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ranne (1), franchit le fleuve du bond d’un cheval au lieu de le traverser, comme les anciennes constructions à arches et à piles, avec les lourdes enjambées d’un éléphant, est remarquable à plus d’un titre.
En général, quand on construit un pont., on établit au-dessous un bâti en bois qui soutient les pièces des arcs jusqu’à ce qu’elles soient unies entre elles et que la clef de voûte soit posée. Un pareil système était inapplicable au pont Alexandre III. La circulation, dont l’inlensité était encore accrue par les travaux de l’Exposition, rendait impossible toute obstniction du fleuve. On dut avoir recours à un système emprunté des ponts roulants de l’industrie et qui ne laisse pas de rappeler aussi le procédé suivi pour établir le viaduc de Garabit. On lançai sur le fleuve une étroite passerelle métallique, cette passerelle était portée par des galets: ces galets reposaient aux deux rives du fleuve sur des rails; on les faisait avancer à mesure que les arcs étaient posés et on arriva ainsi à construire le pont dans toute sa largeur. A cette passerelle était suspendue, sorte d’escarpolette, un plancher sur lequel reposaient les pièces, en attendant qu’elles fussent mises en place. « De la sorte, dit M. Daniel Bellet (2) à qui nous empruntons ces détails, le pont s’est monté avec une rapidité extraordinaire ».
Non seulement le pont devait être construit sans points d’appui inférieurs, mais il devait remplir deux conditions presque contradictoires: il devait être assez élevé au-dessus du fleuve pour ne pas gêner la navigation, et assez bas pour ne néces-
(1) L’Art à l'Exposition de 1900. I. L'Esthétique du Fer. Revue des Deux Mondes du 1“'' mai 19ü0, p. 200.
(2) Les procédés de construction des hdlinients de l'Exposition. Economiste français du 17 février 1900, p. 201.
siter aucune rampe d’accès et ne masquer aucune partie de la façade des Invalides dont il était destiné à dégager la perspective. La science des ingénieurs réussit à satisfaire à ces exigences pour ainsi dire opposées en amincissant l’épaisseur de la voie et en surbaissant l’arche du nouveau pont. La courbure fut atténuée autant que possible et le plancher du pont fut formé d’une forte tôle de fer soutenue par une série de poutres transversales qui reposaient sur les arcs et supportant le pavé en bois.
Les fermes de la Galerie des Machines présentaient déjà des interruptions ménagées de façon à laisser entre les pièces un jeu tel que l’extension du fer sous rinnuence de la chaleur ne pût amener ni déformation, ni rupture. Des coupures analogues furent pratiquées dans les arcs du pont Alexandre III. (( Les fentes, dit M. de Lapi)arenl (1). les fentes, si redoutées des anciens constructeurs, deviennent maintenant le salut à la condition d’être ménagées en bonne place. Et voilà comment on peut éviter les effets de la dilatation du métal en été, effets qui ne sont en aucune façon négligeatdes, car le calcul indique qu’il en peut résulter au milieu un soulèvement capable d’atteindre une vingtaine de centimètres. »
Enfin le nouveau pont fut orné dei pylônes monunieniaux, genre de décorations inspiré par les récents ponts de Londres et encore inconnu à Paris.
Ce pont, large de quarante mètres et long de cent vingt mètres, fut construit en acier moulé. C’était la première fois que cette matière était employée à un semblable travail. D’ordinaire pour les œuvres de cette nature on recourt à la fonte de fer: c’est en fonte de fer que fut construit le pont
(1) Paris aux travaux forcés. Correspondant du 10 avril 1899, p. 20.
Solférino'. Mais si l’acier coûte deux fois plus que la fonte, la résistance de l’acier est huit fois plus considérable que celle de la fonte et, à force égale il pèse un tiers de moins. Le four Blanc permet de l’obtenir exempt des soufflures qui peuvent se dissimuler dans la fonte (1). Enfin la réunion des pièces en acier peut s’opérer à l’aide d’un nombre très réduit de boulons (2). C’étaient là assez d’avantages pour assurer à l’acier, malgré le surcroît de dépenses qu’en devait entraîner l’emploi, la préférence sur la fonte.
Tant do difficultés heureusement surmontées et tant d’innovations hardiment tentées ont permis de dire que ce pont, ouvrage de MM. Résal et Alby, a fait vraiment époque dans rhistoirc de ce genre d’ouvrage d’art (3). « Le pont Alexandre dit M. H. de Varigny (4), qui le considère comme le « clou » de l’Exposition, n’est pas seulement une œuvre intéressante au point de vue décoratif et réellement la plus belle de l’Exposition au point de vue architectural, il offre encore une solution élégante et nouvelle d’un problème qui a souvent exercé la sagacité des constructeurs ».
On avait voulu donner une entrée imposante à l’Exposition et on avait érigé la Porte Monumentale de la place de la Concorde qui n’avait, dit-on, pas, coûté moins de 250.000 francs et qui étincelait la nuit des feux de 3.000 lampes électriques. Mais l’inutilité de ce motif décoratif qui ne menait à rien, la fâcheuse ressemblance de la construction avec un appareil de chauffage à la mode qui l’avait fait surnommer « la Salar
(1) De Lappauent. Paris aux travaux forcés. Correspondant du 10 avril 1898,
(2) Pierre Leroy-Beaulieu. Les Travaux de l'Exposition. Economiste français du ler avrii 1899, p. 411.
(3) Id. id. id., p. 410.
(4) A travers l'Exposition universelle. Bibliothèque universelle et Revue Suisse, mai 1900, p. 807.
mandre», la malencontreuse «Parisienne» de six mètres qui la surmontait la ruinèrent dans l’esprit du public. Bien plus que ce portique malheureux, le pont Alexandre III était la véritable entrée de l’Exposition. Il était comme l’arc triomphal de la Voie Sacrée que constituait la Seine.
Le pont Alexandre III avait aussi un autre office: il était destiné à relier, à « annexer » l’esplanade des Invalides aux Champs-Elysées.
Pour consommer cette fusion des deux rives de la Seine, on abattit le Palais de l’Industrie et on établit sur l’empla-
au pont Alexandre III, magnifique allée que pendant l’Exposition le public appelait « avenue Nicolas II » et qui reçut en
1901, lors de la visite des souverains russes, le nom d’avenue Alexandre III ».
On ne faisait ainsi que rétablir un point de vue qu’avait offusqué la construction du Palais de l’Industrie. Comme le rappela M. Octave Mirbeau, le carré Marigny était avant 1855 un des plus beaux endroits de Paris, alors qu’une avenue partant de ce carré, permettait à l’œil d’embrasser par delà la Seine l’esplanade des Invalides. « Avant sa construction, disait à la Chambre des députés, le 1^ mars 1896, le commissaire général de l’Exposition, M. Alfred Picard, en parlant du Palais de l’Industrie, avant sa construction, on attachait une telle importance à la perspective dont nous vous demandons le réta^ blissement, qu’une large percée avait été ménagée, suivantfaxe de l’esplanade des Invalides, dans les quinconces enveloppant l’ancien carré Marigny. Les plans officiels en font foi; j’ai là sous la main un plan de Jacoubet publié en 1830 et un autre plan indiquant le retour des cendres de Napoléon en 1840.
Tous ceux qui sont arrivés au déclin de la vie se rappellent le spectacle magnifique que cette percée offrait aux promeneurs des Cdiamps-Elysées. Dès que le Palais de l’Industrie est sorti de terre, la critique a blâmé vivement l’interception d’un des plus beaux points de vue de Paris, condamné ce masque lourd et compact. »
A la même séance, un député, M. Georges Trouillot, citait un ouvrage publié dix ans après la construction du Palais de l’Industrie » sous le patronage des plus grands noms de la littérature et des arts », le Paris-Guide, où l’on trouvait exprimé le souhait que » la chose que l’on voit encore aux Champs-Elysées » — c’est ainsi qu’on qualifiait le Palais de l’Industrie — « soit démolie quelque jour ».
Cette « chose », plusieurs auteurs de projets présentés pour l’Exposition de 1900 la faisaient disparaître. Aussi a-b on pu dire que l’idée de rouvrir aux regards la perspective fermée depuis un demi-siècle sortit du concours ouvert pour le plan de l’Exposition.
« Le concours, ditM. Guadet, dans le rapport qu’il rédigea au nom du jury, le concours a ouvert un autre horizon, en montrant la possibilité de nouveaux embellissements de la capitale, destinés à survivre à l’Exposition.
Plusieurs concurrents en effet, usant résolument de la faculté laissée par le programme de faire table rase des édifices existants, ont eu l’idée, assurément hardie, de supprimer le palais des Champs-Elysées en le remplaçant ailleurs par un édifice analogue et de créer une large promenade, depuis la grande avenue des Champs-Elysées jusqu’aux Invalides, en profitant du pont monumental à construire sur la Seine.
« Le projet de M. Eugène Hénard était celui qui affirmait le plus franchement cette volonté qu’on retrouve encore chez M. Mewès et MM. Louvet et A’arcollier avec une grande netteté, avec moins de hardiesse ou moins d’affirmation chez MM. Esquié, Sortais et Bonnier. Dans la pensée de tous, ce parti doit survivre à l’Exposition, comme une beauté de plus acquise à la Ville de Paris.
« Incontestablement, cette idée qu’on n’aurait peut-être pas osé concevoir sans l'impression puissante qu’elle a causée grâce au concours dont elle est véritablement issue, cette idée séduit par une beauté artisti(iuc qui ne peut se nier. Le rond-point d’où s’apercevraient ces splendides perspectives, l’arc de l’Etoile, la place de la Concorde et la coupole des Invalides serait unique et admirable, et cette combinaison assurerait la conservation perpétuelle de l’esplanade des Invalides, annexée désormais aux Champs-Elysées, ainsi que l’unité des deux rives de la Seine. Il est donc très désirable que l’Exposition laisse après elle ce magnifique souvenir. Mais il faut pour cela sacrifier le palais des Champs-Elysées, ou plutôt le reconstruire ailleurs comme monument définitif et aussi rapidement que possible.
« Il y a là une question de dépense que le jury ne peut qu’indiquer: le Gouvernement et le Parlement auront, Ir cas échéant, à la résoudre. Nous ne pouvons que faire ressortir quant à présent l’intérêt do premier ordre que présenterait au point de vue de l’aspjict monumental de Paris cette proposition hardie et appeler sur elle toute l’attention des pouvoirs publics. Il est à peine besoin d’ajouter que, pendant l’Exposition, il y aurait là pour elle un accès monumental dont la beauté serait saisissante. Disons seulement que, si une suite
doit être donnée à cette idée séduisante, il faut qu’elle soit immédiate pour que le temps soit suffisant (1). »
Cette heureuse; idée ne rencontra pas au sein du Parlement une faveur unanime. M. Trélat reprocha à l’avenue nouvelle do gâter l’ensemble architectural qui va du Louvre à l’arc de Triomphe et de n’offrir vers les Invalides qu’une « perspective détraquée ».
On critiqua aussi l’idée; de donner en spectacle la façade de l’hôtel des Invalides du côté de l’Esplanade. « Quelle est, s’écriait, à la Chambre des députés, le 16 mars 1896, M. Bouge, rapporteur de la commission, quelle est... l’idée maîtresse, ce que l’administration a appelé le « clou » de l’Exposition de 1900? C’est une perspective plus ou moins contestable sur le Dôme des Invalides que l’on peut apercevoir de mille points de Paris. Cette façade même des Invalides, à laquelle conduira votre avenue, c’est la première fois qu’en architecture on nous la propose comme un modèle et une merveille. En 1672, lors de l’inauguration du monument des Invalides, qui fut construit par Bruant et dont le dôme seul est dû à Mansart, on critiqua très vivement — ce fait ressort de tous les recueils de l’architecture la façade noird, c’estrà-dire celle à laquelle va aboutir votre avenue; on la trouvait fort laide et insufflsante. On expliqua alors que la façade principale était place Vauban et que l’on pouvait se montrer moins exigeant pour la façade nord, qui n’était pas destinée à être vue de l’extérieur, puisqu’on se proposait de planter d’an bres entièrement l’esplanade ».
« C’est une perspective plus ou moins contestable », disait
(1) Guadet. Concours pour l'Exposition universelle de 1900. Rapport sur les opérations du jury. Journal officiel du 8 janvier 1895, p. 122.
M. Bouge. On avait en effet douté quelque temps que l’on pût apercevoir du Carré Marigny la partie inférieure de la façade des Invalides. Une expérience à laquelle on procéd i dans les premiers mois de 1899 dissipa les inquiétudes. On mit trois lanternes sur le seuil de la porte de l’hôtel des Invalides, et en se plaçant en arrière de ce qui restait du Palais de l’Industrie, dans taxe de la nouvelle avenue, (Ui put les distinguer parfaitement. Quant à la perspective elle-même, l’éloignement devait rendre la masse des constructions quelque peu confuse et les vapeurs qui s’élèvent de la Seine devaient former entre le spectateur et le monument un réseau diaphane ; mais ce nuage, d’où seul le dôme d’or se dégageait distinct, n’était qu’un charme de plus.
La critique, sans doute, ne désarma pas. Au lendemain de la clôture de l’Exposition, le comte de Castellane (1) reprochait à la nouvelle « trouée » d’ouvrir une porte de côté dans une avenue où toute percée latérale était un contre-sens. « Je suis incapable, ajoutait-il, de concevoir une voie triomphale menant à une maison de retraite de vieux soldats qui furent éclopés par la guerre. » Mais le public fit justice de tous les raffinements des diffciles et M. Louis Rousselet (2) résume bien l’opinion générale quand il dit: « Il y a là un ensemble absolument merveilleux, tel qu’aucune ville du monde ne peut présenter de semblable, et qui égale ce que Paris possédait de plus beau jusqu’à ce jour. »
Ea décoration projetée de l’Esplanade des Invalides, les jardins à la française qui doivent y être tracés, les rampes de verdure qui relieront les quais aux bas-ports ne pourront
(1) La Trouée des Invalides. Gaulois du 22 novembre 1900.
(2) L’ExposUion universelle de 1900, p. 23
qu’embellir encore la perspective qu’a ouverte la démolition du Palais de l’Industrie.
Cette perspective toutefois a un défaut. Si le promeneur •“ qui va des Champs-Elysées au.x Invalides jouit des plus séduisants aspects, celui qui se rend des Invalides aux Champs- Elysées n’a d’autre spectacle que la Rotonde Marigny. Aussi l’architecte de l’Elysée, M. Chanut, a-t-il proposé après l’Exposition, à la fin de 1900, de créer au croisement des axes de ravenue Alexandre III et de l’avenue Alarigny, un peu en arrière sur la droite des Champs-Elysées, une vaste place semi-circulaire. Sur cette place s’élèverait une colonne monumeulale, répondant aux colonnes de la place Vendôme et de la place de la Bastille. Ce serait la colonne du xix® siècle. Elle serait surmontée (rune Répuldique de Barrias et aurait à ses pieds une ville de Paris de Dalou. Le piédestal polygonal serait orné de has-reliefs de Roly et de mosaïques d’après les cartons de Jean-Paul Laurens.
Ce projet semble abandonné. Cependant si l’on peut hésiter à grossir d’une colonne séculaire le nombre déjà grand des mâts de bronze ou de pierre qui se dressent sur nos places, s’il est permis de douter que le xix® siècle ait donné à notre pays d’assez constants ou définitifs triomphes ;çour mériter que la France reconnaissante lui élève un de ces fûts gigantesques « faits de gloire et d’airain », la place semi-circulaire semble presque s’imposer comme articulation des deux avenues divergentes. p]n dehors de cette place, le travail à faire, l’œuvre d’édilité et d’esthétique à accomplir, ce serait le prolongement de l’avenue Marigny: continuée suivant son axe, l’avenue Marigny, qui se termine aujourd’hui à la place Beauvau, arriverait à la place Delaborde, devant Saint-Augustin, à
là croisée des boulevards Haussmann et Malesherbes. L’ouverture d’une semblable voie qui relierait directement les Invalides aux nouvaux quariiers de la plaine Monceau, outre qu’elle aurait l’avantage de faire disparaître ce cloaque architectural qu’on appelle le Ministère de l’Intérieur, agrégation inharnionique de bâtisses disparates, serait le digne complément dei la création de la nouvelle avenue, l’avenue Alexandre III.
Cette avenue, on avait proposé d’en faire une simple allée entre des masses de feuillage, et M. Maurice Binder, adversaire du projet du gouvernement, n’hésitait pas à déclarer à la Chambre qu’il ferait volontiers le sacrifice du Palais de l’Industrie si des parterres de verdures et de heurs devaient occuper le terrain où il s’élevait. Peut-être eût-il été aisé de trouver dans le remaniement du Palais Royal, dans la transformation, dès longtemps proposée du jardin en palais de cristal, le local qu’enlevait la démolition du Palais de l’Industrie. Mais l’opinion de M. Maurice Binder demeura sans écho. Le Palais de l’Industrie ne disparut que pour céder la place à d’autres édifices différemment disposés; au lieu d’un seul bâtiment on en eut deux et l’avenue Alexandre III ne fut que la rue monumentale séparant les nouveaux palais dont les façades bordaient dans toute sa longueur cette « perspective » parisienne.
« Le mérite de ces deux palais, dit M. Robert de la Sizeranne (1), le mérite de ces deux palais, de celui de M. Girault, comme de celui de MM. Deglane, Louvet et Thomas, c’est qu’ils sont à leur place... Vus des Champs-Elysées, les deux
(1) T 'Art à l'Exposition de 1900, I. L'Esthétique du Fer. lievue des Deux- Mondes du 1" mal 1900, p. 185.
palais sont exactement ce qu’il fallait qu’on vît. Ils forment l’allée nécessaire, itlantée de colonnes coniques, qui conduit l’œil aux pylônes, où se cabrent les Pégases, de leurs sabots tâtant l’azur et de leurs ailes frémissantes marquant les limites du fleuve, — jalons indispensables pour creuser l’horizon vers le dùme. La <( tache » que fait chacun de ces deux palais est si heureuse, qu’on ne la remarque déjà plus. Il semble qu’ils aient toujours été là. »
Ces deux palais, monnaie du Palais de l’Industrie, ont reçu les simples noms de Grand et de Petit Palais.
Le Grand Palais a la forme d’un T irrégulier. Il se compose d’uu grand hall donnant sur l’avenue Alexandre III et dont l’axe est parallèle à cette avenue, c’est l’œuvre de M. Deglane; d’un autre édifice donnant sur l’avenue d’Antin et dont l’axe est parallèle à cette avenue, c’est l'œuvre de M. Thomas; d’un groupe de deux bâtiments latéraux reliant les précédents et unis entre eux par une nef en retour, c'est l’œuvre dei M. Louvet. Ainsi l’ensemble est formé de deux rectangles inégaux articulés sur un trapèze. Get amas irrégulier de palais occupe un espace de 40.000 mètres carrés. Le pavillon Deglane est dé^coré de frises en grès flambé de Sèvres, représentant les grandes époques de l’art; le pavillon Thomas de frises en faïences représentant l’histoire de l’art français. Ce palais a plusieurs portiques et est entièrement entouré d’une forêt de colonnes.
Get édifice a été vivement critiqué. On n’a pas craint de dire que cet « assemblage monstrueux d’éléments incohérents qui ressemble à une gare s’évadant d’un portique ancien ». « ce terminus de Garacalla » « faisait regretter cet honnête hangar du Palais de l’Industrie » (1).
(1) André IIallats. En fldnant. Journal des Débats du 9 novembre 1900.
Ce palais servait d’asile en 1900 aux Expositions décennale et centennale des Beaux-Arts. On peut répéter du Grand Palais ce qu’on avait dit du Palais de l’Industrie : <( C’est le caméléon des monuments (1) ». 11 doit en effet abriter à tour de rôle les Expositions annuelles de i)einturei et de sculpture et les concours agricoles et hippi(]ues, c’est-à-dire qu’il doit être tour à tour piste, étable et salon. Une destination aussi hybride ne permettait guère de donner à l’édifice un caractère bien déterminé. C’était avant tout une construction utilitaire. • . '
Le Petit Palais n’occupe qu’une superficie de 7.000 mètres carrés. Il a la forme d’un trapèze. Les bâtiments sont bornés à l’intérieur par une colonnade en forme de fer à cheval enveloppant une cour à demi circulaire. Un dôme sphérique surmonte le porche qui s’ouvre en face du porche principal du Grand Palais. Deux dômes quadrangulaires terminent la façade antérieure; deux petites coupoles marquent les rotondes à l’intersection de la façade postérieure et des parties latérales.
On a reproché à l’œuvre de M. Girault une décoration tantôt pauvre, tantôt incohérente, conséquence de la hâte qui a présidé à la construction. On lui a reproché de même qu’au Grand Palais la vicieuse distribution de la lumière. Quoi qu’il en soit « notre Parthénon en réduction », comme l’a appelé non sans quelque hyperbole M. Gaston Jollivet, « sera peutêtre, ainsi que le disait, un an avant l’ouverture, è.I. Pierre Leroy Beaulieu (1), le plus aimahle souvenir que nous lais-
(1) Alphonse de Calokne. r 'Exposition de I90n à Paris. Programme et concours Revue des Deu.x-Mondes du 15 .ianvier 1895, p. 356.
(2) Les Travaux de l’Exposition de 1900. Palais permanents cl temporaires. Economiste français du 16 avril 1899, p. 478.
sera rExpositioii ».
C’était dans ce palais que se trouvait en 1900 l’Exposition rétrospective de l’art français. « Le Petit Palais, dit M. de ^’ol;■ué (1), eut le ju’ivilège d'abriter la rétrospective par excellence, la rétrospective tout court. La prestigieuse collection fut le triomphe, le centre indiscuté de l’Exposition. Les premières visites étaient pour elle et on y revenait sans, cesse. » Remis à la ville de Paris, en échange de la subvention de vingt millions qu’elle avait consentie pour l'Exposition, le Conseil général de la Seine fêta l’entrée en jouissance de ce^bijou architectural en y offrant le 9 mars 1901 une grande réception. On y donna en 1901 une exposition de l’Enfance dont l’initiative était due à M. Rollet. Il devint ensuite un musée municipal de peinture et de sculpture et l’on sait comment le legs de M. Dutuit vint deux ans plus tard en peupler richement les salles.
Peut-être est-il regrellable qu’on n’ait pas fait plut(jt de ce petit Trianon de la capitale un salon des souvenirs des grands concours internationaux de Paris. La ville de Paris a un autre musée d’art, le musée Galliera. Ce musée, encore à i)eu près vide, aurait pu recevoir les collections si généreusement offertes,, tandis que le, Petit Palais était en quelque sorte prédestiné par la place même qu’il occupe et par l’époque où il fut construit à devenir un musée des Expositions ; il s’élève en effet sur l’emplacement de la première Exposition universelle de Paris et il fut érigé pour une exposition dont la date coïncidait presque avec le centenaire de nos expositions nationales et dont on avait proposé de faire la
(1) Ta défunte Exposition, itcvue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 391.
— .^io: —
célébration du jubilé séculnire des expositions (1). Il eût été préférable comme dépôt des souvenirs des grandes assises du travail à un palais de la rue des Nations : on proposa eu effet a la fin de l'Exposition de conserver douze des pavillons du grand canal vénitien: run d’euv eût élé consacré à un « musée rétrospectif » des expositions universelles, mais ce projet lardif n’eut pas de suite (2).
Un musée des expositions s’impose cependant. Déjà a l'Exposition de Philadelphie en 1876, la classe 349 qui faisait partie du groupe III, éducation et sciences, avait été consacré aux «expositions indusii'ielles et artistiques» (3). A l’Exposition de 1900, elle-même, au musée centennal de la classe 29, on voyait les maquettes de la salle des l'êtes, des palais des Champs-Elysées, du pont Alexandre III. Ces maquettes étaient destinées au musée Carnavalet ('4''. Mais ne serait-il pas préférable d’instituer un Conservatoire des exhibitions', qui pourrait comprendre au moins quehiues souvenirs des expositions étrangères (pie les collections de la ville de Paris ne sauraient recueillir? On joindrait aux maquettes et aux modèles en relief des différentes Exj)ositions (pii se sont succédé une collection des publications qu’elles ont provoquées. Une pareille galerie formerait comme un campo santo de reli(]ues historiques. Ainsi tous les trésors d’imagination, d’esprit, d’ingéniosité, d'intelligence, prodigués dans ces fêtes ép.hémères, n’auraient pas été gaspillés en pure perte et il en subsisterait quehpics vestiges, (pielques
(1) Guillaume Depping. La in-emiere Expof!ition îles produits de l'iiiduslrie. française en l'an VI fi79Sl. Séances il travaux de V Académie dis Sciences morales et politiques, t CXXXIX, p. 131.
(2) Alfred l’icAUD. li.rposition universelle internalioualc de 1900. Rapport général administratif et technique, t. vu, p. 289.
(3) id. Exposition internationale de 18/19. Rapport général, t. I, D. 230.
(4) Max de Xansoutï. Premières visiies à l’Exposition de I900, p. 134.
souvenirs, quelques leçons et quelques modèles.
Ce musée pourrait encore devenir un pieux mémorial de tous ceux qui ont coopéré à ces jeux olympiques du travail.
A l’exemple de la bibliothèque Sainte-Geneviève où des panneaux de pierres portent inscrits les noms des plus illustres génies de tous les temps et de tous les pays, le Palais de rindustrie portait les noms des savants et des ingénieurs qui avaient contribué au développement des -sciences et des arts (I). On a inscrit sur la grande frise couronnant le premier étage de la Tour Eiffel le nom des savants et ingénieurs français auxquels sont dus les principaux progrès de la science (2). Un célèbre économiste avait, il y a plus de quarante ans, mis en avant une autre idée. Il proposait de graver sur des stèles de pierre les noms des héros des expositions. «On consacre, écrivait en 1862 Michel Chevalier, on consacre sur des monuments les noms des guerriers qui se sont fait remaiapier par des actions d'éclat, et l’on fait bien. Pouniuoi n’aurions-nous pas dans quelqu’un de nos édifices des tables de marbre où, à la suite de ces concours périodiques, on graverait les noms des hommes qui auraient fait avancer les arts utiles ou qui en auraient porté la puissance luenfaisante à. un degré ignoré avant eux?» (3). Ces tableaux d’honneur, auxquels on pourrait joindre des bustes et des statues, auraient naturellement leur place dans le musée des expositions, qui serait ainsi comme tui Westminster des inveidours français, un Panthéon de l’art, de la science et de l’industrie française.
(1) René Trunoy. Préface en tète de Biographie des grands inventeurs de Charles Beaugrand, p. 1.
(2) Georges Barral. Le Panthéon. Eiffel, p. 21.
(3) Michel Chevalier. L'industrie moderne, ses progrès et les conditions de sa puissance, à propos de l’Exposition universelle de f86i. Revue des Deux- Mondes du 1”' novembre 1S62, p. 74.
Si la Seine était la grande rue de l'Exposition, dont le pont de l’alliance était le portique, cette rue avait en quelque sorte deux contre-allées, la rue des Nations sur la rive gauche, la rue de Paris sur la rive droite.
La rue des Nations n’était autre (pie la rue des Nations de M. Georges Berger, revue, corrigée et considérablement augmentée par M. Alfred Picard. Au lieu d’une simple façade latérale à l’intérieur du palais de l’Exposition, comme en 1878, c’était une ^éri table rue, une sorte de voie internationale qui s’étendait des Invalides au Champ de Mars, bordée des deux côtés de pittoresques édifices, pour la plupart, reproduction de constructions historiques ou de modèles caractéri'sthpies de rarchitecture des différents jieuples (1). (( Les ordonnateurs de la féerie dit M. de ^h»guë (2), ont trouvé là leur plus heureuse idée et ils l’oht réalisée à souhait )). L’Italîe, terre des arts religieux et des arts profanes, unissait dans son pavillon une cathédrale et un palais. La turquie offrait dans le sien une mosaïque des monuments classiques du style ottoman. Le pavillon des Etats-Unis, sorte de Panthéon gréco-romain, au fronton dmiiiel la Liberté conduisait le char du Progrès, faisait face au pavillon du Danemark, maison bourgeoise bri([ue et bois du temps de Christian IV. L’élégant et aristocratique rendez-vous de chasse autrichien avait pour vis-à-vis les docks portugais, bordés d’un macadam de cailloux blancs, à la mode lusitanienne. Le pavillon Bosniaque, à la vieille kouba et aux merveilleux balcons de bois sculpté, regardait le pavillon Péruvien, en style de la Renaissance espagnole. Plus loin se dressait le pavillon Hon-
(1) Paris Exposition, p. 225.
(■:) La défunte Exi}osition. Revue des Deux-Montes du 15 novembre 1900, 389,
gr@is, marqueterie de pièces empruntées aux monuments les plus caractéristiques de l’art magyar et réunissant l’antique tour de la citadelle Komorn, un fragment de la façade du château de \"ajd-Hunyad, demeure de Jean Hunyad, le portail en plein cintre de l’abhaye de lak, la nef gothique de l’église Saint-Michel de Coutorhèly et la façade de la maison rococo du prince Klobucèszky à Eperies. Le pavillon britanni(iue, reproduction fidèle du château de Kington-house, à Brad'fort sur Avon, avait pour pendant, de l’autre côté de la rue, le pavillon blanc et bleu pâle de la Perse, dont le second étage offrait une reproduction de salles du palais d’Ispahan. Puis venaient l’hôtel de ville d’Audenarde, pavillon de la Belgii^ue, en face de l’ancien hôtel de ville, devenu palais grandducal de Luxembourg, -qui servait de pavillon au minuscule apanage de la maison de Nassau; le chalet rouge de la Norvège do nos jours et la vieille maison à beffroi de l’Allemagne du xvP siècle, en face de la rustique église de la Finlande; la maison castillane de l’Espagne, en face de l’édifice mi-byzanlin, mi-musulman de la jeune Bulgarie; la haute tour des Grimaldi de Monaco, en face des tuiles vertes et des incrustations polychromes du palais roumain des xvP et xviP siècles. Ensuite se succédaient la construction en dimtelle de bois de la. Suisse, le petit oratoire de l’Altique, pavillon de la Grèce, l'église brique et pierre revêtue de faïences vertes de la Serbie et enfin, sentinelle avancée, perdue au delà du pont de l’Alma, le palais néo-grec du Mexique, avec sa vaste loggia, que de riches étoffes drapaient aux grandes fêtes, suivant la coutume de la Nouvelle Espagne.
