HOMMES. FEMMES
Lèvre inf. Commissure. Lèvre sup. Lèvre inf. Commissure. Lèvre sup.
Les 181 cas tirés des observations de M. Desgranges, de 1850 à 1860, peuvent se ranger ainsi :
Si l’on fait la somme de tous ces chiffres, on a 527 et 69; on peut voir que, sur ce grand nombre de cas, les femmes sont aux hommes comme 1 : 7,6. Ce rapport prouve bien que, quoique les femmes
soient infiniment moins exposées que les hommes aux cancroïdes
des lèvres, elles sont loin cependant d’en être préservées complètement, ainsi que veulent bien le dire certains auteurs.
A quelle cause peut-on attribuer ce singulier phénomène? On a fait beaucoup d’hypothèses pour l’expliquer; quant à nous, nous croyons que c’est parce que la femme s’expose moins à l’influence de
certaines causes prédisposantes, parce que ses lèvres, qui sont plus fines et moins étendues que celles de l’homme, ne sont pas irritées par la malpropreté, le tabac et les liqueurs fortes, et enfin parce que cette force mystérieuse qui pousse certains éléments anatomiques à s’accroître d’une manière anormale tend , chez elle, à se porter sur d’autres organes.
B. Âge . L’âge a une influence non moins grande que le sexe sur le développement du cancer des lèvres. Cette affection est excessivement rare dans la première jeunesse, puisque, sur 252 cas, nous n’en trouvons qu’un chez un sujet âgé de moins de 20 ans; c’était chez une jeune fille de 16 ans. Ce n’est guère qu’à partir de 30 ans que la maladie commence à se montrer souvent, et alors sa fréquence continue à s’accroître jusque dans la vieillesse la plus avancée, quoique cependant, d’une manière absolue, il se présente beaucoup moins de malades à la période ultime de la vie. Cela vient de la décroissance rapide du chiffre représentant une même génération: ainsi, à 60 ans, il reste le cinquième ; à 70, le huitième; et à 75 ans, il ne reste plus que le douzième de la population première; ensuite le nombre décroît tellement, qu’il ne reste presque plus d’individus à atteindre. A 85 ans, âge qui en fournit encore, il ne reste plus que la quatre-vingt-troisième partie de la même génération; et souvent alors ces vieillards ne se présentent plus pour être opérés.
Sur 17 cancroïdes des lèvres, M. Lebert en a trouvé :
de 30 à 35 ans . 2
de 35 à 40 - . 1
de 40 à 45 — . 2
de 45 à 50 — . 7
de 50 à 55 — . 2
de 60 à G5 — . 3
Au point de vue de l’âge auquel apparaissent les premiers syui-
ptômes de la maladie, M. de Bruns tire, des observations que nous avons données plus haut, le tableau suivant :
de 20 à 30 ans . 2
de 30 à 40 — . 9
de 40 à 50 — . 11
de 50 à 60 — . 13
de 60 à 70 — . 15
de 70 à 80 — . 5
Quant aux observations recueillies à l’hôtel-Dieu de Lyon, nous les avons disposées de la manière suivante, afin de pouvoir, d’un seul coup d’œil, juger quels sont les âges qui fournissent le plus de malades porteurs de tumeurs cancéreuses aux lèvres :
Total , 260
16 ans
7 6fc
C. Profession , tempérament. Nous avons souvent remarqué que le tempérament sanguin paraissait dominer chez les malades atteints du cancer labial. Nous ne pouvons pas donner à ce sujet des observations bien exactes, mais nous croyons pouvoir affirmer que la plupart des malades que nous avons vus avaient les cheveux blonds et présentaient quelque chose de particulier dans la coloration de la face : la peau du visage souvent rouge, surtout autour des pommettes, et sillonnée d’un grand nombre de petits capillaires dilatés. Le travail des champs paraît être une des causes les plus puissantes de la maladie, tandis que les autres professions semblent rester tout à fait sans influence, ainsi qu’on peut le voir dans les tableaux tirés de l’ouvrage de M. de Bruns. Sur les 181 cas analysés par nous, nous trouvons :
Cultivaleurs et journaliers travaillant à la campagne. 107
Tisserands . . 12
Rentiers . 4
Maçons . 4
Cordonniers . 4
Menuisiers . 4
Charrons . 2
Scieurs de long'. . . . . ... ... .... ... ... ...... 2
Domestiques . 2
Diverses . 19
On voit, par ces chiffres, combien les habitants de la campagne sont plus exposés que les autres aux affections cancéreuses des lèvres. On pourrait dire que les agriculteurs, et, en général, les gens qui travaillent aux champs, sont beaucoup plus nombreux que les autres. Cela peut être vrai pour certaines contrées ; mais, pour les neuf départements qui ont fourni ces malades à Ph'ôlel- Dieu de Lyon, il est lmn^Ten êjre ainsi, ils représentent une population de 3,924,000 agriettftethrè*, et, sur ce nombre, il y a seulement 1,095,000 agriculteurs, c’est-à-dire un tiers; et cependant, malgré cette énorme infériorité numérique, cette classe fournit presque deux
fois autant de malades atteints de cancroïdes labiaux que toutes les autres réunies. On en a cherché la cause dans la malpropreté des populations rurales; il nous semble qu’il est bien plus naturel d’y voir l’effet des intempéries atmosphériques , de la pluie, du soleil , du froid, qui, faisant sans cesse gercer la peau des lèvres, y causent des irritations répétées, qui peuvent bien, à la longue, favoriser singulièrement le développement de la maladie.
