‹ Essai monographique sur le préténdu cancroïde labialChapitre 12 sur 16 · PRONOSTIC · texte numérisé non relu

PRONOSTIC

Pour beaucoup d’auteurs, le pronostic du cancroïde labial n’est point grave. Ledran, Bayle et Boyer, pensent que souvent on peut en obtenir la guérison; A. Bérard va plus loin encore, en disant : «La maladie n’envahit que très-tard les ganglions lymphatiques, et de plus ne récidive presque jamais quand elle a été enlevée. » * M. Lebert croit que le cancroïde peut se terminer heureusement, même après plusieurs récidives, «et, nous le répétons, dit-il, nous avons vu des malades guérir radicalement après une deuxième et une troisième opération.» Cependant plus loin il a soin de faire ses réserves : le cancroïde de la lèvre inférieure offre le pronostic le moins favorable , tant à cause de sa disposition aux récidives sur places que par suite de sa disposition à se propager aux tissus voisins (Lebert, Matad. cane.).

Beaucoup de pathologistes et de chirurgiens admettent encore l’opinion du professeur de Zurich, et semblent regarder le cancroïde labial comme une affection infiniment moins maligne que le véritable cancer. Quant à nous, nous ne saurions partager ces idées, et nous croyons avoir prouvé combien les faits leur sont opposés. A notre avis, le cancroïde des lèvres est une affection très-grave: grave d’une manière générale , parce qu’elle est toujours le symptôme d’une diathèse qui peu à peu arrêtera les sources de la vie; grave comme maladie locale, parce qu’elle produit des troubles incompatibles avec certaines fonctions de premier ordre ; grave enfin, parce que le plus souvent la récidive suivra l’ablation de la tumeur. C’est là le point capital ; c’est l’idée qui doit surtout dominer le pronostic , c’est elle qui nous force à dire : la mort est le résultat habituel du cancroïde

labial aussi bien que du cancer ordinaire.

Nous ne sommes point seul à partager cette opinion, qui toujours a été défendue par nombre de cliniciens, surtout par 1 illustre chirurgien de la Charité, et à l’étranger par deux hommes qui ont fait de cette question le sujet de longues et consciencieuses études :

Biîlroth , professeur de clinique chirurgicale à Zurich, et M. de Bruns. Le premier regarde le cancroïde labial comme un mal récidivant toujours. Telle est aussi l’opinion de M. de Bruns, et nous ne saurions mieux faire que de rapporter ici la conclusion du travail de cet auteur : « L’encéphaloïde et le cancer épithélial, dit-il, opposent tous deux une égale résistance aux efforts de l’art. Sans vouloir nier fa possibilité cle la guérison par l’ablation de pareilles tumeurs soit . par le couteau, soit par le caustique; sans vouloir nier même la possibilité de leur cure radicale par un traitement interne , nous pouvons cependant affirmer que de pareils faits, bien vérifiés, sont excessivement rares. La récidive du mal a toujours lieu dans ces deux affections, sans même qu’on puisse dire que le temps qui s’écoule entre l’opération et la récidive soit plus long pour le cancer épithélial que pour l’autre cancer» (1).

Nous avons vu que dans le cancroïde des lèvres, la mort arrivait presque toujours un an ou deux après l’opération; aussi le pronostic est-il toujours défavorable quant à la durée de la vie. Quelques circonstances peuvent cependant la faire varier dans de certaines limites : ainsi un vieillard cacochyme résistera moins qu’un homme jeune encore et vigoureux, qui pourra mieux supporter une ou plusieurs opérations; rengorgement rapide des ganglions sera un symptôme très-aggravant. Il semble aussi que le cancroïde de la lèvre supérieure soit moins malin que celui de la lèvre inférieure; il envahit les tissus avec peu de lenteur, et donne lieu moins souvent à l’engorgement ganglionnaire. Cependant il est bon de ne pas trop compter sur ces observations, qui ne reposent encore que sur un petit nombre de faits, la maladie se présentant rarement à la lèvre supérieure.

(!) On trouve déjà dans les anciens auteurs (Guy de Chauliac, édit. 1 64 1 , p. 342) une opinion arrêtée sur la gravité du cancroïde: «Quantàmoy, disoit Àüîîucasis, je n’en ai guery aucun.» Et plus loin: «Avicenne disoilcelle merveille, qu'aucunes-fois de celui qui est ulcéré s'en fait un non ulcéré ; car s’il est guery en un lieu souvent se mue en un autre.»

En résume, voici à quelles idees nous ont conduit nos études et nos observations sur l’affection qui fait le sujet de cet essai :

Le cancroïde labial est un véritable cancer , de nature aussi maligne que celui de toute autre partie du corps; et c’est pour cette raison que nous trouvons le nom de cancroïde très-impropre, puisqu’il tend à donner une idée fausse de la maladie. Si, au point de vue anatomique, le cancer labial diffère d’un autre cancer, cela ne veut point dire que cliniquement ils ne soient tous deux une manifestation d’une même affection générale, puisqu’aujourd’hui il est prouvé que les néoplasmes diffèrent de structure, suivant !a nature de la gangue qui les supporte.

Le cancer des lèvres est d’abord, comme le chancre, une lésion locale; peu à peu, par suite d’un travail pathologique, ils donnent naissance tous deux à une sorte de virus qui pénètre au loin par les lymphatiques. Les ganglions forment pendant quelque temps une véritable barrière , mais bientôt cette espèce de crible, comme les appelle M. Virchow, est atteint lui-même par la maladie, et alors l’infection gagne l’économie tout entière.

De ces faits, il paraîtrait tout d’abord découler que l’ablation de la tumeur et l’ablation hâtive seraient la meilleure médication à opposer à la maladie. Ceci est vrai pour certains cas heureux ; mais en général on a beau enlever la tumeur, on n’enlèvera pas cette force pathologique (qu’on me passe cette expression), cause cachée et primordiale de l’affection, et alors la récidive aura lieu. Il n’y arien qui doive surprendre dans un pareil phénomène, ce qui serait extraordinaire serait de voir le contraire arriver. Il nous semble tout naturel d’admettre qu’une cause, ayant produit un certain effet, produise une seconde, une troisième fois des effets semblables , si cette même cause persiste dans son intégrité. Or c’est ce qui se présente toujours pour le cancer desJèvres, et, comme ne cessait de nous le répéter notre excellent maître M. Charles Robin, c’est ce qui se présentera aussi longtemps que les chirurgiens se contenteront d’enlever les tumeurs, au lieu de traiter les malades qui les portent.

1861. — Lortet.

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