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tre part, la position de Bordeaux sur la Gironde rappelle celle de Lyon sur le Pdione. « Bordeaux, dit M. Schrader (1), Bordeaux est une ville' de confluent comme Lyon; elle ne voit pas le confluent, mais elle le sent. C’est de lui qu’elle est née. » Comme Lyon encore, Bordeaux est une cité romaine. Alors que Lugdanum était la. métropole des Gaules, Bardigala était « la Borne du Sud-Ouest ».
Si Bordeaux n’a pas le magnifique parc de la Tête d’or, il a une superbe esplanade, la place des Quinconces ou Hémicycle. L’Hémicycle situé à l’extrémité méridionale de Bordeaux et qui rappelle par sa position la place de la. Concorde à Paris est, dit M. Fournier de Flaix (2), « l’une des plus belles places de l’Europe à raison de la vue du fleuve et des belles collines de Floissac, de Cenon et de Bussens qui le dominent au levant. » C’est là que se tint l’Exposition. Elle comprenait une exposition d’industrie où figuraient 2.058 producteurs de France, d’Algérie, des colonies, d'Espagne et de Portugal et une exposition d’art rétrospectif renfermant 3.641 objets. Il y eut 300.000 visiteurs. Les dépenses .s’élevèrent à 2.000.000 francs que le montant des entrées ne couvrit pas entièrement. (3). Ouverte solennellement le 15 juillet par M. Forcade la Hoquette, vice-président du Conseil d’Etat, l’exposition fut close le 15 novembre (4).
L’année 1866 n'eut qu’une exposition et une exposition d’un internationalisme limité, l’Exposition de. Stockbolm. Comme
(1) A Bordeaux, impressions et souvenirs. Tour du Monde du 25 juin 1895, P 295
(2) L'Exposition de Bordeanx en /S95. Economiste français du 10 août 189S,
(3) Alglave. La Société philomathique de Bordeaux. Journal officiel du 14 octobre 1872, p. 6486.
(4) Lavialle de Lameillère. Aperçu chronologique et statistique sur les Expositions de l'Industrie. Exposition universelle de I8S7. Catalogue général prolégomènes, p. 33.
l’Exposition de Bordeaux, elle comprenait deux expositions une exposition d’industrie et une exposition d’art. L’exposition d’industrie avait lieu dans un édifice de bois de 186 mètres de longueur érigé au milieu de la ville. Elle comptait 4.175 exposants venant soit de la Suède, soit des autres pays Scandinaves, No'FV'ège ou Danemark, ou même de la Finlande dont une partie demeura suédoise jusqu’en 1809. L’exposition d’art avait lieu dans le musée national qui était ouvert pour la première fois au public (1).
Si l’on veut trouver une réplique, mais une réplique agrandie, embellie, transformée, transfigurée de fE.xposition de Londres, ce n’esl. pas dans les Expositions de Bayonne, de Bordeaux ou de Stockholm, expositions d’un internationalisme trop restreint, ce n’est pas même dans les Expositions universelles de Gomstantinople et de Porto qu’il faut la cherclier, c’est à l’Exposition de 1867 à Paris qu’on doit la demander.
Le succès que les fabricants français avaient obtenu à l’Ex- * position de Londres avait stimulé leur ardeur. Dès avant la distribution solennelle des décorations its se concertèrent, demandèrent une nouvelle exposition universelle à Paris, et offrirent d’ouvrir une souscription pour subvenir aux frais de cette grande entreprise. Ces vœux furent entendus. Un décret du 22 juin 1863 décida qu’une Exposition industrielle et agricole aurait lieu à Paris en 1867. Un décret du P‘‘ février 1865 y joignit une Exposition des Beaux- Aifs. Un autre décret du même jour constitua la Commission d’organisation. Ce décret appelait le prince Napoléon à
(1) Lavialle de Lameillère. Aperçu chronologique et statistique sur les Expositions de l'Industrie. Exposition universelle de tSSl. Catalogue général prolégomènes, p. 33.
la présider. Mais le 15 mai suivant, le prince Napoléon prononça à AjacciO', lors de l’inauguration du monument do Napoléon et de ses frères, un discours en opposition tlagrantc avec la politique de son cousin. L’Empereur le désavoua dans une lettre de blâme', le 23 mai. Le prince Napoléon donna sa démission de président de la Commission de l’Exposition comme de vice-président du Conseil privé et cette démission fut acceptée le 8 juin. On lui donna pour successeur le Prince impérial alors âgé de neuf ans. Une telle présidence ne pouvait être qu’honorifique. On nomma un vice-président, M. Routier, qui devenu à la mort de M. Billault, ministre d’Etat, n était, à laison de ses occupations, pas plus en mesure que le Prince enfant de présider à l’organisation de l’Exposition. Tout le poids de l’entreprise retomba donc sur le commissaire général, M. Le Play et sur le secrétaire de la Commission, M. de Chancourtois, tous deux vétérans de l’Exposition de 1855.
L’Exposition de 1867 est peubêtre de toutes les expositions celle dont la mémoire s’est le mieux conservée. Elle doit ce long souvenir au succès éclatant (lui la couronna. Elle le doit aussi, au cadre dans lequel elle déroula son séduisant tableau. Elle le doit surtout à ce sentiment bien profondément humain qui nous porte à savourer avec un plaisii plus vif les charmes d’une fête au milieu des tempêtes.
Et de quelles tempêtes le monde, l’Europe, la France n’étaient-ils pas assaillis en 1867 ! En 1867 la guerre de la Sécession finissait à peine aux Etats-Unis ; et en Euiope, depuis 1855 trois grandes guerres avaient déplacé le centre de gravité politique.
L’Exposition de 1855 marque le point culminant du Second Empire. C’est un an après que le Congrès de la paix devait
en quelque sorte rendre hommage à l’hégémonie de la France en choisissant Paris pour lieu de ses séances. AI. G. Rothan qui se rencontre sur ce point a^■ec M. Edouard Hen’o (1) a pu dire en parlant de Napoléon 111; « Au lendemain du Congrès de Paris, il était à l’apogée de sa puissance et peut-être son règne se serait-il terminé glorieusement s’il avait pu renoncer à ses idées préconçues, résister aux entraînements d’une opinion publique faussée, plus généreuse que réfléchie, et appeler en plein succès le pays au partage du pouvoir et de la responsabilité (2). >/
Déjà à cette époque bien des nuages s’amoncelaient à l’iiorizon. En 1867 bien des orages avaient éclaté et cependant le ciel n’était pas dégagé. Dès 1858, le vieux prince de Aletternich qui avait dit quelques années auparavant au baron de Ilugel, ministre des affaires étrangères de AVurtemberg, en parlant de l’Empereur: « C’est la raison cristallisée, die cristallirte VernunH », désabusé désormais, disait à un homme d’Etat belge. Al. Deschamps, en voyant l'Empereur lier partie avec Al. de Cavour : « 11' réussit, il a encore de belles cartes dans son jeu, mais il périra comme empereur révolutionnaire sur l’écueil italien » (3). C’était aussi la pensée du prince Albert à qui l’intervention de l’Empereur dans la Péninsule semblait ôter le peu d’illusions qu’il avait pu concevoir sur Napoléon 111 (4).
En effet la guerre d'Italie de 1859 avait consommé l'unité italienne et peut-être décelé aux clairvoyants la faiblesse de notre organisation militaire. La guerre germano-danoise
(1) Les derniers beaux jours de V Alliance Anglo-jranj;aisc. Revue des Deux- Mondes du 1" décembre 1879, p. 612.
(2) G. Roth.\n. La politique française en IS66, p. 44. n° 1.
(3) Id., id . ibid.
(4) Edouard Hervé. Les Derniers beaux jours de l'Alliance Anglo-française. Revue des Deux-Mondes du 1" décembre 1879, p. 639.
de 1804, bientôt suivie de la gruerre austro-prussienne de 1866, annonçait qu’une nouvelle nationalité qui avait son centre à Berlin se groupait autour de la Prusse, et en même temps ritalie, devenue l’alliOe do cette jeune Allemagne, se complétait par l’annexion de la Vénétie. A la fin de 1866, M. de Bismarck dans un moment d’épanchement familier disait avec dédain que » la comédie et la pusillanimité » étaient à l’ordre du jour aux Tuileries (1). A la veille de l’Exposition en mars, les représentations des Etats-Unis avaient déterminé le gouvernement français à rappeler du Mexique les troupes qui soutenaient l’empire constitué par nous au profit de Maximilien. En avril, au moment même de rouverture, l’opposition de la Prusse avait empêché d’abontii' les négociations engagées avec le roi de Hollande en vue de la cession du Luxembourg à la France.
G’étaient deux graves échecs, et une atteinte considérable était portée an prestige de l’Empire et aussi, hélas ! de la France. Quinze jours avant l'ouverture de l'Exposition, le 14 mars 1867, M,. Thiers terminait un discours sur la politique extérieure par cet avertissement suprême : « Il ne reste plus une faute à commettre ».
En même temps, les difficultés intérieures se multipliaient et s’aggravaient : tous les partis avaient des sujets de mécontentement; le pays froissé dans sa fierté par les événements d’Allemagne et du Mexique, inquiété dans ses croyances par les menaces de fltalie contre l’indépendance du pouvoir temporel, préoccupé des sacrifices nouveaux dTiommes et d’argent qu’on allait lui demander, se détachait d’un régime qui
(1) Charles de Mazade. Chronique de la Quinzaine, nevue des Üeux-Mondes du 15 décembre 1879, p. 955.
ne savait garantir ni sa dignité, ni sa sécurité. Les élections de iSG3 avaient grossi l’opposition au Corps Législatif et y avaient amené avec Thiers et Berryer l’élite des anciens parleinenlaires. En même temps les serviteurs du régime s éclaircissaient, fauchés par la mort. Billault mourait au lendemain des élections et le 10 mars 1865 « l’incarnation la plus brillante de l’Empire », Morny, succombait à l’anémie. « Ce qu’on voit au loin dans un édifice, dit Alphonse Daudet, qui l’a dépeint sous les traits do Mora dans, son roman du Nübûb, ce n’est pas sa base solide, ou branlante, sa masse architecturale, c’est la flèche dorée et line, découpée à jour, ajoutée pour la satisfaction du coup d’œil. Ce qu’on voyait de l’Empire en France et dans toute rEurope c’était Mora. Celui-là tombé, le monument so trouvait démantelé de toute son élégance, fendu de quelque longue et irréparable lézarde. »
Aussi l’opposition allait-elle grandissant. Symptôme significatif, elle recrutait des adhérents jusque parmi les partisans de l’Empire. Au début de la session de 1867 au Corps Législatif un amendement au projet d’adresse demandant « que Sa Majesté voulût bien donner à l'acte de 1860 tous les développements qu’il comportait » avait réuni -i2 voi.v. L’amendement hautainement combattu par M. Rouher avait été repoussé, mais l’Empereur sembla vouloir donner satisfaction au vœu qu’il exprimait. Dans une lettre du 19 janvier il annonçait la suppression de l’adresse et la resiitntion aux Chambres du droit d’interpellation, la faculté pour les ministres de se rendre dans les Chambres en vertu d’une délégation spéciale, une loi sur la presse soustrayant les journaux au pouvoir discrétionnaire de l’administration pour les placer sous le con-
trôle de l’auloritô judiciaire, une loi consacrant le droit de réunion (1). Mallieureusement ccs mesures libérales étaient dans la pratique contrariées par la mauvaise volonté de ceux qui étaient appelés à les appliquer. Les vieux serviteurs du régime maintenus au pouvoir semblaient plutôt combattre que servir la politique nouvelle dont ils passaient pour les adversaires. Aussi l’opinion publique désorientée par ces contradictions demeurait-elle défiante.
Et cependant il était encore brillant, en apparence du moins, le tableau que présentait la France. Il était féerique surtout le décor que Paris transformé offrait à l’Exposilion. Durant les douze années qui s’étalent écoulées depuis l’Exposition de 1855, le préfet de la. Seine M. Haussmann avait mis à profit la dictature presque absolue qui lui avait été donnée. Le bois de Boulogne avait été achevé ; un bois de Boulogne populaire avait été créé dans le bois de Vincemies ; les carrières de Belleville avaient fait place au parc des Butles-Ghaumont ([ui fut inauguré le jour de fouverturc de l’Exposition (i® avril 1867) ; la croisée de Paris était achevée : la rue de Rivoli allait de la place de la Concorde à la rue Saint-Antoine, et une suite de boulevards de la gare de Strasbourg à l’Observatoire. De plus une autre transversale, répondant sur la rive gauche à la rue de Rivoli, le boulevard Saint- Germain, était largement ébauchée et allait déjà de la Halle aux vins au square Cluny.
Douze avenues rayonnaient autour de l’Arc de triomphe. De nouveaux boulevards, boulevard Richard-Lenoir, boulevard du Prince-Eugène (aujourd’hui Voltaire) sur la rive droite ; boulevard Saint-Marcel et boulevard Arago sur la
(1) Pierre de la Gorce. Histoire du Second Empire, t. V, p. 347.
rive gauche étaient percés dans les faubourgs. Au milieu mémo de Paris, d'autres artères : les boulevards Malesherbes, Haussmann, les rues Lafayette', Turbigo, Piéaunmr, de Rennes, avaient été ouvertes et offraient aux regards la nouveauté de larges voies à l’américaine', tracées dans une ville plus de dix fois séculaire. Enfin deux grands monuments de genre bien différent, l’Hotel-Dieu et l’Opéra, étaient en reconstruction sur de nouveaux emplacements et dans des proportions plus vastes. C’est le 15 août 1867, en pleine exposition, que l’on devait dégager la façade du Nouvel Opéra. Le même jour on devait illuminer le dôme de la nou- \elle église, à peine achevée, de Saint-Augustin. Les moyens de locomotion se multipliaient. Un décret du 23 mai 1866 avait aboli tout monopole des fiacres et proclamé la liberté des voitures publiques (1). Un chemin de fer de ceinture déroulait le long de l’enceinte intérieure des fortifica.tions la courbure de ses rails, franchissant la Seine à Autcuil, sur le magnifique viaduc du Point-du-.Iour, et un embranchement inauguré le jour de l’ouverture, amorce éphémère des chemins de fer intérieurs de Paris amenait les voyageurs à l'Exposition même, en gare du Champ de Mars. De plus pour la première fois, une llottille de bateaux à vapeur -- un essaim de « mouches », ainsi qu’on les appelait — • importée de Lyon, donnait aux Parisiens un seiuûce régulier d'ornniluis nautiques. Le 1" juillet pendant l’exposition, ces traiisports lluviaux ouvraient un service de banlieue, desser- \ant Sèvres et SamtrCloud.
