‹ Essai littéraire et historique sur Apollinaris SidoniusChapitre 4 sur 6 · IX · texte numérisé non relu

IX

» Epist. I, 1—111,2— VII, 18 — Vni, 16—11, 10.

10 Epist. IV, 12— V, 5— V, 14.

de la plupart des ouvrages de cette période, nous en connaissons les auteurs par Sidonius. En nous transmettant leurs noms * il a servi les intérêts de la science aussi bien que ceux de l'amitié; car il se trouvait en relation avec tous les hommes remarquables de son siècle. Il marchait à la tête de la phalange qui avait mission de ranimer le flambeau des lettres. Gomment s'étonner qu'il y ait communauté de principes, unité de but, intimité entre le chef et les divers membres? Sidonius est lié avec tout ce qui s'occupe encore d'études, avec tout ce qui est jaloux de prolonger, à travers la décadence , le souvenir des arts et des mœurs de Rome. Il correspond avec toutes les villes, sans négliger une seule occasion. Âpprend-il le voyage d'un clerc, d'un paysan, d'un juif, peu importe; il le charge aussitôt d'une lettre pour Arles, pour Marseille, pour NarbonneS Une lettre, à cette époque de troubles et de désorganisation , était regardée comme un bienfait du ciel '. D'autres fois , il va lui-même , lorsque la sûreté des chemins le permet , visiter ses amis ; et les récits de ces pèlerinages littéraires ne sont pas dépourvus d'intérêt. Sidonius raconte,avec une espèce de fierté, l'accueil tout fraternel qu'il a reçu, et nous initie,

* Epist. m , 4 — III , 7 — IV, 3 — IV, 4— IV, 5— IV, 7 — V,l— VII,7— IX, 4.

* «( Mihi fraternitatiqtie istic sitœ pagina tua veluti polo lapsa repulabitur. » Epîst. VI , 10.

par une foule de charmants détails , à la vie laborieuse de ses contemporains. Ici, il nous dépeint Gonsentius dans sa villa , au milieu d'une vaste bi» bliothèque, faisant de petits vers que chantent ses concitoyens \ Là, il nous montre l'amiral d'Eurik , Nammatius , dans sa terre d'Oleron , entremêlant la chasse, Tagriculture et l'étude ^ Tantôt ce sont des représentations théâtrales , des scènes de pantomime, tantôt des jeux du cirque avec les anciennes con<^ leurs^; plus loin, un intérieur d'école^ : chez Sidonius perce un dernier reflet de la civilisation romaine.

Mais il avait beau faire ; le mal était irréparable. La littérature païenne devait périr avec la société dont elle était l'organe. En vain entreprit-il d'arrêter la décadence , en opposant à l'invasion de la barbarie une cohorte sacrée. Le torrent, dans sa course, détruisit et entraîna tout. Les écrits de Sidonius restèrent seuls, comme pour servir d' épi taphe au monde romain \ Ce qui manquait au siècle , ce n'était

* Epist. ni, 7— Vin, 4— VIIÏ, 11.— Carm. XXIV, 93.

* Epist. Vin, 6. — Quoi qu'ait pu dire Joseph Scaliger , nous croyons avec d'Anville qu'il s'agit ici d'Oleron , et non d'Oloron.

8 Carm. XXIII, 268 sq.

* Epist. U, 2— IV, 12— IV, 21 — IX, 14. Conf. Paneg. Avil. 174.

* « Mea carmina non heroïcorum phaleris , sed epitaphistarum nœniis comparabuntur . » Epist. 1 , 9. — a Quorum ego-

pas l'esprit , c'était Tétude*. Comment se livrer au travail, à la culture des lettres, au milieu des hostilités incessantes , au bruit des armes , en présence de la catastrophe commune de Rome et du passé? Il s'agissait bien de rhétorique et de grammaire » lorsque la société chancelait sur sa base. C'était avec le fer et non pas avec de beaux discours, qu'on pouvait conjurer la ruine imminente. Sur le point de faire naufrage, l'Empire jeta d'abord à la mer sa littérature. Inutile précaution! Après une longue résistance, il s'enfonça lui-même sous les (lots. Mais, lorsque la tempête fut apaisée , lorsque le calme reparut , on vit la surface de l'abîme couverte çà et là d'immenses débris. Les hommes qui purent les saisir y trouvèrent de puissants moyens de salut. Assis sur ces débris , ils arrivèrent au port ; il se mêlèrent au monde nouveau. Ils entrèrent les uns dans le palais des rois, les autres dans l'Église. La mission était la même , le résultat ne fut pas différent : tous s'efforcèrent d'apprivoiser leurs rudes maîtres, d'obtenir grâce pour les vaincus. Sidonius fut du nombre de ces génies protecteurs: s' armant de la croix et de l'évangile, il se posa comme médiateur entre les deux

