CHAPITRE VII
l’avenir des expositions universelles
La série des expositions universelles ne s’est pas close avec l’Exposition de 1900.
Les expositions se sont même tellement multipliées, générales ou spéciales, en France ou à l’étranger, que le gouvernement pour éviter de compromettre son patronage a dû subordonner son concours à certaines conditions qu’a déterminées un arrêté du ministre du commerce du 18 mars 1901. Ne peuvent être patronnées en France que les expositions générales ou spéciales organisées et dirigées effectivement par un département, une commune, un établissement public ou une société reconnue d’utilité publique et ayant obtenu le concours du département ou de la commune, après avis du ministère des affaires étrangères, si l’exposition est internationale, et les expositions spéciales organisées par un ou plusieurs des syndicats intéressés ou une union de syndicats intéressés. Ne peuvent être patronnées à l’étranger que les sections françaises, remplissant les conditions, exigées en France des expositions, dans des expositions, auxquelles le goaivernement français participe officiellement, ou qui
sont, organisées, soit par le gouvernement du pays où elles se tiennent, soit par les autorités locales avec le concours de ce gouvernement.
Les expositions universelles ont été nombreuses dans le premier lustre du xx® siècle.
L’année 1901 a compté deux expositions, rune universelle, l’Exposition de Glascow, l’autre d’un internationalisme limité, l’Exposition de Buffalo.
Glasgow, la grande cité industrielle de la Clyde, était un lieu d'éleclion pour une exposition universelle et le concours (in’elle ouvrait était le couronnement de la prospérité commerciale <loîd. jouissait l’Ecosse (1). L’exposition avait été entreprise sous le patronage de la reine Victoria, qui devait mourir (|natrc mois avant l’ouverlure, le 22 janvier 1901, et du prince de Galles, dont elle se trouva en quelque sorte inaugurer le règne, avec la participation officielle et pécuniaire de la ville et sous la direction du lord prévôt de Glasgow. C’était une exposition exclusivement industrielle et commerciale, une exposition instructive et sérieuse, d’où toute attraction avait été sévèrement bannie (2). Elle lut l’occasion de nombreux congrès; deux surtout furent remarquables: le Congrès de droit international qui émit un vœu en faveur dC' la conclusion d’un traité d’arbitrage entre l’Angleterre et la France, vœu réalisé deux ans plus tard par la convention du 14 octobre 1903; le Congrès des ingénieurs oii iM. James Barton lut un mémoire sur le percement d’un tunnel entre l’Ecosse et l’Irlande (3). Elle fut ouverte 1©
(1) Animal register, 1901, I, p. 230.
(2) Stéphane Lausanne, cité Maurice PÉCARn. Les Expositions internationales an point de vue économique et social principalement en France, p. 106.
(3) Annual register 1901, I, p. 194.
2 mai par la duchesse de Pife, l’aînée des fdles du nouveau roi Edouard VII (I). Elle fer nia au mois de novembre. Elle eut un grand succès.
Bien que le gouvernement français, désireux de concentrer tous ses efforts sur l’exposition de 1900, eût décliné toute participation officielle, la France cependant y fut largement représentée. Elle comptait plus de cent exposants et occupait 2.250 mètres carrés (2). Elle y tint une place brillante et la participation des industriels français à l’exhibition britannique contribua à améliorer les relations entre la France et la Grande-Bretagne demeurées tendues depuis l’incident de Fachoda. « Elle a démontré, dit, en parlant de l’exhibition écossaise, M. Lourties dans son rapport au Sénat sur la proposition de loi relative aux récompenses à décerner à l’occasion de l’exposition internationale qui a eu lieu en 1901 à Glasgow (3), elle a démontré une fois de plus la souplesse et, la fécondité de notre génie industriel et la supériorité de nos produits industriels et nous a valu de la part des Ecossais les manifestations les plus flatteuses et les plus cordiales. »
L’Exposition de Buffalo n’avait pas un site moins heureux. Buffalo « ainsi nommée des bisons qui paissaient dans les solitudes, couvertes maintenant de multitudes humaines, » (7) Buffalo, placée à l’embouchure du canal Erié à la tête du pont international du Niagara et peuplée de 255.665 habitants, dispute à Chicago le titre de « Reine des lacs ». Un souvenir de notre Exposition de 1867 se rattache à cette ville. Un des
(1) Ahnuai Befiister. ifioi, p. 9.
(2) Exposition internationale de Glasgou', Catalogue de la section irançatse,
p. IV.
(3) Ji'ur7iai officiel Sénat. Documents parlementaires. Session ordinaire 1903, p. 971.
(4) Elisée RECLUS. Nouvelle Géographie Universelle, t. XVI, p. 221.
clous de l’exhibition de Paris, le carillon qui faisait entendre l’air de la reine Hortense et le chœur » Sonnez, sonnez, cors et musettes », de la Dame Blanche, était destiné à la cathédrale de Buffalo. L’Exposition fêtait le centenaire de la ville fondée en 1801. L’Exposition de Buffalo était la réalisation d’un projet qu’on avait agité à New-York dès 1884. C’était une exposition panaméricaine; elle admettait les produits de tout le Nouveau Monde, de l’Amérique du Sud comme de l’Amérique du Nord, des Antilles comme de l’Amérique Centrale, mais du Nouveau Monde seul.
Elle fut marquée par un tragique événement, renouvellement, sur un autre continent, et à sept ans de distance, de l’attentat qui avait ensanglanté l’Exposition de Lyon. Le <) septembre, au temple de la musique, l’anarchiste Czolgoisz tirait sur le président Mac Kinley. Atteint de deux balles, M. Mac Kinley mourait huit jours plus tard, le 14 septembre.
L’année 1902 compte cinq expositions: deux universelles, l’Exposition d’Aix-en-Provence, et l’Exposition de Lille, une d’un caractère général, l’Exposition de Manchester, une enfin d’un internationalisme restreint, l’exposition d’Hanoï.
L’Exposition d’Aix-en-Provence qui s’intitulait « Exposition internationale et coloniale », titre renouvelé de l’Exposition de Lyon en 1894, était consacrée à l’agriculture, à l’im dustrie, au commerce, aux beaux-arts, à l’enseignement. Elle était donc bien encyclopédique. Elle s’ouvrit dans la vieilU capitale de la Provence, en avril 1902.
L’Exposition die Lille s’intitulait Exposition internationale. Bien que les produits du Nord de la France dont Lille est « la métropole incontestée » fussent les plus nombreux, elle était bien cosmopolite ; on y rencontrait des exposants non seule>
ment belges ou hollandais, mais allemands ou grecs. Elle comprenait le commerce, l’industrie, les sciences, l’agriculture, l’horticulture et les beaux-arts. Elle présentait donc un caractère encyclopédique. Elle avait lieu sous le patronage officiel de la municipalité. Ouverte en juin, elle ferma en octobre. « Grâce à l’Exposition, écrivait un publiciste (1), et malgré la température qui ne fut pas toujours clémente, l’été de mil neuf cent deux aura été l’un de ceux où Lille aura offert le plus d’attrait à ses hôtes et surtout à ses habitants. »
Plus restreinte dans son objet était l’exposition de Manchester. Elle ne comprenait que l’industrie (2); c’était la seconde exposition que donnait la cité du coton. Elle chevaucha sur les années 1902 et 1903. Ouverte au commencement de décembre 1902, elle ferma à la fin de janvier 1903.
Plus large dans son programme, l’Exjiosition d’Hanoi était plus réservée dans son accueil.
L’Exposition d’Hanoi était la première exposition ouverte dans nos colonies, où les étrangers fussent admis et elle inaugurait, à l’ombre de notre drapeau, les foires internationales en Extrême-Orient. Elle fut décidée par le Gouverneur général, M. Doumer, jaloux de montrer les résultats de ses cinq années d’administration. Elle comprenait les produits agricoles et industriels et les œuvres d’art. Elle n’était ouverte qu’à la France et à ses colonies, à l’Indo-Ghine française et à l’Extrême-Orient. Le siège en était bien choisi. Hanoï, la capitale de l’Indo-Chine française, superbe ville qui séduit bien vite le voyageur « par la magnificence des nouvelles constructions et par le cachet original qu’ont su y garder les
(1) ynie de Lille. Exposition Inlernntionalc . Juin-oclobrc 190?. Calaloguc général, p. 4.
(2) Journal officiel du 28 novembre 1902, p. 7686.
quartiers indigènes (1) », était toute indiquée par sa situation géographique, par son développement extraordinaire comme l’arène pacifique où se rencontreraient en luttes courtoises l’art, le commerce, l’industrie de la métropole, de ses dépendances et des pays du Soleil L-evant. L’Exposition occupait remplacement de l’ancien hippodrome, sur le boulevard Gambetta, près de la gare du chemin de fer. Elle était précédée d’un rond-point de soixante-dix mètres de diamètre au centre duquel s’élevait le monument de la France, œuvre du sculpteur Théodore Rivière.
Les bâtiments consistaient en trois constructions principales. En entrant, on avait en face de soi le palais central, qui contenait la salle des fêtes, l’exposition de l’Ecole française d’Extrême-Orient, l’exposition des villes de l’Indo-Chine; à droite une galerie en hémicycle réservée à la France et aux colonies françaises qui se terminait par le pavillon de l’Algérie et de la Tunisie; à gauche une galerie en hémicycle sur laquelle se détachait le pavillon des Forêts et qui se terminait par le pavillon des Philippines, de la Malaisie et de Java. En arrière du Palais central se trouvait le pavillon des Beaux- Arts auquel conduisait une sorte de voie bordée à droite par le pavillon de Lyon, à gauche par les pavillons de la Nouvelle- Calédonie, de Madagascar et par lé pavillon de France. L’hémicycle de droite avait devant lui l’horticulture et les plantes tropicales, derrière lui, le groupe des industries asiatiques occupant une cour carrée bordée de trois côtés par des bâtiments dont les Expositions du Japon, de la Chine et de la Corée occupaient les extrémités, enfin, sur le côté, relié à lui par une galerie, le pavillon des machines. L’hémicycle de
(I) L’Exposition de Hanoï. Supplément au Figaro du 30 septembre 1902.
gauche avait devant lui l’exposition de la pêche, l'exposilion maritime et les attractions asiatiques; derrière lui, le biitiment des attracliuns européennes (1).
Comme l’Exposition de Manchester, l’Exposition chevaucha sur deux années. Ouverte, le 3 novembre 1902, elle ferma le 25 janvier 1903.
L’année 1903 compte une exposilion générale, l'Exposition d’Osaka et trois expositions universelles, l’Exposition d’Athi'nes, l’Exposition d’Aussig-sur-Elbe et l'Exposition de lleims.
Comme l’Exposition de Manchester Tannée précédente, l’Exposition d'Osaka ne comprenait que l’industrie;. C’était la première Exposilion quasi universelle (fue donnait l’Empire du Soleil Levant. Le siège en était heureusement choisi. Osaka située dans l’île de Nippon sur la côte du Pacifique était, par sa population, la seconde ville de l’Empire. Elle comptait 821.000 habilants auxquels on pouvait encore joindre les 215.000 halhtants de Kobé qui en est une dépendance (2). Elle se trouve dans le delta du Yodogara, émissaire du lac Biva, le Léman du Japon, à quatre kilomètres de la mer. Elle présente tous les avantages que Saint- Pétersbourg doit à sa position entre le lac Ladoga et la Baltique et a dans Kobé un Cronstadt commercial. Kobé lui •sert d’avaiit-port et est le Siège du commerce européen. Kobé avait été en 1900 au point de vue du commerce extérieur le centre le plus considérable du Japon, car s’il le cédait à Yokohama pour le montant des imporlalions — il n’avait importé que pour 20L08L00O francs et Yokohama avait importé pour 23'i.682.0(X) francs — il laissait loin derrière
(1) V Exposition de Hanoï. Supplément au Figaro du 30 septembre l9ü-2.
(2) Pierre Leroy-Beaulieu. La Situation actuelle du Japon. Economiste français du 13 octobre 1900. p. AOS, n» i.
lui le grand emporium de la baie de Tokio pour le montant des exportations — il avait exporté pour 378.738.000 francs et Yokohama pour 282.397.000 francs — et pour l’ensemble des transactions qui se montaient pour Kobé à 581.822.000 francs, pour Yokohama à 517.079.000 francs (1). Gomme l’Exposition de Boston, l’Exposition d’Osaka séparait les produits étrangers des produits indigènes. Les étrangers n’étaient admis à exposer qu’à titre privé et ne pouvaient concourir avec lesjJaponais. Nonobstant ces restrictions, le ministre de France à Tokio insistait dans une note officielle (2) sur l’intérêt que présentait cette exposition pour notre commerce et sur les débouchés qu’elle pouvait lui procurer en Extrême- Orient. L’Exposition ouvrit le l®'' mars et ferma le 31 juillet.
L’Exposition d’Athènes avait lieu dans la métropole du royaume. On a jadis blâmé le choix de la ville de Minerve comme capitale de la Grèce moderne (3). L’Exposition venait confirmer et en quelque sorte justifier ce choix, car elle était le couronnement des travaux qui avaient transformé la cité.
'( On a beaucoup critiqué, dit Elisée Reclus (4), le choix que fit le gouvernement grec en installant sa capitale au pied de l’Acropole... Corinthe dominant à la fois les deux mers à la jonction de la Grèce continentale et du Péloponèse eût été un meilleur choix: de là les rapports eussent été beaucoup plus faciles d’un côté avec Constantinople et tous les rivages grecs de l’Orient demeurés sous la domination des Osmanlis, de l’autre avec ce monde occidental d’où reflue maintenant la civilisation que la Grèce lui donna jadis. Si l’HelIade au
(1) La Pari contributive des différents ports japonais dans le mouvement
commercial du Japon. Economiste français, du 21 septembre 1901, p. 406. —
(2) Journal officiel, du 5 avril 1902, p. 2520.
(3) Edmond About. La Grèce contemporaine. 4® éd., p. 193
(4) Nouvelle Géographie Universelle, t. I, p. 77,
lieu de devenir un petit royaume centralisé s’était constitué en république fédérative, ainsi qu’il convenait à son génie et à ses traditions, il n’est pas douteux que d’autres villes mieux situées qu’Athènes pour entretenir des relations avec l’Europe ne l’eussent facilement dépassée en population et en richesse commerciale; néanmoins en grandissant dans sa plaine et en s’unissant au Pirée par un chemin de fer, Athènes a repris une importance naturelle des plus considérables, elle est redevenue cité maritime, comme aux jours de sa grandeur antique, alors que par son triple mur, ses « jainlies » appuyées sur la mer, elle ne formait qu’un seul et même organisme avec ses deux ports du Pirée et de Phalère. »
Non seulement la ville a grandi et s’est, comme au temps de Xénophon et de Démosthèiie (I), étendue vers le sud-ouest pour atteindre la mer, mais elle s’est comjilètemeiit transformée. La bourgade turque est devenue une caiiitale moderne. Athènes est aujourd’hui une des villes de l’Orient les plus belles et les plus régulières. L’incendie du Pazar ou quartier marchand (2) qui brûla en 1881 a déblayé la ville, et elle peut, pour la correction du quadrillé, rivaliser avec les cités au cordeau des Etats-Unis (3). Leux lignes de chemins de fer la traversent dans sa longueur et des tramways de tout genre en sillonnent les voies principales.
L’Exposition était intitulée (( Exposilioii royale internationale du commerce, de l’industrie, de l’agriculture, et des beaux-arts ». En dépit du titre de royale qu’elle portait, en dépit du patronage que lui accordait la princesse Sophie,
(U J. -J. Barthélemy. Voijaqe du jeuw Anacharsls en Grèce, XII. Œuvres complètes, écl. Belln, t. I, p. 338.
(2) Edmond About. La Grèce contemporaine, p. 200.
(3) Vivien Saint-Martin. Nouveau Dictionnaire de Géographie universelle, Supplément V. Aihènes
femme du prince héritier, c’était une entreprise privée et le gtjuvernement hellénique avait pris soin de décliner toute responsabilité à raison de l’organisation de l’Exposition. Comme l’Exposition de Guatemala, c’était une exposition nationale dont on avait fait une exposition internationale en y adjoignant une section spéciale où les étrangers pouvaient exposer leurs produits (1). Elle ouvrit le 7/20 avril 1903.
L’Exposition d’Aiissig-sur-Elbe était intitulée « Exposition générale des produits industriels et agricoles ». Elle avait ])Our siège une cité tchèque, Aussig. Aussig est située en Bohême, au confluent de la Bila et de l’Elbe, presque au sommet septentrional de l’angle formé par les Erzgebirge et les Reisengebirge. Elle a pour gares avancées Tetschen et Bodenbach près do la frontière saxonne (2). On y construit par an plus de 000 (( prames », bateaux très bas et à fond plat qui servent de i'ardiers lluviaux (3). Aussig est le débouché des vignobles estimés du bas Elbe et l’une des plus grandes fabriques de produits chimiques de l’Europe centrale (-'i) C’est donc à la fois un centre vinicole et un centre manufacturier, ce qui explique le double caractère agricole et industriel de l'Exposilion. Aussig fut érigée en commune dès le xiiC siècle. On voit que, si elle est l’humble cadette d’Athènes, elle est la grande aînée de tous les sièges d’exposition du Nouveau-Monde. Aussîg compte aujourd’hui 23.650 habitants. L’Exposition était l’œuvre de l’association industrielle d’Aussig. Elle était placée sous le patronage de l’archiduc Ferdinand Charles Louis, un des neveux de l’Empereur, qui
(1) Journal officiel du 16 novembre 1902, p. 7448.
(2) Elisée Reclus. Nouvelle Géographie Universelle, t. III, p. 445.
(3) Art. Aussig, d'ans la Grande Encyclopédie, t. IV, p. 715.
(4) Vivien Saint-Martin. Nouveau Dictionnaire de Géographie Universelle. Supplément V. Aussig.
a sa résidence à Prague et dont la demi-sœur consanguine est abbesse du monastère du Hrasschin. Comme à Bruxelles en 1888, on avait organisé à Aussig des concours particuliers : on en avait institué dans vingt groupes spéciaux (1). L’Exposition ouvrit le 20 juin et ferma le 1-i septembre 1903.
Reims l’emportait sur Aussig en antiquité: elle est au moins son aînée de dix siècles. Ses monuments, thermes, théâtre, amphithéâtre, palais des proconsuls, temple de Mars, qu’elle possédait encore aux xvi® et xviP siècles et qui remontaient au iP ou IIP siècle, prouvent que, dès l’époque des Antonins, elle était déjà une '’ité notable (2). Elle l’emporlait aussi en population :car elle comptaiten 1902107.963 habitants (1). Enfin, si par le chiffre de ses habitants elle n’est que la douzième ville de France, elle est « une des plus remarquables par ses monuments et une des plus importantes par son industrie (4). Comme Aussig et même un peu plus tôt que la cité slave, elle jouit au moyen âge des libeités communales. Comme Aussig et à une toute autre puissance que la petite ville de Bohème, c’est aujourd’hui une ville vinicole et manufacturière. La position qu’elle occupe lui facilite les relations avec fAilemagne et la Belgique. Aussi était-il naturel qu’elle devînt le siège d’un grand concours international. On remarqua particulièrement dans cette exposition la section russe. Cette section fut inaugurée le 30 août, par une cérémonie religieuse que présida rarclhprètre de l'église russe de Paris, Mgr Smirnoff.
L’année 1904 compte quatre expositions universelles, l’Ex-
(1) Journal officiel du 21 mars 1903, p. 1808.
(2) JOANNE. Dictionnaire géographique et administratif de la France, V. Reims, t. IV, p. 3812.
(3) id id h. V. t. IV. p. 3811.
(4) — — t. IV. p. 3812.
position de Durban, l’Exposition de Johannesburg-, l’Exposition d’Odessa et l’Exposition de Saint-Louis.
De môme que l’Exposition d’Atliènes succédait à quatre ans de distance à l’Exposition de la Canée, l’Exposition de Durban succédait à six ans d’intervalle à l’Exposition de Grahainstown. La colonie de Natal remplaçait la colonie du Cap comme la Grèce avait remplacé la Crète dans l’organisation du concours cosmopolite car l’on dirait que comme les coureurs de la fête grecque des lampadophories, dont parle Lucrèce, les villes se passent l’une à l’autre le flambeau des exposilions. Tj’Exposition de Durban avait pour siège une ville à peine cinquantenaire fondée en IS'ifl, sur l’emplacement d’iin iii viniei- centre de colonisa lion eiu"opéenne établi en J82i (1), ;( dans un fourré que parcouraient les éléphants ; on lui donna le nom de Durban (d’Urban) en l’honneur d’un gouverneur du Cap,. ». « Elle se compose, ajoute Elisée R-eclus (2), elle se compose en réalité de deux villes distinctes unies par un hemin de fer ; le quartier marin, Port Nalal, avec ses appontenients, ses maga.sins, ses entrepôts et le quartier bourgeois. Durban, sur la colline, avec ses larges rues plantées d’arbres, ses magnillques jardins à végétation tropicale, bananiers, bambous, figuiers multipliants ». Cette ville, qui jouit du climat de Tunis (3), comptait au recensement de 188.0 une population de L7.127 habitants (4). L’Exposition empruntait un intérêt particulier au voisinage du Transwaal (5).
Le Transwaal, devenu en réalité, depuis que par le traité de
(1) Elisée RECLUS. Nouvelle Géoe/raphie Universelle, t. XIII, p. 563.
(iî) Nouvelle Géographie unirersellc, t. XIII, p. 571.
(3) Elisée Reclus. Nouvelle Géographie Universelle, t. XIII, p. 455. n. 1.
(4) Vivien Saint-Martin, Nouveau Dictionnaire de Géographie Universelle. Supplément V. Durban.
(5) Journal officiel du 28 novembre 1902, p. 7686.
Vereeniging (31 mai 1902; les Boers avaient renoncé à la lutte, comme il l’était légalement depuis la proclamation du général Roberts (R'' septembre 1900), la colonie de la rivière Vaal, était en pleine reconstruction civile et économique. Pour faciliter la reconstitution du pays en même temps que pour en solenniser la pacification c’est-à-dire rannexioii, les Anglais donnèrent une Exposition universelle, (ilette Exposition s’intitulait « Exposition internationale de la paix ». Elle avait pour siège Johannesburg. Johannesburg date de 1886. « Au milieu de l’année 1887, cette ville déjà peuplée, diton, de 10.000 habitants ne figurait encore sur aucune carte (1)». En 1900, elle comptait 23.300 habitants et en 1890 48.330 (2). En 1902 Lord Millier lui prédisait 500.000 ou même 5.000.000 habitants (3). Johannesburg est le centre des achats de toute l’Afrique du Sud et le point de jonction des lignes du Cap, de port Elisabeth, d’East London et de Delagoa Bay. (( En pleine Afrique australe, dit M. de Launay (1), sur un emplacement, qui, il y a dix ans, était absolument désert, on dirait une grande ville anglaise : larges rues droiles, bordées dans la partie centrale d'édifices à trois ou quatre étages auxquels font place des maisons de plus en plus basses à mesure qu’on s’éloigne du centre: magasins, lumière électrique. fils de télégraphe et de téléphone, tramways ». Une ville aussi modernement outillée et agencée était mûre pour une exposition. D’ailleuis Johannesburg est le centre des mines du Witwatersrand et l’exhibition devait présenter un
(1) Elisée Reclits. Nouvelle Géographie Universelle, t. XIII, p. 607.
(2) Vivien Saint-Martin. Nouveau Dictionnaire de Géographie Universelle. Sapplémen V. Johannesburg.
(3) Paul Leroy-Beaulieu. Le Compromis entre les Anglais et les Boers dans lubrique du Sud. L avenir de cette contrée. Economiste français du 7 juin 1902, p. 790.
(4) Cité Vivien Saint-Martin. Nouveau Dirtionnaire de géographie Univer- Supplément V. Johannesburg.
intérêt particulier au point de vue de l’industrie extractive de l’or. Mais là n’était pas son caractère principal. « Cette exposition, portait une note officielle (1), promet d’être importante en raison de la nécessité où se trouvent les habitants du Transwaal de créer après la guerre un nouvel outillage ». Le Transwaal se trouvait en effet à peu près dans la situation de la Prusse après la paix d’Hubertsbourg. Tout y était à refaire et le compromis de Vereeniging qui accordait aux Roers une subvention de 75 millions de francs et promettait des avances supplémentaires facilitait l’achat d’un nouveau matériel. « Les articles les plus recherchés, ajoutait la note officielle, seront les voitures, chariots, matériel de construction et de chemin de fer, fer galvanisé, meubles, fil de fer pour clôtures, chaussures, couvertures, vêtements, machines agricoles et machines minières, bétail, denrées alimentaires. » C’était peut-être la première fois qu’une exposition universelle, d’ordinaire récréation d’un peuple prospère, se présentait comme une institution de secours et d’assistance comme l’auxiliaire économique du relèvement d’un pays foulé par une longue lutte.