Une métamorphose si radicale avait jeté une profonde
(1) Maxime du Camp. Les Voitures publiques dans la ville de Paris. Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1867, p. 343.
perturbation dans les mœurs. Sardou avait peint ce bouleversement de la vie domestique dans sa pièce de Maison- Mcuve, représentée au Vaudeville, le 4 décembre/ 1866 et qui reste, comme l'a dit M. Albert Soubies (1), un document curieux à consulter, sur la transformation de Paris pendant le second empire. On voit au premier acte la maison patriarcale, la vieille et large demeure avec son magasin à l’enseigne: « A la x’ieille Cocarde » qui abrita les générations successives. A un acte suivant l’auteur montre les enfants cliefcliant en vain dans l’immeuble noiiveau un panneau où accrocher un portrait de famille.
Tel était le Paris renouvelé dans lequel s’ouvrait l’Exposition.
Le décret du 23 juin 1863 assignait pour emplacement, à l’exposition le carré Marigny. Si le Palais de l’Industrie avait été insuffisant en 185o, il devait l’être bien davantage douze ans plus tard. Aussi cet emplacement fut-il rejeté par la Commission. On proposa divers autres espaces : la plaine Monceau, la plaine de Courbevoie près du, parc de Neuilly, le terrain des docks de Saint-Ouen, enfin le Champ de Mars. L’autorité militaire consentit à prêter ce terrain de. manœuvres, et ce fut sur cette esplanade que la Commission arrêta son choix.
Ainsi un théâtre d’exercices militaires devenait la lice d’un tournoi du travail : lord Grandville devait souligner cette piquante antithèse dans le discours qu’il prononça le 26 octobre dans le banquet o/ffert par les commissaires étrangers à la commission de l’exposition. « C’est, un beau spectacle, s’écriait-il aux applaudissements des trois cents
(1) Une iireinlère par Jour, p. 385.
convives, c’est un beau spectacle de voir le souverain et le peuple d’un grand pays qui aurait tant d© droits à se sentir rassasié de la gloire militaire abandonnant son Champ de Mars aux luttes généreuses et pacifiques qui marquent les progrès de la civilisation et qui réaliseront le bien-être général. »
Cet espace même fut jugé insuffisant ; on loua pour compléter l’exposition une partie de l’ile de Billancourt. L’exposition ainsi accrue occupait une surface de 687.000 miéfres carrés qui se décomposait en 160.000 mètres carrés occupés par le palais en y comprenant 13.000 mètres carrés de portiques couverts et de jardins intérieurs, 245.000 mètres carrés de parc, 48.000 mètres carrés de jardin, 8.000 mètres carrés de berge et enfin 220.000 mètres carrés situés à l’île de Billancourt et consacrés à l’agriculture.
Les objets étaient répartis en dix groupes : 1“ OEuvres d’art; 2° Matériel et application des arts libéraux; 3“ Meubles et autres objets destinés à l’habitation; 4“ Vêtements (tissus compris) et autres objets portés par les personnes ; 5“ Protduits bruts et ouvrés des in-dustries extractives; 6“ Instruments et procédés des arts usuels; 7" Aliments frais et conservés à divers degrés de préparation; 8“ Produits vivants et spécimens des établissements d’agriculture; 9“ Produits vivants et spécimens des établissements d’horticulture; 10° Objets spécialement exposés en vue d’améliorer la condition physique et morale de la population. Il y avait en outre hors cadre une exposition de l’histoire du travail.
Le bâtiment principal de l’exposition, était le Palais du Champ de Mars qui renfermait la plus grande partie des groupes.
Ce palais, défalcation faite de l’espace occupé par les couloirs, présentait 108.400 mètres de surface exposable. 11 se composait de deux surfaces elliptiques raccordées par une travée rectang'ulaire. Au centre se trouvait un jardin. Un vestibule précédait le jardin; la rue de Belgique lui faisait suite et ces trois tronçons formaient le grand axe de l’ellipsoïde; le petit était formé par la rue de France ou de Paris que prolongeait au delà du jardin la rue de Russie. La partie à gauche du grand axe était occupée presque en totalité par la section française, la p&rtie à droite par les sections étrangères.
Ce bâtiment ovoïde excita la verve des Parisiens. On ne craignit pas de le qualifier de « palais omnibus (1) », de « gigantesque avortement de fer et de tôle (2) », de « grande chaudière où bouillonnent pêle-mêle les ingrédients et les produits de l’industrie universelle (3) ». « Devant cette bâtisse monotone qui tient de l’usine et du dock, disait \ ictoi Fournel (4), l’esprit le plus dénué de sens artistique se^ trouve secrètement choqué par un llagrant désaccord entre la. destination de l’édifice et sa physionomie ». Un écrivain (5) avait appelé ce palais « nouveau Colisée ». « On a prononcé, répond Victor Fournel (6), le nom de Colisée a propos du palais de l’Exposition. En dehors de ses dimensions où l'art n’a rien à voir, il rappelle le Colisée comme pourrait le rappeler un cirque élevé par un élève de Barnum pour une foire internationale. » Méritaitril ces anathèmes? A en contempler,
(1) Victor Fournel. Voijaije à travers l’Exposition iinlverscUe . Correspondant du 25 juin 1867, p. 484.
(2) IdT id. du 25 mai 1867, p. 229.
à travers l'Exposition universelle. Correspondant du 25 mai 1867.
(5) DE Saint-Germain (Jules Tardieu). Lettres à la Dame de cœur sur l'Exposition universelle, p. 35.
(6) Voyage à travers l'Exposition universelle. Correspondant du 25 mai 1867, Théophile Gautier. Itevuc des Théâtres. Moniteur du 17 septemhre 1867.
dans les gravures du tenips, le panorama à vol d’oiseau, il ne nous paraît ni choquant ni monstrueuK : mais ainsi O'n le voit d’en haut et les contemporains qui le voyaient d’en bas ne pouvaient guère éprouver d’autre sensation que celle d’une immense cloche d’usine à gaz. Il fallait grimper sur le toit pour découvrir l’harmonie de l’ensemble. Rien n’était d’ailleurs plus aisé ; on avait établi un ascenseur qui portait les visiteurs jusqu’à un promenoir établi le long de la crête extérieure; à rextrémité de ce promenoir un second appareil les ramenait au sol, la course aérienne terminée. « Certes le palais de l’Exposilioii, écrit Théophile Gautier, en rendant compte de l’excursion qu’il avait laite sur ce praticable de plein air, certes le palais de l’Exposilion a été construit dans un but déterminé, en dehors de toute prétention architecturale ; mais en cherchant l’utile on a sans le vouloir rencontré le beau. Il est vrai que ce beau n’est visible que sur le toit^ mais lai chose vaut la peine (iii’ou se fasse hisser sur le dos de cette Babel de rindiistrie. La forme du monument dont l’œil ne peut saisir d’en bas le fuyant contour se dessine dans tout son développement. L’aspect est étrange et grandiose. On pense malgré soi au Colisée de Rome et à la place de taureaux, les arcades des fenêtres où les jeux de la lumière mettent des ombres et des transparences décrivent en se continuant un immense cirque qui semble rappeler des courses de chars et des jeux d’athlèteis. En rouillant la tôle dont ces arcatures et ces parois sont construites, la pluie en a changé le ton et leur a donné une couleur uniforme de rouge antique d’un effet bizarre et farouche. Le centre du cirque est occupé par l’énorme; comble de zinc et de verre dont la teintei cristalline vague et bleuâtre
coiiLraste étrangement avec le rouge accentué des arcades. De frêles escaliers suivent les courbes de ce grand couvercle transparent, mais on ne les distingue guère plus que les échelons extérieurs sur la coupole de Saint-Pierre. Le grand gouffre azuré avec sa bordure couleur de sang produit un effet vertigineux et désoriente les idées qu'on avait sur rarchitecture. 11 semble qu'on ait devant soi un monument élevé dans une aulre planète, Jupiter ou Saturne, d’après un goût que nous ne connaissons pas et des colorations auxquelles nos
yeux ne sont pas habitués (,1). »
Ce promenoir était la seule partie de l'exposition qui ne fût pas au niveau du sol. Les galeries étaient toutes de plampied; le souvenir des inconvénients qu avait présentés le piemier étage de rExposition de 1862 avait fait décider que 1 Exposition n’aurait qu’un rez-de-chaussée.
La distribution imaginée par le commissaire général Le Play était des plus heureuses : les objets étaient repartis par ordre de matière dans huit galeries concentriques ; douze allées, six à droite, six à gauche parlaient du grand axe ; les principales nations occupaient les secteurs limités par ces rayons. De la sorte les objets se trouvaient à l’intersection de la galerie des matières similaires et des salles du pays d’origine et l'un pouvait à son gré, soit en. parcourant les galeries, se rendre compte de l’état d’une industrie dans les différentes nations, soit en parcourant les allées transversales se rendre compte de l’état, dans chaque pays, des
diverses branches de l’industrie.
La première des galeries à partir du centre était consacrée à l’exposition spéciale de l’histoire du travail, la seconde
(1) Théophile Gautier, Revue des Thédtres. Moniteur du 17 septembre 1867.
aux œuvres d’art, la troisième aux arts libéraux, la quatrième au mobilier, la ciiKjuième aux vêtements, la sixième aux matières premières, la septième aux machines en mouvement, la huitième aux aliments et boissons. Les allées étaient à gauche du grand vestibule les rues d’Alsace, de Normandie et de Flandre puis, aii delà de la rue de France ou de Paris, les rues de Loraatne, de Provence et ries Pays-Bas, juiis, à droite de la rue (te Belgique qui comptétait le grand axe en faisant, au delà du jardin central, suite au grand vestibule, les rues de Prusse, d'Autriche, de Suisse : puis air delà de la rue de Bussie qui achevait le petit axe, amorcé par la rue de France ou de Paris, les rues d’Al'riiiue, des Indes et d’Angleterre. Grâce à ce classement on pouvait à son gré parcourir une branche du laheur hnmarn ou une région du- globe.
« Jamais organisation plus complexe, disait M. Amédée .Merreaux (I), jamais organis-ation plus complexe n’a été réalisée avec plus de simplicité ; jamais l’esprit d'oi'dre, de classification ne s’est plus heureusemenl- maniresté dans une coiinplication d'apparence plus inexhacalrle.
(( Ce dédale aux mille détours devient une promenade facile nar la disjrosition bien ménagée de ses innombrables galeries. »
Trois groupes seuls restaient au deliors des cercles concentriques : c’étaient l’a.griculture, l’horticulture et l’économie sociale.
L’économie sociale se troinait coniprise dans le palais où elle occupait un secteur tout entier. Les deux antres groupes avaient été logés à part.
A l’angle sud-est du Cha,mp de Mars se trouvait un enclos
(1) La Muüique à lExpoailion. Moniteur du 9 mai 1867.
de cinq hectares, le jardin réservé, « paradis » dit un panégyriste (1), (( trio'inplie de la nature artificielle », répond un critique (2). C’était l'Exposition d'horticulture. Elle était limitée par des grilles que les serruriers et fondeurs avaient envoyées conrme spécimens de leur industrie, de tulle sorte que l’enceinte ellemiême était une exposilion. Ce jardin réservé se présentait sous l’aspect d’un parc à demi séculaire improivisé par la transplantalion do plus de mille arbres de cinquante ans. (In y admirait dos serres d'une soiijile el terme sveltesse, une cascade ipii renierinait tlans ses grottes les deux aqiiai'iums tfi'au douce et d’eau de mei'.
Enfin on avait « ndégué » ragriculture n dans la solitude lointaine » (3) de file de lültaiicourt, où on lui avant affecté un terrain de 23 hectares. Ce teiTain avait été divisé en deux aires dont l’une servait à l’Exposition des Machines agricoiles et doflt l'autre constituait un champ d’expériences. Il y avait aussi un jardin où l’on a^ait rassemblé les échantillons de toutes les cultures, des spécimens vivants des races d’élevage et des modèles d’étaiilissements ruraux.
« La route est longue, écri^■ait au mois de juillet \dctor Eoiirnel (4), les transports sont rares et incommodes, le spectacle est maigre, trois raisons qui justifient le peu d’empressement du public. Les installations si peu nombreuses iiu’elles soient dépassent encore le nombre des curieux qui depuis l’ouverture n’a pu s’élever unei seule fois jusqu’à mille... » (( On a voulu en faire, ajoutait-il, on a voulu en
(1) De Saint-Germain (Jules Tardieu). Lettres à la Dame de cœur sur l'Exposition universelle, p. 158.
(2) Victor Fournel. Voyaije à travers l’Exposition universelle. Correspondant du 25 avril 1867. p. 979.
(3) Id., Id., id.. Correspondant du 25 juillet 1867, p. 6U6.
(4) Votjaue à ti avers V Exposition universelle. Correspondant du 25 juillet 1867, p, 606.
faire la maison de campagne, on n’en a fait que la maison de déportation du Cluimi) de iMars. » La foule en fait d’exposition agricole, se contentait volontiers de la ferme de Brie installée au Gliamp de Mars qui vendait aux visiteurs du lait que l’on voyait traire. Enfin ce n’était pas dans cette île; à la fois trop loin et trop près de Paris que pouvaient avoir lieu les essais des machines. Le concours des faucheuses notamment qui fut donné le 23 mai eut pour théâtre la ferme de la Pouih leuse.
