‹ Essai littéraire et historique sur Apollinaris SidoniusChapitre 5 sur 6 · VII · texte numérisé non relu

VII

fait pénétrer dans Téglise, il nous oavre, en quelque sorte , le sanctuaire ; ailleurs , il nous introduit dans la maison d'un noble et zélé chrétien. Au milieu d'une cour nombreuse d'esclaves et de clients, il nous montre Tillustre Vectius, quittant ses habitudes de grand seigneur pour nourrir son âme de l'Ecriture sainte. « Vectius lit souvent les psaumes , les chante plus souvent encore. C'est un genre de vie tout nouveau; c'est le moine accompli, non sous le manteau, mais sous la tunique du guerrier. Quoique chasseur par goût, il s'abstient de la chair des bê(es. Une fille unique, petite encore à la mort de sa femme, le console dans son veuvage : il l'élève avec une tendresse d'aïeul , avec <les soins de mère, avec une bonté de père. Envers ses serviteurs , il n'use jamais de paroles menaçantes , il ne dédaigne point les conseils 4'autrui, il ne s'obstine point à rechercher une faute. Il gouverne ses inférieurs bien plus par la raison que par l'autorité ; on dirait qu'il est plutôt Fintendant que le maître de sa maison \ »>

On peut rapprocher de ce portrait celui de la vénérable matrone Eutropia, que Sidonius s^attache à représenter comme une veuve d'un rare mérite , sachant allier l'économie à la charité , se repaissant de jeûnes et nourrissant les pauvres ^

Ne pourrait-on pas citer aussi l'exemple de ce

* Epist. IV, 9.

« Epifit. VI, 2— VIÏ, 2.

magnaniuxe Ecdicias dont nous avons déjà parlé , et qui , après avoir presque miraculeusement défendu sa patrie contre les Goths , consacra les débris de sa fortune à la subsistance de ses concitoyens? Il est beau de voir ce héros chrétien , devenant le père des pauvres , arracher aux horreurs de la famine ceux qu il avait délivrés des fléaux d*un siège. Ses serviteurs allaient, parcourant les campagnes et hs villes voisines, recueillant dans des chariots les maU heureux pour les conduire à leur maître. Et lui • plein d'un sublime dévouement, il rappelait ses hôtes à la vie; il leur distribuait le pain de la charité. Faut* il s'étonner si, dans ces siècles féconds en prodiges, une voix du ciel lui adressa ces paroles : «Ecdicius, Ecdicius , parce que tu as fait cela , jamais le pain ne manquera ni à toi, ni à ta postérité * ? »

Puisqu'il en était ainsi des laïques , qu'était-ce donc des prêtres ? Ici encore nous n'avons qu'à consulter Sidonius. Il nous montrera saint Patiens portant jusqu'aux dernières limites des Gaules sa généreuse sollicitude, et réparant, à force d'aumônes et de largesses, les ravages de la guerre et des saisons. C'est assurément un magnifique spectacle , de voir ce grand archevêque de Lyon , promenant ses bienfaits h travers les provinces dévastées par le passage

1 « Ecdici , Ecdici , quia fecisti rem hanc , tibi et semini tiio panis non deerit in sempiternum ,eo quod ohedieriê verbis mais et famem meam réfections pauperum satiaveris. » Greg. Turon. Hist. IJ, 24.

des Goths. Non content de subvenir aux besoins de ses fidèles appauvris , il confie au Rhône le soin de répandre sur des provinces lointaines ses pieuses libéralités. Il alimente de ses blés, il soutient de ses trésors des villes entières : Arles , Riez , Avignon , Orange , Viviers , Valence et TroisChâteaux sont gratuitement approvisionnés par lui. il n'est pas jusqu'au peuple arverne qui ne doive la vie à son uni* verselle munificence. Sidonius était bien digne de comprendre un pareil dévouement; aussi, dans un transport tout filial , appelle-t-il spirituellement saint Patiens un bon prêtre , un bon père , une bonne an-> née\ Un pontife aussi tendre, aussi zélé, méritait de vivre dans les cœurs et de régner sur les âmes. On peut résister à l'éloquence des paroles ; on ne résiste pas à l'éloquence des œuvres. Voilà pourquoi Patiens agrandissait le domaine de la foi ; voilà pourquoi le nombre des hérétiques diminuait parmi les Burgondes. Par une sorte de chasse apostolique , il enveloppait dans le filet de ses prédications les sauvages esprits des Photiniens. Les Barbares, une fois convaincus par ses discours , s'attachaient à ses pas sans vouloir s'en écarter, jusqu'à ce qu'il parvînt , heureux pécheur des âmes, à les retirer du gouffre profondde l'erreur*. Il serait facile de multiplier les exemples. Sidonius reconnaît lui-même que ces vertus sont en partie

' « Bonus sacerdos , bonus pater , bonus annus es. » Epist, VI, 12.

» Epist. VI, 12. Conf. Epist. II, 10.

communes à saint Patiens et au reste de ses collègues*. Ailleurs, il représente S. Rémi et S. Princi*^ pius faisant brûler dans leur cœur, comme dans un encensoir, le parfum de la charité et de la chasteté ; imposant, par la prédication , le joug de la loi sur la tête des hommes rebelles et superbes , ou ramenant, par Taiguillon d'une réprimande chrétienne, aux suaves odeurs de la pureté , les hommes souillés de la fange d'une conscience luxurieuse'.

Sidonius, on le voit, connaît intimement la société ecclésiastique de son temps. Il est même au courant des petites intrigues , comme le révèle l'accusation qu'il lance dans une de ses lettres contre le prêtre Agrippinus^. Non-seulement il pénètre dans les églises et les maisons , mais il perce de son œil scrutateur les murailles des monastères. Il suit Domnulus dans ceux du Jura^; il visite Faustus à Lerins^; il vante

* « Et horum aliqua tamen cum reliquts forsan communicanda coUegis. » Ëpist. YI, 12.

« Epist. VIII, 14. Conf. Flodoard. ï, 10.

» Epist. VI , 2.

* Epist. IV , 25. Conf. Greg. Turon. in vita Lupicini et

Romani.