L'Exposition d’Odessa se tenait sur les bords de la mer Noire, sur cette côte méridionale du Pont-Euxün où l’on s’est plu à voir une Riviera orientale (2), non sans quelque exagération, car le mois de janvier y est plus rude qu’à Ratisbonne et un peu moins qu’à Stockholm (3). Elle avait pour siège la ville instituée par un ukase de Catherine II du 27 mai 1782 au pied du château d’Hadji-Bey cédé
(1) Journal officiel du 13 décembre 1903, p. 8104.
(2) L. PtNGAUD. Le duc de Richelieu en Russie. Correspondant du 25 mai 1882, p. 586.
(3) E. Levasseur. Art. Europe (Climat) dans la Grande Encyclopédie, t. XVL p. 798.
par la Turquie dans le traité de Jassy l’année précédente (1), mais qui dod. sa prospérité à trois Français (2) : le général de Itibot l’a fondée, l’ingénieur ^'ollan l'a construite en partie, enfin le duc de Richelieu, le futur ministre de la Restauration, sut er- vdx ans, de 1803 à 1812, faire d’un village de pêcheurs, sinon, comme il le rêvait (3), « une Athènes nouvelle », du moins la métropole de la Russie méridionale. Celle métropole, avec ses -40 1.650 habitants, en déi)it du déclin qu’on lui attribue, bien gratuitement, comme l'a fait reinar- (|uer (4) un écrivain russe, Mme Lydie PachkolT, est aujourd’hui la quatrième ville de l’empire des tsars (5).
L’Fxposition d'Udessa était une exposition en ([uelquc soi te éclectique. Comme l’Exposition de Moscou en 1872, cite ne comiireiiait qu’un certain nombre d’industries. Elle comptait 12 sections: 1° Travail des matières lilamenteuses; 2“ Arts graphûiues et fabrication du papier; 3° Travail du bois; 4“ Travail des métaux; 5° Travail des matières minérales; 6“ Travail et produits des animaux; 7" Travail des matières alimentaires; 8“ Produits chimiques; 9“ Arts industriels, peinture, sculpture, instruments de musique, plans, dessins, meubles, décorations d’intérieur; 10° Travail des autres fabriques et métiers; 11° Etablissements d’instruction industrielle et ju'ofessionnelle; 12° Hygiène des appartements, architectuie et arts de construction. Cette exposition entre-bàillait sa porte au.x étrangers. « L’Exposition, lit-on dans une note officielle (G), est naturellement ouverte au.x exposants d'Odes-
(1) L. PiNGAUD. Le duc de Richelieu en Russie. Correspondant du 25 mai 1882, p. 577.
(2) Elisée Reclus. Nouvelle Géoyraphie Universelle, t. V, p. 55ü.
(3) Abbé Frappaz. Vie de l’abbé Nicole, p. 74.
(4) Charles de la Rivière. Echos et Nouvelles. Revue des Etudes francorusses, août 1905, p. 351.
(5) Vivien Saint-Martin. Nouveau Dictionnaire de géographie universelle. Supplément. V. Odessa.
(6) Journal officiel du 21 mars 1903, p. 1808.
sa. Elle le sera aussi aux exposants étrangers et à ceux des autres villes de la Russie qui en auront reçu l’autorisation des comités d’administration. » C’était on le voit le système de l’admîssion facultative des étrangers déjà appliqué à l’Exposition de Stockholm en 1897 et étendu ici aux nationaux eux-mêmes qui n’appartenaient pas à la ville exposante. L’Exposition était donnée par la succursale d’Odessa de la Société technique impériale de Russie. Elle ouvrit le 15/28 mai et ferma le 1®7L4 octobre.
L’Exposition de Saint-Louis avait pour siège une des métropoles de la République américaine.
Saint-Louis, située au confluent du Missouri et du Mississipi, est comme le nœud delà vallée du « père des fleuves ». M. Louis Simonin (1), constatait déjà, il y a trente ans, que Saint-Louis disputait à Chicago la prééminence de l’Ouest. La (( Reine du Mississipi » est la rivale de la « R,eine du grand fleuve ». Cette ville, fondée en 1764 par un aventurier canadien, Laclèche (2) et érigée en commune en 1828, comptait en 1903, 575.000 habitants.
Grâce à l’Exposition de Saint-Louis les grandes divisions de la vallée du Mississipi, le cours inférieur avec la Nouvelle- Orléans, le cours moyen avec Saint-Louis, le cours supérieur avec Chicago, qui, s’il n’est pas sur le fleuve lui-même, en avoisine la haute vallée, se trouvaient être le théâtre d’expositions universelles.
Cette exposition annoncée par le président Mac Kinley, un mois avant sa mort dans une proclamation du 20 août 1901
(1) Les deux rivales de V Ouest- Américain, Chicago et Saint-Louis. Revue des Deux-Mondes Cu 1" avril 1875, p. 586.
(2) Léon PouisARD, Les Cités américaines. Saint-Louis (MissouriJ. Economiste français clu 12 janvier 1884, p. 36
était destinée à fêter le centième anniversaire de la cession de la Louisiane. Il y avait précisément un siècle, en effet, en 1904, que la Louisiane, qui comprenait alors toute la vallée du Mississipi, avait été cédée par la France aux Etats-Unis. Si le traité fut signé le 30 avril 1803, le transfert de la souveraineté n’eut lieu pour la Basse-Louisiane que les 19 et 20 décembre 1803, à la Nouvelle-Orléans, pour la Haute- Louisiane que les 9 et 10 mars 1804 (1).
Les Américains avaient raison de solenniser le centenaire de l’annexion de la Louisiane. « C’est, dit Pierre Leroy-Beaulieu (2), le plus grand événement de leur histoire depuis la proclamation de leur indépendance. Jefferson fonda vraiment l’Union une seconde fois en achetant à la France l’immense contrée qui s’étendait depuis le Mississipi jusqu’à une limite mal définie dans les Montagnes Rocheuses encore inexplorées ». Au point de vue américain, elle débarrassait les américains de tout souci de voisinage, au point de vue mondial elle ne laissait plus entre les Etats-Unis et le grand Océan qu'une mince lisière qui devait être bientôt franchie, elle faisait des anciennes colonies de l’Atlantique les rive- , raines du Pacifique. Aussi a-t-on pu voir dans l’accession de cet immense et riche territoire, comme dans l’annexion de la Californie et du Nouveau Mexique, la guerre de l’Indépendance et la guerre de la Sécession une des assises historiques de la nationalité américaine (3).
Les fêtes de l’anniversaire avaient été inaugurées dès 1903 par trois jours de solennités. Ces solennités avaient pour
(1) André Chéradame. L’Exposition de Saint-Louis. Eclair du 8 août 1903.
(2) Le Mouvement économique et social aux Etats-Unis. Le Centenaire de l’annexion de la Louisiane. Economiste français du 21 mars 1904, p. 735.
(3) Pierre de Coubertin. L'Amérique trancaise et le centenaire de la Loui sianc. Eevue des Deux-Mondes du 15 avril 19U4, p. t06.
riiéàtre la Nouvelle Orléans l'ondée en 1718, comme l’a rappelé Ml. Musset (1), par deux français Jean Baptiste Le Moyne de Brenville, né à Montréal en 1680 et commandant général de la Louisiane en 1717, et l’ingénieur Périer. Elles « comprenaient, dit M. Pierre de Coubertin (2), une représentation de gala à l’opéra français et une grande messe pontificale à la Cathédrale ».
L’Exposition avait pour emplacement « la partie la plus accidentée d’un parc vraiment digne du nom de forêt « le Porest Park ». Cet emplacement, situé à une dizaine de kilomètres du Mississipi, était malheureusement assez éloigné du centre de la ville. L’Exposition occupait 1.210 acres c’està-dire 470 hectares. L’enceinte formait un parallélogramme de trois kilomètres de longueur sur deux kilomètres de largeur coupé en diagonale par une large voie « l’University Wa,y ». '
Le centre était le Festival Hall d’où rayonnaient en éventail toutes les avenues. Le Festival Hall pouvait contenir 4.000 personnes. 11 était surmonté d’une coupole rappelant celle de Saint-Pierre de Rome. « Le « coup d’œil » principal, dit M. Georges Nestler Tricoche (3), est la perspective formée par le Festival Hall rappelant par ses colonnades,' ses bassins et ses cascades le Trocadérn, les lagunes qui enferment dans des îlots les palais de l’Electrioité et de l’Education et enfin la place Saint-Louis avec le Louisiana Monument, une jolie promenade entre les palais des Industries variées et des Main OoTigTès des Sociétés savantes des départements. Section de géographis historique let descriptive, 3 avril 1902 matin. Journal officiel du 10 avril 1902, p. 2497.
(2) L'Amérique française et le cenlenaire de la Louisiane. Revue des Deux- Mondes du 15 avril 1904, p. 805.
(3) L'Exposition de Saint-Louis. Magasin Pittoresque du 1" novembre 1904, p. 488-
nufactures ; tout cela est harmonieux, bien proportionné et a vraiment grand air ». En outre du Festival Hall, du palais des Manufactures, du palais de l’électricité, de style corinthien, du palais de l’Education et de l’Economie sociale, « gracieux modèle du style classique moderne », du palais des Industries variées, de style ionique, on remarquait 1’ « United States government building », sorte de panorama de tous les services fédéraux, monnaie, postes, armée, marine, hôpitaux, et le centre d’attraction par excellence pour le gros public, le Palais des Arts libéraux, le plus beau de tous, enfin le palais de l’Agriculture, le plus grand de tous, de 1.600 pieds de longueur sur 500 de largeur et d’un kilomètre et demi de tour extérieur « le plus vaste édifice érigé dans une exposition (1), »
Ce n’était pas le seul « monstre » qu’on pût contempler à l'Exposition. On y voyait une horloge florale de 30 mètres de diamètre, dont les chiffres avaient 15 pieds de longueur, une machine de 8.000 chevaux, aussi grosse qu’une maison de quatre étages, une locomotive pesant lOO.OOQ kilos dont les roues s’agitaient sur une plaque tournante d’acier élevée audessus du sol et en mouvement elle-même, des orgues de 1.059 tuyaux, une pompe — ■ la pompe alimentant les cascades — qui débitait 5.132 hectolitres à la minute (2).
Sur une hauteur boisée, le « plateau des Etats », se groupaient les pavillons, en général modèles de monuments historiques, des Etats et Territoires, le Cabildo ou Hôtel de Ville de Saint-Louis où fut conclue la vente de la colonie française, pavillon de la Louisiane, un « log-cabin », chalet amé-
(1) Georges Nestler-Tricoche. L’Exposition de Saint-Louis. Magasin Pittoresque du 1" novembre 1904, p. 489.
(S) Id d ibid
ricain en troncs d’arbres, pavillon du Maine, la Mission de San Barbara, pavillon de la Californie, le vieil Hôtel de Ville de Beacon, pavillon du Massachusetts, le quartier général de Washington à Morristown, pavillon du New-Jersey, un club de style classique, pavillon du Territoire indien, accompagné d’une école indienne et de « villages aux wigwams les plus primitifs » (1).
Près de l’entrée, le « Pike », centre des attractions, offrait deux kilomètres de spectacles, une reconstitution de Jérusalem couvrant quatre hectares de ses vingt-deux rues animées par un millier d’Israélites, un panorama de Rome, des représentations figurées de la, guerre du Transvaal où un célèbre général des Boers conduisait lui-même les commandos deux fois par jour, à l’assaut des positions anglaises, « par tous les temps » des tableaux vivants de la guerre hispano-américaine, « les Alpes du Tyrol », des villages suisse et japonais, un voyage de New-York au Pôle Nord « sans doute le plus parfait kinétorama qui existe », un mutorama de l’inondation de Galveston, un « scenic railway » un gouffre magique (2), « tout un jeu de statues », statue de la femme de Loth en sel, de Méphistophélès en soufre, de la Louisiane en sucre, et de rutah en cire d'abeilles. On donnait sur un théâtre gigantesque une pièce ayant pour sujet la cession de la Louisiane. Tel était le tapage des attractions bruyantes qu’à deux kilomètres de l’Exposition on était ■assourdi par le vacarme infernal de la World Pair (3.)
L’Exposition était vraiment cosmopolite. On avait cherché à
(1) Georges Nestler-Tricoche. L'Exposition de Saint-Louis. Magasin Pittoresque du 1" navembre 1904, p. 489.
(2) Id id p. 490.
(3) S. JoussELÏN. L'Exposition de Saint-Louis. Gaulois du 22 septembre 1904.
provoquer par les garanties qu’on offrait les exhibitions exotiques. Une loi fédérale avait été portée le IS décembre 1903 pour assurer la protection des livres ou œuvres exposés par les étrangers, le droit américain protégeant suffisamment la propriété industrielle et les marques de fabriques (1) et cette loi bien qu’imparfaite donnait cependant quelque satisfaction aux réclamations des éditeurs allemands et français (2).
Le Saint-Siège qui, depuis la chute du pouvoir temporel, n’avait figuré à aucune exposition, avait accepté de participer à la fête d’un pays tiré de la barbarie par ses missionnaires. Le Vatican y avait envoyé les souvenirs offerts à Léon XIII à l’occasion de ses jubilés et une collection de manuscrits précieux se rapportant à la colonisation de la Louisiane par des prêtres catholiques.
Le Portugal montrait un nouveau générateur solaire, invention d’un jeune prêtre, l’abbé Himalaya. Ce générateur semblait donner une solution pratique du problème de l’utilisation de la chaleur solaire vainement cherchée par Héron d’Alexandrie, Salomon de Gaus, le père Kircher, Saussure. Il ne permettait pas seulement comme l’appareil d’Erisson d’actionner une petite machine à vapeur, comme l’appareil de Mussiot perfectionné par Abel Pifre, de faire marcher une pompe élévatoire (3), comme la marmite de Moussot de préparer un pot au feu, de distiller du vin (4) peut-être même de fabriquer de la glace (5), ou comme la chaudière-plaque
(1) Protection de la vropriété industrielle à l’Exposition de Saint-Louis. Propriété industrielle du 31 .lanvier 1901. p. 12.
(3) Ch. Laboulaye. Dictionnaire des Arts et Manufactures, 7® éd. V. Solaire (Chaleur).
(4) A. Uot’CHOT. Cf/ Chaleur solaire et ses applications industrielles, p. 132.
(5) Alfred Ebelot. Cornpte rendu de la Chaleur Solaire et ses applications industrielles par A. Mouchot. Itevuc des Deux-Mondes du 15 octohro 1S69, p. 1024.
de Tellier d’alimenter des lances d’arrosage ^1) ou comme le miroir ardent renouvelé d’Archimède par Buffon de fondre la vaisselle plate (2), mais de réduire des minerais métalliques.
L’Allemagne, dont le gouvernement avait consacré deux millions et demi à sa participation (3) montrait les modèles des vaisseaux du Nord Deutsches Lloyd de Brême et de la Compagnie Hamburg Amerika.
Le Japon, en dépit de la guerre qu’il avait entreprise contre la Russie, avait tenu comme sa rivale à participer au grand concoui's international. 11 y apportait à côté de ses produits traditionnels, soieries, ivoires, porcelaines, laques et bronzes, des produits tout inspirés de la moderne Europe, machines, cotonnades, lainages, verreries et composés chi. miques (4).
L’Angleterre, à qui l’Allemagne enlevait la palme pour les constructions maritimes, à qui le Japon la disputait pour la fa])rication des machines, excitait l’admiration du public par « les merveilleux cadeaux offerts à l’occasion de son jubilé à la reine Victoria et le gracieux pavillon reproduisant l’orangerie de Kensington, séjour favori de la reine Anne et que l’on avait orné de toiles portant des noms illustres: Reynolds, Laurence Turner, Gainsborough (5) ».
Les Etats-Unis montraient à côté des richesses minérales de leur sol, les procédés d’extraction sans cesse perfectionnés
(1) Ch. Tellier. La Conquête pacifique de l'Afrique occidentale par le Soleil,
(2) Buffon, Introduction à l'histoire des minéraux. Œuvres complètes et Tanthéon Littéraire, t. I, p. 355.
(3) Astier. Rapport sur le projet de loi relatif à la participation des services de l Instruction publique et des Beaux-Arts à l’Exposition Universelle de Saint-i ouïs. Journal officiel. Chambre des députés, documents parlementaire.s, session extraordinaire, 1902, p. 414.
(4) Georges Blondel. Les Enseignements de l'Exposition de Saint-Louis. Correspondant du 10 décembre 1904, p. 938.
(5) id id p. 939.
— 7il —
qu’ils emploient pour les mettre en valeur et aussi l’immense \ariété de leurs machines-outils, véritables ouvriers mécaniques qui assurent à l’Union sa supériorité de fabrication (1).
Au point de vue rétrospectif « les modèles successifs de locomotives et de wagons montraient avec quelle rapidité s’est construit ce réseau de voies ferrées sans lequel les trois quarts d’un immense territoire insuffisamment desservi par les fleuves et les lacs n’auraient pu être utilisés « et les « énormes wagons... plus que doubles des nôtres » représentaient les transformations les plus récentes du matériel ('2).
Au point de vue de l’économie sociale, la Belgique étalait « les tableaux indiquant les progrès des sociétés de tempérance, d’épargne, de mutualité et attestant la fécondité de l’esprit d’association chez nos voisins (3) ».
Les Etats-Unis comptaient 11.000 exposants, le Japon 2.600, l’Allemagne 2. .580, l’Angleterre comme la Belgique 1.100. Les Etats-Unis obtinrent 3.955 récompenses dont 837 grands prix, le Japon obtint 1.701 récompenses dont 155 grands prix, l’Allemagne 1.588 récompenses dont 420 grands prix, l’Angleterre GOO récompenses dont 120 grands prix, la Belgique 550 récompenses dont 105 grands prix (1).
L’Exposition attira beaucoup de monde. « Pendant les mois d’aoùt, de septembre et d'octobre, dit M. Georges Blondel (5). le chiffre moyen des entrées a toujours été de plus de cent mille. Le jour de la fête de Saint-Louis il s’est élevé à 404.309 ».
(1) Georses Ulondel. Les Eiiseloneinents d: VExÿOSition de Saint-Louis. Correspondant du 10 décembre 190-4, p. 932.
(2) Id. ,.i. id. p. 930.
(3) >d. id. id. p. 939.
(■4) Id. id. id. p. 9.41, n. 1.
(5) lÆS Enseignements de l’Exposition de Saint-Louis. Corresiwndant du 10 décembre 1904, p. 930.
L’exposition coûta fort cher. Elle revint à 375 millions. (( Les Américains, dit M. Georges Blondel (1), ont dépensé 75 millions de dollars, cinq fois plus que la somme dont il avait été question d’abord et qui avait été fixée à 15 millions, le prix qui nous fut payé en 1804 pour la cession de la colonie ».
L’E.xposition était l’œuvre d’une Société privée, la « Louisiana Purchase Exposition Company ». Cette Société avait à sa tète le ministre de l’intérieur du président Cleveland, M. David, R. Francis. Les souscriptions privées avaient fourni 25 millions de francs. La ville de Saint-Louis el l’Union a\ aient chacune accordé une subvention de pareille somme. Enfin les divers Etats avaient offert des dons équivalents à l’ensemble des subventions municipale et fédérale (2).
L’Exposition ouvrit le 30 avril. L’inauguration fut présidée par M. Taff ministre de la guerre, qui prononça un discours au nom du jirésident Roosevelt. Ce fut le commissaire général français, M. Michel Lagrave, qui lui répondit au nom des représentants des puissances étrangères par un discours en anglais. Le prince impérial de Chine assistait à la cérémonie.
La grande semaine fut le commencement de septembre, époque où siégea le jury international et où se réunit la conférence internationale de la paix (3).
L’Exposition ferma le 30 novembre.^
La France y prit une part considérable.
Dès les premières ouvertures des Etats-Unis en vue d’une
(1) Les Ensei(inemcr>'^ de l'Exposition de Saint-Louis. Correspondant du 10 décembre 1M4. p. 930.
(2) G. Gératjlt-gakkjn. La France à l’Exposition de Saint-Louis. Revue du Palais du 15 avril 1904, p. 87.
(3) JuvoR. .4 l'ExposUion de Saint-Louis. La Grande Semaine. Figaro du 28 septembre 1904.
participation de notre pays à l’Exposition de Saint-Louis, un haut fonctionnaire français, M. Michel Lagrave, fut envoyé en Américiue. 11 réussit à obtenir et des garanties pour ia constitution d’un jury international, et l'adoption d’un système de classification en harmonie avec les habitudes françaises (1).
IMe loi du 11 avril 1902 autorisa le ministre du commerce à engager OOO.OOO francs de dépenses et lui ouvrit un crédit de 250.CK30 francs pour assurer la participation de la France à l’entreprise américaine. Une loi du 10 décembre 1902 autorisa le ministre de l’Instruction publique et des Bearx-Arts à engager 649.000 francs de dépenses et une autre loi du même jour lui ouvrit un crédit de 150.000 francs. Deux autres lois des 2 février et U’’ avril 1904 ouvrirent des crédits de 50.000 et 15.000 francs pour assurer la participation des ministères de rAgriculture et des Travaux publics à cette Exposition.
Une loi du 23 décembre 1903 avait accordé une subvention de 200.000 francs aux sociétés ouvrières de production et aux syndicats ouvriers pour leur participation à l’Exposition de Saint-Louis.
Un décret du 15 avril 1902 confia l’organisation de la section française au comité français des expositions à l’étranger et institua un commissariat général. Un second décret du même jour appela à ce poste M. Michel Lagrave, chef de la division du personnel et de la comptabilité au ministère du commerce, qui avait été chargé des négociations préalables avec le gouvernement de l’Union. Mais à la suite de ses dé-
(1) G. Gérault-Carion. La France â VExpositton de Saint-Louis. Revue du Palais du 15 avril 1904, p. 91.
clarations devant la commission d’enquête instituée par la Chambre des députés pour faire la lumière sur la tentative de corruption dont M. Combes et son flls avaient été l’objet, M. Michel Lagrave fut, aux termes d’un décret du 17 juillet 1904, remplacé par M. Alfred Picard, chargé avec le titre de délégué de toutes tes fonctions du commissaire général et auquel on donna pour second, un député M. Gerald avec le titre de commissaire général adjoint.
La France obtint la plus vaste de toutes les concessions exotiques, 32.000 mètres carrés sur 140.000 réservés aux pays étrangers (1). Cette concession avait 150 mètres de targeur sur 250 mètres de profondeur. Elle était située à hune des extrémités de l’avenue principale dont l’autre était occupée par le palais du gouvernement fédéral.
« Une grande grille, dit M. G. Gérault-Carion (2), conçue dans l’esprit de celle de Versailles ou de la place Stanislas à Nancy s’harmonise heureusement avec le palais national qui se trouve environ à 80 mètres en arrière et auquel on accède par une allée traversant un jardin à la française orné de vases et de statues et dessiné par M. Vacherot.
« Le palais construit sur les plans de deux architectes des plus habiles, MM. Bouvard et d’Umbdenstock est la reproduction du Grand Trianon de Versailles...
« Un grand cartouche allégorique a été placé au-dessus de l’entrée principale. Ce cartouche, aux armes de la Pvépublique surmonté du bonnet phrygien, est accompagné de chaque côté par deux figures allégoriques, symbolisant la
(1) Astier. liapport sur le projet de loi relatif à la participation des services I e l nistructioii intUliiiuc et îles Beaux-arts à t’ Exposition Universelle de Saint-T.ouis. Journal officiel. Chambre des députés, documents parlementaires, session extraordinaire 1902, p. 414.
(2) La France à l'Exposition de Saint-Louis, Revue du Palais du 15 avril 1904, p. 94.
paix armée et l’industrie. Bien que moderne et hardie cette composition, œuvre remarquable de M. Segoffln ancien pensionnaire de l’Académie française à Rome, reste en harmonie avec le caractère du palais. »
On avait enfin décoré la balustrade haute, couronnant ce pastiche architectural de motifs de face et de groupes d’enfants qui figuraient dans les projets de Lepaiitre, mais qui manquent au monument de Versailles (1).
Les exposants français occupaient encore d’autres espaces dans les différentes sections: l’étendue couverte par les produits de notre pays atteignait 71.000 mètres carrés.
« Nous avions envoyé de fort belles choses, dit M. Georges Blondel (2). Pour tous ceux des produits qui demandent de l’art et du goût nous étions incontestablement les premiers : nous avions une superbe exposition d’orfèvrerie, de joaillerie et de bijouterie qui, bien qu’on ne lui eût pas donné un emplacement tout à fait favorable, oldint les éloges dr tous les connaisseurs. Nos modes et nos toilettes, exposition collective des grands couturiers, et une exposition particulière du Louvre et du Bon Marché eurent encore plus de succès. Notre exposition de soieries et de tissus de soie réunissait tous les articles produits par Lyon et par Saint-Etienne en même temps que les plus beaux modèles de grèges du midi de la France. Notre industrie dentellière, en dépit de la crise dont elle souffre, était bien représentée tant par de ravissantes dentelles à la main que par les dentelles mécaniques de Calais sans parler des broderies pour ameuble-
(1) Exposition internntionale universelle de Snint-Louis. catalooue tifjiciel lie la Section inniriiisc- ,i. 1.
(2) Les Enseignements de l'Exposition de Saint-Louis . Correspondant du 10 décembre 1904, p. 940.
ment dans leurs infinies variétés. Nos vins et nos eaux-devie défiaient toute concurrence.