La caractéristique de l’exposition était une universalité plus complète et le perfectionnement dos produits (1). C’était surtout la façon délicate de parer les produits et le soin apporté à les présenter : u Dans son ensemble, écrivait Louis Reybaud (2), l’exposition de 1807 a une physionomie qui la distingue de toutes celles dont nous avions été témoins. Aucune jusqu’ici n'a exercé siiii' la foule un attrait plus vif. La mise en scène y eiUre évidemment pour beiaucoup. On y va plutôt pour un spectacle que pour une étude, mais il en reste meme pour les esprits les idus superficiels des notions qui forment le goût et fortifient le jugement. Ce qui frappe le plus, c’est l’empressement qu’ont mis loris les exposants à répondre à l’appel qui leur avait été fait et à se présenter à ce Iiacifujiie coniliait avec leurs meilleures et leurs jilus brillantes armes ». Et cependant l'économiste constatait a\'ec regret, d’un côté, qu’on ne voyait pas se renouveler les merveilles de production à bon marché de l’Exposition de 1855 et, d’un autre côté, que la mode s’était « détournée des tissus de luxe dans
(1) Audiganne. Caractères (jénéraux de l'Exposition. Moniteur du 7 juin 1867.
(2) L’Exposition du Champ-de-M ars . lîevue des Deux-Mondes du l" juin 1867, p. 737.
ce qu'ils avaient de plus achevé » (1).
L’exposition des œuvres d’art était moins importante qu’en 1855 : elle ne comprenait que les œuvres postérieures au janvier 1855 ou n’ayant pas figuré à l’Exposition de 1855. Les salles réservées à la France étaient mal aménagées, mal éclairées. En revanche, la Hollande, la Belgique, la Suisse, la Bavière avaient édifié dans le jardin des bâtiments pour recevoir leurs expositions.
La plus vaste des galeries, la première en réalité que l’on rencontrait en veiiaid du dehors, car les aliments et boissons occupaient, abrités sous un auvent, le pourtour extérieur du palais, était la galerie des arts usuels.
La construction de cette galerie était remarquable, non à raison de la portée de la. voûte — ■ elle n’atteignait pas celle du nouvel embarcadère du chemin de fer d’Orléans (51 mètres 50), ni même celle du Palais de l’Industrie, mais à raison des matériaux employés: elle était uniquement composée de pièces de tôle. « Au lieu de lourdes colonnes en fonte dil'Ilciles à transporter et à manier, dit M. de Lapparent (2), c'est avec de véritables tubes de tôle à section rectangulaire, foi’més de feuilles livées et assemblées sur place par tronçons que l'on composa les piliers de la galerie... On donna à cette grande tiallo tournante une largeur de 35 mètres, une hauteur de 25 mètres sous clef et on la couvrit avec des arcs de tôle espacés de 15 mètres en 15 mètres. Cette forme surbaissée avait été choisie pour des motifs de convenance architecturale, )nais on poinait craindre qu’il n’en résultât quelque poussée sur les pieds droits tul)ulaires
U) Louis Reïbaud. L'Exposition du Champ-de-Mars. Revue des Deux- M07UI''S du 15 août 1867, P- !Uî.
(2) Le Siècle du fer. ji. 63
malgré la granrle seclion f|uc ces derniers avaient icçue. Aussi pril-on la précaution de tes piolongei" à partir de. la retombée des voûtes par des sortes de cloclieions hauts de plus de 6 mètres qui servirent à amarrer des tirants en fer passant d'un l)ord à raulre par-dessus la toiture. » C’est à propos de cette lialle que nous rencontrons pour la première fois le nom d’un lioinme dont le souvenir devait demeurer inséparalde d’une des expositions suivantes. L’exécnlion et le montage de celle nef annulaire avaient été confiés à deux gTandO'S maisons, la maison Ernest Gouin et la Société en participation Ca.il-Fives. Par mesure de prudence, on fit eonstiaiirci dans les ateliers Gouin une ferme d’essai que fou soumit à diverses épreuves. Un jeune ingénieur, alors au début do sa carrière, M. Eitïel, tut eliargé ])ar M. Krantz de suivre ces expériences et il y i ccueillit les éléments d'un méniod e sur le module d’élasticité des pièces conqiosées (I).
La galerie des arts usuels élait une galerie des machines circulaire; le milieu de celle galerie était, occupé par un large lU'omenoir aérien décoré çà et là de pavillons, de kiosipies et où élaient même inslallées des orgues. Du haut de celte ]dale-forme fon planait jiour ainsi dire au-dessus des machines. i( C'est la montagne, disait \dclor Fourne! (2), où le géide orgueilleux du xix® sièide emporte ses fidèJes pour leur montrer ses comimMes et pour étaler à leurs pieds tout le royaume de l'industrie moderne. » C’était aussi dans cette galerie ou dans les annexes du jardin que l'on avait placé les monstres do fai'tillerie moderne et notamment le canon prussien de 500.000 kilos, le canon Krnpp, rpii fnl
(I) De Lapparent, Le Sièete du fer. p. 64.
(5) Voyage à travert lExtiositlou. universelle,. CorresEonclunt du 25 mai 1867, P 237.
un des » clous » de l’Exposition. On y rencontrait, il est vrai, (.rautres invenlions plus pacifiques, des voitures à vapeur, ancêtres des automobiles actuels, (')n y voyait encore une sorte de véhicule protée. C’était une voiture qui tout en roulant pouvait » à l’aide d'un ressort mis en jeu devenir successivement un coupé, un cab, un phaéton, un équipage de chasse, plus féconde en métamorphoses que la citrouille de Gendrillon (1). »
Enfin dans la galerie du mobilier on s’émen^eillait devant le surtout de la ville de Paris, exécuté par M. Christofle, et aupi'ès duquel pâlissait le surtout commandé par l’Empereur.
On retrouvait d’aitleurs ici le musée: toute la galerie des matières premières n’était que » le vaste laboratoire et le cabinet d’histoire naturelle (2) », en un mot le muséum de l’exposition.
iMais ce n’était pas peuhètre le bâtiment même de l’Exiiositio7i et. ce qu'il co'iitenait qui en faisait la séduotion et le charme : (( \’ous connaissez, écrivait Victor Ponrnel (3), la fantastique iiistoire de cet Anglais qui, venu à Rome pour voir le chef-d’œuvre de Bramante et de Michel-Ange sur le bruit des merveilles que la renommée en contait, passa toute une semaine à admirer la ricliessc de l’immense vestibule et repartit en poste pour Londres, persuadé qu’il avait vu la basilique et sans vouloir regarder autre chose. Cette histoire est dès maintenant celle d’un grand nombre de visiteurs de l’Exposition ». : ;i
(1) Victor Fournel. Voyage à travers l’Exposition universelle . Correspondant du Î25 mai 1867, p- 239.
(2) Id., id., ibid.
(3) Voyage à travers l Exposition universelle. Correspondant du 25 mai 1967.
I^'Exposition avait en effet un vestibule. Ce vestibule, c’était le parc. Le Champ de Mars avait une superficie de quarantesix hectares environ. Le palais n’en couvrait que seize. Il en restait trente qui furent partagés entre le parc qui en occupa vingtrcinq et le jardin réservé qui en occupa cinq. C’était dans le pare qu'on a\'ait réuni les attractions. Là s’élevait l'aérostat Le Géant, le ballon captif de M. Giffard qui jaugeait 6.000 mètres cubes (1) et poinait emporter 12 personnes à 250 mètres (2). C’était dans le parc que l’on avait groupé les modèles variés de constructions cosmopolites. Il y avait un village autiichien formé de sept maisonnettes où l'on remar(|uait un chalet tyrolien; il 5^ avait un village russe comjiositc oi'i fisha et fécuric des rennes se maitaieut à des tentes de Kalmacks it. de Kirghiz; il y avait la maison norvégienne, où, dans une t)OÎte de verre, une douzaine de poupées en costume du pays liguraicmt la toilette de la mariée; il y avait eufm le fac-similé de la. maison où se réfugia Gustave MMsa durant son exil eu Dalécarlie.
Mais ce qui appelait surtout les curieux, c’était le quartier oriental, « le grand centre d’attraction de rEx]:)osition (3) ». Il occupait une partie du parc qui, à vol d'oiseau, « avec ses minarets, ses coujoles, scs pylônes, ses constructions bariolées, ses murs découpés en scie ressemblait, dit Théophile Gauthier (4), à une petite ville oitentale apportée d’Asie Mineure par quelque magicien», idtela faisait, ajoute le même critique, l’effet d’un tableau de Toiuaiemine; il n’y manquait
(1) Victor Fournel. Les Œuvres et les Hommes. Correspondant du 10 août 1878, p, 621.
(2) Henri de Parville. Revue des Sciences. Correspondant du 10 novembre 1878, p. 550.
(3) Victor Fournel. Voyage à travers l’Exposition universelle. Correspon- 4ant du 25 avril 1867, p. 979.
(1) Revue des Thédtrcs. Moniteur du 17 septembre 1867.
que les flamants blancs et roses l)attant des ailes au bord d’une eau diamantée. Les méharis qu’on rentrait à l’étable poussaient ce gTognemcnt farouche, et mélancoliijue qui étonne toujours et on était surpris <le ne pas entendre la voix du muezzin appeler les fidèles à la prière du soir. »
Les monumouts fourmillaient dans ce coin d'Orient é\0((ué à deux pas du Gros-Caillou. C'était le palais du bey de Tunis reproduisant la façade du Bardo ; c’étaient les bains turcs, la mosquée de Brousse et le kiosque ottoman ; c’était la. maison de thé chinoise ; mais c’étaient surtout les constructions de l’Egypte. Si le quartier oriental était le joyau de l’Exposition, l’Egypte était « le joyau du ([uarticr orie^ital dj ». C’était un temple ; c’était l’écurie des dromadaires; r’étaft l’okel. repro" duction d’une grande maison du Delta, avec son bazar du rez-de-chaussée et ses appariements des étages supiTieurs ; c’était le palais d’été du vice-roi ; c.’était le pavillon de l'isthme de Suez rpii contenait un diora.ma des tra,^'aux du canal alors arrivés au seuil du Sérapéum.
Un si grand nombre d’édifices si divers ramassés en un étroit espace constituait comme une réerie a.rchiteclurale et produisait un effet prestigieux. « La vue du Champ de Mars, écrivait Victor Fournel (2). grise comme le dernier acte d'un ballet : il éblouit l’œil jilus qu’il ne iiarle à l’intelligence, il laisse l'ànie froide et les sens affolés. »
Si nous recherchons ce qui correspondait en 18G7 aux deux grandes branches des expositions contemporaines, l’exposition rétrospective et l’exposition d’économie sociale,
(1) Victor Fournel. Voyage à travers l'Ejciiosittor> univcrsetle. Correspondant du 25 avril 1867, p. 979
(2) Voyage â travers VErposition universelle . Correspondant du 25 avril 1867, P 983.
nous les voyons commencer ù poindre l’ime et l’autre.
L'exposition l'éirospcelive par excellence, c’clait l’exposilion de riiistoire du ti\'n'ail iiiii occupait le liremier cercle de l'Exposition.
Poair la France, cette histoire était divisée en dix époques: 1” la Gaule avant les métaux; 2° la Gaule indépendante; 3” la Gaule pendant la domination lomaiiie; 4“ la Fiunce jusqu’au sacre de Gliarlemagne; 5“ les Garlovingiens du commencement du x'' à la lin du xF siècle; 6" le Moyen âge du commencement dn xu” siècle à la tin du règne de Louis XI; 7" la Renaissance depuis CliarlesMlI jusqu’à la mort de Henri IV; 8° les règnes de Louis XIII et de Louis XIV 1610- 1715; 9° le règne de Louis XV 1715-1775; 10" le règne de Louis XVI et la Révolution 1775-1800.
C’était la France qui présentait la collection la plus riche. Rien des envois de collectionneurs avaient déjà figuré à l’exposition des arts industriels qui avait eu lieu deux ans auparavant en 1865 au palais des Champs-Elysées. Mais on voyait en outre ce (pii avait manqué au Palais de l’Industrie, les envois des trésors des cathédrales et des musées de ino- \ince (1).
Tous les iiays exposants ne liguraieiit pas à l’exposition de rhistoire du travail : l’Allemagne sauf la Bavière et le Wurlemberg, la Grèce s’étaieiit alis tenues de rien envoyer (2). En revanche f.\n Lâche y iirésenlait des vases en cristal de roche; l'Espagne des objets d’art religieux; le Portugal des crosses, des croix, des calices ; l;i Russie une lampe de bronze vieille de sept.cents ans et des tableaux d’art byzantin sur fond d’or ;
(1) Victor Fournel. Voijage à travers l’Exposition universelle. Correspondant du (25 juin 1867, p. 499.
(2) Id.. id.. ibld
la Hollande des cornes à boire et un violon de faïence ; la Suède et Norvège l’armure de Gustave ^^"asa,, la bannière de Charles XI et le lierceau de Charles XII ; l’Angleterre des faïences de Plymouth et de Ghelsea, des armures anglosaxonnes et anglo-normandes (t ) et enlin une labié d'argenl massif ayant appartenu à Cliarles II et luaMée pai' la reine \'ictnria (2).
Ce qu’offrait peut-être de plus curieux cette e\[iositiou ancienne, c’étaient les antiques spécimens (l’inventions ((u’on croyait récentes. On introduisait justenruit dans l'armée les canons se chargeant par la cidasse, et l'on voyait à l’exposition rétrospective du Danemark deux anciens canons datés de ITtil et 1769 (3) qui se cliargeaient par la eulass('. Ce n’est qu'en 1858 qu’on a\ait adoiil/' les canons l ayf's et l'on voyail dans la même eximsitiou un canon rayé (jah' de 1750. nu commeiKxdt à parler des mitrailleuses, et la Suède et Nor\ège i)r(''sentait un canon à trois balles du commencement du .xviiC siècle. On ci'oyaiL les armes à répéldi in une nouveauté et la Suède et Norvège montrait un lusil revolver à ,->1:; coups jtortanl la date de 1638 (i).