D. Climat; géographie du cancroïde labial ; hérédité. INous ne savons encore rien de précis sur l’influence que peut exercer la nourriture.
L’hérédité paraît être une cause assez puissante, ainsi que dans beaucoup d’autres maladies. M. Heurtaux, dans son excellente thèse, en donne 1 1 cas recueillis par lui-même ou pris dans différents auteurs. D’après les nombreux matériaux que nous avons eus entre les mains, nous pourrions bien y ajouter 4 ou 5 cas de plus; mais de ce petit nombre dTobservations, il est impossible de tirer une conclusion de quelque valeur. Toutefois, si l’on ne peut matériellement prouver l’influence de cette cause pour l’affection qui nous occupe, il n’est pas irrationnel de l’admettre , jusqu’à ce qu’elle soit démontrée par des faits nombreux et bien observés.
Nous allons rechercher maintenant si les différents climats ont un effet quelconque sur la plus ou moins grande fréquence de la maladie, et nous lâcherons d’en déterminer Y aire, autant du moins que nous le permettront les documents que nous avons entre les mains. Cette question est des plus intéressantes, malheureusement elle ne peut se résoudre aussi facilement qu’elle le paraît à première vue. Rien, en effet, n’est plus difficile que de se procurer des renreignemenls exacts, même pour la France; car, nous sommes forcé de le dire à notre honte, il est nombre d’hôpitaux de grandes villes où l’on ne recueille jamais d’observations.
Si nous considérons seulement d’abord les environs de Lyon, nous trouvons 181 cancroïdes des lèvres sur les 3,217 opérations san-
glantes faites par M. Desgranges, de 1850 à 1860; les départements voisins qui ont fourni le plus de malades peuvent se ranger dans
l’ordre suivant :
Loire . 29
Haute-Loire . 26
Rhône . 25
Isère . 14
Ain . 13
Drôme . 11
Saône-et-Loire . 10
Jura . 9
Ardèche . 2
Les autres donnent seulement l’unité.
Ces nombres n’ont qu’une valeur fort restreinte, et ne peuvent avoir une signification quelconque que pour nos contrées. Ainsi, par exemple, pourquoi les départements de la Loire et de la Haute-Loire fournissent-ils un nombre beaucoup plus considérable de cancroïdes des lèvres que les départements de l’Isère et de l’Ain, qui sont tout aussi rapprochés, et dont les habitants, atteints d’autres maladies, viennent cependant en grand nombre dans nos hôpitaux? Nous avons d’abord cru en devoir trouver la cause dans la différence des altitudes des habitations. Nous avons, à cet effet, recherché minutieusement la hauteur au-dessus du niveau de la mer des localités d’où venaient nos malades ; mais nous pouvons dire que notre peine a été tout à fait inutile, nous sommes arrivé sous ce rapport à un résultat négatif complet. C’est bien déjà quelque chose, mais la cause efficiente véritable est encore à trouver.
Maintenant, au lieu de nous en tenir seulement à une petite partie de la France, si nous considérons tous les pays sur lesquels nous avons pu obtenir des renseignements, nous arrivons à des résultats qui ne manquent pas d’intérêt, et qui semblent avoir échappé jusqu’ici à presque tous les auteurs.
