‹ Essai littéraire et historique sur Apollinaris SidoniusChapitre 3 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

Si Ton excepte les poésies que nous venoDS de signaler, il est vrai de dire que l'épiscopat de Sidonius partage nettement sa carrière littéraire. A la première période se rattachent des écrits en vers ; à la seconde des écrits en prose. Il avait publié, vers la fin de sa vie de courtisan , le recueil de ses poésies ; il publia , vers la fin de sa vie de pontife , le recueil de ses lettres. Ces lettres sont au nombre de cent quarantesept \ réparties en neuf livres. Bien différent, sous ce rapport, de ses contemporains, dont la correspondance est généralement posthume , Sidonius a pris la peine de rassembler lui-même et d'éditer ses lettres. Ce n'est pas qu'il les ait publiées toutes à la fois ; il ne les publia au contraire que successivement. Il en donna d'abord le premier livre à la prière du prêtre Gonstantius. Si Ton en retranche la première et la dernière, ce livre contient les lettres écrites par Sido-

^ Dans ce nombre est comprise ane lettre de Mamert Glaudien. Le P" livre contient 11 lettres, le 11^ et le IIP chacun 14 , le 1V« 25 , le V« 21 , le VM2 , le VII« 18 , le VIII^ et le IX^, chacun 16 ; en tout 147 lettres. Pour placer sous un même titre toutes les œuvres en prose de Sidonius, on peut ajouter à ce nombre les deux lettres ^ Poiemius et à Leontius insérées parmi les poésies.

niusdurant son voyage de Rome , ou aDtérieurement à ce voyage. Il esl, sans contredit, le plus important, le plus soigné pour le style ^ C'était là, sans doute, un essai pour pressentir le goût et pour sonder les dispositions du public^. Il paraît qu'il fut bien accueilli, puisque Tauteur, conformément à sa promesse , poursuivit son œuvre et dédia à son ami six autres livres. Mais cette fois il ne mit pas dans son travail la même correction; il se contenta de relire à la bâte '. Encouragé par Tempressement unanime , il visa plutôt à la quantité qu'à la qualité. Il était loin pourtant d'avoir épuisé sa correspondance. Un grand nombre de lettres avaient échappé à ses recbercbes^. Il parvint à en retrouver quelques-unes; et, sur les instances de Petronius, célèbre jurisconsulte d'Arles, il en composa un

' <c Diu prœctpis , domine major , summa madendi auctori' taie, êicuti es in iis quœ deliberabuntur conêiliosissimus , ut si quœ litterœ paulo politiores varia occasionefluxerunt,jprout cas causa, persona, tempus elicuit, omnes retractaiis exemplaribus enucleatisque uno volumine includam, » Epist. I, 1. — <c Post terminatum libellum qui param cuUior est , reliquas denuo litieras usuali, licet accuratus mihi melior non sit^ sermone conteœo. » Epist. IV, 10.

' « Si et hisce deliramentis genuinum molarem invidia non fixerit , actutum tibi a nabis volumina numerosiorapercopio» sis sccUurientia sermocinationibus multipliccibuntur. » Epist. 1,1.

• « Raptim relectis eœemplaribus celeriterabsolvi,ï>

Epist. VII, 18. Conf. IV, 10.

* « /n manus pauca venerunt. » Ibid.

nouveau livre destiné à devenir comme la couronne des premiers \ Ce huitième livre ne devait pas être le dernier. A la demande de Firminus, il en ajouta, comme Pline, un neuvième'. Quelle est la date précise de ces diverses publications? G*est ce qu'il serait difficile ou plutôt impossible d'établir. Laissant donc de côté toute discussion , et n'espérant pas rencontrer la solution rigoureuse d'un problème que nous nous sommes vainement efforcé d'éclaircir , il nous suffira de reconnaître que cette date , quelle qu'elle soit , est comprise entre 477 et 483. Sidonius, lorsqu'il publia le neuvième livre , pouvait être dans la douzième ou la treizième année de son épiscopat. Il avait renoncé , dit-il , à la poésie depuis trois olympiades '.

Si nous ne pouvons nous flatter d'avoir toutes les poésies de Sidonius, encore moins nous est-il permis de croire que nous avons toutes ses lettres. Ce n'est probablement pas sans raison que Gelasius se plaignait

^ (( Opus videlicet eœplicitum quodam quasi marginis sut limbo caronatura, » Epist. YIII, 1.

* aEo quod C. Secundus, cujm nos orbitas sequi hoc opère pronuntias, paribm titulis opus epistolare determinet.»Epï8t. IX, 1 . — ^Bien que Pline ait laissé dix livres de lettres, Sidonius n'en compte qoe neuf , sans doute parce que le dernier est exclusivement consacré à la correspondance de Pline avec Trajan. A ce compte, Symmaque n'en aurait laissé également que neuf livres.

5 « Postquam in silentio decurri très olympiadas , tam pudeat not7tim poema conficere quam pigeât. » Epist. IX , 12.

de ne point voir figurer son nom dans le recueil de son ami ^ L'auteur nous avertit lui-même que , ne songeant pas autrefois à publier sa correspondance, il ne l'a pas conseryée tout entière *. Plus loin il ajoute qu'en relisant ses lettres , il s'est astreint à n'en pas allonger le texte, puisqu'il en diminuait le nombre'. Ce passage prouve deux choses : d'abord , que nous n'avons pas toutes les lettres de Sidonius ; ensuite , qu'il ne les a pas refaites. Lesa-t-il corrigées toutau moins? Qui pourrait en douter après ce qu'il écrit à Gonstantius^? Non-^seuleroent il les a corrigées ; mais il engage ses amis à les polir et à les limer ^. Il regarde la publication de ses lettres comme une affaire

' Epist. IX, 15.

' « In manus pauca venerunt , quia mihi nihil de lihelli hujusce conscriptione meditanti hactenus incustodita nequeunt inveniri. » Epist. VII, 18. — « Non enim tanti est poliri formulai ediiione carituras. » Epist. lY, 10.

^ ((Servans hocsedulo genm temperamenti, utepUlolarum non produceretur textus, sinumerus breviaretur. » Epist. VII, 18.

* « Prœcipis ut, si quœ epistolœ paulo politiores varia

occasione fluœerunt omnes retractatis eœemplaribus enu-

cleatisque une volumine includam, » Epist. 1 , 1 . — « Petitum misimus opus , raptim relectis eœemplaribus. » Epist. VII, 18.

' « Tuœ eœaminationi has non recensendas, hoc enim parfum est , sed defœcandas , ut aiunt , limandasque commisi, » Epist. 1 , 1 . — « Malui namqus ut illum [Petronius) correctionis labor, te [Constaniius) honor editionis adspiceret. » Epist. VIII, 16. Conf. Epist. VIII, 1.— Cette invitation qae Sidonius fait pour son recueil , il lui arrive souvent de la renouveler pour chaque lettre en particulier. Epist. IX , 3. — IX , H .

vraiment littéraire, de laquelle dépend en partie sa réputation. Il avoue qu'il écrit pour la postérité*, et Ton voit d'ailleurs que les jugements, du public le préoccupent. Il craint qu'on ne lui reproche d'avoir donné trois épilogues à un même ouvrage' , ou d'avoir terminé en vers un recueil commencé en prose *. Ce n'est qu'après une longue hésitation , qu'il se décide à s'embarquer sur la mer de la renommée * , à déployer encore la voile à la fureur des vents ^ Il sent que, si l'on doit écrire avec quelque soin , on doit aussi se soumettre à la critique. Point de milieu ; il faut faire preuve de courage ou garder le silence^.

^ « Nos.,., quitus altqutd scribere assuetis quodque veniuri légère possint elaboraniihus,,..n Epist. VllI, 2. Conf. \I1I, 5.

• <i Arbitras ante qtwscumque,nisifallimur,indecentissimum est materiœ unius simpleœ principium , triplices epilogos inveniri. » Epist. IX , 1 . Conf. III , 14 — IV , 22 — VIII, 1 — IX, 9.

• « Redeamus in finem ad oraioriumstylum^ ne, si epilogis musicis opus prosariumclauserimus, secundumregulasFlacci, ubi amphora ccepit institui , urceus potius exisse videatur. » Epist. IX , 16.

* « Nos nunc perquam hœsitabundos in hoc deinceps famœ pelagus impellis. Epist. I, 1.

' « Répétais laxemus vêla turbinibus. » Epist. VIII, 1 .

* <x Nam satis habeo deliberatum sicut adhibendam in conscriptione diligentiam, ita tenendamin editione constantiam. iJemum vero médium nihil est : namque aut minimum ex hisce meluendum est , aut per omnia omnino conticescendum. » Epist. Vin, 1.

Les lettres de Sidonius sont donc une œuvre vraiment littéraire. Il y a dans cette œuvre plus d*art qu'on n*en découvre au premier aspect. Désire-t-on savoir, par exemple , pourquoi l'auteur n'observe pas Tordre chronologique? C'est afin de n'ennuyer personne et de soulager par la variété des sujets Tattention du lecteur \ De là » un mélange souvent calculé 9 qui, en prévenant la fatigue, aiguillonne l'intérêt. Sans doute , en suivant dans la classification de ses lettres l'ordre des époques , des matières ou des personnes, Sidonius eût rendu un grand service à la science; mais l'unité aurait peut-être alors engendré la monotonie. Outre que l'auteur , en publiant à divers intervalles une correspondance de dates diverses , ne pouvait se conformer à la chronologie , il est évident qu'il ne voulait point s'y astreindre. Les preuvesabondentdans les sept premiers livres. Qu'on n'aille pas se figurer pourtant qu'il y ait absence complète d'unité. Il y a tel livre presque entièrement consacré aux lettres des évêques ou des papes, comme on appelait au V^ siècle les chefs du clergé chrétien dans chaque diocèse. Il en est ainsi du sixième et du septième : là sont en quelque sorte les places d'honneur. Sidonius croit ne pouvoir reconnaître plus

^ a Nec faeiet materia , tU immensa, ftuUdium, quia quum singulœ causœ sinqulis fermer epistolis finiarUur , cito cognitis in quœ oculum intenderis , ante légère cessabis quam leciurire désistas, n Epist. VU, 18.

dignement le mérite de Tonantius Ferréol, qu*en le mettant pour sa correspondance au rang des pontifes\ On peut donc , sans prétendre donner à cette assertion une importance exagérée , affirmer que Sidonius, en publiant ses lettres comme en publiant ses poésies, a voulu faire une œuvre littéraire , une œuvre d'art. Dès-lors on est en droit de lui demander compte de son style. Les réflexions suggérées par l'analyse des vingt-quatre pièces du premier recueil nous ont déjà suffisamment initié à ses habitudes. Beaucoup de recherche* un emploi fatigant des métaphores, un abus continuel de Tantithèse et de l'esprit , l'amour excessif de la forme, tels sont en général les défauts de Sidonius. Ces défauts, nous les avons remarqués dans les panégyriques , oii ils ressortent avec d'autant plus d'éclat, qu'ils se trouvent souvent au milieu de morceaux qui ne manquent ni d'énergie ni de beauté. Ils sont peut-être plus frappants encore dans les lettres. Si, comme Sidonius le reconnaît, le ton mftle de la prose repousse l'exubérance des richesses poétiques * , quoi de moins simple que les expressions potor MoseUœ et bibitor Araricus ' , pour désigner les habitants des bords de la Mosellp

1 Episl. VU, 12.

* « Propter epistolas

QtiaB cantu ac modulis Itucuriantibus

Lascivire vetat moâcula dietio, »

(EpUl. IX, 13.)

