reconnaitre; défense à eux d'approcher des sains, mais s’en éloigner le plus qu'ils pourront.

« Encore leur a été faite défense entrer dans ladite ville qu’ils ne soient assistés de sergents pour ce commis, pour les conduire ès lieux requis et où il sera besoin, ayant la clochette en main qu'ils sonneront pour servir de signal auxdits sains de se retirer.

« Lesquels sergents, outre ladite clochette, auront la baguette blanche en main, et leur est fait défense de faire conduire les corps morts de ladite maladie de grand jour, ni par les rues des marchés, mais sur le tard et aux heures qu’il y a moins de peuple dans les rues.

« Sera faite et érigée une potence en la place au dehors de ladite ville, du côté du Pont-aux-Chèvres, pour y attacher et mettre les délinquants et dignes d’être arquebusés qui contreviendront à ce que dessus.

« Est ordonné à tous les habitants qui auront des malades en leurs maisons, les révéler et déclarer au plus prochain échevin de leur paroisse, pour en avertir celui qui sera de semaine ainsi qu'il sera dit ci-après; afin que, si c’est de maladie contagieuse, y être pourvu

Net

selon que la nécessité le requerra; à peine, si le célent et après soit connu que ce soit de ladite maladie contagieuse, de trente-trois écus un tiers d'amende envers ladite ville et de punition exemplaire...

« Tous les contagiés et retirés pour ladite contagion auront semblablement chacun d’eux, la baguette blanche en main pour être reconnus. Aussi, à peine d’être arquebusés, défense à eux de s'approcher des portes ni des personnes saines.

« Est ordonné à tous les habitants de ladite ville tenir leurs maisons et rues nettes, chacun en droit soi; boucheront ou feront boucher, étouper et cimenter, les conduits distillants sur les rues, dans trois jours; et les feront faire en terre dedans leurs maisons, à peine de les faire boucher à leurs frais et de l'amende de trois écus un tiers.

« Défense de tenir et nourrir dans ladite ville aucun pourceaux, oisons, lapins, pigeons et autres animaux qui engendrent la corruption de l'air;

« De faire, par les pelletiers et parcheminiers, confis de leurs peaux en leurs maisons, ni jeter les eaux d’icelles, qui sont infectées et corrompues, par les rues et places;

« Plus de jeter esdites rues et places les urines, lessives et autres eaux sales et corrompues ;

« À tous revendeurs et revenderesses, vendre enladite ville et faubourgs aucuns lits, linges et autres sujets à retenir le mauvais air.

« Semblablement sont faites défenses à toutes personnes faire assemblées ou danses publiques, jouer à dés, à quilles, soit par ladite ville ou sur les murail-

nes

les; de ne faire vendre bouquets de fleurs ni autres semblables; le tout à peine de trois écus un tiers d’amende envers la dite ville.

« Défense de jeter les immondices des maisons contagiées aux rues ni sur les murailles et moins faire bruler les pailles (des lits). Mais seront portés aux lieux destinés, à même peine que dessus.

« Seront attachés aux portes de ladite ville, les villes et villages contagiés, faisant inhibition et défense aux portiers et gardes ordinaires d’icelles portes de laisser entrer aucuns desdits lieux et dès à présent d’un seul village pour ce qu'on les tient tous infectés de ladite maladie ; à moins qu'ils n'aient certification du greffier ou curé du lieu que leurs maisons ne sont infectées d'icelle maladie.

« Auxquels villageois est aussi fait défense de déguiser ou dissimuler le lieu de leur demeurance, à peine d'être arquebusés.

« Davantage est ordonné à tous les pauvres, mendiants étrangers de vider promptement de ladite ville ; etoùils’en trouvera aucun, seront tout aussitôt expulsés et mis hors par les sergents à ce commis et députés.

