‹ Essai historique sur les expositions universelles de ParisChapitre 8 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'exposition de 1900

C’est une voie lactée de petites expositions qui avait conduit de l’exposition de 1878 à l’exposition de 1889. C’est une pléiade d’expositions d’un faible éclat qui relie l’exposition de 1889 à l’exposition de 1900. Mais celte pléiade compte une étoile de première grandeur, une émule des expositions de Vienne et de Philadelphie, l’exposition de Chicago.

A ce déclin du siècle, les expositions universelles, accueillies, comme les expositions nationales ou spéciales, avec une faveur croissante que constate l’exposé des motifs du projet de loi relatif à l'Exposition de 1900, achèvent de se répandre sur toute la surface du globe et complètent leur tour du monde. Nées dans la vieille Europe en 1851, transportées dès 1853 dans l’Amérique du Nord, elles avaient pénétré en 1872 dans l’Amérique du Sud, en 1875 dans cette Australie dont le développement aussi rapide que celui de l’arbre qui en caractérise la flore, dont ta croissance d’eucalyptus a fait en moins d’un siècle comme une Europe Australe, et enfin, en 1884, dans l’antique Asie; mais il n’y en avait eu encore ni dans l’Amérique centrale, ni en Afrique. La période qui s’étend de 1889 à 1900,

inaugure les expositions universelles aux Antilles et dans le vaste triangle qui s'étend des Grands lacs au cap de Bonne- Esnerance.

L’année 1889 n’avait pas eu que la seule Exposition de Paris: une autre exposition universelle s’était ouverte peu après l’exposition française. C’était l’Exposition de Tiflis. Déjà en 1850 une exposition avait eu lieu à Tillis; mais elle était alors bornée aux produits des provinces transcaucasiennes de la Russie. En 1889 l'Exposition était internationale. Elle embrassait l’agriculture et l’industrie. Mais l’exposition asiatique fut éclipsée par l’exposition européenne.

L’année 1890 ne compte qu’une exposition universelle, l’E.xposition d’Edimbourg.

Comme l’Exposition d'Amsterdam, simple exposition coloniale, s’était, par l'adjonction d'une section générale, transformée en ex])Osition universelle, de même l’Exposition d’Edimbourg, bornée d’abord à l’électricité, s’épanouit en exposition d’ensemble. Mais la » Vieille Enfumée » fut loin d'oitlenir le même succès que la Venise du Zuyderzée.

Comme l’année 1890, l'année 1891 ne compte (lu'une exposition universelle, l’Exposition de Kingston.

Comme l'Exposition d’Edimbourg, l’Exposition de Kingston avait lieu sur une terre anglaise, mais sur une terre anglaise séparée de l’Ecosse par tonte l’étendue de l’Atlantique. Cette exposition, la première qu’aient vue les Antilles, avait pour théâtre la plus grande des « Cyclades tropicales » placées sous la domination britannique, la Jama'ique. Elle avait pour siège, la capitale de la colonie, Kingston. Elle ouvrit avec l’année le 1®’' janvier 1891.

L’année 1892 ne compte encore qu’une exposition univer-

selle, l'Exposition de Sâo Paulo.

Ce concours international était donné non plus par l’Amérique anglaise, mais par la Lusitanie du Nouveau-Monde. Il avait pour théâtre l’Etat de Sào Paulo, un Etat de la nouvelle république brésilienne, dont il semblait destiné à solenniser l’avènement. Les habitants de cet Etat, les Paulistes, ainsi qu’on les appelle, ont toujours été considérés comme les plus aventureux des Brésiliens, et c’est à leur hardiesse que l’on doit les explorations de l’hinterland des cotes découvertes par Cabrai. C’est donc à eux qu’il appartenait naturellement d’inaugtmer les expositions universelles dans les Etats-Unis de rArnérique méridionale. L’Exposition avait pour siège la capitale de l’Etat, la ville de Sào Paulo placée presque sous le tropique du Capricorne. Elle ouvrit juste un an après l’exposition de Kingston le 1" janvier 1892.

L’année 1893 compte elle aussi une seule exposition universelle, mais une exposition gigantesque, l’exposition de Chicago.

C’est en 1889 que les Améi icains, éblouis des merveilles de l’Exposition de Paris, résolurent d’entrer de nouveau en lutte avec l’ancien monde, dans une colossale exhibition. N’avaientils pas, eux aus‘=^i, un centenaire à célébrer ? Ne devait-il pas y avoir bientôt quatre cents ans que Christophe Colomb avait découvert le Nouveau Alonde ?

A la vérité, c’est à l’île de Cuanaliani, qu’il nom nia San Salvador, une des Lucayes, Cat, Watling ou Marigiiani (1) et c’est le 11 octobre l'i92,que Cln istophe Colomb mit le pied sur le sol de l’Amérique. C’est donc, ce semble, dans l’ure des îles de

(1) Vivien de Saint-Martin. Nouveau Dictionnaire de géographie universelle, V. San Salvador, t. V, p. 615.

l’archipel de Bahama qui se disputent l’honneur d’avoir été le premier atterrissement du grand navigateur ou tout au moins dans les Antilles, et en octobre, ou tout au moins à l’automne de 1892 qu’eût dû se célébrer le quatrième centenaire de la découverle du Nouveau Monde. Et c’est à Chicago, dans la partie de l’Amérique ou Cabot devança Colomb, c’est en mai 1893, que s’ouvrit l’exposition colombienne. Le lieu et la date s’expliquent aisément.

Ouelque présomption qu’il puisse y avoir de la part des Yankees à prétendre incarner l’Amérique tout entière, il est certain qu’ils sont actuellement le peuple prépondérant de l’univers révélé par Colomb. Il était donc naturel (lu’ils voulussent célébrer chez eux l’anniversaire de la découverte du Nouveau Continent.

Deux villes des Etats-Unis se disputaient l'honneur de donner l’hospitalité à cette fête solennelle, New-York et Chicago, r « Empire City » et la « Standard City ». La « Standard City » l’emporta et une loi fédérale du 23 a\ ril 1890 fixa à Chicago le siège de l’Exposition colombienne.

Ce choix se justifiait facilement. Chicago est placée sur les bords du lac Michigan, à l’endroit mémo où durant la période glaciaire s’échappait un émissaire du bassui, alors sans débouché sur l’Atlantique, des grands lacs laurentiens, qui allait en porter les eaux à la vallée du Mississipi. Cet émissaire dont les nombreux bayous qui sillonnent encore la ville sont les derniers vestiges venait d’être rétabli. Le renversement artificiel du Chicago River avait transformé ce triliutaire du lac Michigan en un dérivé rejoignant par l’Illinois le Meschacébé (1) et constitué ainsi un Cassiquiaré factice de l’Amérique

(1) Vivien de Saint-Martin. Nouveau Dictionnaire de géographie univei selle, v. Chicago, t. I, p. 710.

du .Nüi d destiné à relier « la rivière de Canada » et « le lac des Illinois » au fleuve Colbert de Cavelier de la Salle. Chicago occupe encore remplacement d’un portage important au temps des « trappeurs » et des « coureurs de bois » entre la vallée du Saint-Laurent et la vallée du Mississipi. Chicago, par sa position unique au nœud du système hydraulique intérieur de l’Union, l’emportait donc sur le grand port de l’Atlantique.

D’autre part, plus que la vieille colonie néerlandaise, la (( Mushroom city », la » Ville champignon » offre le type de ces métropoles des mondes nouveaux, qui en quelques lustres atteignent et dépassent les capitales séculaires de l’ancien continent. Elle s’élève dans cette région (jiie Chateaubriand vîsita presque exactement un siècle avant l’Exposition, en 1791, et dont il décrit ainsi ta sauvage vastité : » Les lacs du Canada, lie iirésenlent (jue la nudité de leurs eaux, laquelle va rejoindre une terre dévêtue, solitudes qui séparent d’autres solitudes. Des rivages sans habitants regardent des mers' sans vaisseaux, vous descendez des Ilots déserts sur des grèves désertes » (1), dans celte région que Volney sept ans plus tard considérait comme ajipelée à être » la Flandre des Etats-Unis pour le blé et les pâturages », mais où, de l’Ohio à la Wasbah, il ne voyait pas une cabane et n’entendait pas même un chant d’oiseau (2). Du reste à l'époque de l’Exposition elle était déjà bien plus que New-York qu’elle semble destinée à supplanter bientôt comme capitale de la Confédération « le cœur, le foyer de la véritable civilisation américaine (3) ». Enfin, « la ville modèle » que ses citoyens se plaisent à appeler « la Reine de

(U CHATEAunRiAND. Mémoîrrs d' Outre-Tombe, éd. Dufour, t. I, p. 433.

(•2) VOL^EY. Tabl au du Climat et du Sol des Etats-Unis, III, Œuvres com plètcs, éd. Panthéon littéraire, p. 632.

(3) Fournier de Fiaix. Mouvement économique et social aux Etats-Unis. Economiste français du 16 sei)tembre 1893, p. 357.

l’Ouest » et « la huitième merveille du monde » et qui joint au titre de « Grenier du monde » les titres souriants de « Cité des jardins du continent américain » et de « Grande Reine des lacs », offre sous un climat moins excessif que celui de la « Ville prépondérante » des parcs sans rivaux encadrés dans un panorama féerique. Bien qu’elle n’ait été incorporée c’est-à-dire constituée en commune, que le 22 juillet 1831, et qu’elle ne comptât alors que quelques habitants (l), cependant dès avant l’incendie qui la dévora, le 8 octobre 1871, brûlant 17.450 maisons, engloutissant pour 950 millions do richesses et envoyant des nuages roux chargés de cendres, planer jusque sur l’archipel des Açores (2), Chicago avait une importance considérable. L’auteur d’un guide local publié en 1800 (3), disait que le développement de cette ville » égale ce (jiie les Mille et une Nuits offrent de plus merveilleux », et un voyageur (pii la visita au printemps de 1809 y voyait « un abrégé de la grande République (i) ». La catastrophe ne lit que métamorphoser une ville de bois en une ville de marlu’e. Comme l’invasion des Gaulois dans là Rome antique, l’embrasement fit disparaître de la \’enise américaine, les traces de la pauvreté originelle de la métropole future; le plomb sortit argent du creuset brûlant; l’incendie transfigura Chicago sans presque en retarder raccroissement et l’enceinte de la cité future fut tracée de façon à pouvoir contenir huit millions d’habitants.

La ville n’était pas encore rebâtie qu’on y essayait déjà, au

(1) De Chambrun. Chicago et l' Exposition colombienne. Correspondant du 10 août 1893, p. 432.

(2) Elisée Reclus. Nouvelle géographie universelle, t. XVI. p. 414.

(3) Cité Rodolphe Ijndau. Le Chemin de fer du Pacifique. Voyage de San Fran^seo à New-York, III. lievue des Deux-Mondes du 1" mars 1870, p. 139.

(4) Rodolphe Lindau. Le Chemin de fer du Pacifique. Voyage de San Francisco d New-York. Revue des Deux-Mondes du 1" mars 1870, p. 139.

bord du lac Michigan, « une manière d’exposition universelle... qui réussissait à n'y pas faire trop mauvaise figure (1) », humble et précoce prélude à l’exposition des merveilles du monde, et les années suivantes il s’y donnait des expositions qui groupaient les produits de presque tous les Etats du Nord-Ouest (2).

Nulle cité n’était donc mieux qualifiée que Chicago pour devenir le siège de la grande foire colombienne; mais si l’exposition devait se tenir à Chicago, il était impossible de l’ouvrir à rarrière-saison. En effet, comme le fait remarquer le consul général de France à Chicago, M. Bruwaert, dans son étude sur l’exhibition américaine (3), on ne pouvait songer à soumettre les exposants aux rigueurs polaires d’un de ces hivers de l’Amérique du Nord où en décembre et janvier le thermomètre descend parfois à — 30°. On voulut du moins par une sorte de préinauguration marquer l’anniversaire exact de la révélation du Nouveau Monde. Au mois d’octobre 1892, on procéda dans le « parc des merveilles du monde » à la cérémonie de la dédicace des palais. Outre les autorités locales, le vice-président des Etats-Unis, M. Norton, un ancien président des Etats-Unis, M. Hayes, et le cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, enfin plus de cent milld curieux accourus de l'Ohio, de l’Indiana, prirent part à cette fête. « Cette immense assistance, dit M. Fournier de Flaix (4), cette immense assistance a bientôt été rangée en un splendide cortège (procession), avec bannières et musique, notamment

(1) Félix Regamey. .4 Chicago il y a vingl-ans. Tour du Monde du 20 mai 1893, p. 306.

'2) DE Fontpertuis. Mouvement économique aux Etats-Unis. Economiste français du 15 novembre 1879, p. 593.

•3) Chicago et l'Exposition universelle colombienne. Tour du Monde du 13 mal 1893, p. 291.

'i) Mouvement économique aux Etats-Unis. Ecotiomistc français du 29 octo-’ bre 1892, p. , 565.

des chœurs de plus de cinq mille voix. Une cantate due à miss Ilarriett F. Monroe a été exécutée. Dans cette cantate, une part principale est faite, comme de raison, à l’Angleterre, mère royale des nations, à l’Espagne, modèle de chevalerie, à la France qui n’aime plus le « temps passé obscur et qui res- « plendif dans la liberté ». Cette cérémonie ayant pour objet fie célébrer le centenaire de Christophe Colomb, AI. Chauncey Depew a prononcé un discours sur les progrès de la civilisation avant et depuis la découverte du Nouveau Monde. Après ce discours, le Révérend Ireland, archevc(iue de Saint-Paul, a lu les prières et M. Maccock, de Philadelphie, a donné la bénédiction. C’est donc sous d’heureux auspices que se sont ouverts les palais des mer\’eilles du Monde ».

Ce fut seulement huit mois plus tard ({u’eut lieu l’inauguration de l’exposition colombienne.

L’Exposition occupait une surface de 253 hectares, précisément la superficie de Paris sous Philippe-Auguste (1), dont le cinquième environ, 57 hectares, était couvert.

Les objets étaient rangés dans un ordre complètement différent de l’ordre suivi d’ordinaire.

L’Exposition était divisée en douze classes ; 1° Agriculture, produits forestiers, aménagement des forêts, machines et outillages; 2° Viticulture, honticultiire, culture des heurs; 3“ Bétail, animaux sauvages et domestiques; 4° Poissons, pêcheries, engins et instruments de pêche; 5” Mines, exploitation des mines et métallurgie; 6’ Machines; 7° Transports, chemins de Per, navires, véhicules; 8° Fabrication; 9° Elec^ tricité; lO” Beaux-Arts, peinture, sculpture, arts décoratifs;

(1) M. L R. Compte rendu de Une visite à Paris en 1900. La ville et l'Exposition vues en quinze jours, par Alexis Martin. Journal des Economistes, août 1900, p. 334.

11“ Arts Libéraux, littérature générale, travaux publics, musique et art dramatique; 12“ Ethnologie, archéologie, développement du travail et inventions.

On saisit le principe qui a présidé à cette classification bien caractéristique d’un peuple neuf : d’abord les matières premières et les moyens de les obtenir, répartis en cinq classes; puis les moyens de les employer répartis en quatre classes, et enfin, quelque peu pêle-mêle, en trois classes, les Beaux- /Vrls, les Arts Libéraux, l’Exposition rétrospective, et l’Exposition d’économie sociale.

L’Exposition s’étendait sur deux parcs. Elle occupait une partie du parc de Lake-Front au sud du port principal et à l’entrée du Gliicago River. C’est là qu’on avait installé les édifices consacrés aux Beaux-Arts et à l’éducation. Mais elle avait pour site principal le Jackson-park qu’elle absorbait tout entier. Le Jacksoii-park est un vaste domaine de 237 hectares, situé au sud de la ville et « que viennent baigner, pour employer une expression de M. Bruwaert (1), les vagues blanches ou bleues de cette vaste mer intérieure qu’on appelle le lac Michigan ».

Le Jackson-Park avait pour bordure du côté du lac un ourlet de marécages. On transforma ces marécages pour l’Exposition en une sorte de Venise des grands lacs, « une Venise aux longues colonnades et aux palais étincelants dans leurs colossales dimensions » (2). Le Jackson-park renfermait un vaste iiassin prolongé par un canal naturel qui traverse le parc dans le sens de son axe. C’est autour de ce bassin et du canal qui y fait suite que l’on groupa les édifices de l’Exposition.

(1) Chicago et l'Exposition universelle colomhicnne . Tour du Monde du 29 avril 1893, p. 288.

(2) De Chambrun. Chicago et l'Exposition colombienne. Correspondant du 10 août 1893, p. 438.

« Avec leurs chapiteaux, dit un voyageur qui les visita « dans toute la splendeur de leur peinture blanche et de leur gloire passagère », avec leurs chapiteaux copiés de Rome et d’Athènes, leurs dômes sveltess le chaotique mélange de leurs architectures combinées, ils donnaient l’idée d’une cité de rêve, d’une ville de vision apparue soudain au bord de ce lac, vaste comme une mer, dont l’eau glauque et vivante se soulevait dans l’entrecolonnement d’un gigantesque portique. Oui, c’était vraiment un décor de gloire par les beaux jours du commencement de l’automne et comme dressé à souhait pour le divertissement des travailleurs appelés à ce rendezvous de repos (1) ».

Les édifices les plus importants étaient groupés autour du grand bassin.

i< De tous les spectacles de l’Exposition colombienne, dit M. de Chambrun (2), le plus merveilleux, est sans contredit l’aperçu d’ensemble de la Cour d’honneur. Un grand arc de triomphe, formant le centre de trois rangées de hautes colonnes corinthiennes, se dresse au bord même du lac Michigan et relie l’un à l’autre le gigantesque palais des Manufactures et des Arts Libéraux à celui de l’Agriculture. Au centre du vaste rectangle ainsi formé se trouve le bassin central oblong qui semble découler d’une fontaine monumentale de laquelle s’élancent en bondissant dans la chute d’eau des chevaux blancs cabrés d’un assez beau dessin. Cette fontaine a été construite au pied du pavillon de l’administration dont le dôme marque, pour ainsi dire, le milieu de l’exposition. Ce pavillon, d’une architecture très élégante est détaché et a, à sa droite, la

(1) Paul Bourget. Outre-Mer, t. II, p. 5.

(2) Clôture de l’Exposition colombienne . Correspondant du 10 décembre 1893,

galerie des Machines et, à sa gauche, le palais de l’Electricité. Le grand bassin central en cet endroit se divise en deux branches et passe sous deux ponts à balustrades de pierre; à gauche, il va se perdre dans les jardins autour de bile boisée; à droite, il devient un véritable canal pareil à ceux de Venise et longe le palais d’Agricullure et la galerie des Machines. » Tout n’était sans doule pas irréprochable, mais les imperfections disparaissaient dans l’effet général. « Certains détails, dit M. de Chambrun (1), certains détails sans doute ont leurs défauts. Ainsi, la grande statue de la République qui fait face au bâtiment de l’administration est disgracieuse et par trop voyante. De même on pourrait reprocher aux deux petits temples qui se trouvent aux angles de la cour d’honneur d’être par trop grêles et de nuire au développement de celle-ci dans toute sa longueur et sa pureté. Mais ces reproches ne visent que des détails. L’ensemble, somme toute, est unique dans sa blancheur vierge et son aspect grandiose. A travers les hautes colonnes qui se dressent le long du lac, on voit se briser les courtes lames de cet océan intérieur; leur écume blanche comme les palais, jaillit et retombe et toujours entre les colonnes, mais à l’horizon on aperçoit des voiles nombreuses. C’est le grand commerce dont la jeune métropole du Nord est aujourd'hui l’entrepôt. Cet horizon et cet emplacement exceptionnels ont sans doute contribué à faciliter l’œuvre des artistes de l’Exposition colombienne. Ils ont eu sous la main, et avant même de se mettre au travail, un cadre sans pareil. Mais, il faut l’avouer, ils ont su le mettre à profit, et si leur œuvre était à refaire, on aurait à peine quelques avis sans réelle

(1) De Chambrun. Clôture de l'Exposition colombienne. Correspondant du 10 décembre 1693, p. 674.

impori nce à leur offrir, non des conseils à leur donner. )l

Le principal édifice était le palais des Manufactures et des Arts Libéraux. Il couvrait 17 hectares. Deux fois plus grand que Saint-Pierre de Rome, il pouvait contenir trois fois le Coliséi' (1). En l’élevant, les ingénieurs américains avaient voulu rivaliser avec les constructeurs parisiens de la Galerie des i\h'"diines. Le nouveau hall, plus large et idus haut que le nôtre, avait 116 mètres de portée et 62 mètres de hauteur. L’Arc lie triomphe eût pu passer dessous en écornant ses angles, comme le faisait observer M. Bruwaert (2). Mais en dépit de l'agi andissement, ce n’était qu'une copie. « Les Américains, dit M. Chasseloup-Laubat, rendant compte à la Société des ingénieurs civils de son voyage à Chicago (3), les Américains ont eu beau chercher. Ils ont eu beau creuser la question sous toutes ses faces: ils n’ont pu imaginer de plans sensiblement différents des nôtres. Its ont fait un peu plus grand, non différemment. »

Le Palais des Macliines était une autre réplique de notre liait de 1889. « Le Palais des Machines, dit M. Jules X'iolle (4), ressemblait assez, par ses vastes dimensions, à notre galerie du Champ de Mars, sans en avoir l’élégante hardiesse. » Elle n’en a\ail pas non plus la mâle simplicité et la façade était décorée d'ornements dans le goût italien (b).

Un autre palais enfin, était réservé à l’électricité, la reine en (ILielque'Sorte de cette exhibition. Il s’élevait à côté du pavillon

(1) De Chambrux. Chicago et l'Exposition colombienne. Correspondant du 10 août 1893, p. 438.

(2) Chicago et l Exposition universelle colombienne. Tour du Monde du 13 mars 1893, p. 292.

(3) Cité Fournier de Fl.aix, Mouvement économique et soc'ial aux Etats- Unis. L’Exposition de Chicago. Economiste trançais du 29 avril 1893 p. 521

(4) L’Exposition de Chicago et ta Science américain.?. Revue des Reux-Mandes du 1" Juin 1894, p. 588,

(5) De CuAiMBRUN. ClCiture de l’Exposition colombienne. Correspondant du 10 décembre 1893, p. 875.

de l’administration et occupait ainsi presque 1© centre de ce raccourci de monde, que l’électricilé, soleil caché de la nuit, illuminait chaque soir de 120.000 lampes à incandescence et de 5.000 arcs voltaïques (1).

Dans ces palais. TUnion occupait, en général, une place prépondérante. « Nous avons, disait un publiciste des Etats-Unis, Heni7 Watterson (2), nous avons dirigé le mouvement du monde, non sa pensée. Nos œuvres ne s’étalent pas en fresques sur les murailles, ni dans les bibliothèques, mais dans l’échoppe ou l’atelier où l’étille grince, où le rouet chante, et dans les plaines ouvertes où les vendangeuses à vapeur luttent en guerre amicale contre les obstacles de la nature. » L’auteur américain signalait ainsi d’une façon discrète, les lacunes de la civilisation des Etats-Unis, civilisation trop exclusivement pratique et matérielle. Aussi y avait-il parmi ces champs de tournoi une lice où le vieux monde l’emportait sur son jeune rival. C’était la partie du Grand-Palais affectée aux Arts Libéraux. (A-tle portion de la foii’e du monde était « un collège pour la démocratie américaine », un « champ fertile d’enseignement » (3), comme l’Exposition elle-même était une révélation de l’Europe pour les populations de l’intérieur sevrées de toutes relations avec l’ancien continent (4).

D’autres édifices, au nombre de vingt-sept, étaient échelonnés le long du canal.

Il y avait le palais des Mines d’une architecture sévère (5).

Il y avait le palais des Moyens de transport, seul bâtiment

(1) Jules VioLLE. L'Exposition de Chicago et la Scietice américaine. Itcvue des Deux-Mondes du 1" juin 1894, p. 5,89.

(-2) Cité DE Chambrun. Clôture âe l’Exposition colombienne.. Correspondant du 10 décembre 1893, p. 870.

(3) De CnAMBRUN. Clôture de ^Exposition colombienne. Correspondant du 10 décembre 1893, p. 885.

(4) id. id. id. p. 878.

(5) id. id id ibid

id.

id

id.

id

peint en couleur au milieu de monuments d’une « blancheur marmoréenne » (1).

Il y avait le palais des Femmes, sorte de Capitole que les Américains avaient eu la galanterie d’ériger au mouvement féministe.

Il y avait le palais des Pêcheries, le palais de l’Horticulture, le musée du gouvernement fédéral, et le temple des Arts.

Il y avait enfin le parc des Palais, enceinte de 92 hectares où chacun des Etats de l’Cnion avait édifié, souvent à grands frais, son bâtiment spécial.

« Parmi les autres curiosités de la World’s Pair, dit un délégué du gouvernement français à l’Exposition de Chicago, il faut citer le palais destiné aux enfants, que l’on chéquait comme de simples colis. Dans la crainte de les perdre, les parents les mettaient le matin à la consigne sous un numéro à l’aide duquel ils venaient le soir réclamer leur progéniture (2)».

De tous ces édifices, aucun n’avait été élevé à titre définitif (3). On les avait construits à titre provisoire, quelquesuns d’une manière si défectueuse qu'on dut les réparer dès avant l’ouverture (4). L’Exposition close, on les brûla: « la démolition en eût été trop lente » (5). C’est d’ailleurs un procédé courant. M. Jules Violle vit à Chicago brûler sur la voie les vieilles traverses de chemins de fer pour épargner l’embarras de les enlever (6).

(1) De Chambrdn. Clôture de l'Exposition colombienne. Correspondant du 10 décembre 1893, p. 876.

(2) Conférence de M E. O. Laini sur son voilage en Amérique faite le

9 décembre IS93 à la Société nationale d' Horticullure de France, p. 39.

(3) De Cuambrun. Clôture de V Exposition colombienne. Correspondant du

10 décembre 1893. p. 887.

(4) Fournier de Flaix. Mouvement économique et social aux Etats-Unis. Economiste français du 21 .ianvier 1893 p. 74.

(5) Paul Bourget. Outre-Mer. t. II, p. 5.

i6) De Chambrun’. Clôture de l'Exposition colombienne. Correspondant du 10 décembre 1893, p. 886.

Les attractions avaient été reléguées sur un ruban de terre de I.GÜO à 2.ÜÜ0‘ mètres de longueur appelée « Midway plaisance )). Cette bande de sol se trouvait presque complètement séparée de l’exposition avec laquelle elle ne communiquait que par un tunnel percé sous le chemin de fer de l'Illinois. On y voyait à côté d’une reproduction de la rue du Caire de l’exposition parisienne de 1889 (1) un village irlandais et un carrefour de la capitale de l’Autriche (2).