» Epist. IV, 17etl, 8.

et de la Saône? Quoi de plus ampoulé que Texorde de la leltre destinée à accompagner Téloge d'Eurik' ? A quoi bon ces fréquentes oppositions d'idées et de mots qui ont Tair de vrais tours de force , comme , par exemple , dans le tableau des mœurs de Ravenne ou dans le portrait de Seronatus ^ ? Pourquoi même ces allusions , ces pointes, ces oalembourgs? Y a-t-il donc de la honte à parler d'une manière intelligible? Si les contemporains de Sidonius pouvaient à peine le comprendre» si Ruricius avait besoin, pour pénétrer le sens de ses écrits, du secours de son fils Apollinaris, faut-il s'étonner que Pétrarque se soit plaint de leur obscurité' , et que les modernes aient souvent reculé devant les difficultés d'une traduction rigoureuse^?

^ « Litteras mihi tabellaritÂS tuus obtulit , plenas nectaris , florum , margaritarum, quibus silentium meum etUpas et a/tguo» v^êutHfn meorum versilnu poscis qui tUfi soient , per muêicum palati concamtm tinnientes voce variata, qtuui tibiis multiforcUililms effundi. DEpist. YIII, 9.

* Ëpist. 1 , 8 et II , 1 .

' « Sidonii temeritalem admirari vix sufficio , nisi forte temerarius ipse sim , qui temerarium illum dieam , dum mlesejui, seu tarditatis meœ , seu illitu styliohiee, seu fortasM, nam unumquodque possibile est , scripiurœ vitio non satis intelligo,y> Fr. Petrarc. Epist. PraeCat.

^ La traduction la plas réeente de SidoDins est ceUe de MM. Grégoire et GoUombet ( 3 voL in-S» , Lyon , 1S36 ). Ces jeunes littérateurs, malgré leur zèle et leurs constants efforts, reconnaissent eux-mêmes qu'ils n'ont pas toujours pu saisir ni rendre le sens de Tauteur. Leur traduction n'en est pas

Il est vrai que le style de Sîdooius est un peu celui de SOD temps, et que la responsabilité ne lui en appartient pas tout entiëre\ Sidonius est loin de justifier ses prétentions à Tori^inalité' . Écho du passé en littérature comme en politique , il semble chargé de continuer les traditions romaines , afin d'en rattacher la chaîne à celle du monde nouveau. Aussi se croit-il obligé

moins utile, et, à part les nombreuses modifications qae noas avons cru devoir loi Caire subir , ne nous en a pas moins été profitable. Nous nous sommes également servi des deux excellents chapitres , publiés par M. ].-J. Ampère dans son Histoire littéraire de la France, 1% , 232 sq. Bien que notre travail dififëre presque entièrement , par le plan et par l'ensemble , de celui de notre ancien maître , peut-être ne Taurions-nous pas entrepris , si , à l'époque de l'apparition du livre de M. Ampère , nos recherches n'eussent été poussées trop loin pour être abandonnées.

* (n Nos opuscula sermone edidimus arido, eœiU, eerte maxima ex parte vulgato , cujus hinc honor rarùs , quod fré-^ quensusm. » Epist. VIII, 16. — Mamert Glaudien, dans sa lettre à Sapaudus , relève ainsi les défauts du siècle : « Illud jam in fine sermonis perquam familiariter qtuBso , ut, spretis novitiarum ratiuncularumpuerilibm nugis,nullum lectitandis his tempus insumas , quas dum resonantium sermuncuh" rum taureas rotant , et oratoriam fortitudinem plaudentibus àoncinnentiis evirant... Quisquis recentiorum aliqtiid dignum memoria scriptitavif , non et ipse novitioslegit, » Mamerti Claudiani epist. ad Sapaudum rhetor. ap. Baluz. Miscell. YI,

' « Non nos currimiM aggerem vetustum, »

(Cftrm.^X, 13. )

de marcher sur les traces des anciens. Il imite dans ses poésies les écrivains du beau siècle , Virgile et Horace r et surtout ceux de la décadence, Stace et Glaudien. De même , dans ses lettres , il se propose pour modèles Pline et Symmaque. Ce sont là ses auteurs favoris y ceux qu'il affectionne entre tous; ce qui ne Tempèche pas de s'inspirer quelquefois aussi de la lecture de Plante , de Térence , de Martial, d'Ovide , de Lucain et de Juvénal. L'imitation » du reste , lui parait toute naturelle ; il l'avoue avec franchise. Il est le premier à dévoifer ce penchant dans la dédicace à Gonstantius. Quant à Cicèron , bien qu'il le cite, bien qu'ilJe juge ilSème \ il ne se montre pas très-jaloux d'atteindre à sa pureté. Quoi qu'en aient pu dire Pétrarque et Politien ', ce n'est point par dédain , mais plutôt par impuissance. Sidonius convient naïvement que son ambition ne s'élève pas jusqu'à rivaliser avec un écrivain j|ui nr'a pu trouver un digne imitateur dans Jolius Titianus. C'est principalement Pline et Symmaque qu'il a en vue dans ses lettres, comme le révèle une comparaison attentive, appuyée de ses propres paroles'. Il se proclame

» Epist. IV, 15 — VIII, 10—11, 1.

« Fr. Petrarc. Epist. Prœfat. — Ang. Politian. Epist. 1,1.

' « Q. Symmaehi rotunditeUem , C. Plinii dimplinam nuUuritatemque vestigiis prœmmpitwsis imecuturus , de M. Tullio silere me in stylo epistolari melimputo, quem nec Juliui Titianus totum sub notninibus illustrium feminarum digna similiéudine expressif. » Epist. I, 1 .

formellement le disciple de Pliae ^ Aussi n'hésite» t-il pas à lui emprunter non-seulement des tours et des idées» mais même des expressions qui ont à peine obtenu le droit de bourgeoisie. Il pousse la fidélité de rimitation , jusqu'à insérer dans son recueil une lettre de Mamert Glaudien , pour faire en quelque sorte le pendant de la lettre de Tacite.

C'est donc aux sources antiques que Sidonius va puiser ses inspirations ; c'est dans la littérature latine qu'il va chercher ses modèles. Gomme poète ou comme épistolographe » il appartient au monde du passé. Il le comprenait si bien, qu'il se rangeait lui-même parmi les anciens '. Un de ses amis, exprimant en d'autres termes une idée semblable , l'a surnommé le restaurateur de l'ancienne éloquence'. Ce n'est pas à dire que Sidonius vécût seulement avec les morts. Un homme a beau faire , il est toujours plus ou moins de son époque. Sidonius vénère les anciens, sans pourtant reléguer au second rang les vertus ou les mérites de ses contemporains^. Placé sur la limite de deux sociétés, il semble destiné à en

^ « Eqo Plinio ut discipulus asmrgo. d Epist. lY, 22. Gonf. SidoD. Epist. IV, 23 et Plia. Epist. III, 22.

* a Fingere vcUibus priscis difficile est , difficile et mihi, » Epist. IX, 13.

' « Veteris reparator éloquentiœ, » Mamert. Glaadian. in Prœfat. De statu animœ. Gonf. Gennad. De Viris illastr. 92.

* a Veneror antiquos, non tamen ita ut qui œquœwrum meorum virtutes aut mérita poslponam» » Epist. III. 8.

devenir le lien. Il est , à ce titre, TexpressioD la plus vraie da V^ siècle.

Si DODS voulons apprécier Sidonias, c'est dans ses écrits qu'il nous faut chercher nos renseignements. Il a dit que l'esprit se peint dans un livre comme le visage dans un miroir \ et il a eu raison. Faisant donc à notre auteur l'application de cette règle générale , nous nous efforcerons de dérober à ses ouvrages le secret de son caractère. Cette méthode aura l'avantage de le laisser se juger lui-même.

Parmi les compositions de Sidonius » il n'en est pas qui puisse mieux que ses lettres , seconder le travail de la critique. C'est là que , sous une parure coquette, il est vraiment lui. Tons les livres sont loin sans doute d'avoir le fini du premier* ; mais tous sont précieux, à cause des nombreux documents qu'ils renferment. Ainsi que nous l'avons reconnu , il y a dans la correspondance de Sidonius une prodigieuse variété. <x Ce sont tantôt des exhortations , tantôt des éloges, ici des conseils, là des doléances, ailleurs un gracieux

^ a Minime ignarus q\wd ita mens pcUecU in lihro , veluii vultus in speculo. » Epist. VII, 18. Dèmocrite avait dit : « Ev yihf Totç siffÔTTTfiotç ô tyiç o^psuç, Èv Se roûç oiukiatç o rviç ^x^ xapoxTïip 6>«7r«T«t. » Conf. Gassiod . Variar. VI , 9 : « Spéculum cordis hominum verba sunt, »

* c( Pùst terminatum libellum qui parum cullior est , reliquas denuo litteras umali , licet accuraius mihi meliùr non $it , sermone contexo. y^ Epist. IV , 10.

Si

liaâinage'. » Cette variété est à nos yeux un mériie de plas, en ce qu'elle nous dévoile le caractère de Fauteur sous toutes ses faces. Car il se déclare incapable de supporter l'esclavage de la pensée*. De là cette merveilleuse fécondité qui lui faisait dire que c'était son habitude» s'il publiait peu, d'écrire beaucoup» à l'instar des chiens qui ont coutume de gronder tout en n'aboyant pas ^. Une fois pourtant il semble avoir voulu donner un démenti à ses goûts babillards^ » en adressant à Florentinus une lettre de deux lignes \

Pour nous , nous n'avons pas à nous plaindre de ces causeries; elles sont trop profitables à l'histoire. Grâce à elles » nous pouvons apprécier le V'' siècle avec moins d'inexactitude. C'est surtout dans sa correspondance littéraire que Sidonius se prodigue à ses amis ; et nous ne devons pas nous en étonner de la part d'un homme qui cherchait» en cultivant la littérature 9 à se consoler des maux de la société* Peut-

Dictavi enim quœpiam hortando , laudando plurima , aliqua suadendo , mœrendo pauca , jocandoque nonnulla. »

Epist. vn,i8.

* <( Scias volo, Chiisti deœtera opitulante, me nunquam toleraturum animi servituiem. » Ibid.

• « Hcd)et consuetudo nostra pro ritu , ut , etsi pauca edii , multa coMcribat , veluti est canibus innatum, ut, etsi non latrant , tamen hirriant. » Epist. VII , 3. Conf. VU , 18.

♦ « Ego garrio.... Nescis quia garrulo mn respondere convicium est?» Epist. HI , 7. Conf. VII , 3 — IX , 11 .