met stvdiorum quasi quamdam mortem flehili velut epitaphio

tumularem, nisi » Mamert. Claud. Epist. ad Sapaud. ap.

Balaz. Miscell. VI,535,

* « Pauci studia nunc honorant . » Epist. V, 10. — aUnum illud procul ambiguo dixerim, nostro seculo non ingénia déesse, sed studia. » Mamert. Claud. , loc. cit.

camps. La barbarie , au nom de Dieu , courba la lète, et la civilisation fut sauvée*.

Sidonius ne soutint pas seul ce rôle glorieux. L'organisation romaine était trop bien établie pour que les Barbares ne cherchassent pas à la maintenir. Dans ce but, il fallait s'entourer d'hommes capables de la comprendre et de lui imprimer une direction. Parmi ces hommes , on remarque Léon , cet intrépide et souple gallo-romain 9 qui sut conserver intactes» au milieu d'une cour arienne et étrangère , ses croyances littéraires et religieuses. Gomme conseiUer , comme ministre d'Eurik, il fut appelé à rédiger » pour le gouvernement gothique, les pièces officielles» les actes administratifs. Le témoignage de Sidonius est formel à cet égard, a Laisse là pour quelque temps , lui écrit-il , les déclamations si vantées que tu fais pour ton roi, et par lesquelles ce prince illustre tantôt épouvante les nations d'outremer, tantôt» victorieux, conclut un traité avec les Barbares tremblants du Yahal , tantôt , à travers son territoire agrandi, contient ses peuples par les armes, ses armes par les lois\«> Voilà donc un gallo-romain chargé

* « Mitiê depone colla , Sicamber » Greg. Turon.

Hist.ll, 31.

' (( Sepone paturillulum conclamatissimas declamattones , qtios oris regii vice conficis , quitus ipse rex inclytus modo corda ievrificat gentium transmarinarum , modo de superiore cum Barbarisad Vachalim trementibus fcsdus victor innodaty

de correspondre , aa nom d'un roi barbare, avec an peuple barbare. Et en quelle langue? En latin. Gela s'explique. 11 était dans la nature de la société germanique de n'avoir pas d'unité. Des peuples habitués à risolement devaient peu se mêler et nécessairement différer entre eux par les mœurs et les dialectes. D'ailleurs, en eût-il été autrement, aucun de ces dialectes ne seprétaità l'expression d'idées nouvelles, nées de rapports nouveaux. Il fallait absolument recourir à un idiome général, universel. On pouvait choisir entre le latin et le grec. Le latin don^inant , dans l'Occident du moins , à l'époque de l'invasion, comme langue du culte et des lois, les Barbares l'étudiérent. C'était un moyen de popularité de plus auprès des vaincus. Le goth Théodorik II avait reçu, à Toulouse, une éducation toute classique; il lisait Virgile.

Si les Barbares apprirent le latin , les Gallo- Romains , à leur tour , s'exercèrent à l'étude des idiomes germaniques; les deux populations tendaient à se rapprocher. C'est encore Sidonius qui nous fournit ces renseignements. Il s'étonne que Syagrius , le petit-fils d'un consul , le descendant d'un poète célèbre , ait pu saisir aussi vite l'accent d'une langue étrangère \ «Tu ne saurais croire, lui écrit-

modo per promotœ limitem sortis , ut populos suh armis , sic frenat arma sub legibus. » Epist. YIII, 3. Gonf. Ennod. in vitaEpiphan. et Greg. Toron. Mirac. I, 92.