Bien de plus divers que le contenu de ces édifices (1).
(1) Paris Exposition, p. 225.
-, C’étaient les produits de ragriculture et de l’industrie, qui occupaient, soit eu partie, soit eu totalité, le plus grand nombre de ces pavillons, les pavillons de l'Italie, de la Turquie, de la Serbie, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Hongrie, du Pérou 'et du Portugal. Au contraire, le hall des Etats-Unis n’était que la partie commune d’un de ces caravansérails gigantesques qui constituent les hôtels de la moderne Amérique, et la maison danoise était une simple salle des journaux. Certains pays, soit à la place, soit à côté des produits,
, avaient établi un musée historique ou pittoresque. La Turquie rOffrait son « musée des Janissaires » de l’entresol, sa reconstitution de Jérusalem et de Bethléem, et son diorama de la vallée de Josaphat du second étage; l’Autriche son musée ethnographique du littoral de l’Adriatlique, la Bosnie son panorama de Serajewo; la Hongrie son « musée des Hussards », correspondant au « musée des Janissaires » de son ennemie séculaire, la Turquie, et ses fresques historiques; la Belgique ses vues des beautés de la nature et des chefsd’œuvre de rarchifecture, dans ses provinces; la Xorwège une sorte d’histoire en miniature de l’hal)itation nationale par des modèles au petit pied des maisons norvégiennes aux différents âges, la reconstitution du quai des pêcheurs de Bergen, au temps de Lt ligue hanséatique, enfin la réduction du Fram et les appareils de l’expédition polaire de Nansen; la Suède ses mei'veilleux dioramas de la nuit d’hiver, -illuminée des- feux de l’aurore boréale, de la nuit d’été, éclairée par le soleil de minuit; rAllemagne ses.ipiatre salles du palais de Postdam et notamment la bibliothèque du grand Frédéric; la Roumanie son exposition d’art ancien, paais dont la perle le trésor de Pétrossa,. avait élé pnidenir
ment détachée et placée dans les galeries plus sûres de notre musée du Louvre ; l’Espagne ses merveilleuses tapisseries, encadrant le trône de Charles-Quint et l’armure de Boabdil; la Serbie l’évolution historique du costume national si harmonieusement bigarré de vert, de rouge et d’or; Monaco les collections pélagiques de son prince. Enfin les pavillons renfermaient aussi parfois des salles de concert ou de spectacle; la Turquie avait un orchestre et des danses guerrières, la Bosnie un orchestre, la Perse un théâtre.
En 1878, la rue /les Nations avait pour pendant la rue de France, dénuée d’ailleurs de tout pittoresque. On essaya, en 1900, de donner à la rue des Nations de la rive gauche un pendant dans la rue de Paris de la rive droite. Cette rue partait du palais des Congrès et de l’exposition d’économie sociale et aboutissait au pavillon de la Ville de Paris qui renfermait les curieuses collections des services d’une grande cité mo^ derne. Elle était bordée d’édifices joyeux. Palais de la danse. Maison à l’envers. Théâtre des auteurs gais. Bonshommes Guillaume, Grand Guignol, Boulotte, Jardin de la chanson, Théâtre des tableaux vivants. Maison du rire. Ce fut là, il faut le reconnaître, une des parties les moins réussies de l’Exposition. La rue de Paris ainsi composée n’était pas de nature à faire équilibre à la rue des Nations et la correspondance des deux allées était malheureuse. La joyeuseté de cette voie du plaisir parut plus montmartroise qu’attique et l’on trouva que l’on avait fait de bien larges concessions à une partie médiocrement intéressante et assez équivoque de l’élément forain.
D’ailleurs, cette rue de la gaîté, comme on l’avait présomptueusement surnommée, fut d’une morne tristesse. Un grand
nombre des établissements qui la formaient éprouvèrent dès le début de graves mécomptes financiers et pendant la dernière moitié de l’Exposition quantité d’entre eux se trouvaient gérés par des séquestres judiciaires. Aussi M. de Vogue a-t-il pu dire en parlant de cette voie triomphale de la joie: « On y venait chercher Sodome et Gomorrhe, on n’y trouvait que la mer Morte (1) ».
Le véritable pendant de la rue des Nations, c’eût été soit une autre rue des Nations, soit une rue des Provinces.
Une seconde rue des Nations aurait eu l’avantage de grouper les pavillons épars des pays qui n’avaient pas trouvé place sur la terrasse du quai d’Orsay. C’était le château tyrolien reproduisant à ses divers étages là une salle du .w" siècle, une des pièces du château de Reinfelstein, ancien manoir des comtes de Tour et Taxis, ici la chambre du prince, une des pièces du château épiscopal de Velsthurm; c’était le monument en style Louis XIV de l’Equateur, la future bibliothèque municipale du Guayaquil; c’était le bâtiment florentin de San Marin, imitation du palais du conseil souverain de cette république en miniature* c’était le chalet helvétique blasonné des armoiries des vingt-deux cantons, c’étaient encore la mosquée marocaine avec son minaret de Tétuan et ses coupoles à boule d’or, l’édifice Khmer, à tuiles gaufrées surmonté des sept couronnes de la dynastie de Thaï qui servait de pavillon au Siam ; c’était aussi le pavillon de la Corée, dont le porche reproduisait une porte d’habitation de Séoul ; c’étaient enfin le groupe de bâtiments qui constituait l’Andalousie au temps des Maures ». Etablie sur des terrains particuliers et sur
(1) De Voguë. La 'léfunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novem bre 1900, p. 385.
une bande du quai de Billy, il était relié à l’enceinte et se^ trouvait compris dans le périmètre de l’Exposition^ On y voyait rassemblés sur un espace de 4.500 mètres deux monuments de Séville la porte de l’Alcazar et la tour de la Giralda qui sur une base de 17 mètres carrés s’élevait à 62 mètres de hauteur, deux monuments de Grenade, la porte de justice et ta cour des lions de rAlhainbra, un village arabe et une rue de \ iliage ancien de la piovince dé Tolède.
Dans ces pavillons comme dans les pavillons de la rue des Nations, le contenu était des plüs variés. Si le Tyrol, l’Equateur, le Maroc, le Siam, la Corée exposaient des produits du . sol ou (lu travail de la contrée, si rEqualeiir donnait même asile aux produits de cette constellation de Républiques que forme l’Amérique centrale, le pavillon de San Marin renfermait des monnaies, des timbres-poste et des vues pittoresques, le pavillon de la Corée des bronzes et des instruments de • musique, le château tyrolien contenait dans une tourelle liné chapelle et dans toutes les salles des reproductions des sites les plus curieux de la patrie d’André Hoefer, « la terre de glace, amante des nuages », comme l’appelle- le poète de La Coupe et des lèvres. Enfin les édifices et les cours de !< 1-Andalousie . au temps des Maures » présentaient des attractions les plus diverses : le village’ arabe servait de théàtre aux exercices des Aïssouas et aux danses des Ouled Nails; çà et là se trouvaient un musée des peintres, orientalistes, une scène réservée aux danses et aux vieux airs espagnols, des boutiques de gitànés devineresses et un restaurant. Une-vaste piste permettait de figurer des tournois, une chasse à- la gazelle, les cérémonies d’un mariage gitane et l’attaque
d’une caravane par les Touaregs (l).
Ce n’étaient pas là les seuls matériaux que l’Exposition offrît pour une autre rue des Nations. Plusieurs pays qui avaient leur pavillon au quai d’Orsay, l’Italie, la Hongrie, et surtout l’Espagne et les Etats-Unis, avaient logé à la Galerie des machines leurs expositions alimentaires dans des morceaux historiques d’architecture nationale. C'est ainsi que l’Espagne avait élevé dans » ce hangar à monuments » une mosquée mauresque,, dont le porche ogival reproduisait » la porte du vin » de Grenade. C’est ainsi que les Etats-Unis avaient construit une galerie à arcades qui rappelaient le marché de San Francisco et dont rentrée était à droite et à gauche llanquée de cloches, reproduction des cloches de la liberté qui avaient sonné rinsurrection de rindépendance.
Une rue des Provinces eût mieux encore peut-être constitué la contre-partie naturelle de la rue des Nations. Si l'on remarque qu’il y avait vingt-cinq pavillons dans la rue des Nations et que la France comptait trente-cinq provinces, on voit qu’il eût été facile de donner à chacun de nos anciens gouvernements ce qu’on avait donné, à Chicago, à chacun des Etats de rUnion un pavillon particulier.
Cette idée d'une Exposition des provinces, de ces provinces « qui, toutes, comme disait Gambetta, avec une physionomie spéciale, ou plutôt avec des traits distincts, constituent les grands traits de la figure même de la patrie » n’avait pas échappé aux organisateurs de l'Exposition. Mais c’était dans un coin de l’esplanade des Invalides, dans l’allée de la rue de Constantine qu’avaient été reléguées nos e.xhibitions régionales.
(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Ilapport général administratil et technique, t. VII, p. 244.
Quelques-uns seulement, des anciens pays de France étaient représentés : le Berry, l’Auvergne, le Poitou, la Provence et la Bretagne. Le Berry présentait la maison de Jac- ([iies Cœur à Bourges, l'église de Nohaiit, la tour de Crozant et le moulin d’Angibault qui évoquait le souvenir plus qu’à demi séculaire d’un roman célèbre de la première manière de tîeorge Sand. La vieille Auvergne offrait dans ses deux bâtiments des motifs tirés des églises romanes et des châteaux forts des environs de Clermont. Le Poitou montrait la façade de la Prévfité, la tour du château Guillaume, le cloître de Saiiit-Jouin et rabl)aye de Ligugé. La Provence donnait le modèle des habitations de ses campagnes dans le Mas Provençal, qu'on eût dit Ijàti de fragments antiques et qui était accompagné de monuments de Saint-Rémi et des Baux et les spécimens des édifices de ses villes dans le Vieil Arles dont les bâtiments rappelaient les maisons de la place du Forum, les monuments des Alyscamps, de Saint-Trophime et des Arènes.
La plus complète de ces reconstitutions provinciales était le village breton. 11 groupait l’hostellerie de la duchesse Anne, mosaïque de morceaux architecturaux empruntés des vieux monuments de Morlaix, Pédicule de Saint-Jean (lu Doigt, la colonnade du cloître de la Forêt près Quimper, une chaumière bretonne, un fragment de l’église et de la fontaiim de Sâinte-Bai'be au l<’aouet, les pylônes de l’entrée du cimetière de Pencran, une galerie dans le style breton du xv® siècle, la porte du cimetière de la Martyre près Landerneau, la <( table de César » ou dolmen des marchands de Locmaria-Ker aux environs d’Auray et une croix du XV® siècle. Ces divers -monuments, reconstitutions -ou pas-
tiches, renfermaient tous des restaurants. Le Berry et le vieil Arles contenaient des musées, le vieux Poitou et la vieille Auvergne des magasins de vente d’objets locaux ! Le 'vieux Poitou avait un théâtre d’ombres et à la vieille Auvergne s’exécutaient d’antiqües danses du pays. La Bretagne avait son musée dans sa galerie du xv® siècle: l’édicule de Saint- Jean du Doigt abritait des brodeurs et des dentellières : la colonnade du cloître de la Forêt des faïenciers et des sculpteurs sur bois.
Mais la principale de ces évocations des passés locaux, c’était le Vieux Paris. Le Vieux Paris était situé sur la rive droite de la Seine. Il couvrait la berge et une plate-forme établie sur pilotis au-dessus du lleuve en aval du pont de l’Alma. Il y avait un quartier du moyen âge, comprenant la porte Saint-Michel, la haute tour du Louvre, le pignon de la Maison aux piliers, premier hôtel de ville de la capitale, la maison natale de Molière, les maisons de Flamel, d’Estienne et de P.enaudot ; l’église Saint-Julien des Ménétriers et le pilori de Saint-Germain des Prés. Il y avait le quartier des Halles au XVIII® siècle, où l’on voyait la grille authentique de la maison de Lufli prêtée par un collectionneur. Il y avait enfin le grand Châtelet de Louis XII, groupant le pont au Change avec ses maisons en encorbellement, la grande salle du palais et l’escalier de la Sainte Chapelle avec la bretèche ou balcon feTmé de l’hotel de Bourbon, la tour de l’Archevêché, une partie de Tliôtel d’Harcourt, le tout égayé par une vue de la foire Saint-Laurent au xviii® siècle.
T.â aussi les bâtiments avaient reçu les affectations les plus variées, les chanteurs de Saint-Gervais se faisaient entendre dans l’église de Saint-Julien des Ménétriers, les
Vieilles Halles servaient de théâtre et de cabaret ; la Bodinière occupait la grande salle du palais (1).
Si les étrangers avaient parfois enchâssé leurs CApositions alimentaires dans la reproduction de monuments exotiques, ragriculture, l’industrie et le commerce vinicoles de la France s’étaient associés pour élever dans la Galerie des machines une véritable cité œnophile où étaient groupés, comme le signale Paris-Exposiiion, les monuments les plus caractéristiques des régions nourricières des plus excellents cépages. La Bourgogne avait placé ses produits dans une maison du xiF siècle de Gluny, dominée par le Jacquemarte, de la cathédrale de Dijon, escortée du cloître de Semur, de l’hôpital de Beaune, et du palais des Etats de Bourgogne. L’Armagnac avait érigé un clocher méridional ; les Charentes l’Hôtel de Ville de Saintes, le clocher de Cognac, une porte de ville ancienne, une façade de vieille abbaye, des nations du xv® siècle, des boutiques où se vendaient les produits de la distillation ; la Haute-Garonne un cloître llanqué d'un clocher en briques et la tour de la justice de Carcassonne. Les vins du Gard avaient pour portique les ruines de la porte d’Auguste de Nîmes ; les vins de l'Hérault s’étaient placés à l’ombre de la Tour-des-Pins et d’un fragment de l’église de SainLGui- Ihem-le-Désert, « l’un des plus remarquables et rares monuments du style carolingien » (2) qui s’élève dans « un pays romantique à la fois et africain comme son nom » (3).
Si l’on pouvait regretter la dissémination d’une partie des palais étrangers, la rareté des constructions provinciales.
(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t. VII, p. 237.
(2) Paul Gruger. Saint-Gullheni, le Désert. Tour du Monde du 3 novembre 1900, p. 524.
(3) Id.
id.
id., p. 517.
Téparpillement et l’internement dans la colossale resserre à Mtisses que constituait la Galerie des machines d’édifices caractéristiques nationaux ou exotiques, les colonies au contraire présentaient presque toutes, non pas seulement des édifices, mais de véritables groupes d'édifices où ni l’élément pittoresque, ni l’élément pratique n’étaient négligés.
C’est au Trocadéro que se trouvaient massées toutes les expositions coloniales : aux colonies se trouvaient même mêlés quelques pays comme le Japon et la Chine, encore complètement indépendants, mais dont le premier s’est en quelque sorte colonisé lui-même, et dont le second constitue pour ainsi dire la réserve coloniale de l’avenir ainsi que, d’autres comme l’Egypte, le Transvaal, dont l’indépendance était malheureusement bien compromise. La perte de l’indépendance était un fait accompli depuis juillet 1808 pour un vieil et fidèle habitué de nos expositions, l’archipel Hawaien, et à côté de lui, au rang des possessions des Etats-Unis, figuraient Porto Rico et la « toujours fidèle » Cuba arrachés à l’Espagne.
La Chine montrait aux visiteurs une porte de sa muraille sur la route de Sibérie, une porte de Pékin, enfin une grande porte monumentale du temple de Confucius à Pékin. Elle abritait ses produits, ses curiosités, notamment une collection complète d’instruments de musique (1), dans le fac-similé d’un des six pavillons du palais impérial de Pékin; une boutique ctiinoise nous initiait aux métiers du Céleste Empire.
Le Japon étalait dans le temple de Kondô une exposition d’art rétrospectif, dans une maison de thé, une collection de préparations de la feuille aromatique présentée par le syndicat
(1) Edmond Bailly. Le pittoresque musical à l’Exposition. Humanité nouvelle, septembre 1900, p. 325.
des marchands de la précieuse denrée, dans un bazar indigène les produits dei l’industrie de cet Extrême-Orient européanisé.
L’Egypte consacrait le sanctuaire du temple antique de Dandhour à ses produits actuels. Elle avait un bazar arabe comme l’Empire du Soleil Levant avait un bazar japonais et aussi un théâtre destiné à des représentations chorégraphiques.
Le Transvaal, a côté de son pavillon officiel, dont le salon d’honneur renfermait le portrait du président Kruger, montrait les deux sources des richesses du pays, les deux « mamelles » de l’Afrique australe, comme eût dit Sully, l’agriculture et la métallurgie, représentées l’une par une ferme grossière où se voyait un de ces frustes chariots sur lesquels les Coërs fuyaient dans les solitudes la conquête anglaise, l’autre par une mine d’or où l’on trouvait un bloc de quartz aurifère apporté de l’Afrique du Sud.
Le Portugal, dans un pavillon à la façade duquel un groupe de femmes symbolisant les colonies, soutenaient les châ« tcaux d’or et les besants d’argent des armoiries royales, exposait les produits encore opinies des débris de son ancien empire, vins, bois et épices.
L’Angleterre dans les deux palais de ses colonies exposait principalement les envois de contrées jadis françaises. L’un, le palais des Indes, édifié dans le style hindou, montrait les splendeurs de cet Eden que Diipleix avait voulu faire nôtre, un superbe trophée formé d’échantillons de toutes les essences de bois précieux et aussi de curieux instruments, tels qu’un harmonica de tambours et un harmonica de lames de bambou (1). L’autre, le palais des colonies, abritait les tré-
(1) Edmond Bailly, le Pittoresque musical à l'Exposition. Uumanité nouvelle, septembre 1900, p. 320.
sors agricoles et forestiers de ces arpents de neige du Canada qui étaient, il y a cent cinquante ans, la France du Saint- Laurent.
Les Indes Néerlandaises exposaient dans une sorte de pagode, garnie de figures copiées sur les dieux du temple de Chandi Sari à Java, et décorée de frises d’après le temple de Bôrô Boudeur, un fragment du temple de Prambanan, le portique du temple de Bôrô Boudeur et la façade du temple de Chandi Sari et dans deux maisons indigènes de Sumatra, une collection des accessoires de guerre, campements, hôpîfaux de l’armée coloniale de la Hollande et une collection de produits des îles de la Sonde, avec un panthéon de soixante-dix divinités du pays.
Mais l’exposition coloniale étrangère de beaucoup la plus considérable, était celle de la Russie. Elle occupait un vaste espace sur les pentes du Trocadéro. Le pavillon sibérien, palais princier de style byzantin contenait les productions de l’Asie russe. On remarquait dans la cour le porche d’entrée de la grande mosquée de Samarkhand, au rez-de-chaussée la carte de France en marbre et pierres précieuses offerte par le tsar et qui devait après l’Exposition orner le musée du Louvre, et au premier étage le panorama du Transsibérien, ce nouveau chemin de fer qui abrège de moitié le trajet de Paris à Shang-llaï et, comme le prévoyait dès 1805 M. d’Escayral de Lauture (1), met la Ohine, dont à la fin du xviiP siècle les lettres voyageaient trois ans avant de parvenir en France, itlus près de l’Europe que Bordeaux ne l’était de Paris sous Louis XIV (2).
(1) Mémoires sur la Chine, introduction, p. 13.
(2) D’ESCAYRAC UE Lautuue, Mémoires sur la Chine, introduction, p. 12.
Ce pavillon rejoignait celui de la Chine auquel le reliait la porte monumentale chinoise de la route de Sibérie. L’ambassadeur français Ségur, accompagnant en 1787 « Catherine le Grand » dans son voyage en Tauride, prétendait lire dans l’inscription d’un arc de triomphe, érigé en l’honneur de la « Cléopâtre du Nord » : « C’est ici le chemin de Byzance »; peut-être n’estrce pas seulement à l’Exposition que le Transsibérien semblait devoir mener au palais impérial de Pékin.
Nous avons dit que certains pays avaient érigé dans la Galerie des machines des édifices en quelque sorte sous cloche : certaines colonies étrangères n’avaient pas même élevé de pavillons intérieurs et avaient reçu l’hospitalité dans l’une des ailes du Trocadéro. C’est là qu’à l’abri du pavillon aux quarante-cinq étoiles, Cuba montrait à côté de ses produits les armes qui avaient servi dans la récente guerre, et l’archipel Hawaïen ses branches d’arbres pétrifiées pour ainsi dire par la lave, ses mannequins habillés de costumes du pays et son monument de Cook divinisé par les indigènes qui l’avaient massacré. C’est là aussi que le Danemark étalait les duvets d’eider du Groenland, les confitures de myrtilles de l’Islande, la laine des Féroé, « îles des brebis », suivant la signification du mot en danois et que le Congo annexe, sinon colonie de la Belgique, montrait les produits volontairement frustes que l’industrie européenne avait su confectionner pour répondre aux besoins rudimentaires des indigènes.
Quelque ample que fut l’exposition des possessions asiatiques de la Russie, de toutes les expositions coloniales la plus vaste et la plus complète était l’exposition des colonies françaises. Elle présentait comme un musée historique et
géographique de l’architecture dans nos possessions. On pouvait la répartir en quatre groupes : l’Afrique française, le groupe des vieilles colonies, l’Asie française et la Nouvelle Calédonie.
Le groupe de l’Afrique française occupait les premières pentes du Trocadéro du côté de Passy.
L’Algérie avait pour pavillon officiel la mosquée du sultan Bacha, à Oran. Mais on avait donné à l’édifice pour cour une des salles de l’ancien musée d’Alger, où l’on avait placé le moulage d’une partie des ruines si bien conservées (1) de Timgad, « la Pompei africaine (2) »; pour salle voûtée du premier étage la mosquée d’Abd-El Kader, à Mascara, renfermant entre des murs tapissés de peintures de la vie rurale en Afrique les produits agricoles de la colonie; pour couronnement la coupole de la mosquée de la Pêcherie à Alger, illuminée le soir comme aux fêtes du Bhamadan. Un quartier algérien, reproduction d’une ruelle de la Kasbah, à Alger, complétait l’évocation de la France africaine (3).
Pour constituer l’exposition de la Tunisie, vrai village du « ^^oghreb el Adna », on avait demandé (à Tunis sa mosquée de Sidi Mahrez et on en avait fait le palais officiel; à Kairouan, sa mosquée du Barbier du Prophète; à Monastri, sa porte à inscriptions anciennes; à la côte de Bizerte, une maisonnette de Sidi Bou-Saïd; aux environs du Bardo, le pavillon de la Manouba; à Sfax, enfin, dont l’occupation acheva la campagne de 1881, son svelte minaret (4).
(1) Gaston Boissier. L’Afrique romaine. Promenades archéologiques en Afrl.]ue et en Tunisie. Les Villes. Timgad. Revue des Deux-Mondes du 15 août 1894, P. 8-29.
(2) André Baudrillart. L'Antiquité à l’Exposition Correspondant du 10 septembre 1900, p. 901.
(3) Paris Exposition, p. 339.
(4) Paris Exposition, p. 338-
Le Sénégal et le Soudan, récemment unis, avaient pour pavil* Ion commun un bâtiment construit sur le modèle des édifices de Djenné. C’était une^alle enveloppée d’une galerie portique, couronnée de créneaux en boucliers et surmontée d’une autre salle qui, égayée de clochetons dans sa partie centrale, était terminée à ses extrémités par deux dômes hérissés de boucliers à la base., de défenses d’éléphants au sommet, et tirés de la mosquée de Sorogangoi. Ce bâtiment renfermait les étapes de Dakar à Tomibouctou, en seize tableaux, de M. Merwart, une série de dessins, de peintures et de vues prises par M. de la Nézîè’re, durant son voyage au Niger et une réduction de case indigène (1).
La Côte d'ivoire abritait ses produits dans un modèle de factorerie du pays; la Guinée groupait les siens dans une case à toit de chaumes où l’on pouvait voir les sabres de Samory et les curieuses copies que les forgerons du chef soudanais avaient exécutées en 188 â d’après des fusils de nos soldats tombés entre ses mains et qui portaient gravés les numéros matricules des modèles (2).
Le Dahomey présentait, « un village dohoméen avec des constructions en terre de barre, couvertes de chaumes et entourées d’un mur très bas, d’apparence rustique et pittoresque » (3). Le pavillon central était une sorte de tata ou habitation fortifiée, flanquée d’une tour de vingt mètres de haut, la tour des sacrifices d’x\bomey; une salle contenait entre autres meubles quatre sièges de cabécères, ou grands chefs, et la collection des trônes des souverains dahoméens,
(1) Exposition universelle de 1900. Ministère des Colonies. Sénégal et Soudan. Journal Officiel du 3 novembre 1900, p. 7268.
(2) Exposition universelle de toou. Ministère des Colonies. Guinée française. Journal Officiel du 5 novembre 1900, p. 7336.
(3) Exposition universelle de 1900. Ministère des Colonies. Dahomey et Cépendances. Journal Officiel du l®'’ novembre 1900, p. 7248.
dont deux particulièrement attiraient les regards, l'un recouvert de feuilles d’argent, l’autre reposant sur (luatre crânes ‘humains. Une case entourée d’une pièce d’eau, comme celles qu’on rencontre sur le lac Xokoué, une paillolte accompagnée d’un mirador ou belvédère, donnaient l’image des demeures des sujets de lléhanzin (1).
Séparé de la cité africaine par l’aile gauclie du palais du Trocadéro, le Congo français avait comme pavillon officiel un édifice de fer démontable, destiné à être transporté dans la colonie et à y servir de poste (2). A côté de cette maison métallique se dressait une case circulaire indigène et sur une pièce d’eau voisine se balançait une pirogue du pays.
Le panorama Marchand, voisin de l’habitation congolaise, représentait toutes les phases de l’tiéroïque Ir^'^ersée de l’Afrique, conduisait au pavillon de Madagascar, érigé au centre de la place du Trocadéro et dont un autre panorama, le panorama de la conquête de Madagascar, occupait le deuxième étage.
Le pavillon de Madagascar était la synthèse de toutes les architectures en usage dans la grande île française. « C’est dans tes maisons arahico-indiennes de Majunga, que le motif des arcades fut pris. Tous les pilastres en l)ois apiiarent qui décorent les trois portes monumentales qui relèvent la façade du palais et ceux qui séparent les travées ont été copiés sur les poteaux hetsileo, montants de- portes ou stèles de tombeaux ; les arcades géminées à voussure tourmentée, ont été prises dans les constructions de la côte ouest. Les balustrades proviennent de Tananarive. Enfin les toits saillants et
(1) Exposition universelle de 1900. Ministère des Colonies. Dahomey et dépendances. Journal Officiel du premier novembre 19011, p. 7249.
(2) Exposition universelle de 1900. Ministère des Colonies. Le Conao français. Journal Officiel du 29 octobre 1900, p. 7157.
les grelots qui leur font une guirlande argentée sont empruntés au « Palais d’argent » : c’est Piadaina, chef des Hovas, qui avait inventé cette décoration orgueilleuse de sonnettes fabriquées avec les piastres provenant du premier produit des douanes. Des fétiches, des allumettes servant d’amortissement, le (( \mrûmahery » emblème de la royauté hova, qui campanile, liant de quarante-quatre mètres, dominant le bâtiment, le uVoromahery », emblème de la rayauté hova, qui couronnait ie palais de l’ex-rcine â Tananarive, plane superberneid. (1). » Une île aménagée au centre du bassin du Trocad’éro et contenant une miniature de forêt madégasque offrait un théâtre aux ébats des oiseaux et des singes de la « Lémurie » africaine apportés la veille de l’ouverture de l’Exposition. (( Plusieurs crocodiles également originaires de l’île habitaient le bassin dont l’eau avait été chauffée à leur intention (2).
Dn voyait aussi dans ce pavillon un œuf exposé par le général Galliéni à qui il appartenait (.3); c’était un œuf de Vepiornis fjujanleus, cet oiseau colossal maintenant disparu, où l’on a voulu voir le rok ou gryphon des contes arabes. L’épiornis n’est pas le rok, car l’épiornis ne pouvait voler et n’avait sans doute pas de serres, tandis, que le rok, d’après les légendes orientales, couvrait vingt-cinq mètres de ses ailes et enlevait les éléphants et les rochers ; le rok n’est suivant M. Guillaume Grandidier ( i) que la personnification poétique des trombes et des cyclones. Mais cette gigantesque coquille qui pouvait
(1) Exposition universelle de I900. Ministère des Colonies. Madagascar. Journal O fi riel du 1er novembre 1900, p. 7238.
(2) -Mired Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t. IV, p. 325.
(3) Exposition universelle de 1900. Ministère des Colonies. Madagascar. Journal Officiel du 1er novembre 1900, p. 7211.
(1) Id. Société de Géographie de Paris. 5 Janvier 1900. Journal Officiel du 15 janvier 1900, p. 321.
contenir nn seau d’eau, vestige d’une espèce aujourd’hui éteinte, n’en était pas moins une curiosité unique.