• Epist. IV, 19.

on y par exemple, flatter Polemius par un pins a^éa^ ble souvenir , qu'en lui rappelant le nom et Fhis^ toire de Tacite , son aïeul? Peut-on so plaindre plus babiiemeat du silence d'un préfet des Gaules et lui faire plus adroitement la leçon ^ qu'en lui répétant le vieil adage : C'est une vertu de no pas dédaigner ses anciens amis pour des anas nonyeaux'? A ce compte , Sidonius était l'homme vertueux par excellence ; car personne ne poussa plus loin la persévérance dans l'amitié : témoin sa conduite dans l'affaire d'Arvandus*. Il ne veut pas qu'on use de ses amis comme on use des fleurs qui ne plaisent qu'autant qu'elles sont nouvelles'. <x Croyez -le, écrit -il à son cher ApoUinaris » c'est une chose gravée sur l'airain comme les lois attiques ; avec l'aide du Christ , nous ne mettrons jamais de bornes à une affection dont nous nous sommes efforcé de jeter les fondements^. » a Nous t'aimons beaucoup , dit-il ailleurs à Potentinus , et cette sympathie n'est l'effet ni de l'erreur ni du hasard. Avant de me lier étroitement avec t<H , j'y ai pensé ; car il est dans mes habitudes de choisir d'abord et d'aimer ensuite. » Quels motifs , dans cette circonstance , ont déterminé le choix de Sidonius? « C'est , ajoote-t-il , que tes

« Epîsl. IV , 14.

* Epist. I, 7. Gonf. Baron. Annal. Eccles. ad ann. Christ. 468, no 10.

» Epist. IV, 14.

* Epist. V, 3.

actions peuvent servir d'exemple aax gens de bien : ta exploites habilement tes domaines , ta bâtis avec art f tes chasses sont heureases , tes troapeaax bien soignés f tes bons mots toujours facétieux , tes jugements équitables y tes conseils sincères'. » Voilà ce qui s'appelle choisir , non pas seulement en honnête homme , mais en grand propriétaire et en bel esprit. On s'explique difficilement, avec de pareils principes, que Sidonius ait eu pour amis des hommes qu'il n'avait jamais vus. Tel est le Philagrius auquel il adresse la quatorzième lettre du septième livre, on, après une longue dissertation à la manière de Sénèque , il se caractérise ainsi lui-même. c< Tu aimes , je le sais , les hommes paisibles ; moi , j'aime même les poltrons. Tu évites les Barbares, quand ils passent pour méchants; lors même qu'ils sont bons, je les évite. Tu t'appliques à la lecture ; moi , je ne souffre pas que la paresse m'en détourne. Tu joues le rôle d'un religieux; moi, j'en retrace l'image. Tu ne désires pas le bien d'autrui; moi, je regarde comme un profit de ne pas perdre ce qui m'appartient. Tu recherches la société des savants ; moi, j'appelle solitude la compagnie des ignorants, quelque nombreuse qu'elle soit. On te dit très-gai; moi , j'estime comme perdues toutes les larmes qu'on pourrait verser hors de la prière. On raconte que tu es très-humain ; pour moi , aucun hôte n'a reculé devant ma modeste table comme devant l'antre de Polyphème. On parle

' Epist. V, 11.

de ta grande clémence envers te9 serTÎteurs ; moi , je ne me tourmente pas » parce que les miens ne sont pas tournientés à chaque faute qu'ils commettent\ Penses-tu qu'il faille jeûner tous les deux jours? Je ne crains pas de te suivre. S'agit-il de dîner ? Je n'ai pas honte de te devancer. » Il est bien difficile de pousser plus loin la sympathie. Grâce à Dieu , ses ennemis eux-mêmes ne pouvaient pas l'accuser d'inconstance dans l'amitié*. Sidonius, il est vrai» savait entretenir cette amitié par de petits cadeaux : « Je t'envoie, écrit-il à l'abbé Gbariobaud 9 un capuchon de nuit pour couvrir dignement, pendant la prière et le sommeil , tes membres exténués par le jeûne, quoiqu'il ne soit guère de saison d'offrir un vêtement fourré à la fin de l'hiver et aux approches de l'été'.» Toujours de la gaîté; mais une gatté franche , une gaité sincère.

Personne peut-être n'a jamais demandé avec plus de délicatesse que Sidonius : témoin le joli billet qu'il adresse aux frères Sacerdos et Justinus, pour en obtenir les poésies de leur oncle Yictorius^. Personne n'a blâmé avec plus d'esprit, n'a invité avec plus de grâce. Veut-on savoir , par exemple, comment il s'y prend

* « Nec ego torqueor si mei , quoties peccaverint, non totm torqueaniur. »

' « Atqui,pr<B8ule Deo, ternies nobis esse amicitids nec inimici fingere queunt. )> Epist. IX, 9.

* Epist. VU , 16.

* Epist. V , 21 .

pour attirer de Bazas à Bordeaux Trigetias? Il emploie les arguments de la gastronomie ; il invoque à son secours les huîtres de ses viviers, tout aussi bien que la rhétorique. « Qu'as-tu à objecter? lui écritil. Qui te retient? Les escargots rampants te devanceraient, je crois, avec leur maison native. Viens te régaler ou nous régaler nous-mêmes ; viens , ce qui sera plus agréable , faire l'un et l'autre. Viens , armé de tes provisions, vaincre et subjuguer ces mangeurs du Médoc. Que le poisson de l'Adour insuite ici aux mulets de la Garonne, et que la tourbe des^ vils crabes le cède aux nombreuses langoustes de Lapurdum. Quoique tu puisses te mesurer avec tous les autres dans ce genre de combat , néanmoins , si tu veux suivre mon conseil , et il est juste d'en croire mon expérience , tu n'admettras pas à cette lutte notre sénateur; car, dans sa maison et à sa table, c'est une magnificence digne de Gléopâtre '. »

Au sein même de la tristesse, Sidonius excelle à conserver le ton de la plaisanterie , au risque de commettre , comme il le dit , un barbarisme de mœurs ^ Ainsi, dans la douzième lettre du second livre , après avoir parlé à son beau-frère Agricola de la mauvaise santé de sa fille Severiana , et lui avoir annoncé qu'il va la conduire à la campagne : a Nous

1 Epist. VllI, 12.

* « Porro autem quidam barbarismus est morutn sermo jocxmdm et animusafflicttM* » Epist. IX, 3.

fayons , ajoute-t-il , les conseils des médecins » qui ; peu habiles y quoique assez assidus , tuent de la manière la plus officieuse grand nombre de malades. Par droit d'amitié pourtant , nous emmènerons avec nous Jostus ; de qui je pourrais dire 9 s'il était permis de rire en pleurant , qu'il est plus versé dans l'art de Ghiron que dans celui de Machaon^ d

Ailleurs » il raconte à Févéque Graecus de Marseille , dans un style vraiment comique, l'histoire romanesque de son protégé Âmantius 9 qui l'avait dopé. Cette lettre mérite d'être citée comme un modèle, ce L'Arvernie est la patrie d' Amantius. Ses parents, sans être d'une origine brillante , sont de condition libre ; contents d'une fortune modique , mais suffisante, ils ont rempli des charges dans l'Église plutôt que dans le Palais. Son père , d'une grande proliîté,maispeu libéral envers ses enfants, aima tou-

' Cette lettre est féconde en jeax de mots, malgré sa l^rièveté. Sîdonius, qui refase à son beau-frère nne partie de pèche, ne craint pas de lui objecter les filets des chagrins domestiques : icJVamque mcmulto validioramœrorts retia tenent

Medicorum consilia mtamus assidentum dimdentumque

Contvbernio nostro jure amicitiœ Justue adhibébitur , quem , sijocari liberet in fristibus, facile convincerem Chironiea magis imtittUum arte, quam JUachaonica. » L'aoteor joue ici sar le double sens deXctjouv (Xgtpotv, Ghiron; x'^P^y pire). Diogëne de Laërte rapporte un trait semblable de Diogëne le Cynique :

Twrwxàptùv; iConf. Aristid. rhetor. in Asclepiadas orat. ap. Sirmond. Not. ad Sidon. p. 35.

jours mîeax» par une excessive économie ^ être ntiFe qu'agréable à son jeune fils. Amantius, Tayant quitté^ se rendit auprès de vous dans un pauvre équipage» C'était là un grave obstacle à ses premières tentatives; car il n'y a rien de si lourd qu'un léger viatique. Son entrée dans vos murs fut assez heureuse. Le saint Eustachius, votre prédécesseur , l'accueillit à bras ouverts ; par ses soins , on cherche aussitôt un logement, on le trouve , on l'y installe. Notre hoùime cultive d'abord , par de fréquentes visites , ses voisins qui ne dédaignent pas de les lui rendre. Il se comporte avec tous selon l'âge de chacun ; obséquieux pour les vieillards , prévenant pour ses égaux, il se dislingue surtout par une vie chaste et sobre, qualité d'autant plus louable dans la jeunesse , qu'elle est plus rare. Se produisant ensuite auprès des grands et même auprès du comte de la ville , il leur fait la cour souvent et à propos , se lie , se familiarise avec eux, et , par ses assiduités, s'insinue chaque jour davantage dans l'intimité des citoyens puissants. Les gens de bien le favorisent à l'envi ; ils l'honorent tous , soit de leurs conseils , soit de leurs présents ; ses espérances et sa fortune grandissent avec une rapidité prodigieuse.

(c Le hasard lui avait donné pour voisine une femme , aussi distinguée par la richesse que par la vertu , dont la fille , sans être encore nubile , avait traversé déjà les premières années de l'enfance. Amantius, avec des manières caressantes qui

n- avaient rien que de décent, cherchait à mériter les bonnes grâces de cette enfant, au moyen de petits cadeaux, de bagatelles convenables à ses jeux et à ses occupations. Ces légères prévenances loi enchaînaient un jeunecœur. Arrive Tâge de puberté; bref, ce jeune homme seul, sans ressources , étranger , membre d'une famille nombreuse, qui avait quitté son pays , non-seulement contre la volonté , mais encore à Tinsu de son père ; voyant que la jeune fille, avec une naissance égale à la sienne, lui était supérieure en richesses; aidé de Tévéque en qualité de lecteur, du comte en qualité de client ; convaincu que la mère ne tenait pas à la fortune , que la fille n'avait pas d'éloignement pour lui , la demande en mariage, l'obtient et l'épouse. On rédige le contrat; Âmantius fait valoir , avec une emphase tout-à-fait comique , un petit domaine de notre petit municipe, que l'on porte sur l'acte matrimonial. La daperie légitimée, la fraude solennellement enregistrée, pauvre mais aimé , il enlève sa riche compagne , et après avoir soigneusement recherché , 'recueilli la succession de son beau-père , à laquelle il joint , comme complément, ce qu'il peut extorquer à la munificence de la mère trop faible et trop crédule, par un tour d'adresse il bat en retraite vers sapatrie^» Voilà un échantillon du style badin de Sidonios^

* Epist. VII, 2. — Ce trait rappeUe rhisloire d'Andarchius dans Grégoire de Tours. Hist. IV , 46.

Ce qai n'est pas moins plaisant , c'est qix'il fait re>mettre à Graecus par Amantius lui-même la lettre où ses exploits sont racontés avec tant d'esprit. C'est presque un message à la Bellérophon.

