PART
« Cela ainsi supposé, nous répondrons à la question, que la peste de cette année, j'entends de ce pays, n’est point de la troisième espèce, mais qu'elle est seulement de la première, qui est la moindre, ou de la seconde, qui a plus de corps que la première et non de telle malice que cette troisième, mais non pas si malicieuse que cette dernière.
« Ce qui se prouve clairement, d'autant que la peste, qui a sa malignité d’un mélange si subtil, peut, sans rien perdre de sa force, pénétrer et se porter au loin et en peu de temps; voir en peu d'heures jeter son venin en plusieurs endroits, avec de très pernicieux effets. Or, celle de ces quartiers n’est pas de telle qualité, n’ayant point cetie maligne virulence par une forte activité de pénétration ; Ce que nous remarquons être ainsi dans l’étendue de cette province, où toute peste qui a été aux villes et villages est seulement venue par communication des personnes qui ont porté le mal; comme il s’est remarqué de la ville d’Autun, où la maladie est venue de Cosne, a couvé longtemps dans ladite ville d’Autun, et de ce lieu, à Santenay, à Demigny et à Chalon, en une seule maison, et à Beaune, où elle est étendue en beaucoup d’endroits de ladite ville ; de là est venue à Nuits et à Dijon, dans une seule maison jusques à présent, apportée dé Beaune par un homme que l’on dit qui servait aux pestes audit Beaune.
« À quoi la prudence des magistrats, après ce mal reconnu par des personnes intelligentes, médecins et chirurgiens qui furent employés à la visite, a causé si bon ordre qu’il n’a point passé outre; et jusqu'à présent, il y a quinze jours, personne ne s’est plaint, dont cha-
cun doit remercier Dieu. Ce qui fait conclure que la peste qui est dans la province n’est que par communication et contagion ou des personnes malades, ou des matières empestées et transportées en divers endroits. Ainsi, personne ne peut dire que cette maladie vienne de l'air, d'aucune corruption d’iceluy ; mais, ‘au contraire, nous trouvons l'air très bon et la saison présente fort salutaire pour empêcher l'accroissement du mal ».
Et après cet exposé si simple de la contagion que nous aurons l’étonnement de voir discuter avec violence, au siècle suivant, par le médecin même de Louis XV, notre médecin dijonnais continue le développement de son Advis sur la peste recognue en quelque endroit de la Bourgogne, avec choix des remèdés propres pour la préservaltion et la guérison de cette maladie. I dit qu'il le fera « brièvement et clairement, autant que la difficulté du sujet le peut permettre, n'étant question de propos où l’on requiert plus les bons remèdes que toute autre matière de discours ».
Et, en effet, fidèle à son programme, il expose, avec une netteté assez rare à cette époque, sa conception sur la peste, ses causes et remèdes; pour avoir une vue exacte des idées médicales de ce moment, nous ne pou: vons mieux faire que de parcourir cet ouvrage et de lui emprunter ses passages les plus caractéristiques. Tout d'abord, il s'efforce de préciser ce qu’il entend par contagion de la peste :
« Toute peste, de soi est contagieuse, encore que la contagion ne soit pas de la nature et essence de la peste, mais seulement un accident qui suit sa nature. La peste provient d’une cause occulte qui est par-dessus la nature
ay PR des éléments et qui ne se peut rapporter aux qualités qui font l'ordinaire putréfaction.…
« Si la peste se conserve en quelque foyer, c’est par la communication de sa substance, qu'elle infecte Iles autres corps, bien que telle substance soit imperceptible au sens de la vue.
« La nourriture des mauvais aliments et le dérèglement des saisons sont les deux causes qui sont le germe de la peste, parlant en physicien. Toutefois, la peste se voit en des lieux où l'air est très bon et les chairs très saines et de bon suc; mais elle arrive par ce seul transport qui est la contagion.
« La contagion n'est autre chose qu'une infection passagère d’un corps en un autre, laquelle se peut faire par attouchement réel, comme d'une pomme qui touche une autre et lui communique sa pourriture; de telle contagion, le principe est la putréfaction ordinaire.