Madagascar a pour annexe naturelle l’île de la Réunion: l’ile de la Réunion, l’une de nos plus vieilles colonies, se groupait avec nos possessions traditionnelles, la Martinique, la Guadeloupe. Les pavillons jumeaux de la Réunion et de la Guadeloupe, semldaljles l’un et l’autre, images d’une habitation de plaisance créole, formaient comme les avant-corps détachés du pavillon de la Martinique, « la Reine des Antilles ». Plus vaste et plus élevé, terminé à chaque extrémité par des « bow Windows » couvert d’une toiture rouge, ce pavillon offrait une collection de figures de cires dansant la bamboula et un phonographe reproduisant les chansons créoles qui accompagnent les danses (1). Un complément de l’exposition de la Martinique se trouvait dans la galerie de l’alimentation. C’était là en effet que les établissements Menier présentaient la monumentale reconstitution de l’avant du Triomphant^ le navire qui apporta en France les premiers produits des cacaoyers de la colonie (2). En arrière de la Martinique, la Guyane, l’une de nos plus vieilles colonies — elle fut colonisée dès 1604, trente ans avant les Antilles quarante ans avant les Mascareignes, — abritait dans une habitation du pays un plan en relief d’exploitation aurifère et un panorama de la rade de Cayenne.
Ces rares fragments de notre ancien empire colonial étaient complétés par le groupe de l’Inde française. Ce groupe était formé du pavillon officiel, réduction du palais du rajah d’Agra, construit sous la direction ou tout au moins avec la
(1) Paris Exposition p 333.
(2) Id., p. 290.
collaboration d’un architecte bordelais, Quentin, d’une pagode, fragment de la pagode de Villenour, à dix kilomètres de Chandernagor, d’un théâtre et d’une pittoresque rue hindoue.
A côté de l’ancienne Asie française venait la nouvelle, le groupe de l’Indo-Ghine. Ce groupe comprenait deux agglomérations. L’une était le village tonkinois, enfermant une maison forestière, maison construite à Thudaumot à 29 kilomètres de Saigon, un palais des arts, ancien palais de la dynastie annamite des Lé, qui s’élève à Coloa, au Tonkin, sur la route de Hanoï à Son tay et où l’on remarquait une collection d’instruments de musique tonkinois, un'palais des produits, pagode de la congrégation chinoise de Phuoc Kien (Pou Tcheou), qui fait face dans la rue de Cay May, à Choton, à l’église catholique et où l’on trouvait une série de monnaies et médailles annamites. L’autre était le tertre Cambodgien, surmonté de la pagode de Bouddha avec un phnom ou campanile de trente-cinq mètres de hauteur, semblable à celui qui s’élève dans le jardin public à Phnom Penh, capitale du Cambodge et creusé d’une grotte, rappelant les célèbres temples d’Ellora et d’Elephanta dans l’Inde et contenant toute une suite de dioramas (1).
Enfin, la Nouvelle Calédonie établie au pied même du palais du Trocadéro, avait pour pavillon, de meme que le Congo, un bâtiment en fer démontable. Comme le pavillon de l’Equateur, ce bâtiment devait, à l’issue de l’exposition, être transporté dans le pays et y servir de bibliothèque et de musée. On y remarquait le plan en relief de la France australe et les quarante-huit volumes d’un herbier de la colonie, œuvre des forçats (2).
(1) Exposition universelle de 1900. Ministère des Colonies. Indo-Chine française. .Journal Officiel du 30 octobre 1900, p. 7171.
(2) Exposition universelle de 1900. Ministère des Colonies. Nouvelle Calédonie. Journal Officiel du 31 octobre 1900. p. 7212.
Mais de même que les colonies étrangères se complétaient par quelques portiques du palais du Trocadéro, les palais individuels de nos colonies se complétaient par le diorama, bâtiment rectangulaire où l’on avait rassemblé les expositions de Saint-Pierre et Miquelon, de la cote des Somalis, de Mayotte et des Comores et de l’Océanie française.
Le noyau de ces expositions en chambre était constitué par des dioramas; diorama du port de SaiiiLPierre, dans le plein de la campagne de pêche; diorama du désert africain où l’on voyait la caravane progresser lentement dans le sable à côté du chemin de fer amorcé; diorama d’une « rhumerie » de Mayotte, se détachant sur un fond de montagnes volcaniques; diorama d’un « lagon » des îles Tuamotu, voisines de la Nouvelle Cythère (1). Mais on y trouvait aussi les instruments de la pêche à la morue, avec des modèles « bijoux » de navires moruyers, un bloc de sel de la cote orientale d’Afrique, un tableau de M. de la Nézière, représentant la fête du 14 juillet à Mulsamudu, capitale d’Anjouan, la plus grande des Comores (2) et la statue en grandeur naturelle d'une danseuse marquisienne dans son costume national : jupe de textiles, collier de chevelures, coiffure de plumes (3).
Nous terminons ainsi non loin des Antipodes de Paris ce tour du monde, que la collaboration de tous les peuples permettait au visiteur de l’Exposition, comme le disait M. Millerand dans le discours d’ouverture, d’accomplir en quelques minutes. On rencontrait chemin faisant des curiosités renouvelées de 1889 et des curiosités originales.
(1) Exposition universelle de I900. Ministère des Colonies. Etablissements français de l’Océanie. Journal Olficiel du 5 novembre 1900, p. 7330.
(2) Exposition universelle de 1900. Ministère des Colonies. Mayotte et les Comores. Journal Officiel du 4 novembre 1900, p. 7307.
(3) Exposition universelle de 1900. Ministère des Colonies. Etablissements français de l'Océanie. Journal Officiel du 5 novembre 1900, p. 7331.
Ce qui attirait à l’Exposition de 1880, c’étaient les fontaines lumineuses. On les avait reproduites en grand dans le Château d’eau : mais elles n’avaient plus le printanier attrait de la nouveauté et l’effet en était moins heureux, a Nous en sommes, écrivait M. Gustave Babin fl), nous en sommes à regretter les belles gerbes de flammes et de pierreries dont la vue il y a onze ans nous enthousiasmait au delà de toute limite et dont pourtant les glaces se manoeuvraient à bras d’hommes. 11 fallait être sous celles de 1900 pour les voir parce que les ingénieurs n’avaient pas prévu de machines assez fortes pour les alimenter d’électricité ». Le palais de l’optique qui devait montrer « la lune à un mètre », montrait notre sateliite comme s’il eût été à 67 kilomètres de la terre, (( résultat magnifique, dit M. Alfred Picard (2), résultat magnifique qui faisait honneur aux initiateurs de l’œuvre ». Mais c’est une autre attraction, empruntée d’ailleurs elle aussi à roptiipie, qui draina en 1900 la foule des visiteurs, le palais, des illusions.
Le palais des illusions, le palais lumineux Poncin, vrai château des prestiges, « étonnante escarboucle », comme l’appelle M. Nansouty (3), fut la perle de l’Exposition, et jamais métaphore ne rencontrera d'application plus exacte, car c’était une véritable perle que ce palais à parois diaphanes et â murailles vcrsicolores. Un voyageur anglais qui visita la Sicile au xviib siècle, Brydone, fut émeineillé du palais du prince Patagonia à la Bagaria près de Palerme. Les appartements étaient voûtés en miroirs, les portes recouvertes de
(1) Après fallUlc. Souvenirs de l’Exposition de 1900, p. 283.
(2) Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et tecliniijue, t. VII, p. 214.
(3) Premières visites d l'Exposition de 1900, p. 168.
petites glaces de toutes formes et de toutes couleurs (1). Le palais Poncin, c’était le palais Patagonia transformé en château ardent. On eût dit la réalisation d’une demeure magique des Mille el une Nuits, la matérialisation d'un conte arabe. L’édifice tout entier était « en verre strié translucide, et non transparent ». « Le soir, ajoute M. Louis Rousselet (2), le soir ce palais lumineux est une féerie ! Les rampes d’escalier, les colonnes et les dômes et les marches d^escalier, et les plafonds et les dalles des parquets, les rochers de la grotte, tout devient resplendissant. Le palais n’est qu’un carreau de feu; sur son ossature tous les ornements sont armés de lampes électriques qui, la nuit venue, produisent un effet extraordinaire doublé par les rellets de la pièce d’eau qui entoure l’édifice. »
Ce qui attirait à l’Exposition de 1889, c’était le globe terrestre. L’Exposition de 1900 avait aussi son globe. 11 était installé le long de l’avenue de Suffren sur les terrains de l’an- «
cienne gare du Champ de Mars et relié à l’Exposition par une passerelle. C’était une sphère non plus géographique, mais cosmographique. Elle figurait non plus notre planète, mais le système du monde. C’était le globe céleste. Il avait 45 mètres de diamètre. On y avait peint les figures dessinées par les constellations et les signes du zodiaque. Au centre une boule de 8 mètres de diamètre représentait la terre qu’accompagnait une lune proportionnée. Cette terre formait un observatoire d’où l’on pouvait contempler les révolutions de la voûte céleste et même de temps en temps jouir du spectacle d’une éclipse (3).
(1) Brydone. .1 Tour tlirough Snihj riiiil Mallliu. XXI\' éd. 180G. p. 250.
(2) L'Exposition universelle de 1900, p. 302
(3) Guide de i Exposition de 1900, p. 347.
Deux attractions n’avaient pas eu d’avant-courrières en 1889. L’une était le palais de la femme, émule du palais de la femme de Chicago, l’autre le village suisse, réplique agrandie du village suisse de l’Exposition de Genève en 1896.
Comme en 1889 l’Exposition avait fait surgir hors de l’enceinte des attractions complémentaires. La principale était la Grande Roue inspirée comme le palais de la femme par un souvenir de la foire du monde de 1893. Ce cycle aérien bien ru’il eût été assez populaire ne couvrit pas ses frais. La Grande Roue qui avait coûté quatre millions n’encaissa que 424.090 francs (2), et ne distribua en liquidation, d’après M. Alfred Neymarck (3), que 78 francs 60 par action.
Nous avions dit que trois grandes annexes avaient été ajoutées au plan originaire des Expositions, l’Exposition rétrospective, l’Exposition d’économie sociale et les Congrès.
On pourrait être tenté de croire que la partie rétrospective avait été oubliée par les organisateurs de l’Exposition de 1900. Car on ne trouvait aucun groupe spécial affecté au passé. Il n’en était rien : le passé n’était nulle part parce qu’il était partout; les promoteurs de l’Exposition avaient été hantés par la préoccupation de la synthèse; de même qu’ils avaient mis à côté l’un de l’autre l’élément, l’instrument de transformation et l’objet manufacturé, de même ils avaient rattaché à chaque catégorie d’objets actuels son passé récent et parfois aussi lointain, et ils se trouvaient avoir constitué afnsi pour chaque exposition contemporaine un musée vestibule (4) le musée centennal, et parfois un second musée,
(2) Annuaire Statislique (le la ville de Paris 1900, p. 521.
(3) Cité Journal de itoueri du 13 novembre 1904.
(4) Alphonse de Galonné. L'Exposition de I9fl0 à Paris. Programme et Concours, Revue des Deux-Mondes du 15 Janvier 1895, p. 361.
le musée rétrospectif. Quelquefois même présent et passé étaient mélangés.
Cette fusion, ou tout au moins cette juxtaposition d’aujourd’hui, d’hier et d’avant-hier se produisait dans toutes les classes. Et quelles curiosités ne rencontraitron pas ! C’était au palais des mines et de la métallurgie dans l’exposition actuelle, le « tombeau de Cracovie », reproduction d’un autel du xv® siècle en minerai de sel érigé dans les mines de Wielicza. C’étaient dans l’exposition centennale des industries chimiques qui aurait pu justement se nommer, comme l’a dit M. Léon Gaillet dans un curieux article de la Vie scientilique du 18 août 1900, « Cent ans dans la chimie », de l’eau synthétique préparée ici par Pourcroy, Vauquelin et Séguin, là par Dumas, du brome préparé par Dumas, l’œuf électrique qui avait servi à M. Berthelot pour réaliser la synthèse de l’acétylène, des diamants synthétiques obtenus au four électrique, le premier échantillon de chlorate de potasse obtenu par Gallet de Montclalr, en 1886, à l’aide de l’électrolyse, à côté du cahier de cours de Gay-Lussac et du cahier de laboratoire de Prémy. C’étaient dans le palais du costume, un intérieur sous la Restauration, un baptême en 1830, un bal sous Napoléon ÎII. C’était dans le musée rétrospectif de la décoration et du mobilier, cadre naturel des mannequins du palais du costume, les salons Louis XVI, Empire et second Empire, le cabinet de travail d’un haut fonctionnaire sous Louis XVIII, et la chambre de Talma. C’était dans le musée centennal du matériel théâtral, la chambre de Mlle Mars. C’étaient enfin dans le Monde souterrain, à côté de la grotte de Padirac et de la grotte d’azur cle Capri, à côté de la carrière de marbre annamite de nos
jours — on pouvait voir à deux pas de là, aux Houillères de France, une mine de notre temps et de notre pays dont la galerie souterraine allait rejoindre l’exploitation aurifère du Transvaal — ■ à côté des montagnes de Judée et de l’abljoye de Marsaba, à côté des scènes de la vie de la terre aux différents âges, — l’idée de M. Paschal Grousset n’avait pas été, on le voit, complètement perdue, — soit l’histoire de l’exploitation des richesses du sol, mine de fer phénicienne, mine européenne du Moyen âge, soit les hypogées antiques, chambre égyptienne de Sakhavie, tombeau d’Agamenmon à Mycènes, tombe étrusque de Volumnie à Pérouse, tombeau de Saint Cornet dans les catacombes de Rome.
Ce mélange des âges, cette juxtaposition des temps se rencontraient aussi dans l’ELxposition d’économie sociale. Ebauchée en 18G7, omise en 1878, ajoutée hors cadre au plan primitif en 1889, l’Exposition d’économie sociale faisait pour la première fois partie intégrante de l’Exposition. Elle formait un groupe comprenant douze classes: 1® Apprentissage, protection de l’enfance ouvrière; 2“ Rémunération du travail, participation aux bénéfices; 3° Grande et petite industries, syndicats professionnels; 4° Culture, syndicat, crédit agricole; 5“ Sécurité des ateliers, rémunération du travail; 6° Habitations ouvrières; 7° Sociétés coopératives de consommation; 8° Institutions pour le développement intellectuel et moral des ouvriers; 9° Institutions de prévoyance; 10“ Initiative publique et privée en vue du bien-être du citoyen; 11“ Hygiène; 12“ Assistance publique.
Dans toutes ces classes le passé sei trouvait à côté du présent et formait môme la partie la plus pittoresque et la plus attrayante des galeries. Si ce n’étaient guère que des dia-
grammes, des cartogrammes et des cartes statistiques qui constituaient soit l’exposition de la mutualité française du Ministère de l’Intérieur, soit les expositions de l’assurance et de la prévoyance soci.ales d'une part, et de la direction du travail de l’autre, du Ministère du Commerce, on pouvait voir dans l’exposition de l’assistance publique de Paris l'ancien tour, tel qu’il fonctionna jusqu’en 1860', et un vieux registre des procès-verbaux d’abandon ouvert à la page relatant la trouvaille d’un enfant sur les marches de l’église Saint Jean Le Rond, le 17 novembre 1717, seul acte d’étatcivil qu'ait jamais eu le célèfjre d’Alembert (1) et dans l’exposition de l’assistance publique du Ministère de l’Intérieur, toute une série de scènes d’abandon et d’hospitalisation d’enfants : salles d’enfants des xv® et xvP siècles tenues par des sœurs du Saint-Esprit ; porche d’église avec berceau à recevoir l’enfant abandonné, plat d’étain à recueillir les offrandes, et écuelle à sel permettant d’indiquer si l’enfant était ou non baptisé; dépôt d’enfants assistés à la fin du xviii® siècle, groupe d’ a enfants de la patrie » en costume militaire de la première République (2).
Mais en matière d’économie sociale, c’est le présent plus encore que le passé qu’il importe de considérer. Dans l’exposition actuelle, ce qui frappait c’était la transformation industrielle et sociale dont les symptômes éclataient partout.
Ici c’était la modification intime qui, sous l’inlluence de causes économiques et morales (3), s’opérait dans le patronat et dans la famille. A l’étranger comme chez nous une
(1) Exposition universelle de lOOO. Ville de Paris, Administration oénérale de l’assistance publique. Journal Olficiel du 9 juin 1900, p. 3058.
(2) Exposition universelle de 1900. Ministère de l Intérieur et des Cultes. Service de l'Assistance publique. Journal Officiel du 14 octobre 1900, p. 6755.
(3) Paul PIC. Traité élémentaire de législation industrielle et lois ouvrières, 2® éd., p. 908.
« double tendance », ainsi que le dit M. Edouard Serre (1), se manifestait, « d’une part, la substitution graduelle mais incessante de l’apprentissage collectif à l’apprentissage individuel, et d’autre part et parallèlement aux jirogrès de cette substitution les efforts faits de toutes parts pour développer et répandre les institutions, soit publiques, soit privées d’enseignement professionnel ». Et comme si cette substitution s’introduisait. jusque dans le foyer familial, le même auteur signale soit à Paris, soit en Belgique, l’inslitulion d’un enseignement « ménager », c’est-à-dire le cours technique remplaçant l’initiation domestique à la science de l’intérieur.
Là c’était la croissance et la multiplication des syndicats professionnels, en France notamment, syndicats urbains presque tous exclusivement ouvriers ou patroinaux, ^syndicats ruraux au contraire en grande majorité mixtes, et groupés dans notre pays en dix unions régionales.
C’était enfin le développement des sociétés coopératives sous leurs trois formes: coopératives de consommation, coopératives de production, coopératives de crédit. Les tableaux des sociétés coopératives constituaient une des parties les plus curieuses de l’Exposition.
Les sociétés coopératives de consommation représentent comme système, ainsi que ie dit M. Georges de Nouvion (2),
« exactement le contraire du collectivisme». Elles sont sorties de la société- anglaise des équitables pionniers de Rochdala. L’exposition du Danemark nous révélait l’existence presque dans chaque village d’une boulangerie, d’une brasserie, d’une
(1) Les questions ouvrières à V exposition de 1000. Revue du Palais du .ter août 1900, p. 339.
(2) L’ Exposition d' Econnnne soriulc. Les Sociétés coopératives de consommation. Journal des Economistes du 15 juillet 19(X), p. 13.
épicerie coopératives. La Belgique, comme on l’a dit, si petite par son territoire, mais si grande par ses œuvres sociales, montrait la Ligue démocratique belge groupant trente et une sociétés coopératives catholiques de consommation. Le Vooruit de Gand racontait son histoire sur une plaque de métal. La Maison du peuple, métamorphose de la société coopérative ouvrière de Bruxelles, exposait un simple tableau sur papier où elle relevait la collaboration qu’elle avait apportée aux mouvements grévistes, le concours qu’elle avait donné à la propagande des idées socialistes, la part qu’elle axait prise à Pagitation pour le suffrage universel. Mais c’est dans la Grande Bretagne, leur berceau, que les coopératives de consommation se sont particulièrement développées. L’Angleterre et l’Ecosse montraient des sociétés de consommation du second degré, des magasins de gros coopératifs, des who lesales « qui n’approvisionnent, dit M. Georges de Nouvion (1), que les socrëtés coopératives ».
Les sociétés coopératives de production sont des espèces de républiques ouvrières. Ce sont, comme le dit M. Edouard Serre (2), « des écoles de solidarité et de discipline volontaire ». Elles sont nées d’une association de menuisiers fondée à Paris par Bûchez, au lendemain de 1830. L’Exposition révélait que l’Italie avait dès 189 f, 400 sociétés de ce genre, tandis que l’Angleterre n’en comptait que 147. On pouvait voir que la France, possède, comme l’indique M. Georges de Nouvion (3), des laiteries coopératives, et même à Wavigneu (Oise), une sucrerie agricole coopérative.
0) L Exposition d'Economie sociale. Les Sociétés coopératives de consommation. Journal des Economistes du 15 juillet 1900, p. 24.
;2) tes Questions ouvrières d l'Exposition de 1900. Ilevue du Palais du 1 septembre 1900, p. 630.
(3) L'Exposition d'économie sociale. Les Société coopératives de production Journal des Economistes du 15 septembre 1900, p. 392,
C’était une imprimerie coopérative, fondée en 1869 par Corbon, qui avait exécuté une portion considérable des impressions de l’Exposition. C’étaient exclusivement des sociétés ouvrières de production, notamment les Maçons de Paris, les Charpentiers de Paris et une société de peintres, « le Travail », qui avaient construit le palais des Congrès et de l’Economie sociale. La société des peintres, « le Travail », présentait un phénomène de nature à éclater aux esprits, comme dit Pascal. Cette société avait demandé des capitaux et en avait trouvé. C’était une des vraies nouveautés de l’Exjmsition, comme le signale M. Georges de Nouvdon (I), que « le capital auxiliaire, du travail », et le même auteur ajoute avec raison; « Cette transformation dans les rapports des deux facteurs peut même devenir l’un des événements de l’histoire économique ».
Mais le capital lui-même peut être fourni par voie de coopération. Procurer à chacun des fonds fournis par ses pairs, tel est l’objet des sociétés coopératives de crédit. Ces sociétés se présentent sous deux formes. Elles constituent soit une banque i)Opuiairc organisée sous forme de société anonyme ou à capital variable, soit — c’est le système de la caisse rurale Raiffeisen, très répandu en Allemagne — une association de personnes habitant la même commune « formée sans capital, dit M. Edouard Serre (2), et où chaque associé apporte non de l’argent mais sa responsabilité solidaire et illimitée ». Cette dernière forme est comme une régression volontaire, un retour réfléchi à la responsabilité collective de la tribu barbare. De la
(1) L'Exposition il Economie sociale. Les Sociétés coopératives de production. Journal des Economistes du 15 septembre 1900, p. 388.
(2) Les Questions ouvrières à l'Exposilioii de 1900. Revue du Palais du 1" septembre 1900. p. 634.
sorte les habitants unis de chaque commune se trouvent former une espèce de société en nom collectif. On pouvait constater à l’Exposition que depuis 1893, époque où les caisses Raiffeisen ont commencé à pénétrer en France, 450 caisses rurales avaient pu être fondées, en grande partie grâce aux efforts de M. Eugène Rostand, le père de l’auteur de Cyrano de Bergerac et de l’Aiglon.
Mais toutes ces institutions, enseignement professionnel, syndicats et coopérations de tout ordre, pour nous borner aux exemples que nous avons cités, n’étaient en quelque sorte que les corps simples de cette espèce de chimie politique qu’on appelle: l’économie sociale. Elles se mêlaient et se pénéti aient les unes les autres de façon à former de souples combinaisons apjm'opriées aux nécessités contingentes et aux besoins locaux. L’Exposition offrait des recensements de ces composés particuliers comme aussi la succession des métamorphoses des mêmes œuvres qui se transforment sous l’influence des préoccupations du moment comme elles s’adaptent aux conditions du milieu. Aussi en présence de tant d’efforts tentés, de tant de ressources accumulées, en grande partie par l’initiative industrielle, pour rauiélioratiou du sort de tous ou du grand nombre ne poinsait-on se dcfendre d’un sentiment d’optimisme à la fois satisfait et confiant.
« De l’étudei sommaire à laquelle nous nous sommes livrés, dit M. Edouard Serre (1), comme de la re\ue complète du groupe de l’économie sociale se dégagent la même impression, la même pensée rassurante et réconfortante, c’est que notre siècle, si souvent calomnié, vaut mieux que sa réputa-
(1) Les Questions ouvrières à l'Exposition de 1900. Jlevue dp. Palais du 1" septembre 1900, p. 653,
tion, c’est que lorsqu’on taxe notre époque d’égoïsme, on ferme volontairement les yeux devant le magnifique essor de solidarité auquel nous assistons, que nous voyons chaque jour grandir et se développer. Certes nous ne sommes pas de ceux qui attendent et espèrent la réalisation d’une sorte d’idylle sociale et nous reconnaissons que l’ère de la fraternité universelle n’est pas près de s’ouvrir, mais nous croyons fermement au progrès, au progrès incessant et continu, et la merveilleuse « leçon de choses » que nous offre l’Exposition universelle, est bien faite pour nous donner raison et nous affermir dans notre confiance. »
Le Président de la République, dans le discours d’ouverture do l’Exposition, avait d’ailleurs proclamé l’importance toute particulière du groupe de l'économie sociale. « La France, disait M. Loubet, a voulu apporter une contribution éclatante à l’avènement de la concorde entre les peuples. Elle a conscience de travailler pour le bien du monde, au terme de ce noble siècle dont la victoire sur l’erreur et sur la haine fut, hélas! incomplète, mais qui nous lègue une foi toujours vivace dans le progrès. Aussi les institutions d’économie sociale occupent-elles ici la plus large place. En nous faisant connaître l’effort individuel de cluique Etat pour perfectionner fart de vivre en société, elles donneront son caractère essentiel à cette Exposition qui doit être une éblouissante et immense école d’enseignement mutuel. Elles ne nous font oublier, est-il besoin de le dire? ni les découvertes de la science, ni les chefs-d’œuvre de fart et de l’industrie; mais elles nous apparaissent comme le but de la civilisation et la raison d’être- de notre œuvre ».
Le ministre du commerce, vers la fin de l’Exposition, coüâ-
tata le succès qu’avait eu cette partie du grand concours international. « Il est dans l’Exposition, sur les bords de la Seine, disait M. Millerand, dans son discours à la distribution des récompenses, le 18 aoùf, un palais d’allure simple, de lignes sobres. L’intérieur n’est pas moins austère que la façade. Pour tout ornement, des caries et des graphiques. Le public y accourt cependant et aucune attraction n’aura eu plus de succès que le palais des Congrès et de l’Economie sociale. Gomment s’en étonner? Si je ne me rappelais que l’admirable exposition de l’assistance publique figure à la Galerie des machines, j’oserais dire que là sont le cœur et le cerveau de l’Exposition ».
Il n’y avait pas que l’assistance publique qui eût été en quelque sorte détachée de l’économie sociale. Si l’assistance publique avoisinait la salle des fêtes, tandis que l’ensemble de l’économie sociale, par un rapprochement analogue ef que M. Edouard Serre (i) a relevé, confinait aux exhibitions gaies de la rue de Paris, l'hygiène qui formait une classe du groupe avait été placée dans le palais de l’hygiène au quai d’Orsay et c’était dans la rotonde monumentale, qui terminait en amont le palais des armées, que l’on trouvait le complément naturel de l’hygiène générale, l’hygiène militaire.
Il y avait dans l’Exposition elle-même, dans les musées rétrospectifs, dans les collections d’économie sociale, des éléments d’enseignement qu’il importait de mettre en valeur. On avait essayé de faire en 1867 des » démonstrations ». On avait tenté en 1889 des conférences. On organisa en 1900 une « Ecole internationale des expositions », dont le but était de
(1) tes Questions ouvrières à l’Exposition de 1900. Revue du Palais du 1" août 1900, p, 325.
vulgariser par des leçons ou des promenades expliquées ce que la grande exhibition pouvait offrir de plus intéressant (1). Elle comprenait huit groupes nationaux, français, belge, hollandais, suisse, anglais, américain, russe, allemand. Le seul groupe français ne donna pas moins de 400 conférences (2).
Mois le commentaire général, l’exégèse orale, le catalogue parlant des galeries se trouvait surtout dans les congrès et c’est au sein de ces assemblées que l’économie sociale trouva sa véritable exposition.
« Les Congrès qui se sont réunis et ceux qui se réuniront encore en grand nombre, disait le Président de la République dans le discours qu’il prononça le 18 août, à la distribution des récompenses, ont procuré aux savants, aux artistes, aux industriels, aux artisans, aux ouvriers, aux agriculteurs du monde entier une occasion de se connaître, de s’entendre, de se communiquer le résultat de leurs expériences et de discuter, avec un concours exceptionnel de lumières et de compétences, les problèmes qui concernent l’amélioration morale et matérielle des individus et des sociétés.
« Combien nous sommes heureux de l’importance qu’ont prise dans ces réunions, celles qui ont trait à la mutualité, à la prévoyance, à l’assistance, à l'économiie sociale. Ces congrès n’ont peut-être pas présenté au visiteur superficiel un attrait bien captivant^ avec ces statistiques, ces plans et graphiques, ces procès-verbaux d’une apparence bien sévère. Ils n’en ont pas moins été le point culminant de l’exposition. Ils nous permettent de faire cette constatation consolante, que tous les
(1) II. DE VARIGNY. A travers l’Exposition universelle. Bibliolhèque universelle et Revue Suisse, mai 1900, p. 319.
(2) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de lOOO. Rapport général administratif et technique, t. VI, p. 27.
peuples avec plus ou moins de Hâte sont poussés par une évolution commune vers la recherche et la réalisation du progrès moral; que dans tous les pays le nombre croît chaque jour de ces esprits éclairés et de ces cœurs généreux qui se vouent tout entiers à faire du bien à leurs semblables, et qu’enfm le siècle qui naît verra la paix et la concorde établies sur des hases plus larges et plus solides. »
Le Président de la République avait tenu entre l’ouverture de l’Exposition et la distribution des récompenses à donner un témoignage en quelque sorte personnel de sa sollicitude pour les questions sociales. Le 29 juillet, il avait assisté à la Sorbonne à l’inauguration du Congrès international d’assistance publique et de bienfaisance privée, présidé par l’un de ses prédécesseurs, M. Casimii-Périer.
« Si j’avais un regret à exprimer, disait M. Loubet^ dans le discours qu’il prononça à cette solennité, ce serait de ne pouvoir prendre une part active et apporter une contribution ù vos travaux. Organiser l’assislance, faire passer dans les institutions le principe sublime de la solidarité humaine; essayer de prévenir la, misère autant que de la soulager; poursuivre le mal moral avec la meme obstination que le mal physique ; associer dans une action commune et dans la collaboration la plus efficace, les pouvoirs publics et les initiatives privées; donner une direction éclairée à des instincts généreux qui s’égarent parfois dans l’iitopie; en un mot, faire descendre dans la pratique, autant qu’il est possible, le principe de la fraternité humaine, y a-t-il un plus bel emploi de l’intelligence, du sentiment et de la volonté? »
Ce congrès fut le seul auquel assista le Président de la République. Mais il n’y eut pas que des congrès d’économie
sociale. « Leur liste, disait le ministre du commerce, M. Millerand, le 18 août, dans son discours à la distribution des récompenses, en parlant des congrès en général, leur liste en compte 126. Les sujets les plus divers, les plus spéciaux comme les plus généraux, ont constitué la matière de leurs travaux. » En effet, dans la liste que donne M. Alfred Picard (1), on trouve représentés les études et les intérêts les plus variés : éducation sociale et alimentation rationnelle du bétail, surveillance et sécurité en matière d’appareils à vapeur et études basques, sociologie coloniale et sténographie, officiers et sous-officiers de sapeurs-pompiers et voyageurs et représentants de commerce, étude des fruits à pressoir et unification du numérotage des fils des textiles.