» Epist. IX , 3.— Rien ne prouve , comme voudrait le faire croire Jean-Baptiste de Lezana dans ses Annales des Carmélites ( ad. ann. Christ. 471 , n« 4 , tom. III , p. 206 ), que Sidonius , avant son épiscopat, ait été moine àLerins. Cette assertion, qui ne repose sur aucun texte, ne peut s'expliquer que par la prétention qu'ont toujours eue les Carmes de se fabriquer une généalogie pour remonter à travers les âges jusqu'aux prophètes Ëlie et Elisée.

les austérités d^Antiolius', le talent de Glaudien*, et les pénitences de Ghariobaud'. Lors même qu'il ne compose qu'une épitaphe , il nous retrace la vie de S. Abraham, il nous introduit au milieu de ses disciples*.

Cette coniiaissance profonde de l'époque fait des écrits de Sidonius une des principales sources de l'histoire religieuse. Il y a, dans cette histoire comme dans l'histoire littéraire , des événements et des personnages que nous serions condamnés à ignorer sans les lettres de notre auteur. C'est à elles que nous devons presque tout ce que nous savons sur Tépiscopat de saint Patiens , aussi bien que sur la carrière ecclésiastique du prêtre Gonstantius et du philosophe Claudien. Elles nous apprennent que, dès le V* siècle, les villes de Bazas et des Convenues avaient des pasteurs \ L'évéque d'Orléans , Prosper , et le pontife Gallicinus n'existent guère que là^.

Si ces lettres ont une importance individuelle, elles ont également une importance générale. Nulle part la persécution d'Eurik n'est plus nettement dépeinte. On chercherait vainement ailleurs des détails aussi

' Epist. Vm, 14.

« Epist. IV, 2.

» Epist. VU, 16.

* Epist. VII, 17. Sur S. Abraham consulter Grégoire de Tours. Hist. Il, 21 etlib. de Vita Patrum, 3.

< Epist. VU , 6. Gonf. Beds martyrolog. IV Kaleod. Augusti, etGaU. Ghrist., t. VllI, col. 1412.

« Epist. VIU, 15 et VIII, 11.

complets sur ce grand fait de Thistoire religieuse. Le danger du catholicisme , la ruine des églises , Texil des évêques, en opposition avec les victoires de Tarianisme et les progrès des Goths, tout cela groupé avec art forme un des plus beaux tableaux qu'on ait esquissé \

Nous puisons en outre dans Sidonius des renseignements sur les solennités du V® siècle, soit qu'il raconte comment S. Mamert institua les Rogations* , soit que, se mettant lui-même en scène , il décrive les cérémonies qui se pratiquaient à la fête de saint Just^. Partout il y a intérêt et instruction, Â Vienne , c*est un peuple en proie à tous les fléaux qui invoque l'assistance du ciel. De fréquents tremblements de terre , de sinistres incendies menacent d'abîmer une ville coupable, et semblent préparer d'universelles funérailles*. Mamert se rappelle la pénitence des Ninivites ; il prescrit des jeûnes et des prières : Dieu se laisse fléchir et pardonne. A Lyon, c'est une foule immense réunie autour du tombeau d'un patron vénéré , et mêlant sa voix à celle des moipes et des prêtres pour chanter Matines. La basilique et la crypte

* Epist. VII, 6. Conf. Greg. Turon. Hist. II, 25.

* Epist. V, 14— VU, 1. Conf. S. Avit. Homil. de Rogation. ap. Acta SS.Boll. Maii II, 631 ; et Greg. Turon. Hist. U, 34.

» Epist. V, 17.

* « Cuidam totius orbis fmieri prodigiosum quoddam bustaie minabaniur. » Homil. Avit. de Rogationibus.

brilleDi de mille cierges , retentissent de mëlodieun: cantiques. Dans l'intervalle des offices , on va s'asseoir sous l'ombrage d'une treille ou s'étendre sur un vert gazon. Les uns devisent agréablement; d'autres jouent aux dés ; les plus vigoureux s'exercent à la paume; Sidonius fait des vers en attendant la Messe. C'était alors une grande fête qu'une fête religieuse. Le christianisme touchait à son berceau , et la foi s'élançait jusqu'au ciel. Sans doute elle n'élevait pas encore dans les airs ces hautes tours , ces flèches gigantesques qui. ornèrent plus tard nos belles cathédrales. Mais» pour être plus modeste, elle n'en était pas moins vive. Elle grandissait tous les jours, cette fille aînée de Dieu; elle commençait à embrasser le monde dans ses puissantes étreintes. Le nombre des fidèles croissait avec elle, et les assemblées aussi. Les églises bâties d'abord ne suffisant plus ou tombant en ruines, on les releva, on les multiplia. Partout les évéques et les abbés s'empressèrent d'encourager le zèle des peuples. De ce nombre furent saint Patiens à Lyon » saint Perpetuus à Tours et saint Abraham chez les ArvernesS On vit même des laïques se dévouer à ce pieux ministère. Tel est cet Elaphius qui construisit à ses frais un baptistère chez les Rnthènes et le Simplicius de Bourges dont nous avons parlé '. Chacun contribuait à l'embellissement de l'édifice

* Epist. VI , 12 — IV , 18 et VU , 17.

* Epist. IV, 15 et VII, 18.

selon ses moyens , en fonrnissant des matériaux pour les autels, ou en composant des inscriptions pour les murs. Les lettres et les poésies de Sidonius , relatives à ces fondations, ont une importance toute particu-liére pour Thistoire de Tart au V' nècle. Il y est question de Torientatton des basiliques , de lambris dorés , de marbre ornant la voûte , les fenêtres et le sol, de vitraux, de portiques, de colonnes de pierre se déroulant autour de la nef. Elles n*ont pas moins d'importance pour l'histoire des mœurs. La dédicace de ces nouveaux temples donnait lieu à de pompeuses solennités , à des translations de reliques , à des pèlerinages. Êvêques et fidèles s'y rendaient , et pendant plusieurs jours on ne voyait que festins de joie , od n'entendait que cantiques d'action de grâces ^

Les traits de mœurs ne sont pas rares dans Sidonius; ses lettres sont le tableau le plus complet que l'on puisse rencontrer de la société gallo-romaine. Vie politique , vie littéraire , vie religieuse , vie morale , tout s'y trouve. Gela se conçoit : Sidonius a passé par toutes les conditions; il a tout vu et tout raconté. Il a beau se défendre d'être historien ; personne ne Test plus que lui. Il l'est avec d'autant plus de vérité , qu'il Test sans intention. Ses écrits sont un trésor oii la science peut puiser à pleines

1 Epist. II, 10. Conf. Greg. Turon. Uisl. II, 14, et Sirmond. not. ad. SidoD. , 32.

« Epist. IV, 15— IX, 3. Conf. Greg. Turon. Hist. X, 30.