Ce qui en 1855 pouvait, dans un certaine niesuie, correspondre à l’économie sociale, c’était l’exposition hors cadre des objets à bon marché.
En 1867 l’économie sociale formait le X® gjuupc intitulé ; objets spécialement exposés en vue d’améliorer les conditions physiques et morales de la population. Ce groupe occu-
U) Victor Fournel. VouaQc à travers l'Exiiositina universelle. Correspon- (tant du 25 juin 1867, p. 499.
i2) De Saint-Geiîmain (Jules Tardieu). Lettres à la Dame de cœur sur l Exposition universelle, p. 107.
(3) Exposition universelle de IS67. Catalogue général. Histoire du travail et monuments historiques, p. 295.
(4) Victor FouRNEL. Voyage à travers l’Exposition universelle . Correspondant du 25 juin 1867, p. 500.
]‘)ait, comme une nation, tout un secteur et était partagé en sept classes correspondant aux divisions générales des galeries. C’étaient renseignement des entants, l’enseignement des adultes, les « meubles, vêtements et aliments de toute origine distingués par les qualités utiles unies au bon marché », les costumes populaires des différentes provinces et des divers pays étrangers, les spécimens d’habitations caractérisées par le bon marché uni aux conditions d’hygiène et de hien-(Mre, les jirodiiits fabriqués par des ouvriers chefs de métier, eidiu les instruments et procédés particuliers aux ouvriers chefs de métier.
!( Il y a certainement une idée féconde, disait Victor Pournel (1), dans la, foi'ination du dixième groupe; mais il n’y a guère (prune idée trahie dans l’exécution par bien des incertitudes, des confusions, des puérilités et des lacunes. » Et il faisait remarquer que seule la France avait une exposition un peu complète et que les autres pays n’étaient que très imparfaitement représentés. En France l’une des plus curieuses expositions était celle des petits métiers: on voyait notamment nu Temple de Salomon, œuvre des Compagnons du Devoir de ta Ld:)erté>, qui eût été digne de figurer à l’exposilion des Beaux-Arts (2). Dans les sections étrangères, ce ipi'on remarquait surtout, c’étaient les attra,yanles séries de costumes nationaux, notamment du Cauca,se Cixposées par la Russie. Si l’étranger n’avait pris qu’une part médiocre à cette partie de l’Exposition, il s’y était vivement intéressé et notamment à Berlin on a\ait suivi avec une curiosité toute
(1) Voilage à travers l'Exposition universelle. Correspondant du 25 juin 1867, p. 505.
(2) Victor Fournel. Voyage à travers l'Exposition universelle. Correspondant du 25 juin 1867, p. 505.
particulière la formation originale de ce dixième groupe que l'on appelait le groupe de l’Empereur (1).
« Les expositions précédentes, disait M. Rouher dans le rapport précédant le décret du 11 juin 1806 relatif aux récompenses, les expositions précédentes n’ont pas mis en lumiè-re tous les mérites (pii confribuent à la prospérité de l’ait et de l’industrie. Eette prospérité n’est pas établie seulement par la bonne (]ualité des i)roduils et la perfection des méthodes de travail; elle dépend aussi de riieureuse condition des producteurs et des bons rapports qui les unissent. » 11 proposait en conséquence la création d’un nouvel ordre de récompenses destinées à couronner les modèles d’harmonie sociale entre les classes. Le décret du 11 juin 1866, rendu en conformité de ce rapport, établit dix prix, d’ensemble cent mille francs, et vingt mentions honorables pour les personnes, les établissements ou les localités (lui. par une organisation ou des institutions spéciales auraient, développé la bonne harmonie entre t.ous ceux (pii coopéraient au.x mêmes travaux et assuré aux ouvriers le bien-être matériel, moral et intellectuel.
En prix indivisible de cent mille francs pouvait en outre être décerné à la personne ou à la localité qui se distinguerait par un mérite hors ligne.
C’était un jury international qui devait dé(rerner les récompenses.
Les bases d’appréciation étaient les mérites divers classés sous treize rubriques.
GCiS mérites avaient des coefficients variant de 1 à 5: les institutions remédiant à l’imprévoyance et au dénûment avaient pour cofficient 1 ; les institutions remédiant au vice et
(1) Correst.ondance de Berlin. Moniteur du 8 Juin 1867.
les institutions améliorant l’état intellectuel et moral avaient pour coefficient 2; l’oi'g'anisation de travaux et de salaires tendant à élever la condition de l’ouvrier, les subventions tendant à rendre stable la condition de l’ouvrier, les habitudes d’éparg-ne avaient pour coefficient 3; l’harmonie cuire les personnes coopérant aux mêmes travaux, la permanence des rapports entre les personnes coo]j6rant aux mêmes travaux, l’allianee des travaux agiàco-les et manufacturiers avaient pour coefficient 4; la propriété de l’habitation ou la permanence des locations, le respect accordé au caractère de la, jeune tille, le respect accordé au caractère de la mère de famille, les mérites particuliers avaient pour coefficient, 5. (»n a reproché à ce programme de faire une part exagérée à rinfluence du prêtre et du patron (1). Il serait plus juste de lui reprocher un excès de sublilitô dans les distinctions entre des qualités qui se confondent et une évaluation un peu arbitraire de la valeur respective des différents facteurs de l’harmonie sociale. Il serait plus juste encore de lui reprocher d’avoir dans les cotes accordées donné une préférence aux institutions de perfectionnement qui ne sont que le luxe de la solidarité sociale sur les institutions plus banales, mais aussi plus essentielles.
M. Rouher disait en terminant son rapport « Le concours ouvre aux expositions une nouvelle voie. »
Ici le ministre d’Etat touchait juste. Il ne semble pas pourtant que ce concours ait donné tous les résultats qu’on en pouvait attendre.
L’Angleterre s’abstint de désigner des jurés pour cette
(1) Alfred Picard. Exposition internationale de /i'AS». Itapport yénéral. t. I, p. 164.
épreuve d’une espèce nouvelle et le jury s’abstint dès lors de considérer les Anglais comme participant à ce concours.
Le grand prix annoncé ne fut pas décerné. En revanche, au lieu de dix prix il y en eut douze. Il y eut vingt-quatre mentions honorables et cinq citations.
Des douze prix, quatre furent décernés à des établissements français? dont trois devaient être bientôt ravis à notre pays. Les trois premieis de ces prix étaient décernés au baron de Dietrich pour les forges de Niderbronn (Bas-Rhin), à M. Goldenberg-, pour les forges de Zornhorff, à Saverne (Bas-Rhin), et au groupe indusiriel de Giiebwiller (IlaulrRhin).
Le quatrième était attribué à IMame, le grand imprimeur de Tours; les autres étaient distribués au l)aron de Dœrgards, pour une fabrique de soie à Vierzen, en Prusse; à M. Staub, pour une filature et un tissage de coton à Kuchen en N\hirtemberg; à Jean Liebig, pour une filature de laine à Reichenberg, en Bohême; à la société des mines et fonderies de la \’ifulle-Alonlagne, dans la province de Liège, en Belgique; à la colonie agricole de Blumenau, dans la pro^'ince de Sainle- Calherine, au Brésil; au comte de Larderel, un français établi en Italie, pour une exploitation d'acide boidijue à Larderello, en Toscane; et enfin à la Société des mines et usines de Rognas, dans la province de Scanie, en Suède.
Mais l’exposition ne se bornait pas là. « On a voulu disait un publiciste, que directement ou indirectement celleci embrassât tout, même ce qu’on n’avait jamais songé à exposer, môme ce qui se dérobait absolument au cadre d’une exposition publique ; qu’elle devînt le rendez-vous, l’âme ou tout au moins l’occasion et le signal des manifestations les
plus diverses do riiiielligence liuniaine (1) ».
Al. Duriiy rêvait une exposition iidellectuelie : dans la parlie réservée à rinstruction publique d eût voulu présenter un album contenant toutes les photographies des lycées et des lycéens. Il eût voulu une exposition des thèmes de tous les collèges. Tout se borna, au Champs de Mars, à quelques curions contenant des travaux d’établissements secondaires, à dix-neuf volumes in-4" contenaid des travaux d’écoles primaires. Cette exposition fut complétée par une autre (|ui eut heu. au commencement d’août, dans trois salons du, minislère de rinstruction publi(iue et où on avait groupé des devoirs, des dessins, des travaux d’aigaiilles exécutés dans les écoles. Cet appendice de l’Exposition reçut 8.000' visiteurs.
On avait rêvé, ce semble, une exposition religieuse: l’église, le temple, la mosquée, qu’on avait édiliés dans le parc, auraient servi aux cultes des différentes religions ('ij. Mais on abandonna ce projet: l’église ne fut qu’un pa^'illon approprié à l’exposition spéciale des objets d’église; la mosquée n’eut de religieux que l’aspect de l’édiüce. Seul le culte évangélique célébra des oflices dans le bâtiment qu’il avait élevé dans l’enceinte de l’exposition.
On avait i)ensé à une exposition musicale. On aurait voulu iiue cette exposition embrassât et les instruments de musique et les œuvres d’autrefois et l’exécution et la composition actuelles. On exposa dans le groupe des Arts Libéra, ux des instruments de musique et des partitions. On ht un choix lie morceaux destinés à servir de matière à une série de
(1) Victor Fournel. Voyage à travers l’Exposition universelle. Correspondant du 25 mal 1867, p. 973.
(2) Victor Fournel. Voyage à travers l’Exposition universelle. Correspondant du 25 avril 1867, p. 973.
concerts historiques qui auraient permis de passer en revue les grands maîtres depuis le xin® siècle jusqu’à nos jours ; mais on recula devant la dépense qu’eût entraînée la réalisation du plan adopté et « l’exposition rétrospective de la musique resta à l’état de projet ». On donna le 21 juillet un grand concours de musi(iue militaire. Mais la, tentative la plus originale fut un essai d’exposition de composition musicale, si l’on peut ainsi dire. On institua un concours pour un hymne et une cantate. Il y avait concours entre les poètes, et les pièces choisies devaient faire l’objet d’un concours entre les musiciens. Pour l’hymne, Vlitjmtie à la paix, le prix fut partagé entre François Coppée et Gustave Chouquet. La cantate couronnée fut une cantate de Itomain Cornu hls. Les noces de Proniéiliée. Le concours s’ouvrit alors entre les musiciens. Pour la cantate, le prix fut à runanimité décerné à SaintrSaëns. Pour VHijnine à la paix, il n’y eut pas de prix de décerné ; on accorda plusieurs médailles ; une médaille d’or fut remise à un compositeur Scandinave Asgar llamerck. Le morceau dont il était l’auteur comportait des chœurs noim breux, un orchestre, deux orgues, quatorze harpes et quatre cloches (1).
On avait songé à faire de l’exposition un moyen d’instruction. Dès avant l’ouverture un publiciste signalait le besoin que le public aurait d’explications pour comprendre ce qui se présenterait à ses yeux. « Ne serait-il pas possible, ajoutaibil, d’avoir recours à l’usage des démonstrateurs, qui jadis rendaient des services réels au Muséum d’histoire naturelle et au Conservatoire des Arts et Métiers (2). »
(1) Albert SouBiES. Histoire de la muslQue. Etats Scandinaves, t. II, p. 15
(2) Exposition universelle de 1867. Magasin pittoresque 1866, p. 375.
Cette pensée fut réalisée un peu tardivement. Le 11 juillet le Moniteur annonça que des « démonstratiions » allaient être faites à l’Exposition par des professeurs et des savants. C’étaient des espèces de promenades expliquées; mais elles ne semblent pas avoir eu un grand succès. Le principe cependant de l’enseig'nement dans et par l’Exposition était posé et nous verrons qu’il devait être appliqué dans une exposition ultérieure.
Au Champ de Mars, dans le cercle des Arts Libéraux, au milieu de l'exposition du ministère de l’Instruction publique se dressait un u catafatipie (1) » contenant toute une collection de volumes. C’était une série de rapports sur l’état des sciences et des lettres qui avaient été rédigés par les savants ou les littérateurs les plus iiotables à l’occasion de l’Exposition.
On avait repris une idée de Napoléon (jui, en 1810, à l’occasion des prix décennaux, avait fait rédiger par Cuvier, Delambre, Dacier et Marie-Joseph Cliénier, (luatre rapports sur les progrès des sciences naturelles, des sciences physiques et mathématiques, de l’érudition et de la littératuure depuis la révolution. Ces rapports sont restés comme le tableau de la transition de l’ancien régime au nouveau.
Les rapports de 1867 ne dex'aient i)as avoir un sort aussi heureux. Ces rapports heaucoui)' i)lus nombreux que ceux de 1810 ne maiaïuent pas la fin d’une époque. Parmi eux, il n’y a guère (lue certaines œuvres d’une valeur hors ligne, comme le rapport de Claude Bernard sur la physiologie, qui soient demeurées. De tels rapports d’ailleurs sont toujours
(1) Victor Fournel. Voyage à travers l’Exposition universelle. Corresponliant du 25 juillet 1867, p. 602.
des œuvres d’une nature délicate ; quelque éminents que soient les savants ou les écrivains à qui la rédaction de ces documents puisse être confiée, rien ne garantit que leur jugement sera celui de la postérité. De pareils travaux ne sont que l’expression de la science officielle et recensent le passé plus qu’ils ne présagent l’avenir. Aussi notre époque leur préfère-t-elle une forme plus large, plus ouverte, plus variée, plus souple, plus vivante de synthèse doctrinale, le Congrès, la réunion libre des hommes unis par la confraternité des mêmes éludes, « cour plénière », comme on fa dit, où se rencontrent toutes les aspirations, où se fondent tous les labeurs individuels, où se coordonnent tous les résultats isolés. Déjà en 1855 un congrès international de statistique s’était rassemblé à Paris pendant l’Exposition. Mais c’est l’Exposition de 1867 qui consomma, on peut le dire, la jonction des expositions' universelles et des congrès internationaux. Elle fut l’occasion de la réunion de congrès internationaux de médecine, de pharmacie et de botanique, ainsi que d’une conférence internationale de Secours au.x blessés, et d’une conférence monétaire. Schultze Delitze le propagateur de la coopération en Allemagne, avait fait d’actives démarches pour être autorisé à réunir à Paris un congrès des associations, ouvrières qu’il avait fondées. Mais cette faculté lui fut refusée.