Ces congrès donnèrent lieu à-des procès-verbaux sommaires, publiés sur-le-champ par l’Administration et à des comptes rendus détaillés, édités à loisir. « Divers congrès, dit M. Alfred Picard (2), divers congrès ont été aussi l’origine d’ouvrages d’une haute valeur que les commissions firent paraître et distribuèrent aux congressistes. Tels sont l’ouvrage sur l’hygiène de Paris (congrès d’hygiène), les ouvrages sur Paris médical et sur les stations hydrominérales de Erance (congrès de médecins), les trois volumes de rapports rédigés par des auteurs éminents sur toutes les questions actuelles de physique et fixant l’état de la science à la fin du XIX® siècle (congrès de physique), etc ».
Tous les congrès ne furent pas les hôtes du bâtiment de l’Exposition destiné à recevoir les assises de la science. « Soixante-douze congrès, dit M'. Alfred Picard (3), soixante-
(1) Exposition universelle itilernallonale de 1900. Itapport général administratif et technique, t. VI. p. 19.
(2) Id. t. yi. p. 24.
(3) Id. t. Vl, p. 2a
douze congrès ont tenu toutes ou presque toutes leurs séances au palais de l’Alma: 15 ne s’y sont réunis que pour la séance d’ouverture, la séance de clôture ou ces deux séances; 37 ont émigré hors de l’enceinte de l’Exposition, soit à raison du nombre de leurs adhérents, soit à raison des installations spéciales dont ils avaient besoin pour leurs travaux. » Le palais de l’Exposition n’eùt pu recevoir d’ailleurs tous ceux qui se réunissaient en môme temps. « Au commencement d’août, il y eut jusqu’à IG congrès simultanés. » (1)
Parmi tous les congrès, il en est un qui mérite une mention spéciale à cause de l'éclat exceptionnel qui l’environna. C’est le Congrès des chemins de fer, qui se tint du 18 septembre au P’’ octobre. Il fut accompagné de fêtes : réception dans la galerie des glaces à Versailles, excursion à Chantilly et visite du musée Condé, bamiuet de 1.320 couverts offert aux Tuileries par les grands réseaux français. « L’hospitalité nationale, a dit Al. Henri de CardomiK (2), ne s’est peut-être jamais exercée avec plus de goût, de sens traditionnel et de magnificence. » D’ailleurs presque tous les congrès donnèrent lieu à des bainiuets. « Talleyraad, dit un chroniqueur (3), Talleyrand en 1815, interrogé sur la marclie du Congrès de Vienne, répondait : Le Congrès danse ; de nos jours il eût répondu : Le Congrès dîne ».
Nous avons jeté un coup d’œil sur l’Exposition ou plutôt sur l’Exposition principale et ses parties adventives: exposition rétrospective, exposition sociale, exposition académique si l’on peut donner ce nom aux congrès dont elle fut l’occa-
(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Ttapport général administratif et technique, t. VI, p. 15.
(i2) Le Congrès international des Chemins de fer. Correspondant du 10 octobre 1900, p. 172.
(3) Les Œuvres et les Hommes. Correspondant du 25 août 1900, p. 78/i.
sion. Mais si grâce à l’adjonction d’une partie rétrospective à chaque branche actuelle de l’Exposition, à l’admission de l’économie sociale au rang des groupes normaux et au palais spécial qu’on avait élevé aux congrès dans l’enceinie même de l’Exposition, il existait entre l’Exposition et ce qui n’en avait été longtemps que des annexes un peu détachées une association plus étroite et une cohésion plus intime, l’unité matérielle de l’Exposition elle-même s’était trouvée malheureusement rompue.
En 1867 on avait installé l’exposition d’agriculture à l’île de Rillancourt. En 1889 plusieurs concours avaient eu lieu à Viin cennes. Aussi dès la première heure, les orga-nisateurs de l’Exposition de 1900 eurent-ils la pensée de donner le bois de Vincennes pour cadre aux concours d’exercices physiques.
« Vous savez déjà, disait le commissaire général, M. Alfred Picard, à la Chambre des députés, le 14 mars 189G, vous savez déjà que les concours d’exercices physiques, dont l’organisation serait irréalisable dans l’intérieur de Paris, pourront être groupés dans le bois de Vincennes qui s’y prêtera merveilleusement.
« L’installation de ces concours extra muros dans un site magnifique comme celui du lac Daumesnil, donnera une légitime satisfaction aux quartiers populeux et travailleurs jusqu’alors déshérités. Elle ne préjudiciera pas à l’Exposition, car elle attirera de nombreux \isiteurs trop éloignés du Champ de Mars pour s’y rendre fréquemment et les perceptions qui y seront faites donneront un utile appoint à notre budget.
« En réunissant les concours d’exercices physiques sur des terrains appropriés, on pourra les coordonner suivant des
vues d’ensemble, leur attribuer toute l’ampleur désirable, mettre en lumière les progrès accomplis dans l’œuvre patriotique à laquelle tant de bons citoyens se sont dévoués depuis 1870. Ce sera un puissant moyen d’émulation et d’enseignement; ce sera aussi un hommage aux hommes qui s’efforcent de former des générations fortes et prêtes à la défense du pays; ce sera enfin une attraction de plus offerte au public. »
L’un de ceux précisément auxquels le commissaire du gouvernement rendait ce témoigmage mérité de gratitude nationale, le promoteur de l’importation des sports d’outre-Manche, l’écrivain dont l’ouvrage Renaissance physique, paru sous le pseudonyme do Philippe Daryl, avait amené en octobre 1888 la fondation de la ligue nationale pour l’éducation physique, M. Paschal Grousset^ voulant sans doute montrer que ses institutions de prédilection n’étaient pas animées d’un esprit d’accaparement et peut-être prendre sa revanche de l’insuccès de sa conception favorite, le puils géocentrique, en familiarisant avec la vie des champs ceux qu’il ne pouvait familiariser avec l’existence des Troglodytes, proposa à la Chambre des députés, le 17 mars 1896, d’ajouter au projet de loi sur l’Exposition la disposition additionnelle suivante; « L’Exposition annexe prévue au bois de Vincennes pour les concours d’exercices physiques, comprendra en outre une ferme modèle, des serres et champs d’expérience pour la démonstration des méthodes de culture et pour la mise en action des machines agricoles. L’Exposition des vins sera jointe à cette annexe. »
« On se plaint, disait-il, de la dépopulation constante des campagnes au profit des grandes villes. C’est un des arguments mis en avant contre l’Exposition. 11 faut bien recon-
naître que les expositions périodiques sont un des agents les plus actifs de cette émigration, et alors je vous dis : Mettez le remède à côté du mal ; mettez aux portes de Paris une grande ferme modèle, ce sera une grande et excellente leçon de choses, où nos enfants pourront s’initier aux ressources, aux grandeurs de la vie rurale. Vous créerez un contre-courant, un courant en sens inverse de celui que vous regrettez, et si trop de paysans viennent à Paris, vous verrez peut-être des Parisiens émigrer vers la campagne. »
Il proposait de joindre à cette maison des champs l’exposition des vins, « non seulement parce que les vins français sont un des produits les plus appréciés de notre agriculture, mais surtout parce que leur place naturelle est dans le voisinage de Bercy ».
« Vous n’êtes pas sans savoir, ajoutait-il, que Paris est le plus grand port de France par le chiffre de son tonnage; on peut dire de même que Bercy est le plus grand vignoble de France.
« Par ses caves admirables et spacieuses, par ses chais si curieux, par ses mœurs propres, son outillage, par sa population représentant éminemment tous les départements viticoles, par les noms même de ses rues qui rappellent ceux de tous les grands crus de France, B'ercy est en réalité le camp retranché de notre puissance vinicole.
(( Il faut apprendre aux étrangers, qui ne le connaissent pas assez le chemin de Bercy, qui est celui de tous nos grands vignobles. Les moyens de transport ne nous manqueront pas. A défaut de lignes métropolitaines si souvent promises et toujours ajournées, nous avons la Seine entre deux bordures de mei"veilles architecturales, d’un goût plus sûr et d’un suc-
côs plus certain que le Trocadéro et la nouvelle Venise.
« La Venise de Paris, c’est ce canal naturel où se mirent le Louvre, la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, l’île Saint-Louis et dont le Lido est la plage de Bercy. »
La disposition additionnelle de M. Paschal Grousset ne fut pas prise en considération. D’ailleurs la désignation du bois de Vincennes comme champ de jeux de force et d’adresse ne fut sanctionnée par aucun vote. La proposition du député du XIP arrondissement n’était cependant pas de nature à soulever d’objection, puisque déjà en 1867, en 1889, certaines expositions et certains concours d’ordre agricole avaient eu lieu en dehors de l’enceinte de l’Exposition et même a 1 extérieur de Paris. Mais postérieurement au vote du Parlement et sans qu’il eût été de nouveau consulté., sans même qu’il fût intei'venu un décret, nous en avons du moins vainement cherché trace au Journal oHiciel — le caractère de l’annexe de Vincennes fut complètement modifié. Ce ne lut plus seulement un stade olympique, une piste éléenne, ce fut une sorte de division complémentaire assez confuse, une espèce d’enclos de débarras, destiné à servir de lieu de déportation près d'une enceinte fortifiée., aux objets jugés trop encombrants pour pouvoir trouver place dans le périmètre limité de l’Exposition parisienne.
On s’était efforcé de faciliter l'accès de cette annexe. Diverses lignes de tramways du Sud-Est parisien se dirigeaient vers Vincennes et les bateaux parisiens faisaient escale au pont National. On établit de la porte de Bercy à la porte de Vincennes un tramway électrique qui fut concédé à la Compagnie française pour l’exploitation des procédés Thomson-Houston afin de relier le ponton des bateaux et
les têtes de ligne des tramways à l’annexe (1). On organisa un service spécial de bateaux parisiens du pont d’Iéna au pont National pour relier les deux tronçons de l’Exposition (2).
On constitua aussi des moyens de communication dans l’enceinte de l’annexe.
« Deux services de transports intérieurs, lit-on dans la relation officielle, deux services de transports intérieurs ont été organisés, l’un par la compagnie de traction au moyen de trolleys automoteurs (procédés Lombard-Gerin), l’autre par la société franco-belge (système Le Braut).
« La première société faisait circuler autour du lac Daumesnil des voitures à moteur électrique recevant par trolley le courant d’une ligne aérienne.
« Quant à la société franco-belge elle mettait en circulation des trains routiers » (3).
C’est à l’annexe de Vincennes, sous le vaste hall d’une gare internationale qu’étaient remisés des trains complets des divers réseaux européens. C’est là, « dans cette annexe de Vincennes, dit M. Daniel Bellet (4), dans cette annexe de Vincennes que l’on a si maladroitement choisie fort loin de l’enceinte principale et qui n’est pour ainsi dire visitée par personne, alors que les exposants ont dû payer des sommes ridiculement exagérées pour les emplacements qu’on leur concédait », c’est là qu’il fallait aller pour voir les locomotives électriques et du Paris-Lyon et de l’Orléans, qui atteignent sans difficulté, des vitesses de cent ou cent vingt kilomètres à l’heure. C’est là aussi, comme si l’on eût voulu
(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t. VI, p. ?04.
(2) Id. id. t. VI, p. 210.
(3) Id. id. t. I, p. 291.
(4) Le Mouvement scientifique. Journal des Economistes du 15 septembre 1900, p. 416.
écrémer tous les groupes de l’Exposition, c’est là aussi que l’on avait installé tout un village d’habitations ouvrières, françaises et étrangères, dont quelques-unes, assises presque au bord de l’eau, réfléchissaient leur image dans le miroir du lac Daumesnil. M. Edouard Serre (1) signale dans l’exposition française « une maison de façade de la cité ouvrière de Noisiel, meublée et habitée, et construite par les soins de la grande usine de chocolat Menier, puis une maison complète avec bain-douche, édifiée par la Société bordelaise des habitations à bon marché, un spécimen de construction ouvrière dû à M. Driessen, constructeur à Saint-Denis, enfin l’envoi de la Caisse d’épargne de Troyes, destiné à faire connaître l’organisation et le fonctionnement de ses services d’habitations à bon marché »; dans l’exposition étrangère « un spécimen de maison ouvrière qu’y a fait ériger le Ministère royal prussien de la guerre, une autre habitation à bon marché, construite par l’usine de matières colorantes d’Hœchst sur le Mein, six maisons ouvrières faisant partie de l’exposition collective de la Caisse générale d'épargne et de retraite de Belgique, un cottage anglais, type coquet et séduisant des habitations ouvrières édifiées à Port-Sunlight par l’usine Lever Brothers, en dernier lieu une petite maison ouvrière construite par la maison des chocolats Suchard de Neufchâtel ».
On trouvait encore à 'Vincennes, une partie de l’exposition d’horticulture, — les plantes rares étaient dans les serres du Cours la Reine — les expositions de viticulture, d’aviculture et de fauconnerie. On y rencontrait enfin, le
(1) Les questions ouvrières à l’Exposition de 1900. Revue du Palais du ler septembre 1900, p. 649.
pavillon des forêts des Etats-Unis, relégué là près du pavilloul des forêts de l’Exposition de 1889, mais loin du pavillon des forêts de l’Exposition de 1900 qui se dressait sur la berge du quai d’Orsay.
Enfin c’était à l’annexe de Vincennes qu’il fallait aller chercher le ballon captif de l’Exposition. Ce ballon, dont la concession avait été donnée à M. Vernanchet était installé dans l’enceinte de l’aérostation. Il avait 2.500 mètres cubes. La durée de l’ascension était de quinze minutes et le prix de la place de 5 francs (1). 11 y eut aussi dans cette enceinte quatorze concours d’aérostation ; à l’un d’entre eux prirent part, vingtdeux ballons (2). Le ballon caplif de Vincennes eut deux concurrents en deliors des enceintes officielles, tous deux établis inira rnuros, dans le voisinage du Chamip de Mars l’un rue Desaix, l’autre laie de la Fédération. L’un et l’autre ne firent que des recettes modiques, le premier 13.953 francs, le second 21.898 francs (3).
Par contre bien des concours d’exercices physiques se donnaient ailleurs qu’à Vincennes. Les sports athlétiques avaient lieu en général au château de Courbevoie; encore la longue paume avait-elle lieu au Luxembourg, et la courte paume aux Tuileries; roscrime au fleuret et au sabre avait lieu à la salle des fêtes du Ghamp-de-Mars, et l'escrime à l’épée sur la terrasse du Jeu de Paume, aux Tuileries; le tir avait lieu au stand de Satory; le tir au canon à longue portée, à Fontainebleau; le tir aux pigeons, an Cercle du Bois de Boulogne; le tir au fusil de chasse à file Seguin en face de Billancourt;
(1) Alfred Picard. E.rimsition universelle internallonnle de 1900 à Paris. Rapport général administratif et technique, t. VII. p. 184.
(2) Id. id. t. VI, p. 56.
(3) Annuaire statistique de la Ville de Paris 1900, p. 521.
Ig polo à cheval, au Cercle du polo, au Bois de Boulogne. On n’avait su, on le voit, ni limiter l’annexe à ce qu’elle devait exclusivement contenir, ni y rassembler tout ce qu’elle était destinée à rapprocher.
La confusion qui régnait dans l’organisation de l’annexe s’étendait d’ailleurs à toute rEx])osition.
On avait institué une nouvelle classification dont on disait merveille. Mais une classilication vaut surtout par la façon dont on l’applique. Pratiquement on n'aboutit qu’à l’incohérence. On 11 avait ni rapproché les objets d’un môme pays, ni groupé les objets analogues. La Russie dispersait son exposition en vingt endroits différents. « x\près vingt ou trente ^isites, disait Al. Henri Iloussayo (1), on a^ait appris, sans d’ailleurs se rexpli(îuer, que pour voir le Japon, il fallait aller successivement au Champ de Mars, à l'Esplanade des Invalides et au Irocadéro; — que la parfumerie confinait aux « fils et tissus », l’hygiène à la guerre et l’optique aux pianos; — (fue la Grèce était séparée de la Turquie par la Suède, l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne et les Etats-Unis; — que 1 Exposition rétrospective des anciennes corporaitions de charité se trouvait dans la galerie de l’Alimentation; — qu’il fallait chercher la manufacture de Sèvres parmi les sections étrangères; — que les peignes, les plumeaux et les brosses étaient classés dans les arts décoratifs; — que la baignoire de Marat se trouvait à l’Assistance publique et que le sabre porté par le Premier Consul à Alaiengu était au troisième étage du pavillon des Eaux et forêts ».
« Il y avait, dit Al. André Ilallays (-2), il y avait, paraît-il,
pondant du^îs nSbre universelle de 1900. Carres^
(S' En flânant. Journal des Débats du 9 novembre 190ü.
dans le principe un plan de classification; mais il n’en est rien resté dans la réalité, sinon un vague semblant de méthode encore plus déconcertant qu’un désordre avoué, car il induit en de vaines recherches. Le visiteur... passait brusquement de la Scandinavie à l’Extrême-Orient, traversait la Rétrospective du chauffage pour tomber sur lesi fourgons d’artillerie... rencontrait les statues de Delphes dans le voisinage des fourmilières, trouvait le casque de Murat parmi les armes de chasse, et des hochets d’enfants dans la Rétrospective de la métallurgie. »
Le désordre qui régnait dans l’ensemble se reproduisait un pou partout dans les détails. L’exposition si intéressante des colonies françaises perdait tout attrait par le désordre qui y régnait. « Il faut être de la partie et bon géographe, disait M. de Vogue (1), pour se reconnaître dans ce dédale. » L’exposition des habitations ouvrières, qui était loin d’ailleurs de donner pour la France, le tableau complet des résultats acquis V 2), était dispersée aux quatre coins de la foire du monde. Si un hameau de constructions destinées aux travailleurs s’élevait à l’annexe de Vincennes, les plans d’immeubles à bon marché se trouvaient au palais des Congrès du Cours la Reine, et c’était au pavillon allemand du quai d’Orsay qu’il fallait se rendre pour voir les dioramas de la colonie ouvrière d’Ostliein près de Stutlgard et de l’asile pour jeunes filles qui forme une annexe de la manufacture de munitions de Spandau (3).
La même incohérence avait présidé au classement des
(1) La défunte Exposition. ïtevue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 388.
(2) Georges de Nouvion, L’Exposition d'Economie sociale. Les habitations ouvrières. Journal des Economistes du 15 juin 1900, p. 317.
(3) Edouard Serre. Les questions ouvrières à l'Exposition de t900. Revue du Valais du i^r septembre 1900, p. 619.
objets dans l’intérieur des salles. C’est ce qu’on constatait notamment au palais des Congrès.
« Les deux formes, dit M. Georges de Nouvion (1), en parlant des sociétés coopératives de production et de consommation, les deux formes se complètent l’une et l’autre et l’Exposition d’économie sociale nous les montre toutes les deux. Elle les montre d’ailleurs dans les mêmes conditions de confusion et si le défaut de méthode rend l’étude de la coopération de consommation difficile, c’est à une quasi impossibilité qu’on se heurte pour étudier la coopération de production. Des tableaux graphiques sont accrochés à quatre ou cinq mètres de hauteur. Il y en a en haut, il y en a en bas. C’est confondu avec d’autres matières et là comme dans les autres parties de l’Exposition que nous avons déjà étudiées, il est impossible au visiteur d’avoir une vue synoptique et de dégager une idée générale de ce qui lui est présenté ».
Enfin, la vigilance de la police se montrait à l’Exposition quelque peu relâchée et trop souvent, comme le signalait un député à la Chambre, le 18 juin 1900, la pornographie s’y étalait pour ainsi dire au grand jour.
S’il y avait désordre dans l’exécution il y avait aussi incertitude dans la conception. Si l’on cherche en effet à préciser le caractère essentiel de l’Exposition, à en dégager l’idée directrice et la portée nioraie, on demeure perplexe. On a interprété de deux façons celle grande entreprise, mais aucune des deux pensées mères qu’on a prétendu lui attribuer ne correspond à ce que fut en fait ce vaste concours de toutes les nations.
(1) L’Exposition (l’Economie sociale. Les Associations coopératives de production, Journal des Economistes, du 15 septembre 190n, p. 383
« L Exposition (le 1900, disait le ministre du Commerce dans le rapport précédant le décret du 13 juillet 1892, l’Expoisition de 1900 constituera la synthèse, déterminera la philosophie du XIX® siècle ». Elle ne semble pas avoir réalisé le piogramme cju on lui traçait. D’un côté, « si elle a résumé, dit M. Gustave Babin (1), si elle a résumé le siècle « plus agité '( ipOil n'a été grand » selon la parole d’Ernest Gheneau, jugeant sa première moitié ce serait surtout par l’activité fébrile, parfois un peu désordonnée ciu’elle a déterminée dans le monde et surtout chez nous. » D’un autre, historiquement sinon chronologiquement, le xix® siècle commence à la révolution française et le véritable centenaire se plaçait en 1889.
« On oublie vraiment trop, disait Ml. de Vogue (2), que cette synthèse du siècle a déjà été tentée en 1889 et qu’elle ne s’appelait pas pour rien l’Exposition du Centenaire. » La nouvelle exposition « ne pouvait, ajoutait-il, ni changer, niéclairei davantage des traits déjà fixés et parfaitement visibles. »
« L’Eglise catholique, disait M® Barboux, plaidant en mai 1903 devant le fribunal de la Seine pour la Compagnie des Omnibus, l’Eglise catholique célèbre depuis l’an 1300, sous lo pontilicat de Boiiiface VIII, le jubilé' de son unité et de sa puissance. On voulait à la fin du xix* siècle célébrer le premiei jubilé de ce qu un auteur dramatique a appelé avec justesse « la nouvelle idée », la Science. On voulait donner à tous les peuples 1 occasion de savourer l’orgueil de la. raison humaine en leur montrant les mei-veilles qu’elle est capable de produire. » Cette concepiion ne semble pas avoir été plus
(I) Ip/Ts faillite. Souvenirs de l'Exposition de 1900, p. 295. soiuiels et Silttouettes conte inporaincs, p. 219.
P ** Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900.
heureuse que la précédente. L’Exposition, comme le constate M. de Vogue (1), apporta moins de nouveau qu’on ne l’eût imaginé. Certaines évolutions commencées en 1889 semblaient avoir tourné court. Nous avons déjà signalé l’arrêt dans le développement des constructions métalliques, « la régression » du fer. L’électricité, qu’il y a plus d’un demi-siècle l’auteur de la Palingénésie sociale, Ballanche, rêvait déjà de substituer à la vapeur (-2), comme un autre précurseur Moisson-Desroches, avait sous le premier empire proposé de substituer la vapeur et les voies ferrées aux chevaux et aux messageries (3), trompa aussi les espérances qu’on avait mises en elle. (( Nous sortîmes de la Galerie des machines en 1889, dit M. de Vogue (à), avec la persuasion que la future décennale nous montrerait ces deux victoires de la science : la substitution de l’électricité à la vapeur dans la traction de nos chemins de fer, des emplois faciles et fréquents de la force électrique empruntée aux sources naturelles à de longues distances : il a fallu rabattre de nos présomptions. » Aussi quand on cherche à caractériser l’Exposition de 1889 et qu’on considère le rôle prépondérant qu’y joua pour toutes les matières et pour tous les pays l’élément historique, quand on envisage les musées qui accompagnaient les collections contemporaines, est-on tenté de la considérer moins comme un conserv'atoire centennal ou une exposition de la science nouvelle que comme l’érudite rétrospective d’un lointain passé.
(1) La défunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 397.
(2) Auguste Barbier. Silhouettes contemporaines. Ballanche. Souvenirs personnels et Silhouettes contemporaines, p. 2is
(3) r.. s. Art. Moisson Desrocues dans la Grande Encyclopédie t. XXIII
(4) La défunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900
Quarante Etats étaient ofUciellement représentés. Tous les Etats monarchiques de l’Europe, Fx^llemagne l’Autriche, la Belgique, la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, le Danemark, l’Espagne, la Grande-Bretagne, la Grèce, la Hongrie, l’Italie, le Luxembourg, la principauté de Monaco, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, la Roumanie, la Russie, la Serbie, la Suède, la Turquie aussi bien que la République d’Andorre, la République de San Marin et la République helvétique, participaient à l’Exposition. L’Asie était représentée par la Chine, la Corée, le Japon, la Perse et le Siam, l’Afrique par la République de Libéria, le Maroc, la République du fleuve Orange et la République Sud-Africaine, l’Amérique par les Etats-Unis, l’Equateur, le Guatemala, le Mexique, le Nicaragua, le Pérou et le Salvador. L’Océanie avait perdu le seul Etat indépendant qui la leprésentàt aux Exnositions précédentes, les îles Hawaii : elles ne figuraient à l’Exposition qu’au rang des colonies américaines.
Il y eut 83.047 exposants, 38.253 français et 44.794 étrangers (1).
Gomme en 1889, on entrait en remettant un ticket détaché de bons à lots. Les bons à lots de l’Exposition de 1900 avaient été émis dès 1896.
Gomme en 1889, les tickets furent l’objet d’un agiotage continu. Ils ^'a]aient nominalement un franc. Ils éprouvèrent de bonne heure une baisse plus forte encore qu’en 1889. Dès le 15 avril, ils se négociaient à 70 centimes. Vers le 20 juillet, ils se vendaient 30 ou 35 centimes. Cette baisse n’alla guère qu’en s’accentuant à mesure que l’Exposition approchait de
(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, Pièces annexes, p. 637.
son terme. Comme en 1889, il y eut vers la fin un sursaut momentané de hausse. Le jour de la fête des automobiles, les tickets remontèrent à 45 centimes, pour retomber d’ailleurs le lendemain à leur cours ordinaire de 15 à 20 centimes.
Le ticket ne donnait accès que dans l’enceinte et il fallait payer de nouveau à l’entrée de bien des bâtiments. « La multiplicité des* perceptions supplémentaires, dit M. de Vogue (1), et leur taux relativement élevé fut une cause de refroidissement pour le public. » « On peut être assuré, écrivait dès le début de l’Exposition M. H. de Varigny (2), que nombre de ces constructions — les constructions qui renfermaient des attractions payantes — ne feront pas leurs frais... Sans doute une exposition doit offrir quelques distractions; mais encore n’est-ce point une fête foraine, et si, une fois entré, il faut dépenser une centaine de francs pour tout voir, le public a vite fait de trouver la plaisanterie mauvaise ». D’après M. Gide, ce n’est pas une centaine de francs, mais six cents francs qu’il aurait fallu dépenser si l’on avait voulu ne négliger aucune attraction (3). Il convient de dire, d’ailleurs que si les entrepreneurs d’attractions rançonnaient le public, ils avaient été rançonnés eux-mêmes les premiers: la concurrence avait fait monter le prix des emplacements à des taux insensés. Si en effet pour 1889 les industriels s’étaient tenus dans une méfiante réserve, ils avaient pour 1900 montré un tel empressement que M® Barboux, plaidant en mai 1903 devant le Tribunal de la Seine pour la Compagnie des Omnibus, n’a pas
(1) La défunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900
(2) A travers l'Exposition universelle. Bibliothèque universelle et Revue Suisse, mai 1900. p. 311, n. 1.
(3) Charles Gide. Chronique économique. Revue d’Economic politique t \V
craint de dire: « L’Exposition... aurait pu envahir les Champs-Elysées, la place de la Concords, les boulevards, toutes les places de Paris, que M. le Commissaire général aurait encore été obligé de refuser un très grand nombre de concessionnaires. »
D’après les chiffres officiels, il y eut du 15 avril au 12 noveml)rc 37.041.019 entrées payantes à Paris et 1.986.158 enbées payantes au bois de Vincennes, soit 39.027.177 entrées ayant employé 47.076.539 tickets. Les entrées avec carh;'- d’abonnement ou de imesse s’élevèrent à 8.420.467 pour Pans et 233.223 pour le bois de Vincennes, les entrées de service à 2.366.794 pour Paris et 261.859 pour le bois de Vincennes, les entrées de délégations à 101.647 soit en tout 11.383.990 entrées sans ticket, qui jointes aux 449.634 de la journée gratuite portent les entrées non payantes à 11.833.624. Le lotal des entrées s’élève à 48.368.504 pour Paris et 2.492..307 pour le bois de Vincennes, soit en tout 50.860.801 (1). La plus forfe journée du début de l’Exposition fut celle du 3 juin. C’était le jour de la Pentecôte : on donnait une fête de nuit; il y eut 515.700 entrées dont 459.636 payantes. Le jeudi 19 juillet au moment (p:e l’on peut considérer comme celui où rEx])osilion aurait di'i battre son plein, la presse se plaignait qu’il n’y eût que 176.753 entrées dont 124.595 seulement payantes. Rien mieux (pie ces plaintes ne trahit a quel point, étaient enflées les espérances. Ce nombre, que l'on tenait pour insuffisant, l’emportait sur le nombre des entrées en 1889 à une date correspondante. Le jeudi 18 juillet 1889 il n’y avait eu, y compris l’exposition des
animaux vivants, que 150.402 entrées payantes et 16.720 entrées gratuites, le vendredi 19, 114.625 entrées payantes et 15.875 entrées gratuites et les chirres tombaient même le samedi 20 juillet à 96.553 entrées payantes et 15.547 entrées gratuites.