« C’est surtout à la section d’économie sociale que notre victoire a été complète. Le jury a estimé que nous avions beaucoup fait pour l’amélioration du sort des travailleurs ; il a trouvé qu’aucun pays n’offrait en définitive un ensemble d’institutions patronales, de groupements ouvriers, de sociétés coopératives, d’institutions de prévoyance plus satisfaisant. On sait qu’il n’y a pas de pays au monde où le Gouvernement intervienne moins qu’en Amérique dans les rapports des citoyens les uns avec les autres. On comprend donc aisément que les Américains, tout en rendant hommage au magnifique édifice des Assurances obligatoires dont l’Allemagne se montre si hère, aient plus de sympathie pour l’orientation qui Jusqu’ici a prévalu en France. Le mouvement mutualiste qui a depuis quelques années fait tant de progrès leur a paru plus digne de récompense que les résultats auxquels on arrive d’ailleurs par la coercition et la contrainte ».
La France comptait 2.717 exposants. Elle obtint 2.579 récompenses dont 721 grands prix. « La France, dit M. Georges Blondel (1), surtout pour les grands prix, arrive à peu de distance des Etats-Unis dont les exposants étaient quatre fois plus nombreux. » Parmi les objets récompensés se trouvait un morceau d’orfèvrerie, vrai chef-d’œuvre religieux, la Via vitæ de J. Chaume.
L’année 1905 compte une exposition universelle, l’exposition de Liège.
(1) Les Enscif/ncrncnts de i Exposition de Snint-Louis. Correspondant du 10 décembre 1904, p. 941. n. 1.
La ville de Liège « autrefois église et forteresse... aujourd’hui grosse ruche industrielle (1) », dont on a pu comparer la situation à celle de Lyon (2), qui s’allonge « le long des deux bras de la Meuse au centre d’un cirque de collines où parmi les verdures s’étagent les maisons « brique et tuile » que Verlaine a chantées (3) » et à qui, comme dit Victor Hugo (4), « la vallée de la Meuse met un bras en France et l’autre en Hollande », se trouve placée au nœud de cinq pays la Belgique, la France, la Hollande, le Luxembourg et l’Allemagne. Elle était donc admirablement située pour devenir le siège d’une exposition universelle. La ville de Liège, qui ne le cède en population qu’à Anvers et à Bruxelles, voulut avoir comme ses rivales son exposition. La « métropole de la Belgique wallonne (5) » qui compte aujourd’hui 170.931 habitants, saisit donc avec empressement l’occasion do concours international qu’offraient le soixante-quinzième anniverversaire de l’indépendance de la Belgique et l’achèvement des grands travaux sur l’Ourthe et sur la Meuse (6).
L’Exposition avait lieu sous le patronage du roi Léopold. Le comité officiel avait pTiur président d’honneur le comte de Flandre, pour président le comte Albert de Belgique. La ville de Liège y avait contribué par un large subside et le gouvernement lui avait accordé une subvention de 6U0.000 francs (7).
L’Exposition devait occuper à l’origine les terrains conquis
(1) Victor Hugo. Le Rhin. YII, éd. n. 32, t. II, p. 36.
(2) Félix MORNAND. Belgique, guide cicerone. p. 184.
(3) B. Largué, à Liège. France illustrée du 12 août 1905, p. 128.
(4) Le Rhin. VII, t. II, p. 30.
(5) Elisée RECLUS. Nouvelle Géographie Universelle, t. IV, p. 100.
(6) Victor LouRTiES. Rapport sur le projet de lot relatif à la participation de la France à l'Exposition internationale de Liège Journal officiel. Sénat, documents parlementaires, session ordinaire 1904 p. 195.
(7) Jules Gleire. L’Exposition de Liège. Nouvelle Revue du i»' .Avril i905, p. 294.
par la rectification du lit de l’Ourttie à l’endroit où elle se jette dans la Meuse et avoir pour annexe le parc de Cointe. Mais les soixante hectares dont on aurait pu disposer sur les bords de la rivière se trouvèrent insuffisants. On annexa le jardin d’acclimatation et le parc public de l’île de la Boverie, l’extrémité de la péninsule entre l’Ourthe et la Meuse, de vastes terrains du faubourg de Pragnée sur la rive gauche de la Meuse. Un nouveau pont, inspiré du pont Alexandre, reliait les deux rives de la Meuse. L’Exposition atteignait ainsi une superficie de 700.000 mètres carrés dont 130.000 couverts.
Elle était divisée en quatre parties que séparaient l’Ourthe, la Meuse, et le canal de dérivation (1).
Sur la rive droite de l’Ourthe se trouvait le noyau de l’Exposition comprenant toute la partie industrielle, le hall des machines qui couvrait 30.000 mètres, la salle des fêtes.
La péninsule entre l’Ourthe et la Meuse renfermait le vieux Liège, restitution de la ville d’autrefois avec ses ruelles et ses placettes, le beffroi de la Violette, le clocher de la Cathédrale Saint-Lambert, et les maisons des trente-deux métiers. Comme au vieux Londres de l’Exposition de Londres en 1885 et au vieil Edimbourg de l’Exposition d’Edimbourg en 1886, les employés des exposants devaient, au vieux Liège, être revêtus de costumes contemporains des édifices figurés.
La rive droite de la Meuse était occupée par des attractions, les arènes liégeoises, un village sénégalais, l’aéroplane Maxim et le pavillon de la graphologie.
L’île de la Boverie entre la Meuse et le canal de dérivation
(1) Robert DoucBT. L'Expositton de Liège. France de demain du 5 Juin 1905, p. 341.
et dont la pointe faisait face à l’extrémité de la presqu’île occupée par le vieux Liège renfermait toute une série de palais. C’était le palais des Beaux Arts qui avait pour cadre le pittoresque jardin d’acclimatation englobé dans l’enceinte. De style Louis X\’î, ce palais, seul ou à peu près des 110 batiments de cette foire du monde, était destiné à survivre à l’exposition. C’était le palais de l’art ancien au pays de Liège, modèle d’une ancienne habitation wallonne où l’on avait entassé toutes les richesses artistiques des collections publiques ou privées de la contrée. C’était le pavillon de la ville de Liège consacré aux services publics et à l’histoire de la cité. C’était le pavillon de la dentelle et le palais de la femme, un des clous de l’Exposition. C’étaient les pavillons des colonies françaises et le village chinois.
L’Exposition des sports se trouvait hors de l’enceinte au parc de Cointe.
Comme on le voit la rive droite de l’Ourthe correspondait à notre Champ de Mars, la presqu’île et la rive gauche de la Meuse aux Invalides, l’île de la Boverie au Trocadéro et le parc de Cointe à notre bois de Vincennes.
Si le vieux Liège et le pavillon de la ville de Liège représentaient le rétrospectif, l’économie sociale n’était pas oubliée. Il y avait un grand concours d’habitations ouvrières. On en avait érigé 25 dans l’enceinte de l’Exposition. Ces maisons solidement construites étaient destinées à être habitées après l’Exposition par des ménages de travailleurs. Ce concours était complété par un autre, un concours de mobilier ouvrier.
Il se tint plus de cinquante congrès durant l’Exposition. Un congrès des habitations ouvrières siégea à Liège au mois
(l’août. Il s’y réunit un congrès des mines et de la métallurgie, rassemblant 1.500 ingénieurs (1), un congrès pour la propagation de la langue française s’y tint en septembre et un congrès international des avocats, du 30 septembre au 4 octobre.
L’Exposition comptait 16.000 exposants. Quarante nations y prenaient part. Au mois d’août, elle avait déjà reçu plus de trois millions de visiteurs.
Elle était installée à souhait pour le public. Plusieurs bureaux de renseignements étaient établis dans les gares de Liège et les voyageurs, commodité que les Américains avaient déjà olTertc à Philadelphie, y trouvaient la liste des logements qu’ils pouvaient se procurer chez les particuliers. « Mille détails » révélaient « l’intelligence et l’ingéniosité des organisateurs ». « Tel, dit un visiteur, ce bureau de poste situé au centre de l’exposition et où on n’attend jamais; tel ce réseau de tramways électriques dont les lignes partent des différents points de la ville pour aboutir à l’intérieur même de l’Exposition, le contrôle des tickets et des cartes d’entrée s’effectuant durant le trajet (2) ». Ce n’était pas le seul mode de locomotion. Les gondoles vénitiennes avaient trois escales sur la Meuse, sur le canal de dérivation et sur l’Ourthe. Les bateaux à vapeur en avaient deux sur la rive droite et sur la rive gauche de la Meuse. Enfin non seulement les stations de Longhoz et des Guillemins étaient à proximité de l’exhibition, mais une déviation de la ligne du Nord, la ligne de Liège à Namur, les raccordements du chemin de fer de
(1) Gustave Briand, L'Exposition de Liège, Correspondant du 10 septembre 1905, p, 992,
(2) Robert DoucET, L'Exposition de Liège. France de demain, du 5 juin 1905> P. 341.
Liège à Verviers aboutissaient à un embranchement qui traversait en viaduc le cœur môme de l’Exposilion, et avait une station centrale au milieu de l'Expositon industrielle. Liège n’est qu’à cimi heures de Paris : le voyage en train de plaisir ne coûtait pas dix francs.
L’Exposition ouvrit le jeudi 27 avril. Le prince et la princesse Albert de Belgique présidèrent l’inauguration. La cérémonie eut lieu dans la salle des fêtes où huit cents chanteurs et instrumentistes exécutèrent La Brabançonne, chant natiof nal de la Belgique, et la cantate inaugurale, œuvre de M. Radoux, directeur du Conservatoire de Liège. M. Digneffe, président du comité exécutif, et le prince Albert prononcèrent des discours et le cortège officiel parcourut l’Exposition des tleaux Arts, la section française et quelques sections étrangères.
Pendant l’Exjjosition eurent lieu à Bruxelles les fêtes pour la céléhralion du jubilé national de la Belgique. Le 21 juillet un Te Dcum solennel fut célébré à Sainte-Gudule. Un cortège historique et allégorique rappelant toutes les grandes épo- (jues de l’iiistoire des provinces belges depuis l’union des communes brabançonnes jusqu’à nos jours parcourut les rues de la capitale. En tète du groupe de la domination française marchaient des figurants en costume du 112® régiment de la grande armée, corps exclusivement recruté parmi les Belges (1).
Le 26 juillet eut lieu à Liège la remise des décorations industrielles à 5.141 ouvriers. Elle fut. suivie d’un banquet offert aux nouveaux décorés. Le même jour un cortège his-
(1) l’aul Crokaer. Le Jubilé ^aUona! (Je EclQique. Mois littéraire et vittorcsque, septembre 1905, p. 280.
torique, reconstitution exacte des « XXXII métiers » parcourut les rues de la ville sous un ciel radieux.
La dernière cérémonie de l’Exposition fut la distribution solennelle des récompenses aux exposants. Elle eut lieu le 21 octobre dans la salle des fêtes sous la présidence du prince et de la princesse Albert de Belgique en présence de 2.500 personnes. On se borna à proclamer les chiffres globaux du palmarès pour chaque pays et le prince Albert remit aux commissaires étrangers qui défilèrent devant lui la liste des récompenses et des décorations de l’ordre de Léopold concernant leurs nationaux (1).
L’Exposition ferma à la fin d’octobre.
La France joua un rôle considérable dans cette exposition de la plus française des villes belges. Un© loi du 25 mars 1903 ^ autorisa le gouvernement à engager 350.000 francs de dépenses pour assurer la participation officielle de la France.
Un décret du l”’' avril 1903 confia l’organisation de la section française au comité français des expositions à l’étranger et institua un commissariat général. Un autre décret du même jour appela à ce poste M. Chapsal, directeur du Cabinet du ministère du commerce.
La France avait pour pavillon une reproduction du Trianon, qu’entouraient de merveilleux jardins, dessinés par les horticulteurs français. JLi’Exposition des Beaux-Arts organisée par M. Pol Neveux comprenait trois cents œuvres de choix.
M. Dubief, ministre du Commerce français, vint le 3 juin présider rinauguration de la section française et trois ministres français, M. Dubief, ministre du Commerce, M. Ruau,
(1) Figaro, du 23 octobre 1905.
ministre de l’Agriculture et M. Clémentel ministre, des Colonies, vinrent le 29 juin la visiter officieillement. Le roi Léopold se rendit le 6 octobre à Lièg-e pour faire une visite spéciale à la section française. Il fut reçu par M. Etienne, ministre de l’Intérieur français, venu tout exprès de Paris pour saluer le souverain belge.
La France tint le premier rang dans le concours international. Elle occup,ait à elle seule le tiers de la superficie totale de 1 enceinte, surface presque égale à celle qu’occupait la Belgique elle-même. Elle avait puissamment contribué à la préparation de l’Exposition (1). « C’est grâce au comité français des Expositions à l’étranger, disait M. Digneffe en présentant le président de ce comité au prince Albert, alors qu’il parcourait l’Exposition en préparation, que le comité de Liège a pu entreprendre l’Exposition dont vous visitez aujourd hui les travaux. Le comité français ne nous a ménagé ni ses conseils, ni ses encouragements et je tiens à lui en témoigner devant vons, monseigneur, toute notre reconnaissance ainsi qu à M. Chapsal dont la haute autorité nous a aidés à vaincre les difficultés de l’org'anisation. » De son côté, le roi Léopold ne craignit pas, en recevant au mois de juillet le Congrès des associations de la presse, d’affirmer que c’était à sa « grande voisine » que la Belgique devait le succès de son exposition internationale de 1905. Si, comme on l’a dit (2), 1 Exposition manquait de clous, elle avait du moins dans la section française un véritable joyau (3).
On remarqua particulièrement l’Exposition de l’industrie
P ^ de Nouvelle Revue du lor avril 1005.
ml L'Exposition de TA/'oc. Correspondant du 10 septembre
(3J Journal Officiel du 8 octobre 1905, p. 5970
de la plume, le salon de la couture de Paris « immense galerie de glaces féeriquement éclairée à réleclricilé » (1), l’Exposition de l’industrie minière, et l’Exposition collective des institutions patronales fondées et soutenues par nos six grandes compagnies de chemins de fer.
La France obtint 6.500 récompenses.
La liste des Expositions n’est pas close. En avril 1906, ouvre l’Exposition de Milan destinée à célébrer l’achèvement du tunnel du Simplon. Ce devait être d’abord une simple exposition des moyens de transport, mais elle a pris un caractère général. La clôture est fixée an mois de novembre. L’année 1906 doit avoir une autre exposition universelle à Anvers. On annonce, une expoisition nniverselle pour 1907 à Bruxelles, exposition destinée à clore la série des concours internationaux des trois métropoles belges, métropole industrielle, métropole maritime, métropole politique. Enfin, on annonce lieux expositions universelles pour 1908, l’une à Québec, premier essai d’acclimatation des exhibitions cosmopolites dans la « Nouvelle France » (2), l’autre à Tokio 3) renouvellement élargi de l’Exposition industrielle d’Osaka en 1903.
Toutes ces expositions ne semblent que les premiers anneaux de la chaîne destinée à relier l’exposition de 1900 à la future exposition parisienne.
En effet, lë principe d’une nouvelle exposition universelle à Paris vers la fin de la première période décennale du nouveau siècle, semble tacitement admis. Sans doute, ni la date exacte, ni le site précis ne sont encore arrêtés ; mais on parle du retour de l’Exposition comme on parle du retour d’un
(1) Journal des Débats du 10 juin 1905.
(2) L DE LA BRiÈRE. L'autre France. Voyage au Canada^ p. g.
(3) Gaulois du 19 septembre 1905,
astre à révolutions fixes.
Dès la discussion au Sénat du projet de loi relatif à l’Exposition de 1900, M. Buffet, — ■ qui, reprenant l’idée présentée à la Chambre par M. Denys Gochin, demandait que l’Exposition de 1900 fût une expositon de sélection, — M. Buffet ne mettait pas en doute qu’il n’y eut une exposition une ilizaine d’années après l’Exposition projetée. Combattant la construction de nouveaux palais permanents, il disait au Sénat, le 12 juin 1896, pour écarter les reproches de redites et de banalité qu’on adressait à son plan d’exposition restreinte ; « Mais alors, dans cet ordre d’idées, vous ne devez pour 1900 construire que des bâtiments provisoires que vous ne conserverez pas pour l’Exposition suivante, pour celle de 1911, que je ne verrai certainement pas. Car si vous les conserviez, ce serait, selon votre expression, tomber dans les redites et dans la banalité ».
En pleine Exposition de 1900 on song'eait déjà à l’Exposition de la décade suivante. On lit, en effet, dans un document pour ainsi dire officiel, le compte rendu des expositions de l’Etat (1), à propos de l’Exposition de la Mutualité Française organisée par le ministre de l’intérieur : « Les mutualistes français peuvent tripler leur nombre dans la période décennale qui va s’ouvrir. Si comme cela est probable, une nouvelle exposition avait lieu à Paris en 1910‘, il importe que ce triplement soit acquis. »
Au mois de novembre 1902 un journal constatait que l’on commençait déjà à parler d’une nouvelle exposition universelle à Paris en 1911 (2).
Deux ans plus tard on agitait l’idée de reporter la nouvelle
(1) Journal officiel du 27 juin 1900, p. 3461.
(2) Figaro du 10 novembre 1902.
Exposition en 1920 afln de la faire coïncider' avec le cinquantenaire de la République (3).
Enfin le 24 octobre 1904, M. Lucien Cornet saisissait la Chambre des Députés d’une proposition de résolution invitant le Gouvernement à décréter une exposition universelle à Paris.
Cependant on dirait que je ne sais quelle lassitude, une sorte d’indifférence se manifeste à l’endroit des Expositions universelles. Tandis qu’un publiciste au lendemain de l’Exposition de Londres, en 1862, commençait un article sur les Expositions par ces mots : « La cause des Expositions universelles est définitivement gagnée » (l),le correspondant d’un grand journal parisien écrit en tète d’une lettre sur l’Exposition de Saint-Louis : « 11 me semble que décidément les Expositions universelles ont fait leur temps » (2). On se rappelle que Guillaume II avait témoigné en 1892 l’intention d’ouvrir à Berlin en 1900 une grande Exposition universelle. En présence de l’initiative de la France, il y renonça, et il ne paraît pas, quoi qu’en dise M. Charles Gide (3), caresser aujourd’hui de plans semblables. L’Italie ne se montre pas d’humeur à reprendre les projets qu’en 1881 elle avait formés pour rhiver 1887-1888. Ainsi les deux peuples pai’venus les derniers au rang des gr'andes puissances semblent dédaigner de célébrer par un grand concours international leur entrée dans le « Concert européen ».
En France même, il se forma contre la dernière exposition universelle, l’Exposition de 1900, une véritable opposition de
(1) Gaulois du 26 octobre 1904.
(2) Charles Lavollée. Les Expositions Universelles et leur influence sur l’industrie contemporaine . Revue des Deux-Mondes du 1" décembre 1864, p. 628.
(3) S. JoussELiN. L'Exposition de Saint-Louis. Gaulois du 22 septembre 1904.
(4) Chronique économique. Revue d'économie politique, t. XVI, 1901, p. 677.
principe. Cette opposition trouva sa formule doctrinale dans une étude de M. Paul Leroy-Beaulieu. Dès le 7 décembre 1895, l’éminent professeur du Collège de France, dans un article de tête de l'Economiste français, dont il est directeur, article intitulé: Les grands inconvénients des foires universelles et la nécessité d'y renoncer, groupa la plupart des objections que l’on peut faire au système des expositions universelles. Les choses ont d’ironiques retours. Il est piquant de voir les économistes devenus les adversaires passionnés des Expositions dont ils ont été les propagateurs infatigables et de trouver la critique des conceptions favorites de Michel Chevalier sous la plume du chef de l’école classique gendre à la fois et successeur dans sa chaire du Collège de France du promoteur du libre échange.
Mais ce fut le Parlement qui servit en 1896 de champ clos aux partisans et aux adversaires des expositions.
Les objections théoriques contre les grandes exhibitions internationales ont été magistralement résumées par M. Alfred Picard, commissaire général de l’Exposition, dans son discours du 14 mars 1896 à la Chambre des députés.
« A en croire, dit-il, t en croire les détracteurs des expositions universelles, ces grandes manifestations de la paix et du travail n’offriraient aucun intérêt réel pour le développement de l’industrie et de l’éducation générales. Elles seraient impuissantes à accroître notre commerce extérieur et notre commerce intérieur- Tout au plus imprimeraient-elles à certaines branches du négoce parisien, une activité factice et temporaire, compensée d’ailleurs très largement par des années d’atonie, de stagnation, par le renchérissement de la vie et surtout par la souffrance du commerce départemen-
tal. Loin d’y gagner, nous y perdrions par la divulgation de nos procédés de fabrication. En réalité, les expositions auraient cessé d’être des manifestations industrielles et commerciales, pour se transformer en de grandes kermesses préjudiciables à la morale publique, n’ayant d’autre résultat que de pousser à la dépravation et aux excès d’un cosmopolitisme dangereux. Les industries sérieuses s’en élcigneraient, de plus en plus convaincues que leur coopération aurait surtout pour objet de couvrir d’un voile de respeciabilily ces gigantesques saturnales...
(( La province ne serait seulement pas atteinte dans son commerce; elle aurait à supporter des dépenses considérables dans l'intérêt de Paris; elle verrait en outre les campagnes se dépeupler de plus en plus et l’agriculture péricliter faute de bras.
« Au point de vue social, l’agglomération passagère d’ouvriers voués fl de longs chômages, constituerait un véritable péril. »
La question des expositions universelles se pose donc et il convient de l’étudier soigneusement. Mais, avant tout, il importe de dégager ce problème de tous les éléments étrangers, do le débarrasser des scories qu’on y mêle.
On a critiqué le caractère forain donné aux expositions, caractère nouveau, dit-on, et que ne présentaient pas les premières expositions.
Mais que l’on plante dans les expositions des « clous » gigantesques, que l’on prenne, comme le dit M. Paul Leroy- Beaulieu (1), « l’habitude détestable, humiliante, d’entourer
(1) Les f/rands inconvénients des foires universelles et la nécessité d’y renoncer. Economiste Irançais du 7 décembre 1895, i>. 730.
le déploiement des produits industriels et des instruments de production de toute une ceinture dorée d’établissements équivoques et puérils », ce ne sont pas les expositions ellesmêmes qui peuvent en être rendues responsables et on ne saurait leur faire un grief de toutes les végétations parasites sous lesquelles on les étouffe.
D’ailleurs est-il bien exact que les expositions anciennes fussent pures de tout alliage ? « L'apogée, dit M. Paul Leroy- Beaulieu, en parlant des expositions universelles, l'apogée en fut dans l’année 1867. Alors, un homme de premier ordre. Le Play, avait par une merveilleuse puissouce de classification, formé de l’Exposition un véritable corps organique où l’énorme variété des produits se conslil liait eu une œuvre harmonieuse. En moraliste qu’il était, au lieu de convoquer le ban et l’arrière-ban des parasites des nations' civilisées et des nations bai'bares, il avait clierclié à donner à celte manifestation du li'avail un caractère élevé et spirituel, en inventant un ordre nouveau de récompenses pour l’organisation la plus humaine de l’industrie ». Que la classification de l’Exposition de 1867 fût un chef-d’œuvre, tout le monde en convient ; f{ue la création d’une section spéciale pour les institutions ouvrières, section qui esl devenue en 1889 l'exposition d’économie sociale, en 1900 le groupe de l'écononne sociale, fût une heureuse idée, pei'sonne n’y contierlit- Mais est-il bien vrai que cette exposition de 1867, qui a laissé dans son sillage comme un parfum de joie et de fête, fût un modèle de décence et d’austérité ? Est-il vrai qu'on n’ait pas pour elle autant et plus que pour d’autres convoqué le ban et l’arrière-ban des parasites des nations civilisées et barbares? Les mœurs de 1867 dont Pmchefort devait raimée
suivarxte dans les Français de la décadence donner la vive et piquante satire n’avait rien de patriarcal. C’était, suivant le mot que Léon de Tinseau met dans la bouche d’un personnage de son roman La. Chesnardière, c’était « la grande vie ». Che Carnavale! disait un Italien visitant les Tuileries au début du second Empire (1), et ce mot ne pourrait-il pas caractériser la folie française de la Cour et de la ville au temps de la plus brillante, mais de la plus légère des exhibitions parisiennes ? Enfin un chroniqueur contemporain adressait précisément à cette exposition, que M. Paul Leroy-Beaulieu considère comme l’exposition modèle, les reproches que l’économiste adresse aux expositions plus récentes : « Le grand vice de fExposition, écrivait Victor Fournel (2), outre ses proportions écrasantes, c’est ce côté amusant et puéril, ce mélange de bazars, de spectacles et de baraques foraines qui n’attirent la foule qu’en la détournant de toute pensée d’étude et qui lui donne une séduction vulgaire subie par ceux qui la déplorent le plus aux dépens de sa dignité morale et de son utilité pratique ». M. Paul Leroy-Beaulieu, en célébrant les vertus de l’Exposition de 1867, a donc été trompé par ce mirage qui nous dore le passé, par cette illusion flatteuse qui efface les défauts d’une époque déjà éloignée.