Nous pourrions multiplier ces exemples. Il faudrait citer surtout la huitième lettre du premier livre y où Sidonius, pour se venger des railleries de Candidianus» lui envoie un tableau si grotesque des mœurs de Ravenne.On ne peut se moquer plus spirituellement d'un bourgeois de Césëne. Il fait beau le voir quittant sa fournaise , et allant s'exiler an milieu des cousins du Pô et de la troupe coassante des grenouilles du municipe marécageux\ Supprimez ces détails piquants» et Sidonius n'est plus qu'un conteur ennuyeux » ou un flatteur maladroit ; tant il est vrai que c'est l'es*prit qui soutient son style. Mais au moins l'esprit n'y manque pas. Lors même que le sujet semblerait devoir le retenir dans une gravité circonspecte , il se laisse entraîner à son naturel. Une lettre extrêmement curieuse sous ce rapport est celle oh il invite Aper à venir célébrer les Rogations. « C'est le vénérable pontife Mamert , lui écrit-il , qui le premier , par un exemple digne de respect, par une expérience très-utile, a imaginé, institué, introduit cette solennité. Il y avait bien sans doute auparavant des

* « Te Ravennœ felicius exsulantem, auribus padano culice perfossiê , municipalium ranarum loquaoc turba arcuiwtiir.» Epist. I, 8.

prières publiques ; mais , soit dit sans blesser la foi , elles étaient vagues , tièdes » rares et pour ainsi dire sommeillantes , interrompues souvent par des repas qui amortissaient la dévotion. Elles avaient principalement pour objet de demander de la pluie ou de la sérénité ; ce qui y pour ne^ rien dire de plus , ne pouvait convenir également au potier et au jardinier. Mais t dans celles qu'a instituées le saint pontife f on jeûne , on prie » on chante des psaumes , on pleure les péchés. Je t'invite à ces fêtes oti s'abaissent les fronls' »

On a conclu de ce passage que Sidonius avait peu de dispositions pour la théologie. Il témoigne seulement d'une certaine liberté d'esprit; et c'est là» il faut en convenir» une des qualités de notre auteur. Quoique éyéque, il est loin de dissimuler les défauts du clergé. On en trouve une preuve frappante dans les lettres ob il rend compte des élections épiscopales de Ghâlons et de Bourges*. Ailleurs » après avoir raconté la vie édifiante d'un grand propriétaire galloromain 9 Yectius 9 il ajoute ce trait remarquable : a Sans parler de l'extérieur par lequel on en impose quelquefois au siècle présent » tous ceux de notre profession pourraient être utilement excités à suivre ce modèle ; car , soit dit sans offenser mon ordre » si chaque particulier avait autant de vertus particu-

* Epist. V , 14.

» Epist. IV, 25— VII, 5— VII, 8— VII, 9.

Hères y j'admirerais plus un homme qui serait prêtre par les mœurs que par le titre \d C'est par suite de cette même indépendance y que, malgré les suffrages flatteurs des Pères , il ne craint pas de rappeler, en les censurant , les crimes de Constantin*.

Un évëque aussi courageusement impartial devait être tolérant. Sidonius , en homme sensé, en vrai chrétien, sait, tout en condamnant les doctrines, se montrer bienveillant à Tégard de ceux qui les professent. Il n'est pas rare de le voir se constituer le protecteur des juifs, « non qu'il aime une erreur qui fait périr ceux qui en sont imbus, mais parce qu'on ne doit jamais déclarer condamnable sans retour un juif vivant. On peut toujours espérer l'absolution de qui a les moyens de se convertir'. » Et lorsque cette conversion vient à s'opérer, Sidonius, en digne pasteur, se réjouit dans le Christ: il est heureux du bonheur et de la prospérité de son troupeau *.

* Epist. IV, 9.Conf.lV,U.

* Epist. V , 8. NoDs remarquerons ici que Sidonius, avant Grégoire de Tours, parle de Vempoigonnement de Grispus. Aucun des écrivains antérieurs ne mentionne ce genre de mort du fils de Constantin.

' « Non quod mihi placeaterror per quem pereunt involuti , sed quia neminem ipsorum nos decet ex asse damnahilem pronuntiare dum vivit ; in spe enim adhuc àbsolutionis est , cui suppetit posse converti, » Epist. VI,11. Conf. IIÏ, 4 — IV, 5.

* Epist. VIII, 13.

Si nous cherchons à nous expliquer cette liberté d'esprit » nous reconnaîtrons que chez lui elle avait nn double principe » la charité évangélique , d'une part , et de l'autre , une prédilection marquée pour la littérature ancienne. Même pendant son pontificat, Sidonius ne se faisait pas scrupule de lire avec son fils les comédies de Ménandre et de Térence \ Le jugement qu'il porte sur Apollonius de Tyane est d'autant plus sigoificatif , que ce philosophe était loin d'être en vénération auprès des chrétiens du V"" siècle. Il va jusqu'à dire à Léon , en lui envoyant la vie du célèbre pythagoricien récemment traduite par lui, que, sauf la foi catholique, il était en beaucoup de points semblable à son ami*. Ce jugement , rapproché de celui de saint Jérôme ' , forme un noble contraste avec les violentes diatribes dont Apollonius a été tant de fois l'objet. On sent que Sidonius est philosophe. Quand même la dédicace du livre de Mamert Glaudien ne le révélerait pas, ses écrits nous l'indiqueraient assez. Il y a telle lettre que l'on prendrait pour une leçon de philosophie. Sans rappeler l'épithalame de Polemius, Tépitre d'envoi qui le précède offre surtout ce caractère. Il en est de même de celle qui accompagne le poème sur le àurgus de

« Epist. IV , 12.

* « Lege mrum , fidei eathoHcœ paee prœfata , inplurimis similem iui. x> Epist. VIII, 3.

' Hieronym. ad. Paalin. Epist. I.

Leonlias: non qu*il ait fait de la philosophie le sujet d'une étude spéciale , ou qu'il lui ait tracé une nou- Telle voie. Sidonius n a rien inventé ; il s'est contenté d'apprendre et de savoir ce qu'on apprenait et ce qu'on savait au V^ siècle , même l'astrologie, à laquelle il ne croyait pasS Son principal mérite pour nous est de représenter l'époque. Aussi voit-on déjà en lui le mariage de la philosophie avec la théologie. Historique dans ses poésies*» la philosophie se produit littérairement dans ses lettres par des pensées morales et chrétiennes » sous forme de sentences '. Quelque* fois on croirait lire Sénèque ^. On peut citer comme

* Epist.vn, 11— IV, 3.

> Paneg. Anthem. 156 sq. ; Garm. XV, 44 — XXIII , 100. — Epithal. Polem. et Aran.

» Epist.V,10 VI, 6 — VI, 9— VII, 4— VU, 14— VIII, 7— VIII, 10— Vm, 11 — IX,2— IX,9— IX,11.

^ Cette ressemblance de Sidonias avec Sénëqae n'est pas îUosoire. Sans nous arrêter à de minatienses remarques d'imitation , elle a été saisie , il y a déjà long-temps , par les copistes. La bibliothëqae de la Facalté de médecine de Montpellier, par exemple, renferme, sons le n^ 445, an manascrit in-8o vélin , du XIV^ siècle , où les lettres de Sidonias sont réunies à celles de Sénèque. Ce manuscrit , qui provient da fonds du président Bouhier , ne présente guère que cette particularité. Du reste , il est confus , incomplet, rempli de transpositions , et ne saurait rivaliser d'exactitude et de correction avec celui de la bibliothèque de Glermont. Ce dernier, qui a appartenu au monastère de Saint-AUyre , et qui, dans le catalogue récemment publié par M. Gronod , se trouve^in-

exemple le jugement sur Pétrone Maxime : «Pour moi, dit Sidonius, je ne regarderai jamais comme heureux ceux qui sont placés au faîte glissant et escarpé de la République. On ne saurait dire en effet combien de misères supporte à chaque heure dans cette vie la vie de ces heureux , si pourtant on doit appeler ainsi ceux qui , comme Sylla, s'arrogent ce nom , et qui, s'èlevant au-dessus des lois communes , prennent le souverain pouvoir pour la souveraine béatitude , d'autant plus malheureux en cela qu'ils sentent •moins le pénible asservissement auquel ils sont condamnés. Car, de même que les rois dominent les autres hommes , de même le désir de commander domine les rois. Laissons de côté la chute de tant de princes passés et avenir; Maxime tout seul suffira pour établir cette vérité. Lui qui était monté d'un pas intrépide au rang de préfet , de patrice et de consul; lui qui, dans son ambition insatiable, avait doublé ces magistratures , lorsque néanmoins , après maints efforts, il fut arrivé au pinacle de l'Empire, il éprouvait sous la couronne une sorte de vertige , et il ne pouvait plus supporter d'être le maître, ce souverain qui n'avait pu supporter de maître... Il avait

diqué soasle n<>195 , est infiniment préférable, malgré de légères transpositions et l'absence de quelques feuillets perdus, au manuscrit de Montpellier. Outre qu'il est plus ancien , on s'aperçoit sans peine qu'il est l'œuvre d'un copiste plus intelligent. Gomme celui de Montpellier , du reste , il ne con^ tient que les lettres de Sidonius.

naguère entenda van ter ses festins , ses mœurs, ses trésors , sa magnificence, son savoir, ses dignités, son patrimoine , son crédit ; il avait vu toutes ses heures , tous ses instants réglés par les clepsydres. Mais à peine fut-il proclamé Auguste, à peine futil enfermé avec ce titre dans le palais impérial , qu'il gémit , même avant le soir, d'être parvenu au terme de ses vœux Âpres avoir parcouru tranquillement tous les honneurs de la cour , il gouverna la cour orageusement au milieu des troubles des soldats, du peuple et des alliés, jusqu'au moment d'une chute étrange , prompte et cruelle , ensanglantée par les perfidies d'une fortune long-temps flatteuse , qui le frappa , comme le scorpion , par derrière. Un homme vertueux et lettré, que son mérite éleva jadis à la questure , Fulgentius , disait ordinairement qu'il avait souvent entendu Maxime , lorsque fatigué du poids de l'Empire il regrettait son ancienne sécurité , laisser échapper ces plaintes : Heureux Damoclès , qui n'as supporté la nécessité du trône que pendant un seul repas* ! »

D'autres fois ce sont des caractères tracés avec une énergie que ne désavouerait pas Juvénal. Tel est

celui de l'impudique. « Buveur avide ,

détracteur plus avide encore, de sa bouche enragée, écumante , il exhale à la fois une odeur de fange, les fumées du vin et des paroles empoisonnées, faisant douter si c'est l'infection, l'ivrognerie ou la

i Ëpist. II, 13.