C’est à Alidway plaisance que se trouvait une » curiosité métallurgique (3) », la grande route Iralançoire construite par Ferris, qui pouvait recevoir à la fois et Iransporter à 80 mèlres dans les airs I.IUU à 2.UhO personnes dans 36 wagons de che-^ min de fer disposés circulairement. Un tour dans l'atmosplière coûtait un demi-dollar (2 fr. 50). Dans une seule journée, le 8 septembre, la roue réalisa 40.000 francs de recettes (4).

Cet énorme' jeu, car ce n'etait en réalité que l’agrandissement des roues de nos foires, n’tdait pas un colosse isolé.

L'un des clous de riôxposdion de 1867 avait été le canon Krupp. L’un voyait à rExpusition de Chicago un autre monstre de métal, mais de nature plus pacili(|ue: une lunette astronomique de (juarante pouces ou cent huit centimètres d’ouverture ; c’était le plus grand <( léfracteur » connu. Il était destiné à l'Université de Chicago à qui roffrait un simple l)arliculicr Al. Verkes (5).

(1) Jules VioLLE. L'Exposition, il' (.'hicaijo et lu Science américaine. Revut ile.s Reux-Mondes du juin 1894, p. 584.

(2) Conjcrence de M. E. 0. Lumi sur son voyage en Amérique laite le 9 décembre 1893 à la Société nationale d Horticailnre de France, p. 39.

(3) Jule.s ViotXE. L'Exposition de Chicago et la Science américaine . Revue des Ijcux-Mondcs du J" juin 1894, p. .588.

(4) La IJranile roue de F Exposition de Chicago. Economiste [rançais du 2 dér.emln'e 1893, ]i. 719.

(5) Jule.s \'n>Li.E. L' Exposition de Chicago cl la Science américaine. Revue dis Deux-Mondes du 15 juin 1894, p. 597.

La roue et la lunelte moimmentales avaient des analogues dans des objets plus liunildes auxquels on avait donné des proportions phénoménales: le livre monstre de 2.79Ü' pages, de diü centimètres, sur 905, pesant 130 kilos, le rromage digne de Polyphénie, qui pesait 10.000 kilos, et qui avait employé 207.250 litres de lait, fourni par 12.000 vaches; la machine, à coudre géante qui produisait de 600 à 1.000 paires de bottines par jour.

On avait proposé un autre colosse. Le clou de l’exposition de 1889 avait été la tour de trois cents mètres, liés la lin de l'année 1889, des ingénieurs imaginèrent pour l’exposition de Chicago, une tour de six cents mètres. Deux projets furent mis en avant, M. Judson proposait une grosse colonne doriijiie terminée par un chapiteau. Deux chemins hélicoïdaux, décrivant cliacun di.x-huit circuits, complets, devaient s’enroulet autour de la colonne. Chacun devait avoir une largeur de 23 mètres à la base, de t.j mèlres 25 au sommet, et une longueur de six kilomètres. La tour devait avoir dix étages et dix platesformes circulaires de 85 mètres de diamètre affectées à des restaurants, à des boutiques, et même à des hôtels. La dépense était évaluée à 12.500.000 francs. i\L de Grafe Ilindsal proposait un pylône avecquatre arcatures immenses venant s'arc-bouter sur le sol. L’exposition aurait rayonné autour de ce gigantescpie l)aniau de la inélallurgie (le .\ucun de ces pr()jets ne hit réalisé.

Au point de vue létrospectif, le palais des Mines mettait sous les yeux Phisloire de la métallurgie depuis kàge de lironze jusqu’à nos jours (2). Mais le plus curieux musée du

(1) Henri de Parville. Itevuc (les Sciences. Corrcspondanl du 10 décem- 10 décembre 1893, p. 878.

(2) De Chambrun, Clôture de l'Exposition colombienne. Correspondant du bre 1889, p. 930.

passé était le palais des Moyens de transport qui montrait les étapes franchies depuis les premiers tramAvays essayés en 1809, dans le New-Jersey jusqu’aux Pullmann et Wagnercars, les << wagons-palais » (1) et « où on trouvait réunis, dit M. Jules \holle (2), les divers modèles de locomotives successirvement employées depuis la première qui roula sur le continent américain, et qui, malgué son âge avancé', était venue bravement toute seule de New-York à Cliicago. Parmi ces vétérans des voies ferrées, certains types curieux attiraient l’attention des visiteurs, particulièrement la locomotive à deux chem.inées, avec le mécanicien au milieu faisant marcher dans un sens ou dans l’autre son cheval de fer à double poitrail ».

On y voyait aussi les navires de tous les temps: c'était l’antique ]:)ateau normand, semblable aux embarcatiuns des Sca.ndina.ves qui découvrirent le Vinland a.u x® siècle; c’était la Santa Maria, caravelle construite sur les plans du vaisseau qui porta Christophe Colomb au Nouveau-Monde et que l’Espagne avait envoyée. Elle semblait être venue « sur les bords du lac Michigan, en plein continent américain, ]mir y découvrir une nouvelle Amérique sillonnée de chemins de fer, étincelante de lumière électrique, poussant jusqu’aux dernières limites les raffinements du confortahle et « transformant » à la mécanique deux millions de porcs par année dans les seuls établissements de M. Armour à Chicago (.3).

L’exposition ne présentait pas d’ailleurs que ce souvenir de l’anniversaire qu’on célébrait. « Non loin du palais de

(1) De Chambrun. Clôture de VExposition colombienne. Correspondant du 10 décpmbre 1S93, p, 876.

(2) L’Expostilon de Chicago et la Science américaine. Venue des Deux-Mondes du 1" juin 1894, p. 594.

.Jules ViOLLE. L’Exposition de Chicago et la Science américaine. Revue des Deux-Mondes du 1" juin 1894, p. 595.

rAgriculture, dit AI. de Chambrun (1), sur une sorte de presqu’île isolée qui avance sur le lac, on aperçoit une humble bâtisse découpant sur rho’’izon des palais d'un côté et sur l’immensité bleue de l’autre sa modeste silhouette. C'est la reproduction exacte du monastère des environs de Palos, la Rabida. » C’est dans, ce fac-similé du couvent d’Andalousie, où en 1180, Juan Ferez de ùlarcbena donna asile au futur découvreur de l’Amérique, que l’on avait groupé les souvenirs du grand navigateur.

L’Economie sociale avait sa place dans le cadre de la Poire du monde: elle rentrait sous la iribrique: Développement du travail, dans la classe XII. Il s’y rattachait un remarquable musée des religions, organisé par AI. Georges Picot (•2). <Wai3 la France seule avait répondu ù la partie du programme relative au sort du travailleur (3) et organisé une exposition d’économie sociale (I). D’ailleurs c’est surtout dans les congrès que l’Economie sociale trouva sa véritable exposition.

Il se tint à Chicago du 15 mai au 16 octobre, des congrès sur les matières les plus diverses: Congrès d’électricité. Congrès de la presse. Congrès de tempérance. Congrès du rôle social de la jeunesse, Congrès du repos du dimanche. Congrès de femmes avocats.

Le plus remarquable fut le Congrès des religions qui se tint du 16 au 27 septembre dans une des salles de VAri Instilule, le musée de Chicago. C'est le jtasteur de la première église presbytérienne de Chicago, le révérend John Henry

(1) Clôture de l'Exposition colombienne. Correspondant du 10 décemlire 1893. p. 887.

(2) De Chambrun. Chicago et l'Exposition colombienne. Correspondanl du 10 décembre 1893. p. 885.

(3) Conférence de M. E. O. Lami sur son voyage en Amérique faite le 9 décembre 1893 à la Société nationale d’ Horticulture de France, p. 36.

(4) Id. id. id. p. 0.

Barrows, qui avait été le promoteur de ce « parlement des religions du monde », comme il l’appelait. M. Barrows essuya les refus du sultan, chef de l’islamisme, de l’archevêque de Cantorbéry, primat de l’Eglise anglicane, de l’assemblée générale de l’Eglise presl^ytérienne d’Amérique, de la plupart des pasteurs de l'Eglise éjuscopale des Etats-Unis, mais il recueillit l’adhésion des SAvedenborgiens, du pasteur de l’Eglise unitaire de toutes âmes et enlin des catholiques. Le conseil des évêques, réuni à Baltimore sous la présidence du cardinal Gibbons, sur le rapport du docteur Keane, recteur de rUniversité catholi(iue de ^^’'ashington, décida la participation oflicielle des catholiques romainS' au congrès.

Le congrès se composait de> 170 délégués : 4 représentaient les religimis de la Cliine, iO celles du Japon, 3 celles de l'indo- Chine et de Ceylan, 8 celles de rilindoustan, 5 les religions des Peaux-Bouges, des. Nègres, des Polynésiens, 12 le judaïsme, 2 rislamisme, 2 l’église arménienne, 4 l’église grecque orthodoxe, 18 l’église catholique romaine, 100, dont 18 dames, les églises proleslanles, 2 les agnostiques (i).

Les discours étaient entremêlés de cantiques. « On en avait préparé pour l’usage du Congrès, dit M. Bonet Maury (2), un recueil si bien choisi que les adeptes de toutes les confessions chrétiennes ont pu les chanter d’un cœur et d’une âme. Les uns étaient imités de ces vieux psaumes d’Israël, (pii semblent doués d’une éternelle jeunesse; d’autres étaient des cantiques de l’église latine, par exemple le Te Deum lauT/mius, le Veni Crealor; enfin, on y trouvait en grand nombi e des hymnes

(1) Bonet-Matiry, le Congrès religieux île Chicago et la Réurion des Eglises. Revue des Deux-Mondes du 15 août 1894, p. 8U6.

(2) Le Congrès religieux de Chicago et la Réunion des églises. Revue des Deux-Mondes du 15 août 1894, p. 806.

composées par des poètes catholiques unitaires ou quakers. Deux surtout devinrent les favorites de l’auditoire, le cantique d’Adams qui commence par les mots :

« Nearer, my God, to thee »

et radmirable hymne du cardinal Newman « Lead me on, o kindhj üght ».

Lie Congrès ne siégeait pas à huis clos; il discutait devant une nombreuse assistance. Le mélange des chants et des harangues aussi bien que la bigarrure des costumes et la disposition même de ta salle ne laissaient pas de pi’odiiire un assez singulier effet, tout au moins sur les spectateurs français. K .l'étais venu là, écrit Paul Bourget (1), tout l'cmué par Pat km le d’une impression profonde et pure. Somme toute, j’ai bien reçTi cette impression, mais uniquement, par le public, par la foule des gens humilies, visifilement des travailleurs, qui se serraient sur des tiaiics et des chaises dans le vasle hémicycle...

K f^as un des quinze cents auditeurs réunis dans celte salle ne paraissait percevoir l’étonnant contraste (.lu'il y avait entre la ferveur si vraie, si simple, si recueillie et les tréteaux du fond OLi l'on eût dit que se jouait une scène de théâtre, une espèce de parade sacrée, — si le mot n’était pas malgré tout trop injuste, — en face d’un gigantesque appareil de photograpliie, installé de l'autre côté de la satle! »

L’auteur (ïOntrc-Mer avoue lui-même que sa première impression avait été d'une rigueur excessive, k En lisant, ajoutet-il, en lisant le compte rendu des discours prononcés depuis le commencement de la session, j’ai reconnu que j’avais été, sur le moment trop frappé par des détails purement exté-

(1) Outre-Mer, t. II, p. 10.

rieurs. Mais quel passant entré là, simple curieux, ne l’eût été comme moi? Trente personnes siégaient là, — un Japonais... en paletot mastic... un Indien vêtu de blanc... un Chinois en robe bleue... un andievêque grec se carrait, superbe. A côté de lui un de ses pnppas... un antre Indien glorieux de jeunesse et d’ardeur... une rangée de pasteurs anglais rasés et roses... des faces d’Allemands toutes barijues... un personnage de physionomie française, au profil délicat, mais miné et usé... Deux femmes se tenaient dans un coin, une toute grisonnante, l’aulre jeune et belle... Et pour achever en vulgarité ce que cette exhibition composite avait de presque forain, un homme de quarante-cinq ans, gros et familier, étalé sur le devant se fourrageait le nez avec les doigts, pendant qu’un chaîrman à voix de barnnin, se levait entre deux mesures d’orgaie pour donner la parole aux orateurs avec des boniments d’impresario. «

Ce fut le cardinal Gibbons, revêtu de la pourpre romaine, qui ouvrit le Congrès en faisant le signe de la croix et en récitant le Pater en anglais (I).

La récitation du Pater termina le Congrès comme elle l’avait commencé. Mais à la séance de clôture la prière chrétienne fut dite par un prêtre israélite, le rabbin Hirsch, « le successeur des scribes et des docteurs de la loi venant rendre son témoignage au Crucifie du Golgolha! (2) »

« Le premier parlement des religions, dit M. Bonet- Maury (3), n’a été ni une tour de Babel ni une nouvelle Pentecôte ». Il n’eut pas et ne pouvait avoir de résultats. Peut-être

(1) Bonet-Maury. Le Congrès religieux de Chicago et la Réunion des Eglises. Revue des Deux-Mondes du 15 août 189-1, p. 818.

(2) ni, id. id. ibid.

(3) Le Congrès religieux de Chicago et la Réunion des Eglises. Revue des Deux-Mondes du 15 août 1894, p. 822.

détermina-t-il « un mouvement en faveur de la tolérance en matière de foi (1) » et amena-t-n un certain respect réciproque des opinions comme aussi une sorte de considération mutuelle des tenants des diverses religions les uns pour les autres. Mais il constituait surtout une manifestation éclatante de la vitalité non seulement de l’idée religieuse abstraite, mais des cultes positifs. « Et ce parlement des religions dit M. Paul Pourget ('2), ce parlement des religions tenu dans la capitale môme du monde positif et industriel, quelle preuve de la vigueur du clirislianisme il dénote en face des Iriomplies de la science! Sans doute les résultats n’ont pas été adéquats à la grandeur de l’effort; mais il restera le chef-d’œuvre de cette exposition. Pour emprunter les paroles du poète, il a été l'aiguille du Cadran qui au sommet du clocher d’une haute cathédrale montre le ciel ».

Le nombre des exposants qui participèrent à la foire colombienne du monde ne semble pas avoir été recensé. Une encyclopédie germanique, qui donne un laldeau statistique des grandes expositions, place en face de l’exposition de Chicago dans la colonne réservée au nombre des exposants un point d’interrogation (3).

L’Exposition de Chicago, à la différence de l’Exposilion de Philadelphie, était ouverte le dimanche. Elle devait d’abord demeurer fermée : mais quinze jours après l’inauguration, le 17 mai, les directeurs décidèrent l'ouverture dominicale de l’Exposition et la reslitutron des 2.500.000 dollars (12 millions 500.000 francs) que le Congrès avait alloués pour assu-

(1) De Chambrün. Clôture de l'Exposition colombienne. Correspondant du 10 décembre 1S93, p. 880.

(2) Cité Bonet-Maury. Le Congrès religieux de Chicago et la Ilèunion des Eglises. Revue des Deux-Mondes du 15 août 1894. p. 823.

(3) Conversations Lexlcon (de Brockh.aus). V. Weltaussïellungen, t. XVI, p. 627.

rer la fermeture de l’enceinte et des batiments le jour du Seigneur (1). Seuls les l)âtiments du gouvernement fédéral demeuraient clos le jour dominical.

Il y eut 27.320.000 eidrées, dont 21.477. 272 payantes. Le 0 octobre, « le jour de (lliicago », Chicago dag, il y eut 700.000 entrées. En juillet il y avait eu affluence de visiteurs de l’Illinois et des Etats voisins. Vers le déclin de l’exhibition, il accourut des curieux de tontes les pnrties des Etats-Unis. L’Europe ne fournit (|u’un contingent relativement faible: la perspective de la traversée de l’Océan et d’un long voyage continental faisait reculer bien des touristes (2). Les recettes s’élevèrent à 160 millions, les dépenses ne montèrent qu’à 144; il y eut donc 16 millions de bénéfices (3).

L’Exposition était une entreprise privée. Elle était l’œuvre d'une Société anonyme, la Cohirnbinn Exposilion Couipang. Elle était placée sous le pationage du gouvernement de l’Union, de l’Etat d’Illmois et de la ville de Chicago, qui lui avaient accordé des subventions. Elle était soumise au contrôle d’une commission dont l’autorité fédérale avait désigné les membres (4).

L’oinerture fut annoncée par des fêtes. A l'occasion de l’Exposition, des navires de plusieurs nations européennes notamment anglais, français, russes et allemands s’étaient rassemblés dans le port de New-York. C’était la première fois depuis 1814 qu’une escadre Ürllannique abordait aux Etats- Unis. Ti'ois jours avant la date fixée pour l’inauguration, le 27 avril, eut lieu dans la rade une grande revue des vaiseaux

(1) Aniiual Ttegister 1893, II, p. 31.

(“I) id. id, I, p. 461.

(3) Fot’rnier de Flaix. Le Mouvement éeonomique et social aux Etats- Unis. Eeonomistp français du 17 février 1894, p. 203.

(4) Félix Lacointe. Les Eximsitinns internationales universelles ou spéciales au point de vue du droit, p. 31, n. 1.

(le guerre étrangers. Dans le défilé figuraient les l'ac-similés des caravelles de Colomb, Santa Maria^ Mna et Pintn remorquées par des vaisseaux espagnols. Le soir, la Hotte anglaise darda des projections électriciues et tira des feux d’artifice. Le lendemain, 28 avril, eut lieu entre Broadway et la cinquième avenue une revue des équipages et des troupes de débarquement au milieu de fenthousiame de la foule qui acclama tout particulièrement les vareuses bleues des marins anglais (1).

L’inauguralion eut lieu le 1" mai. La cérémonie, comme la fête de la dédicace des palais l’année précédente, débuta par un acte religieux auquel participaient les représentants des deux grandes communions chrétiennes, la récitation des prières, qui furent dites en même temps par le cardinal (iibbons et jiar deux ministres iirotestants (2).

L'un d’eux, le révérend Milburn, chapelain du Sénat, n’oublia pas dans son oraison d’implorer te ciel pour <( la plus illustre souveraine de ce monde, notre pareille vénérée et bienannée dans ce pays comme dans le sien, l’auguste dame reine \'ictoria » (3).

(( L’Exposition, dit M. Bruwaert (4), l'Exposilion a été

inaugurée le mai, en présence d'une foule considérable, par le président des Etats-Unis, IM. Clex’elaml. Parmi les nombreux invités qui s’étaient joints au cortège présidentiel, on remarquait le duc de Veragua, le dernier descendant de Christophe Colomb. La cérémonie a eu lieu dans le palais

(1) Àiniual Rcgintcr. 1893, I,, p. 460.

li) Foitrnier de Fiaix. Le Mouvement éeonorniquc et social aux Etatsrnis. Ecüiiüiniste ininçnis du -27 mai 1893. p. 648.

(3) De CH.4MBRUN. Clôture de l'Exposition colombienne. Correspondant du 10 août 1893, p. 430.

(4) Chicago et l'Exposition universelle colombienne. Tour du monde du 13 niQ.i 1893, p. 31)4, n. !•

de radministration où l’on avait élevé une grande plate-forme. Elle a commencé i)ar une prière et par la lecture d’un poème sur Christophe Colomb, œuvre d’un journaliste, M. Croffat, et intitulée La Pioiihélie; puis le direcleur général a lu un rapport sur les travaux exécutés et remercié les nations étrangères de leur ijarlicipation. Enfin, le président a prononcé un bref discours. »

Dans ce discours se (raliit avec une sorte do candeur l’enthousiasme d'un jieuple jeune, émerveillé de ses propres travaux. « Entourés par les œuvres de l’activité américaine, disait AI. Cleveland, œuvres qui témoignent des talents et de riiitelligence de la race américaine, nous n’avons pas à craindre (lue les félicitations (jue nous l'ecevrons paraissent exagérées. Nous sommes en présence des plus vieilles nations du monde, nous voyons les œuivres accomplies et nous ne demandons aucune indulgence à cause de notre jeunesse.

(( C’est nous qui avons construit ces beaux édifices, et c’est nous aussi (lui avons constitué ce gouverneineul dont les rouages peuvent être soumis à rexamcn du monde entier.

« Nous et nos hùles avons une grande mission à remplir. Nous donnons un exemple de la fraternité des nations. N’oublions pas la signification qui s’attache à cette cérémonie. Au moment où le contact de ce bouton donne la vie à cette vaste Exposition, demandons à nos inspirations de faire surgir des forces nouvelles qui augmenteront le bonheur, la dignité et la liberté du monde. »

(( En terminant, à midi précis, dit M. Bruwaert (1), le président a pressé un bouton et toutes les machines se sont aus-

(1) Chicago et V Exposition universelle colombienne. Tour du Monde du 13 mai 1893, p. 304, n. 1.

sitôt mises en mouvement, les fontaines ont jailli, les cloches ont sonné, les pavillons de toutes les nations ont été hissés à la fois sur les bâtiments, tandis que les canons tiraient le salut national et que le chœur entonnait VAUeluia de Haydn. Au dire des témoins ce fut un coup de théâtre magnifique et la foule l’accueillit par d’immenses acclamations ».

A cet instant, le président, le cortège officiel et les invités qui s’étaient joints à lui purent jouir d’un coup d’œil féerique. « Ce fut, dit un écrivain français qui assistait à la cérémonie (1), ce fut un noble spectacle qui se déroula devant eux; — la vue dans le lointain d’un océan intérieur. — A la distance où ils se trouvaient, les échafaudages autour des statues inachevées et des colonnes ne parvenaient pas à détruire la symétrie de leurs majestueuses proportions. Le léger brouillard du lac adoucissant l'effet général, caressant les contours, donnait à l’ensemble une beauté rare. 11 ne fallait pas beaucoiq) d’imagination pour entrevoir des processions solennelles de prêtres vêtus de blanc sortant des portiques pour entonner des prières à des dieux longtemps oubliés. »

Avant de quitter l’Exposition, le président reçut le comte d’Aberdeen nommé gouverneur général du Canada qui allait rejoindre son poste.

Quelques jours après le vice-roi anglais, une princesse espagnole visitait l’Exposition. Le 19 mai, l’infante Eulalie arrivait à New-A’'ork d’où elle se rendait bientôt à Chicago.

Mais l’Exposition ne fut pas exempte de désastres.

En juillet, un grave incendie éclata dans un magasin d’approvisionnement. Les bâtiments de la foire du monde

(1) Cité DE Chambrun. Chicago et VEx'posUion colombienne. Correspondant du 10 août 1893, p. 439.

furent sauvés, mais dix-sept pompiers périrent dans les llammes (i).

Une crise tinancière avait compromis, en 1873, l'Exposition de Vienne et failli, en 1889, compromettre l’Exposition de Paris. Une crise financière vint troubler l’Exposition de Chicago.

(( Au moment même, dit M. A. de Foville (7), au moment même où, dans le temple improvisé dont les eaux du lac Michigan rellètent les multiples façades, les Etat-Unis procédaient à leur apothéose, on a senti tout à coup le sol trembler d'un océan à l'autre et on a vu clianceler tout ce grand édifice économique auquel les Mac-Kinley et les Sherman avaient cru devoir donner pour fondehiènls un régime commercial et un régime monétaire également artificiels. »

Une loi imprudente, le bitl Shennan, avait imposé au gouvernement américain l’achat annuel ne 4ÜÛniillions d’argenten lingots, payables en or. La réserve of du Trésor fédéral s’épuisa au moment; même où des acliats considéraliles faits partes gouvernements européens drainaient pour Texporter l'or américain. Une baisse suliite se produisit, de nombreuses banques suspendirent leurs paiements, huit cents établissements industriels arrêtèrent le travail (3) et dix mille faillites furent déclarées en dix mois (1). Le 7 août — ■ en pleine exposition — le Congrès convoqué par le président des Etats-Unis, en session extraordinaire, dut aviser d’urgence aux mesures nécessaires et le bill Sherman fut rapporté.

(1) liniuat Heijifiter, 1893, I, p. 460.

(2) Le Grand débat -monétaire de Washington. Kconomiste français du 30 septembre 1893, J). 420.

(3) Foiirniek de Fl.mx. Mouvement économique et social aux Etats-Unis.. Economiste trançais du 2 septembre 1893, p. 295.

(4) De Chambrun. Clôture de l'Exposltioti colombienne. Correspondant du 10 décembre 1893, p. 879,

La « Columbian World’s Pair » ferma le 16 octobre. L’avantveille, l’iiii des principaux promoteurs de l’entreprise, le maire de (diicago, M. ('arter Ilarisson, avait été assassiné. Cette mort tragique fit abandonner la cérémonie projetée pour la clôture (1). Si la grande exhibition de Chicago s’achevait sous de sombres auspices, elle devait avoir un triste lendemain. L’année suivante, la grève du syndicat ouvrier des grands établissements Pulmann, gigantesque manufacture de sleepings-cars, grève que compliquait l’intervention des « coxeystes », ces Jacques de r.\niérique contemporaine (2) occasionnait de graves désordres et jetait pendant trois semaines, du 26 juin au 14 juillet, la perturbation dans la (( \hllc modèle ».

L’Exposition de Chicago réussit. « La foire, écrit un publiciste, était étonnante de conception et admirable d’exécution: mais elle coûta au peuple américain une grosse dépense d’énergie et de capital et fut probablement une des causes du dérangement des affaires et de la dépression financière. Ce fut le plus grand spectacle de la terre, mais ce fut la foire de la vanité » (3).

« Par sa grandeur même, lit-on dans le rapport officiel français (4), elle donna la sensation d’une puissance démesurée, mais non dépourvue de noblesse et de grâce. A cette sensation se joignait le sentiment d’un grand effort, souvent heureux, parfois original, toujours parfaitement adapté au milieu national. Elle a été plus qu’une autre universelle et

(1) Dk Chambrun. Clôture de l'Exposition colombienne. Corrcspondanl du 10 décembre 1893, p. 873, n, 1.

(2) Fournier de Flaix. Mouvement économique et social aux Etats-Unis. Economiste français du 21 juillet 1894, p, 72.

(3) Annual Hegister, 1893, I, p. 461.

(4) Cité H. -Georges Berger- Les Expositions universelles, leur passé, leur rôle actuel, leur avenir, p, 83.

internaiionale et. plus d’une contrée vaguement connue des voyageurs et des géograplies y affirmait son énergie industrielle, sa richesse agricole, son état déjà avancé de civilisation. »

Si l'E.xposition de Chicago ne mérita pas des éloges sans réserve, elle oliiiiil du moins, comme le disail un de nos députés à la Irilnme du l^alais-Bourbon, le 16 mars 1896, « ce qu’on appelle à la Comédie-Française un succès d’estime ».

Mais elle ifellaça pas le prestigieux souvenir de l'Exposilion de Paris.

(( t.es Gliicagoyens, éciàt un délégué du gouvernement français, les Chigagoyens voulaient écraser Paris sous l’ampli'ur et la puissance de leur Exposition ipCils ont avec leur finphase accoutumée nommée la Foire du monde... Oui, ils avaient beaucoup de palais, et certaines parties, la cour d'ImiiiKnii’ et la (■(ilonicido du périslyle, étaient d'un effet grandiose; mais malgré le lac Michigan, qui, le soir surtout, concourait avec les illuminations électriques à produire un effet féerique, rien ne peut diminuer le prestige et l’éclat de l’Exposition de 1889 et Paris conserve son indiscutable supél'ionlé en malière d'oxposi I ion universelle » il).