Considérons donc le problème ainsi dégagé. Nous nous bornerons aux données que peuvent fournir les expositions universelles de Paris. D’un côté nous manquons de documents sur les effets des expositions universelles à l’étranger. De l’autre les expositions universelles françaises qui fee sont tenues ailleurs qu’à Paris ne semblent pas avoir eu d’in-
(1) Le Dernier des Napoléon, p. 168, n. I.
(2) Voyage à travers l’Exposition universelle, êorrcspondatit du 25 juillet 1867, p. 621.
fluence sur l’ensemble du pays. Le problème peut se formuler en trois questions: Les expositions universelles d’une façon générale sontrelles utiles ? Les expositions universelles sontelles utiles à la France ? Les expositions universelles sontelles utiles à Paris ?
Les expoisitions universelles d’une façon générale sontelles utiles ?
Nous n’hésitons pas à répondre oui. Les expositions ont tous les avantages que Diderot reconnaissait aux expositions artistiques. Elles stimulent le fabricant, font connaître l’objet, déterminent l’amateur à l’achat.
« L’homme habile, disait Diderot (1), l’homme habile à qui l’homme riche demande un morceau qu’il puisse laisser à son enfant comme un effet précieux, ne sera plus arrêté par mon jugement, par le vôtre, par le respect qu’il se portera à lui-même, par la crainte de perdre sa réputation. C’est pour un particulier qu’il travaillera et vous n’en obtiendrez qu’un ouvrage médiocre, de nulle valeur. On ne saurait opposer trop de barrières à la paresse, à l’avidité, à rûiridélité et la censure publique est une des plus puissantes. Combien de tajbleaux seraient demeurés des années entières dans l’ombre de l’atelier s’ils n’avaient point été exposés ? Tel particulier va promener au salon son désœuvrement et son ennui qui y prend ou reconnaît en lui le goût de la peinture. »
On a fait plusieurs objections. On a dit que les expositions étaient inutiles, et que les magasins étaient les véritables expositions, que les expositions, utiles autrefois, ne l’étaient plus aujourd’hui, que les expositions n’étaient utiles que dans des circonstances exceptionnelles, que les expositions
(1) Salon de 1767. Œuvres complètes, éd. Assezat, t. XI, p. 6.
ne pouvaient être entreprises qu’à des époques moins troublées que la nôtre, à des époques de paix profonde et d’avenir assuré.
Les expositions, a-t-on dit, sont inutiles ; car les magasins sont les véritables expositions.
« Longtemps, dit M. Jobard (1), longtemps les Anglais ont méprisé les expositions françaises; les boutiques du Slrand et du Regent Street et du Ouadrant, voilà nos expositions, disaient-ils, elles sont perpétuelles, et il s’y distribue chaque jour plus do médailles à nos exposants que vous n’en distribuerez tous les cinq anis aux vôtres. » « Les expositions universelles, disait, en 1878, M. Henri Houssaye (2), les expositions universelles, profitables aux autres nations, sont inutiles à la France. Les œuvres de son art et de son industrie ne sont-elles pas répandues par toute l’Europe à laquelle elles servent de leçon et de modèles et Paris avec ses salons annuels, ses vingt musées, ses somptueux magasins qui sont aussi des musées et ses milliers de boutiques qui sont des vitrines, avec enfin ses diverses expositions que multiplient l’Etat et les iiarticuliers à l’école des Beaux-Arts, au Palais de rindustrie, dans les cercles, chez les marchands de tableaux, Paris n’est-il pas une exposition perpétuelle? »
Mais ce caractère perpétuel que présentent les galeries des magasins est précisément ce qui les empêche de remplacer les expositions universelles. Ce qu’on peut voir tous les jours finit par ne plus al tirer. D’ailleurs les expositions universelles ne montrent pas seulement des produits de Paris,
fl) Art. Expiisitkin des pkdduits industriels (îads Encyclopédie du ?:i\" Xiicli'. f XIX. p. 342,
(2) Yoyatjc autour du Monde à V Exposition universelle. Revue des Deux- Mondes du 15 août 1878, p. 801.
en rapprochant d’ailleurs ce qui se trouve dispersé aux quatre coins de la ville et en mettant en lumière ce qui risquerait de demeurer caché, elles montrent les produits de toute la France, les produits du monde entier. Les magasins des grandes rues de Paris, pas plus que les boutiques des grandes voies de Londres, ne sauraient donc les remplacer.
Les expositions diLon encore viennent trop tard dans un monde trop vieux; utiles autrefois elles ont cessé de l’étre aujourd’hui.
« Les Expositions universelles, dit M. Paul Leroy Beaulieu (i), ont eu cerles leur utilité. Alors que les principales inventions du siècle étaient plus jeunes et moins divulguées, alors que les communications étaient moins commodes et plus coûteuses... dans ce temps, les Expositions formaient un beau et utile spectacle ».
Ainsi râge d’or des Expositions aurait été l’âge des tâtonnements industriels et des moyens de locomotion rudimentaires I
Mais, est-ce que les principales inventions du siècle n’ont pas reçu des modifications qui les transforment et en font comme autant d’inventions inédites? Est-ce que de nouvelles inventions ne sont pas venues prendre place à côté de leurs devancières ? Peut-on dire que notre époque soit moins féconde en inventions, en perfectionnements et en applicar bons, qu’aucune de celles qui l’ont précédée ? Y en eût-il jamais où le progrès eut un essors! rapide? « Le monde moderne évolue vite, dit M. Lair (2). Les années de son existence valent presque des siècles du passé ». Précisément
(1) Les f/rands inconvénients des foires universelles et la nécessité d’y renoncer. Economiste français du 7 décembre 1895, p. 729.
(2) .iprès l'Exposition. Réforme sociale du l" février 1901, p. 240.
M. Denys Gochin, à la séance diu 13 mars 1896 de la Chambre des Députés, à propos du projet d’expos ttion de 1900, exaltait les inventions de la dernière période décennales celle-là même dont M. Paul Leroy-Beaulieu, mettait pour ainsi dire la stérilité en opposition avec la fécondité de la jeunesse industrielle du siècle. Parlant des raisons invoquées en faveur de la date, périodicité, clôture du xix® siècle. M. Denys Cochin concluait ; « Mais, à mon sens, l’exposition viendra à propos pour des raisons beaucoup plus sérieuses. Elle succède à une période excessivement féconde. Tous les commissaires généraux d’Expositions n’auront pas eu la bonne fortune de M. le commissaire général Picard. Il aura à présenter une foule d’inventions nouvelles ; il trouvera dans les progrès récents de l’art et de la science, assez d'objets d’attraction pour faire venir et récompenser la venue des visiteurs de Paris en 1900. » D’un autre côté, n’y a-t-il pas quelque paradoxe a soute*nir que l’âge des communications difficiles' était l’époque prédestinée des expositions ? Sans doute à ce moment, des foules plus sédentaires pouvaient avoir besoin d’être mises en mouvement par l’annonce d’une exposition, de subir en quelque sorte l’attraction de cette exhibition; pour quitter leurs foyers. Mais n’en estril pas de même aujourd’hui encore ? N’est-il pas besoin d’un attrait pour rompre le charme qui attache la province à ses habitudes casanières ? Est-ce que d’ailleurs les débuts des expositions n’ont pas coïncidé avec l’achèvement des premiers grands réseaux, c’est-à-dire avec l’époque où les communications ont été facilitées et multipliées ? M. Levasseur l’a dit dans un mémoire lu à la séance publique annuelle des cinq académies le 25 octobre 1900 :
« C’est la vapeur qui a rendu possibles ces rendez-vous des
nations et c’est au milieu du siècle précisément, lorsque commençait le grand mouvement de construction des voies ferrées que Londres a inauguré ce solennel concours (4) ». Gomme l’a dit M. Lavollée (2) à propos des premières exhibitions ; « Ce n’est ni la France ni l’Angleterre c’est le génie du XIX® siècle qui a inspiré et exécuté l’entreprise. Les expositions universelles procèdent des besoins, des sentiments, des passions de notre temps ».
M. Paul Leroy-Beaulieu (3) dit encore ; « Une Exposition universelle sérieuse, morale, élevée, pratique, n’est plus possible; les conditions matérielles et les conditions morales ne s’y prêtent plus. Il ne peut plus s’agir que d’une foire gigantesque, un fouillis où rien ne se peut classer avec méthode, d’où ne se dégage aucune impression intellectuelle ».
Estril bien vrai que les conditions matérielles et morales d’une exposition instructive fassent défaut? Sans doute M. Paul Leroy-Beaulieu, en parlant du manque d’ordre s’est trouvé malheureusement prophète dans son pays, et l’Expo*sition de 1900 présentait trop souvent une image du chaos. C’est à elle, qu’il faut appliquer la critique trop générale que formulait M. de Vogue à propos des dernières expositions : M L’ordonnance en est de plus en plus absente ; les efforts individuels se multiplient intéressants, intelligents, parfois très beaux et très utiles : rien ne les relie dans rincohérence et l’anarchie de l’ensemble (4). » Mais ce désordre n’est pas particulier aux expositions récentes. C’était le plus grave
(1) E. Levasseur, L'influence des voies de communication au XIX‘ siècle. Journal officiel du 28 octobre 1900, p. 7124.
(1) Des Expositions Universelles d propos du rapport du prince Napoléon. Bevue des Deux-Mondes, du 15 mai 1858, p. 429
(3) Les grands inconvénients des foires universelles et la nécessité d’y renoncer. Economiste français du 7 décembre 1895, p. 730.
(4) De Voguë. La défunte Exposition. Bevue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 396.
défaut de la première exposition parisienne, de l’Exposition de 1855. C’était le défaut de l’Exposition de Philadelphie eu 1876. - — (( Aimez-vous le désordre? on eu a mis partout », écrivait Louis Simoniu (1) en revenaid< de la visiter — comme de l'Exposition de Chicago en 1893. Ce défaut d’ailleurs ii'a rien de nécessaire. Le grand noml.)re des objets fournit une ample malière à la méthode ordonnatrice, mais n’y oppose pas un insurmontable obstacle. Classez les objets comme ils l’ont été en 1867, en 1878, en 1889 et quel qu’en soit le iiondjre, vous aurez une exposiliou sérieuse, morale, élevée, pratique.
Les expositio'iis sont utiles, arhon dit, mais uniquement dans des circonstances exceptionnelles. Ainsi une exposition a été utile en 1855 pour montrer la transformation du mécanisme; en 1878 pour montrer le relèvement de la France ; liors de là elles sont oiseuses.
Telle est l’opinion de M. Georges Gérault (2).
Pour que cette thèse fût vraie, il faudrait que les e*xposilions données dans des circonstances extraordinaires eussent eu un résultat favorable et que les expositions données dans des circonstances ordinaires eussent échoué. Or d’un côté M. Georges Gérault (3) non seulement ne constate pas de résultat particulièrement favorable pour les expositions données dans des circonstances extraordinaires, mais — et nous verrons plus loin que c’est à notre sens une exagération — • il ne leur attribue aucun effet; il avoue que la période de prospérité qui suivit l’Exposition de 1855 fut due peut-être plus
(1) Le Centenaire Américain et l'Exposition de Philadelphie. Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1876, p, 798.
(2) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 202.
(3) Id. p. 64.
à la silualion générale qu’à l’exposition elle-même, que, si l’Exposition de 1878 au point de vue intérieur (( consacra et rendit évidente aux yeux de tous la prospérité nouvelle de notre commerce, elle no l'activa pas d'une façon très sensible » (1) et qu'au point de vue extérieur elle fut suivie d’une crise dans notre négoce r2).
1/ un au! IC, on ne çonslalo pas i(ue les oxqiosifions données dans des circonstances ordinaires qui se sont succédées en France aient été stériles ou délaissés. D'ailleurs la régularité qu’on reproche aux expositions n'a pas été l'effet d’une théorie préconçue ; elle s’est établie par la coutume, sans doute parce qu’elle répondait à certains besoins, parce qu’elle présentait des avantages,
En effet, les expositions à longs intervalles ne font que consacrer des progrès accomplis. Les expositions régulières provoquent des efforts. Sans doute, ainsi iju’on l’a dit, « aucune exposition universelle n’a suscité de découvertes nomhieuses, ni brillanle.'^, et les graiiifes invenlions ipii (iepuis un siccle ont révolutionné l’industrie n’ont pas été faites à la suite do ces cünconis internationaux, mais à la suite d'une expérience de tous les jours » (3^. <( Est-ce (phun industriel ou un commerçant, dit Al. à\es Guyot d), attend l'année de l’E.xposition pour réaliser des progrès, les faire connaître ou s’en informer? Est-ce que AI. Lumière a attendu l’Exposition de 1900 pour produire son cinématographe. Est-ce que l’industrie des automobiles a attendu cette même date pour se développer et se perfectionner? » Mais il en est ainsi de tous
amsaoées au point cU
(3) W- id . p, 95.
L. I..4VEDAN. Avant l'Exposition. Vorrespondani Ju lo avril I9f:0.
les concours; il est rare qu’ils engendrent des chel's-d’œuvre : ils n’en sont pas moins utiles : ils entretiennent l’activité, l’initiative, l’émulation. Les expositions universelles entretiennent l’effort, l’animation, un amour-propre nécessaire au progrès. Maintenez-les ou vous devrez supprimer tous les salons, tous les concours.
Les expositions, a-t-on dit, ne sont possibles qu’aux époques de paix profonde et d’avenir assuré et ces conditions ne se rencontrent nulle part de notre temps. « Des entreprises de ce genre, dit M. L. Lavedaii (1), aussi colossales et aussi onéreuses, ne devraient être tentées que par un pays sûr de lui-même, sûr de sa force, de son lendemain et de son influence extérieure, de l’amitié de ses voisins et de la sympathie des peuples ». La France, d’après M.. Lavedan, ne satisfaisait pas à ces conditions en 1900; il aurait pu ajouter qu’elle n’y avait jamais satisfait, qu’aucun peuple de l’Europe, et du monde entier n’y satisfaisait et n’y avait jamais satisfait. Mais une exposition suppose-t-elle cette paix profonde ? Loin de là. Une pareille paix serait au contraire la mort des expositions. « L’esprit humain, écrivait le 26 août 1848, un auteur que ne saurait désavouer le directeur du Correspondant^ l’esprit humain aime les combats qui ne lui laissent pas de repos: il grandit dans les perplexités, il lui faut ces dures conditions sans lesquelles rien n’est fécond, le déchirement et la douleur. Les siècles de Périclès et d’Auguste sortirent de Salamine et de Pharsale. La querelle des investilures réveilla la scholastique. Entre l’excommunicalion et le ban de l’Empire, il fallait choisir, il fallait lutter. Les premiers chants des troubadours se mê-
(1) Avant l'Exiiosilion. Correspondant du 10 avril 1900, p. 3.
lent au cri de la victoire de la première croisade et ce ne fut pas trop de toutes les fureurs des guelfes et des gibelins pom' échauffer Dante et piour embraser son enfer. Tous ces mâles esprits qui furent comme la première moisson du siècle de Louis XIV avaient germé sur une terre sillonnée par la guerre, brûlée par les armées espagnoles, encore toute frémissante des passions de la Fronde. Et lorsque la civilisation même sembla périr sur les échafauds et dans les prisons de la Terreur, regardez-y bien et c’est de ces scènes d’horreur que vous verrez s’échapper’, comme la colombe du bûcher de Jeanne d’Arc, le cygne du Génie du Christianisme et des Martyrs (1). »
Ce qu’Ozanam disait des progrès de la littérature et du développenrent de la pensée humaine est vrai des progrès de tout ordre: c’est clairs la fermentation politique des républiques italiennes du Moyen-âge, que s’élaborèrent les premiers principes économiques et s’ébauchèrent les premières combinaisons financières (2). C’est des hécatombes de la guerre de la Sécession que sortit la grandeur manufacturière des Etats-Unis (3). Ce sont les guerres de la Révolution qui engendrèrent plusieurs industries modernes (4) et la fabrication du sucre indigène naquit du blocus continental. Attendre que les révolutions et les guerres soient closes pour ouvrir des e.xpositions, ce serait reporter les exhibitions au lendemain du dernier jour de l’humanité et rechercher trop de sécurité, c’est se condamner à l’impuissance, car, comme le dit Bos-
(1) Frédéric Ozanam. Autographe du 5 Janvier 1864, p. 28.
(2) SCLOPis. Essai sur loi législation italienne dans ses rapports avec l'Industrie et le commerce aux Xim. XlVe et .\Te siècles. lievue de Législation (Revue Wolowsl-.i), t. XVII, p. 665
(3) A. BOGENVAL. L'idéal américain d'après un livre récent du président Boosevelt. Réforme sociale du 16 Juin 1904, p. 915.
(4) J. -B. BioT. Essai sur l'histoire générale des sciences pendant la révolution, p. 1,
suet (1), « Oui veut trop s’assurer et trop prévoir ne fera rien ».
Exaniinons maintenant l’utilité des expositiolns universelles à des points de vue spéciaux, au point de vue industriel, au point de vue commercial, au point de vue moral, au point de vue social, au point de vue international.
Les expositions universelles sontrelles utiles au point de vue industriel? Oui et de deux façons, elles stimulent les producteurs et les instruisent.
Elles les stimulent et leur font réaliser des prog"rès qui n’eussent pas été même tentés sans elles.
« Il est bon, a dit M. Paul Leroy-Beaulieu (2), il est bon que de temps en temps les industriels et les ouvriers aient l’esprit animé par d’autres pensées que celles du lucre immédiat. Jadis, pour entrer dans une corporalion, chaque artisan était ienu de faire un chef-d’œuvre. Cette pratique tyrannique a heureusement disparu. Mais à côté d’inconvénients fort grands, elle avait bien quelques avantages. Les expositions universelles ont d’une manière détournée et toute facultative rétabli le chef-d’œuvre. » Les expositions nationales surexcitaient déjà dans une certaine mesure l’initiative. Dans une comédie représentée le 27 décembre 1820, un an après la première exposition de la Restauration, Picard nous montre un propriétaire d’usine sans cesse en quête de perfectionnements, ne s’occupant de sa manufacture i( que pour de nouveaux procédés dont il a fait l’essai et dont il est tout lier parce qu’il a obtenu une médaille à la der-
M) Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture Sainte, V. II, 8, Œuvres coiiiplètes. éil. Har-le-Duc, 1863, t. VII, p. 658.
(‘D L'K riiosilioii vnirrrselle et les projets d’emprunt Ce la Ville de Pans. Ecuituiii isie Uançais du 29 avril 1876, p. 519.
nière exposition des produits de l’industrie » (1). Mais le cosniopolilisme enflamme l’émulation.
(( 11 n’est pas douteux, dit M. Jules Mélinc (2), en partant des Expositions universelles, il n’est pas douteux ({u'elles donnent à l’activité productrice des nations et surtout de la nation qui les organise pour se montrer au monde dans toute sa force, une impulsion, un élan, une fièvre d’invention qui provoquent dans toutes les branches du travail national une émulation féconde et déterminent presque toujours un nouveau pas en avant dans la voie du progrès. »
Elles instruisent les producteurs. Elles montrent d’abord aux fabricants de cliaque pays les procédés des fabricants similaires des autres pays.
Chacune d’elles, dit un Sénateur des Etats-Ünis M. Joseph II. llawley (3) en parlant des expositions universelles, cliacuue d’elles a perfectionné le goût et traiisfurmé l’industrie de la nation qui la donnait. »
« Par les Expositions universelles, disait Michel Chevar lier (4), s’organise entre les nations un enseignement mutuel qui profite à toutes les parties. Dans ces grandes revues chacun mesure les forces des autres et apprend à se les approprier. L’avancement industriel de toute la terre doit être singulièrement accéléré et ainsi s’amasseront des ressources toujours nouvelles pour la solution du problème de la misère, épouvantail des hommes d’Etat les plus froids comme des âmes les plus sympathiques. »
(1) L.-B. Picard. L’intrigant maladroit, I, i. Théâtre, éd. Bruxelles 1832, t XI, p. 291.
(2) Faut-il faire l'Exposition de 1900? République française du 24 août 1895,
(3) The value (if International Exhibitions Nortn Anicrican Beview, Septcmher 1889, p. 313.
(4) Exposition universelle. Journal des Débats du 15 mal 1855.
« Les grands concours, dit M. Paul Leroy-Beaulieu (1), font connaître aux fabricants d’un pays les produits de leurs rivaux; ils stimulent chacun à mieux faire; ils avertissent les uns que leur ancienne supériorité est sur le point de disparaître, les autres que leurs efforts sont, couronnés de succès et qu’ils regagnent des rivaux, jusque-là plus favorisés. Les expositions unixerselles ont pour la. [ilupait suscité de grandes améliorations soit sociales, soit industrielles. Elles sont excellentes pour généraliser l’emploi des bonnes méthodes, des procédés les plus perfectionnés; elles agissent aussi sur les gouvernements et les portent à des œuvres qui sans cette impulsion eussent mis pcutrètre des dizaines d’années à naître et à se développer. »
En un mot, comme le disait Victor Hugo (2), une certaine mise à poiid. de la civilisation résulte d’une exposition universelle ».
Dès la seconde exposition de L()iidres, un publiciste constatait la diffusion des pcifectioniiements pratiques duo aux concours intornalinnaux. « l.es iiroeédés, les méthodes, disait M. Charles Lavollée (3; ont fait le tour du monde industriel, et se sont propagés avec une l'apidilé vraiment merveilleuse chez tous les jieuplcs... Il seinlhe tpi’il n’y ait plus d’industrie nationale; l’iinlustrie devient universelle ».
C’est ainsi (pie les expositions ont largement contribué à l’amélioration des voies de communication. (( Les esprits chagrins, dit M. de Lapparent (1), les esprits chagrins qui sont tentés de médire des expositions universelles et de les
(1) L’Ex))osition itriii'erscUe et les jirojcts d' ernvrunt de la Ville de Paris. Economiste français du 29 avril 1876, p. 549.
(2) I^QTis V. PdTXS éfl. in”32, t, I, p. 89.
(3) Les Expositions Universelles et leurs conséquences sur l’industrie contemporaine. Revue des Deux-Mondes du 1" décembre 1864, p. 832.
(4) Le Siècle du fer, p. 193.
accuser d’inutilité feraient, en cédant à cette velléité, preuve d’une réelle ingratitude, pour peu cpi’ils soient du nombre des voyageurs que la question du bien-être ne laisse pas indifférents : car rien n’a servi comme ces concours internationaux à stimuler le zèle ou tout au moins l’amour-propre des compagnies ».
Ce n’est pas seulement pour l’industrie que les exposi lions universelles ont été un élément, de progrès technique, tant par les machines nouvelles qu’elles ont fait connaître que par les matières premières qu’elles ont révélées, c’est encore pour l’agriculture et les différents arts qui s’y rattachent. Ainsi les expositions universelles ont été un élément précieux de progrès pour la sylviculture en favorisant l’introduction d’arbres exotiques. « Les expositions universelles, dit M. Henri de Venel (1), les expositions universelles qui se reproduisent à des intervalles rapprochés depuis 1851, n’ont pas peu contribué à ce mouvement de pénétration des différentes espèces forestières d’une contrée dans Trudre. C’est à la première exposition universelle de Londres que l’on a vu, pour la première fois, des spécimens de Séquoia qigantea. Depuis lors, cette essence, qui est le plus grand des végétaux connus, a été accueillie dans toute l’Europe et rien ne ’oppose à ce qu’elle devienne un appoint pour les forêts du vieux monde dans des conditions bien choisies.
« Les expositions peuvent avoir aussi une large part dans la meilleure répartition commerciale des produits ligneux exploités et débités. Elles ont concouru, dans une certaine mesure, à ce mouvement économique si important dans ses
(Il Art. Forêt ilans Nouveau Dictionnaire d'econonne politique de Léon Saï It ChAILLET-BERT, 2e éd , t. I, p. 1053.
conséquences, mais moins qu’il n’était permis de le penser, car, dans l’organisation (te ces exhibitions irdernationales, la pi'éoccupation de la fmane a souveid (létourné du véritable but qui consiste à jimnlrer ce que pj’oduisent les exploitations toj'estières des dilTérents i)ays considérés dans leurs pi incipes, dans leurs procédés, dans leurs résultats. »
Que les Expositions sacrifient peut-être un peu trop l’utile fl l’agréable, c’est possilde, mais, on le voit, elles n’en contribuent ])as moins au dé\elo]»pement des arts (jui leur sembleraient les plus étrangers.
Enfin les Beaux-Arts associés dans les expositions internationales à l’industrie et à l’agriculture se sont ressentis de ces concours cosmopolites. ((L’Exposition de 1855, ditM. Georges Lafenestre (1), flvxposilion de 1855 à ravenue Montaigne en groupant les chefs-d'œuvre de la France et de fétranger dejuiis le commencement du siècle permit de constater pour la première fois la supériorité de l'école française : elle donna en même temps aux peintres des divers pays le désir et les habitudes de ces contacts puldics (pii devaient désormais inoditier singulièrement l'orientation des diverses écoles. » On a objecté que si les expositions universelles nous font connaître les méthodes étrangères elles font connaître aux étrangers les méthodes françaises et qu’à la suite des expositions plusieurs de nos industries ont' passé aux mains d’autres peuples.