maios. Il n'est pas jasqa'aax récits de voyages , jusqu'aux descriptions en apparence purement littéraires 9 qui n'offrent un vtf intérêt pour l'histoire. Soit qu'il aille à Rome, soit qu'il aille à Nimes, il recueille , chemin faisant, une foule de curieux détails. Vient'il de visiter Gonsentius , il nous décrit sa villa octavienne avec ses hautes murailles, sa chapelle, ses portiques et ses thermes. Des champs, des eaux, des vignes, des oliviers, des avenues, une terrasse , une colline, en font un séjour enchanteur, qu'embellit une nombreuse bibliothèque \ Ailleurs, c'est Narbonne, dont il vante le climat et les campagnes, dont il énumère les édifices: Narbonne, aujourd'hui bien déchue de son antique splendeur , avait alors encore ses portes , son forum , son amphithéâtre, ses temples, son capitole, ses monnaies et ses arcs de triomphe '• Puis, c'est Âvitacum , ce domaine tant aimé, où se trouvaient réunis, sur les bords d'un lac, des appartements d'hiver et d'été, des bains, des portiques, de longues galeries \ Tantôt Sidonius va se délasser chez Ferréol et Âpollinaris , dans leurs délicieuses résidences de Voroangus et de Prusianum qu'arrose le Gardon^. Tantôt, promenant son imagination rêveuse au confluent de laDordogne

' Ëpist. VI1I,4.

» Carm. XXIII, 37 sq.

' Epist.11,2.

♦ Episl. II, 9. Conf. Carm. XXIV, 52.

et de la Garonne , dans le hurgus pîttoresqve de LeontiuSyil contemple , au milieu des tours aériennesi sous de magnifiques lambris, les marbres et les peintnresMly a, dans ces descriptions, une foule de détails d'architecture qui donnent une idée assez exacte de la somptuosité des habitations gallo-romaines. Une villa était un vrai palais ; il n'y manquait rien , puisqu'on y rencontrait jusqu'à des musées et des bibliothèques. Naturellement la vie de ces châteaux devait répondre à leur extérieur. C'est encore ce qui résulte des lettres de Sidonius. Le matin, les visites; puis, le jeu ou la lecture. A la cinquième heure , le dîner. Il était ordinairement sénatorial , c'est-à-dire , court et abondant*. Après la méridienne, une promenade à cheval et le bain servaient de préparation au souper \ C'est à table surtout que l'on goâtait le plaisir de la conversation. Un spirituel badinage , une gaîté franche, une fine plaisanterie en faisaient les principaux charmes. C'est à table que Sidonius devisait avec ses amis, et qu'il soutenait ces luttes poétiques si bien racontées par lui ; c'est à table qu'il improvisait des vers sur le livre de Petrus et qu'il triomphait , en présence de Majorien , des calomnies de Paeonius.*

« Carm. XXII.

- « Prandebamus breviter, copiose , senatorium ad morem,»

Kpist. II, 9.

» Ibid. Conf. Carm. XXIII.

* Epist. IX, 13etl, 11.

Telles étaient les occapatioDS des seigneurs galloromains dans leurs villas. Quelles étaient celles des femmes? C'est ce qu'il est difficile de savoir d'une manière précise. Il paraîtrait cependant, d'après quelques mots de Sidonius» qu'elles s'appliquaient à filer et à lire \ Mais il est vraisemblable qu'elles avaient leur bibliothèque spéciale , formée uniquement de livres de piété , à la différence de celle des hommes» où l'on distinguait les plus beaux ouvrages de Téloquence latine : saint Augustin , Varron , Horace, Prudence et de plus Origène*. L'indication d'un gynécée donnerait aussi à entendre que leur vie était solitaire et cachée ^.

Jusqu'à quel point les mœurs de ces grandes villas étaient-elles pures? Devant une pareille question la critique doit se montrer circonspecte. Tout ce qu'on peut dire , c'est que Sidonius vante la religieuse austérité de Gonsentius. Mais il le fait en termes qui ne sauraient être admis comme règle générale, a O

* Epist. Il , 2. Conf. Carm. XXII.

' « Hue libri affatim in promptu : sic tamen quod ;qui inter matronarum cathedras codices erant, stylus iis religiosus inveniebatur , qui vero per subsellia patrum familias , ii cothurno laticUis eloquii nobilitabantur. Nam similis scientiœ viri, hinc Augustinus , hinc Varro , hinc Horatius , hinc Pruden-

tius lectitabantur . Quos inter Adamantins Origenes »

Epist. 11,9.

' « Hinc egressis frons triclinii matronali$offertur,>iEpist» II, 9.

riante demeure » s'écrie-t-il , ô pieux pénates ! C'est là qu'habitent la pudeur et la liberté si difficiles à rencontrer et à concilier '. r> Ailleurs, en décrivant ses bains d'Âyitacum , il prend la peine de remarquer qu'on n'y voit aucune peinture obscène » aucune de ces nudités qui , en faisant admirer l'art , déshonorent l'artiste* ; ce qui indiquerait qu'il n'en était pas ainsi partout. Ce ne sont là néanmoins que des traits particuliers ; et, en fait d'appréciation morale, nous n'avons pas plus que Sidonius le droit de généraliser.

Ordinairement les propriétaires de ces riches domaines avaient passé par les charges publiques; après s'être acquittés des fonctions supérieures, ils se retiraient dans leurs terres , partageant leurs occupations entre les amusements et l'étude, se livrant alternativement aux exercices du corps et de Tesprit. Tel était, par exemple, Tonantius Ferréol, dont l'intrépide sagesse avait déconcerté les efforts d'Attila et de Thorismund , en même temps qu'elle soutenait Aétius, et qui avait eu l'honneur de voir son char traîné au milieu d'applaudissements unanimes par les

^ « O dulcis domus , o pii pénates, Quo8 , res difficilis sibique discors , Libéria» simul excoiit pudorque. »

( Carm. XXKI , 435. Conf. SpUt. YIU, 4. )

* « Non hicper nudam pictorum corporum pulehritudinem mrpis prostat historia , quœ , sicut ornai artem , sic devenusteUarlificem, » Epist. n, 2.