(! L’Exposition de Chicago, écrivait un peu avant l'ouverlure iM. Coui'iiier de Plaix (2), l’Exposition de Chicago sera le triple de celle de 1889 quant au territoire et le double (juant aux surfaces couvertes. Cette supériorité, quant à l'étendue, ne jiarait pas devoir être un avantage réel, parce qu’au delà de certaines limites, rétendue offre pour inconvé-

(1) Conlcrcncc <li' M. K. O. Liimi sur sou votjajc en Amérique faite le 9 décembre IH9S d la Société nationale d'Ilorticutturc de France, p. 3'i.

(2) Mouvement économique et social aux Ftats-Unis. L Eximsition de Chicago. Economiste iiançais du 29 avi’il 1893, p. 52U.

nienls très accusés l’accroissement des distances et de la fatigu'^. Mais, en outre de distances plus longues et plus pénibles, 1 Exposition de Chicago aura un désavantage plus considérable sur celle de 1889. Tous ces palais, constructions, bâtiments de tout genre ont été élevés sans unité, sans plan d’ensemble, chaque Etat et chaque nation faisant à sa guise. Il en résulte qu’il n’y a point de centre en quelque sorte, et que nulle part on ne pourra avoir une vue d’ensemble de l’Exposition, telle que celle ipie l’on a encore du Trocadcro et de la tour Eiffel. »

Les prévisions du publiciste se réalisèrent. Les décors étaient comme perdus dans l’immensité de la scène. La (< Ville blanche » avait dix kilomètres de tour (1). Il y avait deux kilomètres du Palais des Peau.x-Arts au Pavillon des Forêts et pour aller du Pavillon des Beaux-Arts au Dôme central il fallait une demi-heure de marche (2). La visite de l’Expos.tion voulait « une santé de fer et des jarrets d acier » (3); car pour la moindre excursion il fallait parcoul'ir dix kilomètres (4). L’Exposition était à rimage de la ville où des rues atteignaient 3ü ou 40 kilomètres (5).

Il y avait bien des moyens de communication intérieure. Indépen laminent de bateau.x à vapeur qui desservaient de nombreux appontements((j), il y avait le « chemin de fer intra-mural ». C’était un convoi électrique de cinq ou six

îvÜL Berger res Expositions universelles internationales, leur

passe, leur rote actuel, leur avenir p. 82.

des J C/ara/jo et la Science américaine. Revue

du I" juin 1894, p. 582.

9 décïmhrr'iiQs'i'^ ) voua-je en .Unérique faite le

^ in Vî Sonéle nationale d' Horticulture de France p 34

oasip ie?jTlm^ Expositions universetles internationales, leur

passe, leur rôle actuel, leur avenir, p. 83.

9 'déc^embîr'iH9S tn^ c» .linérique faite le e^Fo rnifTL ï-T Art ® nolionule d' Horticulture de France, p. 35.

<7/ Flai.x. Mouvement économique aux Etats-Unis L’Exposition

de Chicago. Economiste français du 29 avril 1893, p. 521. exposition

voitures dont l’une portait un moteur de 125 chevaux. « Pendant la journée consacrée spécialement aux chemins de fer, lidil rotid Ihiji, dit M. Jules N'iolle (1), on aUela jusqu'à liuit voitures qui emmenèrent chaque fois plus de huit cents voyageurs et transportèrent ainsi du matin au soir plus de soixante mille personnes ».

Mais c'était Tunique voie de communication terrestre. Il existait sans doute un autre mode de locomotion proposé vainement dès 1886, pour Texposition parisienne de 1889, le trottoir mol)ile. Ce trottoir se composait de deux plates-formes superposées, animées d’une vitesse. Tune de cinq, Tautre de dix kilomètres à Theure. Gomme le chemin de fer intra-mural, il était actionné par Téleclricité : mais tui lieu de soixante mille personnes par jour, il pouvait en transporter trente mille par heure. Malheureusement celte plate-forme roulante n’était dans la foire du monde qu'un « hors-d’œuvre curieux ». Elle avait seulement une longueur de 1.300 mètres et était reléguée avec les attractions, sur le promontoire de Midway jilaisance (2}.

L’excès d’étendue avait entrainé l’éparpillement des diverses calégories de produits. L’absence d’ordre amena une certaine confusion: parfois on avait rapproché des objets hétérogènes: ainsi les pianos Pleyel se trouvaient dans le palais de Télecli-icilé (3) ; jiarluis les mêmes ol)jels sc liouvaienl en double dans deux sections dilfércnlos (4); plus souvent des objets similaires se trouvaient sé[)arés (5).

(1) L'Exposition de Cldcofjo et ht Science anténeainc ^ Revue des Deux- Mondes du 1" juin 1S94, p. 586.

(2) Jules Vioi.LE. Exposition de Chicnijo et lu Science américaine . Revue des Deux-Mondes du 1" juin 1894, p. 586.

(3) De Cn.^MiîRUN Clôture de l'Exposition colombienne. Correspondant du 10 décembre 1893, p. 883.

(4) id. id. iliid.

(5' jule.s ViOLi.E. L'Exposition de Clncaijo et la Seiencc américaine . Revue des Deux-Mondes du 1" juin 1894, p. 584.

L’Exposition d’ailleurs n’apportait pas les inventions nouvelles que semblait devoir réserver la patrie d’Edison. « L’Exposilion de Pdiicago, dit M. Max de Nantousy (1), n'a pas répondu aux espérances instructives ({ue l’on fondait sur elle. »

11 manquait enlin au grand concours américaiu la grâce et le cliarme de l'accueil (pti font l'attrait incomparable des exposilions françaises et des exhibitions parisiennes.

La France avait été la première nation à accepter rin\ilation des Etats-Unis et les Chambres avaient voté quatre millions et demi de crédit pour notre ])articipation à l'Exposition.

Par une attention délicate, notre Gouvernement avait voulu que le pavillon français rappelât le souvenir des premières relations entre la France et les Etals-Unis. Ce pavillon était la reproduction du salon d’Apollon, au château de Versailles, salon où furent signés le G février le liuilé i»ublic de commerce et le traité secret d’alliance offensive et défensive entre le successeur de Louis XIV et les insurrienls d’.\mérique.

Le gouvernement avait choisi M. Camille Ivrantz pour comrnîssaîre général et M. Maurice Monthiers pour commissaire général adjoint.

Le gouvernement, les chambres de commerce et diverses associations envoyèrent des délégations ouvrières à l’Exposition de Chicago. Les délégués dans leurs rapports sont d’avis (ju’en dépit de la cherté de la vie, l’élévation des salaire» rendait la situation des ouvriers meilleure aux Etats-Unis

(1) Premières visites à l’Exposition de 1900, p. 77.

qu'en France (1). C’est, ce semble, une illusion (2). Au reste le Rapport de la Réleçjalion des; Suadicais ouriiers de Paris conclut que « la situation des ouvriers devient de moins en moins bonne aux Ktats-Unis et qne selon des prévisions raisonnées elle sera aussi mauvaise que celle des ouvriers français » (3).

La France occupait une place brillante dans l’exposition. 11 y avait 3.655 exposants français. « Dans le palais des Manufactures entre autres, dit M. de Cliambrun (4), aussi bien que dans ceux d’IIorticuKure, des Pêcheries et des Mines, la France fait excellente figaire, mais ce qui surpasse de beauconp toutes nos autres sections en mérite aussi bien qu'en éloges reçus, c’est la partie artistique de notre exposition à Jackson-park. D'un commun accord, le verdict général nous octroie la supériorité tant pour la peinture que pour la sculpture et l’architecture. »

Suivaul un des délégués de noire g'ouvernemeni, on jieut dire avec assurance que la section française — dans laquelle noire goûl s’est révélé d’une façon supérieure — a été le succès de rExposition. Sans elle Feiilreprise était décapitée (5).

Malheureusement- comme à Philadelphie, comme a la Nouvelle-Orléans, il se {U'oduisil de regrellables incidents, et les exposants français ne purent pas rapporter de leur voyage au delà de rAtlantifiue une. satisfaction sans mélange.

Non seulement on leur suscita mille difficultés, non seu¬

il) Foi’rnier de Flaix. Mouveincut économique et social aux Etats-U7ils. k’ccinorniste français du 2S avril 1804, p. 522.

(2) Conférence de M. E . O. Latnl sur son voyage en Amérique faite le

le 9 déeenibre 1893 à In Société nationale d' Horticulture de F ance, p. 42.

(3) FoiiRNiER DE Flaix. Mouvement économique et social aux Etats-Unis. Economiste français du 7 décemlire 1895, p, 740.

(4) Chicago et l'ExposiUon colombienne. Correspondant du 10 août 1893, p. 439.

(3) Con ’ érence de M E. O. Laini sur son voyage en .irnérique faite le

9 décembre 1893 d la Société nationale d'IIorticulturc de France, p. 35.

leiiient ils eurent g'rand’peine à obtenir (]uel(iaes emplacements, non seulement ils durent laisser l'administration l)i'élever d % des recetles brutes iiu'ils réalisaient mais ils ne i)urent parvenir à s'entendre avec les autorités de l’Exposition au SLiJei des l'écomjtenses. E'adininisli'aliou ne voulant décerner (lu’une récompense uniiiue, une médaille de "bronze qui serait aririlmée par uu jury n'offrant aucune garantie aux iidérèts étrangers (2), notre gouvernement fut réduit à mettre la France hors concours. F/éfait un acte de sagesse en même temps que de dignité, car les puissances qui, encouragées par la reiraite de la France et de quelques autres pays, consentirent à se soumettre aux prescriptions arbitraires de règlemenis léonins, fmamt ).)ienlôl ainenéisà protester contre les agissements «de cet élrange iur:y qui parcourait les galeries une lioite de cigares sous son bras et dans les mains une poignée de haricots rouges et blancs pour l'oiidi'c des jugemenls (3) ». Mais d»' la sorte, bien qu’il fi'd reconnu que les produits français « n'avaient de rivaux nulle part pour le goût et la magnificence », nos nationaux ne pouvaient prétendre à aucune récompense. Ils se trouvaienl donc privés du sein résultat ipi'il pussent espérer de leur participation à ia foire du monde. Car, ainsi que le eoiislalail M. Ceorges berger (i), » ils savaient d’avance qu'ils ne pouvaient ni réaliser de gros profits, ni meme recueillii' des commandes i.lans ce pays où le sentiment

(1) ForH.MER DE l'L.MX, Moiivemcut économique et sucifri aux Etals-Unis^ Economiste irançais du 21 Janvier 1893, p. 73.

(2) Kr.antz. Lettre expt irat ire . Clur.et. Journal de droit intcriiationnl iirive. 1. XX, 1893, p. 978.

(3) Con'érenee de M .E O. T ami sur son voijaqc ni Imérique faite le 9 décembre tL9J à ta Société nationale d' Horticulture de Erancc. p. 36

Itapport à ta Cl ambre des Dépotés sur le projet de loi relatif aux récompenses d drerrner d l'occasion de l'Exposiliori uirivcrsclle de Cliica/jo en 1893. Journal officiel. Chambre des Députés, documents parlementaires, session ordinaire 189.1, p. 358.

de l’hospitalité n’a pu encore sê doubler de la moindre abné^ galion fiscale ou douanière ».

Le gouvernement français décerna à l’occasion de l’Exposition de Chicago 33 croix d’officier et 162 croix de chevalier de la Légion d’honneur. Les décorations accordées à nos nationaux, à l'occasion des expositions exotiques sont en général" la sanction des récompenses qu’ils ont conquises dans les concours où ils sont allés soutenir à l’étranger le renom artistique et industriel de la France; ici, au contraire, elles remplaçaient les distinctions qu’avaient méritées nos compatriotes, mais que les circonstances ne leur avaient pas permis de briguer.

La {irivation des récompenses et les prélèvements sur les recettes ne devaient pas être les seuls dommages subis par nos exposants. Au 1'”' janvier 1894 il restait dans les bâtiments un grand nombre d’objets précieux de provenance française. A cette date les commissaires du Jackson Park reprirent possession de la promenade et la rouvrirent au public: dès lors toute surveillance efficace cessa: des vols furent commis; un incendie dévora en partie notre salle des manufactures de l'Etat et ce n’est qu’après plusieurs années de réclamations qu’on put obtenir une indemnité (1).

L’année 1894 compte quatre expositions universelles, les expositions de San Francisco, de Madrid, Anvers et Lyon.

Si San Francisco avait ouvert dès le 1'"' septembre 18.58 une exposition califorienne, l’exposition de 1894 élait le premier concours international que donnât le Far M’est américain. Elle avait pour théâtre l’Etat qu'on a appelé k l’Etat d’or »,

(1) H. -Georges Berger. Les Expositions universelles internationales, leur passé, leur rôle actuel, leur avenir, p. 84.

Golden Slale^ et pour siège une ville ((u’on a considérée comme destinée à être u le New-York et le Londres de l'occident des Etats-Unis » (1). San Franscico, « la Reine du Pacifique )), forme avec la Reine de. fAllantique el la Reine des Lacs comme la trinité des cités souveraines de rAmériquc. Plus encore que Chicago, elle mérite le nom de Muslnoom City. Car si le village de Buenas Yerbas fui fondé dès f77G par les missionnaires franciscains sur remplaccmenl (jifuccupe aujourd'hui le grand emporium yankec, la \illo de San Franscico ne date en réalité que de la découverte de for, île 1848, et quarante-six-ans lui avaient sufli pour passer de mille à trois cents mille habitants (2).

L’Exposition avait pour emplacement un parc « le plus vaste de San Francisco, fun des plus vastes des Etats-Unis » le parc de Golden Gâte, de la « Porte d'or », qui s'étend jusqu'au bord de l'Océan et ne mesure pas moins de 5 kilomètres de l'Est à l’Ouest sur 800 mètres de largeiu' (3). Ce parc doit son nom à la position qu’il occupe. 11 couvre l'extrémité de la péninsule cpii vient fermer la Ijaie de San Francisco.

L’Exposition couvrait une surface de 200 ares ou 809.200 mètres carrés- Comme à Chicago on avait transüguré le terrain. Si la cité des jardins avait mélamoi'piiosé des marécages en une Venise éphémère, l’ancienne ville des chercheurs d’or avait fait de dunes sauvages d’un sable aride un parc peuplé de fleurs.

Il y avait plusieurs palais. Le plus vaste était le palais des Manufactures et des Arts libéraux qui avait 462 pieds sur 225,

(1) John J. PowEL, The (jolden State and its resources. p. 103.

(2) Vivien Saint-Martin. Nouveau Dictionnaire de ocographie universelle, y. San Francisco, t. v, p. 577.

(3) id. id. h. V. t. V, p. 578.

sdil I il) nièli'i'S siii'iiS cl donl les annexes ocrupaienl 370 pieds suc 60, soit 112 nièices sur 18. Connne à (Ihicago, la France, la Russie, rAlleniagne et rilalie groupaient leurs pi'oduits aux quatres coins de la croisée ceidrale de l’édilice.

Re palais des Arts mécaniques avait 330 pieds sur 160, soit 100 mèlres sur 48. Le palais de l’Agriculture et de rilorticnlliire, de styie espagnol et l’omaii, a\ail iOo jiieds siu' 200, soit 121 mètres sur 60. Le palais des Reaux-Arts et des Arts décoratifs pi’é.-eut'ut un asiiect égyiilien: il avait 120 pieds sur 60, soit 36 mèlres sur 18. Il avait pour annexe un bâtiment de 110 [lieds uir 40, soit 33 mèlres sur 12. Le palais de la X'iLcnLure avait 50 [lieds sur 75, soit 15 mèlres sur 22. 11 était sui'inoidé d’un dôme de 25 pieds, soit 7 mèlres de hauteur et de diamètre. pavillon de l'Administration de style by/.aiilin gothique était surmonté d'un tour de 50 pieds, soit 15 mèti'cs de diamèire et de 135 [lieds, soit 40 mètres de hauteur. 11 y avait aussi une salle des tètes de 180 pieds, soit 50 mètres de longueur sur 160, soit 48 mètres de largeur et de 72 jiieds, soit 21 mètres de hauteur et enfin un pavillon de nnisiipu' de 28 jiicds, soil 8 mèlres de diamèli'e et de 30 [lieds, soit 0 mèlres de hauteur.

La jiartie la jiliis conqilète et la plus neuve était l'Exposilion de la Californie. Si onze eumlés du Xord et tlu Centre s^élaient associés dans le bâtiment de la Californie septentrionale et centrale, si cimi autres se l'éunissaient dans l'édilice consacré à la Californie du Sud, sept autres avaient érigé des liàlimenls particuliers [larmi lesipiels on remarquait le l.iàliment en style maure du comié d'Alameda, le bâtiment du comté de San Joaquin en forme de croix grecque surmoulé de la reproduclion du dôme de la Cour du comte de

Stockton, la pyramide du comté lie San Barljara, enfin le vieux ranchero qui servait d'édifice au comté de Monterey Une circonscription du coudé de Zulare le district de Porteville avait, dans la grande cour, une cabane creusée dans un tronc d'arbre. La Californie est, on le sait, la ]»atrie des Sequioia gigantea, les colosses du règne végétal qui atteignent 150 mètres de hauteur et 18 mètres de diamètre.

L’intérieur des bâtiments n'était pas moins pittoresque que l’extérieur. La Californie qui dans les premières décades de son incorporation à l’Union n'était connue que pour ses mines, doit aujourd'hui sa richesse à ragricullure (1). Elle exiiosait les iiroduils variés de son sol sous les formes les plus originales. Dans le bâtiment de la Californie du Nord et du Centre, rElat de Sacramento exposait un modèle de son Capitole en citrons. Dans le bâtiment de la Californie du Sud, le condé de Riverside exposail une Feia-y \\'heel d'oranges, le comté de Los Angeles un éléphant en noix — les noix sont un des princiiiaux produits de la Califmahe (2i — surmonté d’une tour en (wanges et en marrons; le comté de Santa Claya y érigea même, à l'occarsion d'un concours do fruits, un chevalier français à cheval, revêlu de son armure, cl qui n’éfait qu’une mosaïque de pèches, d'abricots et de poires. D'autres parties du pays a^■aicnL dressé des trophées ligiirés de leurs produits dans les bâtiments généraux, .\iusi dans le f»àliment de l'agriculture et de riiorlicullui'e, le district de Porteville avait, à fenvi du comté de Rever^ide, érigé une Ferry W’heel d'oranges et sous fe dôme de ce palais des produits de la terre, s'arrondissait une imitation du dôme de la tour

(1) Elisée Reclus. Nouvelle oéographie universelle, t. XII, p. 638.

(2) C. A. HiGGiNS, New Guideto lhe Pacific coast, Santa Pc route, p. 190.

du ooiiilé de Fresco en oranges, rivale du modèle en citrons du (iapiiole du comté (le Sacramenio.

Les attractions étaient groupées dans la partie centrale de l’Exposition où elles formaient une enceinte spéciale « la concession ». Là se dressail la Uiiir d’acier de Lonet (jui, éclairée de ses 3.200 lampes électri(iues irraxliait comme une pyramide d’escarboucles. Cette tour occupait le centre même de l'Exposition: elle avait 272 pieds ou 82 mètres de hauteur et le phare (lu’elle portait au sommet allait illuminer les hauleurs de Strawsherry llill. Un ascenseur conduisait les visiteurs à 200 pieds ou 00 mètres de hauteur (1). De ce point, la vue s’étendait en mer sur toute la baie de San Francisco, sur le Pacilhiue et l’on pouvait par un beau temps apercevoir les iles Farallou, dislanles de 30 milles. .Xuprès de la tour se groupaient la (( merveilleuse fontaine électri(]ue » et sous celte fonlaine lumineuse la « caveiaie de lumière mysti(iue » iinjslic niiiror maze (2) et la lunuited siving « la maison maudite » qui en tournant sur un pivot faisait croire aux visiteurs (pie c'étaient en.x qui tournaient.

Parmi les attractions rassemblées dans da concession, les unes étaient directement empruntées à l’Exposition de Chicago: tel était le pavillon royal érigé par le roi de Bavière à Chicago et transporlé de la ]Vorl(l's Pair à la Midwinler Exposilion. D’autres étaient des répliques d’attractions de Chicago. Telle était la roue de Firth, imitation réduite — elle n’avait que cent pieds de circonférence — ' de la Ferry Wheel de Chicago (3). Dn sait combien sont simplihées en

(1) The olflcial fiistortj of the Cuh nniia Midwinler international Exposition. p. 155.

(2) iil. p. 132.

(3) ici. p. 156.

Amérique les formes de célébrations du mariage (1) ; iM. Carlier (2) signale un mariage en chemin de fer. Le dimanclie !*'■ avril — en dépit de la date proi)ice au.x joyeuselés, dans le monde anglo-saxon comme chez nous, ce n’était pas une plaisanterie — un mariage fut célébré dans un des cars de la Ferry ^^'heel (3).

On avait réuni dans la concession les curiosités qui constituaient comme la partie foraine de l’Exposition. C’était le village oriental. Il comprenait un théfdre et une salle de bal turcs, des bazars levantiiis et enfin la rue du Caire où se déroulait chaque jour le cortège ifun mariage aralie et où l’on se promenait à chameaux et à ânes. C’était le Prater de Vienne. On y voyait la salle François-Joseph ofi se donnaient des concerts, la Czarda hongroise et un village allemand. On y avait jilacé aussi une restauration du château d’Heidelberg, bien qu’IIeidelberg se trouve dans le grand duché de Kade et un village des îles Samoas, archipel alors placé sous le condominium de rAllemagne, de l’Angleterre et des Etats-Unis. C’était le cyclorama hawaïen qui donnait la vue d'un village de l’archipel des Sandwich et du cratère du Kilauea : l’on y avait exposé le trône et le manteau royal de la dynastie à laquelle quatre ans plus tard devaient succéder les Etats-Unis. C’était un village esquimau et un village japonais, une mine d’or du Colorado et une arène d’animaux.

Dans la concession comme dans l’ensemble de l'Exposition, les attractions les plus curieuses étaient les attractions

(1) Roguin. Droit civil comparé. Le Mariatjc, p. 110.

(2) Le Mariaije aux Etats-Unis, p. 72.

(3) The Official liistorij of the California Midwintcr international Exposition, p. 157.

calirorniennes. G'élait le bassin des anipliibies de San Barbara où l’on voyait des tigres et des lions de mer. On sait que ces animaux ont en Galitornie comme un lieu de refuge et. qu’une loi de l’Etat interdit la chasse et la j èchc de ces amphibies dans les parages du Seal Bock, , « la l•oche aux phoques », voisine du Golden Gale^ oi'i ils prennent leurs ébats (i). G’était la pagode chinoise élevée par les marchands chinois de San Francisco ; la colonie chinoise de San Francisco compte environ vingt mille jaunes. Elle a pour ghetto le quartier chinois, véritable « foumilière » qu’on prendrait pour un coin du céleste empire transporté sur la côte américaine du Pacilique et qu’un géographe appelle « le cancer de cette belle ville » (2).

Plus intéressantes encore étaient les évocations du passé bien récent du pays- G’était la reconstitution de quelques-uns des premiers établissements de pionniers au début de la colonisalion yankee. G’était le camp n° -49 avec la l'ac-simile de la cabane de M. Mackay. G’élait une salle de bal contempoi'aine de premiers chercheurs d'or oii l’on figurait les danses es])agnoles, danses nationales du pays au temps de la domination mexicaine. Dans le ranchero du comté de Monterey, on n’avait pas oublié la chapelle qui se trouvait dans les baraquements des pionniers et on y avait groupé les souvenirs des anciens missionnaires, de vieux chandeliers, d’anciennes statuettes, un tableau apporté d’Espagne, la croix avec laquelle le père Junipero Sevra aborda à Maltera, jiremiers éléments du musée qui un jour sans doute fera pendant à la curieuse liibliolhèque d’histoire locale rassemblée

U) Vivien Saint-Martin. Nouveaii Dictionnaire de géograptile universelle, y. San Fkancisi-o, t. v. [j. 578.

(2) id. iU. ibicl.

pnr II. II. lîancrolt, llie Pncijjc Hhranj !l).

Mais le rélrospectif n’était pas borné au passé local. On remarquait dans les galeries des a reliques » de Napoléon T", l’idole de frère J()nathan, des médailles napoléoiuennes et notamment une pièce de cinq francs à l’effigie de Napoléon IV.

A San Francisco comme à Cdiicago, féconomie sociale semblait s'être réfugiée dans les Congrès. 11 se tint en effet durant l'Exposition idusieurs congrès; un congrès éconorniiiue et pofitûiue qui eut deux sessions, la première du 29 au 31 mars, la seconde du 26 au 28 avril, un congrès des religions du 1.3 au 23 avi'il. un congrès de lilleralure du 22 au 25 avril, un congrès des femmes du 30 avril au 5 mai; un congrès d’éducation du 9 nu if mai; enfin un congrès de chimie du 7 au 9 juin.

Plus de vingt-cinq Etats prirent part à cette Exposition. Pas plus que pour rEx])Osilion de Gliicagu nous ne connaissons le chiffre exact des exposants. La relation publiée par l’administration en un magnifique volume in folio tout émaillé de reproductions pliotographi(iues sous le titre de Ih ol(icifIle (le VE.rpos'ilion inlenidlionale d'Idver de le

Californie, description et histoire de Vorîgine, du développement et du succès de la grande enlreprise de l'Eiposition inauslnefte tenue a San Francisco de janvier à juillet 1894 ne le donne pas.

Il y eut 2.083 récompenses: 1.325 furent décernées à des Américains des Elats-t'ids, 7.58 à des élrangers. L'Ilalie en ol;)tint 136, l'Espagne 107, la Gi'ande-Llrelagnc 86, le Canada

(1) Ch.'V. L.\nglois. II II. Banerolt et Clc, ou de ta manière d écrire l'tiistaire. Itcvue universitaire du 15 mare 1894, p. '23-2.

00, l'Aiil riche i8, l'Allen lagne 48, la Belgique 40.

Iæ prix (le l'entrée était de 50 cenls, soit 2 fr. 50 pour les adultes, 25 cents soit 1 fr. 25 pour les enfants. Le dimanche l'entrée était réduite à 25 cents ou 1 fr. 25 pour les adultes, et à 10 cents ou 50 centimes pour les enfants.

Il y eut du 27 janvier au 4 juillet 1.315.022 visiteurs aux (piels il faut ajouter les visiteurs des travaux du 10 décemhre au 20 janvier 78.192 et les 40.807 visiteurs qui du 5 au 31 juillet se rendirent au champ de foire pour assister au déménagement (1).