méchaDceté qui domine chez lui.... L'élégant personnage, ma foi! Le bel homme pour attirer Tadmiration! Il est plus sale et plus hideux que ne Test un cadavre sur le bûcher. Ses yeux privés de lumière roulent, à l'instar des marais du Styx, des larmes dans les ténèbres. Il porte d'énormes oreilles d'éléphant entourées d'une peau couverte d'ulcères, chargées , dans leurs replis, de dures tumeurs et de verrues purulentes. Il projette un nez qui, par ses larges ouvertures et son épine étroite, est aussi horrible à voir que gênant pour l'odorat. Il avance une bouche aux lèvres de plomb , au rictus de béte , aux gencives en suppuration, aux dents de buis, et qui exhale sonvent du sein des molaires à demi-pourries une odeur méphitique, accompagnée d'un hoquet impur et gras que provoquent les mets de la veille et la sentine des festins mal digérés. II présente un front hideusement ridé « qui allonge et tire les sourcils. Il nourrit une barbe déjà blanchissante de vieillesse et noircie néanmoins par la maladie de Sylla. Enfin , toute la figure de ce misérable est aussi pâle que si des spectres venaient à chaque instant l'épouvanter de leurs ombres. Je ne dis rien du reste de son corps enchaîné par la goutte, tout flasque de graisse. Je ne dis rien de son crâne sillonné de coups , qui n'est guère moins couvert de cicatrices que de cheveux. Je ne dis pas que, vu le peu d'étendue de sa nuque , l'extrémité de son dos va s'unir à l'occiput rejeté en arrière. Je ne dis pas que ses épaules ont perdu leur grâce, ses bras

leur élégance, ses poigoetsleur force. Je ne parle pas de ses mains goutteuses, enveloppées de cataplasmes, de linges et d'onguents en guise de cestes. Je ne parle pas de ses aisselles, antres infects et hérissés de poils, qui emprisonnent ses flancs de leurs remparts et envoient aux narines des assistants les exhalaisons pestilentielles d'un double Âmsaint. Je ne parle pas de ses mamelles affaissées sous l'embonpoint et retombant comme celles d'une nourrice , quand il serait monstrueux déjà de les voir saillir dans un homme

Que dire de son épine dorsale 7 Quoiqu'elle projette des côtes pour arrondir sa poitrine , cette charpente osseuse toutefois est comme inondée par le débordement de l'abdomen. Je ne parle pas de ses cuisses sèches et courbées , de ses vastes genoux , de ses frêles jarrets, de ses jambes de corne, de ses talons de verre, de ses petits doigts, de ses grands pieds. Et quoiqu'il fasse horreur par sa difformité , quoique, débile et à demi vivant ^ au milieu de l'infection qu'il exhale de toutes parts, il nesente rien quand on le porte et ne marche pas quand on le soutient, il est pourtant plus détestable encore dans ses paroles que dans ses membres. La démangeaison de propos déshonnêtes qu'il éprouve sans cesse en fait un dangereux confident pour ses patrons, dont il se montre le flatteur dans la prospérité , le délateur dans les circonstances critiques. Si l'occasion le sollicite à dévoiler les secrets de ses familiers, nouveau Spartacus il brise bientôt toutes les barrières , ouvre toutes les portes; les mai-

sons qui oe peuveot être attaquées par les machines d'une guerre déclarée, il les assiège par les détours d'une trahison clandestine. Voilà comment notre Dédale éléye l'édifice de ses amitiés , s' associant comme Thésée à ses compagnons dans la bonne fortune, et leur échappant comme Protée dans le malheur*. » Pierre-le- Vénérable n'ayait-il pas raison de dire que Sidonius savait poursuivre les vices de sa mordante épigramme'? Ce n'est pas, du reste , le seul morceau de ce genre. Le caractère du dénonciateur n'est pas moins fortement touché '. On pourrait citer encore les portraits du vieux Germanicus , de l'illustre Vectius , et de l'austère Eutropia *. Mais gardonsnous de voir là uniquement une œuvre littéraire. Sidonius est moraliste avant tout. Son but principal est de flétrir le vice et d'exalter la vertu ; car la honte du méchant , comme la gloire de l'homme de bien , est immortelle \ Qu'il écrive à Apollinaris » à Thaumastus, à Aquilinus, à Gonsentius ou à Tonantius, peu importe ; partout il travaille à la réforme des mœurs®. Qu'on ne s'y trompe pas, la philosophie de

' Epist. m, 13.

^«Quorumdam vitia mordaci reprehemione inridens.y^ Petr. Venerabil. abb. Glaniac. ad S. Bernard. GlarsvaU. V, 16.

» Epist. V, 7.

* Epist. IV , 13 — IV , 9 et VI , 2.

' « Namque improborumprobra œque ut prœœniabanorum immorialia manent. » Epist. V, 8.

« Epist. III, 13— IV, 9 —IV, 13— VU, 7— VHI, 4 — IX, 13.

Sidooiud est éminemment pratique; elle est chrétienne. On entrevoit en lui Têvèque et le théologien. Arbogast et Euphronius ne craignent pas de le consulter sur des questions difficiles ; et il y a dans ses ouvrages plus d'un texte capital pour la science ecclésiastique \

Mais c'est plus particulièrement à la correspon-

' Nous rapporterons entre autres an passage relatif à la Confession, d'autant plus curieux qu'il a été moins remarqué. « Si l'humilité de notre profession semble méprisable , écrit Sidonius à Polemius, préfet des Gaules , parce que nous découvrons au Christ, souverain médecin des âmes et des maux d'ici-bas , les ulcères hideux des consciences gâtées , sache que les hommes de notre ordre , bien que peut-être encore dominés par quelque négligence , ont abjuré néanmoins l'orgueil , et qu'il n'en est pas devant le juge du monde , comme devant celui du forum. Quiconque vous avoue ses fautes est condamné ; mais , avec nous , quiconque les confesse à Dieu est absous*. » 11 paraîtrait , d'après une lettre précédente, que l'ancien mode de pénitence était encore généralement usité en Arvernie an V<^ siècle. Sidonius invite Germanicus à expier par une satisfaction publique ses péchés secrets ^'^. Une troisième lettre du même livre serait aussi une grave autorité pour les défenseurs du prêt à intérêt , puisqu'on y voit un des plus saints évêques de la Gaule profiter sans scrupule du bénéfice de la loi alors en vigueur ***.

* - Novtri* volo non, ut ett apuJprœ*uUm/ori, tic #/*« apudjuUctm mtmdi. Nttmfue , vt ù, qui propria vohù non tacuerii /lagifia, damnatnr, Ua nobùeum qui tudem Dto futrit toufettus abtolvilur. * EpUt. IV , 14.

** « Ipte super his, qua clam commua remitùscitvr, palam/uta satit/actione tolvatur,* Epitt. IV , 1 3 .

«** EpUl. IV, 24.

daoce de Sidonius avec ses frères dans Tépiscopat qu'il faut demander le témoignage et la révélation de sa foi. Une des preuves les moins contestables de la sincérité de ses sentiments se rencontre dans une lettre à saint Lupus, son vieil ami ' et le premier des pontifes gallo-romains*. Cette lettre qui respire le parfum de la plus vive charité , en mettant en relief les convictions de Sidonius, fournira aussi l'occasion d'apprécier son style apostolique.

<x Béni soit l'Esprit saint et le père du Dieu toutpuissant, de ce que toi, le père des pères, l'évéque des évèques et le Jacques de ton siècle ' , établi comme une sentinelle sur les hauts lieux de la charité et dans une Jérusalem non inférieure, tu inspectes tous les membres de l'Église de notre Dieu, en cela bien digne de consoler tous les faibles et d'être consulté par tous. Et maintenant, quelle digne réponse puis-je faire à ta dignité, moi poussière vile et criminelle? Éprouvant à la fois le besoin et la crainte de tes paroles salutaires, je me sens porté par le souvenir d'une vie coupable à te crier ce que disait jadis au Seigneur cet homme, ton collègue : Éioigne-toi (Le moi, car je suis un pécheur. Mais si cette crainte n'est

* Epist. VI, 4.

' « Lupum facile principem pontificum ^(dlicanorum.,. » Epist. VU, 13.

' Cette imitation de la première lettre de S. Clément à S. Jacques de Jérusalem , atteste que Sidonius n'en révoquait pas en doute l'authenticité.

poÎDt tempérée par Tamour , je redoute d'être abandonné comme les Gérasëniens et de te voir fuir loin de mes frontières. J'aime mieux , da^ns mon intérêt , t'enchaîner en te proposant la condition du lépreux mon semblable » et te dire : Si tu ie veux , tu peuœ me purifier. Par ces mots il adressait une prière et il manifestait sa croyance au Christ. Quoi ! lorsque tu es sans contredit le premier de tous les pontifes du monde ; lorsque la foule de tes collègues se soumet à tes prérogatives et tremble devant tes censures; lorsque, en face de votre^ gravité, les vieillards eux-mêmes n'ont qu'un sens d'enfant ; lorsqu'après le rude service de Lerins et neuf lustres passés déjà sur le siège apostolique , les saints de l'un et de l'autre ordre te vénèrent dans leurs camps spirituels comme un capitaine fameux, il est donc vrai que tu quittes un moment la société de ceux qui portent les enseignes et se battent en tête de l'armée ; que tu ne dédaignes pas tes serviteurs et tes valets des derniers rangs; que, jusqu'à l'arrière-garde des conducteurs do chars encore assis à cause de leur inexpérience près des bagages de la chair, tu promènes d'un bras infatigable l'étendard de la croix et que tu appliques la main de ta parole aux plaies de la conscience. Tu sais , chef vétéran , recueillir les blessés de l'armée ennemie ; tu sais, habile trompette, sonner la retraite pour passer des péchés vers le Christ.... Toi , la règle

* Voir la note 1 de la page 10.

des mœurs; toi, la colonne des vertus, et, s'il est permis à un coupable de donner des éloges , toi la sainte et par cela même la véritable douceur , tu n'as donc pas craint de toucher avec les doigts de tes exhortations les ulcères d'un méprisable vermisseau; tu n'as pas été avare des avertissements dont tu repaissais une âme fragile et à jeun ; du cellier de ta profonde charité , tu as bien voulu nous donner la mesure de l'humilité qu'il nous faut avoir. Prie pour moi , afin que j'obtienne une force et un courage proportionnés au lourd fardeau qui pèse sur ma tète. La continuité de mes crimes, malheureux que je suis , m'a réduit à une telle nécessité que je me vois contraint de prier maintenant pour les péchés du peuple , moi pour qui les supplications d'un peuple innocent obtiendraient à peine miséricorde. Quel malade aurait bonne grâce à donner un remède? Quel homme, travaillé par la fièvre, pourrait , en interrogeant d'une main tremblante le pouls de son voisin , en constater la régularité? Quel déserteur aurait le droit de louer la science militaire? Quel ami des festins gourmanderait d'une manière compétente la sobriété? Moi, le plus indigne des mortels , je suis dans la nécessité de prêcher ce que je refuse de faire ; condamnable par mes propres pa* rôles, puisque je commande des choses que je n'accomplis pas moi-même , chaque jour je suis forcé de prononcer masentence. Mais si tu daignes. Moïse inférieur en âge plutôt qu'en mérite au véritableMoïse,

(e placer comme intereessear pour la foule de mes péchés entre moi et ce Jésus-Christ , notre maître , ayec lequel tu es crucifié , nous ne descendrons pas viyanis dans l'enfer; nous n'irons plus, brûlés par les feux des vices charnels» allumer à Tautel du Seigneur une flamme étrangère. Coupables comme nous le sommes , la balance de la gloire ne saurait pencher pour nous ; mais nous serons au comble de la joie , pourvu que , par tes prières , notre âme puisse prétendre , sinon aux récompenses après une guérison parfaite, tout au moins an pardon, une fois ses blessures cicatrisées\ x>

Voilà Tévéque au V siècle. Il est bien difficile de décider, en présence d'une pareille lettre, quel est celui des deux amis qu'elle honore le plus. Ne seraiton pas tenté de s'écrier avec saint Lupus : Mutait^ est ordo*? Est*ce bien là le gendre d'Âvitus, le panégyriste des Empereurs , le préfet de Rome , le patrice? C'est que Sidonius a échangé contre les insignes de l'épiscopat le laticlave sénatorial. C'est qu'il a reçu , dans la maison du Seigneur , une dignité qui n'admet ni le faste ni l'opulence, mais qui exige un grand abaissement d'esprit, une profonde humilité de cœur. Sa mission est de se faire le serviteur de tous , lui qui naguère paraissait le maître de tous '»

* Epist. VI, 1.