« Une autre sorte de contagion se fait plus subtilement, qui est d’une activité plus forte et de durée ; et telle peut se conserver longtemps et au loin. »
Après ces théories si raisonnables et si proches des nôtres, vient un mode de propagation des épidémies qui nous reporte au temps de la maréchale d’Ancre :
« Les sorciers quelques fois peuvent causer la peste, comme les historiens font foi, même après leur mort, ainsi qu’on rapporte d’une sorcière, laquelle ayant, en, mourant, retenu en sa bouche quelque pièce de ses vêtements, étant enterrée dans l’église, la peste survenue en tous les lieux voisins, fut par quelqu'un avisé que cette femme était sorcière ; elle fut déterrée, l’on trouva quelques pièces de ses vêtements dans sa bouche; la
EG Eu tête fut coupée avec un lochet, le reste de son corps délaissé au lieu et recouvert de terre; et dehors la peste cessa. »
Puis, abordant directement son sujet, maître Vincent Robin énumère les signes prémonitoires de la peste : « Grandes éclipses, les comètes et autres météores, les dérèglements des saisons qui ont précédé, les vents méridionaux qui ont duré longtemps, les tremblements de terre et autres semblables...
«Il y a d’autres signes plus manifestes, les mauvaises expirations de la terre et vapeurs malignes des profondes cavernes, la génération des insectes en grande quantité (nous appelons insectes tous les animaux qui n'ont point de sang), soit reptiles ou volatiles. Un autre signe de: la peste est lorsque les animaux quittent leurs lieux et cachots ordinaires pour chercher un autre air, lequel signe est très mauvais.
« Le règne des autres maladies populaires comme les petites véroles, les coqueluches, les dysenteries, les fièvres avec poupre, les tumeurs malignes comme les parotides, les charbons quisont communs bien que sans fièvre telle, et semblables maladies sont les avant-coureurs de la peste, notamment si elles sont mortelles et que plusieurs en soient attaqués. »
Puis le « médecin du Roi » décrit les symptômes de la maladie :
« Un des signes essentiels de la peste, selon Galien, est quand elle tue beaucoup de gens en peu de temps.
« Un signe qu'un homme est frappé de peste est quand, tout à coup, au commencement du mal, il perd ses forces et qu'il se sent entièrement abattu (ce qui se
LAC doit entendre quand la peste règne) et qu’il n’y a point d'autres causes manifestes de la débilité, comme de grandes évacuations, pertes de sang, insupportables douleurs, grandes veilles et autres semblables.
« Autres signes plus particuliers de la peste : …. Si une personne a le pouls petit, languide, fréquent et inégal, on peut suspecter le venin de la peste... Les urines ne montrent rien au commencement. Mais telles urines ne durent pas longtemps en leur bonace, mais soudain le venin communique et diffuse par les esprits et les humeurs; les urines paraissent confuses, teintes d’un rouge obscur; que si elles passent plus avant et deviennent noires, la mort s'ensuit bientôt, telles urines signifiant l'extinction de la chaleur naturelle dans le cœur.
« Si les déjections sont aqueuses, c’est-à-dire sans consistance, et fétides outre mesure, qu'elles paraissent écumeuses, elles sont l'indice de mauvais mal signifiant débilité, ardeur de fièvre et colliquation, ce mauvais mal étant d’un germe ou séminaire de contagion.
« Il est encore d’autres signes qu’il est bon de joindre à ceux-ci, qui se manifestent dans l'augmentation du mal; tels sont : mal de cœur, vomissements, grand dégoût, grande oppression, le ventre tendu et bandé, assoupissement avec délire, frénésie, manie et défaillance, selon qu’ils sont décrits dans Hippocrate, Paul Æginète, en Thucydide en la grande peste de Grèce.
« Restent trois autres signes de cette maladie qui sont infaillibles, principalement si les précédents s’y rencontrent avec ceux-ci, qui sont la tumeur survenant aux émonctoires, c’est-à-dire derrière l'oreille, sous les ais-
| — 90 — selles, ou aux aines; ce que le vulgaire, en temps de peste, appelle la bosse ou tumeur de la peste.»
Vincent Robin distingue fort nettement les bubons des tumeurs charbonneuses : « Le charbon peut venir en toutes les parties du corps ; la tumeur de peste, aux trois susdites seulement.
« Le charbon commence par une petite pustule semblable à une brûlure fort chaude qui devient large et grande quelquefois, avec ardeur et escarre en la chair, de couleur livide et noire, et avec grande douleur des parties voisines. La tumeur de la peste suit la forme de la glande, un peu large au commencement, après se fait fixe, dure, ronde et rouge, avec tension et douleur pongitive.