peuples de la Gaaie. Ud dîner lui avait suffi poar éloigner les Goths et pour sauver Arles. Tonantius Ferrèol appartenait à une des familles les plus distinguées de nos provinces méridionales. Sidonius avoue qu'il pourrait à peine compter les chaises curules et les titres patriciens de ses aïeux , encore moins leurs victoires et leurs triomphes. Il ne trouve qu'une manière de reconnaître dignement sa grandeur , c'est de le pla-. cer parmi les pontifes » ou , comme il les appelle , parmi les parfaits du Christ. Ce Ferréol, pour lequel Sidonius n'a pas assez d'éloges, avait été préfet des Gaules, sous Valentinien III. C'était «n de ces hommes d'élite , comme il en surgit au déclin des empires , qui se dévouent pour les peuples et les protègent contre roppression\

Au milieu du V siècle , un préfet des Gaules avait encore quelque importance. Sans doute son influence était considérablement réduite; sans doute on aurait eu honte souvent de lui demander ce qu'il ne pouvait plus accorder*; mais si le pouvoir avait faibli, on s'honorait toujours du titre, et, comme le témoigne la condamnation d'Arvandus, on savait punir le prévaricateur. Sidonius était fier d'avoir eu quelque crédit et quelque distinction. Il complimentait son ami Félix sur sa promotion à la première magistra-

^ Epist. VU, 12 et I, 7. Conf. Carin. Propempt. * n Et nunc quutn id, quod possibilitas tuanon habet, verecundiananpetaiur j» Epist. IV, 14.

ture^ ce qui prou veqae les charges romaines, malgré la décadence de TEmpire, n'avaient pas entièrement perda leur antique considération. Ce n'est pas que Sidonius se soit fait illusion. Quoi qu'il dise dans le panégyrique d'Ânthemius, il appréciait mieux que personne cette décadence , et son patriotisme lui suggéra dans maintes circonstances des regrets énergiques. Telles sont entre autres les plaintes si éloquentes qu'il met dans la bouche de Rome : a O douleur ! Les droits du peuple et du sénat sont proscrits ; je sois tout entière dans le prince» tout entière au prince; misérable lamheau de l'empire des Césars , je ne suis plus qu'un royaume » moi qui étais reine autrefois\)t> C'est surtout dans l'administration locale , que la vie politique semblait s' être réfugiée. La curie pour Sidonius est autre chose qu'un simple souvenir , c'est une réalité. Çà et là dans ses lettres on en voit apparaître les membres sous différents noms. Quelques traits révèlent même qu'il en connaissait les délibérations et les intrigues. Il parle , par exemple , de certains personnages qui , poussés par une détestable manie

* « GaiLdeo te ampUssimœ dignitatis infulas consecutum,».

Nam licet in prœsentiarum sis potissimus magistratm »

Epist. II, 3. Conf. Epist. II, 13 et V, 16. Symmach. Epist. II, 63— IV, 28— X, 44. Cassiod. Var. II, 2— VI, 2, ' « Proh dolorî Eocctisso populijure atque senatus, Quod timui incurri ; sum tota in principe , tota Principis, et fio lacerum de Cœsare regnum, Quœ quondam regina fui» »

(Paneg. Atit. 101.)

de popularité, saisissent la maio des premiers citoyens» les entraînent hors de rassemblée, leur donnent des baisers à l'écart , et leur font gratuitement des offres de services pour se ménager leurs suffrages \ Il est à regretter qu'il se soit ainsi arrêté sur le seuil , et qu'il ne nous ait pas introduit plus avant dans le sanctuaire du municipe.

Si , quittant les hautes régions de la société galloromaine, nous abaissons nos regards sur les classes inférieures , nous rencontrons encore de précieux documents dans Sidonius. Yeut-on savoir comment la noblesse traitait le petit peuple? On n'a qu'à lire la lettre où il transcrit Tépitaphede son aïeul. Un jour qu'après un voyage à Lyon il regagnait la capitale des Arvernes, il aperçut d'une colline des fossoyeurs occupés à fouiller un antique cimetière où se trouvait la sépulture du préfet Âpollinaris. Tout à coup il lance son cheval à travers la plaine, il surprend les malheureux paysans en flagrant délit, et, dans sa colère aristocratique, il les fait torturer sur le tombeau même, autant que l'exigeait, dit-il, la sollicitude pour les vivants et le repos des morts '•

* « Multi fréquenter, quos exsecrabilis popûlaritas agit, civium maœimos manu prensant , eque consessu publico abducunt , ac sequ^stratis oscula impingunt , operam suam spon-

dent, sed non petiti. ipsos sumpius uUro récusant, et ab

ambitu clam rogant singulos , ut ab omnibus palam rogentur. » Epist. V, 20. Conf.Epist. VII, 14.

• « Supplicia captorum differre non potui, sed supra ipsum

Encore craignait- il que son droit ne fût trop faiblement vengé. Ce qui n'est pas moins remarquable , c'est que l'évéque, tout saint qu'il était » approuva sa colère 9 et déclara, suivant la formule ancienne, que les coupables méritaient leur châtiment \ Voilà jusqu'où allaient, au V siècle , la fougue des seigneurs gallo-romains et le respect ou plutôt la religion des sépultures.

Cet exemple peut servir à montrer les rapports des nobles et des paysans. Il en est d'autres où l'on découvre les rapports des paysans entre eux. Telle est la lettre à Pudens. Elle est assez courte pour que nous n'hésitions pas à l'insérer ici : « Le fils de ta nourrice a enlevé la fille de ma nourrice ; c'est une action indigne, et qui nous eût brouillés, si je n'avais su d'abord que tu n'as pas su le complot. Après avoir préalablement justifié ta conscience , tu daignes demander l'impunité pour une faute encore récente. Je l'accorde, pourvu que, devenant patron de maître que tu étais , tu affranchisses le ravisseur de sa dépendance originelle. Quant à cette femme , elle est déjà libre : afin qu'elle paraisse avoir été prise, non pour jouet d'une passion criminelle, mais pour légitime épouse , il faut que notre coupable

senis nostri opertorium torsi latrones, quantum sufficere possit superstitum curœ, mortuorum securitati.)>^p\si. III, 12.