* Lapi Trecensis epist. ap. Spicileg. nov. edit. m, 302.

' « hte profecto jam tihi labor incumbit , ut $is omnium

a Courage, lui a dit Tapètre des Bretons « courage , mon vieil ami , mon jeune frère. Je ne croirai pas mourir 9 puisque , même après le trépas , je vivrai en toi et te laisserai dans rÉglise'.D Sidonius a recueilli ces paroles prophétiques; il les a: méditées , il en a fait la règle de sa vie. On conçoit dès-lors qu'il ait écrit à Tévèque de Troyes la lettre que nous venons de rapporter » comme un modèle de son style évan<gèlique; nous pourrions ajouter : et de son éloquence. C'est cette même éloquence qui lui a inspiré les sentiments de douce résignation qu'il exprime si bien à Tévéque Graecus : a Mais toi, fleur des prêtres , perle des pontifes , fort par le savoir , plus fort par la conscience , brave le courroux et les menaces des tempêtes de ce monde; car tu nous as dit souvent que , pour arriver aux festins promis des patriarches et boire le nectar dans la céleste coupe , il faut avoir épuisé ici-bas le calice de l'amertume. Point de milieu, quiconque veut obtenir le royaume d'un médiateur qui essuya les mépris doit suivre son exemple. Quelque rebutant que soit le breuvage de douleur que nous offre la>ie présente , c'est peu, quand nous nous souvenons de ce qu'a bu sur le gibet celui qui

servus qui videbaris omnium dominus, » Lupi Trecensis epist. Ibid.

* « Macte , amicitia vetmte , sed fraternitate recem

Non putavero resolvi , qui , lieet solutus , in te vivam et te in Ecclesia relinquam, » Ibid.

nous appelle au ciel*. » « Il est dans Tordre» dit-il ailleurs , que le riche soit yétu de pourpre et de lin , et que Lazare soit accable d'ulcères et de pauvreté. Il est dans Tordre que, dans cette Egypte figurative où nous sommes , le Pharaon marche avec le diadème , T Israélite avec la hotte. Il est dans Tordre qu'au milieu de la fournaise de cette autre Babylone où nous brûlons, nous pleurions avec Jérèmie, dans les sanglots et les soupirs , la Jérusalem spirituelle , et qu'Assur » tonnant de son orgueil royal , foule aux pieds le Saint des Saints. Pour moi, en comparant le bonheur présent avec les futures béatitudes , je supporte plus patiemment des calamités communes. Eu égard à ce que je mérite, quelques malheurs qui puissent me survenir, ils seront toujours trop légers. Puis , je sais bien que c'est un puissant remède pour Thomme intérieur, que Thomme extérieur soit battu dans Taire de ce monde par le fléau de la passion *. »

De plus nombreux exemples, si nous voulions nous y arrêter, ne manqueraient pas. Il suffirait de parcourir la correspondance épiscopale de notre auteur. Ce sont partout les mêmes traits : ude foi vive, une charité immense, une humilité profonde, une résignation presque héroïque. L'évéque des Arvernes a conscience de sa mission, il comprend le sacerdoce : il ne craint pas de dire hautement que le moindre

* Epist. IX, 4.

« Epist. VU, 6.

des religieux est aa-dessus du premier dignitaire de l'Empire*.

Tous ces textes servent à montrer Sidbnius sous un double aspect , à retracer son double caractère comme homme et comme écrivain. Il est, dans ses lettres, des parties qui ont plus spécialement rapport à sa vie littéraire et à celle de son temps , des parties plus généralement historiques. Ici , ce sont des leçons de métrique* ; là, des réminiscences païennes, des centons mythologiques, delà poésie en prose, en quelque sorte '. Tantôt , c'est une épitaphe de Philimatia ou de Mamert Glaudien^; tantôt une oraison funèbre de Lampridius^; ailleurs des récits, des descriptions, ou , comme on dirait aujourd'hui , des souvenirs de voyage. Il serait difficile de rencontrer une œuvre plus variée que le recueil de Sidonius ; il serait impossible de trouver plus de fécondité. On sait comment, à la table de Majorien, il réfuta les calomnies de Pœonius , en improvisant une réponse en vers. Il nous apprend lui-même qu'il ne mit pas plus de temps à la composer, qu'il n'en

* « Àbsque confliclatione prœstantior secundum bonorum sententiam computatur honorcUo maxime minus religioms. » Epist. Vil, 12.

« Epist. IX, 13— IX, 14— IX, 15. Conf. Carm. XV , » Epist. VIII, 9.

♦ Epist. II , 8 et IV , 11.

» Epist. vm, 11.

fallut à an serviteur actif pour parcourir la salle du festÎQ*. Ce n'est pas le seul exemple de cette merveilleuse facilité. Ce fut encore sous le règne de Majorien qu'il improvisa sur le livre de Petrus les vers adressés plus tard à Tonantius^. L'épitaphe de son aïeul ne lui coûta qu'une nuit ', et deux veillées d'été lui suffirent pour préparer le discours qu'il prononça à Bourges , lors de l'élection de Simplicius^. Nous avons cité plus haut le distique rétrograde que lui inspira la vue d'un ruisseau grossi par l'orage '. Nous pourrions y ajouter le quatrain qu'il fit à Lyon auprès du tombeau de saint Just , sur la serviette de Pbilimatius ^.

Sidonius peut donc passer pour improvisateur \

^ « Tantutn remoratm quantum stibadii circvlum celerantia ministeria percurrunt. » Epist. I, 11.

> Ëpist. IX, 13.

' (( Carmen hoc nocte proxima feci, » Epist. III, 12.

* Epist. VU , 9.

'^ Epist. IX, U.

« Epist. V, 17.

■^ « Sanctus vero Sidonius tantœ facundiœ erat, ut plerumque ex impromso luculentissime quœ voluisset , nulla obsistente mora, componeret. Contigit autem quadam die ut adfestiviiatem basilicœ monasterii beati Cyriaci invitatus accederet , ablatoque sibi nequiter libella , per quem sacrosancta solemnia agere consuevercU , ita parcUus a tempore cunctum festivitatis opus explicuit , ut ab omnibus miraretur , nec putaretur ab adstantibus ibidem hominem locutum fuisse, sed angelum,i» Greg. Taron. Hist. II , 22.

Il avoae qu'il avait plus de facilité que de talent pour écrire^ , et qu'après avoir terminé un travail quelconque , son esprit , avide de repos , refusait d'en polir le style'.Ce n'est pas le désir qui lui manque' ; mais il n'est pas doué de la volonté qui exécute , il n'a pas le courage de finir une œuvre commencée. Puisque notre auteur en est aux aveux , laissonsle se juger lui-même; la critique n'en sera que plus piquante. Voici comment il termine le huitième livre de ses lettres : « Mon style, écrit-il à Gonstantius» n'a pas les grâces de la ville» mais la simplicité de la campagne. Qu'avons-nous à faire d'un genre obscur et suranné ? Qu'avons-nous à faire de ces termes antiques des Saliens » des Sibylles et des Sabinsde Cures, dont l'explication, vu le silence des maîtres, appartiendrait à un fécial, à un flamine, ou à un vieil interprète de loisénigmatiques? Nous avons publié quelques ouvrages d'un style aride , maigre , en grande partie commun, qui fait rarement honneur, parce que l'usage en est fréquent , et qui plairait d'autant plus difficilement qu'il est plus facile à rencontrer. Du moins, j'ose me flatter que, s'il n'y a rien là de fort ni d'éloquent , il n'y a rien non plus

^ « Scribendi magis est facilitas quam facultas. » Epist.

* « Libellari opère confecto , animus tandem feriaturus jam quœpropalare dissimulât excolere detrectat. nEpist.lX, 1 1 .

' a Etsi cupiam, parum cultius scribere qtieo.r> Ibid. Gonf. IV , 10.

d'étrange et d'inusité. Mais à quoi bon ces détails? Ma diction , cela me suffit , convient à mes amis. Que leur jugement ne soit pas trompeur ou qu'ils se laissent tromper par leur affection pour moi , peu m'importe. Âpres tout , je prie Dieo que la postérité ou méjuge ou se trompe de méme^ d

Il serait curieux de rapprocher de cette critique de Sidonius par lui-même celle de ses contemporains. Â part quelques zoïles auxquels il fait allusion * , les beaux esprits du V® siècle semblent avoir chanté unanimement les louanges de leur coryphée. Nice* tins prodiguait les éloges les plus pompeux à se3 lettres'; Eriphius comparait ses vers à ceux de Virgile etd'Homëre^y qt Tonantius Ferréol ne craignait pas de les préférer aux ouvrages des poètes les plus distingués\ Mamert Claudien va jusqu'à l'appeler le plus savant des hommes, le restaurateur de l'éloquence ancienne ; et ce jugement est confirmé par le témoignage du prêtre Gennadius et de l'archevêque Âvitus^. Toute la Gaule retentissait de sa réputation. Ses écrits étaient partout recherchés , au nord comme

» Epist. vm, 16.

« Epist. YIII, 1— IX, 16.

» Epist. vm, 6.

* Epist. V , il.

* Epist. IX, 13.

* « Eruditissime virorum , veteris reparalor ehquentiœ, » Mamert. Glaud. in Praefat. de Stata anima». Gonf. Gennad. de Virisillastr.92.

au midi , à Trêves , à Reims , à Troyes , à Grenoble , à Lyon , à Arles , à Marseille \ On sempressa même de l'imiter. A son exemple, Tévêque d'Uzès, saint Ferrêol , rassembla quelques livres de lettres aujourd'hui perdus *. L'évêque de Limoges, Ruricius', et

l'archevêque de Vienne , Avitus^, ont laissé des recueils du même genre ^.

L'enthousiasme se soutint, Grégoire de Tours , continuant la chaîne des traditions, célèbre le caractère de Sidonius et invoque ses ouvrages. Flodoard , Hugues de Fleury, Hèlinand, Sigebert de Gemblonrs , Vincent de Reauvais et Trithème, le nomment le plus savant des pontifes. Pierre-le- Vénérable l'appelle l'homme le plus docte de son siècle , le génie le plus pénétrant de son époque, et vante l'éléganGe de ses lettres. Pierre de Poitiers , repro-

« Epist. IV, 17 — m,4— V,I— VII,2.

^ « Libros aliquos epistolarum , quasi Sidonium secuius, composuit. » Greg. Taroo.Hist., VI, 7.

» Ruricius a laissé deux livres coolenanl en tout quatrevingt-deux lettres , dont quelques-unes sont adressées à Sidonius. (Ganisii Lectiones antiquœ, éd. Basnage, 1725 , t J, pag. 373.)

* « Scripsit epistolarum libros novem» » Greg. Turon. Hist. II , 34.