Cependant il est certain qu’en 1900, au mois de juillet, il régnait, et même parmi les organisateurs, une vive inquiétude. « Jusqu’aux premiers jours du mois d’août, dit M. de ’Voguë (1), on put craindre un désastre financier. Fort heureusement, les vacances amenèrent enfin ces foules que sœur Anne guettait vainement du haut de la Tour. Le Ilot des visiteurs grossit soudainement et ne diminua plus. » Il y eut en effet 6.335.494 entrées payantes en août, 7.815.973 en septembre, 6.760.969 en octobre, alors qu’il n’y en avait eu que 1.033.508 du 15 au 30 avril, 3.323.882 en mai, 5.428.969 en juin et 5.182.226 en juillet.
En 1900, ainsi qu’en 1889, le chiffre des entrées se releva même encore vers la fin. Du 1'”' au 12 novembre il y eut 3.145.956 entrées payantes. La dernière journée, il y eut 389.535 entrées dont 317.908 payantes et 71.627 gratuites, l’avant-dernière 589.448 entrées dont 520.575 payantes, et 68.873 gratuites. La journée gratuite du mercredi 7 novembre il n’y eut que 449. G3i enti'ées, chiffre inférieur à celui des jours voisins, ce qui démontrait, comme le faisait spiri- Uiellement remarquer M. Louis Joul:»ert (2), que « le plus sûr moyen de n’avoir personne à l’Exposition, c’était d’y laisser entrer tout le monde ». Le phénomène n’était pas nou-
(1) La défunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 383
(2) Fin de Rêve, V Exposition universelle de 1900, Correspondant du 25 novembre 19U0, p. 773.
veau. On se rappelle en effet que lors de l’Exposition de Londres, en 1851, l’abaissement du prix d’entrée à l’Exposition avait eu ce résultat paradoxal, signalé par Macaulay dans son journal personnel, de diminuer le nombre des visiteurs. D’ailleurs la journée gratuite tombant un jour ouvrable, les travailleurs n’en purent profiter. « Le spectacle, écrivait le lendemain un journaliste, le spectacle qu’a présenté hier l’Exposition a été tout différent de celui qu’on attendait. Il était de bon ton sans doute de se montrer parmi la foule non payante, d’ailleurs relativement peu grande, car les chapeaux haut de forme, les fourrures, les toilettes un peu tapageuses même étaient en nombre. Les ouvriers employés autre part semblent avoir peu profité de la faveur qu’on leur octroyait si généreusement (1) ». Le lendemain de la journée gratuite, le 8 novembre, eut lieu la fête des automobiles et bien que le prix d’entrée à l’exposition parisienne eût été fixé à cinq tickets il y eut 330.154 entrées à Paris qui jointes aux 9.426 entrées de Vincennes donnèrent un total de 339.580 entrées. L’on remarqua que c’était le plus grand succès qu’eussent obtenu les fêtes de l’Exposition.
Les journées de plus grande affluence se placent d’ailleurs vers la fin de l’Exposition. D’après le compte rendu officiel qui donne le chiffre de toutes les entrées payantes ou non dans l’ensemble des deux enceintes le maximum fut réalisé le dimanche 7 octobre où l’Exposition reçut 652.082 visiteurs; puis viennent le dimanche 9 septembre (600.381), le dimanche 11 novembre (589.448), le dimanche 4 novembre (581.120), elle dimanche 28 octobre, 562.593
(1) Gustave Babin. L’Exposition universelle. Journal des Débats du 9 novembre 1900.
Lo maximum fut réalisé pour renceinle do Paris le dimanche 7 octobre avec 602.665 visiteurs; pour l’enceinte de Vincennes le dimanche 9 septembre avec 103.523 visiteurs ('/).
Les minima furent pour l’ensemble 73.565 le 8 mai et 79.221 le 7 mai; peur l’enceinte de Paris, les minima furent 69.726 le 8 mai, 75.459 le 7 mai; pour l’enceinte de Vincennes, les minima furent 2.251 le 15 avril, 2.856 le 17 avril (2).
Le nombre des voyageurs descendus dans les garnis atteignit d’après les relevés de la préfecture de police pour la période de l’Exposition 1.582.813 dont 734.756 venant de la province et 447.557 venant de l’étranger (3),
Il y eut par les gares 50.723.290 arrivées, 51.866.980 départs, soit un mouvement de 102.590.270 voyageurs pour la même période (4). L’excédent des départs sur les arrivées s’était déjà produit en 1889.
Les visiteurs, au point de vue de la nationalité, se répartirent en 1960 d'une façon tout autre qu’en 1889. En 1889 les Anglais tenaient le premier rang parmi les visiteurs exotiques. En 1900, si l’on ordonne les visiteurs par rapport à leur nombre, ce sont les Allemands qui occupent la première place; puis viennent les Belges, les Espagnols, les Italiens et enfin les Anglais qui n’arrivent qu’en cinquième ligne. En 1900, « l’Angleterre, dit M. de Vogue (5), était absorbée par les préoccupations de la guerre sud-africaine; la
fl) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t. VI. p. 185.
(2) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique. Pièces annexes, p. 871.
(3) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t. VI. p. 315.
(4) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t. VI. p. 194.
(5) La défunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 382.
fantaisie peu châtiée des caricaturistes avait froissé chez nos voisins des susceptibilités qui n’ont pas désarmé. Dans cette société, où toute mode vient des sommets, le mot d’ordre donné et rigoureusement observé nous a certainement privés d’un gros contingent de visiteurs ». Si nous avions été « mis à l’index » par nos voisins d’outre-Manche, les Allemands, au contraire, comme touristes aussi bien que comme exposants, semblaient avoir voulu se dédommager de l’espèce d’interdit dont leur gouvernement avait frappé nos Expositions de 1878 et de 1889. « On a pu dire, écrit M. de Vogue (1), on a pu dire de cette réunion internationale qu’elle était surtout l’Exposition des Allemands; on ne voyait qu’eux, on n’entendait que leur langue au Champ de Mars et sur les rives de la Seine. »
En somme, l’Exposition n’atteignit pas les cinquante millions de visiteurs qu’à la veille de l’ouverture on s’accordait à lui prédire.
L’étendue du mécompte sur te chiffre des visiteurs peut se mesurer à la quotité des tickets demeurés sans emploi.
On avait émis 65.000.000 de tickets: il n’en fut employé que 47.076.539: il en resta donc inutilisés près de 18.000.000 soit 27 pour 100. Il n’en fut ainsi consommé que moins des trois quarts: encore, par suite de la majoration fréquente du prix de l’entrée, la consommation ne répond-elle qu’à 39.027.177 visiteurs, soit moins des deux tiers, exactement 60 pour 100 des tickets émis.
M. Alfred Picard nous apprend, il est vrai, que les feuilles de tickets afférentes à 548.272 bons et représentant 10.965.440 tickets ne furent jamais réclamées par les ayants droit. Une
<n La défunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 385.
telle insouciance marque quelque dédain pour les coupons d’entrée qu’on néglige de retirer, ônoi qu’il en soit, elle amena vers la clôture une certaine raréfaction des tickets. « Le nombre, ditM. Alfred Picard (1), le nombre des tickets en circulation n’a donc pas été supérieur à 5i millions environ. Si l’on tient compte des tickets perdus, de ceux (lui sont conservés comme souvenirs ou comme objets de collection, enfin de ceux qui excèdent les besoins de leurs détenteurs et demeurent cependant hors du commerce, on acquiert la conviction que les disponibilités effectives étaient l»ien près d’êtres épuisées. Cette conviction se confirme par la tendance au relèvement du cours vers la fin de l’Exposition et par la pénurie subite d’approvisionnement constatée lors de la fête des automobiles fleuris. »
Au point de vue financier la déconvenue ne semblait pas moindre. D'après le bilan officiel de l’Exposition de 1900, publié en janvier 1901, à ce moment, les dépenses effectuées s’élevaient à 116.500.000 francs, les recettes à 112.956.213 francs, 84 auxquels on ajoutait 1.500.000 francs de recettes à réaliser et le déficit se montant à 2.0i0.00û francs (2).
Encore l’administration omettait-elle de faire figurer certaines dépenses éventuelles. Elle ne faisait pas état des indemnités qui lui étaient réclamées à raison du retard des installations par de nombreux concessionnaires. Les concessionnaires avaient formé un syndicat et menacé de fermer à la mi-septembre. Cette menace avait amené entre eux et le ministre du commerce la conclusion d'un compromis par lequel les parties convenaient de s’en remettre à un Conseil de conci-
Bulletin. Journal des Economistes, juillet 1901, p, 107.
7iistratil et technique, t. VI, p. 192.
(2) Bulletin, Journal des Economistes du 15 juillet 1901, p. 107.
liation, prévu d’ailleurs pour certains d’entre eux par les cahiers des charges de leurs concessions. Cette procédure spéciale s’appliqua à 73 établisseinents dont 22 kiosques (1). Ces établissements dont les redevances ne se montaient qu’à 5.989.998 francs demandaient 14.661.961 francs 05. La Rue de Paris, (( où certaines réclamations, dit M. Alfred Picard (2), furent plus bruyantes et plus assourdissantes encore que les parades » demandait 12.000.000 de francs; les bars automatiques demandaient 331.807 francs; les établissements Duval, (pri, s’ils pouvaient perdre à l’Exposition, trouvaient à la ville d’amples dédommagements, puisque leur dividende qui n’était que de 100 francs pour 1899 fut de 222 francs pour 1900 (3) demandaient 308.140 francs; le restaurant du pavillon Bleu demandait 150.000 francs, le panorama Marchand, lUO.OOO francs. Le Conseil de conciliation composé de MM. Devin et Barboux, bâtonnier et ancien bâtonnier de l’ordre des avocats de Paris, et de M. Edgard Vatin siégea pendant près de trois mois et termina ses opérations le 17 juillet 1901. Il débouta trente et un concessionnaires, notamment les concessionnaires du pavillon Bleu et du panorama Marchand. Il alloua aux quarante-deux autres des indemnités s’élevant à un total de 953.961 francs 30. Il alloua notamment 30.000 francs à la section égyptienne, 25.000 francs au Village Suisse, 25.000 francs au concessionnaire des sièges du Champ de Mars, 25.000 francs au restaurant de l’Automobile à l’annexe de Vincennes.
Certains industriels ne s’inclinèrent pas devant la déci-
(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport Oénérat administratit et technique, t. VU, p. 325.
(2) Exposition universelle intertiationale de <900. Rapport général administratif et technique, t. VII, p. 328.
(3) Alfred Picard, Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t. VII. p. 367.
sion des amiables compositeurs. M. Ducastàing, concessionnaire du restaurant des Fils et Tissus, que le tribunal d accommodement avait débouté de sa demande, intenta une instance en dommages-intérêts contre le ministre du commerce devant le Conseil d’Etat et le 22 janvier 1904 la section du contentieux, considérant que l’Administration n’avait pas rempli toutes ses obligations vis-à-vis du concessionnaire, condamna l’Etat à lui payer 5.000 francs de dommages et intérêts (1). D’autres furent moins heureux. Le restaurant du Vieux Paris et le palais de l’Optique dont le ministre du Commerce avait refusé de soumettre les réclamations au Conseil de conciliation intentèrent aussi un procès en Conseil d’Etat. Ils demandaient 160.000 francs d’indemnité. Ils furent déboutés (2).
Il est certain que bien des concessions furent loin d’être fructueuses. Les entrepreneurs avaient engagé dans les attractions près de iOO millions, dit-on (3), et suivant les évaluations les plus modérées, au moins 80 millions (4). Ces 80 millions devaient être amortis en 200 ou plutôt — si l’on défalque les trente premiers jours où l’installation n'était pas complète — en 170 jours. L’amortissement était donc de 500.000 francs par jour ce qui représentait une dépense de 3 ou 4 francs par visiteurs, de 15 à 20 francs par famille (5).
Il y eut de graves mécomptes. Le relevé des recettes que donnent la relation officielle (G) et le compte rendu annuel de la Ville de Paris (7), le relevé des frais d’installation que
(1) Recueil des arrêts du Conseil d’Etat (Recueil Lebon), 1904, p. 45.
(2) Gazette du Palais du 7 mai 1904.
(3) Les Œuvres et les Hommes. Correspondant du 25 août 1900, p. ,779.
(4) Charles Gide. Chronique économique. Revue d’Economie politique, t. XV, 1901. p. 674.
(5) Id. id. id. id.
(6) Alfred Picakd. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t. VII, p. 207.
(7) Annua'ire Statistique de la Ville de Paris 1900, p. 519 et 521.
donne M. Alfred Xeymarck (1), nous fournissent, pour quelques-uns des établissenienls, certains éléments d’évaluation. Il nous manque le chiffre des frais généraux, d'exploitation, mais les dividendes, non de bénéfice, mais de liquidation, en d’autres termes le montant des répartitions après réalisation de l’actif que donne M. Alfred Neymarck nous permet de mesurer rétendue des pei tes. Ainsi le Tour du Monde qui avait coûté deux millions n’encaissa que 588.197 francs 75 et ne distribua que G francs par action. Le Maréorama qui avait coûté 1.250.090 francs n’encaissa que 588.197 francs 75 et ne distribua que 16 francs par action. L’Aqiuirium-Tliéàtre qui avait coûté 1 million n'encaissa que 305.549 francs 95 et ne distribua que 5 francs 65 par action. Le Panorama Marchand qui avait coûté 500.000 francs n’encaissa que 137.416 francs 50 et ne distril)ua que 19 francs* 60 par action. Le Théâtre Indo-Gliinois qui avait coûté 350.000 francs n’encaissa que 48.850 francs 50 et ne distribua que 6 francs 50 par action. Pour les al tractions extérieures, Venise à Paiis (jui avait coûté 90.000 francs n’encaissa que 51.633 francs 10 et ne distribua que 75 centimes par action, la rue du Caire qui avait coûté 150.000 francs n’encaissa que 8.954 francs 50 et ne distribua que 2 francs par action, le DiO'rama de Fachoda qui avait coûté 250.000 francs n’encaissa que 4.614 francs 70 et ne distribua que 2 francs 32 par action.
Pour d’autres établissements, le simple rapprochement du montant des frais d’installation et de la somme des recettes réalisées permet de constater que les perceptions ne couvrirent pas les dépenses d’aménagement. Ainsi le Vieux Paris, le Village Suisse, le palais de l'Optique, le palais du
(1) cité Journal de Rouen du 13 novembre 1904.
Costume coûtèrent chacun de deux à quatre millions (1) et n’encaissèrent le Vieux Paris que 1.036.342 francs 55, le Village Suisse que 2.160.284 francs 55, le palais de l'Optique que 970.834 francs 50, le palais du Costume que 1.322.475 francs 95.
En outre des dépenses énormes d’installation, il pouvait y avoir des frais généraux considérables. C’est ce qui se produisait notamment pour les établissements de consommation.
L’exploitation de ces établissements avait été particulièrement fructueuse en 1889. Alors les droits d'emidacement étaient modestes et les frais d’installation raisonnables. Pour 86 concessions de cette nature, l’Administration n’avait touché que 1.271.7.55 francs 20 de redevances (2), tandis qu’en 1900 elle perçut sur 51 restaurants 2.861.590 francs 99 (3). Sans parler des cafés-concerts qui rentraient dans les théâtres et dont l’un, le café Egyptien, « oii le public s’initiait aux charmes de la fameuse danse des aimées » réalisa un bénéfice uct de plus d'un demi-million (4), les restaurants avaient fait d’excellentes affaires. « L’un des concessionnaires, dit AI. Alfred Picard (5), a gagné 1.50.000 francs nets, tous frais jiayés; pour quatre ou cinq, le bénéfice net moyen a été de 200.000 francs; enfin pour la. ])lupart des autres, ce bénéfice n’est certainement fias descemlu au-dessous de 100.000 francs et probablement même au-dessous de 1.50.000 francs. Le moins heureux s’est retiré avec un profit de 30.000 francs. »
11 n’en fut pas do même en 1900. Il est vrai que les condi-
(1) Charles Gide. Chronique économique. Revue d'Economic politique, t. XV, 1901, p. 671.
(2) Alfred Picard. Exposition internationale de I8S9. Rapport général, t. III, p. 423.
(3) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique. Pièces annexes, p. 889.
(4) Alfred Picard. Exposition internationale de IS89. Rapport général, t. III, p. 285.
(5) Exposition internationale de 1889. Rapport général, t. Ill, p. 282.
tions étaient toutes différentes. M. Charles Gide (1) cite un restaurant — et ce n’était pas, ajoute-t-il, rétablissement le plus impoiiant — ' qui avait payé ISO'.OOO francs de concession et élevé pour 220.000 francs de constructions, ce qui représentait 400.000 francs à amortir en 200 jours soit 2.000 francs (ramortissement par jour. Il avait quotidiennement t.OOO francs de frais généraux. Avant tous bénéfices il fallait' donc prélever 3.000 francs. Or le prix des repas était de 3 francs 50 à 4 francs. Ce n’était donc qu’au millième repas que réta])lissement commençait à réaliser un profit et M. Charles Gide ne peut s’empêcher de s’écrier en présence d’une pareille gageure » C’est de la démence ! »
Aussi, parmi les entreprises de l’Exposition, les restaurants figurent-ils au nombre des plus éprouvées. Certains d’entre eux perdaient, dit-on (2), jusqu’à 630 francs par jour. Un des grands restaurants de fannexe de Ahneennes ferma presque immédiatement (3). Enfin, lorsqu’ils liquidèrent, le restaurant Kannnerzell qui avait coûté 500.000 francs ne distribua que 12 francs 02 par action et le restaurant International qui avait coûté 300.000 francs, que 1 franc 03.
M. Alfred Picard évalue à 12.200.000 francs le montant des recettes des étaldissements contrôlés par l’Assistance publique — ’ une publication municipale officielle donne 12 millions 210.412 francs (4) — et M. Alfred Neymarck estime à 20 millions le montant des pertes, chiffre qui semble inférieur à la réalité.
Quoi qu’il en soit, le budget de l’Exposition elle-même
(1) Chronique Economique. Revue d'Economie voUtique. t. XV, 1901, p. 674.
(2) Louis .lutJBEUT. Fin de rêve. L'Exposition universelle de 1900. Correspondant du 25 novembre 1900, p. 773.
(3) Alfred Picard. Exposition unlverselte internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t.. VII p. 197.
(4) Annuaire StatistUiuc de la Ville de Paris, 1900, p. 519.
devait se régler d’une façon plus fructueuse qu’on ne semblait pouvoir l’espérer. Au mois d’octobre 1903, le Figaro annonçait en effet que la liquidation financière de l’Exposition serait terminée le 31 décembre, qu’elle laisserait un bénéfice de plusieurs millions et que finalement l’Exposition de 1900 se trouverait avoir rapporté à elle seule autant que toutes les autres réunies. Ce pronostic ne devait pas se réaliser complètement. Si le bilan approximatif fixe les receUes à 120.318.108 francs 50, les dépenses à 119.225.727 francs 13 et accuse ainsi un boni de 7.092.401 francs 37, (1) ce boni, liien que M. Alfred Picard (2; le porte à neuf millions et demi en le grossissant de toutes les additions au plan primitif payées sur les bénéfices, demeure encore inférieur au boni de la seule exposition de 1889, dix millions (3), bien loin qu’il égale la somme des profits de toutes les expositions précédentes. Mais il n’en reste pas moins vrai que contre toute attente l’Exposition de 1900 non seulement couvrit scs frais, mais encore donna un gain qui ne fut certainement pas inférieur à cinq millions (4).
L’Exposition ouvrit le 14 avril 1900, le samedi saint. A deux heures, le président de la République arrivait dans la salle des fêtes construite au centre de l’ancienne Galerie des Machines et qu'en trois jours on avait trouvé moyen de débarrasser de ses échasses d’échafaudage et de faire apjiaraître dans sa grandeur architecturale et ses heureuses colo-
(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport (jénéral administratif et tecliniiiue. Pièces annexes, i>. 908.
(2) Exposition universelle internationale de 1900. Rapport oénéral administratif et technique, t. VII, p. 369.
(3) Alfred Picard. Exposition internationale de IS89. Rapport général, t. III, p. 432.
(4) Id. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général udrninisfratif et technique, t. VII, p. 352.
rations aux quatorze mille personnes qu’elle contenait. La cérémonie commença par rexécution de la Marseillaise et de la Marclte Solennelle de Massenet. Puis le ministre du commerce prit la parole.
Après les compliments dus aux collaborateurs de l’Exposition, les remerciements obligés aux nations étrangères, le panégyrique des merveilles de la science, l’appel à la solidarité sociale et au progrès matériel des classes ouvrières, il adressa une invocation à la paix, à « l’ère nouvelle, dont liier même une noble iniliative posait à la conférence de La Haye les premiers jalons » et une invocation au travail. « O travail, disait-il, travail libérateur et sacré, c’est toi qui ennoblis et c’est loi qui consoles. Sous tes pas l’ignorance se dissi])e, le mal s’enruit. Par toi riinmanité affranchie des ser- \iludes de la nuit monte, moule sans cesse vers les régions lumineuses et sej'cines, où doit un jour se réaliser l’idéal et parfait accord de la justice et rU; la bonté. »
Le président de la Piépublique prit ensuite la parole.
(( Messieurs, disait-il en terminant, cette œuvre d’harmonie, do paix et de progrès ne demeurera pas stérile. Je suis convaincu (pie grâce à ranii-niation persévérante de certaines pensées généreuses, dont le siècle finissant a retenti, le vingtième siècle verra luire un peu plus de fraternité sur moins de misères de tout ordre et (jne bientôt peut-être nous aurons franchi un stade important dans la lente évolution du travail vers le bonheur et de riiomme vers l’humanité.
(( C’est sous les auspices de cette espérance que je déclare on verte l’Ex])Osition de Jüùû. »
A P rès l’exécution de Vfliinine à Victor Hugo de Saint-Saëns et de la Marche héroïciue de Théodore Dubois, le Président
se rendit au palais de l’électricité, puis descendit par les jardins du Champ de Mars jusqu'à la Seine, traversa le pont d’Iéna. Alors, accompagné du corps diplomatique et du haut personnel de l’Exposition, il monta sur un bateau que suivaient trois autres embarcations destinées à la presse, au Parlement, aux présidents des comités de l’Exposition. Il prit terre sur la rive gauche, aux Invalides, franchit le pont Alexandre III et parcourut la nouvelle avenue.
L’Exposition était inaugurée. L’inauguration avail> eu lieu en présence du corps diplomatique, qui n’avait pas fait, grève comme en 1889, et cependant, bien que la Républi(iue eût acquis chez nous plus de droits d’ancienneté qu’aucun autre gouvernement du siècle, dont elle occupe presque intégralement le dernier tiers, bien qu’elle eût vécu les jours que se partagent le Consulat, l’Empire, la première Ileslauration, les Cent jours et la seconde Restauration, on ne voyait pas autour de M. Loubet la couronne, sinon de souverains, du moins de princes, qui entourait vingt-deux ans auparavant le Maréchal de Mac-Mahon ouvrant l’Exposition de 1878. Sans doute le prince d’Orange et le duc d’Aoste étaient morts depuis do longues années, mais le roi don François d’Assises était toujours l’iiôte de la France; le fils aîné de la reine Victoria était, comme en 1878, prince de Galles, et ni l’un ni l’autre n’assistaient M. Loubet comme ils avaient assisté le maréchal.
En revanche des télégrammes, que reproduisit le Journal olliciel du 19 avril, avaient été adressés au ministre du commerce et au commissaire général par le ministre des finances de Russie, au commissaire général par le président de la commission impériale de la section russe, M. Kovalevski, et
aussi par deux édiles de Bohème le maire de Prague, et le bourgmestre de Pilseu, deux tchèques, deux slaves, à l’occasion de l’ouverture de l'Exposition.
Aucun souhait semblable de bienvenue n’avait salué l’aul.ie radieuse de l’Exposition de 1889, et les applaudissements enthousiastes qui avaient accueilli à Paris la resplendissante aurore de cette grande exhibition, n’avaient trouvé d’écho hors de France qire dans les réceptions données par nos représenlants à l’occasion du Centenaire de la réunion des Etats généraux.
En fixant au 14 avril la date de rinauguration on s’était llatlé de faire plus et mieux que les organisateurs des expositions antérieures. Le Journal ofllciel du 15 avril, en relatant la cérémonie de la veille, indiquait que l’Exposition de 1900 était en avance d’au moins quinze jours sur les expositions précédentes. Ce n’était pas complètement exact. Si l’Exposition était en avance de quinze jours sur l’Exposition de 1878, qui avait ouvert le 1®’’ mai, de trois semaines sur l’Exposition de 1889, qui n’avait ouvert que le 6 mai et d’un mois sur l’Expositicn de 1855 qui n’avait ouvert que le 15 mai; elle était au contraire en retard de quinze jours sur l’Exposition de 1867, qui avait ouvert le P’’ avril.
D’ailleurs l’avance était illusoire. En 1900', comme en 1867, rien n’était prêt. Le ministre du commerce eut beau signilier le 9 mai qu’aucune installation n’aurait lieu après le 12, les exposants firent constater par huissier que les cloisons de bois qui devaient être fournies par l’administration et former comme les« bo.xes » des étalages individuels, n’avaient pas été établies. Ce ne fut pas avant le milieu de juin que l’Exposition prit figure. Jusque-là elle ne
fut guère, ainsi qu’on l’a dit spirituellement, qu’une exposition de charrois. Il y eut de la sorte deux mois de perdus, deux mois pendant lesquels les visiteurs furent rares et les attractions désertes.
Il en résulta pour les pèlerins trop ])ressés de l’Exposition une amère déception. (( La débutante, dit M. de ^nguë (1). la débutante avait manqué son eidrée... Lès calculs de la politique exigeaient, paraît-il, qu'on inaugurât un tas de moellons six semaines avant que les premières vitrines fussent garnies. On affirma contre l’évidence que tout était prêt dans le néant des galeries vides. Outrageusement trompés, les premiers visiteurs do la province et de l’étranger ne se firent pas faute de colporter leur déception; de là chez les provinciaux et les étrangers une méfiance qui a persisté longtemps aiuès la période oit elle était justifiée. »
Ce ne fut malheureusement pas le seul inconvénient de la hâte qu’on avait mise à précipiter l’ouverture.
Ce qui avait été un des charmes de l’Exposition de 1889 c’est qu’elle avait ressemblé aux batailles sans larmes de i’histoire ancienne : elle s’était écoulée sans accident notable : aucune catastrophe ne l’avait mise en deuil.
Il n’en fut pas de même de l’Exposilion de 1900'. Le troisième dimanche après l’ouverture, le 28 avril, vers trois boudes et demie, une passerelle en ciment armé, qui, enjambant l’avenue de Suffren, reliait le Globe Céleste à l’Exposition et dont on venait d’enlever les étais avant de la livrer à la circulation, s’écroulait, ensevelissant sous une avalanclie dé matériaux et de poutres de fer huit morts et neuf blessés.
(1) La (létunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 383.
L’impression fut vive et. profonde. Le iendemain, un autre accident renouvelait réanotion: quatre ouvriers étaient précipités d’un échafaudage de la Galerie des machines: deux étaient tués sur le coup. Ouinze jours plus tard, le 15 mai, un incendie, dû sans doute à la malveillance (1), éclatait dans les sous-sols du Chàteau-d’Eau non achevé; il n’y avait aucun accident de personne, mais les dégâts matériels devaient demander un mois de travail pour être réparés. Deux mois plus tard, le J3 juillet, on découvrait qu’on avait tenté d’incendier le (.Irand Palais en méfiant à l’aide d’une bombe le feu aux jiapiers et aux débris de Imites sortes entassés dans les caves.
Le même jour un commencement d’incendie dû à un courtcircuit et qui ne ht (jue démontrer l’eflicacité de l’ignifugeage (2) éclata au Palais de la décoration et du mobilier des édifices pntilics et des haliitations.
Lu deliors de l’enceinte se produisirent aussi d’autres accideid.s peu faits pour encouiuger les visiteurs de nos provinces ou des autres iiays.
L’année tOOO présenla en effet la même fécondité en accidents de chemins de fer ipii avait signalé une autre année d’exposition, l’année J 807.
A l’étranger, ce sont les catastrophes de Ponte Salaro, près de Piome (12 août) el. de llarvinglon, aux Elats-Unis (14 août), qui font chacune quinze victimes. En France, ce sont l’accident de Ghaville, le déraillement entre AltierAvach et Brest, la collision des Aulirais avec ses dix-huit tilessés, l’accident de la gare Montparnasse, m'i une locomotive renverse butoir
fl) Alfred Picard, Exposition universelle internationale de t900. Rapport (jénérnl administratif et technique, t. VII, p. 109.
(2) Id. id.. t. Vil, p. 100.
et cloison, l’accident de Tours avec ses vingt blessés, enfin an terme de l’Exposition, le tamponnement de Lcns et ses six blessés (10 novembre) et la veille même de la clôture, l’accideiiLde Ehoisy-le-Uoy avec ses seid morts (il novembre), que devait bientôt suivre la catastrophe de Dax avec ses treize victimes.
Dans l’intérieur de Paris, le métropolitain n’était pas plutôt ouvert que des accidents se in'oduisaienl. Ta'. 15 octobre, une collision avait lieu à la station de la place de l’Etoile et l’on comptait quinze blessés; le 29 octobre, un wagon prenait fen et l’on n’en était plus à dénombrer les suspensions de service du chemin de ter souterrain, les courts-circuits et les nitreruptions de courant.
La substitution dans les tramways de la traction mécanique à la traction animale n'entraînait ni de moins nombreux ni de moins graves accidents. Le 16 juin, c’était un tramway électrique qui déraillait, laissant sur place un mort et dix blessés. En août, place Elichy. c'était un tramway à vapeur qui prenait en écharpe un tramway à chevaux. Le 29 octobre, le jour même de l’incendie d’un wagon du rnélroitolitain, c’était un tramway de la ligne place Pereire-Ghamp-de-Mars qiii prenait feu.