Les expositions universelles, dit-on, font connaître à l’étranger les méthodes françaises et livrent nos secrets de fabrication.
(1) La Peinture Française à l’Exposition l789-lliS9. Itcvuc des Deux-Mondes (lu 1" octobre 1889, p. 538.
Peut-être pourrnit-on se demander si la divulgation des procédés cachés est un mai. Il y a longlemps qu’un congrès international réuni à Vienne à l'occasion de l'Exposition de 1873 à dénoncé le secret de fabrique comme « le plus grand ennemi du progrès (1). » En effet la dissimulation de l’invention empêche les autres inaticiens d'api)()iier leur contribution à l'œuvre, de rcq)rendre l'appareil là nù l'inventeur l’a laissé pour l’amener à un i)lus liaul degré de perfection. Le mystère de la fabrication empêche toute amélioration. Quant à l’emprunt illicite des systèmes français, hommage que le contrefaeteui' étranger l'end à l'inventeur national, il popularise nos produits, le besoin s’en répand, et l’imitation frauduleuse aboutit à grossir la clientèle (pi’elle semblait devoir diminuer.
Mais y a-t-il aujourd’hui des secrets de fabrication ?
« Le nombre des secrets de fabrique, disait en 1899, M. Eugène Pouillet, (2) est aujourd’hui très reslirint; (d la plupart des industriels préfèrent une jouissance temporaire sous la protection de la loi à une jouissance qui peut être illimitée mais qui, dépendant de la moindre indiscrétion, du moindre hasard, ne lui est aucunement garantie. »
(( < )n ne lente plus guère aujourd'hui, lil-on dans un ou- \rage récent, on ne tente ])lus guère aujourd’hui (jue dans des cas li'ès rares -- jiour les engins mililaires par cxem])le de cacher les procédés de faf)rica(ion. La méthode à suiM'e dans la concurrence industrielle, ainsi (jiril ressort des théories économi(iues, ne comporte plus l'emploi de la ruse. Une
(1) Eugène Pouillet. Traité théorique et pratique des brevets d’invention et de ta contrefaçon, 3® éd., p. XIX.
1 ^^xvîn*^ théorique et pratique des brevets d'invention et de la contrefaçon,
découverte se propage vile; un perfectionnement ne demeure pas ile privilège d’un entrepreneur, d’une ville ou d’une nation. L’inventeur possède, il est vrai, un droit de propriété sur son invention, mais ce droit est temporaire. Les brevets d'inventions ne protègent même l’inventeur que dans une certaine limite. Un principe scientifique, les propriétés d’une substance une îois connues, des applications nombreuses et variées tendant toutes au même but se font jour. Or ce sont les expositions qui aident le plus à la vulgarisation des nouveaux procédés de l’industrie et cela au grand avantage du progrès économique (1) ».
Au reste, les industriels exposants même non brevetés ne sont pas laissés sans protection. En France une loi générale du 23 mars 1868 succédant aux lois spéciales des 2 mai 1855 et 3 avril 1867 organise la garantie des droits de l’inventeur sur l'invention qu’il présente dans une exposition. Dans la plupart des pays étrangers des mesures analogues sont en vigueur. Ainsi la loi suédoise du 16 mai 1884 sur les brevets d’invention porte dans l’article 3 <( que le fait d’avoir figuré dans une exposition ne fait pas perdre à une invention le caractère de nouveauté qu’elle doit avoir pour être brevetable » (2).
Certaines de nos industries, dit-on, à la suite des expositions universelles ont émigré. La fabrication n’a plus lieu en France, elle a passé à rétranger.
Un seul exemple a été cité de ces exodes. M. Octave Mirbeau, dans une étude publiée par un périodique (3), et après
(1) Art. EXPOSITION dans Nouveau Dictionnaire d'Economle politique de Léon Sat et Chailley-Bert, t. I. p. 958.
(2) Félix Lacointa. Les Expositions Internationales universelles ou spéciales au point de vue du droit, p. 96.
(3) Pourquoi des Expositions. Itciue des Deux-Mondes du 15 décembre 1895. p. 895.
lui M. Chapuis, dans un discours à la Chambre des députés le 13 mars 1896, ont assuré qu’à la suite de l’Exposition de 1867 l’industrie de l’article de Paris était passée aux mains des Allemands.
« Ces articles Paris, ditM. Octave Mtrbeau, ce sont ces menus objets populaires, ces riens de fer-blanc, de bois colorié, de cuir et de laiton qui encombrent les petites boutiques au jour de l’an et que vendent sur nos boulevards: les camelots. » 11 ne semble pas ijue rarticle de Paris ait disparu. Ne donnet-il pas lieu en idein Paris chaque a'nnée depuis 1901, à une exposition spéciale et à un concours ofliciel? 11 est possible que l’Allemag'ne ait emprunté nos modèles pour les reproduire, ce que peut lui faciliter le bas prix de la maind’œuvre germani({ue. Mais tout ce que peut faire l’étranger, c’est copier l’article de Paris d’hier; ce qu’il ne peut emprunter, c’est le don de trouvaille, le tour de main spirituel de l’ouvrier parisien c’est » cet instinct de goût 1') ». celle spontanéité d’élégance qui éclate dans les objets les plus communs comme dans les pièces les plus précieuses {'2) et, par suite, s’il est une matière (|ui soit moins sujette que d’autres à la contrefaçon étrangère, c’est l’article de Paris-
Dès avant 1867, Auenne — ^ c’est sans doute à cette ville qu’on fait particulièrement allusion, — faisait déjà concurrence à Paris pour cette industrie en miniature, où l’on a attaché le nom do notre capitale. « L’Autriche, écrivait Victor Pournel, en rendant compte de l’Exposition de 1867, l’Autriche fabrique aussi sur une grande échelle ce qu’on
(!) .\I|)linri^e i':s«uiRos. I.' Ariijli'ii'ire cl lu vie aiiijldisc. XVI. T.' E.rpngifion ”'tiversclli’ de IS6i. Itvvue des licitr-Minidcs du 1" .juillet 186-2, ji. 83.
(2) Visites (I éludes de S. .1. I le priurc Napoléon au Palais de rindustrie, P. 351.
appelle vulgairement l’arlicle de Paris et dans ces jolis riens elle met, à défaut d’originalité, de l’élégance et de la grâce. Ses éventails, ses colTrels, ses petits bronzes d’art, sa tablettei'ie et sa maroquinerie de luxe ont l’air de venir en droite ligne de la rue Vivienne: je donne cette louange pour ce qu’elle vaut (1). »
Si l’article de Paris a passé à l’étranger, son émigration n'a pas été une conséquence de l’Exposition de 1867 puisqu'elle élait, dès avaid: l’Exposition un fait accompli. Mais, qu’on se rassure, l’article de Paris avait si peu disparu que nous le Fetrouvons plus brillant que jamais à l’Exposition de 1878 parmi les industries de notre grande cité. « Si vous avez du temps à perdre, dit M. Bldrnond Villetard (2), égarez-vous dans deux ou trois salons remplis de ces menus objets qu’on appelle en style de commerce articles Paris. G’élait là jadis le triomphe du clinquant, du colifichet et du mauvais goût. On est heureux de constater que. des progrès ont été réalisés à cet égard. A notre très vive suiqirise, nous rencontrons ici aujourd’hui des quantités de fort jolies choses et même parfois de véritables objets d’a^t dans les vitrines de fabricants dont les noms étaient jusqu’à présent inconnus. »
Quinze ans après M. Georges Michel (3) constatait que si la fabrication des jouets — et par jouets il entendait ce que M. Octave Mirbeau entendait par articles de Paris, c’est-àdire <( ces ainuscttes d’enfants, ces riens » que l’on vend sur le boulevard, à la foire aux jouets — subissait une crise, elle avait été durant les années antérieures une des plus floris-
(1) Victor Fournel. Voyage à travers l'Exposition universelle, correspondant (lu 25 juillet 1867, p. 610.
(2) Promenade à travers l’Eximsition universelle. Correspondant du 10 juin 1878, p. 924.
(3) Vtie industrie parisienne. Tm tabricalion et la vente des jouets. Economiste français du 28 janvier 1893, p. 103.
santés parmi les industries parisiennes. Il reconnaissait le tort fait au commerce français par la concurrence germanique et la rivalité redoutable du joujou de Nuremberg. Il avouait l’inefficacité des droits dont on avait frappé les jouets exotiques et que les étrangers éludaient en démembrant les jouets en morceaux qu’on expédiait de villes et même de contrées différentes et qui échappaient aux tarifs. Mais il ajoutait : « Les jouets fabriqués par l’ouvrier parisien pour inaugurer l’année ont un cachet tout spécial d’originalité et de recherche qu’on ne rencontre pas ailleurs. L’Allemagne et parfois aussi l’Autriche et la Belgique ne peuvent nous concurrencer sérieusement que pour le jouet commun. 11 est assez curieux de signaler que la fabrication des soldats de plomb a été jusqu’à ces dernières années le monopole des fabricants allemands. Ce n’est que deiniis la guerre que nos fabricants ont cherché à acclimater cette industrie chez nous ; ils n’y sont parvenus qu’à force de sacrifices et de persévérance. Aujourd’hui le soldat de Nuremberg est refoulé au delà de nos frontières et môme le soldat de fabrication française commence à faire son apparition de l’autre côté du Rhin. Quant à l’Angleterre, elle excelle dans la fabrication des jouets de luxe — bien que dans ces dernières années la grande industrie française soit arrivée à des résultats qui la mettent à peu près hors de pair — mais elle aussi ne peut rien contre le travail de l’ouvrier de Paris qui enfante des créations que lui seul sait imaginer et auquel seul il sait donner le brio et la légèreté qui en font de petits chefs-d’œuvre de mécanisme ».
Cinq ans plus tard en 1899 la crise signalée par M. Georges
Michel était conjurée. M. Emile Clerc (1) constatait sans doute le caractère écrasant de la concurrence allemande, mais il constatait aussi que la France soutenait la lutte et non sans avantage. « La Société du bébé Irançais — formée par la réunion de plusieurs industries similaires parmi lesquelles celle du fameux « bébé Jumeau »' — a entrepris, disait-il, la fabrication de la tête de poupée en porcelaine, article (lui jusqu’ici nous venait d’Allemagne ». « En matière de jouets, ajoutait-il, la poupée constitue le triomphe de l’industrie parisienne : qu'elle soit en porcelaine, en buis, en caoutchouc, en carton, en peau, qu’elle soit ou non costumée, elle porte très visiblement le cachet particulier de son origine. » Du reste, pour tous les jouets, « c’est avec les étrangers une lutte d’ingéniosité et de goût où le Français a toujours le dessus; les concurrents étrangers ne font guère que copier le jouet parisien, en remplaçant souvent par l’excessif bon marché les qualités qui lui manquent. Ainsi naissent ces jouets de fin d’année faits d’un morceau de fer-blanc et d’un chiffon, pourvus d’un mécanisme ingénieux, le tout pour un prix dérisoire ». » La France, disait encore M. Emile Clerc, a surtout le monopole de l'article dit d'actualité, jouet d’un sou, produit des événements et des courants d’opinion que les étrangers achètent en quantités considérables. En Amérique et en Angleterre nous exportons principalement le jouet en fer muni d’un mécanisme souple et léger. Pour ce dernier pays, notre chiffre d’exportation a atteint en 1898, 182.122 livres sterling, sensiblement supérieur à celui de l’année précédente ». 11 concluait : « Malgré les crises traver-
(1) Art. JOUETS dans Dictionnaire au commerce d’Yv«s gutot et Raffa- LOVICH. t. It> p. 550.
sées par le commerce en général, l’industrie des jouets est en pleine prospérité. Notre exportation pour 1899 atteint, non compris la tare, le chiffre de 21 millions de francs .
Les jouets et jeux ont été jusqu’en 1894 compris sous la rubrique « bimbeloterie de toute sorte » dans les statistiques du commerce : les objets de bimbeloterie se confondent avec les articles de Paris (1), ce qui explique que M. Octave Mirbeau emploie le mot « article de Paris » là où M. Georges Michel emploie le mot « jouet »; or l'industrie des articles de Paris loin d’avoir décliné depuis quarante ans, comme l’assure le coryphée des intellectuels, n’a fait que se développer. C’est ce que constate M. Georges Dumont en comparant les résultats de l’enquête de la Chambre de commerce de Paris en 1860 et la situation actuelle. « L’enquête de 1860, dit-il (2), comptait que la fabricalion des articles de Paris occupait 5.142 fabricants ou patrons, 25.748 ouvriers et que le chiffre d’affaires était de 127.546.540 francs. Aucune autre enquête n’a été faite depuis qui permette de donner des chiffres précis. D'une part, de nombreuses fabriques de produits similaires se sont créées à l’étranger, la concurrence' a donc considérablement augmenté; mais d’autre part la consommation s’est également accrue et dans la plupart des spécialités les fabricants parisiens ont conservé leur supériorité. Il est donc probable qu’une enquête nouvelle donnerait des résultats encore plus satisfaisants que ceux de 1860. » Depuis 1899, le commerce de la bimbeloterie n’a fait que se développer ; l’exportation du groupe des objets a tablette-
(1) Georges Dumont. Art. Bimbeloterie dans Dictionnaire du commerce d ïTes Guyot et Baffalovich, t. I. p. 534.
(i) Art. .Article dans Dictionnaire du commerce d'Yves Guyot et Raffa- LOVICH, t. I, p. 276.
rie, bimbeloterie, brosserie, lorgnettes, éventails, boutons, parapluies, meubles, ouvrages en bois et articles de l'industrie iiarisieime » qui atteignait 140.4ÜO.OUO francs en 1899 s'élevait en 1992 à 192.300.0d0 francs (1), en 1903 à 202.000.000 de fi'ancs et en 1904 à 198.200.000 francs (2).
Il est vrai (pie les exportations de jeux et jouets qui atteignaient 33..')(K».0lX) francs, première année oii ils ligurent sous line 1 nliriipie spéciale dans les tableaux officiels de la douane tmnbèrenl à 21.488.000 francs en 1898 mais, outre que les jeux et jouets ne forment pas à eux seuls tous les articles de Paris, cette diminution, conséquence du régime protectionniste adopté i»ar la France en 1892 (3), ne fut que momentanée. Dès 1899, les exportations remontaient à 32.200.000 francs et elles se maintinrent en 1900 aux environs de ce chiffre (4J. D'ailleurs d’heureuses innovations semblent annoncer pour cette industrie « vraiment nationale )>, comme l’appelle Al. Fduuard Payen (5), des jours plus prospères. Enfin l’exportation des jouets allemands en France tend à diminuer malgré le piodigieiix développement dans le monde entier des exportations de jouets germaniques qui ont passé de 278.000.000 francs en 1889 à 710.000.000 francs en 1900; l’exportation des jouets allemands en France qui était de 3.288.(XM) marks (G) soit 4.060.000 francs en 1901 est tombée à 3.875.000 fi'ancs en 1903 (7).
(1) Le Cojiunerce extérieur en tOOî (France et Algérie). Résultats définitifs Ministère des finances. Bulletin de statistique et de téglslatlon comparée octobre 1903, p. 405.
(2) 1(1 id p. 419.
(3) Edouard Payen. Une industrie française, L’industrie des jeux et jouets. Economiste français du 7 avril 1900, p. 447.
(4) Edouard Payen. L’industrie des jouets en France. Economiste français du 20 décembre 1902, p, 848.
(3) Une i'n.dustrie française. L’industrie des jeux et jouets. Economiste français du 7 avril 1900, p. 447.
(6) Edouard Payen. L’ industrie des jouets en France. Economiste français du 20 décembre 1902, p, 848,
(7) L’exportation des jouets allemands. Economiste français du 28 janvier 1905, p. 126.
Le seul exemple que les adversaires des expositions aient cité de l’émigration d’une de nos industries à la suite d’une exposition universelle se trouve donc leur faire défaut.
D’ailleurs s’il est un pays en général qui ait moins que tout autre à redouter les emprunts des nations étrangères, emprunts qui d’ailleurs pourraient se produire en. dehors de toute exposition, c’est assurément la France.
« Depuis plus de cinquante ans, écrivait-on déjà il y a un demi-siècles à propos de l’Exposition de 1853, depuis plus de cinquante ans que toutes les nations de l’Europe nous empruntent nos procédés, nos métiers, nos dessins et jusqu’à nos dessinateurs, elles n’ont pu nous emprunter l’invention et le goût qui constituent notre siupériorité. Tant il est^ vrai, comme le dit un écrivain, que le génie national ne s’exporte pas (1) ».
C’est que si en littérature, comme l’a dit Bulfon : « le style est l’homme môme », c’est-à-dire si, dans l’art d’écrire, la tournure d’esprit que reflète l’expression constitue l’originalité individuelle, l’invention et le goût en industrie constituent l’originalité nationale; ni l’ime ni l’autre ne sauraient pour employer une expression de Fustel de Coulanges (2) « se transvaser »: l’outil comme la plume prend pour ainsi dire quelque chose de la personnalité de celui qui s’en sert et non seulement l’étranger ne saurait ravir à notre artisan son ingéniosité, mais on a môme constaté que l’ouvrier parisien perdait rapidement en Angleterre ses qualités natives de finesse et de goût.
(1) Visites et étuiies de S. A. I. le iirlnce Napoléon du Palais de l'Industrie. p. 302,
(2) De Venseionernent supérieur en Mtenmgne d’après des rapports récents. Uevue des Deux Mondes du 15 août 1879, p, 830.
Les expositions universelles instruisent encore les producteurs en montrant aux artisans d’un métier les procédés des autres métiers. Inaugurées à un siècle de la grande Encyclopédie de Diderot et de d’Alembert qui, quelque justes reproches qu’on puisse lui adresser, eut du moins ce mérite de donner pour la première fois et dans un ouvrage de vulgarisation la théorie des arts et métiers et comme la doctrine des professions manuelles, elles en sont comme des éditions nouvelles et transformées ; elles sont une encyclopédie, mais une encyclopédie réelle, une encyclopédie de choses, une encyclopédie en action, une encyclopédie vivante.
Elles présentent non plus dans un livre ou dans un atlas, mais à l’état concret les différentes industries les unes à côté des autres. Or la juxtaposition est souvent une révélation et les grandes exhibitions, en rapprochant les instruments et les pratiques des métiers les plus divers, perniettent à l’artisan de comparer les procédés des différents arts. Et ne peut-il y avoir entre les différents arts, des échanges singulièrement féconds? Ne peut-il pas y avoir pour ainsi dire des métaphores de choses par l’application à un métier des procédés d’un autre métier ? Enfin ce rapprochemient des peuples et des arts ne peutril pas faire parfois jaillir l’idée d’une combinaison nouvelle?
M. Paul Leroy-Beaulieu (1) a dit que : « les expositions étaient utiles, alors que l’instruction technique était moins répandue ».
Ainsi, selon lui, aujourd’hui, grâce à la diffusion de connaissances industrielles, les expositions seraient inutiles.
(1) Les grands inconvénients des foires universelles et la nécessité d'g renoncer. EconornUte français du 7 décembre 1895, p. 729.
Mais d’un côté l’enseignement professionnel est toujours spécial et il resterait toujours aux expositions l’avantage de faire connaître à un artisan les méthodes des arts qu’il n’exerce pas; de l'autre, l'enseig^nement professionnel ne peut faire connaître que les procédés déjà acquis, les découvertes en quelque sorte classiques et les expositions qui révèlent les nouvelles inventions sont le complément nécessaire de l’instruction technique. Enfin les expositions donnent un enseignement que ne peuvent fournir ni le livre, ni l’école.
En effet, comme le dit un économiste, « ce n’est pas le produit lui-même qui est seul exposé ; à côté de ce produite, le fabricant de machines expose l’outil, la machine avec laquelle on a confectionné ce produit. Plus loin, le vendeur ou producteur de la matière première expose la matière -première. Toutes les phases de la production, y compris le genre d’organisation des ateliers et la réduction des bâtiments industriels, sont largement étalés sous les yeux du public. Les entrepreneurs, leurs contremaîtres, ingénieurs et ouvriers, peuvent donc, chacun dans sa spécialité, s’instruire, constater les progrès faits par les concurrents. Assurément il est des publications sjpéciales ornées de dessins qui tiennent le monde industriel au courant des découvertes ; rien ne vaut cependant pour des praticiens l’expérience directe, la vue de la machine en marche (1) ».
Enfin les expositions universelles contribuent encore au progrès industriel en instruisant le consommateur. Le producteur ne fai)rique que pour vendre : il ne vendra que ce qu’on lui demandera et l’acheteur ne peut demander que ce
(1) Art. Exposition dans Nouveau Dictionnaire d’économie politique de Léon Say et Chailley-Bert, t. I, p. 953.
qu’il connaît. Or qui pourrait contester la puissante influence qu’exercent les expositions sur le public? Qui ponrrait nier qu’elles contribuent à révéler aux masses les nouveaux procédés, les nouvjeaux modèles, les nouvelles inventions, à combattre, comme dit M. Goste (1), le « misonéisme », à répandre les éléments de la prospérité sociale et à hâter « le jour où, selon la noble parole du poète lauréat Tennyson, « chaque homme trouvera son bien dans le bien de tous » (2).
Ainsi les CLxpositions universelles sont utiles au point de vue industriel. Elles sont favorables à la production desi richesses. Sont-elles favorables à la circulation économique ? Les expositions universelles sont-elles utiles au point de vue commercial ?
Il y a deux commerces : le commerce extérieur et le commerce intérieur, M. Lavertujon et M., Alfred Picard ont étudié soigneusement, à l’aide des statistiques, dans leurs discours des 13( et 14 mars 1896, à la Chambre des députés, l’influence des expositions sur l’un comme sur l’autre.
Considérons d’abord le commerce extérieur. MML Lavertujon et Alfred Picard pour apprécier la situation de notre négoce aA-ec rétranger se réfèrent aux exportations : les chiffres qui indiquent les quantités de marchandises annuellement exportées ne fournissent sans doute quel des données assez mèlées', mais enfmi ils peuvent donner une impression de l’état des relations d’affaires entre la France et les autres pays.
En, étudiant les statistiques des exportations on constate qu'une exposition universelle substitue à la progression
(0 Iiiiiircssioiis de l'Exiinsition universelle de 1900. lievue Internationale lie soridloaie (léceinl))-*- 190(». p. 892.
(2) Alplionse Esquiros. L’Angleterre et la vie anglaise XVI. L’Exposition universelle de tS62. Ilevue des Deux Mondes du juillet 1862, p. 90.
normale un brusque accroissement de trafic qui se maintient presque intégralement.
Ainsi l’Exposition de 1855 détermina dans le chiffre de nos expoilations unei hausse de 300 millions. En 1853, les exportations n’étaient que de 1.541 millions et en 1854 que de 1.413 millions; elles passent à 1.557 millions en 1855, 1.893 millions en 1856, 1.865 millions en 1857.
Ainsi l’Exposition de 1889 détermina une hausse momentanée de 450 à 500 millions et persistante de 300. En 1887 et en 1888, les exportations étaient de 3.246 millions; elles passent ù. 3.703 millions en 1889, 3.753 millions en 1890, 3.569 millions en 1891.
Sans doute à ces deux exemples on peut en opposer deux autres; il y a deux expositions qui coïncMent avec un fléchissement des exportations.
C'est d’abord l’Exposition de 1867. Les exportations qui étaient en 1865 de 3.088 millions, et en 1866 de 3.180 millions, tombent en 1867 à 2.825 millions, en 1868 à 2.789 millions et ne se relèvent en 1869 qu’à 3.074 millions.
C'est ensuite l’Exposition de 1878. Les exportations, qui étaient en 1876 de 3.575 millions et en 1877 de 3.436 millions tombent en 1878 à 3.179 millions et ne se relèvent qu’à 3.231 millions en 1879 et à 3.467 millions en 1880.
Enlin rEx])Osition de 1900 présente des phénomènes particuliers. Les exportations qui étaient de 3.510 millions en 1898 et de 4.152 millions en 1899 toinbent à 4.108 million^ en 1900 et à 4.012 millions en 1901 pour rebondir à 4.252 millions en 1902 (;3).
(1) Itésuiiic rctrospt-'flif- Commerce. Annuaire slatisliquc de la France, iQO.'j p. 63.
Ces exemples détruisent-ils la règle que nous avons posée et doit-on en conclure que les expositio<ns sont nuisibles au commerce extérieur ou tout au moins qu’elles lui sont indifférentes, puisqu’elles coïncident tantôt avec une augmentation, tantôt avec une diminution des exportations? Nullement. La diminution tient à des causes spéciales. En 1867 on était en pleine crise économique, crise que l’empereur constatait le 18 novembre 1867 dans le discours du trône: « La situation n’est pas sans doute, disait-il, exempte d’un certain embarras. Le mouvement industriel et commercial s’est ralenti; ce malaise est général en Europe. Il tient en grande partie à des appréhensions que la bonne entente qui règne entre les puissances fera disparaître. La récolte n’a pas été bonne; la cherté est inévitable; mais le libre commerce peut seul assurer les approvisionnements et niveler les prix ». En 1878 la situation était analogue. Si en 1867 on était au lendemain de Sadowa et du traitéde Prague, en 1878 on étaitau lendemain dePlewna et du traité de San Stefano. Dans le discours qu’il prononça à la distribution des récompenses, le 21 octohroi 1878, le maréchal de Mac Mahon constata que 1 mdustrie française » n’avait point échappé aux atteintes de cette vaste crise commerciale qui pesait sur le monde ».