11 y avait 52.217 euxposants appartenant à presque tous les Etats civilisés. Comme en 1855, la Russie, le Mexique dont les relations diplomatiques avec la France étaient suspendues, ne participait point à l’Exposition. La France comptait 11.645 exposants. L’Angleterre s’était laissé distancer ; avant elle venait la Turquie avec 4.496 exposants, l’Italie
avec 3.992 expo.sants. L’Angleterre n’en axait que 3.609. Les plus petites expositions étaient celles du Siam, 13 exposants et du Luxembourg, 10 exposants. Tels sont du moins tes chiffres globaux pour l’art et l’industrie que donne le catalogue ofliciel. Mais M. Alfred Picard (1) fixe le nombre des exposants à 52.000, dont 15.969 français, 6.077 anglais. Dans ce nombre il y aurait 1.014 exposants pour la section des Beaux-Arts, 558 français, 398 anglais. Une encyclopédie anglaise fixe le nombre des exposants à 50.226 (2). Un écrivain allemand le fixe à -42.210 (3).
Le prix d’entrée dans le iiarc était. de 6 heures à 10 heures du matin, de 2 francs; après 10 heures du matin, de 1 franc. Le prix de l’entrée dans l’annexe de Billancourt était de 1 franc. On paya 20 francs l’entrée dans les deux enceintes le premier jour et 15 francs la première semaine. Il y eut des cartes d’abonnement: le prix était de 100 francs pour les hommeS', il fut de 60 francs jusqu’au 14 juin, 100 francs à partir de cette; date pour les dames. Il y avait des cartes de semaine à 6 francs. 11 n’y eut pas de journée gratuite, mais l’on accorda aux ouvriers plus de 400.000 entrées de faveur. Le prix d’entrée ne donnait d'ailleurs lias accès dans tout le périmètre. (( On paye partout et pour' tout, écrivait Victor Fournel (4), tant iiour le i)alais et pour le parc, tant pour le jardin réservé. On paye pour le musée de Boulak, on paye pour le temple mexicain, on paye pour l’exposition d’art religieux. »
L’exposition resta ouverte 217 jours.
(1) Ex^iosition universelle de I81S9. napvort général, t. I. p. 169.
(2) Encyclopcdia Britannica, v. Exhibitions, t. VIII, p. 804.
13) Conversations Lexicon (de Brocliliau.s), 14' 6d., V. 'Wbltausstei.lungkh t. XVI. p. 627.
(4) Voyage à travers l'Exposition universelle. Correspondant du 25 avril 1867 p. 964
Il y eut 9.826.000 entrées au tourniquet, plus de 5.000 billets de saison, plus de 90.000 abonnements de semaine. 11 y eut en moyenne 47.619 visileurs par jour. L’ensemble des visiteurs monta d'après le rapport officiel à 15 millions, chiffre que donne aussi un auteur allemand (l). Nous rencontrons du reste ici les mêmes divergences que nous avons trouvées i)Our le nombre des exposants. M. Alfred Picard (2) évalue les visiteurs à près de 11 millions et fixe la moyenne à 184.000 visiteurs par jour non compris les cartes d’abonnement ce qui ne peut être que le résultat d une méprise. Un écrivain anglais estime qu’il y eut 10.200.000 entrées (3). L’auteur d’une autre statistique (1) évalue a 10 millions le nombre des visiteurs que M. S. de Lapeyrouse (o) fixe à 8.805.991. Le maximum 173.923 fut réalisé le dimanche
27 octobre.
Il vint jusqu’à des nègres des diverses parties de la Séiiégambie (in’au milieu d'avril un navire La Pomoiie alla cher ('lier à Madère i,6).
Les hôtels de Paris reçurent 631.000 voyageurs, 381.000 de
la province et 250.000 de f étranger (7).
(( Paris, écrivait en juillet Victor Fournel (8), Pans était depuis des siècles le rendez-vous des intelligences et des curiosités voyageuses; depuis des mois, il est le caravansérail du monde et la grande auberge des nations. »
(de Brockhaus), V. Weltausstellungen, t. X\T
Economiste Jrançais du
(1) Conücrsatlons Lexicon.
^ {i)‘ Exposition internationale de ISS9. Rapport général, U I, p.
(3) Encyclopcdia Britannica V. Exhibitions, t. Mil, p. 304.
(4) Journal officiel du 24 juillet 1876, p. 5197.
(5) Les Grandes Expositions internationales.
13 mars 1875, p. 336.
(6) Moniteur du 17 avril 1867. n„ nnini de
(7) Georges Gérault. Les Expositions universelles cniisagées au point de
vue de leurs résultats économiques, p. 111. tin 95 iuil-
(8) Voyage à travers l'Exposition universelle. Correspondant du 25 juii
let 1867, p. 616.
Cette affluence fit de l’exposition une bonne opération financière au lieu du désastre auquel on s’attendait. On prévoyait en effet un déficit d’une douzaine de millions et on avait eu recours à une combinaison mixte. Ce n’étail pas l’Etat qui s’était chargé de l’entreprise. Il ne l’avait pas non ])lus abandonnée à une société privée. L’Etat accordait une subvention de 8 millions, la ville une subvention de 8 millions. Le surplus était fourni par un emprunt de 8 millions gagé par les produits de l’Exposition et par des parts de garantie souscrites par des capilalistes dont les engagements se montaieint à 1(>.3'j7.()0(> francs. Chaque part était de L(KK) flancs sui‘ le.si|nels on ne versait (jiie 20 francs. Les bénéfices devaient èire partagés pa.r tiers entre l’Etat, la \dlle de. Paris el les souscripleurs (I). C'était un système hybride, qui amena les mêmes tiraillements que la juxtapo- .silion de l'Etal et d'une coinpagnie concessionnaire avait amenés on 1855. C’était une coneciilion malbeureuse (2) ou mieux une tentative <le rajeunissement d'une conception mallieui’cuse. Elle se trouva. friK'tueuse pour ceux qui y avaient jiariicipé. Les enlrées y com|*ris les entrées antérieures à l’ouveiini'o on postérieures à la fermeture s’élevèrent à 10.675.(100 finncs et l'ensemble des recettes à 26.257.000 francs. Les dépenses se montèrent à 23.440.0(X) francs. Il y eut donc un solde créditeur de 2.810.000 francs. Une somme de 97.Ü(X') francs fut mise en réserve pour l’imprévu ou ]iour des œuvres de bien public et une somme de 2.719.000 francs répartie à litre de bénéfice
(1) Georges Gérault. Les Expositions universelles envisauécs au point de vue (te leurs résultats éconoinhiues, p. 39.
(2) Louis Reybaud. L'Exposition du Champ-de-Mars . Itevue des Deux- Mondes du 1" juin LSGT, p, 70G.
entre les membres de l’espèce de participation cpii avait fourni les fonds. Tels sont les chiffres donnés par M. Alfred Picard (1); mais là encore nous rencontrons des diverg-ences. D’après M. S. de Lapeyrouse (-2), le montant des entrées aurait été de 10.518.375 francs seulement. Enfin le rapport officiel (3) donne des chiffres sensiblement différents. Les recettes ne s’élèvent rpi’à 20.114.662 fr. 09, chiffre dans lequel les entrées par ahonnement figurent pour 935.950 francs, les entrées par tourniquet pour 9.830.309 fr. 50. Les dépenses ne s’élèvent qu’à 22.983.817 fr. 99 et l’excédent des recettes sur les dépenses est de 3.130'.844 fr. 09.
L’E-xposition fut inaugurée le L'' avril. Elle ouvrait sous de fâcheux auspices. C’était ce jour-là même que devait être signé à La Haye le traité cédant le Luxembourg à la France, et cette minime compensation des agrandissements prussiens pouvait être grosse de complications extérieures. A l’intérieur le prince impérial était malade et l’avant-veille M. A4’ale\vski avait donné sa démission de président du Corps Législatif. Par une singulière rencontre, entré au pouvoir commei ministre (tes affaires étrangères à la veille de l’Exposition de 1855, il en sortait comme président de la Chambre à la veille de l’Exposition de 1807. Dans de pareilles circonstances, on simplifia autant que possible la cérémonie d’ouverture, Il n’y eut ni discours, ni réunion. L’Emperenr et rimpératrice descendirent à deux heures devant le pavillon impérial, entrèrent dans le grand vestibule, traversèrent le promenoir de la galerie des machines, parcoururent ta gale-
(1) Exposition internationale de tSS9. Rapport général, t, I, p 172.
(2) Les Grandes Expositions internationales. Economiste français 13 mars 1875, p. 336.
(3) Journal officiel du 14 septembre 1872, p. 6005.
rie des Beaux-Arts où avaient été massés les grands corps de l’Etat et les personnages officiels, et ronlrèrent aux Tuileries à rpialre Iieures et demi. « Quelle différence, s'écriait Victor Fournol (1), entremette mesiiuine préface d’une œuvre éclatante, celte ouverture faite à la dérobée et comme à liuis clos et celle de. l'Exposilion universelle de 1855 ! »
Ce n’était pas tout; si la promenade avait été si sommaire, c’est rpi’il n’y avait rien à ^■isiter, rien n’était prêt et l'on se demandait si cette exposition du néant n’était pas une myslification. La date même de rinauguration semblait une ironie. (( Le spectre moqueur du 1'”' avril, écrivait Victor Fournel (2), semldait guider le cortège à travers ces montagnes de colis, ces longues liles di' vili'iiu's encore ^ides, ces décors de cloisons nues et de toiles d’emballage. C’est encore lui qui en culotte et en lialùt brodé, l'épée au liane el le claque sous le bras, grave comme un fonctionnaire en exercice a ouvert la porte à deux l»attants, et quand le public est accouru haletaid de curiosité, il s’est aperçu (ju’il n'y avait rien derrit'i'e a. Aussi la solennité donnaitrelle « une impressi(ui navrante comme le baiilcmc d'un enfant cliélif <iui semble n’èlre né que pour mourir. » Et M. Pierre de la Gorce ajoute en parlant de l’Exposition : « Nul n’avait foi en elle, ni le public, ni les exposants, ni la commission imjiériale. I.a nature comme les passions des hommes semldait conspirer contre son succès; car le printemps qui celle année-là parut une prolongation de l’hiver jetait sur toutes choses un voile maussade (3).»'
Enfin ce jour-là même dans le Parlement de la Confédéra-
(1) Voyage à travers l'Exiiositioti universelle. Correspondant du 25 avril 1867, p. 964.
■■?)Id., id . ibid.
(3) Pierre de la Gorce. Histoire du Second Empire, t. V. p. 195.
lion du Nord, un député, M. de Bennigsen, interpellait M. de Bismarck sur l’affaire du Luxembourg et c’était l’occasion d’une manifestation des plus haineuses contre la France. (( On dit, écrit i\r. (ix. Rotlian (1), (pie quebiues instants avant l’ouN erture de l’Exposition, l’Empereur avait re(;u du Mexique des nouvelles laissant pressentir la fin tragique de l’empereur Maximilien. Dans la soirée il recevait les nouvelles les plus alarmantes de Berlin. C’était une journée fatidique. »
1 b'ureusement la triste impression de ce début néfaste ne (l’ira pas. k Enfin tout s’éclaircit à la fois, écrit M. Pierre de la. Onree {‘2), et le ciel qui .“le dégagea de ses brumes, et la p()lili([ue ([ui se rasséréna, et les âmes qui s'ouvrirent à une confiance an moins passagère. Dès lors la capitale rendue à clIe-mème s’ingénia à compléter ses airs de fête. Vers le milieu de mai elle ai>parul dans toute sa splendeur, embellie par le soleil, tière de scs monuments anciens et de ses monuments lUDuveaux, liaianonieuse, aiinat.de, attirante plus qu'aucune autre cité de l'univers, toute souriante à ses visiteurs et s'appliquant à plaire avec un redoublement de bonne grâce, comme pour réparer les jours pei-dus ».
Un mois no s’était pas écoulé depuis l'ouverture lugubre de l’Exposition que les souverains accouraient. On eût dit que tes fées qui semblaient avoir manqué auprès de son berceau n’avaient voulu que lui inlliger une épreuve.
(( Les fêtes, dit M. G. Rolhan (3), se succé(.lèrent à Paris sans relàcite du printemps à l'automne, pendant l'Exposition universelle de 1867. Paris était alors en réalité le centre
(1) L'affaire du Luxembourg . Revue des Deux-Mondes du 1“ novembre I8âl, p. 7ô.
(2) Histoire du Second Enipire, t. V, p. lO,").