Les recettes s’élevèrent à 1.260A12 dollars 19, soit 0.300.500 francs 95 plans ce chiffre les entrées durant l’Exposition entraient pour 509.210 dollars 70, soit 2.546.083 francs 50 ; les cnli'ées aniérieures à l'ouverture pour 9.548 dollars 06, soit 47.740 francs 30, les entrées postérieures à la clôture pour 9.973 dollars 75 soit 49.868 francs 75. Les dépenses se montèrent à 1.193.260 dollars 70 soit 5.966.303 francs 50. Les bénéfices se montèrent à 60.851 dollars 49 soit 334.257 francs 45. (On conserva le palais des Beaux-Arts et des Arts décoratifs et la Tour centrale ainsi que le village japonais. Dans le palais conservé on oi'ganisa un musée des souvenirs destiné à perpétuer la mémoire de l’Exposition et on le peupla d’un certain nondu'e d’olpcts d’art achetés sur les bénéfices.

L’Exposition de San Francisco procédait de l’Exposition de Chicago. Elle en était comme une réduction, mais une réduction où l’on n’avait admis que l’élite. Ce n'était pas le seul essai de ce genre qui eût été tenté. Au lendemain de la clôture de l’Exhibition colombienne on avait organisé à New-

(1) TliC utflcinl Itistunj ot the Caliiornia Midwinter universal Exposition. p. 235.

York une Exposition des produits primés sous le titre de World' s Pair Prize Winners' Exposition « Exiiosition des titulaires de prix de la Foiie du monde » (1). Les organisateurs de l'Exposition de San Francisco ne s’étaient pas attachés aux objets ofriciellement récompensés. Sans s’inquiéter des appréciations du jury, ils avaient voulu transporter sur les bords du Pacifique la fleur de ce qui avait été groupé sur les rivages du lac IMichigan. » Veut-on la comparer à l’Exposition de Chicago ? écrivait un publiciste américain à propos de l'Exposition de San Francisco. L’une montre tout ce que l’effort humain peut produire, l'autre tout ce qu’il y a de mieux dans l’art, la science et l'industrie du globe (2). » L’Exposition de San Francisco était donc essentiellement une Exposition de sélection et c’est en ce sens que bien qu’elle fiit universelle — elle était ouverte ti tous les produits et à toutes les nations — on pouvait dire qu’elle ne l’était pas (3) puisqu’elle n’admettait que des objets de choix.

Ce fut M. de Young, l’éditeur du San Francisco Chronicle qui eut le premier l’idée de l’entreprise. Visitant l’Exposition de Chicago peu après l’ouverture, il songea qu’il serait peut-être possible de décider quelques-uns des exposants européens à transporter sur le versant du Pacifique les objets auxquels ils avaient fait traverser l’Océan. Il réunissait le 31 mai 1893 plusieurs Californiens qui se trouvaient à Chicago et leur communiqua'it son idée. Grâce au concours d'un commissaire français à Chicago, le vicomte de Cornely, qui lui assura l’adhésion d’un certain nombre d’exposants

(1) l.ucien Guérin. Etats-Unis d’Avnérlqae. Notice sur les piinclpales lois promuli.iuées en IS93. Annuaire de législation étrangère, t. XXlII, 1893, p. 763.

(•2) The otflcial lUstory o/ the California Miduinter international Exposition, p. 8.

(3) id. ibia.

étrangers, il sut grouper des sympathies et le hàtiment de la Californie à l’Exposition de Chicago devint le « quartier général » de la nouvelle entreprise. Le moment semblait peu propice à une semblable tentative. La Californie était en pleine crise commerciale et l’on n’avait aucun secours à attendre soit du gouvernement fédéral, soit de l’Etat, soit de la ville. Mais le promoteur de cette grande oeuvre considérait la saison comme un puissant auxiliaire. « Que le climat permît de tenir une Exposition au cœur de l’hiver, c’en était assez, il le sentail, pour émerveiller le monde civilisé (1). » Il comptait sur les prestiges de ce vocable magique M'uhrinter » au cœur de l’hiver » qu’il avait mis en vedette dans le lilre mémo de, l'enl reprise. « Midianler, « au cœmr de riiiver », dit l'auteur de la relation officielle, était le mot ([ui devait enchonler les dilettantes épris de nouveautés et les avertir qu’ils trouveraient ici en Californie les moissons en pleine malurité tandis qu'un manteau de neige couvrait tant d'au Ires pari les du pays (2). » En effet, non seulement par température d’une douceur uniforme dont elle jouit « la Californie de toutes les contrées nord-américaine paraît le mieux convenir au séjour de rhonime (3) », mais, comme le dit .M. Louis Simonin (I) ■« le climat de la Californie est l’iin des plus beaux du monde... Il n’y a pas, à proprement parler, de saison d’été à San Francisco: l’hiver, ou, si l’on veut, l’automne y est même l’époque de l’année la plus agréable parce que c’est celle où le vent, se fait le moins sen-

(1) 77(C olficial hislory o[ tlie California Midwinter international Exposition. 11. 11.

id. p. 25.

(3) Elisée Heclus. Nouvelle géographie universelle, t. XVI, p. 640.

(4) La Californie et les Californiens. Les Pays lointains, 2® éd., p. 16.

tir ». ((Au cœur de l'hiver dit AI. G. A. Higgins (1), les journées sont printanières et clémentes. »

C’est le 24 août 1893 qu’en présence d’une foule de 60.000 personnes on donna solennellement le premier coup de pioche dans les dunes de sable du Golden Gâte Park concédées à l’Exposition.

L’inauguration eut lieu le samedi 27 janvier 1894. Le jour avait été déclaré fête légale. Le président de l’Exposition de Chicago, salua par le fil électrique la nouvelle exhibition:

« L’Exposition, écrivait-il, l’Exposition qui disparaît sur les bords du lac Michigan salue l’Exposition qui se lève sur les eaux du Pacifique. » Ce fut Aime de Young, la femme du directeur général qui en posant le doigt sur un bouton mit en mouvement toutes les machines.

Les organisateurs surent entretenir l’intérêt par une série ininterrompue de concours et de fêtes : concours de fruits comme le concours de citrons et d’oranges du 10 au 21 mars, ou de fleurs comme le concours de fleurs sauvages en avril, fête de comté, comme le jour de l’Aladenia (27 avril), d'Etat, comme le jour de A'ermont (13 mars), de pays étranger comme le jour italien (3 juin, les jours allemands (10 et 10 juin), fête de nation, comme le jour de Saint-Patrick ou jour irlandais 1 7 mars), et le jour polonais (20 mai), fête de race, comme le jour slave (24 juin). Le 1" juillet on voulut synthétiser toutes ces fêtes dans une cérémonie cosmopolite, ce fut (( le jour de toutes les nations ». Il fut marqué par une de ces (( processions » familières aux Anglo-Saxons. Le défilé comprenait trois groupes, le premier formé des sociétés autrichiennes, anglaises et chinoises, le second de la cava-

(1) New guide to the Pacific coast, Santa Fé route, p. 174.

lerie allemande, des sociétés polonaises et des danseurs oi'ientanx, le troisième de la mnsiciue du 8® régiment de cavalerie mexicaine, de u cowboys », de Suédois et de Suisses. Ij’assassinat du président Carnot qui remontait à peine à huit jours avait empêché les Fi'ançais de figurer dans le cortège: en revanche on avait choisi comme « président du jour » le (•■iimmissaire traiiçais M. Itendex. C’est le commissaire anglais, M. Stiles, qui iirononça le discours. Les journaux californiens VExaminev et le Cronicle donnèrent aussi des fêtes d'enfants le 2:3 janvier et le 31 mars. Los associations si nombreuses aux Etats-Lhiis eurent aussi leurs journées, comme les Cdd Fellows le 2(i avril. Un jour, le 23 mai, fut consacré aux boucliers, un autre, le 27 mai, aux tourneurs. Le vendredi 8 juin fut dédié à riiorticulture et solennisé par la plantation d’un olivier en hommage à la plus ancienne culture inli'odiiite dans fFlat de Califoi'uie par les pères de la mission (pii apportèrent des boutures des meilleures variétés d’Espagne (1). Le calendrier était une occasion de céré, monies ou i.le rcjouissanc.es: ainsi le 22 lévrier on commémora la naissance de Washington, les 17, 18 cfi 19 avril on fêta le carnaval. Parfois il y avait cumul de deux fêtes. Ainsi le 19 mai était à la fois le jour des chevaliers de Pythias et le Carnaval des Roses, le 9 juin le jour du comté de Sacramento et le jour japonais.

L’Exposition devait fermer le l"' juillet. Elle fut prorogée jusipi’au -4 de façon à ne clore que le soir du jour fédéral. Le 4 juillet on donna une fête terminale au milieu de laquelle se déroula la idus vaste (( procession » qu'eut encore vue fenceinte.

(1) C. A. UiGGiNS. New (juide lo the Pacific Coast Santa Pé route, p. 187.

La France tint dignement sa place à celte Exposition. Elle avait un commissaire, M. Bendex. ('/était l'un de nos commissaires à Chicago, le vicomte Benc de Cornély, (lui, avec le titre d'assistant du directeur, était chargé des sections étrangères. La France occupait 3.900 pieds soit 1.181 mètres carrés. Elle obtint 91 récompenses. On voyait à l’Exposition plusieurs tableaux de nos artistes Sur les i alaises normandes de Troyon et L'Etanfi de Mlle d'Avraij de Corot. On y admirait enfin un magniluiue vase exécuté sur les dessins de Gustave Doré, Le poème de la vifpie.

L’Exposition battait son plein à San Francisco quand s’ouvrit dans la capitale de la nation à laquelle la Californie avait appartenu pendant près de trois siècles, quand s’ouvrit à Madrid une autre Exposition universelle.

L’Exposition de Madrid était la jiremière que donnait la capitale de l’Espagne, « la très nolile, très loyale et très héroïque ville de Madrid, la ville impériale et couronnée » (1).

Les objets étaient répartis en quatorze groupes : 1“ Arts Libéraux; 2“ Hygiène, jeux, exercices physiques; 3“ Industries chimiques; 4“ Art industriel; 5“ Objets de religion; 6“ Textiles, vêtements; T Métallurgie, forets, carrières; 8" Génie civil, architecture, travaux publics; 9" Mécaniijiie; 10" Electricité; U" Transports, échange; 12” Alimentation; 13" Agriculture; li" Divers, afliches illustrées, publicité. L’esprit d’un peuple se révèle dans toutes les manifestations de son activité; aussi estai curieux de rapprocher la classification adoptée à Madrid et la classification adoptée à Cdiicago. La première place est donnée à Chicago à l’agTiculture, l’industrie initiale d’un peuple nouveau, à Madrid, aux Arts

(1) Eniile Renaut. Madrid. Moniteur du 15 octobre 1861.

Libéraux, la fleur suprême d’une civilisation raffinée. Lors même que les préoccupations sont de même nature, elles se traduisent différemment sur les rives du Manzanarès et au bord du lac Michigan: à Madrid, on consacre une classe spéciale aux U objets de religion »; à Chicago, on organise un musée des religions et on tient un <( Congrès des religions ».

« Le trône le plus élevé après celui de Dieu », était-il placé trop haut comme siège d’exposition ? Madrid est en effet à 675 mètres au-dessus du niveau de la mer. Etait-il situé sous une latitude trop basse? Madri(t en effet est sous le 40'' degré de lalilude; or, sauf l'Exposition de Porto en 1865, qui se tint dans la ville la plus septentrionale du Poitugal, aucune exposilion n’élait descendue en Europe au-dessus du 4P degré qui est le parallèle de Barcelone. Quoi qu'il en soit et en dépit des provert)es castillans « 11 n’est capitale que Madrid », En jirésence de Madrid, le monde se tait,» qui semblaient lui pré sager la plus brillante réussite, l’Exposition de la capilale de l’Esp'agne ne semble pas avoir égalé le lustre de l'Exposition de la métropole catalane.

L’Exposition d’Anvers était la seconde que donnait le '’rand port de l'Escaut. Elle n’eut pas l’éclat dont avait brillé sa devancière neuf années auparavant. Toutefois la section française à laquelle nos Chambres avaient accordé un crédit de 120.000 francs obtint un vif succès. Nos 3.801 exposants remportèrent 2.783 récompenses, dont 159 grands prix et 267 diplômes d’honneur. C’était plus que les Belges euxmêmes n’avaient obtenu.

La plus marquante des expositions de l’année fut l’Exposition de Lyon. Comme Anvers, Lij'on avait déjà donné une exposition universelle, non pas neuf, mais vingt-deux ans au-

paravant. La nouvelle exposition était, comme l’Exposition d’Amsterdam en 1883, une exposition coloniale qui s’était doublée d’une exposition gé'iiérale. L’emplacement était, comme en 1872, le parc de la Tète d’(lr, « le plus merveilleux cadre, disait un sénateur du Uliùne, M. Guyot, le Id mars 1894, à la tribune du Luxembourg, le plus merveilleux cadre que l’on puisse rêver pour une Exposition ». « L’art et la nature, ajoutait-il, contribuent à faire de ce jardin de 194 hectares le plus charmant séjour. Son lac de 17 hectares sépare l’Exposition générale de la partie réservée à l'Exposition coloniale ».

Cette exposition avait pour édilice principal un vaste palais de forme circulaire, ou plus exactement polygonale. L’intérieur formait une salle unique de 232 mètres de diamètre, de 55 mètres de hauteur, qui couvrait plus de 45.000 mètres carrés. On sait que si la rotonde de l’Exposition de Vienne s’élevait à 72 mètres de hauteur, elle n’avait que 108 mètres de diamètre. Sur le pourtour du grand hall de Lyon, à vingt mètres de hauteur, régnait un balcon qui permettait au visiteur d’embrasser d'un coup d'œil l’ensemble de l’Exposition. Chaque matière première occupait un secteur du moyeu de cette espèce de roue et le rayon qui s’en détachait montrait les transformations que l’industrie faisait subir à l'élément brut.

Outre le bâtiment central, l’Exposition renfermait de vastes pavillons consacrés aux colonies. Celui de l’Algérie couvrait 2.000 mètres carrés et celui de l’Indo-Chine 1.800. On y avait apporté les objets par masses et c’étaient moins des musées de curiosités que des salles d’études commerciales (1).

(1) Chailley-Bert. Les Expositions coloniales. Economiste français au 28 octobre 1893, p. 553,

Lyon d’ailleurs est un grand centre d’entreprises coloniales et les lointaines perspectives du négoce d’outre-mer plaisent au tempérament à la fois idéaliste et actif d’une population tout ensemble rêveuse et affairée.

L’enceinte contenait aussi deux autres pavillons. L’un ^ était consacré à l’Exposition onvrièro, c’est-à-dire aux syndicats ouvriers; on y remaninait une niaginri([ue porte sculptée exposée par la Chambre syndicale de la, menuiserie. L’aufre était consacrée à réconomie sociale; 400 exposants y figuraient, répartis en cinq sections : 1" Coopération et syndicat; 2° Mutuatité et assurance; 3° Institution patronale et participation aux bénéfices; 4“ Prévoyance, récréation et relèvement; 5° Assistance et hygiène. Ville de philanthropie et ville d’industrie, Lyon où la charité privée la plus ingénieuse et la plus développée rivalise avec la bienfaisance publique, la plus richement dotée et ta plus intelligemment organisée qu’il y ait en France, Lyon où en 1893 ne fonctionnaient pas moins do 20G sociétés de secours mutuels, était en mesure d’offrir une exposition locale d’un intérêt exceptionnel; aussi ceux qui examinèrent les collections relatives à la cité et à la région demeurèrent-ils fraiipés, non seulement de la multiplicité, mais encore de , l’excellente coordination des efforts (1).

L’exposition do Lyon en 1872 avait souffert de nos désastres récents et de la concur'ronce de l’Exposition de Londres. San Francisco, Madrid et Anvers étaient, en 1894, les rivales de Lyon; mais ce qui compromit le succès de l’exposition de la vieille métropole des Gaules, ce fut le plus imprévu des

(1) Fournirr de Flafx. L'Economie sociale à l'Exposition de Lyon. Economiste Irançais du 29 septembre 1894, p. 401.

événements et la plus douloureuse des catastrophes, l'assassinat du président Carnot. Le 1®'' mai, le ministre du commerce, M. Marty, avait, avec le chef du cabinet, M. Casimir- Périer, présidé rinauguration. Le 23 juin, le Président de la Képublique quittait Paris, accompagné du Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur, M. Dupuy, pour aller visiter l’Exposition de Lyon. Le 24 juin, à neuf heures et quart, au moment où il se rendait du Palais du Commerce au Grand Théâtre, M. Carnot était frappé d’un coup de poignard par un anarchiste italien, Caserio. Il expirait à minuit et demi. Ce fut un coup de foudre pour l’exposition lyonnaise. Des causes secondaires et nolamment la tempéralure vinrent .encore contrarier la grande « exhibition » de la seconde ville de France. « Les événements politiques, dit M. Fournier de Flaix ^1), les événeinenls poliliiiues, cl la ■ saison n’ont pas favorisé l’ensenible de l’Exposition de Lyon; elle a souffert de l'assassinat de M. le président Carnot, des préoccupations politiques en juillet; des pluies et du froid au mois d’août. » Ainsi cette Exposition qui devait, dans la pensée des organisateurs, être la brillante préface de l'Exposition du siècle, — « On peut dire, éciivait six mois avant l’ouverture M. Chailley-tterl [2), ({ue Lyon 181J4 est comme la répétition générale de Paris 1900 », se trouva condamnée à ne laisser dans la mémoire qu'un souvenir voilé de crêpe.

L’année 1895 compte cinq expositions universelles. Elles se tinrent à Portland, Amsterdam, Charleroi, Atlanta et Bordeaux. .-Vueune heureusement ne fut assombrie par un deuil.

L’Exposition de Portland était comme les expositions de

(1) ' ’Ec(mo}nie sociale à l’Exposition de Lyon. Economiste Irançais du 29 septemhre 1894, p. 401.

(2) Les Expositions coloniales. Economiste français du 28 octobre 1893. p. 553.

Cliicago et de San Francisco une exposition américaine. Elle avait pour siège non la vieille cité de la Nouvelle Angleterre, patrie de Longfellow, mais une émule de Chicago et de San Francisco pour la rapidité de la croissance, une voisine de la Reine du Pacifique, le grand emporium de l’Orégon. ITeiireusement située sur une terrasse qui domine de 44 mètres le coui's de la Willametic à 20 kilomètres du confluent de celte rivière avec la Goliimliia, (1) dans la vallée (lu’on a appelée (( le Jardin du Nord-Ouesl » (2), presque port maritime bien qu’à 180 kilomètres du Pacifique puisque les navires qui ont franchi les passes du lleuve remontent sans difficulté jusqu’à ses quais, poijnt de croisement du North Pacific Railroad qui l’unit à Chicago et à New-York et du chemin de fer de Vancouver à la Nouvelle-Orléans qui la relie à la Colombie hi'ilanni({ue et aux Etals du Colle (3), rattachée par la ligne de Sali Lake City à la première grande voie de l’Atlantique au Pacifique, Portland se trouvait donc en quelque sorte réunir les avantages de Chicago et de San Francisco. Fondée en 18i'i dans un territoire (|ue se disputaient l’Angleterre et les Etats-Unis et qui ne devait parvenir au rang d’Etat que quinze ans plus tard en 1859, elle n’avait encore que 8.293 habitants en 1870: mais en vingt-cinq ans sa population avait décuplé et le census de 1896 allait lui reconnaître 85.000' habitants. Appelée à un avenir immense, grâce à la force hydrau- ]i<iue (jue la Willamette met à sa disposition (4) cette ville réputée i)0ur son esprit d'initialive (5) devait naturellement

(1) Vivien Saint-Martjn. Nouveau Dictionnaire de géographie universelle. v. Portland, t. IV. p 906.

(2) Elisée KECLus. Nouvelle géographie universelle, t. XVI, p. 634.

(3) Vivien Saint-Martin. Nouveau Dictionnaire de géographie universelle. Supplément. V. Portland.

(4) A. M. Berthelot. Art. Portland dans la Grande Encgclopédie t XXVII, p. 369.

(5) Elisée Reclus. Nouvelle géographie universelle, t. XVI, p. 634,

tenir à affirmer sa récente importance par une Exposition universelle (1) et l'année 1805 lui en fournissait une double occasion : c’était en effet à la fois la première année du second demi-siècle de la ville et la première année du second quart de siècle de l’Etat dont elle est sinon la capitale — l’Orégon a pour chef-lieu la petite mais gracieuse cité de Salem — du moins la véritable métropole.

L’Exposition d’Amsterdam était la seconde que donnait (( la ^"enisc hollandaise » (2). I^a pi'cmière avait précédé de deux ans la première Exposition d’Anvers. La seconde suivait d'un an la deuxième exhibition de la vieille ville hanséatiiiue. Mais pas plus dans la capitale des Pays-Bas que dans le grand emporium de la Belgique le spectacle ne rencontra à la reprise la faveur qui l’avait accueilli à l'origine '3;.

L’Exposition de Charlcroi ouvrit, le 13 iivril 1895. Si Charleroi ne renferme guère plus de vingt mille habitants, la ville a une ceinture de faubourgs qui porte la population de l'agglomération à cent mille âmes et elle est le centre d’un riche bassin houiller. De plus, la cité du Hainaut située à l'endroit où le Piéton se jette dans la Sambre se trouve au milieu d’un pays riant. Mais ni l’importance industrielle de la ville, ni le charme pittoresque des environs ne réussirent, ce semble, à attirer la foule.

De même que l’Exposition de Portland, l'Exposition d’Atlanta avait pour théâtre les Etals-Unis. Mais tandis que Portland comme San F’rancisco appartient au Far West, Atlanta se trouve dans la région centrale de l’Union. Bien

(1) Lucien Guérin. Etats-Unis d' Améhriue . Notice générale sur les travaux du 55® congrès. .Annuaire de législation étrangère, t. XXV, 1895, p. 828.

(2) Victor FouRNEL. Voyage en Hollande. Promenades d'un touriste, p. 148.

(3) H. -Georges Berger. Les Expositions universelles internationales, leur passé, leur rôle actuel, leur avenir, p. 87.

que, par la population, la capitale de la Géorgie ne soit pas une des grandes villes, — elle n’avait que 65.535 habitants au census de 1890, — elle n’en est pas moins une des cités les plus importantes de l’Union américaine. Si la Géorgie est la clef de voûte du Sud, comme la Pensylvanie est la clef de voûte du Nord, Atlanta est le centre de gravité de la Géorgie comme Philadelphie est le centre de gravité de la Pensylvanie. Atlanta fut dans la guerre de Sécession l’objectif d’une des expéditions décisives du Nord. « Ainsi que l’a suffisamment démontré la campagne de Sherman, dit Elisée Heclus (1), elle est le vrai centre stratégique de la Géorgie et tient avec Ghattanoga la clef de tous les Etats compri.s en Ir e l’Atlantique, l’Oliio, le Mississipi et le golfe du Mexique. De là son nom de Gale Cilij. C’est la porte du Sud. Elle commande à 531 mètres d’altitude les imssages méridionaux des Apalaches et les origines des vallées qui divergent de ce centre hydrographique vers le Mississipi, le golfe Mexicain, et ta mer des Bermudes. » L’homme a doublé les avantages que le site assurait à la ville. » C’est, dit M. Pierre Leroy- Beaulieu (2), c'est rUnioii dépôt », la grande gare de chemin de fer, c’est une de ces villes qui doivent leur prospérité aux nombreux chemins de fer qui s’y croisent, et dont Indianopolis a été te premier et Chicago le plus brillant exemple. » Déjà, en 1881, alors que le census de 1880 ne lui donnait que 34.410 habitants, elle s’était essayée à la pratique des exhibitions et l’exposition cotonnière qu’elle avait donnée avait eu un plein succès. L’exposition universelle qu’elle ouvrit quatorze ans plus tard ne réussit pas moins. Le prési-

(1) Nouvelle Géographie universelle, t. XVI, p. 278.

(2) Leltres des Etats-Unis. Le Développement du Sud, Noirs et Bltncs. Economiste français du 8 juin 1895, p, 737.

dent des Etats-Unis, M. Cleveland, visita cette nouvelle « foire du monde » et, au commencement d’octobre, la puissante association des banquiers des Etats-Unis vint tenir un t^ongrès à Atlanta (1).

L’Exposition de Bordeaux ne fut pas moins heureuse. C’é'tail la treizième exposition organisée par la Société philomathique de la ville.

Comme les expositions précédentes elle avait pour emplacemenl rilémicycle. Elle occupait une snperlicie de io.OOU mètres carrés.

A l’Exposition était jointe une exposition d’économie sociale, où Bordeaux pour la région du Sud-Ouest, comme l’avail fait Lyon l'année précédente iionr la région du Sud- Est, montrait les efforts tentés en vue de la propagation du bien être,. On y reniarquail des collections très complètes de docunienis sur le mouvement féminisle.

Enfin pendant l’Exposition une douzaine de congrès sur

les matières les plus diverses, et notammentnn Congrès international d’enseignement technique industriel et commercial et un Congrès de géographie^ un Congrès de la i)rotection de renfance et un Congrès du chant gi'égorien, se tinrent à Bordeaux.

11 y eut 2.014.057 entrées payantes, indépendamment des abonnements qui à eux seuls produisirent une recette de 308.540 francs. Le prix d'enirée, (jui était de un franc, était diminué de moitié le dimanche. Aussi y avait-il foule le jour dominical. « Le dimanche, dit M. Fournier de Flaix (2), le

O) Fournier de Flaix. Mouvement économique et social aux Etats-Unis^ Economiste français du 9 novembre 1895. n. 609.

(2) L’Exiiosition de Bordeaux en 1895. Economiste français du 10 août 1895,

dimanche, les entrées étant réduites à 0 fr. 50, accourt de Ions les côtés de la ville, de tous les départements voisins une foule innombrable qui manifeste par l’élégance ou la convenance de ses vêtements, sa bonne mine, son contentement, sa gaîté, d’une aisance dont tout indique l’existence à Bordeaux. C'est là encore une caractéristique de cette Exposition. Elle est une sorte de miroir où un œil attentif reconnaît la satisfaction d’une masse immense de personnes. Bordeaux n’a jamais été le pays de la misère, mais l’on peut affirmer aujourd’hui que c’est le pays de l’aisance. »

L’Exposition eut un succès que M. Eournier de Flaix (1) n’hésite pas à qualifier de « prodigieux ». Non seulement la société qui l’avait organisée couvrit ses frais mais elle réalisa un bénéfice de bOO.UUO francs dont elle fit un noble emploi [2'j.

L’Exposition ouvrit le l'"' mai. Le Lord-maire de Londres la visila officiellement au mois d’octobre et le ministre du commerce. M. André Lebon vint présider le 20 octobre la distribu lion des récompenses. L’Exposition ferma le 17 novembre.