« Défense auxdits portiers et gardes ordinaires les laisser entrer, ni tous ceux qui apportent des charges de bois et charbon sur leurs têtes. Mais demeureront aux fauxbourgs pour y vendre et débiter leurs dits bois et charbon. Auxquels fauxbourgs aura des boulangers et estassonniers pour leur vendre et débiter du pain, huiles, graisses, lard et sel, s'ils en veulent, à peine contre lesdits gardes ordinaires d’être démis et desti-

ATOME tués de leurs dites charges et de l'’amender arbitrairement.

« Les pauvres mendiants qui sont valides habitants de ladite ville et qui n’ont de quoi se nourrir, leur est enjoint tous se retirer, suivant l’état et rôle qui en sera, dressé et donné, en l'hôpital neuf, lequel à cet effet, sera nettoyé et parfumé pour les y recevoir; auxquels sera faite et distribuée l’aumône ainsi qu'il est accoutumé de faire.

« Faisant aussi inhibition et défense auxdits pauvres mendier par ladite ville, mais tout aussitôt qu'il s'en trouvera quelques-uns, seront mis et expulsés hors d’icelle ville par lesdits sergents à ce commis et députés, qui y travailleront incessamment à peine de privation de leurs gages et de l’amender arbitrairement. |

« Et auxdits habitants de ladite ville, de leur donner aucune aumône à leur porte, à peine de trois écus un tiers d'amende... »

Suit la nomination d’échevins qui, à tour de rôle, seront de service chaque semaine et auronttout pouvoir pour faire exécuter ce règlement et prendre les mesures nécessitées par l'épidémie. On désigne quatre sergents de la mairie qui seront sous leurs ordres et les tiendront au courant de ce qui se passe par la ville. Le tout sans toucher aux attributions d’un autre sergent, Philibert Guichardet, qui reste surveillant général de la ville.

Tournus, Beaune et Alise étaient contagionnés. Le Livre de Souvenance du chanoine Pépin, pour la dernière fois, rapporte quelques méfaits de la peste :

« Le 16 juin, après les moissons, le blé nouveau se vendit trente-cinq et quarante sols.

€ M. Christophe Paris, chanoine de la Sainte-Chapelle et curé d'Epagny, voulut aller à sa cure le ‘dix-huit, où on se portait très mal du danger d'épidémie; étant là, par la fréquentation d’aucuns, en rapporta la peste, de laquelle on ne l’a su prévenir ni garder ; mais est mort en son logis au couvent de Saint-Etienne et est enterré au préau de la Sainte-Chapelle.

« Le deux septembre, fut malade du danger de peste, la tante de M. Regnaut, maitre des enfants (de chœur), laquelle se célait et n'osait se découvrir, dont advint que le plus grand des enfants de chœur fut atteint et frappé de ladite maladie; on rémédia aussitôt faire retirer le reste des enfants, lesquels furent envoyés avec le maitre en une maison de louage au faubourg Saint-Nicolas ; et demeura ladite tante et ledit enfant, nommé Jean Pignorey, en la maitrise ; lesquels on fit soigner au mieux qu'on put. Les autres enfants et le maitre partant de ladite maison furent revêtus tous à neuf et dépouillés de tous leurs habits ; laissé le tout en ladite maitrise pour les nettoyer et éventer. Ledit Jean Pignorey mourut le six et fut enterré au préau du cloitre. »

Du 29 juin au 12 novembre, il y eut 367 cas de peste dont 76 mortels.

Plus d’un siècle s'était écoulé depuis que la Bourgogne avait été réunie à la France. Elle avait pris sa large part de toutes les convulsions qui pendant ce temps avaient bouleversé le royaume. Guerres étrangères et luttes intestines, tour à tour, étaient venues l’éprouver. Les maladies et les disettes, comme des complices de mort, s'étaient liguées pour détruire ce que le fer et le

\ TI feu des combattants avaient épargné. Une ère de repos s'annonçait enfin. L'ennemi extérieur avait été repoussé hors des frontières et tandis que l’édit de Nantes apportait la paix entre les Français, le terrible fléau qui avait été le sinistre compagnon de ces troubles allait momentanément laisser le duché se relever de ses ruines.

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