Le cancroïde labial parait être une affection très-rare dans le nord
de l’Europe, dans la Russie septentrionale, en Norvège et en Suède. Pour ce dernier pays, M. Rossander, chirurgien du grand hôpital de Stockholm, dit : «Le cancroïde de la face est une maladie très-rare en Suède, au moins d’après ce que nous voyons dans notre hôpital. De 1850 à 1859, 2,200 opérations ont été faites, et la somme des cancroïdes de la face est de 1 7 sur 16 malades. Ont été opérés, 12 hommes et 4 femmes, presque tous paysans des environs. 1! parait que la maladie est encore bien plus rare dans les montagnes que
dans nos plaines . Les résultats donnés par les autres hôpitaux de
Suède ne doivent pas beaucoup différer de celui du nôtre; ils sont du reste assez petits, et il est probable que le nombre des opérations faites à Stockholm n’est pas beaucoup au-dessous des chiffres de tous les autres pris ensemble.» (In litt. mss., 1860.)
On voit, par ces nombres, combien l’affection est plus rare en Suède qu’aux environs de Lyon, par exemple. Chez nous, il y a 1 malade atteint de cancroïde labial sur 17 opérés ; à Stockholm , ce rapport est comme 1 : 137 dans la même période de dix années, et encore remarquons bien que le chirurgien suédois nous donne le nombre 17 comme étant celui de tous les cancroïdes de la face. Si nous en retranchons 2 ou 3 pour les paupières, 2 ou 3 pour la joue et le menton , il n’en restera que 10 à 11 pour les lèvres; et alors, au lieu du rapport 1 : 137, nous aurions probablement 1 : 200 ou même davantage!
Pendant la période de 1854-18 57, il n’y a eu à Hambourg et dans tout le territoire environnant que 2 cas de cancroïde des lèvres, 1 en 1854 et 1 en 1856. 11 est probable, dit le D1 Ludwig Benjamin , de Hambourg, que cette affection est beaucoup plus commune dans le sud de l’Allemagne (Benjamin, in litt. mss., 1860).
C’est en effet ce que confirment tous les autres documents. Elle paraît très-rare en Prusse. À l’hôpital de Laybach (Autriche), d’après Melzer, il est entré, dans une période de soixante-deux ans, 27,800 malades, sur lesquels on trouve 453 cancers, dont 142 des lèvres.
La maladie paraît extrêmement commune en Angleterre et dans
1861. — • Lortet. ?
quelques parties de la Pologne, et surtout en Hongrie (Reichnitz).
D’après M. Vogt, actuellement professeur à l’Université de Berne et anciennement chirurgien à l’hôpital de Guissen, le cancroïde labial est assez fréquent dans les pays dont ces villes sont le centre (in litt., Vogt , 1860). D’après M. Socin (in litt. mss., 1860), le cancroïde des lèvres paraît commun dans les cantons de Berne et de Zurich , tandis qu’il est très-rare dans le canton de Bâle, puisque, durant un professorat de trente-huit ans à la clinique chirurgicale de cette ville, M. le Dr Jung n’en a observé que 3 cas seulement (Jung, in litt. mss., 1860).
Dans les départements du sud-ouest de la France, il paraît encore assez fréquent ; sur 895 opérations faites à Montpellier dans les années 1851-1857, on trouve environ 33 cas de cancroïde des lèvres (Berlin, in litt. mss., 1860).
Au sud-est de la France, la maladie n’est pas commune, et plus on avance vers l’orient plus elle parait devenir rare. A Marseille, en 1857, sur 1607 malades traités dans les salles de chirurgie, on trouve 3 cancers labiaux seulement, et tous 3 siégeant à la lèvre inférieure (Berrut, not. mss.).
Nous ne dirons rien de l’Italie , sur laquelle les renseignements nous font totalement défaut, le moment n’étant pas heureux pour en obtenir.
M. le Dr Lindermayer, qui exerce avec distinction la médecine à Athènes depuis l’affranchissement de la Grèce, n’a rencontré que deux cas de cancroïde des lèvres. D’autres médecins en ont vu quelques exemples, toujours très-rares, chez des paysans. M. Lindermayer pense aussi qu’en Grèce cette affection est beaucoup moins commune que dans d’autres contrées de l’Europe ( Lindermayer, méd. de la cour à Athènes, in litt. mss., 1860).
En Syrie et en Asie Mineure , le cancroïde labial et le cancer en général sont complètement inconnus ou à peu près. M. le Dr Ph. Faure, qui a parcouru très-attentivement, au point de vue médical surtout, les contrées situées entre le Taurus, Bagdad, la Palestine et la Perse; qui a suivi les rives de l’Euphrate, séjourné de longues
années à Damas, traversé l’Égypte entière et une partie de la Nubie, nous a affirmé qu’il n’a jamais pu constater un seul exemple de véritable cancer, et qu’il u’a pu trouver, en les recherchant avec le plus grand soin , qu’un cas de cancroïde des lèvres.