' « Vir sanctus etjustus iracundiœ meœ dédit gloriam, pronuntians more majorum reos tantœ temeritatis jure cœsos videri. » Ibid.

désormais client, au lieu de tribulaire, commence à jouir de la condition de plébéien plutôt que de colon. Cette composition ou cette satisfaction peut seule réparer convenablement l'injure que j'ai reçue. J'accorde à tes vœux et à ton amitié que , si la liberté dégage le mari, le châtiment n'enchaîne pas le

ravisseur *. »

C'était ces paysans surtout , esclaves ou colons , qui avaient à souffrir du malheur des temps. Le seigneur gallo-romain , dans son château , entouré d'un nombreux cortège de fidèles , pouvait au moins goûter le repos. Il n'en était pas ainsi du pauvre. On ne voyait que trop fréquemment des troupes de brigands ou de bagaudes , fondre sur une province et en emmener les habitants pour les vendre ensuite. On en trouve un exemple dans Sidonius. Il s'agit d'une femme enlevée dans une incursion de ce genre , et qui , après avoir été conduite d'Ârvernie en Champagne, avait été transportée ailleurs et vendue sur un marché public '. Le bon évéque, en intercédant pour elle auprès de son ami S. Lupus, a soin de nous avjertir qu'elle a été prise par des brigands originaires du pays , par des Warges, comnjie

* Epist. V, 19. Conf. Episl. VI, 10 et IX, 10.

' « Unam feminam ,,.,. quam forte Vargorum, hoc enim nomine indigenas latrunculos nuncupant, supervenlus absiraxerat, isto deductam ante aliquot annos isticque distractam quum non falso indicio comperissent.... y> Epist. VI, 4. Conf. Leg. Ripuar. LXXXV et Salie. LVII.

il les appelle. D'après ce texte infiniinent curieux , le warge n'existait donc pas seulement chez les Bar* bares, puisqu'on le rencontre dans Sidonius aussi bien que dans les lois salique et ripuaire.

Tels sont les principaux traits fournis par Sidonius pour le tableau de la société romaine du V^ siècle. Il nous reste à rechercher ceux qu'il renferme pour l'histoire de la société barbare. Car , ainsi que nous l'ayons reconnu, Sidonius embrasse d'un côté le passé, de l'autre l'avenir. Tranquille au milieu de la tempête , il assiste à la fois à la catastrophe de Rome et aux triomphes de la Germanie. Quelle impression dut produire sur lui la présence de ces guerriers du Nord à l'aspect étrange? De quel œil vit-il leurs innombrables hordes sillonner de ravages et de ruines les plus belles provinces de l'Empire? Comment et jusqu'à quel point fut-il en contact avec eux ? C'est ce qu'il faut demander à ses écrits.

Si , nous plaçant à Feutrée de la carrière littéraire de Sidonius , nous consultons le panégyrique d'Avitus, nous y découvrons déjà le monde barbare. Huns, Gépides , Bastarnes , Franks , Burgondes , le poète nomme tous les peuples de la belliqueuse armée d'Attila*. Il semble vouloir les passer en revue d'abord , afin de les examiner ensuite en détail. C'est ce qu'il entreprend de faire dans le panégyrique de

* Paneg. Avil. 319 sq.

Majorien. On n'a sans cloute pas oublié comment il raconte la surprise et la déroute des Franks pendant les apprêts d'un festin nuptial. Dès-lors , il les a aperçus » il les dépeint, il en donne en quelque sorte le signalement : il nous les représente avec leurs cheveux d'un blond roux relevés en aigrette sur le front. Il nous montre leur visage rasé , aux yeux glauques et aux longues moustaches ; leur corps gigantesque serré dans d'étroits vêtements. Il les suit sur les champs de bataille , lorsqu'ils lancent leur terrible hache» lorsqu'ils agitent leur pique ou leur bouclier * .

Plus loin , ce sont les Vandales errant sur les mers et dévastant les campagnes de l'Italie. On les voit assis sur les bancs de leurs galères , attendant que des esclaves maures leur apportent un riche butin ; ou bien , se préparant à combattre, ils cachent sous une cuirasse de fer leurs corps bronzés, bandent leurs arcs et déploient leurs bannières *•

A côté des pirates du Midi , Sidonius ne pouvait manquer de ranger ceux du Nord , leurs anciens frères. Parmi les nombreux essaims de Barbares, il distingue le Saxon pour qui c'est un jeu de sillonner la mer de Bretagne et de fendre les vagues azurées sur des esquifs de peaux \ «C'est, dit-il, le

^ Paneg. Major. 217 sq.

> Ibid. 386 sq.

' « Quin et Aremorictis piratam Saxona iractus Syerabat , cui pelle salum sulcare britannum Ludus, et assuto glaucum mare findere lembo. »

( PaiMK. AtîI. 369. )

plus farouche de tous les ennemis. Il attaque à l'improviste; il se dérobe avant d'être vu; il méprise ceux qui l'attendent ; il terrasse ceux qu'il surprend. S'il poursuit, il atteint; s'il fuit, il échappe. Le naufrage l'exerce y loin de l'épouvanter. Non-seulement il connaît les dangers de la mer , mais il est familiarisé avec

eux Joyeux au milieu des flots et des écueils , il

brave le péril dans l'espoir du butin. Avant dé mettre à la voile pour la patrie* sa coutume est de décimer

les captifs par des supplices égaux et atroces , coutume d'autant plus triste qu'elle repose sur la superstition * . »

Dans le panégyrique d'Anthemius , il est encore plus précis. On s'aperçoit qu'il a contemplé de prés les Barbares. Le portrait des Huns révèle une connaissance parfaite des mœurs scythiques. « C'est, ditil , une nation dont le courage et l'aspect inspirent l'effroi. Le visage des enfants eux-mêmes ne laisse pas d'exciter une sorte d'horreur. Leur tête étroite n'est qu'une boule allongée; au-dessous du front, leurs yeux vont se perdre dans deux profondes cavités ; la lumière frappant la voûte de leur cerveau parvient à peine jusqu'à leurs orbites enfoncées, qui toutefois ne sont pas fermées au jour; car sous cette voûte resserrée ils embrassent un vaste espace , et si le rayon lumineux qu'ils perçoivent n'a pas plus d'étendue , en revanche ils distingueraient un point au fond

1 Epist. vm, 6.

d'un puits. Dès qu*iis sont nés, un bandeau écrase et aplatit leurs narines , pour que le casque ne trouve aucun obstacle. La tendresse maternelle ne craint pas de les déformer ainsi pour les combats... Du reste, leur corps est beau ; ils ont une vaste poitrine , de larges épaules et une taille svelte. A pied , ils sont de médiocre stature ; à cheval ou assis, ils paraissent très-grands. Le jeune barbare quitte à peine sa mère, que le coursier lui présente son dos; on croirait qu'ils ne font qu'un , tellement le cavalier semble cloué au cheval. Les autres voyagent sur leurs montures ; eux, ils y habitent ; ils aiment les arcs et les javelots; leurs mains sont terribles et sûres ; leurs traits donnent infailliblement la mort\ »

 part l'afféterie et l'hyperbole ordinaires à Sidonius , on ne peut mieux faire ressortir le caractère de la race tartare. Il fallait avoir étudié les Huns pour les peindre avec une aussi heureuse exactitude. On doit d'autant plus regretter que l'évéque des Ar* vernes n'ait pas cru devoir continuer son histoire de la guerre d'Attila.