Ounnt à l’Exposition de 1900, les variations des exportations dans les années qui l’avoisinent sont dues sans doute au bond de plus de 600 millions qu’avaient fait les exportations entre 1898 et 1899),
On pourra dire que la recrudescence des exportations, après 185.5, après 1889, tient non à l’Exposition, mais à la prospérité du commerce. Mais en 18.55 on était en pleine guerre de Grimée et en 1889 ainsi qu’en 1900 en pleine crise de poli-
tique intérieure, conditions peu propices au négoce. Ce qu’on ne pourra nier du moins, c’est que les expositions donnent aux affaires un essor qu’elles ne sauraient trouver dans une simple reprise des transactions. Si notre commercé extérieur a reçu une nouvelle impulsion après les expositions de 1855, de 1889, de 1900, c’est qu’elles avaient manifesté les progrès de notre industrie et contribué ainsi à la propagation de nos produits.
D’ailleurs, même quand elles n’amènent pas un développement des relations, les expositions universelles sont encore utiles. Elles montrent ce qu’ont fait nos rivaux, nous apprennent que nous nous sommes laissés distancer. Elles donnent l’alarme.
Ainsi au point de vue du commerce extérieur, les expositions universelles sont utiles, soit pour mettre en lumière les progrès accomplis, soit pour avertir de la nécessité d’un effort.
Au point de vue du commerce intérieur, M. Lavertujon et M. Alfred Picard prennent pour « thermomètre de notre activité commerciale et industrielle », les recettes des chemins de fer, c’est-à-dire les recettes des compagnies principales et du réseau de l’Etat. On peut sans doute objecter que les expositions sont particulièrement favorables à l’augmentation du Rendement des moyens de transport. Mais quand les augmentations de recettes se maintiennent après que l’exposition a fermé ses portes, et que le transit momentané qu’elle entraînait a cessé, n’a-t-on pas la preuve à la fois et la mesure de l’augmentation qu’elle a déterminée ?
Or les statistiques sont toutes concordantes. A la progression normale annuelle de 20 millions, l’exposition substitue une hausse de 50 millions qui sert de point de départ à une
nouvelle progression. La loi ainsi formulée est cTune application presque mathématique.
Ainsi les recettes des chemins de fer français qui étaient de 168 millions en 1853 et de 198 millions en 1854, passent à 267 millions en 1855 et atteignent 305 millions en 1856 et 320 millions en 1857.
Ainsi CCS recettes qui étaient de 578 nrillions en 1865 et (le 623 millions en 1866, passent ù 077 millions en 1867 et alleignent 68'i millions en 1868 et 70i raillions en 1869.
Ainsi ces recettes qui étaient de 886 millions en 1876 et étaient tombées à 868 millions en 1877, passent à 931 millions en 1878 et atteignent 915 millions en 1879 et 1.061 millions en 1880.
Ainsi ces recettes qui étaient de 1.060 millions en 1887, 1.080 millions en 1888, alleignent 1.15'9 millions en 1889. 11 est vrai qu’elles retombent à 1.153 millions en 1890, mais ce chiffre est encore de 73 millions supérieur à celui de 1888 et (failleurs elles se relèvent à 1.181 millions en 1891.
Ainsi enfin ces recettes qui étaient de 1.383 millions en 1898 et de l.']21 millions en 1899 atteignent 1.516 millions en 1900. H est vrai qu’elles tombent à 1.157 inilhons en 1901 et ne remontent qu’à 1.475 mihions en 1902 (l;; mais les chiffres sont encore respectivement supérieurs cie 36 et de 82 millions à ceux des années 1899 et 1898.
Ainsi, à la suite des expositions universelles, l’accroissement du commerce intérieur manifesté par l’augmentation des recettes du chemin de. fer semble indéniable.
Par conséquent, au point de vue du commerce soit extérieur
(1) Résumé rétrflspcrtif : voies de communication et 'moyens de transport. Annuaire statistique de ta France. 1904, p. 45.
soit intérieur, les expositions universelles, donnent une accélération notable au mouvement des échanges et contribuent au développement du négoce national.
Les données fournies par le chiffre des exportations et les recettes des chemins de fer sont sans doute imparfaites ; mais les conclusions auxquelles elles conduisent sont conhrmées par d’autres indications.
Les chiffres des exportations ne nous donnent pas la valeur des objets exportés par la malle des voyageurs 1) et cette valeur est considérable (2). Il faut donc recourir à d’autres moyens d’investigation pour connaître d’une façon complète les dépenses faites par les étrangers en France.
Xavier de Maistre, alors octogénaire, disait à Saint-Pétersbourg en mai 1851 au marquis de Gabriac : « Mon frère et moi nous étions comme les deux aiguilles d’une montre; il était la grande, je n’étais que la petite; mais nous marquions la même heure quoique d’une manière différente. »
Il y a deux aiguilles qui concourent à indiquer les dépenses faites par les étrangers en France: ce sont les dépôts des banques et les importations.
Le premier révélateur des dépenses des étrangers, c’est le mouvement des dépôts dans les banques.
D’un côté, les années d’exposition, les banques en France reçoivent un surcroît de dépôts, trésor où puisent les voyageurs exotiques.
Ainsi en 1900, en France, les banques reçurent un milliard et demi de dépôts de plus que les autres années. Cet argent,
(1) Paul Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d’économie politique éd. t. IV, p. 180.
(2) Georges Gêrault. Les Expositions universelles envisaqées au poini de vue de leurs résultats économiques, p, 115.
gage de lettres de crédit, fut retiré et dépensé en France par les visiteurs étrangers de l’Exposition (i).
D’un autre, vers la fin d’une exposition les dépôts dans les banques de Paris sont plus considérables qu’au début, car les maisons de commerce, clientes de ces établissements, versent dans les caisses de ces institutions de crédit une partie de l’argent qu’elles ont reçu. Ainsi en 1889 les dépôts reçus dans les cinq principales banques de Paris, Société Générale, Crédit Lyonnais, Dépôts et Comptes courants, Crédit Industriel, Crédit Foncier étaient fin septembre de 85 millions supérieurs à ce qu’ils étaient en avril (2).
Le mouvement de l’encaisseror de la Banque de France fournit dés indications analogues.
En 1889, comme le signale M. Claudio Jannet (3), l’encaisseor de la Banque de France passe de 1 milliard 19 millions et demi le 2 novembre 1888 à près de 1 milliard 333 millions le 19 septembre 1889; c’était l’or anglais et américain qui après avoir servi à payer les achats des étrangers venait s’engouffrer dans les coffres de la Banque. Ce qui l’indiquait, c’est que cet or correspondait bien aux dépenses que les Anglais et les Américains avaient pu faire à Paris, En effet le Financial Chronicle de New-York évaluait à 100.000 le nombre dec Américains qui avaient voyagé en Europe dans l’été de 1889 et à 1.000 dollars leur dépense moyenne, soit plus de .500 millions de francs (4). Ainsi encore lors de l’Exposition de 1900 l’encaisse-or de la Banque a passé de 1.866 millions
(I) Fiijaro du 10 novembre 190.2.
(2) Alfred Netmarck. Ce que la France a gagné à V Exposition de 1889, p. 5.
(3) Les faits économiques et le mouvement social. Correspondant du 10 novembre 1889, p. 531.
(4) Claudio JANNET. Les faits économiques et le mouvement social. Correspondant du 10 novembre 1889, p. 531, n. 1.
au 31 décembre 1889 à 2.334 millions au 31 décembre 1900 (1).
On a dit, il egt vrai, que raugmentation de l’encaisse de la Banque de France était un symptôme fâcheux, un signe du ralentissement des affaires et que ce symptôme était souvent l’accompagnement des expositions (2). Il est certain que l'augmentation de l’encaisse coïncidant avec une diminution du portefeuille est la marque d’une crise commerciale comme la diminution de l’encaisse jointe à une augmentation du portefeuille constitue le signe normal d’une période prosl)ére (3). Mais l’augmentation de l’encaisse, résultat d’un afflux exceptionnel de numéraire apporté par l’étranger n’est qu’un indice favorable.
L’encaisse tombe de 452 millions en 1853 à 404 millions en 185't, à 340 millions en 1855 et 224 millions en 1856 pour ne se relever qu’à 228 millions en 1837. Le portefeuille monte de 303 millions en 18.33, et n 333 millions en 1854 et 407 millions en 18.55 pour atteindre 492 millions en 1856 et 565 millions en 1857.
L’encaisse monte de 439 millions en 1865, et 588 millions en 1866 à 845 millions en 1867, 1.174 millions en 1868 et 1.189 millions en 1869. Le portefeuille monte de 595 millions en 1865, à 656 millions en 1866, pour tomber à 530 millions en 1867 et 458 millions en 1868, mais se relever à 568 millions en 1869.
L’encaisse monte de 1.987 millions en 1876, à 2.195 millions en 1877 pour tomber à 2.072 millions en 1878, remonter à 2.115 millions en 1879 et retomber à 1.974 millions en 1880.
(1) Alfred Picard Exposition luniverselle internationale de 1900. Rapport général, administratif et technique, t. VII, p. 365.
(2) Georges Gérault. Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 85.
(3) François Bernard. .Art. Banque de frange. Economie politique dans la Grande Encyclopédie, t. V, p. 284.
Le porlefeiiille tombe de 906 millions en 1876 à 795 millions en 1877, 743 millions en 1878 et 559 millions en 1879 pour se relever à 758 millions en 1880.
L’encaisse tombe de 2.361 millions en 1887 à 2.301 millions en 1888 pour remonter à 2.398 millions en 1889, 2.513 millions en 1890, 3.024 millions en 1891. Le portefeuille tombe de 795 millions en 1887 à 743 millions en 1888 et 559 millions en 1889 pour rebondir ù 758 millions en 1890 et 700 millions en 1891.
L’encaisse tombe à 3.100 millions en 1898, à 3.062 millions en 1899 pour monter à 3.237 millions en 1900, 3.516 millions en 1901, 3.659 millions en 1902. Le portefeuille monte de 797 millions en 1898, à 828 millions en 1899 et 875 millions en 1900 pour tomber à 592 millions en 1901 et 546 millions eii, 1902 (1). ’ I : 1 ■ :
Ainsi à l’époque des expositions, où l’encaisse tombe et le portefeuille monte comme en 1855, ou l’encaisse et le portefeuille montent de concert comme en 1900 et ni dans un cas ni dans l’autre, on ne trouve de symptômes alarmants de détresse financière. Sans doute en 1867, en 1878 et en 1889 l'on rencontre à la fois hausse de l’encaisse et baisse du portefeuille. Mais ni en 1867 ni en 1878 le resserrement de la circulation n’est dû aux expositions et en 1889 les symptômes ne répondent à aucune gène réelle.
En 1867 et en 1878 l’accumulation du numéraire tient aux circonstances politiques.
« Si l’on eût fait descendre, écrivait én juin 1867, M. Léon Lavedan (2), si l’on eût fait descendre nos puissants visiteurs
O) Ttésnmê rétrospectif. Monnaie. Crédit, Banque. Annuaire statistique de tu France. 1904, p. 58.
(2) Les événements du mois. Correspondant du 25 juin 1867, p. 560.
dans les caves de la banque el que là étalant sous leurs yeux les 870 millions improductifs — le chiffre de 845 millions que nous avens donné pour 1867 est, comme tous les autres le chiffre moyen de l’année — qu’y a entassés la stagnation des affaires, on leur eût dit : Toute cette masse métallique a peur de vos secrets desseins : elle est venue chercher dans les entrailles de la terre un refuge contre vous, contre la politique personnelle et ténébreuse qui éclate à l'improvisle et bouleverse les cond^inaisons les plus rélléchies. Remettez aux peuples une part plus large dans la conduite de leurs affaires.. . ce langage eùt-il été entendu? »
(( Le chiffre encore si considérable de notre encaisse, écrivait en 1878 M. Cuvier, sous-gouverneur de la Banque de France il), ne s’est pas très notablement resservi de la reprise du paiement en espèces depuis le t'*"' janvier 1877 — jusque-là avait régné le cours forcé — entre les causes diverses auxquelles ont doit attribuer cette accumulation diverses auxquelles on doit attribuer cette accumulation celles de nos succursales, il faut signaler la préférence que le public ne cesse de manifester pour nos billets. »
En 1889 l’augmentation de l’encaisse et la diminution du portefeuille, diminution bientôt suivie d’ailleurs d’une augmentation considérable n’étaient qu'une apparence de crise; les signes eux aussi, peuvent être trompeurs. « Nos prévisions, disait le Conseil de régence dans son rapport, nos prévisions relatives au succès de notre grande Exposition nationale ont été dépassées : l’affluence des voyageurs venus de tous les points du globe, l’admiration unanime causée par
(1) Compte rendu des opéruHons de ftï Banque de France et de ses succursales pendant l'année nsut. Economiste français Ua 26 avril 1879, p. 515.
tant de chefs-d’œuvre de l’art et de l’industrie, enfin le sentiment de surprise peut-être et certainement de respect imposé à l’étranger par cette preuve de vitalité, l’activité laborieuse et de pacifitiue puissance sont d heureux résultats que nous entrevoyions dès l’année dernière et que nous constatons aujourd’luii avec une patriotique fierté. Vous retrouverez les traces de ce grand fait écononiique dans plusieurs parties de ce compte rendu ; l’accroissement de nos opérations, près de 800 millions sur le chiffre de l’année dernière; l’augmentation de notre encaisse, notamment en or, la fixité du taux modéré de notre escompte à coté du renchérissement général de l’argent chez les autres nations sont liés intimement au mouvement d’affaires considérable qui en a été la conséquence et qui continue à se développer (1). »
Sans doute en 1900 l’augmentation des effets escomptés est bien moindre qu’en 1855. Mais cette faiblesse de la hausse du portefeuille tient à des causes particulières. Elle est due non à une stagnation du commerce, mais à la « chasse à l’escompte », chasse de plus en plus acharnée à laquelle se livrent les grands établissements de crédit. Ce qui le montre c’est que, tandis que le portefeuille de la Banque de France éprouvait ce ralentissement de croissance et plus tard cette dmhnution, le portefeuille global des grands établissements de crédit (Crédit Lyonnais, Comptoir d’Escompte, Société Générale, Crédit Industriel et Commércial), montait d’une façon continue de 1.232 millions en 1899 à r.460 millions en 1900
et à 1.612 millions en 1901 (2,). ,
Au surplus l’administration de la Banque de France cons-
(2) Alfred NEYMARCK. La richesse de la h tance, p. 42.
tatait l’heureux effet de l’Exposition sur l’ensemble des opérations. « Nous devons constater, disait le gouverneur (i) à l’Assemblée générale du 31 janvier 1901, nous devons constater l’influence que notre grande Exposition internationale a exercée sur la première partie de l’année 1900 qui demeurera l’année de l’Exposition. La lutte pacifique entre toutes les nations du monde par l’accumulation de tant de merveilles de l’art et de l’industrie a déterminé un admirable développement de travaux de tout genre ainsi le premier semestre de l’année nous a procuré des éléments d’activité tj'ès satisfaisants, s’ils eussent été plus durables. \’ous en trouverez les traces aussi bien dans le chiffre des opérations que dans l’affluence de l’or à nos caisses. Si depuis le second semestre de 1900 la banque qui reflète les variations commerciales et financières du pays a vu les transactions se ralentir, c’est que nous sommes revenus à une jiériode plus calme où l’on s’efforce d’assurer l’existence des entreprises anciennes plutôt que d’en créer des nouvelles. »
Le second révélateur des dépenses des étrangers, c’est le mouvement des importations.
« Les dépenses, dit M. Glaudio: Jannet (2), les dépenses faites par les étrangers à Paris sont payées en partie par des importations de marchandises. » Aussi à chaque exposition correspond une augmentation anormale, mais persistante des importations qui passent de 1.196 millions en 1853 et 1.291 millions en 1854 à 1.594 millions en 1855 à 1.989 millions et 2.793 millions en 1866 à 3.026 millions en 1867 à 3.303 millions en 1868 et 3.153 millions en 1869, de 3.988 millions
(1) Cité Neymarck, La Richesse de ta France, p. 10.
(2) Les faits économiques et le movcoement social. Correspondant du 10 novembre 1889, p. 531.
eu 1870, et 3.069 millions en 1877 à 4.176 millions en 1878, 4.595 millions en 1879 et 5.033 millions en 1880, de 4.026 millions en 1887 et 4.107 millions en 1888 à 4.316 millions en 1889, 4.436 millions en 1890 et 4.767 millions en 1891, de 4.472 millions en 1898 et 4.518 millions en 1899, à 4.697 millions en 1900 pour retomlier il est vrai à 4.369 millions en 1901 et ne se relever qu’à 4.394 millions en 1902 (1).
Cette augmentation se cumulant avec l’augmentation des exportations grossit le montant global du commerce extérieur. Ainsi l’ensemble des importations et des exportations pour le commerce spécial le seul dont nous nous occupions passe de 2.638 millions en 18.53 et 2.705 millions en 1854, à 3.152 millions en 1855, et 3.882 millions en 1856 pour retomber de nouveau en 1857 à 3.7.38 millions en avance encore de plus de 4(X> millions sur 1853. Ainsi l’ensemble passe de 5.7.30 millions en 1865 et 5.974 millions en 1866 à 5.852 millions en 1867 pour monter à 6.094 millions en 1868 et à 6.228 millions en 1869. Ainsi l’ensemble passe de 7.564 millions en 1876, 7.106 millions en 1877 à 7.355 en 1878 pour atteindre 7.826 nnllions en 1879 et 8.501 millions en 1880. Ainsi l’ensemble passe de 7.272 millions en 1887 et 7.353 millions en 1888 à 8.020 millions en 1889 pour atteindre 8.190 millions en 1890 et 8.337 millions en 1891. Enfin l’ensemble passe de 7.983 millions en 1898 et 8.670 millions en 1899'^f’ 8.806 millions en 1900 pour retomber il est vrai à 8.382 millions en 1901 et ne se relever qu’à 8.646 millions en 1902, respectivement en avance de 270 millions sur 1899, et de 650 millions sur 1898.
(i)Itésuiiié réti'usiiuctit. Coniineice. Aiiaunire statistique de la France, I90'i, p. (U.
Celte augmentation intlue sur la valeur relative des importo fions et des exportations, sur ce qu’on appelle la balance du commerce. On sait que pourcertainsécomunistes l’excédent des exportations sur les importations est la marque et la mesure de la prospérité du commerce extéiieur. Cette doctrine, déjà réfutée par Bastiat d’une façon saisissante, et duid M. Léon Say signalait à la. Chambre des députés le 0 juin 1891 dans la discussion du tarif général des douanes les inceiiitudes et les piperies, cette doctrine, exagération certaine (1) et peut-être contre-pied exact de la réalité (2) trouve peut-être dans les résultats des expositions le démenti le plus formel. On ne peut contester ciue les expositions n’im|u:iment une forte impulsion au commerce extérieur et tout ce que leur reproche IM. Georges Gérault (3), c’est de ne pas déterminer une activité assez durable. Or les tableaux diessés par M. Georges Gérault (4) établissent que les expositions accroissent l’importance des importations par rapport aux exportations.
Tantôt elles augmentent un excédent préexistant. Ainsi l’excédent des importations sur les exportations passe de 412 millions en 1876 et 234 millions en 1877, à 996 millions en 1878, 1.364 millions en 1879 et 1.633 millions en 1880. Ainsi, l’excédent des importations sur les exportations passe de 961 millions en 1898 et 366 millions en 1899, à 589 millions en 1900, pour retomber il est vrai à 357 millions en 1901 et 142 millions en 1902. Tantôt elles substituent un excé-
(1) Georges Michei,. Art. Balance du Commerce dans Nouveau dictionnaire d'économie politique de Léon Say et Chailley-Bert, t. I. p. 1I7.
(2) Yves GUYOT. Art. Balance du Commerce dans Dictionnaire du commerce d’Yves GuYOT et Raffalovich. t. I. p, 391.
(3) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 72.
(4) Les Expositions universelles etivisagées au pQlnt de vue de leurs résulats économiques, p. 70.
dent des importations sur les exportations à un excédent des exportations sur les importations. Ainsi les importations inférieures aux exportations de 346 millions en 1853 et de 122 millions en 1854, leur deviennent supérieures de 36 millions en 1855, de 97 millions en 1856 et de 7 millions encore en 1857. Ainsi les importations inférieures aux exportations de 426 millions en 1865 et de 387 millions en 1866, leur deviennent supérieures de 201 millions en 1867, de 514 millions en 1868, de 78 millions encore en 1869.
Une exposition semble déterminer une diminution dans l’excédent des importations sur les exportations, c’est l’exposition de 1889. Cet excédent qui était de 1.779 millions en 1887 et de 1.860 millions en 1888, tombe à 613 millions en 1889 et ne remonte qu’à 683 millions en 1890, pour rebondir d’ailleurs à 1.198 millions en 1891. Il y a donc en 1889 une dijninution d’excédent de 247 millions. Mais si l’on considère les éléments de cet excédent réduit, on constate que la diminution tient, non à un affaiblissement dans les importations qui sont en 1888 supérieures de 90 millions aux importations de 1887 et en 1889 supérieures de 210 millions aux importations de 1888, et en 1890 supérieures de 119 millions aux importations de 1889, mais à un accroissement anormal des exportations, stationnaires en 1887 et 1888, supérieures de 457 millions en 1889 aux exportations de 1888 et supérieures de 49 millions en 1890 aux exportations de 1889, enfin inférieures en 1891 de 183 millions aux exportations de 1890. On ne saurait donc tirer aucune conséquence de ce phénomène exceptionnel.
Il est encore un autre indicateur de la prospérité du négoce d’un pays. C’est le cours des valeurs d’Etat.
Sans doute le relèvement des fonds publics peut être parfois l’indice d’une crise commerciale; les capitaux intimidés se retirent des affaires et refluent vers les placements de tout repos. Mais en général l’ascension du prix des liires ofliciels est un signe de prospérité commerciale, une partie des profits se ccnsolidant en fonds publics. Or les expositions universelles amènent une amélioration du cours des valeurs nationales. Elles déterminent un accroissement du crédit de l’Etat qui se manifeste par une avance que prend le cours de la rente. Ainsi à la suite de l’Exposition de 1878 il y eut une avance de cinq points ; la ^aleu^ régulatrice, de 3 %. qui était à 71.62 1/2 le 2 janyier était à 76.60 1/2 le 31 décembre. Ainsi à la suite de l’Exposition de 1889 il y eut une avance do (piatre points : le 3 %, qui était à 82.80 le 2 janvier, étail à 87.:30 le 31 décembre. Ainsi à la suite de l’Exposition de lOnO d y eut une avance de deux points : le 3 %, qui était à^OO.lü le 2 janvier, était à 101.15 le 31 décembre.
Deux expositions, il est vrai, semblent en contradiction avec le princijje que nous avons posé, l'Exposition de 1855 et l’Exposition de 1867. En 1855 il y eut un recul de près d’un point : le 3 %, qui était à 65.:35 le 2 janvier, n’était (ju’à 61.25 le 31 décembre. En 1867, il y eut un recul de plus d’un point : le 3 %, qui était à 09.70 le 2 janvier, n'était qu’à 68.32 1/2 le 31 décembre. D’ailleurs, à raison de la fréquence des guerres de la multiplication des emprunts et aussi de la cherté industrielle et du nombre des émissions de valeurs des sociétés le prix de la rente ne fut jamais très élevé sous le second Empire. Il oscilla entre 74.45 en 1856 et 60.50 le 3 mai 1859 (1).
;i) Paul Leroï-Beaulieu, Traiié de la Science des finances, 45 éd., t. Il, p, 571.
Mais ces anomalies s'’expiliquent par des circonstancesi particulières. En 1855 l’emprunt de 750 millions que nécessitait la guerre d’Orient et qui avait été voté le 5 juillet pesait sur les cours et nous avons déjà eu occasion de répéter que l’année 1867 est au point de vue économique complètement affolée.
On a fait diverses objections.
Au point de vue du commerce extérieur, on a dit que les expositions universelles nous enlevaient notre clientèle au profit de l’étranger et entraînaient le déclin de certains négoces, qu’elles n’augmentaient les affaires que de certaines branches', qu’elles n’amenaient- qu’une animation éphémère bientôt suivie de prostration.
Au point de vue du commerce intérieur, on a dit que les expositions déplacent le commerce sans l’accroître. Elles ruinent la province, et dans les collectivités en diminuant le rendement des impôts et dans les particuliers en anéantissant le commerce local. Elles n’enrichissent mêmei pas Paris, car d’un côté l’augmentation du produit des octrois n’égale par les frais faits par la ville; de l’autre, les avantages pour les habitants sont compensés et par le renchérissement de la vie, par les frais qu’entraînent pour eux les expositions, et par le développement de la concurrence.