On ne le trouve pas en Afrique, du moins chez les indigènes, pas plus au nord que parmi les populations du centre.
M. le Dr Barth , le savant et intrépide explorateur de l’Afrique centrale, a bien voulu nous donner quelques renseignements sur cette question. «Quoique les indigènes, dit M. Barth, vinssent en foule me consulter, même dans les cas très-graves, d’après tout ce que j’ai vu , je crois pouvoir affirmer que le cancer, et surtout celui des lèvres, est extrêmement rare dans l’intérieur de l’Afrique. Pendant toute la durée de mon voyage, de plus de cinq années, je n’ai pu constater qu’un seul cancer chez un homme et pas un chez la
femme . Dans la tribu des Beni-Meluck, sur le Niger, à quelques
journées à l’est de Timbouctou, j’ai observé plusieurs cas d’une affection cutanée que j’avais déjà prise pour le cancer. Ces gens niaient positivement que ce fût une maladie honteuse, mais attribuaient ce mal à l’effet de l’eau. Quoi qu’il en soit, cette tribu ne peut pas être regardée comme purement africaine, puisqu’elle est de sang mêlé de
Berbères et d’Arabes . Somme toute, j’incline fortement à croire
que, sauf quelques exceptions dues au commerce des populations avec les Arabes , le cancer n’existe pas chez les tribus indigènes de l’intérieur de l’Afrique. » (H. Barth, in lilt. mss., 18G0.)
Enfin on peut dire qu’on ne trouve pas davantage cette maladie dans le sud du continent africain , puisque le D1 Livingston , en parlant des peuples qu’il a visités dans ces contrées, dit d’une manière très-positive : «Le cancer et le choléra leur sont totalement inconnus» [Exploration dans l* Afrique australe , p. 145).
M. le Dr Lautré, qui a résidé de longues années chez la peuplade des Bassoutos , qui habitent un territoire au nord de la colonie du Cap, n’a pu constater un seul cas de cancroïde du visage. Ce qu il y a de remarquable, c’est que les blancs habitant la colonie payent* comme en Europe, leur tribut à cette horrible affection.
Nous croyons donc pouvoir dire, en résumé, que, pour l’ancien continent, l’aire de plus grande fréquence du cancroïde labial paraît occuper surtout le centre de l’Europe; qu’il est très-rare dans le nord, et à peu près inconnu dans le sud et les contrées de l’Orient. Ces différences proviennent-elles des climats, des habitudes, des races, ou sont-elles le résultat des effets combinés de ces trois grandes puissances, dont on néglige peut-être trop l’influence dans l’étude étiologique des maladies? Nous reconnaissons combien les renseignements que nous avons pu obtenir sont insuffisants et incomplets ; aussi n’oserons-nous pas répondre catégoriquement. Cependant nous sommes porté à croire que la race et les habitudes ont la plus grande part dans l’étiologie de l’affection qui nous occupe ; si plus tard l’attention des observateurs se portait sérieusement sur ce point si intéressant pour les sciences médicales, les résultats les plus curieux pourraient être obtenus.
A. Tabac . Déjà depuis longtemps on a cherché à expliquer la préférence qu’a le cancroïde à occuper la lèvre inférieure, par l’usage de fumer, et surtout de fumer dans des pipes à courts tuyaux. Cette idée n’est point nouvelle, puisqu’en 1795 Sœmmering prétendait que le cancer des lèvres atteignait surtout les fumeurs, et pour prouver son opinion, il s’efforce de montrer que la lèvre inférieure seule en est atteinte, et que cette prédisposition provient de la pression du tuyau de la pipe sur la muqueuse labiale.
Dès ce moment, on peut dire que cette idée est à l’ordre du jour, et c’est à qui portera de nouveaux coups à Y herbe fétide du nouveau monde.