«Il n’est pas toujours nécessaire que le charbon et la peste paraissent, bien souvent la maladie tue le malade dès le commencement par la malice du venin ; toutefois la nature est tellement débilitée qu’elle ne peut pousser le venin au dehors, notamment quand les pauvres pestés sont mal secourus. »
Quelques pages plus loin, l’auteur aborde la question de thérapeutique ; et il est intéressant de voir, au début du xvu° siècle, la sagesse de son enseignement. Nous n'avons pas affaire, ici, à un médecin de Molière.
«Si chacun prend peine de digérer ce petit discours, il y trouvera de quoi se contenter pour un secours qui se peut désirer promptement et à la nécessité. Ainsi ce n'est pas aux médecins à le voir ; je ne le juge pas digne d'eux ; ceci n’est que populaire, pour secourir au besoin et à la rencontre de quelque chef de famille, qui en pourra tirer profit pour lui et pour les voisins.
A ea
« Un homme se sentira frappé de peste, ou aura quelque opinion ou doute du mal, pour avoir été en quelque mauvais lieu, aussitôt il pourra faire réflexion sur les signes que nous avons dits propres à la peste ; s'il le juge ainsi, il pourra faire ce remède innocent, c'est-à-dire dont il peut user quand il n'aurait point de mal.
« Qu'il prenne du thériaque, le poids d’un écu, avec feuille d'or ou pain à chanter et un demi-verre de vin après; qu'il se mette au lit bien couvert et chaudement; qu'il sue ou non, cela lui profitera.
« Les riches et les médiocres peuvent toujours avoir une once ou deux de thériaque en leur maison, en temps de peste, pour eux et pour leurs domestiques et partout il s’en trouve de bon et à bon prix.
« Trois heures après que la personne aura pris ce remède, qu'il fasse un examen de lui-même sans étonnement. S'il a quelque accident nouveau de faiblesse ou de douleur qu'il se fasse traiter incessamment.
« S'il est jeune et sanguin, et qu'il ait son pouls plein et fort, qu'il se fasse tirer du sang; ce qui sera bon en tel cas seulement. A la peste, il vaut mieux être trop timide à la saignée que d'être trop hardi, parce que c'est plus grande faute de saigner quand il ne faut pas que de ne pas saigner quand il faut.
« À saigner quand il ne faut pas, il y a double inconvénient, l’un affaiblir la nature déjà assez faible de soi puisque cette maladie donne de premier abord, au cœur, c’est-à-dire abat les forces ; l’autre par la saignée la nature est empêchée du mouvement qu'elle peut faire à chasser le venin au dehors. Saigner au bras,
ge si la peste est en haut et au pied, si la tumeur de la peste est à l’aine.
« Les ventouses scarifiées et non scarifiées appliquées en plusieurs endroits pourront tenir lieu de la saignée pour décharger le corps de la plénitude, et sans danger de perdre les forces.
« La purgation ne vaut rien à la peste où il n’est pas bon d’agiter les humeurs, d’exciter aucun vomissement ou péril de diarrhée qui peut affaiblir la personne et de plus empêcher le mouvement de la nature.
« L’antimoine, le mercure, les remèdes, les diagrèdes sont condamnés des médecins, les pilules quand il y a fièvre, à la peste ne sont pas propres; mais à la précaution, elles peuvent être utiles parce qu'elles empêchent la pourriture ; nous conseillons aux vieillards seulement l’usage de celles de Rufus comme est dit Cydevant.
« Les lavements sont plus assurés à la peste où la purgation serait nécessaire ; la décoction faite avec feuilles de souci, scabieuse et violiers.
€ Il n’y a point de remède, s’il y a grande fièvre conjointe à la peste qui doive être plus fréquent que l’usage des décoctions faites avec la scabieuse, l’oxitriphyllon, la bétoine, les feuilles de souci, le ?, l’oseille, les figues, et fleurs de buglosse, bourrache, de violes avec syrop acéteux ; l’on pourra même ajouter un peu d’eschines avec la quatrième partie de vin blanc.
« Les frictions fréquentes en tous les membres avec linges chauds seront utiles; le mouvement plus nécessaire que le grand repos et les veilles que de trop dormir.