Sidonius, en sa qualité de lyonnais, ne connaissait pas moins bien les Burgondes. Il les représente se graissant la chevelure avec du beurre rance et s' abandonnant à des plaisirs grossiers : singulier voisinage pour un gallo-romain ami des bonnes manières et du beau monde. «Veux-tu savoir, écrit-il au con-

^ Paneg. Anthem. 245 sq. Gonf. Amm. Marcell. lib.XXX. Zosim. lib. lY et Jornand. de Reb. get.

sulaire GatulHous, ce qui brise ma lyre? Effrayée par les sons discordants des Barbares , Thalie dédaigne les vers de six pieds depuis qu'elle voit des patrons qui en ont sept. Heureux tes yeux! heureuses tes oreilles! heureux même ton nez! car il ne respire pas dix fois le matin l'odeur empestée de l'ail et de l'oignon. Tu n'aspoint à recevoir avant le jour, comme si tu étais le vieux père de leur père ou le mari de leur nourrice , ces géants auxquels suffirait à peine la cuisine d'Âlcinoûs\ )> Oln conçoit facilement qu'au milieu de pareils hôtes , Sidonius ne fût guère disposé à versifier un épitbalame.

Ce fut surtout pendant son séjour à Bordeaux qu'il se trouva en contact avec les Barbares. Ils encombraient la cour d'Ëurik ; ils y affluaient de tous les pays y de toutes les tribus, de toutes les armées. Le palais du roi goth était comme le point de ralliement des chefs germains, le rendez-vous de toutes les peu*plades. Quelle bizarre fortune pour Sidonius que d'être obligé de vivre en semblable compagnie ! C'était bien autre chose que les deux vieilles femmes du château de Livia. Aussi n'y a-t-il rien de piquet comme la lettre oti il rend compte de ses impressions d'exilé.

« J'ai presque vu deux fois , dit-il , la lune achever son cours, et n'ai obtenu qu'une seule audience : le maître de ces lieux trouve peu de loisirs pour moi ;

* Carm. XII, S sq.

car r univers entier demande aussi réponse et l'attend avec soumission. Ici nous voyons le Saxon aux yeux bleus trembler » lui qui ne craint rien que les vagues de la pleine mer. Ici le vieux Sicambre » tondu après sa défaite, laisse croître de nouveau ses cheveux. Ici se promène THérule aux joues verdàtres, presque de la teinte de TOcëan , dont il habite les derniers golfes. Ici le Burgonde, haut de sept pieds, fléchit le genou et implore la paix. Ici TOstrogoth réclame le patronage qui fait sa force , et à l'aide duquel il fait trembler les Huns, humble d'un côté , fier de l'autre. Ici toi-même , ô Romain , tu viens prier pour ta vie ; et quand le Nord menace de quelques troubles , tu sollicites le bras d'Eurik contre les hordes de la Scythie, tu demandes à la puissante Garonne de protéger le Tibre affaibli'.»

Ce qu'il y a de remarquable dans ce tableau , ce n'est pas tant la vivacité des couleurs que la souplesse du pinceau. Sidonius, tout romain qu'il est, ne peut se défendre d'une secrète vénération pour Eurik. Son patriotisme est presque dompté.

Eurik n'était pas le seul roi de sa race qui inspirât cette vénération. Son frère et son prédécesseur , Théodorik II , semble l'avoir partagée. Sidonius convient que l'envie même ne saurait lui refuser des éloges'. Et, comme pour justifier cette assertion, il

* Epist. VIII, 9. Traduction de M. A ug. Thierry. Lettres sur l'Histoire de France ,104.

* « Mores autem hvjuscemodi, ut laudibus eorum nihil ne regni quidem defraudet invidia. )> Epist. I, 2.

BOUS fait de ce prince un magnifique portrait. Ce morceau est des plus importants pour l'histoire du monde barbare. On s'aperçoit que les Goths ont déjà adopté la civilisation et les habitudes romaines. La cour gothique ressemble , sous bien des rapports > à la cour impériale : à voir Théodorik dans son palais de Bordeau^x ou de Toulouse , on croirait voir Majorien dans sa résidence d'Arles ou de Narbonne. Ce n'est pas, du reste, la seule fois que Sidonius s'est plu à nous retracer les mœurs des Goths. Dans son premier panégyrique , il décrit également l'assemblée des vieillards de cette nation, qui eut pour résultat l'élévation d'Âvitus au trône. Mais , comme peinture des mœurs royales, le portrait de Théodorik est beaucoup plus circonstancié.

«Avant le jour il va, avec trés-peu de suite , visiter ses prêtres , pour lesquels il montre de grands égards, bien que l'on puisse s'apercevoir , à ses propos confidentiels , que ces démonstrations de respect tiennent plus à l'habitude qu'à la piété. Le reste de la matinée est réservé aux soins du gouvernement. Des officiers en armes sont debout autour du siège royal ; la troupe fourrée des chefs est admise au conseil , de manière à ce qu'on ne puisse pas la dire absente , mais tenue à l'écart comme trop bruyante ; elle bourdonne à l'aise entre les voiles de la salle et une barrière extérieure. Dans l'intérieur de la salle sont admis les députés des différents peuples. Le roi écoute autant que l'on veut, et répond en peu de mots.