Rigal croit que ce sont surtout les dents usées pjar le tuyau de la pipe qui viennent irriter la lèvre, opinion qui était aussi partagée par notre illustre et regrettable À. Bonnet. Rechnitz prétend que dans aucun pays du monde le cancer labial n’est plus commun qu’en Hongrie; il en voit la cause dans l’usage d’un tabac très-fort que l’on chique ou que l’on fume dans des pipes de bois à tuyaux très -courts, laissant suinter un suc âcre qui
se répand sur !a lèvre. Gunter pense aussi que la cause des cancroïdes labiaux peut se retrouver dans l’usage immodéré du tabac. Presque tous ses opérés, dit-il, étaient d 'enragés fumeurs; le deuxième ou le troisième jour après l’opération , i! les trouvait fumant derrière les rideaux des lits. Enfin , pour terminer ce long réquisitoire, M. Boisson publia en 1859 un travail dans lequel il fait une énumération de 68 cancroïdes, dont 49 des lèvres, tous développés chez des fumeurs. Malheureusement il n’y a qu’une chose à dire contre celle liste, c’est que l’éminent professeur de Montpellier ne nous montre que la face de la médaille, il en cache le revers soigneusement. Dans son mémoire, il n’est pas dit un mot des malades qui ne fument pas. Or, à notre avis, il est aussi logique d’agir ainsi que de dire : Voici cent fièvres typhoïdes affectant des sujets tous vaccinés, donc la vaccine cause la fièvre typhoïde !
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’un grand nombre de malades atteints de cancroïde aux lèvres ne fument pas ou fument si rarement, qu’on ne peut attribuer leur mal à cet usage. Ainsi Bardeleben dit que sur la côte de Greifswalde (Poméranie), il a opéré plusieurs malades qui ne fumaient jamais. M. Fleury, professeur à l’Ecole de Clermont, «affirme avoir opéré un grand nombre de cancers des lèvres chez des campagnards habitant des contrées où jusqu’à présent le tabac est à peu près inconnu» (Heurtaux). M. de Bruns dit que sur 55 opérés, à peine 10 fumaient habituellement. Dans ce nombre, se trouvait un malade portant une tumeur cancéreuse à la commissure gauche, et qui affirmait avoir toujours tenu sa pipe au côté droit et jamais du côté malade. M. Heurtaux a observé des cas analogues, et sur 9 observations rapportées par cet auteur, 4 malades n’avaient jamais fait usage du tabac , 5 fumaient, et parmi ceux-ci deux seulement présentaient la lésion à 1 endroit où. reposait habituellement la pipe. À l’ hôtel-Dieu de Lyon, nous avons toujours trouvé autant de malades qui ne fumaient pas que de fumeurs, et encore parmi ceux-ci un grand nombre présentaient la
tumeur dircôté où ils ne tenaient pas la pipe.
Enfin, ce qu’il y a plus caractéristique, c’est que dans une localité du Finistère «où presque toutes les femmes fument le brûlegueule, M. Lemarchand a vu une centaine de cancroïdes de la lèvre inférieure chez les hommes, et jamais il n’en a observé chez les vieilles femmes» (Heurlaux). Une autre circonstance à noter, c’est qu’en Orient et en Afrique, où tout le monde, hommes et femmes, a constamment la pipe à la bouche , on ne trouve pas le cancer labial. 11 est vrai que dans ces pays favorisés, le brûle-gueule et Y âcre caporal sont remplacés par le narghilé à bout d’ambre et le tabac à la rose !
Une objection qui ne manque non plus de valeur, c’est que dans la campagne l’usage du tabac est loin d’être habituel (du moins dans le Lyonnais); on fume un peu le dimanche, mais jamais dans la semaine, et ce sont pourtant les classes agricoles qui fournissent le plus de cancers aux lèvres.
Quoique nous soyons bien éloigné de vouloir défendre l’usage du tabac contre ses accusateurs , nous croyons cependant que jusqu’à nouvel ordre, on ne peut le rendre entièrement responsable d’un mal qu’il n’a peut-être jamais commis.
Pour décider la question, il ne s’agirait en effet que de démontrer ce point capital : dans les pays où l’on fait un grand usage du tabac, la maladie est-elle plus fréquente que dans les pays où l’on ne fume pas? Avant l’introduction du tabac, était-elle aussi commune que de nos jours? Or ces questions ne sont pas encore résolues.
En attendant, tout ce que nous croyons qu’on puisse dire à cet égard, c’est que peut-être dans certains cas, l’irritation mécanique ou chimique causée par la pipe a déterminé une manifestation qui se serait probablement montrée un peu plus tard, soit spontanément, soit sous l’influence de toute autre cause excitatrice.
B. Nous n’avons rien à dire des coups, des blessures, des coupures répétées faites par le rasoir; toutes ces lésions peuvent, au dire des auteurs, devenir le point de départ du cancroïde labial..