Aussi un journaliste pouvait-il écrire le 30 octobre ; « Il ne se jiasse i»as de jour sans accnlents causés jiar les nombreux tramways qui sillonnent les rues de Paris. » La série de ces accidents n'était malheureusement pas close. Le 3 novembre on ne comptait pas moins de trois accidents de tramways, au coin du boulevard Montparnasse, place Walhubert et place de Belleville, et le même journaliste pouvait constater le 4 novembre que « la série des accidents causés
parles tramways continuait avec une régularité inquiétante ».
Ce n'étaient pas seulement les tramways qui étaient dangereux, soit pour les piétons, soit pour les voyageurs. Les accidents d’automobiles suivaient la même marche ascendante.
Un autre cliarme de l’Exposition de 1889 avait été la clémence de la température. En 190Ü au contraire les conditions météorologi<iues turent défectueuses. A un printemps ordinaire succéda un été très eliaud; en juillet, on eut pendant une longue période une lenipérature torride. L’été, ainsi que le constate M. lienou dans une note communiquée à l’Académie des Sciences le G août 1900, et résumant les observations faites au parc de SainUMaur, fut « sec et brûlant ».
« Le temps, lit-on dans le Résumé météorologique de l'année 1900 (1), a été remarquablement chaud pendant le mois de juillet. T.a température moyenne du mois 21'’8 présente un excès de 3°G sur la normale; c’est la plus élevée depuis juillet 1859. Les maxima ont dépassé treize fois 30° et quatre fois 35°. Le maximum absolu 37°7 a été noté le 20; c’est le plus haut après celui du 19 juillet 1881 qui a été de 38°4. Le 20 également les maxima ont atteint 38°G au parc Montsouris, 38°3 au bureau météorologique (du parc de Saint-Maur), 38° à la tour Saint-Jacques ».
Cette excessive chaleur amena de nombreux cas d’insolation et entraîna un certain délaissement de l’exposition.
Les expositions universelles occupent dans la \ ie des peuples contemporains une place trop considérable pour passer inaperçue, et les représentants de toutes les branches de l’activité nationale s’empressent à leur rendre hommage,
(1) Annuaire Statistique de la Ville de Paris, 1900, p. 5.
• Le 22 mai, lors dC: la reprise des travaux parlementaires, l’Exposition fut saluée au Luxembourg et au Palais-Bourbon par les présidents des deux Chambres. « En offrant au monde, disait M. Paul Deschanel à l’ouverture de la séance de la Chambre des députés, en offrant au monde à la fin d’un des plus grands siècles qui aient honoré le genre humain, ce tableau pittoresque et varié, cette encyclopédie unique des efforts accomplis pour améliorer et pour ennoblir la vie, la République française demeure fidèle aux idées qui ont toujours fait l’originalité et la grandeur de notre magnifique histoire ; le cplte des sciences et des arts uni à l'amour du progrès de l’humanité et de la justice. Puisse cette glorification du travail aider les divers peuples à profiter réciproquement de leurs vertus, pour le bien commun de la civilisation ; puisse-t-elle contribuer à réaliser ce double vœu de la France : la paix au dehors, et la paix au dedans. »
Un mois après le salut du Parlement, le 21 juin, l’Exposition recevait le salut de l’Académie. Al. Paul Ilervieu, succédant à Pailleron, se trouva amené à parler de l’époque de la première représentation des Faux ménagés, u On était alors en 1800, dit-il. On sortait de cette Exposition de 1867, deuxième de la dynastie que se sont faite chez nous les Expositions universelles. 11 est classique de dépeindre ce temps passé comme celui où notre cher pays, par delà le sentiment de ses gloires, aurait atteint les ivresses de la gloriole, dans une fête multicolore de banderoles claquant au vent et d’illuminations, de feux d'artifices conquérant les airs. Nous pouvons nous rendre compte cette année, sous l'Exposition cinquième, de ce qui se passe chez un peuple organisateur de telles fêtes, d'autant que notre génie national est
resté pyrotechnique et qu’il n’a jamais pavoisé avev- plus de luxe et (le grâce en l’honneur de ses Imtes. Dans ces jours fastes, en effet, comment éviter une recrudescence d’orgueil et de foi en la vitalité de la patrie, quand on peut, comme aujoui'd’lmi d’un sent regard embrasser par exemple tant de petits palais, symboles d'un immense et tout jeune domaine, dont les fils aux teintes d’ivoire, d’ocre ou d’ébène, Tunisiens, Tonkinois, Congolais, Cambodgiens, Malgaches, Annamites, Dahoméens, font en môme temps sonner à nos oreilles les premiers bégaiements de cette langue qm vous a, messieurs, pour gardiens, le doux parler de la France, notre mère et leur tutrice? »
Nos Expositions universelles, au moins depuis 1889, ont deux cérémonies qui en signalent la phase principale et en marquent la période culminante: ce sont la distribution des récompenses et le banquet des maires.
La distribution des récompenses eut lieu le samedi 18 août, à deux heures dans la grande salle des fêtes. Elle commença par l’exécution de la Marseillaise et par le défilé processionnel d’une longue théorie de porte-drapeaux et de porte bannières. Cette théorie était répartie en deux colonnes. C’étaient à droite : le groupe I, la' Belgique, la Bosnie-Herzégovine; le groupe 111, le Danemark, l’Equateur; le groupe V, les Etats- Unis, la Grèce; le groupe VII, fltaiie, le Japon; le groupe IX, le Mexique, la principauté de Monaco; le groupe XI, la République du fleuve Orange, les Pays-Bas, le Pérou; le groupe XIII, la Roumanie, la Russie; le groupe XV, le Siam, la République Sud-Africaine, la Suède; le groupe XVII et les colonies françaises; à gauche l’Allemagne, l’Autriche; le groupe II, la Bulgarie, la Corée; le groupe IV, l’Espagne, la
Grande-Bretagne ; le groupe VI, le Guatemala, la Hongrie ; le groupe VIII, la République de Libéria, le Luxembourg, le Maroc; le groupe X, le Nicaragua, la Norwège; le groupe XII, la Perse, le Portugal; le groupe XIV, la République de San- Marin, le Salvador, la Serbie; le groupe XVI, la Suisse, la Turquie et les colonies Irançaises (1).
Après l’exécution de la Marche héroïque de Saint-Saëns et de Vllijinne à hi Patrie, première partie de Patria, poème lyrique de M. Fernand Le Borne, le Président de la Républi(jue prit la parole.
(( Ce n’est pas sans tristesse, messieurs, dit M. Loubet, que nous voyons approcher le moment où il laudra se résoudre à fermer les palais qui abrlt, nt tant de chefs-d’œuvre, tant de produits curieux et utiles offerts à l’admiration et à l’enseignement des peuples. Noire consolation est de croire fermement que la pensée première, le principe et pour ainsi dire l’àme de cet éphémère organisme survivra à la dispersion de son décor.
(( Il s’est établi ici entre les gouvernements et entre les peuples des relations et des liens plus forts et plus durables. Les représentants éminents des nations ont pu constater combien la France, fidèle à son histoire, est re.sfée le pays des initiatives ha.rdies, réglées par le bon sens, des progrès généreux, conçus avec prudence et préparés avec méthode, le pays enfin de la paix et du travail. »
Il terminait par ces mots:
« L’Exposition de 1900' aura fourni à la solidarité son expression la plus brillante. Elle lui donnera une puissance nouvelle d’expansion et de persuasion. La solidarité, à qui
(1) Journal Officiel du 10 août 1900, p. 5549.
nous devons déjà de grandes choses, rendra dans l’avenir plus fragile le triomphe de la force, mieux reconnue la souveraineté du droit ; elle imposera le règlement amiable des conflits internationaux et raffermissement de la paix, toujours plus glorieuse que la plus glorieuse des guerres. Elle ne supprimera pas sans doute tout ce que les mauvaises passions peuvent enfanter de maux et de ruines, mais elle nous permettra d'apercevoir d’un peu plus près le but suprême vers lequel tendent les intelligences libres et les cœurs généreux, la diminution des misères de toute sorte et la réalisation de la fraternité. »
A rallocution du Président de la Pvépublique succéda un discours du ministre du commerce.
AI. Alillcrand sut, dans l'éloge justifié qu'il fit de l’Exposition, en indiquer les traits caractéristiques. « Dans le domaine do l'économie sociale, dit-il, comme dans tous les autres domaines, la science est souveraine.
c( Ce n’est point une maîtresse exclusive et son triomphe serait moins complet s’il n’était partagé par l’art.
(( 11 a encadré ses conceiitions du plus prestigieux décor. Dans les moindres détails, comme dans l’ensemble de l'Exposition, ses visiteurs ont été étonnés et ravis de rencontrer une fertilité d’invention, une ingéniosité spirituelle (pii ont enfanté des miracles. Les produits les moins esthétiques, les plus rebelles, semblait-il, à tout arrangement artistique, ont pris, sous les doigts halules de leurs metteurs en scène, une tournure originale (pii attire et retient le regard. »
La distribution des récompenses dans les grandes expositions a toujours présenté un caractère spécial qui a été en s'accentuant. On dirait que ce ne sont pas les exposants, mais
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l'Exposition elle-même qu’il s’agit de couronner. Ce n'est pas une remise de prix aux vainqueurs du concours, c’est une apothéose de l’entreprise. Le nombre des lauréats permettait moins encore en 1900 qu’aux expositions précédentes d’en faire l’appel et le commissaire général dut se borner à remettre un exemplaire du palmarès au président de chaque groupe.
L’exécution â'Ars el Labor, seconde partie du poème lyrique de M. Fernand Le Borne, Palria, de llncantation du Roi de LaJiorc de Massenet et enfin de Toccata, sortie pour orgues, de Widor termina la cérémonie (1).
Les récompenses étaient extrêmement multipliées. Dans son discours, M. Millerand annonçait 2.827 grands prix, 8.166 médailles d’or, 12.244 médailles d’argent, 11.615 médailles do bronze 7.938 mentions honorables, en tout 42.790 récompenses.
En fait il y en eut davantage encore. Il y eut, d’après le recensement officiel, 3.156 grands prix dont 1.395 pour la Franccy 1.761 pour l’étranger; 8.889 médailles d’or dont 4.245 pour la France, 4.64i pour l’étranger; 13.330 médailles d’argent, dont 7.175 pour la France; 6.155 pour l'étranger, 12.108 médailles de bronze dont 6.526 pour la France et 5.582 pour l’étranger; 8.422 mentions honorables dont 4.278 pour la France, 4.144 pour l’étranger, soit en tout 45.905 récompenses, dont 23.019 pour la France., 22.286 pour l’étranger (2), ou même, après rectification, 45.944 récompenses dont 23.032 pour la France, 22.312 pour l’étranger (3). Il y avait 83.047 ex-
(1) Alfred Picard. Expasiüon universelle internationale de 1900. Rapport général admlnisiratil et technirjue. t. VI, p. 102.
(2) id. id.
(3) id, id.
id.
t. ir T). 903.
Pièces annexes, p. 802.
posants. La proportion était donc de C2 récompenses pour lUO exposants dans la partie française, de 50 récompenses l)Our 100 exposants dans la partie étrangère, soit une moyenne générale de 55 récompenses pour 100 exposants, identique à la moyenne générale de 1889. Ce qui grossissait le nombre des récompenses, c’était la multiplication des récompenses de coopérateurs. Les médailles de collaborateurs avaient quadrui)lé. De 5.971 en 1889 elles avaient passé en 1900 à 24.922 dont 17.488 pour la France et 7.434 pour l’étranger (1), ou môme, après rectification, à 24.952. dont 17.502 pour la) France et 7.450 pour l’étranger.
Mallieureusement une catastrophe, douloureux pendant de reffondrement de la passerelle du Globe céleste, devait assomlnàr la soirée de la distribution des récompenses. Il y avait fête nautique sur la Seine; la foule s’était, pour voir le feu d’artifice, entassée sur la passerelle reliant le quai d’Orsay aux Invalides et élevée de cinq mètres au-dessus du sol. Un cri de « Au feu » ayant été poussé par un mauvais plaisant ou un affolé, un remous se produisit dans la masse luunaiiie, la balustrade céda : un grand nombre de personnes furent précipitées sur le sol. 11 y eut quatre morts et vingt-six blessés (3).
Le laanquet des maires eut lieu le samedi 22 septembre. Il se trouvait ainsi coïncider avec le cenl huitième anniversaire do la proclamation de la République en 1792. En 1889 on avait soigneusement évité toute conjonclion, soit du banquef des maires, soit de la distribution des récompenses avec un
(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport (jcncral administratif et lecliniiiue. t. V, p. 20C.
(2) id. id. Pièces annexes, p. S66
(3) iii. ni. t. VU, p. 79.
ni.
anniversaire de la Révolution française. Le banquet des maires avait eu lieu le 18 août, la distribution des récompenses le 29 septembre. On n’avait même pas lèlé le 22 septembre. Les élections générales, il est vrai, avaient lieu ce jour-là. C’était sans doute avec intention que le gouvernement les avait fixées à cette date et peut-être avaitril voulu éluder ainsi une fête, qui, dans l’étal des esprits, eût pu soulever des controverses passionnées. En 1900 l’ordre des deux cérémonies fut interverti; la distribution des récompenses eut lieu le 18 août et le banquet des maires non le 29, mais le 22 septembre. La désignation du 22 septembre, comme jour du festin des municipalités semldait avoir été inspiré par le double caractère à la fois patriotique et politique, militaire et civique que présente cette date. Si la République, proclamée le 21 septembre 1792, fut déclarée le 22 une et indivisible, l’avaubveilles le 20, elle avait eu pour glorieuse vigile la victoire de Valmy, premier triomphe de la jeune armée de la Franco nouvelle, et lo gouvernement' accusé par ses adversaires de vouloir désorganiser nos troupes, avait paru cliercher par le choix d’une date ti.nit ensemlhe démocrati(iue et martiale à protester contre les desseins qu'on lui attribuait.
Le banquet eut lieu dans une tente dressée au jardin des Tuileries. Il y a^ ait 22.278 invités, dont 20.777 maires. M. Loubet présidait. Il avait à ses cotés le sous-Xestor des magistrats municii)aux, M. Paradis, maire de La Touche (Drôme), doyen en second des maires, et le Benjamin des maires, M. Berthoumieu.
Dans le discours qu’il prononça, M. Loubet eut soin d’évoquer le double souvenir que rappelait la date choisie. Parlant
de nos ancêtres de la Révolution, il dit : « Lorsqu’ils proclamèrent la République, ils voulaient organiser la défense nationale en même temps que la démocratie', de sorte qu’ils nous ont donné l’exemple du courage sous ses deux plus belles formes, et que cet anniversaire est la fête du patriotisme autant que la fête de la liberté ».
Il s’attacha à dépouiller ce banquet de toute idée de parti, à en dégager le caractèrei national.
« En répondant, dihil, en répiondant à notre, invitation avec tant d’emprcissement, messieurs, vous n’avez voulu ni adhérer à un programme de parti, ni donner à quelques hommes politiques le plaisir dei voir leurs amis réunis autour d’eux. Cette imposante assemblée est autre chose qu’un ralliement de combat. Nationale par le nombre et le caractère de ses membres, elle est nationale aussi par les sentiments qui l’animent et par son objet. Profondément attachés aux communes qui vous ont élus, mais plus attachés encore à la grande Patrie, vous savez que le meilleur moyen de faire respecter l’autorité qui est en vous, c’est de donner l’exemple de la déférence due à rautorité qui est au-dessus de vous. Loyalement, vous êtes venus nous renouveler l’assurance d’un concours sincère pour l'œuvre d’apaisement et de progrès que la volonté des représentants du pays nous a confiée. Cette œuvre domine des querelles passagères que l’exercice de la liberté rend inévitables; elle réclame parfois le sacrifice d’intérêts et de sentiments individuels; il faut (libelle réunisse tous les bons citoyens dans la poursuite d’un triple idéal, idéal de concorde, idéal de justice sociale, idéal d’honneur pour le nom français. »
(( Quand vous serez rentrés dans vos communes, disait-il
en terminant, on vous interrogera sans doute sur votre voyage; om vous demandera quels sentiments vous rapportez de notre r encontre.
(( Dites que nous restons fidèles à l’esprit de la, Révolution, parce que notre patriotisme est égal à notre amour de la République et que nous voulons la France libre, forte, glorieuse, unie au dedans sous le règne de la Loi et du Droit, respectée au dehors pour son génie, pour la puissance de ses armes, pour son amour sincère de la paix;
« Dites que nous n’avons pas ambitionné le poste d’honneur où nous sommes, mais que nous accomplirons jusqu'au bout, sans hésitation ni faiblesse^ un mandat dont l’exécution nous est rendue plus facile par des collaborateurs tels ([ue vous;
« Dites enfin, dites surtout, que nous n’avons de haine ni de rancune contre personne et que notre plus chère espé-, rance est de voir tous les Français fraternellement unis dans un même amour', de la Patrie et de la Réi)ubliquc. »
En i889 le banquet avait été offert par Te Conseil municipal de Paris et le Président de la République n’étaii que lé premier des invités. En 1900 ce fut le Président de la Répuldique qui reçut les maires. Le Conseil municipal voulut offrir .aussi un banquet aux municipalités de France. Le Conseil n’était pas en session; le bureau du Conseil formula l’invitation; mais le Conseil municipal représentait une politique tout à fait opposée à celle du ministère. Le préfet de la Seine contesta au bureau le pouvoir d’offrir à dîner aux maires de France.
En présence de pareilles chicanes, le bureau du Conseil municipal retira lui-même l'invitation qu’il avait lancée et
décida que cent mille francs seraient distribués aux pauvres de Paris. Le préfet de la Seine, henreux d’esquiver un banquet qui menaçait de tourner en manifestation nationaliste, s’empressa de sanctionner la mesure qui le métamorphosait en une pluie de manne pour les indigents; de la sorte, le bureau du Conseil municipal, sans qualité pour formuler une invitation do courtoisie, alors qu’on l’avait constamment reconnu comme maître de maison à l’IIôtel de Ville, se trouvait investi du droit de disposer des deniers de la cité. Ainsi fut clos un incident où tout le monde semblait avoir fait assaut d’inconséquence.
Telles furent les deux grandes cérémonies officielles de l’exposition. Ni l’unei ni l’autre, on le voit, n’avaient été exemptes d’accidents douloureux ou d’incidents regrettables.
Mais à côté de ces deux grandes cérémonies, tonte exposition comporte une série de fêtes. Les progrès de la science comme le concours unanime des nations étrangères semblaient promettre aux fêtes de 1900 une splendeur effaçant l’éclat des réjouissances de 1889.
Le 14 mars 189G, le commissaire général, M. Alfred Picard, avait dit à la Chambre des députés, dans la discussion du projet de loi sur l’E.xposition: « Disposanl de ressources plus larges en électricité, nous serons conduits à entrer davantage dans la voie de l’ouverture des galeries pendant la, soirée, à favoriser les visites d’études pour les travailleurs que leur tâche quotidienne retient pendant la journée loin du Champ de Mars.
'( Nous serons aussi amenés à multiplier les fêtes du soir, à en varier les combinaisons et les effets, à attirer par leur éclat la foule des spectateurs. »
Ces brillantes promesses ne devaient pas se réaliser.
'( Les galeries d’exposition, dit M. Alfred Picard (1), les galeries d’exposition restaient accessibles aux visiteurs jus- (lu’à une heure variant suivant la durée du jour ; 6 h. 1/2 en avril, en mai et pendant la première quinzaine de juin, 7 heures pendant la seconde quinzaine de juin, le mois de juillet, le mois d’août et la première quinzaine de septembre C) heures pendant la première quinzaine d’octobre; 5 h. 1/2 à partir de cette époijue. Mon plus vif désir eût Lie de maintenir certains palais ouverts le soir afin de faciliter la visite ])ar les employés et les ouvriers que leurs occupations retenaient durant la journée; l’Administration avait notamment préparé dans ce but l’éclairage des galeries de l’Esplauade. Ce projet se heurta aux résistances invincibles des exposants qui ne voulaient pas augmenter leurs charges de gardiennage et surtout du personnel de ces exposants qui entendait reprendre sa liberté avant la nuit. »
Cette fermeture des galeries le soir fut un dos motifs allégués par certains concessionnaires à l'appui de leui's réclamations d’indemnités ; le conseil de conciliation refusa d'en faire état, « attendu, i)Ortc une sentence (2), que les ju'ojets du commissaire général ont été paralysés par la résistance absolue des exposants ». Mais n’y avait-il pas eu faute de la part de radministration à ne pas sc réserver les moyens de triompher de ces résistances en oldigeant les exiiosants, comme condition de leur admission, à laisser leurs vili'incs et étalages ouverts et gardés pendant la soirée ?
(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général adininistratit et technique, t. VI, p. 181
(2) Citée Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport général administratif et technique, t. VII, p. 328,
Les fêtes ne répondirent pas à ce qn'on attendait. Cette déception invoqnée par certains concessionnaires à l’appui d'une demande d’indemnité ne fut pas admise par les amia- Ides compositeurs. Mais le tribunal arbitral, tout en se refusant à considérer la parcimonie apportée] à l’organisation des réjouissances comme une cause suffisante de dommages-intérêts ne laisse pas de constater les restrictions mises à l’exécution des projets primitifs » attendu, porte une sentence (1) que les iidentions annoncées par l'administrat/ion pour les fêtes du Champ de Mars ne sauraient être assimilées à des engagements formels pris envers les concessionnaires, qu’il 'l’en est fait aucune mention dans leur contrat, que leur l'éalisation était nécessairement soumise à maintes circonstances dont radministration seule était et devait rester juge ».
Si les magistrats conciliateurs peuvent avoir raison au point de vue jmàdi'pie, radministration n’encourut pas moins de justes reproches, car elle commit la faute grave de faire naître des espérances (pi’elle ne devait pas réaliser, de provoquer des illusions, a Elle apparaît surtout un insuccès, dit M. Gustave Babin (2), en pariant de l’Exposition, si l’on se reporte aux engagements très solennellement pris par M. Alfred Picard... Elle apparaît manquée lamentablement si l’on relit les diecours déraisonnables qu’il prononça dans l’enceiinte législative, si l’on se rappelle surtout tant de promesses qin ne furent pas tenues, tant de projets mirifiques qu’on ne réalisa jamais, et sur lesquels avaient tablé de braves gens à qui l’on semble tout prêt à faire un crime maintenant d’une confiance qui fut universelle. »
(1) Citée Alfred Picard. Exiiosition universelle internationale ilc 1900 Ilapport général administratif et technique, t. VII, p. 329.
(2) Après faillite. Souvenirs de V Exposition de 1900, p. 281.
Une malchance persUtante sembla poursirivro l’Exposition. Au début l’oiiverture bàtive des galeries et l'imperfection des installalions relardèrent les fêles de nuit que vint encore entraver en désorganisant l’appareillage électrique l’incendie du Gbâteau-d'Eau (15 mai).
Aussi est-ce à l'enceinte de \''inccnnes qu’eut lieu la première fête le dimanche 20 mai. Ce fut la fête des automobiles. Le jour il y eut course et défilé d'automobiles lleuris, de voiturettcs et de tricycles; aux divertissements diurnes succéda une fête de nuit et des bateaux pavoisés sillonnèrent le lac Daumesnil illuminé.
Ce ne fut que le dimanche 3 juin, jour de la Pentccùte qu’eut lieu la première fête de nuit dans l’enceinte urbaine. Les Champs Elysées, le Cours la Reine, la rue des Nations, le Trocadéro et le Champ de Mars furent illuminés et de.s retraites auxllambcaux les parcoururent. Cette fête fut suivie de plusieurs autres, d’un festival de musiipie militaire au Champ de Mars (15 juin), d’une matinée dansante et d’un concert offert dans la salle des fêtes aux commissariats généraux étrangers, comités et jurys de l'Exposilion (7 judlet), enfin d’une représentation théâtrale offerte dans la salle des fêtes aux collaborateurs de l’Exposition et aux associations ouvrières (22 juillet).
Ces siiectacles s’entremêlaient de visites solennelles, de cérémonies d’inauguration, de fêtes à la Présidom'e et dans les Ministères.
Le 17 avril, M. Loubet se rendit au pavillon Sibérien ponr le visiter et recevoir des mains du prince Ouroussof la remise officielle de la carte de Erance en maiiires et pieri'es précieuses offerte par le tsar. Le U'' mai. le Président de la Répu-
blique inaugura ofliciedlenienl, en présence du corps diplomaii(iue, le Grand et le Petit Palais. Le 21 juin, il présida à Vincennes la fête fédérale de gymnasMque. Le 29 juillet, il assista à l’ouverture du Congrès d’assistance et de prévoyance sociale.
Le Président de la République offrit de nombreuses fêtes: ((uelques-unes furent accompagnées de divertissements, une représentation de PJiwbé, le 11 juillet, des danses de « naguères et de jadis », le 10 août. Les ministres offrirent aussi des spectacles à leurs hôtes. On joua, au ministère de l’Intérieur, le 3 juin, les Refrains d'Offenbuch et Chose promise; au ministère de rAgriculture, le 5 juin, le Clown à la hache, RépélUiou, Carmen et les Veux Cigales; au ministère de la Justice, le 21 juillet, Martin et Frontin — on donna encore à la Chancellerie, le 30 octobre, VHonnète femme; — enfin, on e.xécuta au ministère des Aft'alires étrangères, un ballet chanté, la Muse de Métra.
Mais la plus originale de toutes les représentations fut offerte par le président de la Chambre des députés. L’idée en semblait empruntée à un projet présenté en 1889 pour lafête du 20 juin. K On devait chercher, dit M. Victor Fournel, à représenter en des groupes formant des tableaux vivants les types des trente-six provinces détruites par la Révolution. » « Mais^ ajouto le miême clironiqueur, il a fallu se restreindre pour ne pas épuiser trop vite le budget (1). » M. Pau! Deschanel i)arut vouloir en 1900 réaliser au moins en partie cette idée abandonnée en 1889; les artistes de la Comédie-Française vinrent une première fois devant le Président de la République et les
(1) Victor FOURNEL. Les Œuvres et les Hommes. Correspondant du 25 juin 1889, p. 1186.
invités officiels, une seconde fois, devant le personnel du Palais-Bourbon et les familles des employés, chanter, en costumes de nos diverses provinces, les chansons des pays de France.
Le Conseil municipal qui avait donné une fête le 2i avril pour célébrer l’ouverture de l’Exposition voulut en marquer le plein épanouissement et prépara des réceptions pour L 31 juillet et le 7 août. Mais le Conseil municipal était en opposition ouverte avec le Cabinet au pouvoir. 11 invita le Président de la République, mais s’abstint d’inviter les ministres. Dès lors le Président de la République crut devoir décliner l'invitation. Au surplus l’assassinat du roi d'Italie ùMonza le 29 juillet fit décommander les fêtes. Les réceptions n’eurent lieu à, l’IbMel de Ville qu’à la fin de l’Exposition et ne furent que le pêde refiet de celles qui auraient dû en illuminer l’apogée.
Enfin, les 3 et 4 juillet, des fêtes furent données à l’occasion de l’inauguration dans les squares du Carrousel des statues de La Fayette et de Washington offe.rtes par les Etats-Unis.
Cependant, au milieu de toutes ces fêtes, l’Exposition manquait d’animation.
La, même Revue que nous a,von:s vue onze ans plus tôt enregistrer le triomphe de l’Exposition de 1889, contenait dans son numéro du 25 août, les lignes suivantes: « Depuis quelques jours l’Exposition esta la fois en fête et en faillite... l'Exposition descend peu à peu vers une liquidation désastreuse. La plupart des attractions agonisent,. On assure que les neuf dixièmes des concessionnaires vont y perdre leurs derniers écris (1) )).,
(1) Les Œuvres et l“s Hommes. Correspondant du 25 auùt 1900, p. 776.
L’administration s’avisa un peu tardivement que ce marasme do la grande exhibition tenait à l’insuffisance des divertissements et, au commencement d’août, le comité des fêtes, qui s’était décidément montré inférieur à sa tâche, fut grossi d’un certain nombre d’architectes, dont le goût parisien (levait doter enfin l’Exposition de cet aimant magique ipii scmlilait lui manquer. « Réussiront-ils, disait le rédacteur du Correspondant que nous citions tout à l’heure, en parlant de cette nouvelle fournée de commissaires, réussiront-ils à infuser unci vie nouvelle à la grande foire, â lui rendre la gaieté qui lui a tant manqué jusqu’ici, à créer en un mot ce je ne sais quoi qu’on appelle renchantement et l’irrésistible séduction. Il faut le souhaiter en n’osant pas trop l’espérer (1) ».
L'écrivain avait tort de douter du succès des ouvriers de la dernière heure. Sans doute, la commission renforcée ne parvint pas à donner â rExposition de 1900 « l’invincible charme » de l’Exiiosition de 1889. Mais elle sut organiser des fêtes qui jetèrent quelques rayons de gaieté sur l’automne de l’Exposilion.
Ces fêles furent d’ailleurs, elles aussi, entremêlées de plus d’un accident. La fête de fllorticulture fut donnée le G septembre au Ctianip de Mars et au Trocadéro. Ce fut un défilé de cortèges lleuris suivi d’une bataille de fleurs. Le 15 septendue, un commencement d’incendie se déclarait dans le tablier de Irois qui élargissait le pont d’Iéna. Il fut promptement étouffé et il n’y eut personne de blessé. Le 23 septembre, à l’annexe de Vincennes une fête de nuit terminée par un feu d’artifice couvrit le lac Daumesnil de bateaux et de chars aqua-
(1) Les Œuvres et les Hommes. Correspondant du 25 août 1900, p. 776.
tiques. Le 11 octobre, la Seine devant le rdiamp de Mars, fut à son tour le théâtre de divertissements nautiques.
La fête des Vendanges, dont l’initiative était due à M. Jules Claretie, commença le 15 octobre par une retraite aux flambeaux. Elle continua le 16 par le défilé de chars allégoriques représentant les crus de France, les vins de l’étranger et ie travail de la vigne. Le 22 octobre une explosion de'g’az soulevait le plancher de la galerie de la Métallurgie et blessait cinq visiteurs.