L’année 1895 avait semblé devoir présenter une autre exposition plus importante encore. Au milieu de l’année 1891, la Société d'encouragement à l’industrie allemande se fit la promotrice exposition à Berlin d'un projet pour 1895. On proposa de rendre cette exhibition universelle, à l’exemple de l’Exposition de 1889 à Paris (3); on projjosa aussi d’insti-

(I) Le Port (le Bordeaux depuis trente ans. Economiste U'dnçnis du 11 décembre 1897, p. 769.

(•2) Fouknieu de FL.4IX. Le Port de Bordeaux depuis trente ans. Economiste jrançnis du II décembre 1897, p. 769.

(3) Maurice Block. Mouvement économi<iue et financier en Allemagne . Economiste français du 4 juillet 1891, p. 8.

tuer un traitement de faveur pour les objets exposés (t). Mais ce projet s’évanouit en fumée et il n’y eut pas plus d'exposition à Berlin en 1895 qu’il n’y avait eu d’exposition à Rome en 1887.

L’année 1896 compte une seule exposition, et une exposition d’un internationalisme limité, l’Exposition de Malmoe.

L’exposition de Malmoe avait pour théâtre l'Europe septenli’ionale. D'un internationalisme restreint, elle n'admettait que les nalionaux des trois i)ays Scandinaves, Suède, Norvège, Danemark. Le lieu était heureusement choisi. D'un eùlé, Malmoe est situé à l'extiémité méiddionale de la Suède, en face de Eopenliague, au sommet d'un triangle donl Stoc- Khi)lm et Christiania occupent les autres angles. De l'autre, c’est à Malmoe tiue fut rompue en 1527 l’union de Calmar qui associait les trois pays, et c’était une touchante et ingénieuse pensée que de faire fraterniser sur le terrain industriel les trois nations au lieu même où avait été déchiré le pacte de leur alliance.

L’année 1897 compte quatre expositions, trois expositions universelles, les expositions de Nashville, de Guatemala et de Bruxelles, une exposition d’un internationalisme limité, l’Exposition de Stockholm.

Comme les expositions de Portland et d’Atlanta, l’Exposition de Nashville avait lieu aux Etats-Unis. Comme Atlanta, Nashville était une ville sudiste. C’est la capitale du Tennessee comme Atlanta est la capitale de la Géorgie. Moins peuplée qu’Atlanta, Nashville n’avait que 43.350' habitants au census de 1890. Mais comme Atlanta, Nashville, qui occiqie une posi-

(2) Chaii.ley-Bert. Mouvement économique et financier en Allemaane. Economiste français du 19 novembre 1891, p. 681.

lion centrale dans la vallée du Tennessee, chemin naturel qui s'ouvrait aux Nordistes pour pénétrer en plein cœur des Etals Eonl'édérés, avail été une des clés du Sud. Enlin c’est à Nashville que le G.umberland commence à porter bateau, ce (lui l'ail de la ville une tète de voie navigable. C’était celle ville qu’à la lin de 1801 Jefferson Davis, le président des filais Coid'édérés, avail choisie comme siège du Congrès et capitale délinilive de la nouvelle union. Depuis la guerre de la Sécession la i)Opulalion s’y était portée et avait fait de la cilé par le commerce, rindustrie et les élablissements d'instruclion pul)li(pie - rencoidre rare au.x Elats-lhiis où les chefslieux soûl pres(pie toujours des villes secondaires — la métropole d(' l'Elal dont elle est la capilale (1).

Admis en 1796 dans l’Union américaine, le Tennessee voulut célébrer le centenaire de son accession aux Etats-Unis par une exposition universelle à laquelle il donna naturellement pour siège Nashville (2).

Un bâtiment de 40.000 pieds, soit 12.000 mètres carrés était réservé aux sections étrangères. On remarquait une section eonsacrée au travail de la femme et de l’enfant et une section (( nègre ».

L’Exposition était l’œuvre d’une société privée (3) soutenue, par des subvenlions des pouvoirs publics. (4)

L’Exposition dura du U'' mai au 31 octobre.

L’ExposiliO'n de Guatemala était en principe une exposition centro-américaine, c’est-à-dire qu’elle était spécialement destinée aux exposants des cinq républiques entre lesquelles

(J) Elisée Rech’s. Nouvelle Géographie universelle, t. XVI, p. -143. (v) Journal olpciel du 2e juin 1806, p. 3498,

(3) Journal olficiel du 10 décembre 1896, p. 6748.

(4) Journal o'^cicl du 6 août 1896, p. 4629.

se sont émiettés les éphémères « Etats-Unis de l’Amérique centrale », fondés en 1825, Guatemala, San Salvador, Honduras, Nicaragua, Costa Rica. Mais elle avait une section étrangère et mérite donc de compter au rang des Expositions universelles. Des avis insérés au Journal oHiciel, le 3 janvier, lei 18 juillet et le 20 août 1800, conviaient particulièrement les négociants français à prendre part à cette Exposition et signalaient le succès que ne pouvaient manquer d’avoir les modes parisiennes dans un pays où le luxe se développe. Le commerce français semble s'ètre montré peu empressé de s’ouvrir un nouveau marché dans l’isthme de Panama. Il est vrai que la ville de Guatemala, où l’exposition devait se tenir, a une histoire peu rassurante, La capitale des conquistadores!, la Ciudad Vieja, a été en 1541 submergée par un déluge d’eau descendu des flancs du volcan Agua ; la métropole coloniale, la Antigua Guatemala, a été renversée par un tremblement de terre en 1773, et la ville actuelle, la nouvelle Guatemala, a, suivant le mot d’Onésime Reclus, « deux mauvais voisins », les deux volcans Agua et Fuego, eau et feu.

L’Exposition de Bruxelles avait été projetée dès 1892 et devait s’ouvrir en 1895 ou 1896. Mais le retard que le gouvernement mit à accorder l’autorisation — elle ne fut donnée qu’en mars 1896 — contraignit de l'ajourner à 1897.

L’Exposition de Bruxelles nous ramène dans l’ancien monde. Elle se tenait dans deux de ces promenades qui donnent tant de charme et tant de fraîcheur à la capitale de la Belgique et à ses environs, le parc du Cinquantenaire qui date de l’Exposition nationale du jubilé de l’indépendance en 188() et le parc de Tervueren, le domaine favori des ducs de Bra-

banl. Ces deux parcs étaient reliés entre eux par une avenue et un tramway à traction mécanique.

Jj'i’lxposition occupait tous les bâtiments du palais du Cinquantenaire sauf les salles du musée et quelques dépendances. L’Flxposition était divisée en (juatorze sections : 1° Beau.x-Arts; 2“ Economie sociale; 3“ Hygiène, arts médicaux et pharmaceutiques; 4“ Sauvetage; 5° Arts industriels et décoratifs, ui ts liljéraux, sciences ; (P Eclairage, cliauffage, ventilation; 7° Electricité, traction; 8“ Art militaire; 9" Fabrications industrielles, matériel, procédés, produits; 10” Matériel dés spotits; 11° Exercices, jeux populaires; 12" Concours temporaires d’agriculture et d’iiorticulture; 13" Enseignement praliiiue, institutions économiques et travail manuel de la femme; 14" Commerce, colonies. Rien de plus significatif qu'une pareille répartition des objets, rien qui indiipie mieux la modification inlime (pii s’est produite dans la conception des expositions. L’industrie, à l’ori- ,ine reine des expositions, y est réduite à deux sections : l’agi'iciill-ure, l’horticulture n’y ont même pas d'installation permanente. Les Beau.x-Arts, qui ne furent que les premiers invités de l’industrie, occupent la place d'honneur et semblent les maîtres de la maison : tes arts savants, arts industriels, décoratifs, lit)éraux. quelque peu négligés jadis, ont une section ; ce (pie l'on pourrail a[ip('ler les ai ls humains, hygiène médecine, sauvetage, éclairage, chauffage, veni dation, matériel lies sports, exercices et jeux populaires oui cinci sections , d les sciences sociales, économie sociale d’une paii, enseigncmenl pratique, institutions économi(iues et travail manuel de la femme de l’autre, en occupent deux. L’art militaire avait toute une section ; la neutralité de' la Belgique lui per-

mettait de livrer aux regards ce qui intéressait son armée sans compromettre sa sécurité, et les colonies se partageaient avec le commerce une aulrc section. Les héros des anciennes expositions, les machines monstres, les invenlions mécaniques élaient reléguées au second jhan et laissaient la place à ce (ph pouvait contribuer à l'amélioration de la vie domestique et '’ociale. L’Exposition comptait indépendamment des collectivités 11.650 exposants. Il y eut 7.906 récompenses.

L’Exposition était une œuvre d’un caractère mixte. Elle avait été entreprise par une société privée, la société « Bruxelles Exposition » constituée le 18 mai 1893. Mais le caractère originaire fut gravement altéré par l’intervention de PEtat. Un commissaire nommé par le gouvernement fut placé à la tête de l’Exposition. La société consentit à élever et à abandonner à l’Etat certaines constructions et à aménager le parc de Tervueren, veuf de son château depuis l'incendie qui a dévoré l’asile de l’impératrice Charlotte: elle reçut en échange une subvention de 600.000 francs et l’autorisation d’émettre pour plusieurs millions de billets de tombola. Elle céda pour trois millions et demi de francs le produit des entrées et de la loterie. Mais la subvention de l’Etat, la subvention de la ville de Bruxelles, le produit des emplacements et des concessions lui permirent non seulement de couvrir les frais qui s’élevèrent à huit millions de francs, mais encore de recueillir un léger bénéfice (1).

Il se tint pendant l’Exposition plusieurs congrès. L’un des plus importants fut le congrès de la législation internationale du travail qui eut lieu du 27 au 30 septembre sous la prési-

(1) Il -Georires Berger. Les Expositions universelles internationales, leur lassé, leur rôle actuel, lêur avenir, p. S7.

(lence du duc d’Ursel. G’élait de la Belgique, de l’Allemagnc et de la France qirétaient venus les délégués les plus noinl‘»reux (1). Ge^ congrès ne fit (pie mettre en relief l’antagonisine radical qui existait entre les Autrichiens et les Allemands, « étatistes » d'un enté, les Français et les Belges (( individualistes de l'aulre, sur la ijuestion de la réglementation légale du travail des adulles et de l’intervention des l»ouvoirs publics dans les rapp(irls entre les oinriers et les jiatiHuis (2).

La France participait ntliciellemeid à cette exposition. Nos Chambres avaient ouvert un crédit de plus de 500.000 francs. Notre commissaire général était M. Maurice Monthiers. Dans les Beaux-Arts il y eut 511 exposants pour la France. Dans l’industrie il y eut 3.007 exposants pour la France, 482 pour l’Algéi ie, 73 pour la Tunisie. La France remporta 2.G7G récom- I)eiises, l'Algérie 330', la 3’miisie 55.

L’Exposition de Stockholm était la troisième que donnait la Venise de la Baltique. Pas plus que les précédentes elle n’était universelle. L'Exposition do 18GG était réserv^ée aux exposants des trois monarchies Scandinaves. L’Exposition de 1886 était particulièrement industrielle. Gomme l’Exposition de 1866, comme l'Exposition de Malmoe l'année précédente, l’Exposition de Stockholm n'admettait que les produits des trois royaumes du Nord. Cependaid on entre-bàillait à Stockholm la porte qiFon avait à Guatemala ouverte aux nations étrangères. La Commission' d’organisation s’était en effet réservé éventuellement la faculté d’autoriser l’admission

(1) Hilbert VALLEROt'x. La Lé!jis:ol iini iiitcrnat ionale du travail au Conji’i's de liruxetles. Economiste Irançais du 1.3 novembre 1897, p. 628.

(2) Huliert V.ALLEROUX. La L'éi/islalion internntloualc du travail au Conorès de Bruxelles. Economiste français du 4 décembre 1897, p. 725,

d’articles de provenance exotique qui, soit par leur nouveauté, soit par leur utilité présenteraient un intérêt spécial (1).

L’année 1808 ne compte qu’une exposition, l'Exposition de Graliarnstown.

De toutes les parties du monde, seule l’Afrique n’avait pas encore été le théâtre d’une exposition universelle. Mais le siècle ne devait point s’achever sans que les expositions universelles eussent pris pied sur le continent noir. De toute rAfri(iue, c’est la partie la plus loiidaine dont la colonisation est la plus avancée, ce sont les contrées voisines du Monomotapa, de fabuleuse mémoire, (lui présentent l'aspect le plus européen, en un mot, c’est l’Afrique auslrale, qui se transforme avec la rapidité la plus américaine. La découvei te des diamants dans le Griqualand, la décou verte de l’or dans le Witwatei'svang’ ont fait do ces régions une sot't(' de Californie. C’est là ipie s’ouvrit une exposition uni\erselle ({ui devait clore la trentième année depuis la trouvaille du ]iremier diamant, la dixième depuis la rencontre de la ]»remière pépite et fêter le premier millianl d’or extrait de l’Afrique australe. Elle eut lieu dans la Cafrerie anglaise, pays, dit M. Gasquet, « riche et de grand avenir, coupé de rivières en cascades, bien plus propre à la colonisation que la province du Cap », à Grahamstown.

(( Grahamstown, disait déjà M. de Pontpertuis douze ans auparavant, alors que la cité comptait à peine six mille âmes, Grahamstown est habitée par des indig'ènes, des Anglais, des Ilollandais et quelques Allemands. Elle est située dans un creux, encadrée de coteaux dépourvus d’arbres, (1) Journal officiel du 12 novembre 1S95, p. 6104.

mais aujourd’hui ou a fai! de nombreuses plantations dans la ville ellerinème et le voyageur qui vient de parcourir un désert s’égaie à la vue- de toute celte verdure ». « Grahamstown, ajoutait le même écrivain, ne diffère pas des autres villes anglaises de la colonie: mais sous le rapport du nombre et. de la l)eauté de ses édinces publics, notamment ses belles églises de diverses co;nmunions, elle occupe le premier rang. Ses mes sont larges et propres. On y voit constamment lies Oxcriu-(i(i()ous, dei ces wagons légendaires qui ont servi et servent encore de véhicule, de maison, au besoin fie lilockbaus aux Boers et qui, attelés de douze, de qiiatorze de dix-lmit bceufs, leur ont permis de faire la découverte et la conquête d'nne iiarlie du continent nègre (1) ».

Grabamstown est le sommet de deux Itrancbes ferrées qui rejoignent la côte l’une à Port-Alfred, rautre à Port-Fdisabetb. Grabamstown est. reliée par une ligne de raihvay à Middelburg et de là, fl’un ciMé par De Aar, à l’amorce du grand transafricain du Gap au Caire, de l’antre jiar Golenso, au grand central ipii dessert. P.locnfontein, Jobannesluirg et Préloria. Grabamstown est. donc un vrai nœud dans ce qu’on pourrait ai»peler « le système musculaire » de l'Afrique australe et Cette jioisition ])réde.stinail naturellement la. ville à devenir le siège d'un concours cosmopolite. L’exjiosition était divisée en cin([ sections: 1° Matières premières; 2“ Produits manufac^ tarés; 3" Mines, carrières; 4” Histoire naturelle et sciences; 5° Beaux-Arts (2).

On sait que les mêmes mois correspondent à des saisons opposées dans l’iiémisphère boréal et dans l’bémispbère

(1) De Fontpertuis. Les Colonies brCaiiniimes de VA'riqw' nnslralc. Te Cap, lu Cil rerie, Natal Econoanste français du 31 juillet 1885, p. 135.

e2) Journal offlrlcl du 16 avril 1898, p. 2.142.

auslra.l. Gralianisluwn est située dans riiéniisphèi'c ausli’al et le solstice d’été y ioinlje en décembre. L’exposition eid lieu au commenceineut de l'été. Elle clievaucha sur deux années; oin erte le 15 décembre 1898, elle feirma le 21 janvier 1899.

Comme l’année 1898, l'aimée 1899, ne compte (jn'unc exposition universelle, l’Exposition de Coolgardie.

L’Exposition de Coolgardie avait pour théâtre rAustralie occidentale. C’élait la première miverte dans celle (■(ilonii', longtemps assoupie, « le Trou endormi » Sleepij hnlc, conime l’appelaient les Australiens, mais que la découverte récente de de l'or, jusliRant le nom de prorincia ^ni lifei'd donné dès Ir XVII® siècle par un cartographe hollandais à la Terre de Dampier (1), venait de réveiller. Cette exposition avait pour siège une vide tonte récente, la. plus jeune assurément fie toutes celles qui ont jamais donné une exposition. Coolgardie en elïet placée an centre de la région auritère du Yilgarn, dans le bassin des lacs salés du giarnd désert \'icloria, ne remoide pas au delà de 1892. C'esI (Ui 1892 (|u’un mineur nommé Hailey découvrit à l'endroit (.u'i lut rondée Coolgardie un placer d'oi'i en <piehiucs mois il lira pour sept millions d’or (2).

Coolgardie ne com[)iait doiu’ à répO([ue de l'Exposilion rpie sept années. C'est à iieine l'àge (te raison pour un indi\ idu: mais à la veille du vingtième siècle et dans les pays-neufs les villes croissent plus vile que les hommes M. Pieri'c Leroylleaulieu \'isila Coolgardie au commencement de novembre 1895. (( Coolgardie, à deux ans et demi, dit-il, dlj, a déjà

(1) Vivien S.4int-JIartin. ^’ouveau Dictioiutnirc de oéogniiihie universelle. V. West Aiistrai,i.4, t. VII, p, 3-25.

('2) Jules Oarnier. L'Ancien Désert Virlotia La Géoi/i uidiie, Bulletin de la Bnciété de ijéinjrnphie. t. III, (1901, 1" semestre), p. 281.

(3) L'Australie et la Nouvelle-Zélande. Itevue des Deux Mondes, du ler juin 1896, p. 571.

tous les éléments de la vie sociale, cinq églises, calholique, anglicane, méthodisle, presbytérienne et l)a})tiste aux fenêtres golhiiiues découpées dans la tôle ondulée, un club, deux clubs de cricket dont les membres pratiquent avec ardeur le jeu national anglais, si torride que soit la température; deux journaux enfin l’iin de six pages l'autre de quatre. » (loolgardio avait alors cinq mille habitants. Les maisons n’étaient encore que des tentes, des cabanes ou de simples rez-dechaussée en tôle ondulée à carcasse de charpente, et dans Ilayley Street, la principale rue, ainsi appelée du nom de riioureux prospecteur ipii trouva l’or dans le pays, on admirait le ^'ictoria Hôtel, et les Coolgardie Chamfiers, édifice qui renferme les bureaux de idusicurs sociétés miiiicres, les seuls tiütiments qui fussent construils en brique et qui eussent deux étages. L’eau, qui ne s’ol»tenait que i>ar la distillation de l’eau salée tirée de la nappe souterraine, coûtait (iiiinze ceiilimcs le litre: « c’est iilus que ne vaut le vin commun en I.aiiguedoc après une bonne récolle ». Enfin des diligences et des caravanes de chameaux conduits par des Afgaiis formant une communauté donl le sirdar était un cousin de l'émir Abd Ur Haman (1) mettaient seuls Coolgardie en communication avec Boorabbin, tèlc du chemin de fer de Perth. L’année suivanle le chemin de fer atteignait Coolgardie et le parlement colonial votait GO millions pour des travaux qui devaient y amener l’eau en 1899 (2). Mais la ville est dans un endroit malsain la fièvre typhoïde y est endémique et on a surnommé Coolgardie TyphoulviUe. Dès 1897 Coolgardie

(1) Pierre Leuoy-Beaülieit. L'Australie et la NouvcUe-Zélniidc. Itevue des Deux-Mondes dU' pr juin 1896, p. 570.

(2) Vivien .Saint-Martin, Nouveau Dictionnaire de géo'jraphic universelle. Supplcwcnt. V. Coolgardie.

annonçait une exposition et une note publiée à la lin de ISOS faisait connaître que cette exposition était fixée au mois demars 1890 (I). L’exhibition était ouverte à toute l’industrie du monde entier ; mais de même que l'Lxposition de la Nouvelle-Orléans bien que générale était particulièrement consacrée au coton, de même l’Icxposilion (te Onolgardie l)i(‘u qu’admettant tous les produits industriels avait un caracbu'e spécialement minier.

L’année 1900 eut une exposition universelle avant l'Exposition de Paris, l’Exposition de La Canée.

L’Exposition de La Cané-e avait pour théâtre une de ces terres qui lloitent pour ainsi dire sur les limites indécises de l’Europe et de l’Asie. En face des eûtes de l’Asie iMineure, auxquelles l’unit pour ainsi dire file de Piliodes, à mi-chemin entre l’Egypte et la Grèce, au sein des flots de l’archipel, (( la grande mer », au sens étymologique du mot, se trouve une île qui a l’étendue de la Corse et (pii par sa position semble le nœud des trois parties de rancicn monde. C’est la Crète. Les géographes en font- une dépendance de l'Europe, mais \e Salnutnèh ou almanach officiel de l’cmiure nitoman, en faisait jusipi'eii 1897 une iiroviuce de la Turquie d'xVsie. Proclamée autonome à la suite de la guerre gréco-tunpie, (dte reçut pour Haut Commissaire c'est-à-(br:^ pcui- gouverueur le 1" décembre 1897, le prince Georges, un des fils du roi de Grèce. Ce prince, dès l’année suivante, par un décret des 19/31 octobre 1898, annonça sans doute ])Our fêter l’émancipation de file, nue exposition internationale (2).

L’exposition avait pour siège la capitale de file, i.a Canée,

fl) Jdurniil officiel du 27 octolire 189S. p. S6(i7.

(2) Journal officiel du 7 décembre 189'J, p. 7S31.

dont un incendie avait détruit le quartier chrétien pendant l’insurrection de 1897, et qui se relevait à peine de ses ruines. Elle avait pour palais les bâtiments où l’Assemblée générale crétoise tenait ses séances. Elle était entreprise par un parliculiei', un Tchèque M. Arlbur Goblet, de Prague Karoliueutbal, l'im des faubourgs de la capifale de Bohème, sous le patronage du Haut Commissaire. Ouverte le 30 mars/11 avril, elle ferma le 25 avril/17 mai.

Il y avait trois jours que l’Exposition de La Canée avait ouvert ses portes quand l’Exposition de Paris ouvrit à son tour les siennes. Si l’Exposition crétoise n’était anuoucée (jiie depuis dix-huit mois, il y avait pour ainsi dire onze ans (lu’on attendait l’Exposition française. En se quittant en 1889, on s’était dit: « A 1900 ! » et moins de trois ans plus tard, un décret du 13 juillet 1892 avait confirmé le rendez-vous et armoncé l’Exposition de 1900.

Les (‘xpositious de Paris semlùeut marquer comme des jalons les différents stades de l’iiisloire de la lin du xix® siècle. Si l’intervalle qui sépare les deux Expositions de 1889 et de 1900 ne nous pi*ésente ni changements territoriaux tels que ceux qui transformèreid; l'aspect politiipie de l’Europe entre 1855 et. 1807, entre 1867 et 1878, ni expansion coloniale comme celle qui de 1878 à 1889 précipita les nations européennes sur les mondes nouveaux, il nous offre un événement capital de nature à enirainor poui' l’Europe et pour le monde entier d’incalculables consé([uence.s, l’alliance francorusse.

L’Expesition de 1889 avait relevé la France dans l’opinion cosmopolite et le succès éclatant que venait de remporter une Bépuldique, liéritière de la plus vieille des dynasties euro-

péennes, ne fut peut-être pas étranger à la révolution qui, le 16 novenibre, au lendemain de la clôture de notre giande exhibition, renversa runique n.onarcliie du nomeau inonde et proelama les Etats-Unis du ih'ésil. La trionipliale réussite du concours international, ofi la grève des goiiverneinenls n’avait pas empêché raflfuence des peuples, leva les derniers obstacles qui pouvaient, s'opposer encore à l’associalion de deux nations que rapprochaie.nt. déjà une sympathie mutuelle et une amitié avouée. Les fêles qui accueillirenf l’escadre cuirassée du Nord et son chef, l’amiral Cem'vais, à Gronsfadl, à Saint-Pétersbourg et. à i\Iosc(ju (23 juillet-8 aoi'it 1891), la réception d’Alexandre III à bord du Mareinjo (25 juillet), puis deux ans plus tard les ovations qui saluèrent l’escadre russe à Toulon (13 octobre 1893) et ra.miral Aveltan à Paris (17-2'i octobre 1893), xu lendemain des grandes manœuvres allemandes exécutées à Strasbourg', sous les yeux du prince héritier d’Italie,- au jour même de la ^•isite de l’escadre anglaise de la Méditerranée à la Hotte italienne dans les eaux de Tarente, vinrent annoncer au monde qu’eu face île la Triplice, grossie peutrêtre par l’accession de rAnglelerre, une autre union s’était focmi'e et que l’alliance entre la France et la Russie, poursuivie en vain par Pierre le Grand, réalisée un instant à Tilsitt, éliauchée par la Restauration il), abandonnée par la monarchie deJuillel, rêvée en 1856 par Napoléon III, ])uis rejetée par lui sur les conseils du prince Alliert (2), était enfin un fait accompli. La mort à (|uatre mois d’inti'rvalle des deux promoteurs de celte grande œmvre, le president Carnot

(1) Charles de I.acombe. Bcrrycr sous la Ilcstauration. Corresiioudant du 10 août 1889, p. 492.

(2) Edouard Hekvé. Les Derniers beaux jours de l’Alliance anijlo-lrançaise Revue des Deux-Mondes du 1" décembre 1879, p. 614,

(25 juin ]89'i) et le tsar Alexandre III (1®’' novembre 1894) ne lit qu’en montrer la solidité. Bientôt après le président du Conseil, IM. Ribot, affirmait officiellement du haut de la tribune de la Chambre des députés l’alliance franco-russe (10 juin 1895) et c’était côte à côte que les navires français et russes figuraient à rinauguration du canal de la Baltique à la mer du Nord, aux fêles allemandes de Kiel (20-21 juin 1895).

Si celte alliance permettait à la Russie de puiser dans le riche bas de laine de l’éiiargne française de réduire, à la suite de la guerre sino-japonaise (25 juillet 1894-10 avril 1895), les prétentions du Japon à rannexion à celte Grande-Bretagne orientale de Formose et des Pescadorcs, et d’acquérir en garantissant l’emprunt chinois la lourde tutelle du créancier sur l’empire du Milieu, elle donnait à la France, en lui assurant la sécurité en Europe, la liberté de poursuivre son développement colonial. Alizon, Alonteil et Maistre zébraient l’Alriiiue occidentale de leurs itinéraires audacieux. La domination suivait de près la reconnaissance. La camjiagne du Daliomey se terminait en octobre 1892 par la prise d'Abomey. Le 4 janvier 1894, soixante-cinq ans après que René Caillié y avait pénétré, le colonel Bonnier occupait « la mystérieuse cité » de Tombouctou. Le 30 septembre 1895, la campagne de Madagascar était couronnée par la prise de Tananarive. Enfin notre domination s’affirmait à rentrée de la mer Reuge où une nouvelle ville, Djibouti, s’élevait sur la côte méridionale de la baie de Tadjoura, en face d’Obock. Bref, la constitution du gouvernement du Dahomey (22 janvier 1894), du gouvernement de l’Afrique occidentale française (IG janvier 1895), du protectorat de Madagascar (30 septembre 1895) et enfin, un mois à peine avant le vole de la loi organiijue de ftlxpo-

siton, du gouvernement de la côte française des Somalis (21 mai 189G), attestait l’extension et raffermissement de notre puissance coloniale, au moment où allait se clore la période des études préalables de rKxposition.