S'agit*il d'une affaire à discater ? il ajourne. Le cas est-il argent? il décide sur-le-champ. Vers la deuxième heure (huit heures) » il quitte le trône et va inspecter son trésor ou ses écuries. Si après cela il part pour la chasse , il n'endosse point Tare ; cela lui paraîtrait au-dessous de la gravité royale; mais si , cheminant ou chassant , il aperçoit une proie , il tend la main en arrière , dans laquelle un esclave place aussitôt un arc débandé ; car , autant il lui paraîtrait ignoble de se charger d*un arc enveloppé de son fourreau , autant il lui semblerait efféminé de le recevoir tendu. Il le tend donc lui-même. ...» y place la flèche et tire. Souvent, au moment de tirerait demande à quelqu'un de lui désigner ce qu'il doit frapper ; on lui indique la proie à abattre , il l'abat ; et s'il y a méprise, ce sera plutôt de la part de l'indicateur que du tireur. Pour ce qui est de ses repas, ceux des six jours de la semaine ne différent en rien de ceux d'un simple particulier. On ne voit point là la table fléchir sous l'argenterie massive dont l'ont surchargée des esclaves haletants. Là , rien n'a tant de poids que le discours ; l'on s'y tait ou l'on y parle de choses graves. Les garnitures et les draperies des lits de repas sont en pourpre ou en coton. Les mets se recommandent par le bien assaisonné plutôt que par la rareté ; l'argenterie se fait remarquer par l'éclat plutôt que par le poids ; et les coupes n'y sont pas si souvent présentées aux convives , qu'il n'arrive plutôt à la soif de les désirer qu'à l'ivresse de les refuser. En un

mot , on voit là réunies l'ëlëgance grecque , Fabondance gauloise et la promptitude italienne ; pompe publique, soins privés et discipline royale. Quant aux magnifiques festins du dimanche , je m'abstiens d'en parler, comme d'une chose connue des personnes les plus obscures. Après le repas , le roi fait ou ne fait pas son somme méridien , et ne le fait jamais que très-court. La fantaisie lui vient-elle de jouer ? il prend vivement les dés , les examine avec soin , les agite avec grâce , les jette franchement , les nomme gaîment , les attend avec patience. Aux bons coups il se tait , aux mauvais il rit , et ne se fâche à aucun. Peu avide de revanche, il veut cependant n'avoir pas l'air d'en redouter la chance. Si on la lui offre , il la refuse ; si on la lui conteste , il y renonce. Vous le quittez sans embarras ; il vous quitte sans contestation. Aux dés, comme à la guerre, il n'a qu'un souci, celui de vaincre. Dès qu'il est au jeu, il met pour un instant la dignité royale de c6tè ; il encourage , il exhorte son joueur à la liberté, à la confiance , et , pour dire tout ce que je pense , il a peur de faire peur. Il aime à voir son adversaire en colère d'avoir perdu ; cette colère est pour lui la preuve qu'il n'a point été ménagé; et, ce qui est peutêtre singulier , c'est que ce contentement provenant (l'une si petite cause ait pu contribuer parfois au succès de grandes affaires. On a vu, dans ces moments propices , accueillir d'emblée telle demande qui avait échoué à plusieurs reprises, en dépit de hauts patro-

nages. Moi-même , si je joue avec le roi , ayant quelque chose à lui demander 9 je m' estime heureux d'être battu y et de perdre une partie qui m'assure le gain de mon affaire. Vers la neuvième heure (à trois heures) recommencent les fatigues de la royauté : alors reviennent les demandeurs , les flots de défendeurs; ce n'est de tout côté qu'un tumulte de procès ; ce tumulte se prolonge jusqu'au soir. A l'annonce du souper royal il s'apaise, et se divise entre les divers patrons des plaideurs, jusqu'au moment où commencent les gardes nocturnes. Au souper, les mimes bouffons sont admis , rarement toutefois et sans risque , pour aucun convive, d'être atteint par leurs mordants quolibets. Mais on n'entend jamais là ni orgue hydraulique, ni poème entonné de concert par plusieurs voix enflées par le phonasque. Là ne sont non plus reçus à chanter ni lyriste , ni coraule , ni mésochoriste , ni joueuse de tympan ou de psaltère. Le roi n'aime que les chants faits pour exciter le courage autant que pour charmer l'oreille. Dès qu'il se lève de table » les gardes de nuit s'établissent au trésor et aux entrées du palais royal , pour y veiller tout le temps du premier sommeiP.»

Voilà certes une bien longue description. Encore avons-nous supprimé les détails d'un minutieux signalement. Sidonius n'a jamais été ni plus fécond , ni plus précis. Ce n'est plus une lettre , c'est presque

*Epist. I, 2. Trad.de M. Fauriel; Hùt.de la Gaulemérid. soui la domination des conquérants germains, 1 , 293.

une histoire , quoi qu*il en dise ' ; c'est l'histoire d'un maître que l'on respecte , ou que l'on redoute. L'auteur se garde bien de critiquer. Â peine oset-il noter en passant que la religion du roi est plutôt extérieure que réelle. Du reste, pas une allusion au meurtre de Thorismund , pas un trait contre l'arianisme, pas un mot tant soit peu défavorable. Il craindrait qu'on ne l'accusât de faire une satire ' ; aussi serions-nous vraiment porté à taxer Sidonius d'inconséquence avec lui-même , si nous ne nous rappelions qu'à l'époque où il écrivit cette lettre , il vivait en courtisan , et que Théodorik avait été en partie l'auteur de la fortune d'Âvitus. Dans ce cas-là même, et en tenant compte de la date , il est infiniment probable que cette réserve était plutôt l'effet de It prudence que de l'affection , à moins pourtant qa*on n'aime mieux supposer qu'il voulait , par cette espèce de panégyrique , préparer les esprits à une réunion des Ârvernes et des Goths. Bien qu'il évite de s'expliquer clairement sur ce point , il avoue qu'il n'aime pas les Barbares, lors même qu'ils sont bons^. «Nous nous

^ « Et ego non historiam , sed epistolam efficere curavi. » Epist.I, 2.

* a Sed jam Musa tacet tenetque habenas ,

Paucis fiendecasyllahis jocata,

Ne quisquam scUyram vel hos pocaret. »

(Carm.XII, 23.)

' « Barbaros vitas quia mali putentur; ego, etiûhnsiboni.yy Epist. Vil, 14.

moqaoDS d'eux » dit-il ; nous les méprisons et nous les craignons * . »

Peut-être, après cela, Sidonius n'était-il pas insensible à la culture romaine des rois goths» Un monarque qui , comme Théodorik II, lisait Virgile , devait trouver grâce devant lui'. La civilisation lui faisait alors pardonner à la barbarie. C'est ainsi , sans doute , qu'il a pu dire du fils de Théodorik, en félicitant la ville de Narbonne de la prédilection qu'il avait pour elle , que ce jeune prince était le soutien et le salut du monde romain'.