« On pourrait ranger encore parmi ;les imitateurs de Sidonius son contemporain Ennodius de Pavie , dont les mœurs littéraires offrent plusieurs points de ressemblance avec les siennes , et qui lui emprunte des vers tout entiers.

duisaot les paroles de Uamert Glaudien « le donne comme le restaurateur de l'antique éloquence. Âbélard , Jean de Salisbury , Etienne de Tournay , Alain de Lille» le citent toujours ayec éloge et Timitent quelquefois. Il n'est pas jusqu'à l'austère Pierre Damien qui n'aille puiser en partie dans le panégyrique de Majorien l'apothéose de Grégoire VIL II y a loin de pareils hommages à la critique sévère de Casaubon *. Le complément naturel de cette revue serait l'épilogue des lettres de Sidonius. Cet épilogue » qui trahit par une ode en vers saphiques les premières habitudes de l'auteur t nous offre en quelque sorte le résumé de sa vie littéraire. Il y mentionne ses succès d'autrefois, les attaques de l'envie » ses œuvres poétiques : « Je ne puis me rappeler , dit-il » combien d'écrits me sont échappés dans la chaleur de la jeunesse. Plaise à Dieu que la plus grande partie en soit à jamais oubliée' ! » Ces souhaits d'un vieillard repentant n'ont été que trop fidèlement accomplis; car, non-seulement nous n'avons pas tous les écrits

^ « Sidonius inre latinitatis improbus intestahilisque.i»

— Quinze éditions de Sidonius, publiées depuis la découverte de rimprimerie, prouvent assez combien cette critique est rigoureuse , pour ne pas dire injuste.

* « Nec recordari queo qtianta quondam Scripserim primo juvenis colore:

Unde pars major utinam taceri Possit et abdi. »

(EpUl.IX, 16.)

de la jeunesse de Sidonias , mais nous n'avons pas même tous ceux qu'il a composés pendant son ëpiscopat. Ses lettres nous révèlent l'existence de plusieurs livres perdus pour nous. Telles sont les Contesta" tiuncuiœ qu'il adressa à l'évéque Megethius , et qui, selon quelques critiques, pourraient bien être les Messes recueillies et publiées dans la suite avec une préface par Grégoire de Tours ^ . Telle est aussi la traduction de la vie d'Apollonius qu'il envoya à Léon comme prix de sa liberté ^

Si des ouvrages déjà connus ont disparu , à plus forte raison a-t-il dû en être ainsi de ceux qui n'avaient pas encore vu le jour. Sans doute Sidonius en comptait plusieurs de ce genre ; car on peut aCBrmer , d'après lui, qu'il écrivait beaucoup, mais qu'il publiait

' Epist. VU, 3. — Greg. Taron. Hist. Il, 22.

' « ApoUonii pythagorici vitam, non ut Nicomachm senior e Philostrati , sed ut Tascius Victorianus e Nicomachi schedio exscripsit , quia jusseras , misi; quam, dum parère festino, celeriter ^ecit in tumultwirium eœetnplar turbida et prœceps et opica translatio, » Epist. YIU, 3. -— Nous interprétons ce dernier mot dans le sens de traduction ; car nous ne pouvons admettre, avec le P. Sirmond, qu'il s'agisse ici d'une simple copie. S'il était purement question d'une œuvre de scribe , Sidonius n'aurait vraisemblablement pas ajouté : « Impolitum huncsemicrudumque, et , ut aiunt , tanquam, musteum librum, plus desiderii tut quam officii memor, obtuli,!» Il ne se serait pas plaint non plus d'avoir rencontré tant de difficultés dans son travail.

peu \ On sait, par exemple, qu*à la prière de Tévêque d'Orléans Prosper , il avait entrepris Thistoire de la guerre d'Attila: « J*avais commencé , dit-il; mais, en voyant quelle lourde tâche m'était imposée , je me suis repenti de ma tentative. Aussi n'ai-je mis personne dans la confidence d'une œuvre que j'avais condamnée d'abord à mon tribunal ^ » Il est à regretter pour la science qu'il n'ait pas suivi sa première idée. Contemporain de l'événement» et instruit comme il l'était des circonstances de ce grand fait, il nous eât laissé le monument le plus authentique de l'invasion des Huns. Pourquoi interrompit-il son travail? Pourquoi ne compléta-t-il pas son récit? C'est ce qu'il oublie d'indiquer ; mais il paraîtrait qu'il ne se sentait guère de dispositions pour le rôle d'historien. Il s'en explique dans une lettre à Léon. A part les protestations de modestie qu'il croit devoir faire à son ami, il a l'air de considérer ce rôle comme incompatible avec les fonctions cléricales. c( Une entreprise historique, dit-il, semble peu en harmonie avec notre état , puisqu'elle a pour point de départ l'envie, pour accompagnement la fatigue, pour terme la haine ^ x>

^ « Habet consuetudo nostra pro ritu , ut , etsi pauca edit , multa comcrihat, » Epist. Vil, 3.

« Epist. VIII, 15.

^ « Scriptio historica videtur ordine a nostro multum abhorrere , cujm inchoatio invidia , continuatio lahor , finis est odûtm, )) Epist. IV, 22.

SidoDÎus ne se livrait pas seulement à la composition et à la traduction. Il s'occupait encore à coU lationner des manuscrits. Il envoyait à Ruricius rheptateuque relu et retouche par lui S et faisait transcrire le livre des prophètes^; il adressait Varron et Eusëbe à Nammatius, « afin que, pendant les loisirs des camps, il pût, après avoir nettoyé ses armes, enlever aussi, à l'aide de cette lime littéraire, la rouille de la parole sur ses lèvres'.»

On a peine à concevoir aujourd'hui un dévouement semblable à celui de Sidonius pour les lettres. Chez lui c'était une véritable passion. Il alla une fois jusqu'à courir à la poursuite du prêtre ou du moine Riochatus , qui portait en Bretagne un ouvrage de l'évéque Faustus. Le récit qu'il nous a laissé de cette curieuse scène, n'est pas un des épisodes les moins intéressants de son recueil*. Il témoigne de l'amour que quelques hommes conservaient encore pour le génie romain expirant.

A la tête de ces hommes est Sidonius ; il les résume et les représente. Personne ne sentait plus que lui la

' Epist. y , 15. On appelait ainsi les cinq livres de Moïse, réunis au livre de Josné et à celui des Juges, de même qu'on appelait Octateuque les mêmes livres augmentés du livre de Ruth , comme on le voit dans Cassiodore ( Institut, divin^. cap. I. )

2 Epist. V , 15.

« Epist. Vm, 6.

' Epkt. IX, 9.

décadence des lettres; personne ne s'en affligeait plas sincèrement, «t Peu de gens honorent aujourd'hui les études, s'écrie-t-il avec amertume. La vigueur litté* raire , c'est aux siècles anciens que le maître des siècles l'a donnée. Presque tarie dans sa source, débilitée par Tépuisement d'un monde vieilli, elle se montre de nos jours bien médiocre et ne se déploie avec éclat que chez un petit nombre. Il y a plus; la c multitude des indifférents s'accroît dans une proportion telle, que, si ce petit nombre ne protège la pureté et la propriété de la langue latine contre la rouille des barbarismes grossiers , noqs aurons bien* tôt à déplorer sa perte et sa ruine \ tant la fleur du style noMe se flétrit par l'incurie publique'. » Celte décadence, Sidonius ne se contente pas de la décrire, il veut l'arrêter. De là ces courageux efforts pour rallumer le flambeau à demi éteint du génie anti-* que; de là ce rôle glorieux d'opposition à la barbarie envahissante. Afin d'accélérer quelque peu le mouvement des intelligences , il cherche à s'en constituer le centre. Persuadé que la science est d'autant plus précieuse que le nombre de ceux qui la cultivent est moins grand', il tente de grouper autour de lui les

* « Pauci studianum honorant » Epist. V, 10 — Conf,

Epist. VIII, 6 — II , 10. — « Salva pace potiornm , tnrba numerosior illitteratissimis litteris vacant, » Epist. IV, 3. On croirait entendre les lamentations de Grégoire de Tours.

* « Natura comparatum est ut in omnibus artibus hoc sit scientiœ p^etiosior pompa, quo rarior, » Epist. Il , 10.

esprits encore fidèles à rancienne civilisation ; il essaie de rassembler les débris romains » pour en former une digue contre le débordement germanique. Dès-lors sa correspondance acquiert un nouvel intérêt , une importance toute spéciale. Elle devient la source la pins riche 9 la plus féconde pour l'historien désireux de contempler les divers aspects d'une même époque. C'est à ce point de vue général que nous devons maintenant l'étudier. Nous avons jusqu'ici examiné l'homme dans les œuvres de Sidonius ; il est temps d'y examiner le siècle.

Comme nous Tavons reconnu déjà, le V*" siècle offre un caractère tout particulier. Il se trouve placé sur la limite de deux mondes , entre le monde ancien qui finit , et le monde nouveau qui commence. Les écrits de Sidonius correspondent à ces deux faces. Enfant de la société romaine , il entrevoit la société germanique; il participe en quelque sorte aux mœurs des Barbares ; il devient au moins le compagnon de leurs jeux. Touten restant romain , il ne peut échapper complètement à leur influence; et c'est alors même qu'il proteste contre la conquête, qu'il en subit le joug. Nous devons donc retrouver dans ses ouvrages cette double vie. Essayons d'abord d'y rencontrer la vie romaine. Si nous l'y cherchons bien, elle nous apparaîtra nécessairement avec sa triple physionomie littéraire, religieuse et morale, de même que dans la partie biographique de cette dissertation , elle s'est révélée dans son ensemble politique.

Si Ton doit s'attendre à découvrir quelque part le

mouvement intellectuel d'une époque, c'est surtout dans les écrits des hommes qui l'ont dirigé. Sidonius est , au V^ siècle , le premier de ces hommes. De là son importance pour l'histoire littéraire. Il y a tel poète, tel prosateur dont le nom serait ignoré sans lui; tel livre, tel fragment dont la trace peut-être serait à jamais perdue sans ses lettres. Ce n'est que par elles que nous connaissons les Déclamations ou les Harangues de S. Rémi , l'ouvrage que Faustus envoyait en Bretagne, et les écrits de Petrus '.

Sidonius n'est pas seulement précieux pour l'histoire littéraire contemporaine; il fournit d'utiles renseignements sur les temps plus anciens. Il nous a conservé entre autres une maxime de Symmaque, qu'on ne retrouve pas dans ce que nous possédons de cet auteur*. Ailleurs, il nous révélé le nom de trois mathématiciens célèbres , Yertacus , Saturninus et Thrasybulus, dont le dernier seul est indiqué par Lampride sous Alexandre Sévère ^ Plus loin , en exaltant l'éloge de Jules César récemment publié par son jeune ami Burgundio , il mentionne les écrits de Tite-Live sur Y invincible dictateur, écrits autrefois compris dans le grand corps d'histoire du citoyen de Padoue, et dont il ne reste rien aujourd'hui , mais qui exis-

>Epi8t. IX, 7— IX, 9— IX, 13.

* « Utvera laus ornât, ita falsa castigat. » Epist. VIII , 10. Gonf. Gœsar. Arelat. Homil. XXV et Epist. PelagiiPapae ad Sapaudom.