^ « Velim dicas unde subito hauserunt pectora tua euphoniam gentis alienœ. » Epist. Y, 5.

il , quel diverlissemeat c est pour moi et pour les autres d'entendre dire qu*eD ta présence un barbare tremble de faire un barbarisme dans sa propre langue. Les vieux Germains au dos cassé t'admirent en te voyant interpréter leurs lettres. Ils te prennent pour arbitre et pour juge dans leurs différends* Nouveau Solon des Burgondes , tu éclaircis leurs lois ; nouvel Amphion sur la lyre , on t'aime , on te fréquente , on te désire ; tu plais, tu es choisi , tu es employé, tu décides, tu es obéi ; et, bien qu'ils soient également grossiers , également rudes de corps et d'esprit, grâce à toi ils recherchent et ils apprennent à la fois leur langue maternelle et les sentiments romains \» Mamert Glaqdien a donc bien pu dire, avec une sainte indignation , que la langue romaine était devenue un sujet de honte pour les Romains *. L'importance de pareils hommes pour des Barbares n*est pas difficile à apprécier. Rédacteurs, interprètes, ils leur étaient toujours utiles. De là la fortune brillante de quelques rhéteurs , leur haute position sociale auprès des rois goths ou burgondes. Delà une certaine aristocratie littéraire , où vint se retrancher , comme dans ua asile , l'aristocratie politique gallo*romaine , et où les vainqueurs eux-mêmes fini-

1 Episl. V, 5.

^ « Video enim os romanum non mo4o negligentiœ , sed pudori esse Romanis. » Mamert. Claud. Epist. ad Sapaud. ap. Baluz. Miscell. VI, 535.

rent par entrer. L'existence de cette aristocratie ne pouvait échapper à Sidonius ; il vit de trop près ces littératears de cour pour n'en point parler. « Au sein d'une nation invincible , mais étrangère , dit<il , ils conserveront les souvenirs du passé ; car , maintenant que les dignités qui servaient autrefois à distinguer les conditions élevées des rangs inférieurs ont disparu, il n'y aura plus désormais d'autre marque de noblesse que de savoir les lettres ^ . »

Quant à lui , il était trop fier pour vivre sous le joug d'un maître barbare. Tout en restant l'ami de la nouvelle noblesse , il se livra à des soins plus graves. Entrevoyant dans le passé de Rome son avenir , il le saisit avec affection. Fatigué du présent , il porta les yeux vers Tëternité ; il éleva ses pensées jusqu'au ciel, et chercha dans la gloire de cette grande patrie un dédommagement à la ruine de l'autre^.

^ « Jam sinu in medio sic gentis invictœ , qtwd tamen alienœ , talium vetuslorum signa retinehunt ; nam jam renuhtis gradibus dignitaium per quas solebat ultimo a quoque summus quisque discerni , solum erit posthac nobilitatis indicium litteras nosse. » Ëpist. VIlï, 2. Ces textes ne pouvaient échapper à ia sagacité de M. Fauriel. 11 en a tiré un excellent parti dans le premier volume de son Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des conquérants germains. Nous y renverrons d'autant plus volontiers , que ce livre, dont le mérite est généralement reconnu, nous a épargné quelquefois k nous-même de longues recherches , et nous a fourni plusieurs appréciations.

* « Religio professioni est , humilitas appetitui, mediocritas

Ici se révèle UD nouveau point de vue dans les œurres de Sidonius, le point de vue religieux. Non*seulement il nous raconte Thistoire et les mœurs de la société littéraire du Y^ siècle ; mais il nous présente encore de nombreux documents sur la société ecclésiastique de la même époque. Sidonius , une fois investi de Tépiscopal , est en relation avec les principaux évéques du temps : S. Lupus de Troyes, S. Âuspicius de Toul , S. Rémi de Reims , S. Principiusde Soissons» S. Euphronius d*Autun, S. Patiens de Lyon, S. Mamert de Vienne, S. Aprunculus de Langres, S. Perpetuus de Tours, S. Agrœcius de Sens, Gensorius d'Auxerre , Fonteius de Vaison , Basilius d'Aix , Graecus de Marseille, Eutrope d'Orange , Ruricius de Limoges et Faustu$ de Riez. Il entretient avec eux un pieux commerce de lettres, de prières et de charité. C'est dans ces lettres surtout qu'apparaît Timmense activité intellectuelle du clergé gallo-romain , sa merveilleuse unité au milieu de la dissolution de TEmpire et du bouleversement causé par la conquête. Sidonius n'a pas assez d'éloges pour Faustus et S. Rémi. Il ne craint pas de comparer, pour l'éloquence , l'archevêque de Reims aux orateurs

obscuriiati; nec in prœsentibus reitantum, qttantum infuturis spei locatum. » Epist. IV , 22. — « Talibus studiis anterior œtasjmte vacabat , seu, quod est verius , occupabatur; modo tempus est séria legi , séria scribi deque perpétua mia potius qtiam memoria cogitari , nimiumque meminisse nostra post mortem non opmcula , sed opéra pensanda. » Epist. VIII , 4.