A part ce qui concerne les rois goths, qu'antérieurement à son épiscopat il respectait sans doute par politique ou par ton, et quelques petits vers assez flatteurs pour la reine Bagnahild , on ne peut pas dire que Sidonias ait chanté les louanges des Barbares. Il encourage, au contraire , son ami Secundinus à user contre eux des couleurs de la satire^. Et luimême ne s'en faisait pas faute. Nous avons vu comment il se moquait^de ses patrons de sept pieds , de

* Epist.IV, 1.

' Paneg. Ayit. 495.

' « Hinc te Martiusillerector , atque

Magno pâtre prior , decus Getarum ,

Romanœ columen mlusque gentis ,

Theodoricuê amat. »

(Caro). XX1II,69. )

^ a Tu tamen nihilo segnius operam mttem facetù satyrarum eoloribw intrepidus impende. » Epist. Y , 8.

ces géants voraces et grossiers qu'on appelle les Bargondes. Ailleurs, il raille, dans une lettre conti* dentielle à Probas , <x ces Sicambres , habitants des marais , ces Alains caucasiens , ces Gelons équimulges, aux cœurs de corne, aux fibres de glace, dont la férocité stupide s'exhale en inepties , en fureurs, en brutalités, comme celle des bétes sauvages \» a Puisse , dit-il encore , des deux rires du Rhin , le Sicambre tondu , humilié dans son orgueil , aller boire Teau du Vahal'! »

Ce ne sont pas les seuls passages où Sidonins parle des populations frankes. Le Sigismer dont il nous trace le portrait dans une lettre à Domnilius appartenait Traisemblablement à quelqu'une de ces populations. Ce portrait est assez curieux pour trouver place ici. Il servira à compléter la partie descriptive des écrits de Sidonius consacrée au monde barbare.

c( Toi qui aimes tant les armes et les guerriers armés , quel plaisir tu aurais goûté , si tu avais vu le jeune prince Sigismer, paré à la manière de sa nation , comme un nouvel époux , ou comme un prétendant, se rendre au prétoire de son beau-pére! II était précédé et même suivi de chevaux superbement harnachés et tout couverts de pierreries étincelantes. Mais ce qu'il y avait de plus beau , c'était le royal fiancé , au milieu de son cortège , marchant

» Epist. IV, 1.

» Carm. XIII, 30.Conf. Episl. VIll, 3.

à pied, resplendissant d'écarlate, d'or et de soie ; sa chevelure, son tdint, sa peau répondaient à tant de grandeur. L'aspect des petits rois et des princes qui l'accompagnaient inspirait la terreur au sein même de la paix. Leurs pieds » jusqu'aux talons , étaient revêtus d'une chaussure à longs poils rudes , qui laissaient à découvert leurs jambes et leurs genoux. Ils avaient , en outre , des habits très-hauts , serrés et de diverses couleurs, qui descendaient à peine à leurs jarrets , et dont les manches enveloppaient seulement la partie supérieure du bras. Ils portaient des saies vertes, bordées de rouge; des glaives, suspendus à leurs épaules par des baudriers qui leur pressaient les flancs , venaient tomber sur des robes richement fourrées. Les armes étaient à la fois pour eux une parure et une défense. Ils tenaient à la main droite des piques à crochets et des haches qui se lancent; ils avaient la gauche cachée par des boucliers aux bords d'argent et à la bosse d'or , dont la lumière faisait ressortir le prix et le travail. Enfin, tel était le luxe du cortège, que, pour une cérémonie nuptiale , la pompe ne paraissait pas moins digne de Mars que de Vénus \ »

Que ce portrait s'applique à des guerriers franks, G* est ce dont ne permet pas de douter la minutieuse description de Sidonius, surtout si l'on vient à la rapprocher du tableau du panégyrique de Majorien,

* Epist. IV , 20.

que nous avons eu déjà occasion de citer et de rappeler \ Mais de quelle tribu était le Sigismer dont il est ici question? Quelles étaient son origine, sa parenté? C'est ce qu'il est impossible de décider aujourd'hui. De tous les écrivains qui se sont occupés du monde barbare, Sidonius seul mentionne son nom 9 de même que , seul aussi , il nous a transmis celui de la reine Ragnahild*. Ceci ajoute à son importance comme historien.

Ce que nous remarquions à propos de la société romaine, nous pouvons le répéter à propos de la société germanique. Combien de personnages, combien d'événements dont le souvenir serait complètement effacé sans Sidonius! A l'énumération que nous avons précédemment donnée , nous ajouterons, outre les noms de Sigismer et de Ragnahild , la guerre soutenue par Léon V contre les Huns ^ , la victoire d' Aétius et de Majorien sur Clodion * et les attaques d'Eurik contre l'Arvernie^. Ce sont là des faits dont notre auteur seul nous a laissé le récit. Il y a même,

* Paneg. Major. 217 sq.

* Femme d'Eurik, plutôt que de Thëodorik. Sans tenir compte de la date de cette lettre, s'il se fût agi de la femme de Théodorik , Sidonius n'eût sans doute pas recommandé à Evodius de taire son nom.

3 Paneg. Anthem. 236.

^ Paneg. Major. 206.

« Epist. II, 1— III, 1 —III, 2 — m, 4— V , i2— VII, 1— VU, 5— VII, 7— VU, 11.

daDS ses lettres, certains détails du plas haat intérêt sur le caractère 9 le gouvernement et les dissensions des rois burgondes. De là l'autorité de SidoQius comme historien , autorité que les écrivains postérieurs, et Grégoire de Tours entre autres, ont souvent invoquée. Son mérite, c'est d'être historien sans le vouloir et presque malgré lui ; c'est de reproduire l'époque , de la représenter sous toutes ses faces. DansSidonius , la société est comme prise sur le fait , au milieu du travail de la civilisation ou des habitudes de la barbarie. Envisagées sous ce rapport , ses poésies et ses lettres peuvent passer pour le répertoire le plus précieux qui nous soit parvenu concernant l'histoire du V® siècle. Jeté entre deux mondes, Sidonius les a contemplés , décrits , jugés l'un et l'autre : il nous a transmis à la fois les derniers traits du monde romain et la première empreinte du monde germanique.

Vaetla,

A Paris, en Sorbonne, le iS Octobre 1839 1 par le ' Doyen de la Faculté des Lettres de Paris , J. VicT. LE CLERC.

Permis d'imprimer :

V Inspecteur générai des études, chargé de V administration de i* Académie de Paris ,

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