DÉBUT, SYMPTÔMES
Le cancroïde débute généralement de deux manières différentes : tantôt il se développe de toutes pièces dans l’épaisseur des tissus, tantôt il est consécutif à une tumeur verruqueuse. Ce qu’il y a de singulier, c’est que, quelle que soit sa forme primitive, on le voit naître très-rarement sur la ligne médiane des lèvres; là se trouve un raphé fibreux qui résiste longtemps aux envahissements du mal.
A. Virchow et Bruns ont montré combien le premier mode de formation était plus fréquent que le second ; c’est aussi celui que nous avons observé le plus souvent, quand il nous a été donné d’assister à la naissance du néoplasme. Dans ce cas, voici comme les choses se passent :
Ordinairement, sans causes apparentes, on voit se dessiner sur le bord fibre de la lèvre un petit point blanchâtre qui croît d’abord assez lentement en étendue. Au bout de quelques semaines ou de quelques mois, le point est devenu une petite plaque de 5 à 6 mil-
li mètres de diamètre, dont la couleur contraste fortement avec celle des parties environnantes.
Cette plaque est formée par un épaississement considérable de l’épiderme; elle est légèrement translucide, ressemble assez à une petite lamelle de corne, et ne fait généralement aucune saillie audessus des parties environnantes.
Les choses restent stationnaires pendant un temps plus ou moins long; mais bientôt, autour de la lamelle cornée, on aperçoit un étroit liséré rougeâtre, vasculaire, et un léger gonflement soulève les tissus voisins. La lamelle se détache d’un côté, puis, peu à peu, finit par se séparer tout entière des parties subjacentes ; sa chute laisse à nu une ulcération dont nous parlerons plus loin.
Quand la plaque épidermique tombe peu de temps après sa formation , quand elle est enlevée de bonne heure par l’ongle du malade, elle laisse une très-petite ulcération , qui quelquefois a pu être prise pour une simple fissure, ce qui a fait dire à beaucoup de pathologistes que le eancroïde succédait souvent à une fissure de la muqueuse labiale. Sans vouloir nier d’une manière absolue ce mode de développement, nous croyons pouvoir affirmer qu’il est très-rare ; chaque fois qu’il nous a été possible d’obtenir des renseignements exacts, nous avons pu constater l’existence préalable de cette plaque épidermique , qui dénote à coup sûr une altération primitive des tissus plus profonds.
H. Le second mode de développement , quoique fréquent, l’est cependant moins que le premier. Dans ce cas, le mal débute par une tumeur verruqueuse, formée de quinze à vingt petites papilles hypertrophiées.
Cette verrue présente un volume qui varie depuis celui d un grain de millet jusqu’à celui d’un petit pois; elle est assez dure, fortement adhérente par sa base, d’une couleur grisâtre, revêtue d une couche assez épaisse d’épiderme, et présente à son sommet une série de petites bosselures séparées par des sillons. Quand on coupe la tumeur
suivant sa longueur, on constate que ces petites éminences sont les sommets d’autant de papilles développées anormalement.
La tumeur s’aperçoit ordinairement sur la zone des lèvres où la peau se réunit à la muqueuse. Elle est le siège de vives démangeaisons, et le malade la tourmente d’attouchements perpétuels; il l’arrache, le rasoir en enlève des morceaux , et bientôt , à la suite de ces excitations constantes, la petite plaie finit par ne plus se cicatriser.
C. De quelque manière qu’ait débuté le néoplasme , l’ulcération une fois formée, on peut dire que la maladie a atteint le second degré de sa marche.
Cette ulcération présente une étendue variable : sa forme est tantôt régulièrement arrondie, tantôt elle est sinueuse et présente des prolongements plus ou moins étendus. Ses bords sont taillés à pic, et offrent des bosselures souvent considérables. Tout autour se voit une zone vasculaire, formée de petits vaisseaux dilatés, zone qui limite les parties malades des parties saines.
Plus profondément, le toucher fait découvrir une base indurée qui, en étendue, dépasse de beaucoup l’ulcération, circonstance importante à noter. Cette ulcération tend à s’accroître dans le sens de la lèvre plutôt que transversalement. M. Heurtaux en donne une explication fort juste, à notre avis : le cancroïde tend à marcher dans la direction des fibres musculaires, parce qu’il trouve dans le tissu cellulaire lâche interposé entre ces fibres un terrain favorable à sa propagation.
Lorsque les glandes hypertrophiées forment la partie fondamentale de la tumeur, l’ulcération a une grande tendance à bourgeonner; on voit de tous côtés s’élever de véritables champignons, d’une couleur rosée, mollasses, et saignant au moindre attouchement. C’est cette forme qui constitue ces énormes tumeurs qui naissent ordinairement à la lèvre inférieure, et viennent recouvrir le menton tout entier.
Si la néoplasie est essentiellement constituée par la prolifération de l’épithélium des papilles, l’ulcération présente une consistance plus grande; elle a moins de tendance à produire des végétations. 11 se forme à sa surface une croûte noirâtre de cellules épithéliales desséchées et déformées: cette croûte adhère fortement aux tissus sous-jacents, et il faut, pour l’enlever, un certain effort qui amène le plus souvent une légère hémorrhagie.
L’ulcération une fois établie , la tumeur laisse écouler un ichor fétide , sanguinolent et fortement albumineux. Le malade ressent alors, dans la partie atteinte, des douleurs lancinantes, qui reviennent par accès irréguliers (Bruns) ; elles se montrent rarement au début; les malades ne s’en plaignent que lorsque le néoplasme a pris une certaine extension. On constate bien plus souvent des sensations de brûlure, des tiraillements et des picotements.