(3) Les relations de la France et de la Prusse de IS67 d li>70. Revue des Deux-Mondes du 1“ janvier 1886, p. 48.
du monde, la cité rayonnante et glorieuse du poète. Les einpei'eurs et les rois accouraient de toutes parts; ils arrivaient même du tond de l'Orient, altirés moins par le désir d’éludier nos mœurs et d’implanter noire civilisation dans leurs états, ipie par le démon de la curiosité. C'était la contre-partie du so'uper de Candide. Ce n’étaient pas les luinces dépossédés pai‘ la guerre de 1866 et par la révolution italienne qui ,so réunissaient aux banquets des Tuileries et de rilülel de Ville, c’étaient des potentats florissants, trioml)liants, l'avis de se distraire de rétiquette monotone et formalisle <le leui's coni-s dans des plaisirs faciles et le fourmillement des multitudeis empressées. »
« C’était le temps où, comme le disait M. Henri Lavedan dans son discours de réception à l’Académie française le 28 décembre 1899, chaque jour apportait à l’immense peuple composé des oisifs et des riches de tous les peuples, un spectacle, un diverlissement, une distraction nouvelle et des jeux. Daumonts emportant des rois et des impératrices dans le vol de neige des crinières des cent, gardes; revue à Longchamp pour le czar et le roi de Prusse dont la bonhomie de grand’père {ilaisait; dinei's aux Tuileries où les jeunes et pimpants olTiciers de guides s’égayaient., avec une ironie discrète, du gros chancelier de fer sanglé dans son habit blanc; galas à la salle Ventadour avec la Patti; grandes chasses à Conflans; tirés impériaux. »
Il n’y eut pas moins de cinquante-sept souverains ou princes du sang qui \ inrent à Paris pendant l’Exposition (1). Ce fut d’abord le prince Octave de Suède, puis à la fin d’avril
(1) .Alfred Picard, Exposilion universelle de ISS9. napport général, t. I. p. 174.
le frère du Taï-Koum du Japon et ensuite le 29 avril le roi George de Grèce qui allait se rendre à Saint-Pétersbourg pour se fiancer à la grande duchesse Olga de Pvussie. Le 15 mai arrivaient le roi et la reine des Belges, et le lendemain un grand dîner réunissait aux Tuileries le roi et la reine des Belges, le prince de Galles, le duc d'Edimliourg, le prince Oscar de Suède et la grande duchesse Marie de Russie.
Mais la période culminante de ces visites, ('e fut la première quinzaine de juin. Le 25 mai le prince et la princesse de Prusse étaient arrivés et descendus à fliôtel de Tamhassade. Le P'' juin l’empereur de Russie, accompagné du grand duc héritier et du, grand <luc Wladimir Alexandre vitcli, ai'i'ivait à Paris par la gare du Nord et était conduit par les boulevards Magenta, de Sli-asl:)ourg et (te Saint-Denis — on évitait avec soin le boulevard S'ébastupol (1) — à fLlysée où des appartements lui avaient été préparés. Le 5 juin le roi de Prusse arrivait à son tour et était conduit par le boulevard de Strasbourg, le boulevard Sébastopol et la rue de Rivoli au pavillon Marsan qu’il devait occuper pendant son séjour à Paris. Il était accompagné de M. de Bismarck. M. de Bismarck ne s’élait que la veille au soir, et dans la crainte qu'on n’attribuât à la peur son abstention, décidé a suivre son souverain et avant de partir il lui avait fait signer la convocation du parlement douanier comprenant les représentants de tous les pays germani((ues (2), comocatioiî qui était comme la dénonciation de l’unité déjà consommée de rAltemagne (3). Avec le roi de Prusse était venu le général de
(1) Pierre de la Gorce. Histoire du second Empire, t. V, p. 209.
(2) G. Kothan. L'nrtnire du Lujcembounj . Itcvue des DeuT-Mondes du
(3) Id. les relations de la France et de la Prusse de IS67 à is7t). Itivuc des Deux inondes du 1" janvier 1886, p. 45.
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Mollke qui devait profiler de notre hospitalité pour faire avec ses officiers des promenades stratégiques dans les environs de Paris (1). L’empereur Alexandre était accompagné du prince Gortschakoff. La rencontre du czar et du roi de Prusse n’etait pas un effet du liasard, mais elle avail élé concertée non entre l’Empereur et scs liôtes mais entre le neveu et l'oncle et semblait plutôt une aflirmation de leur accord qu’un acte de courtoisie envers le souverain qui les recevait. Quoi qu’il eu soit c’était peuhètre k une occasion favo-ralilc pour éviter le choc suprême ». Le public s’imaginait que cette conjonction de soinerains aboutirait à une sorte de congrès. <( La présence simultanée des monarques de Prusse et de Russie à. Pai'is, lisail-on dans un journal allemand, les eniretiens intimes, affectueux qu’ils ont avec l'Empereur des Français, les conriM’ences de leurs ministres sur la situation politique do l’Europe offrent plus qu’un intérêt de curiosité; ils assurent de sérieuses garanties de durée à la iiai.x (2). » Malheureusement M. de Moustier était en délicatesse avec M. de Rismarek. Le chancelier s’entretenait de préférence avec M. Piüuher, étranger à la diplomatie, et à qui il prodiguait des assurances de paix, sauf à prédire railleusement aux étrangiu’s dans l’embrasure des fenêtres la destruction de Babylone (3). Le jirince Gortschakoff s’inquiétait médiocrement de la transformation que subissait l’Allemagne. « R ne prévoyait pas alors, dit M. G. Rotban (i), les désenchantements
(1) 1(1. L'affaire du LuxeinLotirij . Ilevue des Deux-Moiides du 1" décembre 1881, p. 619.
(2) Gazette de i Allemarjnc du Nord, citée G. Rothan. Les relations de la France et de la Prusse de IS67 à 1570. Revue des Peux-Mondes du l" janvier 1886, p. /i3.
(3) G. Rothan. Les relations de la France et de la Prusse. Revue des Peux-Mondes du 1" janvier 1886, p. 51.
(4) L'Affaire du Luxembüunj . Revue des Peux-Mondes du 1" décembre 1881
que lui réservait le Congrès de Berlin. S’il avait pu évoquer l’avenir, et voir à travers un prisme magique le chancelier allemand devant le tapis vert en présence des plénipotentiaires des grandes puissances haussant dédaigneusement les épaules dès qu’il présentait une observation et réservant toute son attention et toutes ses grâces au comte Schouvalof, il se serait épargné de cuisants regrets et il n’eût pas compromis les intérêts traditionnels de son pays. » Aussi ne sortait-il des entretiens du chancelier de l'empire russe avec le ministre des affaires étrangères qu’un pro ruemoria lénitif de diplomatie e.vpectante constatant une entente générale sur une politique progressiste dans les affaires d'Orient (1). Que faire d’ailleurs avec une cour affolée de plaisirs, un souverain « en scène du matin au soir (2) », des ministres emportés dans un tourbillon de bals et de spectacles ? « La vie de Paris si fiévreuse à ce moment ne se prêtait guère aux entretiens d’affaires qui étaient rares, hâtifs, contrariés par les fêtes que la cour des Tuileries prodiguait à ses liotes (3) ».
En effet les journées des souverains étaient encomlmées de divertissements. Le 3 juin, les courses de Longehamps avaient pour spectateurs l’empereur de llussie, le roi et la reine des Belges, le prince de Hesse, le prince de Saxe-AVeimar et le frère du Alikado. Au retour le czar allait visiter le prince impérial convalescent à Saint-Cloud. Le 4, le czar visitait le palais de justice conduit par le géné'ral Lebœuf. On sait qu’il fut accueilli par le cri de « Afive la Pologne, monsieur! » Ce cri aurait été proféré, d’a]»rès la légende, par
(1) G. Rothan. Les UclatioHs de la France et de la Prusse de IS67 d mo. Rtvue des Deux-Mondes du 1" janvier 1886, p. 62.
(2) Id., id., id., p. üs,
13) Id., id., id., p, 52.
M. Floquet. En réalité, d’après le récit d’un témoin U), il lut poussé par plusieurs avocats au milieu des protestations du plus grand nombre. Le czar se borna à dire; k Que me veulent ces popes ? » Il devait entendre des étudiants de dixième année » répéter à ses oreilles le même cri devant riiùtel de Cl Lilly (!2). Le soir le czar se rendit à l’Opéra où il assista à la représentation de La Muette de Portici à côté du prince et de lai princesse de Prusse. Le 0 eut lieu la grande revue des troupes sur le terrain des courses du Bois de Boulogne, en présence de rénipereur de Russie et du roi de Prusse. On admira beaucoup la mâle prestance dir roi Guillaume. Sou altiliide <( contrastait, dit M. G. Bollian (3), avec celle de rempereur Alexandre qui suivait le délilé d’un regard ennuyé et légèrement railleur. Le roi suivait les régiments d’un air martial paraissant admirer leur tenue tout en constatant avec satisfaction la faiblesse de leurs effectifs ». C’est au retour de cette revue que Bérézowski tira aux Champs-Elysées sur le czar un coup de feu qui heureusement ne l’atteignit pas. Le pistolet éclata et Bérézowski eut la main mutilée. 11 devait comparaître le 15 juillet devant les assises de la Seine. Défendu par Emmanuel Arago, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Cet attentat n’interrompit pas le cours des fêtes. Le 9 juin le prince Humbert, fils du roi d’Italie, arrivait à Paris et il y avait une fête à rilotel de Ville à laquelle assistaient l’empereur de Russie, le roi de Prusse, le czarevitcli, le prince royal de Prusse, le prince de Saxe-Weimar, le prince de Hesse. Le
(1) Henri üabot. Souvenirs et Impressions d'un Bourgeois du Quartier Latin de mai iii56 à mai IS69, 4 juin 1867.
(2) Mérimée , à Mlle X., Paris, 6 juin 1867. Lettres à une autre inconnue,
(3) L’aftalre du Luxembourg . Itevue des Deux-Mondes du 1“ décembre 1881,
lendemain il y avait bal aux Tuileries, k Le jardin privé était éclairé d’une manière merveilleuse ; quant aux quinconces du jardin public, ils étaient illuminés de temps à autre par des projections électriques qui leur donnaient un aspect plein de prestige (1) ». Le 11 juin, tandis ([ue le grand-duc de Mecklemboui'g-Scbwerin arrivait à Paris, le czar et rempereur allaient visiter Fontainebleau d’où le czar repartait directement pour Kehl. Le li juin le roi fie Prusse fpii, s’il avait été reçu par la foule moins ])ien que rempereur Alexandre, « poliment mais fraîchement (:2) », n'eu était pas moins « l'Iiüte préféré des Tuileries » (3) partait à son tour; il avait voulu que son départ eût lieu sans aucune pompe et en franchissant la frontière, il adressait à l’empereur du château de Babelsberg une dépêche de remerciements. Le czar après avoir séjourné quelques jours à Darmstadt chez son beau-frère, devait en regagnant Saint-Pétersbourg s’arrêter à Berlin et y passer le 17 juin la revue des troupes de la garde.
A Paris tout se perdait dans rentrainement de fêtes sans cesse renouvelées et le Moniteur en oubliait d’annoncer le départ du roi fie Prusse. 11 réparait son omissio'ii le 17 juin en annonçant l’arrivée du vice-roi d’Egypte (jui le 10 juin venait occuper les appariements du roi Guillaume au pavillon Marsan. Le 24 juin, le duc et la duchesse d’Aoste, voyageant sous le nom de comte et comtesse de Poltenso, rendaient visite aux Tuileries. Le 27 juin avait lieu un dîner ù rHùtel de 4’ille en l’honneur du vice-roi d’Egypte.
Le 30 juin le sultan, débarqué la veille à Toulon arrivait à
(1) Henri Dabot. Souyrnirs et Impressions d'un Bourgeois du Quartier Latin de mai 1856 à mai 1869, 10 juin 1867.
(2) Mérimée , à Mlle X., l’aris, 6 juin 1867. Lettres à une autre inconnue,
(3) G. Rothan. L’Affaire du LuxemOounj . Revue des Deux-Mondes du 1" décembre 1881, p. 622.
Paris. Il était logé à l’Elysée. 11 assistait le 1" juillet à la distribution des récompenses.
La distribution des récompenses marqua pour ainsi dire l’apogée de l’Exposition. Elle en fut la grande fête. Elle eut lieu au Palais de l’Industrie. Le sultan et le prince héritier de Turquie, le prince de Galles, le prince d'Orange, le prince de Saxe, le duc d’Aosle, le duc de Cambridge, le i)rince Humbert y assistaient.
Ün exécuta un hymne de Pacini à Napoléon III et à. son vaii lanl peuple. On en avait demandé la musiciue à Rossini. (( J’espère que vous serez contents, disait l’auteur du Sièpe de Corinihe à un de ses amis <|ui riulerrogeait sur cette œuvre, j’espère que vous serez contents du sing'e de Pcsaro; j’ai mis de tout dans cet hymne; des cloches, du canon, oui du canon... excusez du peu. » Ce morceau, iiui parait aujourd'hui un peu bizarre (1), excita alo'cs le plus vif enthousiasme (2).
« L’Exposition de 1867, disait l’empereur dans son discours, peut à juste titre s’appeler universelle, car elle réunit les éléments de toutes les richesses du globe. A côté des derniers perfectionnements de l’art moderne apparaissent les produits des âges les plus reculés, de sorte qu’elle représente à la fois le génie de tous les siècles et de toutes les nations. Elle est universelle, car à coté des merveilles que le luxe enfante pour quelques-uns, elle s’est préoccupée de ce que réclament les nécessités du plus grand nombre. Jamais les intérêts des classes laborieuses n’ont éveillé une plus vive
(1) .Albert SouBiES et Charles Malherbe. Histoire de l'Opéra-Comlque. La Seconde salle Favart, t. II, p. 132.
(2) Henri Dabot. Souvenirs et Iinjiressions d'un Bouroeois du Quartier Latin, de mai issu à mal IS09. 2 juillet 1867.
— Ifil —
sollicitude. Leurs besoins moraux et matériels, l’éducation, les conditions de l’existence à bon marché, les combinaisons les plus fécondes de l’association ont été l’objet de patientes recherches et de sérieuses études. Ainsi toutes les améliorations marchent de front. Si la science en asservissant la nature affranchit le travail, la culture de Fàme, en domptant les vices, affranchit l’humanité.
(( Félicitons-nous, messieurs, d’avoir reçu parmi nous la plupart des souverains et des princes de l’Europe et tant de visiteurs empressés. Soyons fiers aussi, de leur avoir montré la France telle qu’elle est: grande, prospère et libre. Il faut être privé de toute foi patriotique pour douter de sa grandeur, fermer les yeux à l’évidence pour nier sa prospérité, méconnaître ses institutions qui parfois tolèrent la liberté jusqu’à la licence.