Bossuet dans l’oraison funèbre de la princesse Palatine, considérant les troubles de la Fronde, s(' demande si ce n’est pas là le travail d’enfanlcment du règne merveilleux de Louis. Gomme certains règnes, les expositions sont des ères de proitiges. On dii'ail (lu'clles exigent, elles aussi, un travail d’enfantement. 1855 a lieu au lendemain d’Inkermann; 1867 au lendemain de SadoAva; 1878 au lendemain de IbeMia; 1889 succède aux affres de guerre de 1887. 1900 ne devait pas échapper à la loi commune. Sans doute la péiàode de préparation immédiate u[ l’I^xposition semble s’ouvrir sous les plus heureux auspices: c’est la visite des souverains russes à Cherbourg et à Paris (1-5 octobre 1896}; c’est la grande revue de Chùlons (8 octobre 1896); c’est le voyage du President de la Républiijue à Cronstadt, à Péterhof et à Saint-Pétersbourg (23-27 août 1297); c'est le grand délilé de Krasnoïé-Sélo (25 août 1897); ce sont les paroles échangées le 26 août à bord du Pollniau, ciui consacrent et pour ainsi dire notifient au monde l’union étroite des deux pays. Mais si cette union continuait à porter ses fruits, si la Russie obtenait le bail de Port-Arthur dans la lU’escpi’île de Liao Koun (15 mars 1898) et la concession de lignes importantes en Mandchourie, si elle poussait vigoureusement le Transsibérien, et si l'on devait pouvoir, au lendemain de l’ouverture de l’Exposition, au mois de mai, après la débâcle des glaces, aller en employant alternativement l’eau et le fer de Saint-Pétersbourg à Vladivostock, au bord de ce Pacifniue, où Piei-re le Grand avait

songé un instant à placer la capi tale de son empire; si la France ol.)tenail la cession du port de Kouang-Tcheou et le prolongenienl de la ligne de Lang-Tcheou (mai 1898) et substituait rannexiou au protectorat dans l’ile de Madagascar, qu’une toi du d août, 1890 déclarait terre française, de graves coutlils éclataient, non seulement en Europe, mais dans te monde entier, et cha,Que année était marquée d'une guerre.

T/insui'rection de la Crète (3 février 1897) entraînait la guer re entre la Turquie et la Grèce, girer’lre .qui se terminait, aqir'es la défaite des Grecs à Mati, err Tlressalie, (21 avril) et à Grilrovo, en Epirc, (13 nrai), par la paix de Coirstarrtirrople (4 décembre 1897).

L’irrsur'rection pour' ainsi dire du’oniriue de Cuba finissait par allumer’ le 2i avr'il 1898 la gucrr'e errtre l'Espagne et les Etats-Unis. La destrarctiorr de la Hotte espagnole à Cavité, aux Plriliirpines, le l'"'' mai, à Santiago de Cuba, le 4 juillet, amerrait, gr'^àce airx bons offices de l'ambassadeur de Finance à M'asliingloii, M. .Jules Cainbon, la signalur'e d’un protocole de paix, le 11 juillet., et le 10 décembre la conclusion du traité de Paris (pii consommait pour' l'Es}iagne la perte des derniers joyaux de sa couronne coloniale.

Etilin l'espèce d’hégémonie affectée par l'Angleteri'e sur les l■l'■j)nbli(ples sud'-africaines déteianinait la guera'e entr’c l'Anglcfei-re d'une par’t, le Transvaal et l'Üi'ange de l’autre. N'ainqueui's d’abor’d, les Boërs se voyaient bientôt accablés par le noiiibre et un de leui‘s chefs, Cronje, capitulait (2G fé- \riei- 19fM)). Au momeid où s’ouvr'ait l’Exposition, h‘S insaisissables commandos de iiaysairs soldats, qui valaient les Luw-boijs d'Anrér’ique, r'emlaient illusoires les irornpeuses Nictüires de lor'd Rolrerl et un Français, le colonel Ville-

bois-Mareuil, qui, nouveau Lafayette, était allé non plus en Améri(iue, mais clans rAfi'iqne australe — on a dit que l’Afi ique et la Chine sont pour nous ce qu’étaient an xvni® siècle. l’Amérique et l’Inde — servir dans les rangs de l'armée boër, la cause de l'indépendance des peuples, venait de tomber à Roshoff sous une balle britannique.

Un autre conllit plus grave (lue les autres avait menacé de mettre au.x prises la Fiauice et r.Vngleterre. La mission .Marchand, partie du poit de imango sur la côte de Guinée, avait, par une marche héroïque, gagné le Ail et, le 10 juillet 1808, arboré le drapeau français à Fachoda. Le 17 septembre, le sirdar Kitchener, qui venait à la tète de l’armée anglo-égyptienne do disperser les derviches à la bataille d’( mdurraman, paraissait devant Fachoda, et rAngleterrr réclamait impérieusement la retraite des Français, au nom des « droits dormants » de l’Egypte sur les anciennes provinces équatoriales. La France céda pour é\iter la guerre. Le 11 décembre, la mission abandonnait Fachoda et gagnait Djibouti, par r.Miyssinie. Elle avait ainsi traversé rArri(iue, de rAllantique à la mer Rouge. Mais les exigencés arrogantes de l’Angleteri'o avaient proc'oijué en France i)lus d'émotions ((ne n’en avait soulevé, cimjuante ans plus tôt, la célèbre indemnité Frilchard, et, comme on l'a dit, « amené les relations de la France et de l’Angleterre à un degré plus aigu peuLètre qu’elles n’avaient été depuis quatre-vingts ans ». (1)

Les conventions de 1808 et de 1800 faisaient de nos conquêtes africaines un empire continu. Nous commençâmes à prendre possession des régions qui avaient été reconnues

(1) Pierre I.ekoy Beaulieu. L Vnification de notre empire a ricniti à propos de Fachoda. Kconomiste jruiiçais du 5 novembre 1898, p. 612.

nôtres. Dans le Sud algérien, nous entrion: j le 27 décembre! 1899 à In Salali et occupions successivement In Rahr (17 mars) et Igli (5 avril) — Gourara ne de\ait être occupé que pendant l’Exposition, le 13 mai — aflirmant enfin notre dominalioii sur les oasis du Sahara.

La veille môme de rouverture de l’Exposition un autre événement, qui ne devait être connu que quelques mois plus lard, s’était produit au cœur de l’Afrique septentrionale et avait, pour ainsi dire, consommé runification de notre domaine africain. Le 13 avril 1900‘, l’exploiateur Foureau, parti d’OuargiiA en octobre 1898, arrivait sur les bords du Cliari et y trouvait les missions Joalland et Meynier d’une part et Gentil de l’autre. « La jonction, dit le baron Hulot dans son rapport à la Société de Géographie, le 9 novembre 1900, la jonction des possessions françaises du Soudan, de l’Algérie et du Congo sur les bords du lac Tchad était une chose accomplie. Fait unique dans l’histoire de l’exploraticn africaine que cette jonction, à un point prévu d’avance, de ces trois groupes de vaillants Français partis du nord, de l’ouest et du sud pour porter au cœur de l’Afrique le nom, à la fois aimé et redouté de notre patrie, ajoutant ainsi une page glorieuse à l’épopée de la conquêto du continent noir ». (t)

C’était, on le voit, au sein de « la terre des merveilles », comme les anciens nommaient l’Afrique, une digne vigile de l’Exposition.

Le retentissement de l’Exposition de 1889 n’avait pas été moindre à l’intérieur qu’à l’extérieur. Le succès d’une entre-

(1) Société de Kéograpliie de Paris, 9 novembre 1900. Tournai officiel du 16 novembre 1900, p. 7619,

prise si hasardeuse, au milieu d’une crise si intense, sembla donner quelque sag’esse à la majorité, d’ailleurs modérée, issue des élections, et le cabinet de Freycinet qui remplaça, le 17 mars 1890, le cabinet Tirard, dont il conserva plusieurs membres, put prolonger son existence pendant près de deux années (17 mars 1890-19 lévrier 1899), longévilé ministérielle inconnue depuis la cbule du minislère Ferry en 1885. D'autre part, un mouvement de ralliement à la forme du gouvernement, sorti victorieux de tant d’épreuves, sembla se dessiner parmi une partie des conservateurs demeurés méfiants ou hostiles. Ce mouvement, le cardin’al Lavigerie s’en fit l’éloquent coryphée. Réunissant le 12 novembre 1890, les autorités civiles et militaires de l’Algérie, à un banquet, dans sa résidence de Saint-Eugène, près d'Alger, il porta à la marine française un toast qui produisit une profonde sensation. « Quand, dit-il, la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée, que la forme de son gouvernement n’a rien en soi de contraire, comme le proclamait récemment Léon Xlll, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées, lorsqu’il faut pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l’adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gou^■ernement, le moment vient enfin de déclarer l’épreuve faite et pour mettre un terme à nos divisions de sacrifier tout ce que la conscience et l’honneur permettent, ordonnent de sacrifier pour le salut de la Patrie ».

L’archevêque de Carthage ajoutait : « En parlant ainsi je suis certain de n’être désavoué par aucune voix autorisée ». Non seulement le primat d’Afrique ne fut pas désavoué, 'mais un bref du 9 février 1891 vint ratifier le manifeste loyaliste du grand évêque.

Mallieureusement à cette période d’apaisement succéda une ère de tourmentes. Le ministère de Freycinet tomba sous une coalition des partis extrêmes (18 février 1892) et M. Loubet forma un nouveau cabinet (27 février 1892). C’est le 12 juillet suivant que, sur la proposition du ministre du commerce, 51. Jules Roche, fut rendu le décret décidant l’Exposition de 19U0. Celui qui, comme premier ministre, présidait en quebiue sorte l’annonciation du grand concours international, était destiné à en présider, comme chef de l'Etat, la nativité. 51ais une nouvelle affaire avait surgi, l’affaire de Panama, jetant des soupçons de vénalité sur le Parlement tout entier; les ministères ne pouvaient plus tenir en face d'une Chambre affolée par les accusations de corruption vaguement suspendues sur ses membres et absolument démontée.

Les élections de 1893, malgré le succès général des candidats modérés, ne semblaient pas amener à la Chambre une majorité stable. Le ministère Casimir Périer (3 décembre 1893) durait à peine assez pour permettre au ministre de rinstruction publique et des cultes, M. Spuiler, de faire a l’allocution du cardinal Lavigerie une réponse longtemps attendue et de parler le 3 mars à la Chambre des députés d’un (( esprit nouveau » plus conciliant dans les rapports de l’Eglise et de l’Etat. Le ministère tombait dès le 22 mai et était remplacé le 30 par le ministère Dupuy.

Ces agitations politiques s’accompagnaient de troubles sociaux. D’un côté le P’’ mai 1890' les socialistes avaient chômé, la fête internationale du travail et cette solennité cosmopolite qui avait été décidée le li juillet 1889 dans un congrès socia-

lisle tenu à Paris pendant l’Expasition (1) et qui se renouvela plusieurs années de suite semait l’inquiétude dans les deux mondes. U’un autre les attentats anarchistes de Vaillant, au Palais-Bourbon (5 décembre 1893), d’Emile Henry, au café Terminus (12 février 1894), la mort de Pauwels, victime de la bombe qu’il venait déposer à la Madeleine (15 mars), l'attentat du restaurant Foyot (4 avril), auxquels répondaient à l’étranger les attentats du LiceO', à Barcelone (7 novembre 1893) et du Monte-Citorio, à Rome (8 mars 1894), répandaient la consternation et l’effroi dans l’Europe entière.

L’assassinat du président Carnot, frappé le 24 juin 1894 à Lyon par un anarchiste italien, vint mettre le comble à l’émotion et déterminer l’adoption d’une loi draconienne, la (( loi scélérate » des socialistes, contre les menées anarchistes (28 juillet).

L’élection à une immense majorité de M. Casimir-Périer à la présidence de la République (27 juin 1894), loin de ramener le calme, ne fit que déchaîner la violence de la presse avancée, et ouvrir une crise qui se dénoua le 15 janvier suivant par la démission du nouveau président. L’élection de M. Félix Faure (17 janvier) amena une détente, mais une nouvelle affaire, celle des Chemins de fer du Sud, détermina la chute du ministère Ribot (28 octobre 1895), et le ministère Bourgeois qui avait, dans un voyage à travers le Midi, semblé traîner en triomphe le président comme un captif du parti radical, tomba le 24 avril devant l’hostilité déclarée du Sénat, au moment où il venait de faire voler par la Chambre le projet de loi organique de l’Exposition.

(1) E. Cheysson. L’Internationalisme dans les questions sociales Itéfonne sociale du 1" octobre 1S91, p. 480.

« Lorsqu’on lit une histoire de la Révolution française, dit quelque part Edmond About, on n’est pas médiocrement surpris de rencontrer des mois entiers de paix profonde et de bonheur sans nuage. Les passions sommeillent, les haines se reposent, les crojntes se rassurent. » Ces beaux jours que le ministère Martignac avait donnés à la France sons la Restauration, le ministère Méline les lui rendit sous la troisième république. La modération de ce cabinet inspira dès l’abord confiance à l’étranger, et comme le constatait le 1-4 juin 1896 à la tribune du Sénat le nouveau ministre du commerce, M. Henry Houcber,les adhésions des gouvernements à l’Expo sition se multiplièrent. A ce moment tout semblait présager que l’Exposition s’ouvrirait dans les conditions les plus favorables. Malheureusement, les élections de 1898 n’amenèrenl tiue 280 modérés contre 295 représentants des partis extrêmes; il n’y avait plus de majorité fixe. Le ministère n’ayant obtenu le 15 juin que 28'i voix contre 272, donna sa démission.

Ce fut le retour à l’incertitude politique et à l’instabilité ministérielle. D’ailleurs, dès la fin du cabinet Méline, une nouvelle affaire était encore venue jeter la perturbation dans le pays. Le 22 déceiinbre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus avait été condamné par le premier Conseil de guerre de Paris à la déportation dans une enceinte fortifiée pour livraison de documents à une puissance étrangère. Trois ans plus tard, une campagne était commencée en vue d’obtenir la rébabilitatiou du jeune officier condanmé, disait-on, sur des pièces dont la défense n’aurait pas eu connaissance et sur des écrits qui lui étaient attribués et qui auraient été non son oeuvre, mais celle du commandant Esterbazy.

Le commandant Esterbazy, traduit sur sa demande en Cou-

seil de g'uerre, fut acquitté (li janvier 1898). A partir de ce moment, une partie de la presse se déchaîna, ne poursuivant plus seulement la réparation d’une erreur judiciaire, mais attaquant et la justice militaire et l’armée elle-même.

La découverte de la fausseté d’une pièce, qui, semblait-il, était venue postérieurement confirmer la culpabilité du condamné, amena le ministre de la justice à saisir la Cour de Cassation de la demande en révision, qui lui avait été adressée et, à la suite d’une longue en(]uête devant la Chambre criminelle, puis de longs débats devant les Chambres réunies,

— une loi modifiant la compétence était intervenue le l" mars, au cours de l’instance, avait dessaisi la Chambre criminelle que certains incidents avaient paru rendre suspecte, et attribué le jugement des demandes en révision, au cas où une enquête était nécessaire, aux Chambres réunies

— le jugement du 2 décembre 189i fut cassé (3 juin 1899), et l’affaire renvoyée devant le Conseil de guerre de Rennes.

Après d’émouvants débats qui se prolongèrent un mois (7 août-9 septembre 1899), le cajiitaine Dreyfus, de nouveau déclafé coupable, mais cette fois avec circonstances atténuantes, fut condamné à la peine de dix années de détention. Quelques jours après, le président de la République lui faisait grâce (19 septembre) et un ordre du jour du ministre de la guerre déclarait l’incident clos (21 septembre).

Cependant sur le sourd et perpétuel grondement de cette affaire, se détachaient soit des bruits inquiétants, soit des coups de tonnerre. C’étaiehl la cfuite du cabinet Rrisson, le jour même de la rentrée des Chambres (25 octobre 1898), et la formation du ministère Dupuy, la mort du Président Félix Faure frappé d’apoplexie foudroyante (16 février 1899), Déroulède et

Marcel Habert tentant d’importer en France les pronunciamentos d’oiilre-mnnts, essayant aux obsèques du Président Félix Faure d’entraîner les troupes contre l’Elysée (23 février 1899) et acquittés par le jury de la Seine (1®’’ juin 1899), les perquisitions au sièg’e des ligues politiques (mars 1899), et la condamnation des conseils directeurs de ces unions de loutes nuances pour délits d’association illicite (avril-mai 1899), le Président de la République frappé d’un coup de canne sur soui chapeau aux courises d’Auteuil par M. de Christiani ('i juin) et le pillage du pavillon d’Armenonville par des bandes anarchistes le jour du Grand Prix (11 juin), la chute du cabinet Dupuy (12 juin) et la constitution sous la présidence de M. Waldeck-Rousscau, d’un ministère de défense républicaine où entraient, à côté du fits d’un ministre du Seize-Mai, deux représentants du parti socialiste, la disgrâce des généraux Zurlinden et de Négrier, Ro^er et de Pellieux, l’arrestation de Déroulèdc (12 août) et la résistance de Jules Guérin dans les bureaux de rAnti-jüi[ transformés en fort Chabrol (12 aoùt-20 septernlme 1899), le sac de l’église Saint-Joseph (20 août), renouvellement à près de soixante-dix ans de distance de la dévastation de Saint-Germain-l’Auxerrois, le 14 février 1831, le déploiement du drapeau rouge et du drapeau noir en face du Président, de la République, à l’inauguration du Triomphe de la Répuldique de Dalou sur la place de la Nation (18 novembre), les longs et orageux débats du procès du complot contre la sûreté de l’Etat devant le Sénat, constitué en Ilaute-Cour, terminés par la condamnation de Déroulède et de Buffet à dix ans et de Marcel Habert à cinq ans de bannissement, de Jules Guérin à dix ans de détention (15 novembre-23 février), enfin le procès des Assomptionnistes et la dis-

solution de leur congrégation (24 janvier 1900), perpétuaient l’agitation et le malaise. Telle fut l’avant-scène de l’Exposition.

La veille même de l’ouverture, le ^Tndredi-Saint, le ministre de la marine interdisait pour la première fois de mettre le pavillon de nos vaisseaux en berne pour l’anniversaire de la mort du Sauv'eur. C’était la préface qu’un membre du gouv-ernement donnait à une fête de concorde et d’union nationales.

Paris du moins avait fait des efforts pour se montrer aux étraiigers sous un aspect nouveau. De 1880 à 1900 un certain nombre de travaux avaient été exécutés. On avait amené les eaux de l’Avre dans les réservoirs de la Ville et l’on s’occupait d’y amener celles du Loing. Deux nouveaux ponts, le pont de Tolbiac et le pont Mirabeau, avaient été jetés sur la Seine. Deux grandes voies, l’avenne de la République et la rue de la Convention avaient été créées, l’une à Ménilmontant, l’autre à Vangirard. La rueRéaumur, si longtemps arrêtée à la rue Saint-Denis, rejoignait enfin la rue du Quatre- Septembre sur la place de la Rourse. Les chemins de fer avaient ébauché quelques pénétrations métropolitaines. La ligne de Sceaux avait été prolongée à l'intérieur de Paris, jusqu’au Luxembourg, la ligne d’Orléans jusqu’à la rue du Rac et une gare mônumentale qui allait ouvrir le 22 mai durant l’Exposition remplaçait les ruines trentenaires et la forêt vierge de l’ancien palais du quai d’Orsay. Une nouvelle gare se construisait aux Invalides et était appelée à devenir la tête d’une troisième ligne de Versailles ; un raccordement do la ligne de ceinture franchissant la Seine sur un nouveau pont, reliait Courcelles et le Champ de Mars. Un chemin de fer sur route partant d’Arpajon arrmait jusqu'à l’Odéon et

apportait la nuit jusqu’aux Halles les produits de la banlieue. La traction mécanique et électrique se subsTituait peu à peu pour les tramways à la traction animale et les impériales de ces automobiles sur rails étaient couvertes. Les derniers des vieux omnibus sans escalier ni platc-torme disparaissaient. Enfin les premiers fiacres électriques commençaient à circuler (1).

L’Opéra-Comique avait été rebâti. Mais on eût dit que les architectes modernes éprouvaient la même pudeur que les constructeurs de la deuxième salle Favart et craignaient comme eux de déshonorer notre seconde scène lyrique en en faisant un théâtre du boulevard (2). Ils avaient élevé le nouvel édifice sur l’emplacement étroit qu’occupait l’ancien, séparé du boulevard et comme masqué par une mince maison, et les précautions qu’imposait le souvenir du lamentable sinistre, avaient réduit la salle aux dimensions d’une bonbonnière. Cependant un autre désastre venait de réveiller la mémoire de la catastrophe du 24 mai 1887. Le 8 mars 1900, un mois avant l’ouverture de l’Exposition, comme s’il était écrit qu’un de nos grands théâtres devait toujours faire défaut aux exhibitions parisiennes de la fin du siècle, un incendie dévorait la salle du Théâtre-Français et une jeune artiste périssait asphyxiée.

Enfin, les percées effectuées surtout dans les quartiers excentriques, ne faisaient que rendre plus sensibles les lacunes laissées dans le système circulatoire de Paris : le boulevard Ilaussmann, le boulevard Raspail, demeuraient inachevés ; la rue de Rennes n’avait encore d’autre issue

(1) II. DK Varigny. a travers l'Exposition universelle. Bibliothèque universelle cl Itevue suisse, mai 19ü0, p. 317.

(2) Albert SouBiES et Cliarles Malherbe. Histoire de V Opéra-Comique. La seconde salle Favart, t. I. p 8.

vers la Seine que rétranglement de la rue Bonaparte. Le métropolitain, il est vrai, était en voie d’exécution. Mais c’est seulement quatre mois après l’ouverture de l’Exposition, à la fin d’août, que le tube Berlier, de Neuilly à Vincennes, devait être livré a la circulation. En attendant, les travaux continuaient ef, au débuî de la foire cosmopolite, Paris présentait encore en maints endroits des voies éventrées et des rues coupées de tranchées (1).

Ce n’était pas le temps qui avait manqué pour préparer Paris à recevoir dignement ses hôtes. Aucune exposilion n’avait été décrétée autant d’années à l’avance. Au mois de juin 1892, le bruit avait couru que l’empereur Guillaume II se proposait de clore le siècle qui avait vu rexaltation de sa maison par une Exposition universelle à Berlin. On craignit que la France ne se laissât ravir une date qui, en même temps qu’elle correspondait à l’époque normale du retour do l’Exposition parisienne, marquait une étape de l’humanité, et le 2 juillet, un député, M. François Deloncle, saisit la Chambre d’un projet de résolution ainsi conçu: « La Chambre invite le gouvernement à décréter une exposition universelle à Paris pour l’année 1900 ». Le gouvernement n’attendit pas la discussion de cette motion pour déférer au vœu qu’elle exprimait. Le 13 juillet un décret était rendu portant: « Une Exposition universelle des œuvres d’art et des produits industriels ou agricoles s’ouvrira à Paris le 5 mai 1900 et sera close le 31 octobre suivant ».

« La périodicité admise jusqu’ici, disait le ministre du commerce dans le rapport qui précédait le décret, ramène

(1) De Lappakent. paris aux travaux forces. Correspondant du 10 avril 1899,

nécessairement la prochaine Exposition universelle de Paris, à la date qui semblait, dès 1889, de.voir s’imposer aux pouvoirs publics, à l’année 1900. Ce sera la fin d’un siècle de prodigieux essor scientirKiue et économique; ce sera aussi le seuil d’une ère dont les savants et les philosophes prophétisent la grandeur et dont les réalités dépasseront sans doute les rêves de nos imaginations ». 11 concluait ainsi : « L’Exposition

de 1900 constituera la synthèse, déterminera la philosophie du XIX® siècle ».

li ne pouvait plus être, semtdait-il, (piestion d’exposition à Berlin. Un écrivain germanique cependant préconisa une ('xposition universelle à Berlin en 1898. Suivant lui. une exposition française et une exposition allemande étaient si différentes que l’une n’excluait pas l’autre. Si les Français voulaient donner « une grande représentation » pour la fête du siècle, rien n’empêchait les Allemands, sans attendre la nouvelle centurie de donner une exposition sérieuse empruntant ses éléments à la science, au capital, au tra\ail (1). Mais le projet ne rencontra pas d’adhésion. Au contraire rannonce de l’Exposition française était accueillie avec enthousiasme et un économiste allemand a pu dire que si le diable boiteux était .revenu au monde, il n’aurait, en regai dani à travers les toits, qu’its fussent- de tuite et de zinc ou de branchages et de feuilles, trouvé partomt, eu Crient comme en (accident, en Afriipie comme en Asie, ipie des gens occupés à se préparer à l’Exposition de Paris (2).

La France pouvait donc se disposer à la grande entreprise sans avoir à redouter de rivalité sérieuse.

U) Friedi'ich Retjsche, ClncoQo und Berlin. uUe und ncue Bahnen in Austellunfien, j>. 66.

(î2) .Julien Lessing. Das halbe Jalirliundcrt WcUaussteilunucn, p. 1.

Un décret du 9 septembre 1893 constitua la commission supérieure de l’Exposition. IM. Alfred Picard, président do section au Conseil d'Elat, était le commissaire général. Il avait pour principal collaborateur le successeur d’Alpliand, mort peu après la clôture de l'Exposition de 1889, M. Bouvard.

Le rapport du Commissaire général, M. Alfred Picard, présenté à la Commission supéirieure le 13 novembre 1893, proposait d’affecter à l’Exposition le Champ de Mars, le Trocadéro, le quai d’Orsay, l’Esplanade des Invalides, le quai de la Conférence, le cours la Reine, le Palais de l’Industrie et les terrains avoisinants, entre son axe longitudinal prolongé, l’avenue d’Antiu et le cours la Reine. Il proposait do joindre les deux rives de la Seine au moyen d’un larg'e pont jeté en face des Invalides.

Ce qui caractérisait le projet, c’était, on le voit, une emprise considérable sur les Champs-Elysées. Ce projet n’était pas nouveau. Il n’était autre que le projet présenté en 1885 pour l’Exposition de 1889 et auquel on avail renoncé en 1880 devant l’abstention systémati(iue des gouvernements étrangers.

lÆ2t novembre 1895, le gouvernement déposait sur le bureau de la Chambre des députés le projet de loi relatif à l’Exposition: plus hardi que le plan primitif, le plan nouveau comportait la démolition du Palais de l’Industrie et la construction d’un ou de plusieurs palais destinés à le remplacer. La dépense nécessaire pour la réalisation de ce plan était évaluée à cent millions, le triple de ce qu’avait coûté l’Exposition de 1889.