» Epist. VIII, ll.Conf. Carm. XXII.

taîent en entier » à ceqo'il paraît , au V** 8iècle\ Dans le même endroit t il parle d'one histoire de Juventius Hartialiaet d'èpbèmërides de Balbas que nous n'avons pins. Pareille remarque s'applique aux ouvrages de Palœraon et du frère de Sénëque» Junius Gallion*. Une lettre à Simplicios et Âpollinaris augmente nos regrets 9 en nous apprenant que de son temps on lisait encore dans les ècdes les Ëpitrëpontes de Ménandre , dont il ne subsiste plus que quatorze vers'*

Sidonius , à part quelques méprises , h part un peu de confusion dans les époques et de légers anacbronismes^» connaît parfaitement Tantiquité. Mythologie , histoire , littérature , rien ne lui est étranger. Il a étudié , il cite » il critique dans l'occasion les auteurs classiques grecs ou latins '^. Il devient même quelquefois une autorité pour ces vieux temps. C'est

1 Epist. IX, 14. Gonf. Symmach. Epist. IV, 17.

» Epist. V, 10.

' Yid.Meinek. Menaadr. etPhilem. reliq. —Sidon. Epist.

IV , 12. Gonf. Alciphron. Epist. altim., et Atfaen. lib. XIY.

* Ainsi , dans le panégyrique d'Anthemios , v. 446 , il imagine ane ville d'Ërylhrée sur THydaspe; dans celui d'Avitus ,

V. 90, il suppose queGésara vaincu les Saxons dans la Grande- Bretagne ; et ailleurs (Carm. XVI, 18), se transportant sur le terrain de l'histoire sacrée , il place postérieurement à la (!<:nse de David devant T Arche la plaie honteuse qui frappa les Philistins.

» Epist. 1,5 — n, 3— II, 10 — 11, 14— III, 12— IV, 14 V, 8— VIII, 6— Vffl, 10— Vm, 12. Gonf. Garm. IX et XXIII.

uoiquement sur son témoignage t par exemple, que repose la tradition qui attribue le salut d'Horace à l'intervention immédiate de Mécène » après la bataille dePhilippes\

Hais c'est surtout dans l'histoire contemporaine que se manifeste l'importance de Sidonius. Grâce à lui, nous pouvons reconstruire en partie l'édifice littéraire du V® siècle. L'entreprendre ici serait sortir des limites que nous nous sommes assignées. Aussi nous contenterons-nous de réunir les principaux traits, de grouper comme dans un tableau les hommes que la civilisation romaine en péril opposa à l'invasion de la barbarie germanique. Un des principaux est Léon de Narbonne. Descendant de l'orateur Fronton , il avait hérité de son éloquence et de sa renommée comme d'un bien domestique*. Savant autant qu'on l'était alors, il possédait à fond la jurisprudence et la philosophie. Sidonius va jusqu'à dire qu'Appius Claudius n'aurait osé commenter devant lui la loi des douze tables'. C'était le ministre qu'il fallait à

' Prœfat. Paneg. Major.

* <x Stispende perorandi illud quoque ceUberrimvmflumen, quoâ non solum ffentilitium, sed domesiicutn tibi , quodque in tuum pectus per sueciduas œtatei ab tUavo Fronlone tramfanditur. x> Ëpist. VIII , 3.

' « DoctUoqui Leoms ,

Quo biê sex tabulas doeente juris Ultro Claudius Appius taceret Claro obscurior in decemviratu. »

(Câni. XXm, 446. )

un roi goth pour agir sur les Gallo-romains et rédiger les actes officiels émanes de la conquête. Léon avait en outre un talent tout particulier pour la poésie. Sidonius ne craint pas de l'appeler le roi du Parnasse de son siècle \ A côté de ce grave personnage , presque oublié aujourd'hui , se place un autre narbonnais , le vertueux Consentius » habile à composer des vers grecs ou latins dignes de Pindare et d'Homère, que Ton se plaisait à chanter dans la province jusqu'à Béziers*. Il appartenait lui aussi à une illustre et docte famille. Sans parler de son aïeul dont Sidonius vante la science universelle ^ l'énergie romaine et la délicatesse attîque , son père , tribun sous Valentinien III et comte du palais sous Avitus , avait vécu en quelque sorte au milieu des Muses'. Puis viennent le rhéteur gaulois Severianus^, le questeur africain Domnulus ^^ le professeur Lampridius ^9 collègues et amis de Sidonius , improvisateurs comme lui 9 poètes comme lui. Si leurs vers ne nous sont

* « Reœ Castalii chori. » Epist. IX , 13. Conf. Episl. IV, 22— Vin, 3 — IX , 15 , et Carm. IX, 311— XXIlï, 447.

• « Nunc Narbonemibus cantitanda , nunc Biterremibus , ambigendum celerim an 'pulchrius elucubrasti. » Epist. VIII. 4. — a NuUi secundus inter asira delphica. » Epist. IX, 15.

' « Jam primo tenero calentem ab ortu Excepere sinu novem sorores. »

(Carm. XXIU, 204.)

♦ Epist. IX, 13— IX, 15. Conf. Carm. IX, 312.

» Episl. IV, 25— IX, 13— IX, 15. Conf. Carm. XIV. 8 Epist. VIII, 11 — IX, 13. Conf. Carm. IX, 315.

poÎDt parvenus , nous savons au moins qu'ils étaient goûtés par les contemporains. On louait surtout ceux de Lampridius , qui excellait également dans tous les genres, et dont le talent pour la déclamation grecque ou latine faisait les délices des écoles de Bordeaux ^ Il eût été curieux de pouvoir comparer avec la pièce de Sidonius celle que ces trois rivaux composèrent sur le livre de Petrus.Ce Petrus était lui-même un des beaux esprits du temps ; on Técoutait avec admiration » on le lisait avec enthousiasme. Faut-il s*étonner que Majorien Tait choisi pour secrétaire et Sidonius pour Mécène*?

Ce ne sont pas là les seuls poètes du V® siècle. On remarque encore le magnifique Hesperius , la perle des amis et des lettres'^ ; le ligurien Proculus , l'émule d'Homère et de Virgile^; le lyonnais Heronius, dont les suffrages étaient si recherchés'^; le gracieux Anihedius ; le savant Yictorius ; le vénérable Hoenius ;

^ <x Declamans gemini pondère sub styli Coram dùcipulis burdegalensibm, »

( Eptst. IX , 13. Coof. Epist. VIII , 11. )

S Epist. IX , 13. Gonf.Carm. IX , 305.— Garm. Y , 564 et III, 5.

' « Vir magnificui Hesperius, gemma amicorum litterarumque. » Epist. IV , 22.

* « Homericœque par et ipse gloriœ Rotas Maronis arte sectans compari. »

( EpUt. IX , 15. Conf. EpUt. IV , 23. )

» Epist. I, 5—1,9.

le satirique Secundinos el le foudroyant QaiQtianus^ Si la mémoire de ces poètes, les plus fameux du siècle, est venue jusqu'à nous, ils en sont redevables àSidonius; sans l'amitié d'un collègue, leur nom aurait probablement subi le sort de leurs ouvrages à jamais perdus. Il en serait de même d'un grand nombre d'hommes distingués dans les lettres , et dont l'histoire n'existe guère que dans la correspondance de Sidonius. Tel est le frère de Papianilla , le patrice , l'arverne Ecdicius , un des plus zélés défenseurs de la langue et de la puissance romaines '. Tels sont aussi le viennois Sapaudus , le plus accompli des profes* seurs gallo-romains, Tunique héritier du savoir et du goût des anciens'^, et l'illustre Pragmatius , dont l'éloquence vivement applaudie fit la fortune *. Tels

* Epist. Vni, il. — Carm. IX. — Epist. V, 10 — V , 21 . — Carm. XXIV— Carm. IX. — Epist. H , 10 — V, 8. — Carm. IX.

* « Tuœ personœ qtiondam debitum quod sermoniê celtici squamam deposiiura nobiliias , nunc oratorio stylo , nunc eitam camomalibus modis imbuebatur, » Epist. III, 3. Gonf. Epist. II, 1 etV, 16.

' « Jn quo solo vel mcujctme animum advertit veterts péritiœ diligentiœqtte resedisse vestigia.» Epist. V, 10. — « Procul injuria , cœterorum pênes Galliam nostram professionis tuœ par unus et solv^s es. d Mamert. Glaadian. Epist. ap. Balaz. Miscell. YI, 535.

* « Hune olim perorantem et rhetorica sedilia plausibili oraiione frangentemsocer eloquensultro in familiampatritiam adscimt. » Epist. Y, 10.

encore Nicetias , le chef de toute étude et de toute littérature, dont Sidonius estimait tant les plaidoyers ^ Domitius , à la critique sévère duquel il soumit tout d'abord ses poésies'; Joannes qui, par ses leçons, tentait de raviver le génie romain' ; Serranus , le panégyriste de Pétrone Maxime^; Rusticus de Bordeaux*; Eutropius^ etPolemius\ tous deux philosophes et préfets; Lupus, à la fois rhéteur et poète'; Syagrius, la fleur de la jeunesse gauloise*. Probus^^ et son frère Félix ^\ Thaumastus et son frère Âpollinaris", Philimatius et son gendre Eriphius*% Firminus'% Burgun-

' « Studiorum omnium capui eêt litterarumque. » Epist.

vm,6.

• Carm. XXIV. Conf. Epist. U, 2 — IV, 21.

' « Aboleri tu litieras distulisti, quarum quodammodo jam sepultarum suscitcUor , fautor ^assertor concelebraris. » Epist. VIII, 2.

« Epist. II, 13

» Epist. n, 11— VIII, 11.

« Epist. II, 6— m, 6.

' Epist. IV , 14. — Carm. XIV— XV— XXU.

« Epist. Vm, 11.

^ <x Gallicanœ fhsjuventœ. » Epist. VIII, 8. Conf. Epist. V, 5.

»« Epist. IV , 1. Carm. IX— XIV — XXIU— XXIV.

" Epist. m, 7 — IV, 5. — Carm. IX— XXIV.

" Epist. I, 7 — V , 6. Carm. XXIV.

" Epist. I, 3— V, 17.

** Epist. IX, 1— IX,16.

dioS Desideratas*, Moatius% Philagrius^, Fortunalis^, Marcellinus^ et Tetradius^ ne nous sont guère connus que par Sidonius. C'est à lui qu'il faut s'adresser pour avoir quelques détails sur le préfet TonantiusFerréol et sur son fils le bel esprit Tonantius^. Ses lettres nous fournissent aussi des renseignements d'autant plus dignes d'attention qu'ils sont presque uniques » sur le prêtre Constantius^» et sur le plus grand philosophe gallo-romain de cette époque » Mamerl Claudien '\

N'est-on pas autorisé à regarder, après cette longue énumération , les écrits de Sidonius comme une des mines les plus abondantes pour l'histoire littéraire du V siècle? N'est-il pas vrai que, sans eux » nous serions condamnés à ignorer pour toujours, sinon absolument, en grande partie du moins , le mouvement intellectuel de la Gaule, pendant une des périodes les plus critiquée? Si le temps nous a privés

i Epist. IX , 14.

s Epist. n, 8.

> Epist. I, 11.

* Epist. VU, 14.Carm. XXIV.

» Epist. VIII, 5.

« Epist. 11,13.

' Epist. III, 10.

8 Epist. I, 7— II, 9— VII, 12.— Carm. XXIV et Epist.

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