MARCHE, TERMINAISON, DURÉE
A. Nous avons vu, dans le chapitre qui précède, quel était aux lèvres le mode de formation du cancroïde : une fois l’ulcération établie, on peut dire qu’elle ne s’arrêtera plus. Cependant cette loi souffre quelques exceptions très-rares; ainsi MM. Lebert, Richet et Heurtaux, ont vu des cancroïdes des différentes parties du corps tomber d’eux-mêmes par suite d’un travail pathologique spontané. Une seule fois nous avons rencontré un fait de ce genre, pour le cancer de la lèvre inférieure; la tumeur fut éliminée par une sorte de gangrène circonscrite; on put voir même, pendant quelques jours, que la plaie montrait une tendance à la cicatrisation ; mais le
chirurgien du service, ne croyant pouvoir se fier aux efforts de la nature, enleva la plaie avec le bistouri et opéra la réunion.
Quoi qu’il en soit, ces faits sont tellement rares, qu’ils ne peuvent être signalés que comme un phénomène curieux, et fussent-ils même beaucoup plus fréquents, ils n’assurent pas le malade contre la récidive et l’infection ganglionnaire, ainsi que le prouve un cas rapporté par M. Robert à la Société de chirurgie (Heurtaux, thèse).
B . L’envahissement des tissus sains par la néoplasie peut se faire plus ou moins rapidement, suivant que telle ou telle circonstance extérieure viendra en favoriser la marche ou en retarder les progrès.
A la lèvre supérieure, le cancroïde est généralement plus lent à se développer, il bourgeonne moins, il met souvent des années à atteindre des dimensions que celui de la lèvre inférieure présente au bout de quelques mois. Cette circonstance est-elle due à une structure anatomique différente ou à ce que le mal y est moins exposé aux influences excitatrices?
La lèvre inférieure au contraire fait une saillie considérable, elle étale aux agents extérieurs une large muqueuse, et la tumeur y est sans cesse soumise au contact des corps irritants; aussi la voit-on marcher avec une grande rapidité. Peu à peu une étendue considérable de la lèvre est détruite, l’iilcération gagne en bas la peau du menton, et en dedans elle attaque la muqueuse labiale, les gencives, et bientôt l’os maxillaire, en suivant le trajet des nerfs et des vaisseaux.
Ce vaste hiatus présente alors un aspect des plus repoussants; mais l’affaiblissement causé par la perte de la salive, par des hémorrhagies légères il est vrai, mais sans cesse répétées, par une suppuration fétide et très-abondante, amène enfin la mort, qui vient mettre un terme aux cruelles souffrances du malade.
C. À l’époque où la plupart des chirurgiens regardaient le caneroïde comme une affection bénigne , et quaud ils s’efforçaient de trouver des différences radicales entre le cancer et le cancroïde, on regardait l’infection ganglionnaire comme une exception infiniment rare , tant il est vrai que certaines idées préconçues peuvent troubler les plus habiles observateurs. Cependant il fallut bien se rendre à l’évidence, et aujourd’hui on n’a qu’à regarder pour voir dans quelle erreur grossière on était tombé.
Après une durée fort variable, on voit se produire l’engorgement des ganglions dans lesquels se rendent les vaisseaux lymphatiques de la partie malade. Ceux qui se trouvent derrière l’angle de la mâchoire se prennent les premiers; quelquefois très-profondément
situés , on ne les découvre qu’avec peine. Si le mal suit sa marche
progressive, on voit bientôt des chapelets se former sur les parties' latérales du cou, et presque dans le creux sus~cîaviculaire.
Cette complication se présente très-fréquemment pour le cancroïde des lèvres , et même je ne suis pas éloigné de croire que, si l’on pouvait suivre les malades jusqu’à leur mort, on verrait qu’elle existe dans la grande majorité des cas. Bruns affirme que l’envahissement secondaire des ganglions lymphatiques arrive aussi souvent pour le cancer épithélial des lèvres que pour le cancer ordinaire, et bien des fois, dit-il, dans les cas de cancroïdes labiaux, ce qu’on appelle récidive n’est que la continuation de la maladie dans les ganglions, dont l’altération avait d’abord passé inaperçue. Les chiffres tendent fort à prouver cette asssertion; ainsi, sur 12 cancroïdes de la lèvre inférieure, M. Heurtaux en a trouvé 6 qui étaient compliqués d’engorgements ganglionnaires; et sur les 181 cas opérés à l’hôtel-Dieu de Lyon, par M. Desgranges, cette complication s’est présentée 97 fois.
Les ganglions engorgés sont d’abord durs, et ne présentent pas un volume plus considérable que celui qu’ils offrent à l’état sain; puis, la plupart du temps, sans causes appréciables, ils deviennent
volumineux, douloureux, se ramollissent à l’intérieur sans signes bien marqués d’inflammation, et présentent une fluctuation qui peut les faire ressembler à de véritables abcès froids. La peau s’amincit, s’ulcère, et la tumeur se vide. Il se forme un trajet fistuleux, qui s’agrandit peu à peu, et bientôt le ganglion est remplacé par une excavation ulcérative qui suit une marche envahissante, et qui présente elle-même tous les caractères du cancroïde.
Par quel mécanisme s’opère l’infection des ganglions? Cette question est loin d’être résolue , et c’est là le point le plus obscur , on peut le dire, de la pathologie des néoplasmes de nature maligne.