On avait rêvé de donner une fête des moyens de transport; c’eût été une cavalcade où auraient figuré les véhicules historiques qu’on voyait au palais du génie civil; mais les propriétaires de ces voitures refusèrent d’exposer ces vénél'ables cars à une promenade qui n’eùt pas été sans dange’^ pour leur vieillesse et l'on substitua à la fête des moyens de transport une fête des automobnles fleuris, qu'organisa l'Automobile-Club de France. » Un temps superbe, dit M. Alfred Picard (1), favorisa les cortèges. Le succès fut très vif et l'aflluence considérable : à un certain moment les tickets manquèrent dans les kiosques de vente et atteignirent des prix invraisemblables : la foule força (pieh{ues guichets, malgré les efforts de la police ». » Plus de cent véhicules, dont beauenup décorés avec un goût extrême » prirent part à la fête de jour. Ils formaient trois cortèges dont l'un parcourut l'Esplanade des Invalides et les deux autres en se croisant le Champ de Mars et le Trocadéro. « Le soir eut lieu, au Champ de Mars une très belle retraite dite des ClnijsaiitJièines », accompagnée de l’embrasement et de l’illum'ination des jardins.
(1) Exposition uniiwrselle internationale de tt.OO. r, apport rjéncral adniin.s- Iratif et tccluiique, t. VI, p. 118.
L'Exposition se termina par un triduum de fêtes. Dès le 3 novemlu'e on avait annoncé la fermeture prochaine par une fête dite do clôture. C’était une représentation à la salle des fêtes offerte aux exposants et aux collaborateurs de tout ordre. Le 10 novendue commencèrent les réunions finales : il y eut fête de nuit au Champ de Mars et au Trocadéro. Le lendemain le dimanche 11, on donna une fêle de mrit à rannexe de \’incennes : des bateaux pavoisés et ornés de lanternes circuh'u'ent sur le lac Daumesnil : il y eut feu d’artifice et illuminations. Eufm, le lundi 12 novembre, jour de la clôture, une fête de nuit dans l’enceinte urbaine vint fermer le cycle des réjouissances de l’Exposition.
Un des éléments les plus certains de succès pour une expn sition, ce sont les illustres visiteurs. En 1889, la coïncidence de l’exposition et de l’anniversaire de la Révolution française avait éloigné bien des membres de familles couronnées. La date de 1900 n’était pas de nature à éveiller chez les plus timorés le plus léger scrupule. Aussi s’était-on flatté que nombre de souverains étrangers viendraient visiter l’exposition terminaledu xix® siècle; jDCut-êlren avait-on redoutéquun empressement lii'op imiH'tueux de la part de ipielquun d entre eux. L’on avait aménagé, à l’intention de nos hôtes princiers, dans le voisinage du Bois de Boulogne, un hôtel baptisé « Palais des Souverains ». L’Exposition était a peine ouverte que des membres de maisons royales ou impériales y accouraient en foule. Dès le 18 avril, la reine de Saxe visitait, incognito il est vrai, la grande exhibition. Le 21, c’était le prince Albert de Relgiiiue qui la parcourait. Le 25, le grand duc Cyrille de Russie, le grand duc et la grande duchesse de Mecklembourg-Schwerin se trouvaient en même temps à 1 Ex-
position. Le 7 juillet, le roi de Suède, Oscar II, arrivait à Paris, où il restait jusqu’au 10. Il était le premier à occuper le Palais des Souverains.
Le 28 juillet, cette résidence des chefs d’Etat recevait un nouvel hôte. Le Shah de Perse arrivait à son tour à Paris, après une saison à Contrexéville. Malheureusement, le séjour à Paris du chef des « Français de l’Asie », comme on a appelé ses sujets, fut troublé par plusieurs incidents. Le. lendemain de l’arrivée du souverain persan, on apprit la mort du roi d’Italie, assassiné le 29 juillet à Monza par l’anarchiste Bresci. Le 2 août, dans la matinée, au moment où le Shah de Perse quittait le palais de l'avenue Malakoff pour se rendre à Versailles, un autre anarcliiste. Saison, sauta sur le marchepied de la voiture et lui tira à bouti portant un coup de revolver; une imperfection dans la fabrication de l’arme fit heureusement rater le coup, mais cet incident, qui rappelait l’un des plus fâcheux souvenirs de l’Exposition de 1867, survenant au lendemain de l’attentat contre: Humbei 1 1®'’, causa la plus pénible impression.
Saison comparut devant les assises de la Seine, le 10 novembre 1900, l’avantrveille de la clôture de l’Exposition et fut condamné, comme l’avait été trente-trois ans auparavant Berezowski, l’auteur de la tentative contre le tsar Alexandre II, aux travaux forcés à perpétuitc.
On avait espéré que le second successeur de notre hôte de 1867, le tsar Nicolas II, viendrait sinon inaugurer — ils l’avaient été par le Président de la République, le jour de l’ouverture de l’Exposition, — du moins parcourir le pont de l’alliance dont il avait posé la première pierre, et l’avenue qui y conduisait et qu* devait recevoir en septembre 1901, lors
(lu vuyag’e (lu tsar et (le la tsarine, le môme nom que le pont, le nom (rAlexandrc IH, mais que le public appelait alors avenue xMicolas H.
. Le 17 août, la veille de la distribution des récompenses, ce voyage successivement affirmé et nié par la presse, était officiellement démenti par l’ambassade. Mais le gouvernement russe eut soin de nous adoucir la déception en accompagnant la nouvelle de manifestations propres à montrer qu’il n’y avait aucun relâchement dans l’étroite union des deux pays. Quinze jours plus tard, en effet, le 3 septembre, l’amljassadeur de Piussie, le prince Ouroussof, se rendait solennellement à Rambouillet pour remettre au président de la République, les insignes de l’ordre de Saint-André. (( Le désir de Sa Majesté, disait le i»rince dans les paroles qu’il adressa à M. Loul)et, est (jue Votre Excellence voie dans cet acte une preuve (le la haute estime que l’empereur éprouve pour votre personne, monsieur le Président. En conférant la plus haute distinction de l’empire de Russie au chef de l’Etat français, mon auguste maître désire, en môme temps, donner un témoignage de ses sentiments invariables pour la grande nations amie et alliée. »
(( Nous no pouvons nous méprendre, répondait le président de la République, sur la signification de cet acte et nous y voyons la preuve de la volonté de resserrer encore les liens qui unissent les deux gouvernements et les deux peuples.
(( Vous avez bien voulu rappeler les sentiments de Sa Majesté iiour ma personne. Je vous prie de lui faire pannnir rexpression de toute ma reconnaissance. Si, comme je n’en doute pas, ils sont dus à la coopération que j’ai personnel-
lement apportée, il y a plusieurs années, à l’union entre les deux nations, vous pouvez assurer Sa Majesté (|ue mes sentiments sont restés aussi vifs et rjue le gmiveniement français s efforce tous les jours de maintenir cette union si profitable aux deux pays. »
Bientôt M. de Witte, ministre des finances de Russie, venait passer une dizaine de jours à Paris; le ministre des affaires étrangères donnait, le 7 septembre, un grand dîner en son honneur. Le grand duc Alexis, oncle <lu tsar, suivait de près le grand trésorier de l’empire moscovite et ari ivait à Paris le 8 septembre.
Vers la fin de l’Exposition, Paris reçut les visites de deux souverains, hôtes familiers de notre pays, qui tous deux déclinèrent les appartements qui leur étaient offerts dans le palais réservé aux têtes couronnées, le roi Georges de Grèce et le roi Léopold de Belgique. Ce dernier prolongea son séjour à Paris pendant plus de trois semaiines. Le voyage du roi Léopold, un Parisien de Bruxelles, était trop naturel pour avoir besoin d explication. Aussi estfil regrettable qu'un orateur du Parlement belge ait cru pouvoir insinuer que la visite du roi des Belges au président de la République, avait été le prix de 1 extradition de Sipido, l’auteur de l’attentat commis le 4 mai à la gare du Nord de Bruxelles contre le prince de Galles, extradition accordée par le gouvernement français dans des conditions exceptionnelles.
L’Exposition devait clore le 5 novembre. Un décret un 3Û octobre la prolongea de sept jours, en décidant que pendant la journée du mercredi 7 novembre, l’entrée serait gratuite, et elle ne ferma ses portes que le 12 novembre. Le 8 novembre, le Président de la République fit son uni(|ue
visite à l’Exposition de Vincennes sans réussir, dit un témoin (t) « à galvaniser la triste annexe ». Le il novembre, le ministre de l’instruction publique avait, pour la clôture, donné une soirée de gala à l'Opéra avec les arlisles de la Comédie-Française. Le 12 novembre eut lieu la fermeture.
« Hier, écrit le lendemain dans son journal Al. Henri Dabot, hier, dniiicr jour de l’Exposition, 389.035 entrées. .A nnnuit, un coup de canon partit de la Tour Eiffel. L’Exposition rendait l’ame (2). »
(( C’est le lundi 12 novembre au soir que l’Expofiition a été close, dit Al. Louis Joubert (3). Une foule énorme et impressionnée était accourue au Champ de Alars, illuminé comme pour une fêtCs et elle attendait a,vec cc- sentiment de curiosité vague et anxieuse qu’on éprouve devant tout ce qui va finir... Tout à coup le canon de la Tour Eiffel retentit, répétant de quart d’heure en quart d’heurei son glas funèbre, puis la dernière explosion éclate comme un lamento suprême; toutes les clartés s'éteig'uent, les tambours battent sinistrement la retraite; c’est fini, et h tonie, saisie d'une invincible émotion, jette un cri immense de Aave la France. »
Les Expositions amènent en général une foule internationale dans les théâtres de Paris. En 1900, le même phénomène se produisit bien que les circonstances se montrassent peu propices.
En effet, l’incendie de la Comédie-Française, le 8 mars, avait jeté le trouble dans tous les théâtres.
Le gouvernement avait promis, au moment de l’incendie
(1) Gustave Babin. L'Exposillon universelle. Journal des Débats du 9 novem-
'^^(2) ileiiri Oabot Calendrier d'un bounjeois du quartier latin ('2® série) du
/er janvier 188a au 31 décembre 1900. 14 novembre I9ü0. , . ,
(3) Fin de llève. V Exposition universelle de 1900. Correspondant du 25 novembre 19U0, P. 777.
du Tliéàtre-Français, que riiiaugiiration de la salle reconstruite aurait lieu au cours de l’Exposition.
L’administration avait même supprimé le concours et mainieuLi les anciens plans dans te but de faciliter et do hâter les Iravaux. » En procédant, disait le 9 mars 1990 à la Ehambre des députés le ministre de rinstruclion ]iublique,, Al. Georges Leygues, après avoir rappelé ces mesures de diligence et d'expédition, en f)rocédant comme je viens de l'indiquer, nous marcherons très vite, et nous pourrons, c'est mon vœu le plus anlent, réinstaller la (iomédic-Erajrçaise, avant la fin de l'Exposition, sous le toit qui l'abrLail depuis plus d’un siècle. »
Ce vœu du ministre ne devait pas être réalisé, et c'est seulement le 29 décembre, un mois et demi après la clôture do l’Exposition, que la nouvelle salle de la rue Richelieu devait être inaugurée par un spectacle de gala.
Le nomadisme auquel se trouva condamnée la Comédie- Française vint singulièrement gêner son essor et entraver du même coup celui de plusieurs autres théâtres parisiens.
La Comédie-Française erra de scène en scène, de l'Odéon au Nouveau-Théâtre, du Nouveau-Théâtre au ttiéàtre Sarali- Bernhardt. Elle donna môme deux représentations â l’Opéra. Ainsi vagabonde, elle ne pouvait guère que se borner au répertoire. Cependant elle reprit, le 29 avril, Charlotte Corday do Ponsard et le 31 mai donna la première des Fossiles^ de Francis de Curel. Le 15 juin, elle offrit en l’honneur du roi de Suède une représentation de gala où furent joués VAmi des femmes, le Monde où l'on s'ennuie, les Jeux de l'nrnour et du hasard. Ce fut la seule soirée de hfxe que donna la Comédie; en revanche elle donna treize matinées dans la salle
du Trocadci'o, où le public n'eidendil pas seulement des chefs-d'œuvre classiques, mais assista « à un défilé fort curieux du théâtre et des poètes de la Révolution (1). »
L’Oiiéra, bien qu’il n'eût été en rien touché par la catastrophe des Pi'ançais, u’offrit pas plus de nouveautés que la maison de Molière. Il se contenta de reprendre le Cid, le 11 juin, et //e/fç, le 14 septembre, et d’offrir aux visiteurs de Paris des chefs-d'œuvre, tels que Les Huguenots, Roméo et Juliette, Ilomlcl, Salammbô, Pati ie et Les Maitres chanteurs. Il n'y fut pas d'ailleurs donné moins de six représentations de gala, les 15 et 29 juillet, le 12 août, les 27 et 29 septembre, le 11 novembre.
A rOpéra-Gomique, Louise, dont la forme nouvelle — c’était un drame musical en prose — n'avait pas empêché le succès, tenait l’affiche et ne la cédai! ijiie de loin en loin au Juil polonais.
L'Odéon, réfugié au Gymnase, après avoir donné le 10 mai la première représentation de VEnchantement, fermait ses porles le 3ü juin, pour les rouvrir (juinze jours plus tard avec le Fils de VEi rangère, un essai de suite à une pièce d’Alexandre Dumas lils.
Au théâtre Sarah-Bernhardt V.Alglon poursuivait sa carrière triomphale. La Porte-Saint-Martin reprenait Cyrano de Bergerac, le Vaudeville, Madame Sans-Gêne. Le PalaisrRoyal jouait la Cagnotte et le Dindon. Les Nouveautés, la Dame de chez Maxim et les Maris de Léontine. L’Ambigu donnait un , mélodrame, les Deux Gosses, et le Châtelet une féerie à grand spectacle, la Poudre de Pcrlinpinpin.
(1) Alfred PTC.\Rn. Expiiÿiiion inurcrsclle. iiilernotionalc de lOOü. Happort (jéucral udiuiiiistiatif et tccliniijue, t. vi, p. nu.
A côté des théâtres de Paris, il y avait les théâtres de l’Exposilion. Mais ils ne donnèrent pas ce (lu'on aurait pu espérer. A côté des grands concerts et des concerts olTiciels d’orgue, qui eurent lieu dans la grande salle, et des concerts officiels de musique de chambre qui eurent lieu dans la petite salle du Trocadéro et constituèrent comme une Exposition de la musique ancieame. moderne et contemporaine, il y eut comme une exhiliition internationale de musique vocale et instrumentale grâce aux auditions données dans la salle des fêtes du Champ de Mars par la Société Philharmoni(iue, la Société des Chanteurs, et la Société Schubert de \deiine, par les Suédois, par les Danois, par les chanteurs gallois de Cardiff, par la Société Philharmonique d’Helsingfors, par les Sociétés chorales de Cthristiania, par les étudiants d’Upsal. enfin, par l’Estudiantina clâsica Espanola qui offrit aussi des représentations dramatiques. Mais aucune troupe étrangère ne se lit entendre sur les théâtres de Paris. On n’ébaucha même pas un essai de comédie ou d’opéra cosmopolite : l’idée dut être abandonnée aussitôt conçue. » Le commissaire général, écrit M. Alfred Picard (1), le commissaire général, jugeant que le grand art devait avoir ses manifestations dans l’enceinte de l’Exposition, avait rêvé d’y établir un théâtre où se seraient fait entendre les principales troupes du monde... Les résistances insurmontables d'illustres auteurs dramatiques dont le concours chaleureux était indispensable, tirent échouer le lu ojet. »
Si les scènes de la ^ùlle et de l'Exposition n'avaient pas
(1) Exposition universelle, internationale de lüOO. Ttapport général, administratif et technique, t. i, p. 274.
offert de nouveauté& capitales, la gaande exhibition ellemême devait fournir lei sujet d’un certain nombre de pièces. Comme le disait M. Paul Hervieu, dans son discours de réception à l’Académie française : « Le théâtre est un instrument de précision et de sensibilité où s’inscrivent, à l'instar du sismographe, tous les tremblements des mœurs et une exposition universelle agite trop fortement un peuple pour ne pas laisser de traces dans l'appareil enregistreur.
Aussi trouvons-nous dans V Almanach des Spectacles de M. Albert Soubies, petit volume qui, sous sa forme mignonne, est chaque année comme le grand livre de la production dramatique en France, l’indication des multiples pièces auxquelles donna lieu le grand concours international.
L’Exposition qui, dès 1896, suggère les Exposés du Champ de Mars^ fournit le sujet d’une revue de la Gaieté-Rochechouart, les Petits rmjstères de l'Exposition, et d’une revue de l’Eldorado, les Surprises de VExposition, d’une revue à Etretat, VExposition universelle, et d’une revue à Neuilly, VExposition à X... Les visiteurs sont mis en scène par le Grand-Guignol de la rue Ghaptal, dans Guignolet! e à l'Exposition, et les exposants dans le Clown de l'Exposition, joué à Fontainebleau. Plusieurs villes tiennent à se revoir à l’Exposition et l'on donne Paris s'expose, Amiens s'expose, Toulon-Exposition, Caudéran à l'Exposition à Bordeaux, et enlin Exposition-Revue à Marseille.
Les diverses particularités de l’Exposition ont l’honneur de pièces spéciales. Ce sont les Bons de l'Exposition, joué à Lyon; Sur le trottoir roulant de l'Exposition, joué à Plombières; Paris -Roulant, joué à Rochefort.
Les attractions intérieures fournissent de multiples sujets.
Dès 1892 on représente La Lune à Paris et dès 1895 La Lune à un mètre, un opéra bouffe ({ui est repris en 1900. Enfin en 1900 on donne Enlr...ez au Vieux Paris et Luie nuit au Vieux Paris.
Les attractions extérieures ne sont pas non plus négligées : la librairie théâtrale publie en 1900 une pièce qui n’a pas vu ta rampe Dans la grande roue.
Les malheurs mômes qui accompagnent la grande exhibition fournissent des matériaux aux dramaturges autant qu’on en peut juger par les titres de deux pièces : Passerelle- Revue jouée en 1901 et Une Victime de l'Exposition jouée en 1903.
Enfin, l’Exposition de 1900 ramène au jour une exposition morte depuis trente-trois ans : l’on donne en effet en 1901 Paris à l'Exposition de i 867.
Les recettes des théâtres parisiens du 15 avril au 12 novembre s’élèvent à 30.490.305 francs auxquels il faut ajouter 12.210.403 francs, montant des recettes réalisées par les établissements de l’Exposition. Les recettes de l’année entière s’élèvent à 48.617.175 francs pour les élal)lissements de la ville (lui joints au.x 12.210. 'il3 francs de recettes réalisés par les établissements de l'Exposition donnent un total de 60.827.588 francs contre 35.718.671 francs en 1899 (1) et 36.518.549 francs 25 centimes en 1901 (2). L’ensemble des recettes des théâtres est en augmenlalion de 25.108.917 francs soit 70 pour 100 par rapport aux recettes de 1899. L’augmentation fut réalisée presque tout entière dans la période ue l’Exposition. Abstraction faite des établissements de l’Expo-
(1) Alfred Picard. Exposition universelle Internationale de 1900 Rapport général administratif et technique, t. VI p. 317
(2) Annuaire Statistique de la Ville de 'Paris 1901, p. 599.
sition, l’excédent était de 12.899.000 francs ou 36 pour 100 (1). Par rapport à 1889, raugmentation est de 28.688.590 francs pour rensenible et de lO-. 478. 177 francs pour les théâtres parisiens, de 1.700.000 fi'ancs pour les principales scènes (2). L’Opéra réalise une augmentation de 1.259.463 francs 5 centimes, rOpéra-Comique une augmentation de 556.013 francs 35 centimes. En revanche, la Comédie-Française est en perte de 463.124 francs 25 centimes et l’Odéon en perte de 134.463 francs 93 centimes. C’est que la Comédie-Française et par contre-coup l’Odéon n’avaient pas en 1900 les salles (pdils possédaient en 1889 tandis que l’Opéra-Comique avait eiitin l'ecouvré le théâtre dont l’incendie et le retard apporté à la reconstruction le laissaient privé en 1889.
D’autres établissements ne retrouvèrent pas non plus les beaux jours de l’Exposition précédente. Ainsi le Musée Grévin ne réalisa que les deux tiers des recettes qu’il avait encaissées en 1889.
Les circonstances d’ailleurs contrarièrent l’essor aussi bien des entreprises en connexité avec l’Exposition que de l’Exposition elle-même.
En effet, si l’Exposition eut une existence troublée et par des accidents matériels et même par des attentats, la France cd le monde n’avaient pas été tranquilles.
Le jour de l’ouverture, M. do Molinari écrivait dans la Chronique du Journal des Economistes. « C’est aujourd’hui, 14 avril, que s’ouvre l’exposition universelle... Quoiqu’elle coûte fort cher, il est permis d’espérer qu’elle couvrira ses frais. Elle aura du moins le mérite d’abaisser pendant six
U) Alfred Picard. Expositioji universeUe internationale de 1900. Rapport général administratif et technitiue, t. VI, p. 317.
(2) Figaro du 9 mars 1901.
ii'-ois le taux des risques de guerre (1). »
L’événement ne devait pas justifier complètement cet horoscope favorable. Si l’exposition semble en définitive avoir couvert ses frais et réalisé ainsi l’espérance qu’exprimait l’économiste belge, il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur l’bistoire contemporaine, pendant la période de l'Exposition, pour constater qu’elle n’a que fort peu mérité l'éloge anticipé que lui décernait l’éminent publiciste, qu’elle n’a guère manifesté la vertu pacificatrice qu'il lui attribuait.
Au moment de l’ouverture de PExposilion, la guerre du Transvaal sévissait dans l’Afrique australe. Elle se prolongea pendant toute la durée de la grande exhibition, constituant à la foire internationale comme une toile de fond sanglante et apportant un ironique démenti aux effusions officielles de solidarité pacifique et de cosmopolite union, dont les circonstances faisaient la trame des harangues d’apparat.
Le 5 juin, on apprenait que les Anglais étaient entrés à Prétoria et, le 2 septembre, une proclamation du généralissime Roberts annexait les deux Républiques du fleuve Orange et Sud africaine aux possessions britanniques. Mais cette annexion sur le papier, était loin de mettre fin à la guerre qui avait déjà englouti plus de cinquante mille hommes et plus de deux milliards de francs.
Les commandos boers tenaient toujours la campagne et, au lendemain de la clôture de l’Exposition, le 23 novembre, le général Dewet devait enlever encore une garnison de 400 Anglais à Dewetsdorp. I.a nouvelle de cette victoire boer parvenait à Paris au moment où le président Kruger, nouvel Annibal cherchant par tout l’univers un adversaire aux en-
(1) ÜE JIüLiNARi. Chronique. Journal des Economistes du 15 avril iDUü, ii. ne.
nemis de son pays, venait, aux acclamations d’une foule enthousiaste, saluer le pavillon d’exposition de sa patrie, conservé dans l’attente de sa visite.
Vers le milieu de l’Exposition, une autre guerre qui intéressait tontes les grandes puissances de l’Europe vint ouvrir sur les plages de l’Extrême-Orient un autre champ d’hostilités.
Depuis deux ans, les signes avant-coureurs d’une crise se multipliaient dans le Céleste Empire. Le 20 juillet 1898, une insurrection avait éclaté dans le Kouang-Si. Le 7 septembre 1898, le chef du parti xénophile à la cour de Pékin, Li Hung Chang, avait été disgracié et le 14 septembre, l’empereur favorable aux réformes déposé par une révolution de palais. Bien que l’impératrice douairière qui s’était saisie du pouvoir eût admis en sa présence, le 14 décembre 1898, par une faveur sans précédent, les femmes des ambassadeurs étrangers, bien que, le 15 mai 1899, un édit de rempereur eût reconnu la religion catholique dans rcrnpirc chinois, assimilé comme grade les missionnaires aux mandarins et maintenu à la France le protectorat des catholiques, la situation n’avait pas tardé à se dessiner menaçante. Des sociétés secrètes, hostiles aux étrangers et aux chrétiens, se formaient de toutes parts. A la fin du mois de février 1900\ M. Doumer, gouverneur de l’Indo-Chine, avertissait le gouvernement du péril croissant de nos frontièTes du Tonkin et demandait des renforts.
Le 8 avril, six jours avant rouverture de l’Exposition, les ministres de France, des Etats-Lhiis, d’Angleterre et it’Allemagne à Pékin, présentaient au Tsung Li Yainen une note exigeant la dissolution dans les deux mois de la société xéno-
phobe des Boxers. Cependant le désordre croissait. Enfin le 29 juin, après trois mois de laborieuses négociations, les puissances se mettaient d’accord pour l’envoi d’un corps d’armée inlernalional de 80.0(X)‘ hommes en Chine. Deux jours plus tard, l’on ajiprenait l’assassinat du niinistre d’Allemagne, le baron de Kettlcr, dans une rue de Pékin. Pendant plus d’un mois on resta sans nouvelles précises des légations européennes demeurées dans la ville impériale. Toutes les communications étaient couiiées: on annonçait laulôL le massacre, tantôt le salut jle tous les memlares des missions. C’est la bonne nouvelle qui se trouva la vraie. En présence des événements, on avait hâté le départ des troupes. Le 8 août on avait appris à Paris que, sur la proposition de la Russie, les puissances avaient choisi pour généralissime de l’armée internationale, le général AValdersee, favori de l’empereur Guillaume, et, dans la pensée du César germanique, futur chancelier de rEmpire. L’opinion française avait été péniblement inipressionnée d’une nomination qui plaçait nos soldats sous le commandement d’un Allemand. Le 12 août, le présidenl de la République a\ait été à Marseille remettre les di'apeaux au corps expéditionnaire. Mais déjà les troupes alliées qui se trouvaient sur les lieux et notamment un contingent français accouru du Tonkin avaient commencé les hostilités; le 17 juillet, Tien-Tsin était pris grâce au concours de notre artillerie et le lendemain de la remise des drapeaux au corps expéditionnaire, les colonnes européennes entraient dans Pékin et délivraient les légations assiégées depuis deux mois. L’occupation de Pékin ne devait pas mettre fin à la campagne. L’empereur et l’impératrice s’étaient enfuis et la lutte, soit contre les bandes boxers, soit contj‘e les régu-
liers Chinois, devait continuer longtemps encore. Ce n’est qu’un an plus tard qu’une partie, une partie seulement des troupes, pouvait être rapatriée.
Pour être exempt de guerre, le reste du monde n’était pas tranquille. Aux Philippinès, la lutte continuait entre les insurgés et les Américains. En Italie l’assassinat d’Humbert à Monza, le 29 Juillet, montrait que l’anarchie n’avait pas désarmé, tandis qu’une grève monstre de 190.000 mineurs à New-York révélait l’acuité où se trouvaient portées aux Etats- Unis les questions sociales.
Enfin les bruits qui nous parvenaient de l’étranger n’étaient pas de nature à réjouir notre patriotisme : c’était la fête de la majorité du fils aîné de Guillaume II qui réunissait à Berlin l’empereur d’Autriche et le prince de Naples et tournait en apothéose de la Triplice (5 et 6 mai); c’élait à Jersey une émeute contre les Français où plusieurs de nos compatriotes étaient maltraités (24 mai). De plus la presse exotique avait pris prétexte de l’affaire Dreyfus pour manifester à l’égard de la France ses sentiments les plus aigres. Il suffit de jeter les yeux sur les revues étrangères de celte époque, notamment sur les revues suisses ou américaines, pour être frappé de la dédaigneuse animosité avec laquelle nous étions traités.
Dans nos colonies, la campagne des oasis amenait des engagements avec des tribus limitrophes du Maroc ; le 22 août, un gros de cavaliers arabes attaquait une colonne expéditionnaire près d’igli ; il était d’ailleurs complètement mis en déroute par nos troupes.
Mais c’est surtout à l’intérieur du pays que la paix et runion étaient loin de régner. Si, le 23 mars, le Président de la République avait fait grâce à M. de Christiani, comme M. Car-
not avait, le 7 mars 1889, rouvert au duc d’Aumale les portes de son pays, l’amnistie, qui est le don coutumier de joyeux avènement des Expositions universelles, n’avait pu être votée avant la lin de la session parlementaire et la discussion qu’avait soulevée le projet n’avait fait que mettre en lumière la violence de la lutte des partis; c’est deux mois seulement après la clôture de l’Exposition, le 27 décembre, que la loi d’amnistie devait être promulguée et elle ne semblait pas faite pour apporter un concours bien utile à la pacification des esprits.
D’ordinaire l’Exposition amène entre les groupes politiques qui se combattent comme une suspension d’armes, une sorte de trêve de la patrie. L’année 1889, année d’élections générales et de crise boulangiste, n’avait pas été une année de calme profond; mais le succès éclatant de l’Exposition avait tout primé et avait rejeté au second plan les préoccupations de parti. En 1900, il n’y avait ni élections générales, ni crise boulangiste, mais il y avait les élections municipales; l’affaire Dreyfus avait amené l’éclosion d’un nouveau parti, le parti nationaliste et la présence au pouvoir d’un ministère dit de défense républicaine devait entraîner tous les inconvénients d'un régime de lutte.
Les élections municipales eurent lieu le lendemain de l’ouverture de l’Exposition. S'il fut assez difficile de dégager le sens et la tendance des élections de province, la portée et la signification des élections parisiennes ne purent faire l’objet d’aucun doute ; les scrutins des 6 et 13 mai donnèrent à Paris une majorité considérable aux candidats nationalistes ; quarante-neuf candidats de nuances diverses, mais tous se réclamant du programme de la « Patrie française » et réunis
au moins par leur hostilité déclarée pour le ministère, furent élus et vinrent siéger à rhôlet de ville. P'armi eux se trouvaient des professeurs de runiversité révoqués parle ministre de rinstruction publique, comme Louis Dausset, et des acquittés de la Haute Cour, comme Barillier. C’étaiit un échec sensible pour le gouvernement.