les plus reDommésS et, après avoir retracé Tunion mystérieuse de Tévéque de Riez avec la philosophie ancienne » il n'hésite pas à le proclamer le Platon de l'Eglise du Christ ^ 11 n*est pas douteux que la vie ne se fût alors réfugiée dans la société religieuse. Combien de nobles renoncèrent au monde pour le sacerdoce ! Sans parler de Sidonius, n'avait-on pas vu S. Lupus, son ami , après six ans de mariage , aller s'ensevelir avec son frère dans la solitude de Lerins , d'où le peuple réleva, malgré lui , sur le siège épiscopal de Troyes? Ne sait- on pas que Ruricius , insensible aux souhaits d'un pompeux épithalame , quitta le siècle pour le ministère apostolique et devint évé* que de Limoges? Que dire de cet Arbogast qui gouverna successivement et avec tant de sagesse la ville de Trêves et l'Église de Chartres? Qui ne connaît là miraculeuse conversion de S. Germain , les travaux évangéliques de S. Hilaire, les vertus de S. Honorât, de S. Vincent, de S. Paulin, de S. Castor et de S. Eucher ? C'étaient là des hommes aussi éminents par la science que par la charité. Semblables à ces anciens guerriers dont la main excellait également à tenir le style et l'épée ' , ils paraissaient armés du

' Epist. IX, 7. — Hincmar appelle aussi S. Rémi, egregius rhetoricus.

* a Huic copulatum te mcArimonio qui lacesnverit serUiet Ecclesiœ Christi Plalonis academiam militare teque twhiliw philosophari. » Epist. IX, 9.

' a Par ducibus antiquis quorum dextera solebat non minus itylum traciare quam gladium » Epist. IV, 17.

double glaive de la parole et de la foi , comme pour imposer aux Barbares le respect du nom romain. Un des exemples les plus frappants est celui de cet officier du palais impérial , que Sidonius alla visiter dans sa villa des environs de Toulouse , afin de solliciter pour un débiteur moribond un sursis de paiement. «Quand j'arrivai, dit-il, Maxime vint à ma rencontre. Je lui avais connu précédemment le corps droit , la démarche aisée , la voix libre , le visage ouvert. Mais quelle différence lorsque je le vis! Son extérieur , son allure , sa modestie , son teint , ses discours» tout respirait la religion. Il avait les cheveux courts et la barbe longue. Des sièges de bois à trois pieds , un rideau de toi(e de Gilicie à la porte , un lit sans plumes , une table nue , tel était son ameublement. Il traitait d'une manière honnête, mais frugale; et Ton servait à ses repas moins de viande que de légumes. S'il y avait quelque mets délicat , ce n'était pas pour lui , mais pour ses hôtes. Lorsque nous nous levâmes , je demandai tout bas aux assistants quel genre de vie des trois ordres il avait embrassé ; s'il était moine , clerc ou pénitent. On me répondit qu'il était depuis peu chargé de l'épiscopat, oii l'amour de ces concitoyens l'avait tumultuairentent élevé malgré lui. Le soir , je lui demande un ta (retien secret. Il me l'accorde; je l'embrasse aussi- (61 ; je le félicite d'abord de sa promotion , puis j'en viens aux prières. Je lui expose la demande de notre cher Turpion; je mets en avant ses besoins, je dé-