« Les étrangers ont pu apprécier cette France jadis si inquiète et rejetant ses inquiétudes au delà de ses frontières, aujourd’hui laborieuse et calme, toujours féconde en idées généreuses, appropriant son génie aux merveilles les plus variées et ne se laissant jamais énerver par les jouissances matérielles.
« Les esprits attentifs auront deviné sans peine que malgré le développement de la richesse, malgré l’entraînement vers le bien-être, la fibre nationale y est toujours prête à vibrer dès qu’il s’agit d’honneur et de patrie; mais cette noble susceptibilité ne saurait être un sujet de crainte pour le repos du monde. »
Les récompenses consistaient pour les beaux-arts en grands prix d’une valeur de 2.000 francs, en premiers prix d’une valeur de 800 francs, seconds d’une valeur de
500 francs, troisièmes d’une valeur de 400 francs; pour l’industrie et rag’rioulture en grands prix avec allocations en argent, en médailles d’or, d’argent, de bronze et- en mentions honorables; dans l’industrie et ragriculture des récompenses pouvaient être accordées à des c-o opérateurs. Les récompenses se décomposèrent de la façon suivante. Pour les l)eaux-arts il y eut 139 récompenses dont 75 pour la France, 04 pour l’étranger dont 17 grands prix, 8 pour la Franco, 9 pour l’étranger; 33 premiers prix, 20 pour la Franc-o-, 13 pour l’étrangen'; 43 deuxièmes prix, 22 pour la France, 21 pour l’étranger. Pour l’industrie et l’agriculture il y eut 19.250 récompenses, 9.863 pour la France, 9.393 pour rétranger, dont 00 grands prix, 33 pour la France, 33 pour rétranger; 1.143 médailles d’or, 655 pour la France, 488 pour l’étranger; 4.4t2 médailles d’argent, 2.468 pour la France>, 1.944 pour l’étranger; 7.388 médailles de bronze, 3.771 pour la France, 3.617 pour l’étranger; 6.247 mentions- honorables, 2.930 pour la France, 3.3tl pour rét-ranger. 11 y eut en outre de décerné au t-it-rei français dans l’ordre de la Légion d’honne-ur; 3 croix de grand officier, 10 croix de commandeur, 48 croix d’oflicier, 166 croix de clievalier.
Mais il élait écrit qu’aucune fête ne serait célébrée qui ne fût voilée d’inquiétude ou de tristesse. C’est en parlant pour se rendre à la cérémonie que l’Empereur reçut la dépêche lui annonçant que Maximilien avait été fusillé à Queretaro le 21 juin (1). Par une singulière ironie, c’était au moment où l’Empereur exaltait la grandeur de la France que tombait invengé le protégé dont elle n’avait su défendre ni la
(1) Victor Fournel. Les Œuvres et les Hoinnus. Correspouannt du 10 m.al 1878. p. 518.
couronne ni la vie. C’était au moment où l’Empereur parlait (les fières susceptibilités de la France que celle-ci devait évacuer le Mexique et renoncer à l’acquisition du Luxembourg!
Le lendemain, se répandit la nouvelle de l’exécution de l’empereur du Mexique. Le 3 juillet le Moniteur contenait la note suivante sous la date du 2 : « En présence des préoccupations douloureuses qui donnent des nouvelles non encore officielles sur le sort dont aurait été victime l’empereur Maximilien, la revue de demain ainsi que les fêtes en riionneur du sultan ont été contiemandées. »
La revue qui devait avoir lieu le 2 eut lieu le 8 aux Champs- Elysées. Le 9 le sultan se rendit dans la soirée à l’Hôtel de Ville, mais ce ne fut qu’une simple visite. Le 12, le sultan quittait Paris pour se rendre en Angleterre. Les souverains continuaient d’affluer. C’était au commencement de juillet le prince de Monténégro, puis le duc de Saxe-Weimar voyageant sous le nom de comte de Letra, puis le 9 juillet, le roi de Wurtemberg voyageant incognito, le 13, le roi de Bavière sous le nom de comte de Spessart. Le 20 juillet, le roi et la reine de Portugal accompagnés de l’infant duc. de Cohnbro venaient occuper le pavillon Marsan. Puis c’était le prince Albert de Prusse qui était reçu aux Tuileries. Le 29 juillet avait lieu une revue au Bois de Boulogne, en présence du roi de Portugal, du duc d’Oldenbourg et de ses trois fils, du grand-duc Constantin, frère de l’empereur de Russie, des princes Charles et Albert de Prusse. On recevait aux Tuileries, le 2 août, le prince de Serbie, le 3, le roi de Suède Charles XV arrivé la veille de Vichy.
Cependant l’impératrice Eugénie était allée le 21 juillet, l)asser quelques jours auprès de la reine d’Angleterre. Bien-
tôt, le 2 août, le Moniieur annonçait que l’empereur et l’impératrice iraient à Salzbourg faire visite à l’empereur et à l’impératrice d’Autriche. Ils s’y rendirent en effet et y séjournèrent du 18 au 23 août. C’étaits suivant la note officielle, une marque de sympathie qu’ils voulaient donner à la famille des Hahshourg après la catastrophe de Queretaro. Les souverains se faisaient plus rares. Le 7 septembre, l’empereur, l’impératrice et le prince impérial partirent pour Biarritz. Ils revinrent le 15 octobre pour recevoir encore une visite de souverain. Le 23 octobre, en effet, l’empereur François-Joseph arrivait à Paris. Il y trouvait le roi de Bavière, qui avait pris cette fois le nom de comte Augusta, et la reine des Pays-Bas. Le 28 octobre, la série des fêtes de l’Exposition se terminait par un banquet à l’Hôtel de Ville eu l’honneur de l’empereur d’Autriche. On y voyait réunis, à coté de l’empereur et de l’impératrice, l’empereur d’Autriche, les archiducs Charles-Louis et Louis-Victor, la reine des Pays-Bas et le roi de Bavière. » Lorsqu’il y a peu de jours, disait l’empereur d’Autriche, aux applaudissements de l’assistance, j’ai visité à Nancy les tombeaux de mes ancêtres., je n’ai pu m’empêcher de former un vœu. Puissions-nous, me suis-je dit, ensevelir dans cette tombe, confiée à la garde d’une généreuse nation, toutes les discordes qui ont séparé deux pays appelés à marcher ensemble dans les voies du progrès et de la civilisation. Puissions-nous, par notre union, offrir un nouveau gage de cette paix sans laquelle les nations ne sauraient prospérer. » François-Joseph resta encore quelques jours à Paris où arrivait le dernier pèlerin princier de l’Exposition, le duc de Nassau, et quittait Compïègne avec les archiducs, le 4 no*vembre. Ce voyage de notre adversaire de 1859 ne faisait
que souligner les absences: « Chose bizarre ! écrit M. Henri Dabot (1), nous avons eu la visite de l’Empereur d’Autriche que nous avons battu et nous n’avons pas eu celle de Victor- Emmanuel pour les beaux yeux duquel nous nous sommes battus ». Le roi de Sardaigne était venu voir l’Exposition de 1855 : le roi d’Italie qui nous devait la. métamorphose de sa couronne ne vint pas visiter l’Exposition de 18G7. A vrai dire, il ne fut pas le seul souverain qui s'abstint. Un autre de nos hôtes de 1855, la reine d’Angleterre pour qui nous avions lutté en Crimée, nous manqua également.
Prorogée pour trois jours par un décret du 31 octobre qui attribuait te bénéfice de ces journées supplémentaires à des œuvres de bienfaisance, l’Exposition ferma ses portes le 3 novembre au soir.
Paris avait largement profité du concours d’étrangers qu’avait amenés l’Exposition. Les théâtres regorgeaient de spectateurs cosmopolites. Certains d’entre eux augmentaient les gages de leur personnel. Ainsi le directeur de l’Opéra- Comique, M. de Leuven, accordait dui 1®'" juillet à la fin de l’exposition une augmentation de dix pour cent à tous les artistes et employés dont le traitement ne dépassait pas 2.000 francs (-2).
L’Opéra faisait alterner le Don Carlos de Verdi, un des triomphes de Faure, avec la reprise de l'Africaine, l’œuvre posthume de Meyerbeer.
L’Opéra-Comique remettait à la scène une autre pièce de fauteur des Huguenots, l'Etoile du Nord que les visiteure
(1) Souvenirs et Impressions d’un Bourgeois du Quartier Latin de mai I85i d mai 1869. 25 octobre 1867.
(2) Albert SouBiES et Charles Malherbe. Histoire de V Opéra-Comique. La seconde Salle Favart, t. II, p. 130.
de TExpositioa de 1855 avaient pu entendre dans sa prime nouveauté. Il se j.)ornaiL à des reprises, mais ces reprises avaient des salles princicies; c’était le Voyage en Chme, joué le 10 juin pour le l'oi et le prince royal de Prusse, le gTand-duc de Sa.\e-^^"eimar, run des grands-ducs de Russie et le comte Tolstoï; l'Ëioide du Nord, l'eprésentée le P'' juillet devant le ^ice-roi d’Eg’ypte, le 5 devant le sultan; Mignon joué le 17 juin |)our le prince de Mecklemljourg'-Scliwei'in, le 21 pour le gTand-duc et la grande-duchesse de Bade, le 25 ])Oiir le prince Ailhur d’Angleterre, le 0 juillet pour le grandduc de Saxe, le 6 août i)Our le roi de Portugal, le 21 septembre pour la grande-duchesse de Mecklemliourg, le 26 octobre pour l'empereur d’Autriclie (1). A la fête de l’Enipereur la cantate d'usage avait pour sujet Paris en 1867; les paroles étaient de Gustave Ghouquet et la musique de M. Laurent de Rillé. Elle lut chantée le 15 août par Aille Marie Rose, M. Grosse et les chœurs de rOp(''i'a.-Gomique auxquels s’étaient joinls pour rhynme à la Paix llnal ceiil orpliéonistes de la Société des Eiifanls de Lutèce (2).
Les Italiens, alors dans. tout l’éclat de la direction Carvalho, reprenaient Va Finie enchaniée de Mozart.
La Goinédie-Française, donnait le Cas de Conscience d'Oclave Feuillet, le Lion ain.oureux et Galilée de Ponsard. La première représentation de Galilée avait eu lieu le 7 mars, et le 13 juillet rauteur mourait à Passy après trois années de souffrances. La Gomédie donnait aussi Mademoiselle de la Seiglière de Jules Sandeau, le Gendre de M. Poirier de Sandeau et Augier et Paul Forestier d’Emile Augier. Enfin elle repre-
(1) Albert SouBiES et Charles Malherbe. Histoire ite l'Oréra-ConUquc. La seconde Salle Favart, t. II, p. 131.
(2) Id., Id. Ibld.
liait pour la première fois depuis le 2 décemlire, le drame d un proscrit, Ilevnani de Victor Hugo. Ainsi que l’a rappelé le comte Fleury (1), si Galilée, de Ponsard « drame, comme on l’a dit, sans caractère et sans situation » n’avait eu qu une médiocre réussite, la reprise d'Ilernani, le 20 juin, avait été un éclatant triomphe, avait constitué le clou de l’Exposition. Ce n’était pas seulement la foule qui se pressait pour entendre la troupe de Molière. Du mois de mai au mois d’octobre, soit dans la salle de la rue Richelieu, soit sur les scènes de la cour, aux Tuileries ou à Saint-Cloud, les comédiens ordinaires <le l’empereur jouèrent fréquemment devant un parterre de princes.
Le Gymnase donnait Les Idées de Madame Auhraij, d’Alexandre Dumas flls joué pour la première fois le 16 mars, avec un succès sans exemple et le Vaudeville reprenait La Famille Benoîlon de Victorien Sardoii. Da Porte-St-Martin offrait au puldic cosmopolite une féerie La Biche au Bois. Au Palais-Royal avait lieu le 26 juillet la première de la Grammaire, « une des perles, dit M. Albert Soulnes (2), du théâtre de Labiche. »
Mais ce qui attirait surtout, c’était la Grande-Duchesse de Gérolstein jouée au.x Variétés. Le premier soin du czar en franchissant la frontière avait été de retenir une loge et le soir même de son arrivée il allait entendre 1 opérette a la mode. Aussi Eugène Pelletan, le 19 juillet, dénonçaiHl au Corps législatif (( Part inférieur des opérettes, cet art qui envahit de plus en plus la scène française et qui a conquis une telle popularité que lorsqu’on vient de l’étranger le premier
(1) Souvenirs de M. Delaunny. Gaulois du dimanche, 13 .janvier 1901.
(2) Une première par jour, p. 231.
théâtre qu’on éprouve le besoin d’honorer de sa présence, c’est le théâtre des Variétés pour y entendre la Grande-Duchesse de Gérolslein ». La pièce d’Olfenbaoh n’en faisait pas moins fureur et tout Paris fredonnait l’air burlesque de la grande-duchesse remettant le sabre de son père au défenseur de scs Etats. Ce n’est pas sans quelque serrement de cœur que l’on songe à ces railleries de l’esprit militaire qui viennent s’encadrer historiquement entre Sadowa et Sedan. La Grande- Duchesse céda d’ailleurs l’affiche vers la fin de l’exposition à une autre œuvre du même maestro, la Belle Hélène.