Au point de vue du commerce extérieur, les expositions, dit-on, nous enlèvent notre clientèle au profil de l’étranger.
(( Convoquer à Paris, a dit M. Allain-Targé (1), convoque)à Paris, tous les dix ans, non seulement nos clients de France et d’Europe, de l’Asie et de l’Amérique, mais en même temps tous nos rivaux et ouvrir à ceux-ci, à Paris même, le marché
(1) Diviohe de Toulouse du 11 juin 1895, cité. Pas d’Exposition en 1900, p. 17.
français dans des conditions de faveur pour eux exceptionnelles; leur préparer nous:mêmes des magasins, des étalages, où ils pourront avec l’attrait de l’exotique et de la nouveauté rassembler leurs échantillons les mieux choisis, user de nos journaux, de l’éclat de notre hospitalité pour proposer à leurs hôtes la concurrence des réductions de prix, de la réclame et du bon marché; en un mot pour détourner nos acheteurs ordinaires, c’est une opération qui m’a toujours paru parfaitement absurde » et, ajoute M. Octave Mirbeau (1) qui cite ce passage, « et parfaitement dangereuse ». La ligue lorraine de décentralisation résumait tout cet ordre de griefs dans cette phrase de sa protestation contre le projet d’Exposition de 1900 ; « L’industrie française n’est pas intéressée à offrir à ses rivales étrangères une hospitalité dont elle sera fatalement dupe » (2).
On a cité certaines branches de notre commerce extérieur qui auraient décliné à la suite des expositions.
Ainsi M. Fournier de Plaix (3), dans un article paru dans une revue hebdomadaire d’économie politique et M. Chapuis dans son discours à la Chambre des députés le 13 mars 1896 ont attribué aux expositions universelles la baisse de l’exportation des filés de laine.
Ainsi encore les maisons allemandes, d’après M. Georges Gérault (4), nous auraient enlevé de nombreuses commandes pour l’électricité, l’optique, les produits chimiques à la suite de l’Exposition de 1900.
(1) Pourquoi des Expositions ? Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1895, p. 895.
(2) Vœu contre l’organisation d’une nouvelle exposition universelle. Pas d’Exposition en taoo, p. 3.
(3) Les conditions actuelles de l’industrie de la laine en France. Economiste trançals du 22 février 1896, p. 227.
(4) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 75.
Il est certain qu’en exposant sous les yeux de notre clientèle, les marchandises de nos rivaux en même temps que les nôtres, nous lui donnons l’occasion de faire un choix qui peut, tourner à notre désavantage: mais nous donnons aussi aux clients de nos rivaux l’occasion de connaître nos produits et d’abaiiidonner nos concurrents pour nous. D’ailleurs les produits mêmes qu’on a préférés aux nôtres, l’industrie française ne tardera pasi à les fabriquer à son tour, à les perfectionner et la proximité du marché ou les améliorations apportées lui feront recouvrer la clientèle qui avait pu lui échapper.
Les exemples d’ailleurs que l’on a cités sont-ils décisifs?
Estril vrai d’abord que l’industrie dé la laine ait dû sa dépression à l’Exposition universelle de 1889 ?
Il est certain que les exportations des fds de laine qui, pendant dix ans de 1877 à 188G avaient été en moyenne de 4.510.000 kilos, qui en 1887 étaient de 4.836.000, en 1888 de 4.775.000, qui s’étaient élevées en 1889 à 6.546.000 sont tombées en 1890 à 4.344.000, en 1891 à 3.353.000 et n’ont été encore en 1892 que de 3.592.000, en 1893 que de 4.279.000, en 1894 que de 3.850.000.
Mais ces fluctuations mômes indiquent que l’Exposition universelle a éléi complètement étrangère à la baisse de l’exporta lion des laines, baisse qui ne porte pas seulement su'r la quantité., mais encore plus sur la valeur; car tandis que les 4.344.000 kilos de 1890 représentaient 34.694.000' francs, les 4.279.000 kilos de 1893 ne représentaient plus que 21.000.000 francs. Les véritables raisons de ce changement sont ailleurs. Elles sont, et M. Fournier de Flaix le reconnaît luimême, elles sont dans le développement que l’industrie de
la laine a pris chez différents peuples jusqu’ici nos tributaires, notamment chez le peuple allemand qui non seulement n’achète plus nos produits, mais vient offrir les siens en concurrence avec les nôtres. Elles sont encore dans les gênes que la loi sur le travail des femmes et des enfants a apportées dans notre industrie. Elles sont enfin dans les relèvements de tarifs opérés le plus souvent en réponse à notre politique protectionniste et à l'adoption du tarif de 1892 dans divers pays, nos clients habituels, en Suisse, en Russie, dans les Etats de l’Amérique du Sud, dans l’Amérique du Nord dont le bill Mac Kinley nous a fermé les portes. « D’où vient cette chute si brusque, dit M. Georges Michel (1), en constatant la ruine de nombreux établissements de Reims et de Fourmies, comment en un si court espace de temps une industrie qui ne demandait que des débouchés pour vivre et se développer s’est-elle vu réduite à une condition si précaire ? C’est que cette industrie ne vivait que grâce à la liberté qu’elle avait d’aller faire concurrence aux producteurs étrangers sur tous les marchés lainiers du monde. Du jour où les débouchés se sont restreints elle est devenue caduque . »
Est-ce vrai ensuite que l’Exposition de 1900 ait compromis nos industries ({u'on pourrait appeler scientifiques?
M. Georges Géraiilt ne cite aucune statistique précise relativement aux commandes reçuesi par les établissements allemands d’électricité, d’optique, de produits chimiques en 1900 et se borne à dire que les commandes qui leur furent adressées égalaient les commandes reçues par tous les autres pays d’Europe réunis. Admettons le fait. Il y eut une contrerpar-
(1) La crise lainière, Economiste irançais du 17 mars 1894, p. 325.
tie quel M. Georges Gérault (1) indique lui-même. L’Exposition de 1900 enleva la clientèle du monde à l’Angleterre et à l’Autriche au proTit de la France pour l’ameuMement « modem-style ».
En réalité les expositions universelles ne nuisent qu’aux branches de commerce qui se trouvent inférieures. Et même leur nuisent-elles en réalité? Non: elles ne font que révéler leur faiblesse. Dès lors elles leur donnent un précieux avertissement.; elles les incitent à se mettre en état, de lutter avec avanla,ge. » Voilà la bonne guerre, avoir toujours raison », disait Mirabeau. Paire toujours mieux que ses rivaux, voilà la bonne guerre économique et les expositions universelles sont puissantes pour entretenir une généreuse émulation. Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas étalés dans les galeries de nos exhibitions les produits supérieurs de nos rivaux que ces produits n’existent pas; peu à peu ils se font connaître et en dehors de toute exiposition nous enlèvent notre clientèle. Ne vautril pas mieux que les expositions nous révèlent le danger ?
Les expositions n’amènent, dihon, une augmentation des affaires que dans certaines branches. On a fait remarquer avec raison que les expositions restent sans influence sur les induslries, comme l’industrie du coton, par exemple, dont le développement dépend de la plus ou moins grande abondance de la récolte (2). Elles ne peuvent avoir une sérieuse action que sur les industries « dont la production ne dépend en quelque sorte que de la volonté du producteur et dans le.s-
(1) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 76.
(2) Georges Gérault. Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 80.
quelles la perfecition des produits, leur beauté et leurs qualités priment le prix coûtant (1) ». Telles sont les industries dites parisiennes, tabletterie, bimbeloterie, telles sont les modes, les fleurs artificielles, la confection pour dames.
Mais ces industries ne sont pas les seules à bénéficier des exhibitions. Ainsi, comme nous l’avons indiqué, l’Exposition de 1900 a été favorable à l’ébénisterie française. Une exposition universelle se montrera propice à toute branche vraiment supérieure. Elle ne peut seconder tous les genres de négoce : car dans le commerce d’un pays il y a toujours des traînards. Mais parce que les expositions nuisent aux retardataires, faut-il donc y renoncer ?
Les expositions, dit-on, amènent une animation {ihémère bientôt suivie de prostration. « Parfois, dit M. Georges Gérault (2), parfois dans le corps humain' une surexcitation accélère les mouvements du cœur, colore les joues, donne un éclat brillant aux yeux et procure à tout rorganisme une force factice et passagèrei. Bientôt une réaction a lieu et le moindre effort devient impossible au corps tout à l’heure si animé, maintenant complètement abattu. De même, au moment des expositions, le commerce extérieur acquiert une force nou\elle, mais cette force est un acompte sur la force future et l’accalmie nécessaire ne tarde pas à se produire. On fait peut-être plus d’affaires avec l’étranger pendant deux ans, on en fera moins au cours des années suivantes; l’équilibre rompu sera bien vite rétabli. » La comparaison est jolie: mais elle n’est pas exacte. Pour querexposition fût une fièvre
(1) Georges Gérault. Les Expositions universelles envisagées au point de
vue de leurs résultats éconemiques, p. "9. ^
(2) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 73.
qui laissât notre commerce abattu, il faudrait qu’après une année ou deux d’accroissement notre commerce d’exportation se trouvât comme anéanti. Or les faits ne nous montrent rien de semblable. M. Georges Gérault prétend dégager la loi qu’il indique de la statistique des exportations pendant les années voisines de l’Expositiion de 1889,, lesiannéesi qui l’ont précédée et suivie. Or aucun fléchissement ne s’est produit ni en 1890 ni en 1891, nous l’avons constaté, ni même en 1892 où les exportations ont encore été de 3.461 millions c’estrà-dire bien supérieures aux exportations de 1888, mais seulement en 1893 on les exportations! ne, se sont montées qu’à 3.236 millions en baisse de 10 millions sur les exportations de 1888. Cette baisse s’est d’ailleurs arrêtée en 1895. Est-il vraiment possible d’imputer cette baisse à l’Exposition de 1889 et surtout de la considérer comme une prostration de notre commerce d’exportar tion? N’esbil pas permis de tirer de l’étude des statistiques une conclusion tout opposée ? Le commerce d’exportation était avant l’exposition de, 1889 dans un état de stagnation. C’est ce qu’indique la faible augmentation 200.000 francs que présentaient les exportations de 1888, 3.246.700.000 francs sur celles de 1887, 3.246.500.000 francs. L’Exposition de 1889 lui donna une prospérité inattendue en augmentant les exportations en une seule année de 457 millions, augmentation qui se maintint réduite pendant trois années encore et n’amena en 1893 qu’une baisse de 10 millions sur 1888. Si l’on additionne les augmentations des années grasses on trouve que pendant ces quatre années les exportations ont dépassé le chiffre de 1888 de 1.502 millions. Défalquez la baisse de 1893, soit 10 millions, vous aurez encore un excédent de 1.492 millions: par conséquent, on ne saurait prétendre qu’il y ait une com-
pensation entre l’augmentation concomitante et la diminution consécutive. Il reste un accroissement considérable. Cet accroissement ne se continue pas. Soit. Dans le commerce toutes les périodes d’activité sont suivies de périodes ralentissement. Doit-on renoncer, à bénélicier des périodes d’activité par crainte du ralentissement qui doit les suivre ? ^’oilon un navire refuser de profiter d’un vent favorable, par appréhension du calme qui lui succédera?
Au reste cette activité commerciale fût-elle artificielle, ne serait pas négligeable. Comme le dit M. Claudio Jannet (1) qui emprunte une com'paraison au même ordre de faits que' M. Georges Gérault : « Il ne faut pas dédaigner cette reprise des affaires malgré ce qu’elle a de factice. Il en est de l’organisme économique oommei du corps humain : c’est beaucoup parfois que de gagner du temps et d'entretenir la clialeur animale. Cela permet aux forces vitales de reprendre leur équilibre. »
Au point de vue du commerce intérieur il n’y a pas, dibon, accroissement du commerce, il y a déplacement. Car ce n’est pas le pays tout entier qui profite des expositions. Les expositions ruinent ’a province.
Elles la ruinent dans, ses collectivités en diminuant le rendement des octrois. Et M. Paul Leroy-Beaulieu v~) cite comme exemple l’octroi de Nancy. L’octroi de Nancy a eu en 1889 des recettes inférieures de 40.080 francs, à celles de 1888, de 52.000 francs à celles de 1890.
Il est certain que l’année 1889 fut une année dei dépression
(1) Les faits économiques et le mouvement social. Correspondant du 25 aoiit
(2) Les grands inconvénients des foires universelles et la nécessité d'y renoncer. Economiste français du 7 décembre 1895, p. 730.
profonde pour les octrois de proivince. Les produits des oo Irois de province tombent de 147.329.000 francs en 1887 et 144.864.000 francs en 1888 à 128.774.000 francs en 1889 et à 125.066.000 francs en 1890 pour ne se relever qu’à 130.242.000 francs en 1891 et 134.173.000 francs en 1892. Mais d’un côté il y avait eu un relèvement en 1887 par rapport à 1885 et à 1886; car le produit des octrois n’était que de 141.524.000 francs en 1885 et de 140.916.000 francs en 1886, c’est-à-dire qu’il y avait eu une augmentation précisément au moment oii l’approche de l’exposition aurait dù amener une baisse. D'un autre côté, l’année qui suivit l'exposition, l’année 1890, le rendement des octrois fut encore plus faible qu’en 1889 alors que si l’exposition était la vraie cause de la baisse, l’influence eût dù se faire moins sentir.
Mais l’année 1889 est une année exceptioinnielle. Si l’on considère le rendement des octrois dei province dans les diverses années d’expositions, et dans les années avoisinantes, rendement dont M-. Georges Gérault (1) a donné le tableau, on voit que les octrois de province sont l’année d’une exposition en augmentation sur l’année précédente et que cette augmentation est le point de départ d’une hausse considérable sur les années antérieures.
Ainsi les produits des octrois de province passent de 55.528.000' francs en 1852, 53.085.000 francs en 1853 et 51.764.000 francs en 1854 à 52.671.000 francs en 1855, 57.765.000 francs en 1856, 60.831.000 francs en 1857 et 63.782.000 francs en 1858. '
(1) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. lio.
Ainsi les produits des octrois de province passent de 117.318.000 francs en 1875, 125.189.000 francs en 1876, et 124.442.000 francs en 1877 à 124.528.000 francs en 1878, 126.060.000 francs en 1879, 133.084.000 francs en 1880 et 136.401.000 francs en 1881.
L’exemple même cité par M. Paul Leroy-Beaulieu est significatif à cet égard. Le produit de l’octroi de Nancy, d’après les chiffres mômes donnés par l’éminent économiste a été, l’année qui a suivi l’exposilion, de 11.920 francs supérieur à ce qu’il était l’année qui l’a précédée, c’est-à-dire que l’Exposition, après une baisse, a déterminé une hausse dans les recettes de l’octroi.
Les chiffres relatifs à l’Exposition de 1867 ne sont pas, il est vrai, conformes à la règle que nous avons posée. En effet les octrois de province produisent 85.739.000 francs en 1864, 91.787.000 francs en 1865, 95.592.000 francs en 1866, 93.8-46.000 francs en 1867, 91.020.000 francs en 1868, 93.790.000 francs en 1869 et 87.112.000 francs en 1870, c’est-à-dire que l’année de l’Exposition est en diminution sur l’année précédente et que l’année qui suit l’Exposition est en diminution sur l’année de l’Exposition. L’année 1869 indique une reprise qui est interrompue l’année suivante par la guerre. Mais de telles variations tenaient aux troubles économiques et politiques qui marquèrent le déclin du second Empire et il est impossible d’en tirer aucune conclusion.
On doit laiisser de côté les chiffres relatifs à l’Exposition de 1900. Les octrois de province produisent 145.800.000 francs en 1897, 146.712.000 francs en 1898, 159.794.000' francs en 1899, 162.475.000 francs en 1900, 152.395.000 francs en 1901,
135. 855.000 francs en 1902, 147.836.000 francs en 1903 (1). Ainsi après l’Exposition les produits des octrois de province éprouvent une baisse brusque et considérable. Mais cette baisse n’est nullement imputable à l’Exposition. Elle a pour cause un remaniement des taxes. Elle est le résultat du dégrèvement des droits communaux sur les vins, cidres et bières — ' la suppression de tous les droits autres que les droits sur l’alcool à l’octroi de Lyon rend raison à elle seule de la moitié de la diminution en 1901 (2) de la totalité en 1902 (3) — et du lléchissement dans la consommation de l’alcool. Ce fléchissement est dû ù l’augmentation de la consommation du vin, suite du dégrèvement et d’une récolte abondante, à la campagne anti-alcoolique, enfin au relèvement des droits sur l’alcool et aux conséquences qu’il a entraînées, affaiblissement du degré des spiritueux, substitution du vin blanc à l’alcool dans les boissons jusqu’ici spiritueuses, enfin extension de la fi'aude (4). Le relèvement qu’on observe en 1903 tient à la mauvaise récolte des vins en 1902, qui a augmenté la consommation des spiritueux et à la réglementation du privilège des bouilleui's de cru qui a diminué la fraude (5).
lies expositions, ditron, ruinent le commerce de la province. « Les commerçants de province, dit M. Paul Leroy- Qeaulieu(6),souffrentbeaucoup pendant l’année qui précède et celle qui suit la foirei internationale^ leurs clients les abandon-
(1) Uésurné rétrostjectif. Finances des communes. Annuaire statistique de la France. 1904. p. 130.
(2) Les Octrois en 1901. Ministère des finances, Butletin de statistique et de léijislalion comparée, avril 1903. p. 57.
(3) Les Octrois de en I9ni. Ministère des finances. Bulletin de statistique et de législation comparée, février 1904, p. 176.
(4) Les Octrois en 1901. Ministère des finances. Bulletin de statistique et de législation comparée, avril 1903. p. 557.
(5) F^es Octrois en 1904. Ministère des finances. Bulletin de statistique et de léijislalion comparée octobre 1904, p. 408.
(6) Les grands inconvénients des foires universelles et la nécessité d'y renoncer. Economiste français du 7 décembre 1895, p. 730.
nent parce qu’avant ils se réservent et qu’après ils sont pauvres. »
On comprendrait que les années d’exposition il y eut une diminution dans le commerce local. Ce ne serait là qu’une réduction passagère, prélude' d’un accroissement durable. En effet, la visite de l’Exposition crée des besoins nouveaux; ces besoins viennent, les années qui suivent l’Exposition, entretenir et développer le commerce local, de telle sorte que les Expositions parisiennes — le fait est piquant et semble au premier abord pai-adoxal — constituent en réalité une véritable source de prospérité pour le négoce départemental.
D’ailleurs la province tire un autre avantage des expositions de la capitale et au fond c’est peut-être elle qui bénéficie le plus de l’immense et cosmopolite publicité, que la foire internationale assure aux produits qui y sont exposés. En effet, les industries parisiennes se trouvant dans la capitale, au centre, sont placées, pour le pays et pour l’étranger, comme dans une sorte de montre; elles sont facilement connues. iMais mille industries perdues aux quatre coins de notre France sont moins aisées à découvrir. Pour ces établissements retirés, l’exposition est une présentation à l’univers. « Ce ne sont pas seulement, écrivait M. Méline (1), ce ne sont pas seulement les industries parisiennes qui gagn'ent aux Expositions. Elles y ont la meilleure part sans doute, mais nos grandes industries ne se font pas moins connaître et comme elles sont plus ignorées, par la raison de leur éloignement du centre, elles trouvent là une occasion de se révéler qui décide souvent de leur succès ».
Mais rien ne nous indique l’existence d’une diminution
(1) Faut-il faire l’Exposition de t900? République française du 24 août 1895.
dans les affaires des départements.
Il est des moyens de reconnaître la situation prospère ou malheureuse du commerce de province. Cette situation se manifeste par deux symptômes : le nombre des faillites, le nombre des affaires contentieuses d’ordre commercial. Or les chiffres des cessations de payement et des litiges de négoce sont enregistrés dans le Compte général de l'administration de la justice civile et commerciale en France, que la chancellerie publie depuis 1820 et dont l’essai de statistique judiciaire du département de l’Aude tenté sous le premier Empire par M. de Gaujal suggéra la pensé.
Le nombre des faillites est évidemment un excellent « baromètre du commerce. »
Le nombre des procès n’est pas moins significatif : car, comme le dit le rédacteur du rapport sur le compte de 1891 : « La courbe des affaires commerciales est la même que celle des affaires civiles; mais elle est plus accentuée et subit plus profondément l’influence des crises ou des événements politiques. Les crises s’y traduisent par une élévation brusque du nombre des affaires. Les événements politiques tels que la Révolution de 1848 et la guerre et la Révolution de 1870 par un affaissement subit. Il est remarquable qu’en cela la courbe des procès civils ressemble à celle des crimes et des délits. »
Voyons les faillites.
Le nombre des faillites déclarées par les tribunaux de province passe de 2.129 en 1853 et 2.870 en 1854 à 2.758 en 1855, 2.903 en 18.50, 3.121 en 1857
Ce nombre passe de 3.207 en 1805 et 3. .550 en 1800 à 3.891 en 1807, 3.903 en 1868, 3.931 en 1869.
Ce nombre passe de 3.534 en 1876, et 3.874 en 1877 à 4.350 en 1878, 4.597 en 1879, 4.679 en 1880.
Ce nombre est de 6.200 en 1887 et de 6.689 en 1888. En 1889 on commence à relater les effets de la loi du 4 mars 1889 qui sous le nom de « liquidation judiciaire » institue une sorte de demi-faillite ; il y a en province en 1889 2.303 liquidations judiciaires et 5.096 faillites, en 1890 2.183 liquidations judiciaires et 4.-594 faillites, en 1891 2.322 liquidations judiciaires et 4.423 faillites.
Il y a en province en 1898 2.704 liquidations judiciai"8S et
faillites.
en
liquidations
judiciaires
et
faillites.
en
liquidations
judiciaires
et
faillites,
en
liquidations
judiciaires
et
faillites,
faillites.
en
liquidations
judiciaires
et
On le voit; le nombre des faillites diminue en 1855 et continue normalement une progression croissante en 1867, 1878, 1900. Les chiffres de 1889 ne sont pas comparables à ceux des années jirécédentes à cause de l introduction de la liquidation judiciaire.
Les faillites reprennent en 1856 une progression croissante interrompue par l’Exposition. Elles continuent une progression croissante, les années qui suivent immédiatement les Exposilions de 1867 et 1878. Les faillites et les liquidations judiciaires sont en diminution les années qui suivent immédiatement les Expositions de 1889 et de 1900.
Uien dans ce relevé ne justifie le resserrement prétendu du commerce de province rannée d’une Exposition, l'année (pii la précède et l'année qui la suit.
Voyons les affaires contentieuses.
Le nombre des affaires nouvelles d’ordre commercial introduiles devant les tribunaux de province passe de 117.460 en 1853 et 143.221 en 1854 à 144.315 en 1855, 150.540 en 1856,
Ce nombre passe de 164.423 en 1865 et 173.677 en 1866 à 175.290 en 1867, 175.186 en 1868, 168.185 en 1869.
Ce nombre passe de 142.297 en 1876 et 145.543 en 1877 à 148.746 en 1878, 152.140 en 1879, 161.202 en 1880.
Ce nondrre passe de 151.208 en 1887 et 141.107 en 1888 à 134.313 en 1889, 123.765 en 1890, 121.090 en 1891.
Ce nombre passe de 133.969 en 1898 et 130.462 en 1899 à 138.047 en 1900, 135.049 en 1901, 127.632 en 1902.
Ainsi le nondrre <les affaires continue normalement les années d’Exposilion, une progression croissante en 1855, 1867, 1878 et 1900, décroissante en 1889. L’augmentation la plus considérable — elle atteint plus d’un cinquième — se place avant une année d’exposition, en 1854, et tient à l’essor du commerce au début du second empire.
Les affaires conlentieuses continuent une progression croissanle les années (lui suivent les Expositions de 1855 et de 1878, décroissante l’année (jui suit l’Exposilion de 1889. Elles sont en dimiuulion les années qui suivent immédiatement les Expositions (le 1867 et de 1900. Les Expositions n’en grossissenl donc pas le nombre d’une manière inquiétante.
Lien donc ici iion plus ne décèle un malaise du négoce départemental à l’époque des exhibitions parisiennes.
Les symptômes que présente le commerce de province ne nous révèlent donc nullement des crises concomitantes aux expositions.
D’ailleurs est-il bien juste d’o-pposer ainsi l’intérêt de la province à l’intérêt de Paris ?
« Ce n’est pas, disait Camille Desmoulins (1) à propos de Paris, ce n’est pas ainsi que les autres une ville qui appartienne en propre à ses habitants,... Paris est plutôt la patrie commune, la mère-patrie de tous les Français. »
M. Bouge dans son rapport à la Chambre des Députés sur le projet de la loi relalif à l'Exposition de 1900 écrivait : (( Tout homme a deux pays, a dit admirablement un grand poète, le sien, et puis la France; on pourrait ajouter que tout Français a deux cités, la sienne et puis Paris » (2), et iM. Denys Cochm disait à la ChandDre des Députés le 13 mars 1896 : « Qui parle de l’intérêt de Paris parle de l’intérêt de la province, ce sont deux intérêts qu’il est absolument artificiel de vouloir séparer. »
En effet, d'un côté les étrangers qu’attire l’Exposition ne '■isitent pas seulement Paris, ils visitent la France entière et '’Exposition amène ainsi à la province des touristes que sans elle nos départements n’auraient jamais reçus. D’un antre côté Paris tire des établissement agricoles de province les éléments de sa nourriture, comme il tire des manufactures de province ce qui sert à le vêtir et à l’orner.