plore rextrëmitë oùilesl rëdait , ajoutaot que la plus grande douleur pour ses amis était de le voir mourir avec des dettes. Je l'invite à se rappeler sa profession nouvelle, son ancienne affection» et àsuspendre» par quelque sursis » les barbares poursuites d'impitoyables exacteurs. Je le prie , si le malade venait à mourir» d'accorder aux héritiers l'année du deuil sans les inquiéter ; si Turpion recouvrait la santé , ce que je désirais fort » de lui donner le repos nécessaire pour se rétablir. Je suppliais encore , lorsque tout à coup cet homme de charité se prit grandement à pleurer , non sur le retard du paiement de sa dette , mais sur le danger de son débiteur. Puis» arrêtant ses sanglots : Â Dieu ne plaise » dit-il , qu'étant clerc j'exige d'un malade ce que j'aurais à peine exigé d'un homme en bonne santé » lorsque je servais dans la milice du siècle. J'aime tellement les enfants de Turpion » que » s'il arrive à cet ami quelque chose de fâcheux, je ne leur demanderai que ce qui convient à mon devoir. Écris-leur donc à ces enfants inquiets » et » afin de corroborer le témoignage de ta lettre» tu y joindras la mienne : je vais leur annoncer que» quelle que soit l'issue de la maladie , et nous la souhaitons favorable pour ce bon frère » je leur accorde une année de sursis et leur remets la moitié du total » formée des intérêts , me contentant de la somme prêtée*. »

' Epist. IV , 24.

Celte lettre surpasse en éloquence tout ce que nous pourrions dire : on ne sait ce qu'on doit le plus ad* mirer ici , du désintéressement du créancier ou de la charité du suppliant.

Assurément l'influence de pareils exemples et de pareils hommes devait être puissante sur la société. Des évéques qui à leur caractère divin joignaient l'autorité de la fortune» de la science et de la vertu, ne pouvaient manquer d'exciter parmi les peuples entraînement et sympathie. C'était là un sacerdoce tout royaP ; jamais ordre n'avait été revêtu d'une plus belle mission. De là, l'importance à la fois religieuse et politique del'épiscopat dans ces premiers temps ; de là , par suite , l'avidité avec laquelle on en recherchait les fonctions. On conçoit qu'à une époque où le principe d'élection populaire dominait dans l'Église , la nomination d'un évéque était vraiment une affaire nationale , un événement de la plus haute gravité pour une province ou pour une ville. Il s'agissait de se choisir un chef , un chef à vie, un chef inamovible duquel souvent devait dépendre l'avenir du pays. Tous les intérêts , toutes les passions étaient en jeu. Ce qui pouvait survenir déplus salutaire, c'est que le peuple, pour confondre les solliciteurs et l'intrigue, proclamât quelque iiioileste personnage , connu par ses vertus ou par sa

^ « Vos genus electum , regale sacerdotium. » Ëpist. B. Pétri apost. I, 2,9.

science. Nulle part ce fait n'apparatt plus clairement que dans Sidonius. Sans rappeler comment il fut élevé lui-même sur le siège des Ârvernes , nous trouvons , sous ce rapport , de précieux documents dans ses lettres. Tel est, entre autres , le récit des élections épiscopales de Châlons et de Bourges. Dans le premier cas , ce sont les évoques de Lyon et d'Âu* tun» saint Patiens et saint Euphronius, qui dirigent le mouvement. Ils arrivent à Châlons , précédés ou suivis de leurs collègues de la province. La ville est agitée par diverses factions . Trois compétiteurs se présentent. L'un d'eux , privé d'ailleurs de toute vertu , étale l'illustration d*une race antique ; un autre ^ nouvel Âpicius , se fait appuyer par les applaudissements et les clameurs de bruyants parasites gagnés à l'aide de sa cuisine ; un troisième s'est engagé par un marché secret, s'il parvient au but de son ambition , à livrer les domaines de l'Église au pillage de ses partisans. Quelle sera la conduite de Patiens et d'Euphronius ? Ils commencent par s'affranchir de toute haine et de toute faveur ; ils tiennent secrètement conseil avec les évèques ; puis , bravant les cris d'une tourbe de furieux , ils imposent tout à coup les mains à un saint homme nommé Jean , recommandable par ses mœurs, sa douceur et sa charité. Ce Jean , à force de travail et de mérite, avait obtenu la place d'archidiacre; il était loin de solliciter l'épiscopat, il restait comme enveloppé dans sa modestie. Il n'en fut pas moins choisi , au grand étonnement des factions, à

rextréme confasion des méchants, aux acclamatioDS des geDS de bien , et personne n'osa ni ne voulut réclamer ' .