La politique de combat suivie depuis une année devait porter ses fruits. Le lendemain de rouverture de l’E.xposition un attentat détruisait l’église d’Aubervilliers. Dans la nuit du 15 au 16 avril, ce monument était la proie des flammes et le désordre qui régnait dans l’édilice, le pillage et la dévastation qui avaient précédé l’incendie semblaient trahir lamam de sectaires qui demeurèrent introuvables.
Les manifestations violentes dans un sens différent ne manquaient pas non ptus. Le 18 avril, la « Patrie française » faisait célébrer un service à Notre-Dame à l’occasion de la mort du colonel de Villebois-Mareuil. Le général Mercier était acclamé par la foule, une bagarre se produisait, un inspecteur princqial de laiiolice élait frappé d’un coup de canne plomttée et son agresseur arraché des mains des agenls.
LiC 2 juin, les obsèques cà la Madeleine du bâtonnier Faiateuf, le défenseur de Déroulèdc devant la cour d’assises et devant la Haute Cour, étaient l’occasion de nouveaux désordres; des rixes éclataient; deux conseillers municipaux, Evain et Barillier, étaient traduits devant la police correctionnelle; le 9 juillet Evain était ac(iuitté et Barillier condamné à une amende pour violences et voies de fait; mais les débats avaient révélé la brutalité et t’arbitrairc scandaleux des agents (1).
(I) Ti'.'ljunal correctionnel de l'a Seine 9“ Chambre, 30 juin, 7 et 9 juillet 1900, Droit des 9-10 juillet 1900.
Quinze jours plus tard, le 23 juillet, Max Régis, accusé de tentative d’homicide sur un commissaire de police, au cours des troubles antisémites d’Alger, comparaissait, après renvoi pour cause de suspicion légitime, devant les assises du Var; après cinq jours de débats il était acquitté (27 juillet).
La déplorable affaire Dreyfus qui avait tant troublé et agité le pays depuis deux ans, ne paraissait pas morte et les partisans du condamné semblaient se plaire à répéter qu’elle n’était qu’endormie.
Au lendemain de l’ouverture de l’Exposition, le 27 avril, M. Joseph Reinacb, annonçait la reprise de « l’affaire » à la clôture de la grande exhibition et le 29 septembre, M. Tiarieux en proclamait le recommencement imminent. Mais, à la veille de la réunion des Chambres, le gouvernement Ht annoncer qu’il ne réveillerait pas ce procès troublant. Il n’en avait pas moins préparé les éléments d’une nouvelle révision. On^ut au mois de mai, par une indiscrétion, qu’un agent du ministère de l’intérieur avait entrepris une campagne en faveur du condamné.
Le 27 mai, M. Waldeck-Rousseau ayant à la Chambre des députés qualifié de félonie l’acte de l’officier qui avait révélé ces menées, un tumulte indescriptible se produisit, et le général de Galiffet quitta brusquement le banc des ministres. Le lendemain, il adressait sa démission au président de la République. Le général André était immédiatement appelé à lui succéder.
Bientôt les allures tranchantes du nouveau ministre amenaient de graves embarras: il remplaçait de sa propre autorité des attachés à. l’état-major, qu’un décret du 6 mai 1890 avait placés sous la dépendance de l’état-major général. Désa-
voué ea pleine séance par le présidenl, de la commission de rarmée, M. Alézières, qui se refusait à partager la responsabilité de pareils actes, le ministre n'en obtenait pas moins de la Cliajnbre, le 28 juin, un bill d’indemnité. Le chef d’étatmajor général, le général Delanne, donnait sa démission, mais recevait l’ordre de conserver ses fonctions, qui ne tai'daient pas à lui être retirées. Enliu l(i général .lamond, viceju'ésident du conseil siq)érieur de la guerre, c'est-à-dire généralissime désigné, donnait sa démission dans une lettre très digne, et, le 4 juillet, il était Inadalement relevé de ses fonctions.
Au Palais-Bourbon, une interpellation était immédiatement adressée au gouvciaienient. La Chambre \otait au ministre un ordre du jour de confiance, mais il semblait douteux que le vote de la Chambre répondît au sentiment public et le 14 juillet le président de la République était accueilli à la revue par les cris enthousiastes de <( Vive l’armée ! »
Dans ces circonstances, le gouvernement tint à associer la marine, cette marine, dont nos récents démêlés avec l’Angleterre avaient fait sentir i’imporiance, aux solennités de la fête nationale. Le 18 juillet, le Président de la République assistait, dans la rade de Cherbourg, à une giande revue de l’armée navale, formée par la réunion des escadres du Nord et de la Méditerranée, sous les ordres de l’amiral Gei’vais. Déjà, vingt ans auparaivant., à la suite de la première fête du i'i juillet, le Président de la République s’était rendu à Cherbourg, pour assister au lancement du Magon (9 août 1880) et saluer l’armée de mer après la distribution des drapeaux à l’armée de terre. C’était une heureuse pensée de renouveler cette visite. Mais était-ce bien le moment d’instiluer des fêles
à Cherbourg, alors qu’ou eût dû tout attirer, tout concentrer sur Paris?
La rentrée du général de Négrier, le 27 juillet, au conseil supérieur de la guerre dont il avait été exclu un an auparavant; la nomination, le 11 août, du général Delanne au comité d’artilterie, semblèrent moins la réparation que l’aveu de rinjustice des disgrâces qui les avaient frappés. Encore attribua-t-on ces mesures d’apaisement non au gouvernement, mais au nouveau généralissime, le général Brugère, qui en aurait fait la condition de son concours, et enfin elles se trouvaient coïncider avec la fâcheuse nouvelle du choix du favori de Guillaume II comme commandanl en chef des troupes alliées en Chine.
Le voyage du Président à Marseille, où il alla remettre les drapeaux au coi'ps expéditionnaire de Chine, le 12 août, les paroles de M. Loubet à la revue d’Anhlly, à l’issue des grandes manœuvres de Beauce, les premières auxquelles il assistât, le 21 septemlu’e; son discours patriotique au banquet des maires, le 22 septembre, vinrent apporter des assurances réconfortantes. Elles semblaient trahir des divergences marquées entre le Président et les Ministres. Mais riieureuse impression qui pouvait s’en dégager était neutralisée soit par les catastrophes qui durant cette période vinrent assombrir les plus belles journées, soit par les mesures violentes d’un Cabinet qui semblait s’appliquer à contrarier l’effet des velléités conciliantes du chef de l’Etat. Ainsi, d’un coté, te jour même où le Président remettait à INlarseille les drapeaux au corps expéditionnaire, un« fausse manœuvre engloutissait à Cherbourg le torpilleur la Framée et son équipage. D’un autre, au lendemain des grandes manœuvres et
du Ijanquet des maires, le ministre de la guerre bouleversait, sous une inspiration sectaire, les cadres de l’école de Saint- Cyr, comme quelques semaines plus tard il devait semer le trouble à l’école de Fontainebleau, comme enfin, à la veille de la .entrée, par le refus systématique des bourses aux elèves de Saint-Cyr ne sortant pas d’un établissement universitaire, il devait soulever de telles protestations que M . Waldeck- Itousseau était obligé de faire rapporter la mesure.
L’Exposition ne coïncida pas seulement avec une espèce de crise militaire, elle fut encore accompagnée d’une grave perturbation ouvrière.
Les grèves foisonnèrent. En 1899, il y avait eu 739 grèves atteignant 4.288 établissements, suspendant le travail de 176.772 ouvriers et entraînant 3.550.734 journées de cbômage : de ces grèves 180 intéressant 688 établissements et 21.131 ouvriers avaient réussi (1). En 1900, il y eut 902 grèves atteignant 10.2.53 établissements, suspendant le travail de 222.714 ouvriers, entraînant 3.760.577 journées de chômage (t) et une perte de 12 militons de salaires. Peu réussirent, 205 seulement intéressant 265 établissements et 24.216 ouvriers et la plupart avaient, comme le constata le Temps, « des visées révolutionnaires ».
Dès avant l’Exposition, la situation économique s’annonce menaçante; trois semaines avant l’ouverture, le 28 mars, comnumçe à Montceau-les-Mines, une grève qui semble devenir chronique et que la présence de deux syndicats adverses rend particulièrement aiguë.
En avril, on compte 84 grèves au heu de 35 l’année précé-
(1) Armnnire 'U hi France lOfxi p. 151.
(2) Annaniic statistiiiuc fie la France, 1901, p. 175.
fiente et la grève des blanchisseurs met en cliùmage 0.000 personnes dans le département de la Seine.
Le 2 juin, une grève éclate à Chalon-sur-Saône, les gendarmes criblés de pierres et de boulons, ayant ^u tomber grièvement atteints leur chef et trois d’entre eux, sont réduits à faire usag’e de leurs armes, six ouvriers sont blessés et trois meurent le lendemain des suites de leurs blessures.
A la Chambre, le parti radical réclame une enquête; elle est repoussée par le gouvernement qui trioniphe, le 15 juin, à vingt voix de majorité; puis, au mois d’octobre, le gouvernement se décide à traduire les gendarmes en justice; ils comparaissent le 16 octobre devant le conseil de guerre de Bourges et soui le lendemain acquittés à l’unanimité.
T.e 9 juillet, une grève de terrassiers, accompagnée d’émeute, éclate au Havre. Bientôt les chauffeurs et soutiers suivent l’exemple des terrassiers. Les chauffeurs et soutiers ont à peine repris leur service, le 3 août, que, le 4, les garçons de salle et de cabine des transatlantiques se mettent en chômage; le paquebot ne peut partir pour New-York et de graves bagarres se produisent dans les rues. La situation est telle que le gouvernement saisit le premier prétexte sanitaire pour supprimer les manœuvres de Normandie et éviter ainsi de laisser les villes dégarnies de troupes. En même temps, à l’autre bout de la France, à Marseille, les ouvriers du port, les charbonniers et les charretiers cessent le travail. La grève prend fin, le 27 août, pour les ouvriers du port, le 28. pour les charbonniers. Mais la grève des charretiers se prolonge et se double, le F'' septembre, de celle des boulangers. Toutes ces grèves entravent les préparatifs de l’expédition de Chine et retardent le départ de nos troupes. Enfin, d’autres grèves
éclatejil aux quatre coins de la France à Dunkerque, à Perpignan, à Itculvaix et à Saint-Etienne. Durant le mois d’août, rotnce du travail enregistre 95 grèves, immolnlisant 34.531) grévistes, alors ({u’en août 1890 on ne comptait que 61 grèves immobilisant 11.165 ouvriers et que les cinq années précédentes ne donnaient pour le mois d’août qu’une moyenne de 25 grèves(l). Chose plus grave : parmi ces grèves, 47 comprenant 26.446 grévistes se rattachaient aux professions maritimes (2), et il élait à craindre que les étrangers (jui en étaient les bénériciaires — ' Gênes et Barcelone gagnaient tout ce que perdait Marseille — n’en fussent les instigateurs.
Paris avait eu aussi sa grève classique, la grève des cochers, inséparable de toutes les Expositions. Celte grève, que justillait peut-être l'excessive redevance exigée par les loueurs, échoua devant l’hostilité du public, énervé de la mulliplication de ces chômages systématiques et dut prendre fin, le 29 août, sans que les cochers eussent fait triompher leurs réclamations. Elle n’avait pas d’ailleurs troublé la tranquillité de la rue.
Les courses d’Auteuil et le Grand Prix, si agités l’année précédente, se iiassèrent sans incident. L’on redoulait pour le 14 juillet des manifestations anarchistes : il ne s’en produisit aucune et la fête nationale fut même particulièrement calme.
En revanche, vers la fin de l’Exposition, le voyage de M. Millerand dans le Nord et son discours de Lens où il affirmait sa fidélité au <( programme de Saint-Mandé » venaient
(1) Les grèves en août IS09. Bulletin de l'office du travail, septembre 1899; p. 748.
l'2) Les grèves en août f'JUO. Bulletin de l'office du travail, septembre 1900, P. 9ü4.
montrer que le socialiste ministre entendait être un ministre socialiste.
Ce ne devait pas être la seule harang'ue troublante du déclin de la grande exhibition. Dès le mois de juin, un député du Loiret, M. llabier, avait déposé une proposition reproduisant le fameux article 7 présenté par Jules Ferry et icvjeté vingt ans auparavant par le Sénat, article qui interdisail. l'enseignement aux membres des congrégations non autorisées. Le P'' üctoljre, le maire du Kremlin-Bicêtre, AL Thomas, avait pris un arrêté prohibant le port du costume ecclésiastique sur le territoire de sa commune, et il n’avait pas tardé à trouver des émules dans toutes les parties de la France. A la fin du même mois, le 28 octobre, à Toulouse, AL AValdeck-Rousseau accentuait encore ces signes précurseurs d'un orage dans un retentissant discours où il préconisait l’action répu- Idicaine. En dénonçant comme il le faisait ce qu’il appelait le « Alilliard des Congrégations », il semblait sonner l’haliali des œuvres calboliipies et en promettre la cui'ée à la meule qui le suivait.
Dès le 24 avril, M. Méline avait protesté contre les tendances jacobines du ministère, dans son discours de Remiremont, et à la rentrée du Parlement, AL Alilliard, président de la gauche républicaine du Sénat, pouvait résumer riiistoire politique de la période de l’Exposition dans un réquisitoire d’une sévérité malheureusement trop justiliée. « Ra])pelez-vous, disait-il, cette série de grèves, éclatant pour la plupart sur un ordre venu de Paris, si préjudiciable à notre industrie et si favorable à nos rivaux, les gendarmes en conseil de guerre, l’affirmation ministérielle à Lens des doctrines de Saint-AIandé, puis le dépôt de projets de loi qui
conslilucnl uii essai non de la liberté, mais d’organisation méthodique de la tyrannie syndicale. »
« L’action républicaine, poursuivaibil, c’est le projet sur la scolarité^ la loi sur les associations, la guerre religieuse ouverte, beaucoup de vieux républicains suspects et dénoncés parce qu’ils sont passionnés pour la liberté autant que pour la république et incapables de pactiser avec le collectivisme et comme conséquence dernière, le faisceau réformé des forces antirépublicaines, le nationalisme plébiscitaire gagnant du terrain et le césarisme s’offrant comme une solution. »
A la veille do la clôture, un rayon de soleil était venu un moment dorer les sombres nuages qui s’amoncelaient à l’horizon, M. Loubet, qui s’était rendu à Lyon pour assister à l’inauguration du monument du président Carnot, avait pu, le 4 novembre, au banquet qui avait suivi la cérémonie et en se levant pour répondre au toast du maire de Lyon, donner lecture du télégramme qu’il venait de recevoir de l’empereur de Paissie et qui était un nouveau témoignage de l’inébranlable alliance, a L’inauguration du monument de votre illustre prédécesseur, disait le tzar, rappelle vivement à mon souvenir les services rendus à la France par le président Carnot et son active coopération à la grande œuvre du rapprochement intime dans des buts essentiellement pacifiques de nos pays amis et alliés. En m’associant de tout cœur à cette solennité, je vous prie, monsieur le président, de croire toujours à mes sentiments de sincère et invariable amitié. »
Telle fut l’Exposition de 1900. « Elle aura été, dit M. de Molinari (1), la plus belle et la plus complète de toutes les
(1) Chronique. Journal des Economistes du 15 novembre 1900, p. 307.
fêtes internationales qui se sont succédé depuis l’Eixpoisition du Palais de Cristal ©n 1851. » « Elle a été, dit le même écrivain (1), l’événement économique le plus considérable de la dernière année du xix® siècle. » « Jamais, dit M. André llallays (2), jamais on ne vit en France pour une œuvre commune pareil concours de talent, de désintéressement et de bonne volonté. » « C’était partout qu’on retrouvait, comme l’a dit un chroniqueur (3), l’ingéniosité, la science, la souplesse, l’élégance, la fécondité, l’énergie de notre race » et un journal anglais. Le Globe, ne pouvait s’empêcher de rendre hommage au génie du peuple qui avait su produire une aussi magnifique œuvre d’art.
En pleine Exposition, le 30 juin 1900, dans un discours au banquet du Congrès d’Economie sociale, le président, le comte d’Haussonville, se demandant ce que Le Play, « le grand organisateur des Expositions de 1855 et 1807 », penserait de ta dernière exhibition du siècle, affirmait, aux applaudissements de l’assistance, que, quelles que fussent les imperlections et les défectuosités secondaires de l’œuvre, le héraut d'armes des premiers tournois français de l'industrie cosmopolite ne tiendrait pas les organisateurs de l’Exposition de t900 pour une postérité dégénérée et disait : a Peutêtre critiquerait-il certains détails; peut-être trouverait-il qu’elle est trop étendue, et qu’à vouloir beaucoup embrasser, on risque parfois de moins bien étreindre; peut-être enfin serait-il étonné de quelques incohérences de classification qui dérouteraient son esprit méthodique. Mais, dans l'ensemble, je crois qu’il ne rougirait ni de ses élèves, ni de son
(1) Chronique. Journal des Economistes, janvier 1901, p. 149
(2) En flânant. Journal des Débats du 9 novembre 1900.
(3) Les Œuvres et tes Hommes. Correspondant du 25 août 1900, p. 778,
pays; qu’il n'y apercevrait par comparaison avec la France qu’il a connue, aucun symptôme de recul, ni de décadence et peut-éire pousserait-il le sentiment de la flerlé nationale jusqu’à prétendre qu’aucun peuple au monde Jie serait capable d’un ciTort à la fois aussi varié, aussi élégaid et aussi puissant (1). »
Pouripioi cetle Exposition, enlreprise sous de si heureux auspices et dont la date ne iiouvait troisser personne, pourquoi cette Exposition qui couronnait le xix® siècle dont « le Irait caractérislique » avait été « le développement extraordinaire de la puissauce productive de riiomme (2) », au bruit des l'êtes iiacitlques d'un comice iiidustiiel du monde enlier, alors que, comme l'avait aimoncé Ewedeidjorg, c'était le tocsin qui avait sonné le glas du xviii® (3), si épris de sensibilité et de philanthropie, pourquoi cette Exposition qui, solennisant l’entrée d’un cycle dans l’éternité, eût dû, suivant l'expression de Ciambetta, « poser la pierre tumulaire de l'oubli » sur les luttes passées et n’offrir, selon la parole do P. Eoubé, qu’un (( magaiilique berceau « à l’àge qui allait naître, pourquoi cette Exposition ne donne-t-elle pas le même contentement intime, la même satisfaction d’esprit que l’exposition de 1889? Pourquoi, si brillante qu’elle ait été ne laisset-elle pas la môme sensation d’éblouissement?
Sans doute l’Exposition eut à souffrir de l’àpreté de la lutte intérieure des partis, et l’on perd, regretter, ainsi que l’a dit M. Louis Joubert (4), qu’ « on n’ait pas fait servir cette gigan-
(1) Comte Li llAussoKviLLK. Bananet du Congrès d'économie sociale, 30 ,iuin 1900. Héforiiir So'-iaJe du août 1900, p. 297.
(2) G. DE MOLiNAEi. Le XIX^ Siècle, Journal des Economistes du 15 janvier 1901, p. 1.
(3) Lévy-Brehl. L’Allemagne il y a cent ans. itevuc des Deux-Mondes du 15 mai 1889. p. 413.
(4) Fin de licve. L'Exposition universelle de lOOO. Correspondant du 25 novembre 1900, I). 771.
tesque exhibition des produits du travail humain et des richesses de tous genres accumulés dans son enceinte, à la pacification des esprits et des cœurs, au rapprochement des intelligences et des bras associés à cette grande œuvre de la concorde civile, par la répudiation des vieilles haines et des vieilles persécutions ».
Sans doute l’Exposition eut ses déceptions et ses mécomptes; on avait tellement outré les promesses et exagéré les programmes, qu’on ne put réaliser tout ce (iii'on. avait imprudemment annoncé. Certains détails demeiirèi'cnt l'àcheusement impartaits : les chutes niagaresijues, dont la lluorescence devait faire des cascades d’émeraudes, se réduisirent à un simple château d’eau et jamais l’étincelle électrique qui devait scintiller an-dessus du Champ de Mars comme l'étoile de l'Exposition, ne jaillit entre les deux bàlons que tenait l’Apollon (1) ou iiliitùt entre les deux sceptres que jiorlait la déesse symltoliquc couronnanl le Palais de riOlectricilé (2).
Sans doute l’Exposition manquait de la grâce « plus belle encore que la beauté ». Sans doute, si elle avait tous les avantages, elle n’avait pas su les mettre en œuvre et les transformer en moyens de séduction, et l’on pouvait répéter d’elle ce (lue disait la duchesse d'Orléans de son lils, le Pxégent : K Les fées furent conviées à mes couches et chacune douant mon fils d'un talent, il les eut tous; malheureusement on avait oublié une fée, qui arrivant après les autres dit ; « Il aura « Ions les talents, exceidé celui d’en faire bon usage ».
Mais d’autres raisons peut-être expliquent l’espèce de
(1) Gustave Badin. Après faUlite. Souvenirs de l’Exposition de louii. p. 287.
(2) Alfred Picard. Exposition universelle inicrnationulc de lOUO. Itappurt (jcncral administratif et technique, l. lll, p. 57.
malaise que laisse le souvenir de l’Exposition de 1900.
ITun coté la réussile se mesure sur l’atlenle : nous applaudissons quand nos espérances se sont réalisées ; mais le moindre mécomple nous donne l’impression d’un échec comme la surprise d’un succès imprévu double l’enthousiasme. L’Ex- I)ositiou de 1889 doit en grande partie l’éclat de son triomphe à rétonneinent qu’il excita.
Pour. l’Exposition de 1900', on s’était bercé des chimères les plus enivraides, et on n’en lut que' plus sensible aux déceptions inévitables.
(( A cette époque, disait M® Barboux, plaidant en mai 1903 devant le tribunal de la Seine pour la Compagnie des omnibus et se reportant à la date où fut promulguée la loi organique de l’Exposition, la loi du 13 juin 1896, à cette époque, il ne s’agissait rien moins que de l’espérance de recevoir, de loger, d’héberger, de nourrir, de désaltérer 30 ou 40 millions d’hommes, (')n racontait qu’on construisait en Amérique des paquebots d’une grandeur exceptionnelle; le Nouveau-Monde allait envahir l’yMicien. C’était probablement la revanche de 1492 1
« Et cependant, personne ne faisait entrer en ligne de compte les hasards de l’avenir. Personne ne prévoyait ni l’assassinat du roi d’Italie, ni la guerre du Transvaal, ni notre refroidissement avec l’Angleterre, ni l’âpreté de nos querelles intestines, ni la grève des souverains, ni même cette ironie du temps qui n’aimie pas qu’on fasse rien sans lui et qui déjà touchait tous ces monuments de sa main familière, avant même qu’ils fussent achevés. »
L’Exposition ne parut pas avoir la réussite éclatante où pouvait légitimement et raisonnablement prétendre une si
presligieuse féerie. Comme le grand Condé, suivant le mot du cardinal de Retz, elle ne put, sembla-t-il, « remplir so)i mérite ».
« De tontes celles qui ont été organisées jusqu’ici, dit J. Cornély (i), l’Exposition de 1900 a reçu le plus grand nombre de visiteurs, aucune n’a réuni autant d’exposants. Aucune n’a présenté à l’admiration du momie autant de merveilles. On a le droit de dire qu’elle a remporté un succès considérable. Et ce succès aurait été colossal, sans la guerre du Transvaal qui a mis en deuil toute l'aristocratie anglaise et l’a retenue chez elle ; sans certaines caricatures outrageantes contre la reine d'Angleterre, qui ont transformé l’abstention en un acte de loyalisme; sans l'élection présidentielle des Etats-Unis, qui a lixé ia plupart des Américains chez eux: sans l’obligation que certains souverains ont dû s’imposer d’imiter, par égard pour la reine d’Angleterre, l’abstention de ses sujets. »
« Si élevé, dit M. Alfred Picard (2), si élevé que soit le total de 51 millions, il aurait été notablement dépassé sans des circonstances défavorables dont les principales ont été les suivantes : guerre du Sud de l’Afrique, événement de Chine, chaleur accablante de l’été, état de malaise créé en France par une cause célèbre.
« La guerre sud-africaine avait semé le deuil sur le territoire d’une grande nation voisine. En d’autres temps, cette nation nous eût envoyé des flots de visiteurs, elle s’enferma dignement dans sa tristesse ne pensant qu’aux victimes et aux absents; à la vérité son recueillement se détendit un peu
(1) Chronique politique. Itevue du paluis du ler décembi'e I9ii(i. p. 750.
(2) lirposition unlrerselle internalioiHile de l'.'OO. Itappori ijéiiérui ndministralil et lechnique, t. VI, p. 1S2.
vers la fin de l’Exposition, mais à une époque trop tardive pour combler le vide des premiers mois.
« Puis ce furent les événements de Chine qui fixaient l’attention de l’Europe, obligeaient à des envois de troupes, et faisaient planer de grosses incertitudes sur l’avenir.
(( Au cours de l’été régna pendant de longs jours une température exceplionnellement élevée qui rendit très pénible le séjour aussi bien dans les parcs et jardins que dans les galeries; le mouvement des visiteurs en subit les effets et se trouva enrayé.
« J’ai fait je ne veux faire qu’une allusion discrète au procès mémorable dont l’opinion publique se préoccupa si vivement, même au-delà de nos frontières. Ce procès avait provoqué des controverses ardentes, engendré des divisions profondes, créé des dissentiments parfois passionnés non seulement au sujet de l’affaire, mais encore au sujet de questions en apparence étrangères à son domaine. L’Exposition, œuvre de travail, de paix et de concorde était faite pour ramener le calme, pour réunir tous les Français sur un terrain neutre et glorieux, pour les grouper étroitement autour du drapeau national. Certes elle y contribua dans une large mesure et ce ne fut pas son moindre mérite. Toutefois en traversant la mêlée la conciliatrice reçut plus d’une blessure. Les polémiques ne passèrent pas toujours à côté d’elle sans l’atteindre et sans risquer d’affaiblir son prestige aux yeux du monde. » Le vague sentiment de déception qu’on éprouva n’était peut-être lui-même (lu iine illusion. On ne crut pas à la réussite parce que la réussite ne répondit pas aux rêves capiteux dont on s’était l»ercé.
« L’œuvre, dil M. Gustave Babiii (1), l’œuvre fut d’une si^lendide ampleur et tout imprégnée d’un désir ardent de bien et de beau. Si le résultat n’ a été que partiellement atteint, c’est peut-être parce que rien de ce que cherchent à réaliser les hommes ne saurait être parfait. » M. de Vogue (2), après avoir passé en revue les malheurs et les défauts de l’Exposition, ajoute ; « Toutes ces causes expliquent riusuffisance, disons le retard du succès. Et peut-èlre faut-il se contenter d’une explication plus simple; peut-être n'y a-t-il insuffisance que dans notre imagination mégalomane. Aurions-nous trop présumé de la facilité croissante des déplacements? Y auraitil pour cliaque exposition universelle un chiffre maximum de visiteurs, chiffre toujours accru après cluuiue période décennale, mais nécessairement limité ? »
D'un autre côté, il importe qu'il y ait dans toute exposition un caractère dominant. Ce qui avait fait l'attrait de l’exhibitiou cenlenuale île la Révolution, du grand concours de 1889, c’est qu’il avait été une révélation de la France; c’est qu’il avait montré à l’Europe étonnée derrière la France convulsioiiiiairo de la politique, la France vaillante et sérieuse du travail. En effet, en dépit de sou litre d'universelle, l'Exiiosition de 1889 avait été surtout une Exitosiliou française ; c’était la France qui exposait la Tour Eiffel, c’était la France qui exposait la Galerie des Machines, c’était la France qui exposait les fontaines lumineuses, c’était la France qui exposait riiistoire du travail, c’était la France qui s'exposait ellemême et les envois de l’étranger ne servaient guère que de cadre et de repoussoir aux merveilles d’industrie et aux trésors d’art de la France.
(1) Après piilliir. Suiireiiirs de r E.i'imsil iaii île l'.iiio. ii. -JO'i.
(2) La üéfuiilc Ldpositiun. Uerue des Ueux-Mondes üu lü novembre 190U, l> 386.
Aussi coniprend-on que. la France se reconnût dans celle Exposition, suivant le mot de M. de Vogue, comme dans un miroir. Aussi s’explique-t-on ratiraction qu’avait une pareille exhibition et sur les Français, épris de leur patrie, et sur les étrangers, curieux de la France.
L’Exposition de 1900 répondait infiniment mieux au titre d’universelle : elle était essentiellement cosmopolite; mais ce cosmopolitisme même en dispersait le charme et l’attrait. La France n’y avait plus cette primauté absorbante qui lui avait approprié en quelque sorte l’Exposition internationale de 1889, qui avait donné à l’entreprise une certaine unité et comme une sorte d’âme partout rayonnante. Les multiples expositions russes captivaient à bon droit les visiteurs, et Guillaume II, à l’ouverture du Parlement allemand, le 14 novembre 1900, pouvait, dans sou discours du trône, exprimer la joie que lui causait le succès de l’Allemagne à l’Exposition universelle de Paris. Si nous ne pouvions que nous réjouir de l’intérêt qu’excitait « la nation amie et alliée », l’ajjothéose que le grand concours parisien procurait à l’industrie germanique n’était pas pour enthousiasmer notre sentiment national. La moindre faveur qui accueillit l’Exposition de 1900 peut donc s’expliquer par des raisons qui lui sont propres. Mais cette iiiférioiité de réussite a-t-elle ellemême une cause plus élevée et [)lus générale? Serait-elle due à une lassitude, à un désenchantement des grandes foires industrielles? Couvieudrait-il à tout pays en général, mais spécialement à la France et en jiarticulier à Paris de renoncer pour l’avenir à ces jeux olymjùques du labeur international ? C’est ce qu’il nous reste à examiner.
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