Pour la première fois, comme le constata un orateur au Sénat, un mouvement d’opinion se produisit contre l’Exposition projetée. Le projet d’Exposilion de 1889 avait bien rencontré un nombre assez considérable d’adversaires; mais alors c’était la date choisie, non l’Exposition qu’on combattait. En 1900, on ne pouvait songer à critiquer une date qui n’en était pas une dans l’iiistoire, qui n’én était une, ainsi qu’on l’a dit, que dans le calendrier. L’année 1900 n’avait aucune signification révolutionnaire et ne pouvait servir de symbole politique: c'était avant tout un chiffre, c’est-à-dire quelque chose d’essentiellement neutre; c’était la fin d’une [lériode centennale du cycle chrétien. Ce que l’on combattait, c’était le projet d’Exposition. Les uns se montraient hostiles au principe même d’un grand concours internalional; nombre d’écrivains comme André Theuriet et Maurice Barrés, nombre de journaux, depuis le Gaulois et le Con espondant jusqu’au Rappel et à la Dépêche de Toulouse, menaient en adversaires irréconciliables campagne contre la future exhibition, 'décrétée depuis quatre ans déjà. D’autres se bornaient à critiquer l’ampleur du projet gouvernemental. « Il pourrait, disait dans l’été de 1893 M. Henry Maret en parlant du Parlement, il pourrait parfaitement condamner le projet qui englobe dans l'Exposition toute une partie des Champs-Elysées. Plus j’y rélléchis, moins je me persuade de l’utilité de cette adjonction et, nialgié toutes les assurances de M. Picard, j’ai peine à croire (jue ce ne soit pas là le coup de grâce donné à cette promenade qu’on a tant de fois embellie qu’elle a à peu près disparu » (1). D’autres enfin tout en acceptant l’extension proposée du périmètre regrettaient s’ils ne le blâmaient pas

(1) Henry Maret. Les Expositions. Raûlcal du 4 Eeptembre 1895.

« le clécoiisa des parties principales de l’enceinte projetée (1) ».

Trois partis se dessinèrent donc dans la presse et dans le public et eurent leurs représentants dans le Parlement; les adversaires de l’idée môme d’une Exposition en 19<X), les adversaires du plan proposé, enfin les partisans de ce plan.

La commission de la Cliamln’e chargée de l’examen du projet do loi était présidée par M. Jules Méline; elle eut pour rapporteur un député de Marseille, M. Bouge; ellcseprononça, pour l’opinion moyenne, pour une Exposition en 1900, mais contre le plan du gouvernement qu’elle jugeait trop vaste et trop dispendieux. Le rapport proposait comme conclusion, la résolution suivante: « La Chambre invite le gouvernement à lui présenter un autre projet d’Exposition de 1900, ne comportant, en dehors du Trocadéro, aucune emprise sur la rive droite ». ; '

Le rapport fut déposé le 13 février. Le projet de loi vint en discussion le 13 mars. La discussion dura du 13 au 17 mars. Elle est remarquable à plus d'un titre. Les adversaires du principe même de l'Exposition étaient peu nombreux : ils n’eurent qu’un seul orateur, M. Ghapuis, qui proposa do repousser tout projet d’Exposition pour 1900 et de consacrer aux invalides du travail les vingt millions représentant la part de l'Etat dans les dépenses de l’entreprise. Il relira d’ailleurs sa proposition — qui fut reprise par un membre de la Droite, M. de Demis — pour ne pas faire échec au ministère dont il était partisan. C’était alors le ministère Bourgeois. Le projet du gouvernement fut attaqué par MM. Maurice Binder, Denys Cochin et Trélat. M. Trélat soutenait que le projet

(1) Alplionse de Calo.nne. L'Exposilioii de 1900 à Paru, Programme et concours. lievue (lis Deux -Mo mies du 15 janvier 1895. ii. 357.

gâterait la perspective artistique des Champs-Elysées. MM. Maurice Rinder et Denys Cocliin préconisaient une exposition plus restreinte, une exposition « select », et telle fut aussi la solution que vint proposer le président de la commission, M. .Iules Méline. MM. Lavertujon, Georges Berry, Georges Trouillot, Ernest Roche, défendirent le projet présenté par le cabinet, projet que soutint M. Alfred Picard, comme commissaire du gouvernement, et qu’appuyèrent le Ministre du commerce, M. Mesureur, et le Président du Consed, M. Léon Bourgeois. Au vote, la motion Chapuis-de Bernis fut repoussée par 160 voix contre 60, le projet de résolution de la commission par 377 voix contre 164. Le projet gouvernemental se trouvait donc adopté. Des dispositions additionnelles furent présentées par MM. Vaillant et Chauvin. L’un demandait « des conditions humaines de travail », un jour de repos par semaine, ce qui fut admis, la journée de huit heures, l’application du prix de série de la ville de Paris, ce qui fut écarté; l’autre, la surveillance des chantiers par 15 inspecteurs élus par les Chambres syndicales, ce qui fut repoussé. L’ensemble de la loi passa à la majorité de 425 voix contre 69. à la séance du 17 mars.

Quinze jours plus tard, un conllit éclatait entre le ministère et le Sénat, ou plus exactement l’hostilité latente de la haute assemblée à l’égard du ministère se manifestait sous la forme la plus aiguë, par le refus de lui accorder les crédits qu’il sollicitait. Le 23 avril, le ministère Bourgeois se retirait, et le 29 le ministère Méline était formé.

Le 9 juin, M. Lourties déposait au Sénat son rapport sur le projet de loi relatif à l’Exposition de 1900. Il concluait à l’adoption du projet voté par la Chambre.

Le nouveau président du Conseil avait, comme président de la commission de la Chambre, combattu le plan présenté par le cabinet bourgeois. Trois des nouveaux miiiislres, MM. Henry Boucher, Cochery, Turrel, figuraient avec lui, comme le ht remarquer iVl. Bullet au Sénat, parmi les députés qui avaient voté le projet ue résolution proposé par la commission et repoussé par la Chambre. Le Cabinet Méline eut cependant la sagesse, par esprit de solidarité gouvernementale, d’accepter résolument le legs de son prédécesseur et de soutenir le plan que son chef et plusieurs de ses membres avaient critiqué lorsqu’ils étaient dans l’opposition, mais que la majorité des députés avait approuvé. La discussion eut lieu au Luxembourg, le 12 juin. Le projet attaqué par M. Le Play qui ne voulait d'aucune exposition, par MM. de la Marzelle et Buffet qui ne voulaient que d'une exposition de choix, fut défendu par M. Brevet, supi)iéant le rapporteur empêchés par M. de Freycinet, président de la Commission et 'enfin par le Ministre du Commerce, M. Henry Boucher. Le nouveau ministre ne fit nulle difficulté do reconnaître qu’il avait changé d’avis: « Messieurs, dihil en comm.ençant, j’éprouverais une singulière hésitation à combattre le discours que vous venez d’entendre — le discours de M. Le Play hostile à toute exposition — si je ne me rappelais (pi'il est des grâces d’élat pour ceux qui, en tonte loyauté, ont trouvé leur chemin de Damas, si l’élévation du point de vue ne devait pas modifier les aperçus et si enfin les opinions individuelles dans les questions de pur intérêt matériel ne devaient pas s’incliner devant les oiiinions générales ».

(' Le ministère actuel, disait-il encore, n’a pas pris l’initiative de l’Exposition. Il a trouvé la question absolument enga-

géü et il s’agit maintenant de savoir si nous allons dérober notre hospitalité à l’acceptalion qui en a été faite, ou au contraire mettre celte grande maison française, en mesure d’accueillir dignement et largement les hôtes qu’elle a sollicités. » « Certes, concluait-il, la question n’est pas close, puisque vous avez à dire le dernier mot; mais ce n’est plus une question budgétaire; la question internationale est tranchée et vous jugerez certainement qu’elle résout toutes les autres.

(( Ce n’est pas à une exposition de sélection, niais bien à une exposition générale que le monde se croit convié, et c’est à une manifestaLion sous toutes les formes de l’activité humaine que se sont associés les grands peuples qui n’avaient pas encore, il y a trois mois, répondu à notre appel et qui sont venus depuis nous apporter leur adhésion.

« Il lie serait plus temps de revenir à une exposition de chef-d’œuvres, à une exposition de sélection. »

La motion restrictive de IVt. Buffet fut repoussée au scrutin par 183 voix contre 57 et rensemble du projet adopté à mains levées. La discussion n’avait occupé qu’une séance, celle du 12 juin. Le 13, le décret de promulgation était signé et la loi était publiée dans le Journal officiel du 16 juin.

Aux termes de la loi ainsi votée l’exposition était une entreprise de l’Etal; les dépenses étaient évaluées à cent cinq millions. L’Etat accordait une subvention de vingt millions; la ■Ville de Paris accordait une subvention de pareille somme : en récompense, l’Etat lui cédait la propriété du Petit Palais des Champs-Elysées. Enfin le reste du capital nécessaire devait être fourni par une société de garantie (1) qui était

(1) Georges Gér.4tjlt. Les Expositions universell. s cr.viswjéLS au point de vue de leurs résultats économiques, p. 55.

autorisée à émettre pour soixante-cinq millions de bons à lots munis de tickets (1).

Ces mesures financières combinaient le système de 1878 et le système de 1889. Comme en 1878, la Ville en échange de la subvention obtenait la cession d'un monument, non plus le Trocadéro, mais le Petit Palais. Comme en 1889 le surplus des dépenses était couvert par une émission de titres à lots qui avaient pour coupons des entrées, mais n’étaient pas remboursables.

IL y avait 3.250.000 bons portant chacun 20 tickets. Si chaque bon n'était pas remboursable, il donnait droit de participer à des tirages de primes. C’était un billet de loterie, muni de tickets. Il assurait divers avantages notamment des réductions sur le prix des places de chemins de fer.

Ces bons furent émis le 11 juillet 1896. Mais, soit incertitude du recouvrement de l’argent versé — les bons non sortis au tirage ne devaient pas être remboursés — soit plutôt — car le remboursement au pair des bons de 1889 non sortis aux tirages ne devait avoir lieu qu’en 1964 et ne constituait pas une séduction bien entraînante — soit plutôt insuflisance des avantages attachés aux bons, soit encore précocité do l’émission, près de quatre ans avant l’ouverture de f exposition, soit surtout saturation du marché des titres à lots, ces bons subirent presque immédiatement une dépréciation considérable et le cours n’en fut jamais bien élevé.

C’est exactement quarante-six mois et un jour après la promulgation de la loi sur l’Exposition que « la Foire du monde » ouvrit ses portes au public.

(I) Geortres GÉr.AtiLT les ^'rposirnns universelles envisagées au point de vue 1 t' l urs résultats économlriues, p. 49,

Pendant les études préparatoires il n’était pas d’attraction qui ne fût sortie tout armée du cerveau fécond des inventeurs. On avait songé à couvrir le Champ de Mars tout entier d’une charpente d’aluminium (1), à le transformer en un immense hall dont le métal léger et durable qui avait fait sa première apparition à l’Exposition de 1855 eût fourni la toiture. M. Paschal Grousset, un digne émule de Jules Verne, on sait que sous le pseudonyme d’André Laurie il publie une collection rivale des « Voyages extraordinaires », les (( Homans d’aventures » — avait lancé l'idée d’un puits de 2.ti00 mètres de profondeur qu’aurait complété une cité souterraine; on aurait fait à l’intérieur du sol une sorte de (( voyage au centre de la terre », on saurait contemplé « les époques de la nature » et les transformations successives du globe et' de ses habitants. On avait suggéré divers rajeunissements de la Tour Eiffel: cadran d'’horloge de 200 mètres de diamètre ayant son centre à la troisième plate-forme, cataracte lumineuse tombant du haut de la troisième plate-forme, pont mctalli(]ue incliné reliant un promenoir établi autour de la galerie centrale du Trocadéro à un promenoir établi autour du premier étage de la Tour Eiffel. On avait rêvé de donner des sœurs à la pyramide de fer, tantôt une tour (( historique » de 200 mètres de hauteur et de 100 mètres de diamètre, tantôt une construction portant, sur 19 piliers, une plate-forme de 500 mètres de diamètre à 100 mètres de hauteur. On avait imaginé un manège de chevaux de bois de 1.200 mètres de circomférefice. On avait voulu enfin donner une réplique des chutes du Niagara et des jardins suspendus de Babylone.

(1) Max DE Nansoüty, Premières visites d l’Exposition de 1900, p. 21.

Comme si ce n’était pas assez d’embellir le terrain même de l’Exposition, on avait rêvé d’ériger une Walhalla française, une allée dénommée Perspective Alexandre formée de cent statues représentant les hommes illustres de la France' et de l’étranger et dressées sur la terrasse de Saint-Germain (1).

Aucun de ces projets ne fut agréé et n’était d’ailleurs aisé ment réalisable. .Ainsi le puits de M. Paschal Grousset eùi demandé non pas cintj, comme le prétendait le promoteur de cette percée de la terre, mais (luinze années de travail (2).

En revanche on avait institué une nouvelle classification

digne, semblait-il, de tous les éloges; un adversaire de l’Exposition « large », un partisan de l'Exposition « select »,

M. Denys Gochin, dans son discours à la Chambre, le 13 mars 1896, bornait ses critiques à quelques détails et disait le plus grand bien du plan général.

Ce plan au cours de la Foire du monde mécontenta le public et suscita des plaintes qui n’auraient du s’adresser qu’à la façon dont il avait été appliqué. « Le plan, disait au lendemain de l’Exposition, iM. de à’oguë (3), le plan, moins rationnel que celui de 1889, a été l’objet de critiques unanimes. »

Peut-être ne méritait-il « ni cet excès d’honneur, ni cette indignité » et le mot juste semble avoir été dit sur lui, au moment où il fut publié, cinq ans avant l'Exposition, par M. Alphonse de Calonne. « En général, écrivait ce publiciste en janvier 1895, en général la classification nouvelle,

(1) Alfred B. Benaro. Exposition de I900. Une Walhalla française et une Perspective Alexandre, p. 12.

Lapparent. L' Exposition sous terre. Correspondant du 25 avril 1895,

F) “ délunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900,

supérieure peut-être aux anciennes, paraît avoir emprunté à lu tactique des armées modernes son ordre dispersif (1). »

Renonçant à la division traditionnelle des expositions précédentes, on avait doublé le nombre des groupes; il y en avait dix-huit: 1° Education et enseignemient; 2“ Œuvres d’art; 3“ Instruments et procédés généraux des sciences, des lettres et des arts; 4“ Matériel et procédés généraux de la mécanique; 5° Electricité; 0° Génie civil, moyens de transport; T Agriculture; 8“ Horticulture; 9“ Forêts, chasse, pêche, cueillette; 10® Aliments; 11° Mines et métallurgie; 12° Décoration et mobilier des édifices publics et des habitations; 13° Fils, tissus et vêtements; 1-4° Industries chimiques; 15° Industries diverses; 10° Economie sociale, hygiène assistance publique; 17° Colonisation; 18° Armées de terre et de mer.

Comme on le voit, le programme était plus vaste que celui de 1889 ; rélcctricité, les moyens de transport acquéraient leur autonomie; la colonisation oubliée jusque-là ou admise en quehpie sorte comme appendice et qui n’avait pris rang dans le cortège des grandes divisions des expositions qu’à l’Exposition de Bruxelles, trouvait sa place dans le cadre élargi.

L’Exposition s’étendait sur les deux rives de la Seine du Palais Bourbon et de la place de la Concorde au Champ de Mars et au Trocadéro. Elle occupait 1.080.000 mètres carrés dont 460.000 étaient couverts

L’amplitude de l’Exposition, étendue aux deux rives de la Seine, imposait l’éLablissement de moyens de transport intérieur commodes et rapides. La croissance du corps exigeait

(1) Alt)lioiise DE Calonne. L’ËxpnsUion ilt>, 1900 à Paris. Programme et concours. lleuue des Peux-Mondes du 15 janvier 1895, p. 3G1.

le développement des muscles.

Durant la période de préparation les organisateurs semblaient avoir compris la nécessité de multiplier les voies de translation internes. Le 16 mars 1896, à la Chambre des députés, dans la discussion du projet de loi sur l’Exposition, M. Alfred Picard, commissaire général, s’exprimait ainsi : « Un chemin de fer à circuit fermé desservira l’esplanade du côté de la rue Fabert, le quai d’Orsay et le Champ de Mars du côté de l’avenue de Suffren; la jonction s’effectuera par l’avenue de La IMotte-Picquet. Un autre petit chemin de fer, servant surtout de champ d’expérience pour les divers moteurs pourra être établi sur le quai de Lilly. Euhn, deux petites lignes, l’une funiculaire, l’autre à crémaillère, graviront latéralement les pentes du Trocadéro. »

Dos difféifentes voies annoncées une seule, le chemin de fer électrique, fut établie; encore l’espacement des stations ne lui permit-il pas de rendre tous les services qu’on pouvait en attendre (1).

On lui adjoignit, il est vrai, la plate-forme tournante. La plate-forme tournante n’était autre que le trottoir mobile de l’exposition de Chicago, c’est-à-dire deux chaussées conjuguées circulant à des vitesses différentes. Mais on avait juxtaposé la plate-forme au chemin de fer de façon qu’il y avait surabondance de moyens de locomotion sur un point et disette sur tous les autres (2).

Le chemin de fer électri(iue et la plate-forme mobile avaient été concédés tous deux à M. de Mocornble. Le chemin do fer électrique transporta 2.635.867 voyageurs soit en moyenne

(1) André Hallays. En fîdnant. Journal des Débats du 9 novembre 1900.

(2) Alfred Babin. Après lailtite. Souvenirs de l’Exposition de 1900, p. 286.

13.246 par jour 1). La plate-forme mobile transporta 6.634.002 voyageurs soîit .bii moyenne 31.386 par jour (2). Le chemin (le fer électrirpie coûta, construction et exploitation, 1.358.025 fi'ancs 30 centimes, la plate-forme mobile coûta construction et exploitation, 4.734.897 francs 81 centimes, chiffres aux(juels il convient d’ajouter 660.396 francs 16 centimes de dépenses générales. Les recettes du chemin de fer se montèrent à 663.216 'francs 30 centimes, les recettes de la plate-forme à 3.337.782 francs 40 centimes, chiffres aux(iuels il convient d'ajouter 897.323 francs 32 cenîimes de recettes communes provenant pour 462.460 francs 32 centimes de recettes divei'ses et pour 436.861 francs de la revente des matériaux. Le chro'ni(]ueur (3) riui au cours de l’Exposition évaluait à deux millions et demi le montant des pertes de l’cnl reprise n'était donc pas lûen loin de compte.

(( Il n’y avait point dans l’exposition, dit M. André Hallay (4), un seul moyen de transport ({ui fût vraiment pratique. » Un chroniqueur écrivait en pleine exposition : « Plus une exposition est immense, plus elle a besoin de moyens de communications intérieures. Celle de 1889, si bien ordonnée, avait sous ce rapiiort le pittoresque petit chemin de fer Decauville, qui transportait de faejon charmante les visiteurs sur tous les points, tandis que la plaie-forme tournante, limitée d’ailleurs à la rive gauche, ne les conduit nulle part et que pour circuler sans fatigue dans le vaste périmètre, il n’y a d’autre ressource que les fauteuils roulants (5). »

(1) Alfred Picard. Exposition uinversellc internationale de 1900. Rapport ucnénil administratif et lechniijue. t. VI, p. 254.

12) id. id. p. 284.

(3) Louis .JouiiERT. Fin de Rêve. L'Exposition universelle de 1900. Correspond dant du 25 novembre 1900, p. 783.

(4) En flânant. Journal des Débats du 9 novembre 1900.

(O) Les Œuvres n les Hommes. Correspondant du 25 août 1900, p. 783.

Ces fauteuils roulants que conduisaient des fidanzanes malgaches ne furent pas, ce semble, d’une exploitation plus fructueuse que la plate-forme tournante. Au mois d’août les employés étaient réduits à assigner la Compagnie en paiement (te leurs gages (1).

On avait, il est vrai, facilité la circulation entre les différents étages des multiples palais. On avait installé au Champ de Mars vingt-sept plans inclinés qui sur une toile sans fin portaient sans fatigue les visiteurs à un étage supérieur (2), sortes d’ascenseurs en pente douce, de trottoirs élévateurs, qu’on jiOLirrait appeler des escaliers qui marchent.

La Seine formant entre le pont de la Concorde et le pont d’Iéna une sorte' de bassin central de l’Exposition se prêtait à l’établissement d’une ligne circulaire de bateaux, qui eût transporté de façon charmante les visiteurs sur tous les points de la périphérie interne de la grande foire, qui eût été comme un Decauville lluvial. C’était par la Seine sur une flottille de bateaux que le président de la République et le cortège officiel s’élaient rendus du pont d’Iéna au pont Alexandre lit, du Champ de Mars à l’Esplanade des Invalides, le jour de l’ouverture. On ne sut pas profiter de celte heureuse disposition des lieux : la rue de Venise, le grand canal, comme on avait appelé la Seine, demeura sans gondoles. Aucun service spécial de bateaux ne fut organisé dans le périmètre de fExposition.

L’Exposition n’offrait pas plus de facilités d'accès (lue de commodités en i)arcours intérieur. « Même pour aller, dit un chroniiiueur (3), même pour aller des différents (luarliers de

(1) Les Œuvres et les Hommes. Correspondant du 25 août 1900, p. 783.

(2) Maux DE Nansouty. Premières visites à l’Exposition de 1900, p. 163.

(3) Les Œuvres et les Hommes. Correspondant du 25 août 1900, p, 783.

Paris à l'Exposilinn, comme pour en sortir et rentrer chez soi, les moyens de transport ont été si mal calculés, que la population n'a cessé de se plaindre. »

La principale voie de communication était la ligne du Champ de Mars, qui n’était reliée qu’au chemin de fer de Ceinture. Du 12 avril au 12 novembre 1900 la gare du Champ de Mars e.xpédia ou reçut 10.2.56.000 voya,g0urs et jusqu’à 172.000 dans la môme journée. Mais cette voie ne pouvait guère profder qu’au.x habitants de Paris voisins de la périphérie et, si elle alxndissait par la gare Saint-Lazare au cœur de la ville, c’était au prix d’un bien long détour.

L’ouverture du raccordemcidi de la gare d’Orléans palais d’Orsay, ({ui lapprochait de la place de la Concorde ia'banlienc sud-sud-est — ■ la ligne de pénétration, ne recevant pas do voyageurs de l’intérieur ou pour l’intérieur de Paris, se trouvait inutile pour les treizième, cinquième et sixième arrondissements — i et surtout l’ouverture de la transversale Vincennes-Porle-Maillot du Métropolitain, complétée vers la lin de l’Lxposition par la ligne du Trocadéro; apportèrent, mais bien lard, un secours dont le bénéfice d’ailleurs se trouvait restreint à certains quartiers de la ville ou à cc/Caines régions des environs.

Les principaux moyens de communication étaient les omnibus et tramways d’une part, les bateaux parisiens de l’autre.

Pour les tramways, la direction des travaux avait dressé un programme, que la Compagnie des Omnibus devait être appelée à exécuter.

« Ce programme, dit M. Alfred Picard (1), comportait la

m Exposition universelle internationale de 1900. liapporl général admlnts- Irutif et technique, t. VI, p. 196.

création à proximité de l'enceinte urbaine, de douze centres d’embarquement (six sur la rive droite de la Seine et six sur la rive gauche), d’où rayonnaient treize lignes à traction mécanique se dirigeant vers certains quartiers importants de la capitale.

« Malgré les efforts incessants de l’administration, le plan élaboré par le commissaire général ne put être que partiellement réalisé. La Compagnie des Omnibus dont la concession devait expirer à une époque relativement peu lointaine hésitait à engager des dépenses considérables, (ju’il lui serait difficile d’amortir dans un si court délai.

«Il fallut dès lors se contenter de demi-mesures. »

Du 15 avril au 12 novembre, les tramways et omnibus de la Compagnie générale des Omnibus, transportèrent sur les lignes desservant l’Exposition 90.363.9'i0 voyageurs, sur les autres lignes 110.790. i82 voyageurs, soit en tout 201.154.422 voyageurs (1).

Les tramways de la Compagnie parisienne transportèrent durant la même période, sur les lignes desservant l’Exposition 0.989. IGl voyageurs, sur les autres lignes 22.350.900 voyageurs, soit en tout 29.340.127 voyageurs (2).

l^s bateaux 'parisiens avaient organisé trois services spéciaux.

Un service spécial de jour reliait l'Exposition urbaine à l'annexe de 4'inceunes et allait du pont d’Iéna au pont National.

Deux services spéciaux do nuit succédaient aux services ordinaires de jour et desservaient l’un la rive gauche du pont

(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900. Itapport général administratil et technique, t. VI, p. 198.

(2) id. id. t. VI. p. 2U0.

d’Iéna au pont d’Austerlitz l’autre ta rive droite du pont d’Iéna à l’IIùtel de Ville.

Les bateaux parisiens du 15 avril au 12 novembre transportèrent par les services spéciaux 2.111.476 voyageurs, soit en moyenne 14.870 par jour, par les lignes ordinaires 29.980.651 \oyageurs, soit en moyenne 1U.418 par jour, au tolal 32.092.127 voyageurs, soit en moyenne 151.377 par jour (1).

Ce qui rendait particulièrement sensible rinsuflisance des moyens de tiansport, c’était le caractère nouveau de FExposilion.

En 1855, en 1867, en 1878, l’Exposition était un palais unique ou du moins un palais principal dont toutes les autres constructions, pour importantes qu’elles fussent, n’étaient que les satellites. En 1889, c’éUiit, sinon un seul édifice, du moins une mosaïque d’édifices, constituant par le rapprochement une sorte de figure composite, l’arc de triomphe couché sur le Champ de Mars. L’Exposition en 1900 n’était ni un bâtiment dominant, ni une marqueterie architecturale. C’était en réalité une ville qui avait la Seine pour grande rue.

Cette \ille, il est assez difficile d’imaginer une figure qui puisse en synthétiser la physionomiei, en coordonner les traits épars. Si l’on voulait absolument la représenter par une sorte de dessin schéinatique, on ne saurait mieux la comparer qu’à la constellation céleste qu’on appelle tantôt le Chariot et tantôt la Grande Ourse. Cette constellation comprend un grand espace vide au milieu et quatre étoiles aux quatre coins. L’Exposition avait en effet une partie centrale vide, la Seine, et quatre points d’appui: sur la rive gauche, le

(1) Alfred Picard. Exposition universelle Internationale de 1900. Rapport général adininlstratif et technique, t. VI, p. 210-

Champ de Mars et les Invalides, sur la rive droite, le Trocadéro et les Champs-Elysées. L’Exposition était encore, si l’on veut, une sorte de locomotive à quatre roues géantes, dont le corps était la Seine. C’était enfin, si l’on souhaite une image plus gracieuse, un papillon légèrement infléchi, dont le corps était la Seine et dont les quatre ailes couvraient les quatre aires ménagées sur les rives du fleuve.