Tel est le récit de Sidonius, récit d*une haute importance pour rhistoire religieuse de nos premiers siècles. C'est, comme on le voit, l'élection d'un éyêque faite par deux éyèques, à la suite d'un concile provincial , au milieu et avec l'assentiment du peuple de Ghâlons. Voici maintenant une autre élection du même genre , dans laquelle Sidonius fut acteur.

A Bourges , comme à Châlons , la mort du dernier évèque Eulodius avait soulevé une foule d'intrigues. Les candidats étaient si nombreux , que deux bancs n'auraient pu les contenir' , et telle était leur impudence , qu'ils ne rougissaient pas d'offrir de l'argent pour obtenir un poste saint , une dignité sacrée '. Dans ces tristes circonstances , les habitants résolurent de s'adresser à Sidonius et de lui confier l'élection de leur pasteur. Sidonius, tout récemment promu aux fonctions de l'épiscopat, fut d'abord un peu effrayé et n'accepta qu'en tremblant. Pour éclai-

' Epist.IV, 25.

* « Tanta crat turba competitorum, ut cathedrœ unius numerosissimos candidatos nec dvo recipere scamna potuissent. » Episl. VII, 9.

^ a Vt sacrosanctam sedem dignitatemque affectare pretta oblato non reformident,r> Epist. VIÏ, 5.

rer son inexpérience , il eut recours aux lumières de ses amis. Il consulta Euphronius» qui avait pris une part si glorieuse à l'élection de Jean , et il invita , en même temps , le métropolitain de Sens, Âgrœcius , à l'aider de sa puissante coopération'. Après avoir recueilli les avis , il paraît dans la cathédrale , il monte en chaire. Le peuple prête une oreille attentive 9 et y à l'exception de quelques prêtres qui chuchotent dans un coin^ , toute l'assemblée observe un religieux silence. Au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit , Simplicius est proclamé^. Sans doute , le nouveau pontife, va-t-on croire, remplissait précédemment, dans l'Eglise de Bourges, quelque haute dignité. Sans doute , c'était quelque fameux archidiacre ou quelque riche abbé. Loin de là, Simplicius n'était pas même clerc ; on ne le connaissait que par sa science et sa charité. Plus d'une fois il s'était présenté pour ses concitoyens devant les rois couverts de fourrures et devant les empereurs vêtus de pourpre. Jeté dans un cachot , il avait vu s'ouvrir , par un prodige du ciel , les portes d'une prison barbare. Jeune , soldat , faible , seul , encore fils de famille et

* Epist. Vn, 8 et VII, 5.

' « Presbyterorum sane pattcis angulatim fringultieniibus , porro autem palam ne mussitantibus quidem. nE^isi, YII, 9.

' <( In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti , Simplicius est quem provinciœ nostrœ metropolitanum , civitati vestrœ summum sacerdotem fierideberepronuntio,» Epist. YII, 9. in Goncione.

déjà père » il avait fait construire une église sans en rien dire à personne. Telle était la pureté de sa vie, qae les partisans de l'arianisme eux-mêmes ne pouvaient rien lui reprocher ^ Voilà Thomme que Sidonius donne pour évéque à la ville de Bourges et pour métropolitain à la province. Heureux les peuples sous de pareils pasteurs !

On conçoit maintenant quelle devait être la gravité d'une élection épiscopale. Ne nous étonnons donc pas de l'importance que Sidonius attache à celle de Bourges. Des trois lettres relatives à ce grand fait , la plus remarquable est incontestablement celle oh il rend compte de toute l'affaire à l'archevêque de Tours, saint Perpetuus. C'est , à vrai dire , autre chose qu'une lettre, puisqu'il envoie à son pieux ami le discours qu'il prononça dans cette circonstance. Ce n'en est pas moins un des monuments les plus curieux pour notre histoire. Nulle part ailleurs, peut-être, la société gallo-romaine n'a été mise en relief avec autant de bonheur. En lisaqt Je récit et le sermon de Sidonius, on se croirait transporté, dans une assem* blée populaire du V^^siècle.Il y a là Vérité et vie tout ensemble.

Ce ne sont pas les seuls renseignements que Sidonius nous offre sur la société religieuse. Ici , il nous

* iiAt postquam cemulos ejus nihil vidi amplim quamsilere,

atque eos maxime qui fidem fovent Arianorum » Epist.

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