L’étranger ne fournissait pas seulement les spectateurs : il fournissait parfois aussi les acteurs. Si le théâtre international de l’Exposition qui avait ouvert le 5 mai par une représenta, tiou chinoise n'avait pas réussi, des troupes exotiques vinrent donner des spectacles sur diverses scènes. Au commencement de juillet sur l’initiative du marquis d’Hervey de SaintrDenis un orchestre de 18 musiciens du Céleste Empire d,onna un concert où furent exéciités Le Chant des jLançailles, Le Retour de VHlrondelle et La Farandole sacrée. Le 15 juillet une troupe anglaise vint jouer au théâtre Italien et un acteur britannique Sothern se distingua particulièrement dans L'Oncle d'Amérique. En même temps un cirque américain donnait des séances à Paris. Le 22 juillet il y avait simultanément des représentations à la Gaîté d’une troupe espagnole ayant à sa tète une danseuse and al ou se Perea Nona, et au cirque du prince impérial d’une troupe japonaise. Le 28 juillet une troupe de danseuses mauresques venait d’Alger exécuter des ballets. Le l" septembre les étudiants d’Upsal donnaient un concert à l’Opéra.
L’Exposition donna lieu à des pièces de circonstance: les
Folies-Dramatiques jouèrent le 6 juillet Les Voyageurs pour VExposition et les Variétés donnèrent le 24 décembre pour revue de fin d’année Paris T ohubohu.
L’époque de l’exposition fut un âge de fortune pour les spectacles. Les recettes des principaux théâtres atteignirent pour l’année 10.417.344 francs et se trouvèrent supérieures au montant des entrées à l’exposition. L’ensemble des théâtres de Paris réalisa en 1867 une recette de 21.983.867 francs contre 16.962.502 francs en 1866 et 13.361 .020 francs en 1868 (1 j.
Cependant l’histoire n’avait pas suspendu son cours. l/af(aire du Luxembourg s’était pacifiquement dénouée. La cession du grand-duché fixée d’abord au P' avril, puis différée avait été finalement éludée par le roi de Hollande sur les cou seils de la Prusse et l’Europe un moment avait eu, suivant le mot de M. Rothan, » la sensation frémissante dei la guerre ». Mais grâce à l’intervention de la reine Victoria, une conférence s’était réunie à Londres le 7 mai et avait réglé la (jiiestion. Si la France ne recouvrait pas rancien département des Forêts, la ville de Luxembourg cessait d’être forteresse fédérale et les troupes prussiennes qui l’occupaient depuis 1815 étaient contraintes de révaeuer. Cependa.nt les appréhensions au milieu desquelles s'était ouverte l’Exposition n'avaient point cessé. « A travers les dithyrambes qui célébraient la fraternité des peuples, dit \dctor Fournel (2), notre oreille inquiète écoutait les échos venus de Luxembourg pareils à cet accompagnement moqueur qui dans l’opéra de Mozart raille la chanson d’amour du héros. » La visite même
(1) Georges Gérattlt. Les Expositions universelles envisuyécs au point de vue de leurs résultats écorwmigues, j). 114.
(2) Voyaye à travers l'Exposition universelle. Correspondant du 25 juillet 1867. p. 622.
(lu roi de Prusse n’a.vait pas apaisé les inquiétudes. Six semaines après le départ du roi Guillaume, le bruit se répandait de complications prochaines, et le Moniteur du 29 juillet devait publier une note démentant la tension des relations avec certaines puissances et la formation de deux camps. La situation extérieure était évidemment l’objet des préoccupations publiques. A la fin d’août, peu après son retour de Salzbourg, l’empereur se rendait dans les départements du Nord, llépondant au maire d’Arras, le 26 août, il semblait s’efforcer de rassurer les esprits. (( Quand on puise sa force, disait-il, dans la masse de la nation, on n’a qu’à faire son devoir, à satisfaire aux intérêts permanents du pays et, tout en maintenant haut le drapeau national, on ne se laisse pas aller û des entraînements intempestifs, quelque patriotiques qu’ils soient. » Malheureusement le lendemain son langage était singulièrement inquiétant ; (( Depuis quatorze ans, répondaitril au maire de Lille le 27 août, beaucoup de* mes espérances se sont réalisées, de grands progrès ont été accomplis. Cependant des points noirs sont venus assombrir notre horizon. De môme que la bonne fortune ne m’a pas ébloui, do même des revers passagers ne me décourageront pas. » Les points noirs signalés par l’Empereur ne firent que répandre l’inquiétude. Le discours qu’il prononça le 30 août à Amiens n’était pas fait pour relever la confiance : (( La stagnation momentanée des affaires n’a pas empêché les classes induslrielles de me témoigner leur sympathie... L’insuccès de notre politique au delà de l’Océan n’a pas diminué le prestige de nos armes. » L’affirmation de la confiance et du prestige était un bien imparfait correctif à l’aveu sans artifice de la crise commerciale et de l’avortement de ce qu’on avait
appelé la grande pensée du règne.
L'empereur avail raison: les poiiils noirs ne maiiquaienl. pas. Si le 9 septembre les dernières troupes prussiennes évacuaient la forteresse du Luxembourg désormais placée en dehors de rAllemagne, une nouvelle lentalive se préparait manifestement contre les Etats romains. Le 2'i septembre, Gai'ibaldi était arrêté par le gouvernrment italien et transféré à Caprera. Mais les bandes italiennes franchissaient la frontière avec la comi)licité à peine voilée du calunet de Flcrence. Le 11 octobre, Sulhaco était occupé i ar les garibaldiens et repris par les pontificaux. Bientôt un non veau combat avait lieu sur la route du Monte Libertm Les garibaldiens n’étaient plus qu'à une étape de Borne, et Garibaldi, échappé de Caprera, se trouvait à leur tète. Dans cette situation, l’envoi du corps expéditionnaire qui avait été suspendu sur la demande du roi d'Italie fut décidé, et le jour même où l’empereur d’Autriche assistait au l)an(iucl de l'Ilôtel de Ville, le 28 octobre, la Hotte française arrivait à Ci\ila- \"ecchia. Le 30 octobre, les troupes françaises occupaient Rome. Le 3 novemlu'e, un engagement avait lieu entre les bandes garibaldiennes, d’une part, 3.000 pontificaux et 2.000 français, de l'autre. Les garibaldiens étaient dispersés et le lendemain, Garibaldi était arrêté à la frontière italienne. .\insi l’Exposition, ouverte sous les menaces de la question du Luxembourg, s’achevait au milieu d’une reprise de la question romaine.
A l'intérieur, le calme avait régné: on était trop en liesse pour songer à s’insurger. D’un commun accord on axait ajourné les questions irritantes ; le Corps législatif avait discuté la loi abolissant la contrainte par corps et la loi des so-
ciétés. Emile Ollivier ayant le 12 juillet au Corps législatif appelé Ml. RO'Uher '( vice-empereur sans responsabilité (i) », rempereur avait, le l'i juillet, envoyé au ministre d’Etat, la grand’croix de la Légion d’honneur en diamants, et le 20 juillet, la session avait été close sans autre incident.
Certes, celui qui, le dimanche 2 juin 18G7, aurait assisté au.x courses de Longchamps et aurait vu dans la loge impériale l’empereur de Russie et ses deux lils, le roi et la reine des Relges, le prince royal de Prusse, le duc de Leuohtenberg, le prince de Saxe-Weimar, le prince de Hesse, qui aurait, le G juin, assisté à la grande revue où nos troupes évoluèrent devant rempereur de Russie et le roi de Prusse assis aux côtés de l’Empereur, aurait pu croire à je ne sais quelle hégémonie de Napoléon III sur l’Europe paciflée..
C’eût été une vaine illusion de ce régime de mirage.
En réalité la France était isolée et sa situation en apparence si brillante était plus précaire qu’elle ne l'avait jamais été. Nous avions coopéré à l’unité italienne et notre brusque arrêt après Solférino et Magenta, la paix de Viilafranca qui laissait Venise à l’Autriche, avaient indisposé l’Italie, d’ailleurs en conllit permanent avec nous sur la ((uestioii romaine. Nous avions fait la guerre de Crimée pour l’Angleterre et, en nous refusant à la démolition de Cronstadt et à la ruine de Saint-Pétersbourg, nous avions perdu tout le fruit de nos services. L’annexion de Nice et de la Savoie, l’occupation de la Syrie que nous avions dû abréger sur les représentations du cabinet de Saint-James avaient achevé de détruire ce qui pouvait rester de l’alliance anglaise.
D’autre part notre attitude en 1863, pendant l’insurrection
(1) Pierre de la Gorce. Histoire du Second Empire, t. V, p. 3.52.
de la Pologne, notre attitude en 1866 pendant la campagne de Sadowa ne pouvaient nous concilier ni la Russie ni l’Autriche. De la sorte nous nous trouvions avoir secondé tout le monde et n’avoir à attendre de gratitude de personne. Deux grands Etats nouveaux Tltalie et rAnemagne se dressaient à nos frontières. La Belgique môme dont l’annexion était l’idée fi.xe de l’Empereur — on dit que le 2 décembre M. de Morny dut deux fois arrêter l’impression d’un décret réunissant la Belgique à la France — ■ se montrait méfiante à notre égard.
Aussi les « intellectuels » de la cour impériale éprouvaient-ils soit des appréhensions, soit de sombres pressentiments. Sainte-Beuve sentait sans doute la poésie de ce (pii se déroulait sous ses yeux. « Tout ce qui se passe, écrivait-il, tout ce qui se passe, vu de loin et par un moine, le moine malgré lui que je suis, n’est certes pas sans grandeur: c’est un spectacle unique et je ne puis m’empêcher de croire que la civilisation dans le sens le plus élevé du mot y gagnera. » Mais il ne cachait pas ses inciuiétudes. (( Je tremble toujours, écrivaitil dans la même lettre, quand je vois toutes ces fêtes monstres; la folie a tant de chance de s’y glisser (1) ». Plus sagace en sa misanthropie chagrine, Mérimée, pénétrait mieux encore le néant de tout ce grandiose et la vanité de toutes ces pompes. <( Paris est aussi triste que possible, écrivait en pleine exposition l’auteur de Colomba, tout le monde a peur sans trop savoir pourquoi. C’est une sensation comme celle que fait éprouver la musique de Mozart lorsque le Commandeur va paraître. Il y a un malaise universel et on est nerveux. Le moindre événement est attendu comme une catas-
(1) Sainte-Beuve, à la princesse Mathilde, ce samedi (juin 1867). Lettres à la princesse p. !283.
Iroplie. Enfin on est bête et ennuyé. » Et il ajoutait plus tard: (( Les affaires ne vont pas bien; il y a beaucoup d’inquiétude sans qu’on se rende bien compte de quoi on a peur (1) ». Enfin un économiste Michel Chevalier, dans son introduction au rapport du jury international (2), exprimait la crainte que « l’Exposition de 18G7 n’eût été que comme un météore lumineux mais passager sur un horizon destiné à s’obscurcir et à être déchiré par les orages ».
C’est que l’on sentait le déclin du régime. Jusqu’en 1866, le Second Empire a^'ait fait illusion, mais (|uinze jours avaient suffi pour mettre à nu son néant. « Votre prestige, écrivait à Napoléon lit le 13 juillet 1866 la reine de Hollande (3), a plus diminué pendaiil cette dernière quinzaine qu’il n’a diminué pendant la durée du règne ». Disraelo disait un mois plus tard ; « La liaiKjueroule morale de l’empereur est évidente (4) ». « IfEurope, lit-on dans un livre ffui fut attrihué à rambassadeur d’Autriche à Paris, au début du Second Empire, M. de Ilulmer, fEurope, réveillée comme d’un rêve voyait et pesait les fautes et le décousu d’une polili(]ue qui allait, de gaieté de cœur, se heurter aux obstacles les plus formidaldes et 'épuiser le sang et l’argent de la France dans les ex]iéditions les plus insensées (5) ». Et l’auteur ajoute: a Au reste, si l’Europe avait ou besoin d’éclaircissements, l’Empire les lui eût fournis avec son Exposition universelle de 186i7. Princes et peuples furent à même de voir l’état de démoralisation, de présomption et d’incurie du gouvernement français,
(1) Mérimée, cité Charles ije Mazade. Chronique de la Quinzaine. Revue des Deux-Mondes du 1" janvier 1879, p. 226.
(2) Cité Alfred Picard. Expositioti internationale de ISS9. Rapport général t.. I. p. 179.
(3) Cité Le dernier des Napoléons, p. 285, n. 1.
(•i) G. Valhert (Victor Clierimliez), Les Mémoires du comté Wltzthum. Revue des Deux-Mondes du 1" novembre 1889, p. 199.
(5) Le dernier des Napoléons, p. 222.
et l’Europe comprit qu’elle avait à craindre, peut-être à coairte échéance, une nouvelle éruption du volcan révolutionnaire en France ».
Cette éruption, plus terrible que les plus pessimistes n’aul'aient pu la redouter, ne devait pas larder à se produire, mais la guerre étrangère devait précéder la guerre civile. Après les jours si brillants à la fois et si sombres de l’année de l’exposition — ' « lumière éblouissante et ombres passagères, tonte l’année 1867 tient en ces deux sensations (1) — » devaient venir les jours tragiques de l’année de la guerre et l’exposition se trouva n’avoir été suivant le mot de M. de Vogue (2) que « la veillée folle du grand deuil ».
Moins de trois années après les fêtes si joyeuses et si anxieuses de 1867 — car si jamais on ne mit tant de frénésie à s’amuser, jamais non plus on ne sentit au milieu des plai sirs de tels sursauts d’inquiétude^, et les survivants de cette époque inoubliable en ont gardé une sensation d’effroi aussi bien (pie d'éblouissement (3) — ■ une guerre éclatait entre la France et l’Allemagne groupée autour do la Prusse.
Après des désastres sans précédents, notre territoire était démembré au profit d’un de ceux à qui nous offrions en 1867 une si fastueuse hospitalité. C’était dans une France séparée par un abîme de la France de 1867 que devait s’ouvrir à onze ans de sa devancière, la troisième exposition parisienne, l’E.xposition de 1878.
(1) Pierre de la Gorce. Histoire du Seeoiid Eiutnrc, t. V. p. 1&3. (i) Hcinurques sur VEsposition du Cciili’ituire. p. 10.
(3) Pierre de la Gorce. Histoire du Second Eiupirr. t. V. p. 151.