Des expositions antérieures divers monuments subsistaient: c’était le Palais du Trocadéro, souvenir de l’Exposition de 1878, occupé à demeure par les musées d’ethnographie et de sculpture comparée, et dont en outre, pendant l’Exposition, l’aile Est abrita une partie de la colonisation française, l’aile Ouest une partie de la colonisalion étrangère; c’étaient les deux maîtresses pièces de l’Exposition de 1889, la Tour Eiffel et la Galerie des Machines.

La Tour Eiffel, dans l’intervalle de l’Exposition de 1889 à celle de 1900, avait servi à MM. Caillelet et Colardeau, en novembre 1892, pour leurs expériences sur les lois de la chute des corps. D’ailleurs, bien qu’on n’eùt pas érigé à Chicago la tour de six cents mètres proposée par MM. Judson et de Graff Hindsal, elle n’en était pas moins détrônée de la primauté d’élévation qui avait peut-être aux yeux des foules constitué son principal titre d’honneur. En effet, le 25 avril 1894, avait été inaugurée à Wembler, près de Londres, une tour édifiée par sir Edward Welkin qui montait à 350 mètres.

11 eût été nécessaire de renouveler le lustre du « colosse de Paris » soit en le couvrant d’une couche d’or qui en eût fait une pyramide étincelante le jour, soit en le revêtant d’un

enduit phosphorescent (1) qui en eût fait une colonne lumineuse la nuit. On se contenta de le repeindre.

La Galerie tics Machines n'était pas non plus demeurée sans emploi. Elle était devenue le local de l’exposition annuelle d’une des sociétés entre lesquelles s’élaient scindés les artistes français au lendemain de l’Exposition de 1889. Ainsi il y avait eu le salon du Champ de Mars en face du salon des Champs-Elysées. Ainsi l’Exposition de 1889 et l’Exposition de 1855 s’étaient partagé l’honneur de donner l’hospitalité aux peintres et aux sculpteurs dans les édifices qui subsistaient de ces grands concours cosmopolites. En 1898, après la démolition du Palais de l’Industrie, c’était la Galerie des Machines qui avait reçu les œuvres des membres des deux sociétés rivales, les expositions des deux sœurs ennemies.

Ca Galerie des Machines ne pouvait, comme en 1889, servir de salle des moteurs. En effet, reprenant la méthode déjà suivie à l’Exposition de Lyon en 1894 et l’appliquant sur une échelle gigantesque, les organisateurs voulaient rapprocher la matière première, la machine et le produit, de façon à donner, suivant l’expression du commissaire général, une leçon de choses, mais une leçon de choses colossale. Les machines étaient partout mues par rélectricité. Cette électricité, produite par les usines de générateurs à vapeur, installées des deux côtés du Champ de Mars, était transmise aisément à l’aide de simples fils aux machines établies dans toutes les parties de l’Exposition (‘2). L’exposition de la mécanique ne pouvait donc plus être isolée dans un bâtiment spécial. 11 falhd trouver nu autre emploi au giganlesque hall. Ou cuns-

(1) MaX De Nansoiity. Premières visites à l'ExposiliOJv de I9(tn, p. 276.

(2) Daniel Hellet. La force motrice cl l'électricité à l'Exposition. Economiste français du 9 juin 1900, p. 795.

truisit « sous la voûte, suivant l’expression de M. André Hallays (1), toute une ville de bois et de carton, dont le centre était occupé par une sorte d’arène immense ». Cette arène, c’était la salle des fêtes. En réalité, on avait fait do l’œuvre de M. Dutert un hangar à monuments.

Ainsi, l’on n’avait pas su rajeunir la tour par quelque décoration nouvelle et l’on avait, comme le dit M. de Vogue 2), ti’on(]ué intérieurement du moins la Galerie des Machines.

Plus fortunés que la grande nef métallique, le Palais de rinduslrie et le pavillon de la ville de Paris aux Cliam{)S Elysées, le Dôme central, la Galerie de trente mètres, le Palais des Arts Libéraux, le Palais des Beaux-Arts au Champ de Mars, avaient été démolis sans être mutilés. La Galerie de trente mètres s’était effondrée sous la tempête du 9 décembre 1898 tandis qu'on en opérait la démolition.

La Tour Eiffel et la Galerie des Machines subsistent encore; mais elles sont condamnées à disparaître dans un avenir prochain. Le Champ de Mars doit être transformé: une bande de 110 mètres à droite et à gauche, doit être aliénée et former comme la couronne de propriétés privées d'une sorte de parc Monceau de la rive gauche. La Tour Eiffel sera démolie, sinon do suite, tout au moins à l’expiration de la concession. La Galerie des Machines ne saurait continuer à former écran devant le monument de Gabriel. La Chambre des Députés a le 6 novembre 1902 voté' à runanimité une motion de M. Georges Berger tendant au transfert de l’immense nef de fer sur un autre emplacement. M. Georges Berger propose qu’elle soit réédifiée à gauche de la Porte Maillot sur « un terrain de six

(1) En flânant. Journal des Débats du 16 novembre 1900.

(2) La déjunte Exposition, llevue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 387.

ou sept hectares conquis par la destruction décidée des bastions numéros 52 et 53 entre le boulevard Lannes et l’avenue desPortilicationsdontrextrémité seraitlégèrementdéviée(i))). Ainsi les exercices sportifs seraient dotés du champ couvert d’action qui leur est indispensable et la galerie resterait « un témoin parlant de l’art et de la science de nos constructeurs à la fin du xix® siècle en même temps que le souvenir grandiose de l’inoubliable solennité de 1889 (2) ».

A cheval pour ainsi dire sur la Seine, l’Exposition était fluelque peu une Exposition amphibie, comme l’Exposition de Chicago.

La rive droite présentait trois grandes divisions: c’étaient les Champs-Elysées, le Cours la Reine et le Trocadéro. Les Champs-Elysées renfermaient rentrée monumentale et les deux palais, monnaie du Palais de l’Industrie, tous deux consacrés aux Beanx-Arts; le Cours la Reine le palais des Congrès, les serres de l’horticulture, le pavillon de la ville de Paris; le Trocadéro, relié au cours la Reine, le long du quai de Lilly, par une terrasse en encorbellement l’exposition des colonies françaises et étrangères, des pays de protectorat et des nations de l’Extrême-Orient.

La rive gauche offrait trois vastes compartiments: c’étaient les Invalides, le quai d’Orsay et le Chamj) de Mars. Les Invalides contenaient les manufactures nationales, la décoration et le mobilier des édifices publics et des habitations et les industries diverses; le quai d'Orsay, les pavillons des nations

élrangères, l’hygiène, les armées de terre et de mer, la

(1) Georges Berger. La Galerie des tnaciUncs de 1903. Journal des Débats du 17 septembre 1903.

(2) Georges Berger. La Galerie des machines de 1903. Journal des Débats du 17 septembre 1903.

navigation de commerce, les forêts, chasse, pêche et cueillettes, le Champ de IMars, la Tour Eiffel, la métallurgie, les fils, tissus et vêtements, l’électricité et la mécanique, le génie civil et les moyens de transports, les Industries chimiques, renseignement, les Arts Libéraux.

Les deux rives et les ponts qui les reliaient formaient trois bassins de la Seine. Le premier comprenait le neuves entre le pont de la Concorde et le pont des Invalides et contenait le pont Alexandre III. Le second comprenait le fleuve entre le pont des Invalides et le pont de l’Alma et contenait une passerelle suspendue entre le quai d’Orsay et le cours la Reine. Enfin, le troisième comprenait la Seine, entre le pont de l’Alma et le pont d’Iéna et contenait une passerelle jetée entre le quai d’Orsay et le quai de Billy.

L Exposition offrait aux regards une Cosmopolis bigarrée et tatouée de monuments de tous les styles, exemplaires des architectures de tous les temps et de tous les pays, ville polychrome, se dessinant en quatre vastes zones reliées entre elles par la Seine et les terrasses qui en formaient les marges.

« Contemplez ce spectacle, dit le héros de M. Anatole France, en montrant à son disciple des marches du Trocadéro le panorama de 1 Exposition; voyez: Dèmes, minarets, clochers, tours, frontons, toits de chaume, de verre, de tuile, de faïences colorées, de bois, de peaux de bêtes, terrasses italiennes et terrasses mauresques, palais, temples, pagudes, kiosques, huttes, cabanes, tentes, châteaux d'eau, châteaux de feu, contrastes et harmonies de toutes les habitations humaines, fièvre du travail, jeux merveilleux de l’industrie, amusement énorme du génie de l’homme, qui a planté lâ les arts et métiers de l’univers (1) ».

(1) Anatole France. M. Bergeret à Paris, p. 285.

Ce n’était plus la villa Adriana, c’étaient les fantasques fabriques d’un parc du xviii® siècle. Ne dirait-on pas, en effet, que c’est aux architectes de l’Exposition de 1900 que s’adressait le chantre des Jardins, quand il disait aux Le Notre de son temps: Bannissez des iardins tout cet amas conlus D'édilices divers, prodigués par la mode.

Obélisque, rotonde, et kiosk, et pagode.

Ces bâtiments romains, grecs, arabes, chinois.

Chaos d'architecture, et sans but, et sans choix.

Dont la prolusion, stérilement [éconde,

Enlerme en un jardin les quatre parts du monde (1).

Dans cette fourmilière de bâtisses, quelques édifices de fer montraient de nouveaux prog’rès de la construction métallique: l’art commençait à étendre sa juridiction sur un genre d’architecture (lui n’avait jusque-là relevé que de la science et dont les élégances de la géométrie avaient longtemps constitué toute l’esthétique. Un publiciste français, Charles Ribeyrolles écrivait il y a près de cinquante ans: « Les artistes qui rêvent le monument étudient dans les vieux cartons des musées l’ionique, le dorien, le corinthien, le composite, le toscan et le moresque aux opulentes ciselures. Que ne vontils aux forêts vierges étudier la liane, ce grand travailleur qui, jour et nuit, avance, enlace, construit et s’étend. Ils trouveraient toutes les formes do l’art grec, toutes les fantaisies de l’esprit et du temps, mais variées à l’infini, se liant et s'épaulant dans ces deux conditions éternelles du beau: la force et la grâce. Callimaque, l’architecte sculpteur, rapporta jadis la feuille d’acanlhc tin t.mbeau (Tune jeune

(1) DELiLLE. Les jardins, IV. Œuvres complètes, éd. Panthéon littéraire. p. 27.

corinthienne et cette fleur de l’art le fit immortel. Que de fleurs pareilles n’y a-t-il pas au bois vierge et combien en cette pleine et riche perspective, aux constructions merveilleuses, l’étude serait féconde I L’art devrait, comme la science, se renouveler et rajeunir au sein de la nature. C’est là qu’est la voie du temps (1) ».

Pendant près d’un demi-siècle ce vœu était demeuré stérile. Dans l’architecture, plus que partout ailleurs, l’esprit est soumis à la matière et les conceptions de l’artiste sont su- 1; ordonnées à la rencontre d’éléments propres à les réaliser (2). Or comment la pierre lourde et massive eût-elle pu se prêter à rendre le serpentement de la liane et la molle ondulation des arbres tropicaux?

Cependant, la pensée de l’écrivain ne devait pas être perdue. On eût dit en effet, que les auteurs de certaines constructions du Champ de Mars et du cours la Reine, véritables ingénieurs d’art, s’en étaient inspirés et grâce à la souplesse des nouveaux matériaux de fer, avaient réussi à la réaliser, à raviver « la grâce jaillissante des belles ogives » en lui donnant « quelque chose de plus flexible, de plus vivant (3). » Ce n’est rien, dit M. Robert de la Sizeranne (4), en parlant du Palais du Génie civil, au Champ de Mars, ce n’est rien qu’un peu de fer pour soutenir du verre et recouvrir quelques arpents de terre. Mais la vie est là. C’est un jaillissement régulier de tiges vertes et cette a voûte

d’acier », au lieu d’évoquer le croisement des épées, rappelle l’infléchissement des palmes... Et, tout homme qui voit

(1) Charles Ribeyrolles. Brazil pittores'co, t. Il, p. 126.

(2) Robert de la sizeranne. L’Art à l'Exposition de 1900. I. L'Esthétique du Fer. Hevue des Deux Mondes du 1er niai 1900, p. 195.

(3) Gustave Rabin. Après faillite. Souvenirs de l’Exposition de 1900. p 209

(40 L’Art â l’Exposition de 1900. 1. L’Esthétique du Fer. Revue des Deux-

Mondes du 1" mai 1900. p. 198.

et qui aime les jouissances des yeux, dira, en voyant celle forêt d’arceaux, même s’il sort de la sainte Chapelle : ceci aussi', c’est de l’art. »

« Il le dira aussi, ajoute le même auteur, devant les deux édifices de verre et de fer, dessinés par M:. Gauthier, pour y donner asile aux plantes rares et aux fleurs lointaines : les palais de l’Horticulture. Leurs parois sont faites de clarté; on dirait qu’on a pu tisser de l’eau entre les fines tiges des herbes, que le seul poids 'd’un oiseau recourbe en voûte. Et ces deux merveilles, si délicates par leur structure et si énormes par leurs dimensions, semblent être sorties de la main de l’arliste aussi facilement que, du chalumeau où souffle un enfant, des bulles de savon. »

Mais les grandes œuvres d’architecture sidérurgique étaient rares à 1 Exposition et le môme écrivain constate le peu de succès qu’avait rencontré la construction du fer auprès du public, dans la période qui sépare 1889 de 1900, la (( régression » du fer, suivant te mot de M. de Vogue (1). « Le fait est, dit M. Robert de la Sizeranne (2), te fait est que les grandes prétentions architecturales du fer en 1889 ont paru déplaisantes et que dix années passées à les considérer n’ont guère réconcilié personne avec elles. Le fait est encore que, depuis dix ans, le mouvement en faveur du fer apparent semble arrêté net et qu’à certains de ces monuments — les constructions métalliques — on n’a encore trouvé ni leur emploi, ni môme leur couleur. »

Le fer avait cédé la place à de nouveaux matériaux. « Le

(1) La défunte Exposition. lievue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900. p. 39.'?

(2) L'Art à l'Exposition de 1900. I. L' Esthétique du Fer. lievue des Deux- Mondes du 1er mai 1900, p. 191.

ciment armé, le stuc et le staff, disait M. H. dé Varigny (1), sont les matériaux de construction qu’on trouve le plus abondamment répandus dans l’Euxposition. » Parfois on semblait n’avoir jeté à terre les édifices de 1889 que pour les reconstruire avec des pliitres à la mode. « On a démoli, disait M. H. de Varigny (2) en parlant des galeries des Beaux-Arts et des Arts Libéraux du Champ de Mars, on a démoli les grandes galeries en fer et céramique de la cité bleue de 1889 et on les a remplacées par des galeries ayant à peu près la même dimension, mais encore plus prétentieuses, on ne voit pas très bien pourquoi. » Si les craintes d’incendie que faisaient naître les constructions en bois des Forêts de la Navigation de commerce et du Ghâtau d’eau, ne devaient pas se réaliser, de regrettables accidents, qui avaient été épargnés à l’Exposition de 1889, devaient montrer que, soient qu’ils présentassent une résistance- insuflisante, soit que l’on connût imparfaitement la manière de les employer, on ne pouvait des édifices d’exposition d’un service éphémère, mais intensif.

Les architectes de 1900 ne s’étaient pas bornés à refaire ce qu’ils avaient détruit. Ils s’étaient livrés à une débauche effrénée de pâte à bâtir. « Pour le Trocadéro, dit M. IL de Varigny (3), c’est une véritable forêt de monuments. », et il ajoute en parlant des Invalides ; « L’ensemble des constructions est exorbitant ».

On se plaignait en 1889 ( i ) de l’incohérence de l’esplanade des Invalides. On avait à déplorer en 1900 le même

(1) A travers l’Exposition universelle. Bibliothèque universelle et Revue Stiisse. mai 1900, p. 327.

(2) Id. id. p. 310.

(3) id. id., p. 311.

(4) Max DE Nansouty. Premières visites d l'Exposition de 1900, p. 69.

défaut ampliflé et étendu à toutes les parties de l’Exposition. Le gongorisme et le marinisme architecturaux se donnaient libre carrière dans le foisonnement confus d’édifices d’une ville de fantaisie. Non seulement les visiteurs étaient choqués par des contrastes qu’on n’avait rien fait pour adoucir, mais au premier abord en présence de ce faste d’ornementation, de ce que Ludovic Halévy appelle quelque part « une trop violente magnificence », ils pouvaient croire que « la France de 1900 avait perdu le sentiment de la mesure, ce goût de la délicatesse et de la convenance qui furent la marque de son génie particulier » (1).

« Il est sans doute admis, disait M. H. de Varigny (2), que rarchitecture de l’exposition est criarde et dénuéei de goût ; mais il y a des limites qu’il ne faudrait pas dépasser. En vue de la Place de la Concorde, à côté des monuments sévères qui donnent à celle-ci son caractère, les édifices des Invalides et la Porte Monumentale font l’effet de « simples blasphèmes». « Simple » est façon de parler: ces blasphèmes sont en réalité infiniment compliqués et prétentieux. » Les bâtiments des Invalides notamment semblaient « être en suif et en saindoux qu’un charcutier romantique aurait tourmenté en des formes variées, s’appliquant à multiplier les ornements, les saillies, les creux et les courbes (3). » Aussi la voix publique baptisa-t-elle immédiatement du nom de « Village Suif » ce gros bourg prétentieux aux moulures extravagantes.

D’ordinaire il y a dans les expositions une partie centrale qui en est pour ainsi dire le noyau. Rien ne se détachait ici.

(1) André HAnLAYS. En flânant. Journal des Débats du 9 novembre 1900.

(2) A travers l'Exposition universelle. Bibliothèque universelle et Revue Suisse, mai 1900, p. 311.

(3) H. DE Varigny. A travers VExpositon universelle. Bibliothèque universelle et Revue Suisse, mai 1900, p. 311.

« Il y avait en vingt endroits, dit M. de Vogue (1) des trouvailleis ingénieuses, amusantes qui auraient dû suffire amplec ment à captiver et à retenir la curiosité des foules. C’était trop et pas assez ». Tout était à l’état dispersif. Aussi était-ce

l’ensemble qui frappait. « L’Exposition, dit encore: M. de Vogué (2), noyait des parties disparates dans un ensemble auquel on peut tout reprocher, excepté l’absence de vie. La vie bouillonnait dans ce vaste réservoir d’énergies, et c’est le principal. »

Nous ne saurions avoir la pensée de dépeindre le fourmillement gigantesque de la cité fugitive que formait la foire du monde. Nous passerons seulement en revue les principaux membres de ce titan éphémère, la Seine et le pont Alexandre III, l’avenue Alexandre III et les deux palais, la rue des Nations et la rue de Paris. Puis nous jetterons un rapide coiup d’œil sur les édifices épars des pays étrangers, autre rue des Nations à l’état inorganique, sur les monuments relégués en un coin de l’esplanade des Invalides, matériaux inutilisés d’une pittoresque rue des provinces, sur le quartier des colonies au Trocadéro', enfin sur les curiosités originales de l’Exposition, telles que le Palais des illusions et le Globe céleste. Nous passerons ensuite aux expositions rétrospectives, à l’exposition d’économie sociale et aux congrès; et nous irons achever notre course à l’annexe de Vincennes.

La Seine, « la rue de Venise », était l'arbre de couche de la colossale machine que constituait l’Exposition, le tronc

de ce corps énorme, l’articulation qui unissait entre elles les diverses parties de ce vaste ensemble. L’idée de bâtiments

(1) T a défunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, P. 384.

(2) Id.

id., p. 389.

réfléchissant leur architecture sur le miroir du fleuve se trouvait dans plusieurs projets présentés au concours ouvert en 1894 pour l’Exposition de 1900. Elle fut reprise par l’administration; c’est sur les quais élargis au-dessus des berges, que furent élevées les constructions. <( Rien n’empêcherait, disait M. Guadet dans son rappot sur le concours, rien n’empêcherait que cette partie de l’Exposition du pont des Invalides au pont d’Iéna, n’eût tout le charme et tout le pittoresque du grand canal de Venise ».

(( Accoudez-vous sur le pont de la Concorde, disait M. Georges Trouillot à la tribune de la Chambre le 14 mars 1896, ao coudez-vous sur le pont de la Concorde et représentez-vous par l’imagination ce que sera l’Exposition de demain. Voyez d’abord la Seine avec son déroulement superbe, et ses quais transformés en vastes promenoirs, devenus comme le lien, le trait d’union, la grande voie centrale de l’Exposition ellemême. Sur la rive gauche, au-dessus des galeries dont le pied baigne dans le fleuve, les palais des puissances étrangères se profilent avec le pittoresque le plus imprévu. Sur la rive droite, les serres d’horticulture s’étendent, offrant aux yeux toutes les variétés des couleurs et des verdures. C’est une Venise nouvelle, plus curieuse, plus mennilleuse que la Venise vraie qui apparaît en plein Paris.

« Et représentez-vous la nuit le décor féérique qui éblouira les yeux, les barques illuminées sur le fleuve, les deux rives étincelantes de feux ».

La réalité répondit au rêve. « Je ne connais guère en ce moment, écrivait Gaston Jollivet au mois de juin 1900, une plus agréable fête des yeux que le spectacle de ces palais — ■ les palais de la rue des Nations — vus le soir, de l’autre

côté de la rive, à la clarté des illuminations. Si par surcroît le promeneur a la bonne fortune d’un clair de lune, il peut se croire transporté dans le pays du fantastique et de l’inouï ».

« La clef de voûte du projet, l’idée maîtresse du plan, la condition essentielle du succès », comme le disait M. Alfred Picard à la Chambre des députés, le 14 mars 1896, c’était la construction d’un pont en face des Invalides.

Depuis longtemps on se proposait de jeter sur la Seine, en face la rue de Constantine un pont destiné à soulager le pont de la Concorde. L’E\position lit substituer à ce projet la construction d’un pont monumental, en face des Invalides. A cet endroit existait jadis un bac, de passage figuré dans les anciennes estampes et notamment dans le plan de Paris que l’on trouve en tète de vnistoire de Paris de Pélibien publié en 1725. A la fin du xviii® siècle Mirabeau dans des notes qu’il rédigeait durant sa captivité au donjon de Vincennes sur diverses améliorations à apporter à la capitale, notes dont Soulavie se servit pour la composition des Mémoires sur le ministère du duc d' Aiguillon, réclamail un pont devant les Invalides comme devant le Jardin des Plantes (1).

En 1810 un projet de passerelle métallique en arc franchissant la Seine sans appui intermédiaire en face de l’esplanade fut présenté à Napoléon pq mais il ii’y fut donné aucune suite (2). En 1823 les Anglais jetaient sur le détroit de Menai entre le pays de Galles et file d’Anglesey un pont en câbles de fil de fer dont la travée centrale n’avait pas moins de 177 mètres d’ouverture (3). Un célèbre ingénieur français,

(1) Mémoires de Mirabeau, t, IV, p 94.

(1) Alfred Picard. Exposition universelle inlernalionalc de 1900. liapporl général adminislratit et technique, t. I, p. 406.

(3) De Lapparent. Le Siècle du ter, p. 31.

Navier « le créateur de la théorie de la résistance des matériaux », jaloux de ne pas laisser à l'industrieuse Albion le monopole de la hardiesse, proposa de donner en plein Paris un émule à l’ouvrage d’art britannique et de construire en face des Invalides un pont de 155 mètres de portée. Les délicats protestèrent contre un projet dont la réalisation devait, selon eux, gâter l’aspect du fleuve. 11 n’en fut pas moins adopté. Le 7 juillet 1824 une ordonnance royale concédait la construction à un sieur Desjardins autorisé à percevoir un péage. Le concessionnaire céda son privilège à une société anonyme, la Société du pont des Invalides (1). Le travail était presque achevé lorsqu’on septeïnbre 1826 l’inconsistance du sol amena un léger mouvement dans la maçonnerie de la rive droite. L’accident était sans importance, mais le malheur voulut que la rupture d’une conduite d’eau vînt noyer le terrain où le tassement s'était produit. Le dommage était encore aisé à réparer, mais la presse s’émut : les adversaires du projet reprirent courage et renouvelèrent leurs attaques: l’administration céda: l’entreprise fut abandonnée et l’on détruisit les travaux exécutés (2). Une ordonnance du 6 dé'cembre 1827 annula l’ordonnance du 7 juillet 1824 et concéda à l’entrepreneur trois autres ponts l’un à l’extrémité de l’avenue d’Antin, aujourd’hui pont des Invalides, l’autre entre la place de Grève et la Cité, aujourd’hui pont d’Arcole, le troisième entre le quai des Mdramiones et le quai de la Cité, aujourd’hui pont de l’Archevêché.

La construction d’un pont devant les Invalides souleva sous la troisième République les mêmes objections qu’elle avait

(1) Alfred Picard. Exposition universelle internationale de 1900 Rapport gé néral administratif et technique, t. I, p. 406.

(2) De Lappaeent. Paris aux travaux forcés. Correspondant du 10 avril 1899, p. 15.

soulevées sous la Restauration. Ce pont allait^ disait-on, perdre le point de vue. « Quant au projét, écrivait le 8 juin 1895 un rédacteur de VEconomiste français, quant au projet d’un pont monumental, dont le moindre défaut serait de faire double emploi avec le pont de la Conco'rde, et le pont des Invalides et de rompre la courbe si harmonieuse que fait la Seine à cet endroit, nous nous refusons à le discuter ».

On passa outre, cependant, et le pont eut même l’honneur de devenir, dès avant l’Exposition, le symbole de l’alliance entre notre République et l’Empire des tzars et de faire, trois ans avant l’ouverture, l’objet d’une solennité franco-russe. Le 7 octobre 1896, le lendemain de l’arrivée à Paris de l’empereur et de l’impératrice de Russie, les souverains russes et le président delà République posèrent la première pierre du nouveau pont. Ils entendirent la lecture d’une pièce de vers de M. de Hérédia, puis l’impératrice versa sur la pierre le mortier avec la truelle (jue lui présentait le ministre du commerce; l’empereur et le président de la République scellèrent la j)ierre en la frappant avec un marleau d’acier à manche d’or, portant sur une de ses faces le mot pax, sur l’autre le mot rohur. La truelle et le marteau, ainsi que la plume qui avait servi à signer le procès-verbal de la cérémonie furent offerts, comme souvenirs, à l’impératrice, à qui un groupe de jeunes filles présenta un bouquet de fleurs dans un vase d’argent ciselé, don de l’industrie et du commerce parisiens.

Ce pont n’eut point d’inauguration spéciale. Le président de la République le parcourut pour la première fois à la tète du cortège officiel le jour de l’ouverture de rExposition.

Ce pont qui, comme le fait observer M, Robert de la Size-

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