« On a beaucoup banqueté, disait spiritueHenient M.\Alfred Xeymarck à l’issue de l'Exposition de 1899, on a beaucoup banqueté, beaucoup bu, beaucoup mangé, pendant ces six mois de fête : je ne cniJs pas que juscju’à. présent les vignobles parisiens ({ue nous connaissons 'par la piquette agréable
(1) niscouis de 1(1 Uiiiterne aux ijarisieiis. Œuvres, éd. Jules Clavetie t I p. 176.
(2) Journal ofiiciel. Chambre des députés, documents pailemeiitaires, session ordinaire 1896, p. 124.
sans doute de Suresnes aient supporté la comparaison avec les vins de Champagne, du Bordelais et de la Bourgogne, ou avec ceux du Midi, ni qu’ils aient pu sulTire à la consommation de la i)opulation parisienne; je n'ai jamais vu, si ce n’est dans les prés fleuris du jardin d’ Acclimatation où une vingr taine de vaches bretonnes donnent du lait aux bébés qui s’y promènent le dimanche, des pâturages aussi vastes que ceux de la Normandie, de la Bretagne ; sans les bestiaux du Cotentin, de la Franclie-Comté, de la Normandie, de l’Est et du Nord de la France, Paris aurait été obligé, s’il avait compté sur sa production en bétail, de faire maigre. Un a consommé lieaucoui) de pain, beaucoup de farine. Les moulins parisiens, à part ceux de l’Hippodrome de Longchamp et des Buttes Monlniartre qui forment un joli décor d’oipéra-comique, sont tout à fait inconnus dans notre ville. Il y a eu beaucoup de fêtes : on a fait de grandes dépenses de toilettes; couturiers et couturièi’es ont vendu de riches et de nombreux costumes. Je ne crois pas davantage que Paris soit un centre de fabrication de draps et d'étoffes, de ces mille et un riens qui font du Parisien l’homme fashionable entre tous, de la Parisienne, la reine de l’élégance et de tous ceux qui suivent d’aussi charmants modèles des gens de goût et de bon ton (1). »
Ainsi Paris n’est qu’un intermédiaire et Paris transiuetàla province ce qu’il reçoit de l’étranger.
On a l'eproché à Paris de prendre ainsi aux dépens de la
province la commission d’intermédiaire (2). Mais d’un côté,
(1) Alfred Neymaeck, Ce que la France a gagné à l'Exposition de IS89,
(2) Georges Gérault. Les Expositions universeltes envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 104.
raflluence exceplionnolle des étrangers rend à la province en bénéfices de fabrication ce qu’elle peut perdre en commission d’intermédiaire. D’autre part avee les liabitudes contemporaines de déplacement estival, les provinciaux ne passent pas la belle saison dans leur pays, ils voyagent soit dans d’autres ï^arties de la France, soit à l’étranger ; si la province se plaint de la concurrence de Paris, les régions du Centre pourraient se plaindre de la concurrence des bains de mer, le littoral de la concurrence des montagnes. Bien plus une exposition parisienne retient les Français en France : si elle leur fait dépenser leur argent dans la capitale c’est en les empêchant de le porter, pour le plus grand dommage de la province, hors de nos frontières.
Mais, dit-on, les expositions universelles n’enrichissent même pas Paris. Elles n’enrichissent pas la Ville, car l’augmentation du produit des octrois est absorbée et au delà par la subvention qu’accorde la Ville.
C’est l’objection qu’ont présentée à diverses époques les représentants de la Ville de Paris. Ainsi M. Haussmann, préfet de la Seine, a étudié l’influence de l’Exposition de 1867 sur le rendement des octrois. Il établit que dans les anm'es ([ni précédèrent l’exposition raccroissement normal était, de '1.500.000 francs; qu’il tnt de 6,000.006 francs en 1866. supérieur de 1.500.000 francs à l'accroissement normal; mais qu’il ne fut en 1867 que de 4.000.000 francs, inférieur de 500.000 francs à l’augmentation ordinaire; que par conséquent l’ensemble global de l’excédent exceptionnel réparti sur les deux années fut d’un million.
En signalant e,e fait. M. Tdanssmann, dans le mémoire qu’il présenta au Conseil mnnicipaf à la session ordinaire
de 1867 (1) disait : « Un tel résultat ne doit pas beaucoup nous surprendi'P puisque nous avoiis déjà constaté un effet analogue lors de l'Exposition de 1855. Quelrpie agilation qu’ait pu ])roduire. à Paris le mouvement d’une foule empressée de tout voir en peu de jours, on ne doit pas, comme je l'exposais réccmmcnl à la commission déparlementale, évaluer à plus de 100.000 âmes, en moyenne conslante, la population exceplioiinellc qui est venue augmenter pendant finit mois celle de Paris. Hr. (|uel effel peut produire la consommation d'un tel nombre de personnes,, si large (fu’on la suppose, balancée par la restriclion ([ue la, cherté de toutes choses a causée dans celle des 1.825.000 âmes de la popiilalion municipale? — • Un million, répondeid. les registi'es de l’octroi. — C’est, on en conviendra, une Inen faible compensalion des dépenses de toute sorle dont l'Exposilion a été l'occasion pour la ville, indépendamment de la contribution de six millions supportée par la caisse municipale dans les frais de cette grande cidroprise. »
Une dizaine d’années plus tard M. Glamageran, dans le rapport ({u’il préscniait au nom de la Commission du Conseil municipal cfiargée d’étudier la parlicipnlion de la Ville de Paris à rExjposition universelle, arrivait à des conclusions analogues. Reprenant les données de IM. Ilaussmann relatives à l’Exposition de 1807, il constatait que l’accroissement normal du rendement de l’octroi était de 71 pour 1.000 et qu’il descendait dans les trois années affectées par l’exposition à 39 pour 1.000 (2).
L’objection a beau avoir été répétée deux fois: elle ne sem-
(1) Mnnitrur du 11 déceniljre I.S67.
(2) hv Itdi'P'ii't Clanidijcraii ÿiii' l'ExposUion iiniwcrsclle. Economiste français du 12 avTit 1876, p. 222.
Me pas l'oiiflée. En effet il faut, étudier non une exposition isolée, mais les différentes expositions. Or, en considérant l’ensemble, on conslate ici précisément ce que l’on constate pour les recetles des chemins de fer : les expositions universelles déterminent un accroissement anormal qui devient le point de départ d’un accroissement régulier. C'est ce (lue montre le tableau des recettes de l’octroi de Paris qu’a dressé M. Georges Gérault (i).
Ainsi les recettes de l’octroi de Paris (lui n’étaient que de 41.7G9.000 francs en 1852, de 43. 308.0)1) francs en 18.53 et élaieid. retombées à 42.477.000 francs en I85i liassent à 44.8i5.000 francs en 1855, 48.300.000 fiâmes eu 1850, pour ulteindre 51.200.000 francs en 1857 et 50.075.000* francs en 1858.
.\insi les recettes de l’octroi de Paris qui n’étaient que de 118.213.(X)0 francs en 1875, de 124.2i8.i)Oo francs en 1870 et de 125.308.000 francs en 1877 passent à 132.182.000 francs en 1878 pour alteimtre 135.028.000 francs en 1870, lil.870.000 francs en 1880 el 140.713.000 francs en 1881.
L’Exposition de 1889 produit un résultat analogue: seule ment la hausse de l’année de l’exposition ne s’accroît pas l’année suivante et ne se maintient même pas dans toute son intégralité. Les recettes de l’octroi de Paris qui n’étaient ((lie de I3'i:.509.000 francs en 1885, de 1:j0.082.0()ü francs en 1880, de 130. 735.000 francs en 1887 et de Ii2.517.000 francs en 1888 passent à 145.393.000 francs en 1880, mais tomlient à lii. 002.000 francs en 1890 pour se relever, il est vrai, à 1 iO.P.)3.( OO francs en 1891 et 152.293.000 francs en 1802. On
(1) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économique, p. 110.
peut remarquer que ces chiffres sont bien supérieurs à ceux de 1888 et de 1887 et qu’il y avait eu coup sur coup deux accroissements considérables en 1888 et en 1889.
L’Exposition de 1900 se trouve dans des conditions particulières. L’année 1900 est marquée par une hausse sensible. Ees produits qui n'éiaieni que de 155.769.000 francs en 1897, de 156.411.000 francs en 1898 et de 105.577.000 francs en 1899 passent à 161.676.000 francs en 1900. Mais les produits des années postérieures ne sont plus comparables aux produits de 1900 et des années antérieures. Lti loi du 31 décembre 1900 en effet suppriine une partie des recettes de l’octroi, les droits sur les boissoiis hygiéniques, pour leur substituer des laxes de remplacement. En outre, le relèvement des droits sur l’alcool a réduit la consommation des spiritueux et diminué le montant perçu des droits aggravés (1) et aussi augmenté la fraude (2) : les produits de l’octroi tombent à 95.269.000 francs eji 1901, poui' remonter à 109.179.000 francs en 1902 et retondjer à, 97.457.000 fiancs en 1903. Le relèvement des recettes en 1902 est dû mi renchérissement des vins qui a accru la consommation (te l'alcool (3).
Reste l’exposition de 1867 ; on voit que M. Haussmann etM. Glamageran ne sont pas d’accord entre eux. M. Haussmann prenant les années 1866 et 1867 admet une recette anormale d’un million et se plaint de la médiocrité, de l’excédent. M. Glamageran prenant les trois années 1866, 1867, 1868 constate an contraire une dimimdion dans l’accroissement normal. Si nous prenons les chiffres donnés par
O) Les Octrois en. 1901. Ministère des finances, Bulletin de statistique et de législation comparée, avril 1903, p. 577.
(S) Id- id. td. oclulire igO-i, p. 408.
(3) Id. id. id. février 1904, p. 177.
les statistiques nous constatons que les recettes de l’octroi de Paris qui étaient de 9l.31'i.()0U francs en i86't tombent à 90.018. (X)0 francs en 180“) pour monter à 90.274.000 francs en 1800, tOO.lOl.Oœ francs en 1867, 100.813.000 francs
en 1808, 107.557.000 francs en 1809. Eltes tombent à 80.060.000 francs en 1870 mais c’est le fait de la guerre. 11 semble donc que l’Exposition soit venue arrêter une baisse qui se produisait et déterminer une augmentation qui, considérabte en 1866 et 1867, s’est maintenue en 1808 et a repris avec une nouvelle vigueur en 1809. E'ailleurs. comme nous l’avons dit à propos des octrois de province, il ne faut pas attacher une trop grande impoilance aux chiffres relatifs à l’Exposition de 1867; car l’année 1867, les années qui la précèdent et qui la suivent sont des années de crise latente, de sourd malaise, dont il est l)ien diflicile de dégager des conclusions doctrinales.
Au reste, sans s’athuder aux doléances respectives de Paris et de la province, on peut se rendre facilement compte de rinfluence des expositions sur le rendement des octrois du pays tout entier. Si en effet au lieu de considérer les chiffres particuliers des octrois, soit de Paris, soit de la province, on envisage les chiffres globaux de l’ensemble, on constate que les expositions déterminent une forte augmentation du rendement qui s’accentue les années suivantes. Ainsi les produits d’ensemble des octrois français qui étaient de 97.298.000 francs en 1852, de 96.434.000 francs en 1853 et de 94.242.000 francs en 1854 passent à 97.516.000 francs en 18.58. 406.066.000 francs en 1856, 112.040.000 francs en 1857 et 120.757.000 francs en 18.58. Ainsi les produils qui étaient de 2.35.561.000 francs en 1875, de 249.4.37.000 francs en 1876 et de 249.840.000
francs en 1877 passent à 256.710.000 francs en 1878, 261.688.000 francs en J 870, 274. 05 'i. 000 francs en 1880 et 286.11'i.OOO francs en 1881.
11 y a trois expositions qui paraissent contredire cette règle.
It y a d’abord une Exposition qui semlMc concourir avec une (timinntion et non une 'augmentation de rendement, c’est l’Exposition de 1880. Les produits qui étaient de 276.033.000 francs en 1885, de 277.500.000 francs en 1886, de 284.363.000 francs en 1887 et de 287.381.000 francs en 1888 toml>ent à 274.168.000 francs en 1880 et 270.036.000 francs en 1800 pour ne se relever qu’à 270.435.000 francs en 1801 et 286.367.000 francs en 1802. (les chiffres sont empruntés, comme les précédents et les suivants aux taldeaux récapitulatifs officiels (1), mais recliliés, les chiffres d’ensemble de ces tableaux ne correspondant plus à partir de 1870 à la somme des chiffres des octrois fie Paris et de la province, on serait tenté de voir là une simyile erreur typographique : car le lotal exact se trouve toujours à quelf[ue autre colonne. Mais ce total exact ne parait jias répondre à la réalité. « Le produit brut de l’ensemble des octrois en Prance, dit M. Paul Leroy-P>eaulieu (2) était de 288.202.117 francs en 1888, de 200.663.876 francs et n’a plus été grâce sans doute à quelques détaxes que de 205.3 l'i. 765 francs en 1800... Il ne s’agit là ipie du produit lirnt ; voici le jiroduit net, 263 millions et demi en 1888, près de 275 millions en 1880, exactement 270.038.721 francs en 1800. » M. Georges Géranlt (3) donne les
(1) llrsiiiKè l'étrosocriif . Finances des communes. Annuaire statistique de ta France. 19i)4, p. 131.
(2) C(“,s' droits d'octroi, teur caractère vérita.l)te en France et ta réforme de ces ta.res. Economiste français du 9 .ianvier 1892. p. 34.
(3) l.es E.rtiositions universetles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. IIO.
mômes chiffres que IM. Pauf Leroy-Beaulieu, ainsi il n’y u pas de baisse concomitante de l'Exposition de 1889 et la baisse consécutive tient à des dégrèvements, comme le constate M. Paul Leroy-Beaulieu et peut-être aussi à des suppressions, les octrois tombant de 1530 eu 1887 a 1527 eu 1888, l'523 en 1889 et 1-520 en 1890, toutes causes étrangères à l’Exposition.
Ainsi les produits qui étaient de 177.055.000 francs en LSOii, de 181.800.000 francs en 1805 et de 191.807.000 francs en 1800 passent à 193.957.000 francs en 1807 i)0ur retomt)er à 191.835.000 francs en 1808, mais se relever à 201. 358. (MX) francs en 1809. Ils lombeid. à 107. .597.000 francs en 1870, mais celte baisse est due à la guerre. .Vinsi les pi'oduits qui étaient de .302.509.000 francs en 1897, de 303. 123. (XM) francs en 1898, et de 310.123.000 francs en 1899 passent à 325.151 .(MM) francs en 19(X) pour retomber à 257.005.000 francs en 1901, 243.035.000 francs en 1902 el ne se l'elever qu’à 255. 293. (MX) francs en 1903 (1). (les exceptions s’expli(pieut aisémeid. ; on sait que l’année 1807 fut à tous égards une année anormale et (pie les réformes profondes apportées eu 1901 aux octrois de Paris et de Lyon, li'oufilent toutes les comparaisons que l’on pourrait être tenté d’étabtir entre les chiffres de 19(mj et tes chiffres des années suivantes.
(huant aux particuliers, dit-on, les avantages qu’ils peuvent retirer des expositions sont compensés par le renchérisse^ ment de la vie.
M. Georges Gérault (2), indique les augmentations qu’a subies la viande de boucherie en 1878 et en 1889. Le kilot de
11) liésunié rrtrosiieclif. Fiiiinices 'les cotniiniiicfi. Aiiiiuniri; slalistique île la Friiiici'. i9i)V 11. 131
(2) Les Expositions universelles envlsaqées au point de vue de leurs résultats economiques, p. 121.
bœuf coûtait 9 centimes, le kilo de veau 8 centimes, le kilo de mouton 7 centimes de plus en 1878 qu’en 1877. Le kilo de bœuf coûtait 9 centimes, le kilo de veau 10 centimes, le kilo de mouton 7 centimes de plus en 1889 qu’en 1888. Il signale aussi (pie la ta.xe officieuse du pain de 2 kilos, qui était de 0 fr. 7791 en 1888, était de 0 fr. 7868 en 1889.
Mais le renchérissement des denrées est-il bien dû à l’Expc? sition? Si ce renchérissement était dû à l’Exposition, il devrail cesser avec elle. Or, si en 1879 la hausse qui s’était produite en 1878 ne s’est pas maintenue, au contraire la hausse qui s’était produite en 1889 s’est encore accentuée en 1890, ce qui semble prouver qu’elle ne tenait pas à l’Exposition. L'a taxe du pain était plus élevée encore en 1890 qu’en 1889; car elle atteignait 0 fr. 7969 en 1890 représentant sur 1889 une augmentation supérieure à celle de 1889 sur 1888.
Le renchérissement d’ailleurs ne porte pas sur toutes les denrées; car le prixduporcest demeuré stationnaire en 1877 et 1878 et en 1888 et 1889.
Le renchérissement succédait à un alTaissement du « pri.x. de tous les produits de l’élevage depuis les bœufs jusqu’au.x Ijeurres (1) qui étaient tombés en 1887 de 20 à 33 pour 100. Si l'Exposition favorisa le retèveinent des cours qui avait commencé dès mars 1880, ce relèvement eut pour principale cause suivant M. Llaudio Jannet (2) (( la reju'ise des industries manufacturières dans l'Europe entièi'e. Les populations industrielles sont les grands consommateurs de viande ».
Du reste, si l’on examine les chiffres relatifs à l’Exposition
II) Claudio .Tannet l.es faits économiques et le mouvement social. CorreslioïKjiint du 10 novembre 1889, n. 532.
(2) Les faits économiques et te mouvcrnenl social Correspondant du 10 novembre 1889, p. 532.
de 1900, on voit qu’une Exposition est sans influence sensible sur le coût de l’alimentation. En 1900 le kilo de veau coûte 2 centimes, le kilo de bœuf 5 centimes, le kilo de mouton 11 centimes de plus en 1900 qu’en 1899. Le kilo de porc coûte 7 centimes de moins (1). Mais ces prix sont les pi ix du marché aux bestiaux. Aux abattoirs de la Villette, les grands abattoirs parisiens, le kilo de bœuf vaut 19 centimes, le kilo de veau 18 centimes, le kilo de mouton 19 centimes, le kilo de porc 7 centimes de moins en 1900 qu’en 1899 (2) et le prix moyen du kilo de viande y est en 1900 inférieur de 2 centimes au prix de 1899, de 11 centimes au prix de 1898, de 15 centimes au prix de 1897 (3). Enfin la taxe officielle du pain qui avait eu 1899 un maximum de 75 centimes en janvier et un minimum de 58 centimes en décembre (4) a, en 1900 un maximum de 64 centimes en juillet et un minimum de 59 centimes en janvier (5). La taxe moyenne qui était de 0.6300 en 1899 n’est que de 0.6150 en 1900.
Au surplus les prix de la viande de boucherie éprouvent des oscillations correspondantes à Paris et à Londres, ce qui explique, comme le dit M. If. Zolla (6) h une même cause très générale et très luiissante » et non une saison occasionnelle et passagère comme une exposition universelle. Quant aux variations accidentelles, c’est avec les récoltes fourragères qu’elles sont en relation (7).
Les logements ne subissent pas, au moins pour les habi-
(1) Annuaire statistique de la Ville de Paris. 1900, p. ‘211.
(2) Annuaire statistique de la Ville de Paris. 190ii. ii. 285. ~
(3) Annuaire statistique de la Ville de Paris. 1900, |i. 3u2.
(4) Annuaire statistique de la Ville de Paris, 18ü9, p. 354.
(5) Annuaire statistique de la Ville de Paris. 1900. p. 365.
(6) Art. IiÉTAiL dans Dictionnaire du comiiieree d'Yves Ouyot et Raffalovich, t. I, p. 499.
'I U 7ol'a art. Bétail dans Dictionnaire du commerce d'Yves Guyot et Huila lovicli, t. I, p. 501.
tants à demeure de surélévation notable. » La moyenne des loyers, disait M. Haussmann dans le mémoire qu'il présenta à la commission départementale à la session de 18(17 (1) n’a pas haussé d’une manière sensible et ils accusent même une tendance à la baisse qui s’explique par le nombre des constructions 'que la spéculation avait rapidement élevées pour les besoins du moment et qui restent désormais acquises à la population normale. »
Admît-on d’ailleurs quei l’Exposition entraînât un renchérissement, ce rencliérissement serait compensé i^ar les bénéfices de tout genre qug recueille la population parisienne. Ces bénéfices ne profitent pas exclusivement aux propriétaires qui louent leurs maisons, aux maîtres d’hôtel, aux restaurateurs qui hébergent l’étranger, aux commerçants dont la vente s’accroît. Les employés qui trouvent des places plus rémunératrices ou reçoivent des gratifications, les commis dont la guelte grossit par l’accroissement des ventes, les capilalisles dont les valeurs produisent des revenus plus considérables, en tirent également avantage. Quant aux fonctionnaires, l’Etat accorde à ceux qui résident à Paris une allocation expositionnelle et, quant aux pauvres, la Ville augmente à l’occasion des fêtes les secours qu’elle leur distribue.
Le commerce parisien, dit-on, ne gagne pas aux expositions, car l'accroissement des frais et le développement de la concurrence détruisent les avantages qu'il peut en retirer.
En effet, selon M. Paul Leroy-Beaulieu (l), les commerçants de Paris, hôteliers, débitants, « les gagnants de ces foires », encaisseraient des excédents de) recettes beaucoup plus appa-
(1) Moniteur rtu 5 décembre 1867.
(2) Les grands inconvénients des foires universelles et la nécessité d'y renoncer. Economiste français du 7 décembre 1895, p. 730.
rents que réels. Car d’un côté ils sont, entraînés à faire pour leurs maisons des frais de toilette et de l’autre, nombre de nouveaux commerçants ouvrent pour l’Exposilion, demeurent après l’Exposition et donnent aux commerçants déjà établis des concurrents revêtus parfois du double prestige de la fraîcheur et de l’exotisme.
Il est cert.crtrt que les négociants embellissent leurs magasins à l’occasion de l’Expusition; mais l’Exposition passée, les embellissements leur resteiil. 11 est certain ([u’il s’établit de nouveaux industriels. La concurrence en deviendrat-elle plus âpre ? Nullement. D’un côté, la plupart de ces industriels exploitent des branches nouvelles. En effet le phénomène ujie nous signalions en province se produit aussi à Paris; k révélation d’objets nouveaux crée des besoins jusque-là inconnus : d’où suit la nécessité d’y satisfaire, l’établissement de nouveaux industriels., D’autre part, chaque exposition laisse dans la capitale comme un résidu humains accroît par conséquent le nombre des consommateurs et par suite le nombre des producteurs ou des intermédiaires chargés de subvenir à leurs besoins. Enfin de ces commerçants improvisés, de ces Parisiens d’implantation récente, combien subsisteront ? Bien peu et ils ne mettront hors de combat, parmi les industriels déjà établis, que ceux qui se trouvaient condamnés d’avance par leur infériorité. Fatalement, sous l’inlluence de la liberté du commerce, en vertu d’une loi inéluctable de l’économie politique^ l’équilibre s’établira. Au fond l’exposition ne serait ici, comme pour bien d’autres effets qu’on lui attribue, qu’une occasion plutôt qu’une raison. Tout au plus agirait-elle à la façon d’un multiplicateur amplifiant momentanément un phénomène normal.
Aussi bien aucun indice ne nous révèle l’existence de crises du commerce parisien consécutives aux expositions universelles.
Les crises se trahissent par un accroissement du nombre des faillites et des procès commerciaux. Examinons donc le nombre des faillites et des affaires contentieuses d’ordre commercial à Paris durant les périodes soumises à i'inlluence des expositions.
Voyons les faillites.
Le nombre des faillites déclarées par le tribunal de commerce de la Seine passe de 542 en 1853 et 821 en 1854 à 782 en 1855, 754 en 1850 et 802 en 1857.
Ce nombre passe de 1.032 en 1805 et 1.048 en 1860 à 1.69Ü en 1867, 1.928 en 1868, 2.109 en 1869.
Ee nombre passe de 1.059 en 1870 et 1.6U0 en 1877 à 1.671 en 1878, 1.577 en 1879, 1.616 en 1880.
Ce nombre est de 1.926 en 1887 et 1.692 en 1888. En 1889 il y a à Paris — c’est-à-dire dans tout le ressort du tribunal de commerce de la Seine — ' 567 liquidations judiciaires et 1.723 faillites, en 1890 333 liquidations judiciaires, et
1.458 faillites en 1891, 430 liquidations judiciaires et 1.403 faillites.
En 1898 il y a à Paris 187 liquidations judiciaires et