Il y a quelques années , M. Lebert disait que les lymphatiques charrient dans les ganglions un blastème liquide, qui a la propriété de faire naître dans ceux-ci des cellules épithéliales. Aujourd’hui cette hypothèse n’est plus possible depuis les travaux célèbres de Virchow, qui a prouvé que jamais blastème ne pouvait s’organiser, et que toujours, dans la genèse des néoplasmes, on pouvait reconnaître la justesse de cette loi : omnis cellula e cellula.
Il ne reste donc plus que deux théories pour expliquer ce phénomène :
1° Par la résorption des cellules altérées.
Quoique les travaux de M. Follin aient parfaitement prouvé que les vaisseaux lymphatiques sont capables de charrier des cellules, il me semble qu’on peut difficilement admettre les résorptions des éléments celluleux en nature, car, ainsi que le dit Virchow, il est impossible, dans ce cas, que la maladie dépasse le ganglion lymphatique avant qu’il soit entièrement devenu cancéreux (1).
(1) Nous avons vu cependant tout dernièrement un cas tendant à prouver le transport d’éléments par les vaisseaux lymphatiques. Voici cette observation :
Au n° 9 de la salle Sainte-Marthe, à l’hôtel-Dieu de Lyon, Benoîte B . . âgée
de 37 ans, tisseuse; opérée, il y a six mois, d’un cancer mélanique de 1 œil; sort de l’hôtel-Dieu , la plaie étant cicatrisée. Quinze jours après, un engorgement ganglionnaire survient au niveau de la partie inférieure de 1 espace parotidien.
2° Par la résorption d’un suc porteur d’un virus capable d’altérer d’une certaine manière la vitalité des cellules des glandes lymphatiques. Cette théorie, confirmée par certains phénomènes analogues (contagium volatil varioleux) qui se passent dans d’autres circonstances, me semble la plus admissible; cependant nous ne pouvons nous dissimuler combien la science a besoin d’être fixée à cet égard par des expériences décisives.
D. A la suite du cancroïde labial, on voit se former la dégénérescence non-seulement des ganglions lymphatiques , mais encore on trouve quelquefois des formations épithéliales dans différents organes plus ou moins éloignés. En un mot, aussi bien pour le cancroïde des lèvres que pour le cancer de toute autre partie du corps , la généralisation du néoplasme peut avoir lieu ; les observations publiées par MM. Virchow, Ollier et Bruns, ne laissent aucun doute à cet égard.
L’explication de ce phénomène est difficile; aussi le célèbre professeur d’anatomie pathologique de Berlin a-t-il soin de dire : «Je dois vous avouer que je ne possède pas des faits assez probants pour résoudre cette question, et que je ne puis pas rejeter l’idée de généralisation du mal par des cellules provenant des tumeurs, et transportées au loin par le sang. Cependant il y a des faits nombreux qui semblent s’élever contre l’infection au moyen des cellules déta-
chées . 11 semble que les sucs absorbés causent la généralisation
du mal. »
Cette question est encore aujourd’hui fort obscure, et on ne peut
Douleurs lancinantes (il n’y avait pas de traces de ganglions engorgés au moment de la première opération); le ganglion a grossi rapidement. —Le 18 janvier 1 860, on opère la malade. Le ganglion a le volume d’une grosse noix; la peau est rouge et amincie au point culminant; on enlève la tumeur et on trouve deux autres ganglions plus profondément situés. — Ganglions mélaniques. — Mélanose libre et infiltrée dans des cellules et des noyaux ganglionnaires. — Aspect noirâtre de tout le ganglion. — Tissus mous, friables, à suc noirâtre.
rien dire de certain à cet égard. Qu’on en donne l’explication que 1 on voudra , 1 essentiel est de constater que cette généralisation riest point rare. Ainsi disparaît une autre des barrières élevées entre le eancroïde et les vraies tumeurs cancéreuses.
E. Nous avons déjà dit que le eancroïde pouvait avoir une marche fort variable suivant certaines circonstances extérieures et certaines prédispositions individuelles qui en favorisent ou en retardent le développement, mais que celui de la lèvre inférieure avait une tendance à envahir plus rapidement les tissus.
On a vu souvent des eancroïdes des lèvres persister, sans faire de progrès notables, pendant dix, quinze, vingt et même vingtcinq ans ; puis tout à coup, sous l’influence d’une irritation même légère, à la suite d’un traitement mal approprié , de cautérisations au nitrate d’argent, de frictions avec des pommades irritantes, ces tumeurs prennent pour ainsi dire une nouvelle vie et ravagent les parties voisines en quelques semaines. Ordinairement il n’en est pas ainsi, et au bout d’un an ou deux , à partir du début, les malades atteints de eancroïdes viennent se faire opérer (Lebert).
Sur 12 eancroïdes de la lèvre inférieure, d’après M. Heurtaux, 7 existaient depuis un à cinq ans ; 1 remontait à sept ans, 3 à dix ans , et 1 seul à quinze ans.
On peut voir plus loin , dans les tableaux des observations de M. de Bruns, les résultats auxquels ce pathologiste distingué est arrivé.
Sur plus de 200 observations recueillies à l’hôtel-Dieu de Lyon , nous en avons trouvé seulement quelques-unes dans lesquelles on fait remonter le début entre dix et vingt-cinq ans. En prenant tous les nombres au-dessous de 10, h ofe trouvons de 15 à 18 mois, indiquant la moyenne du temps écoulé depuis le début jusqu à 1 opération. On peut voir par ce chiffre combien en général te eancroïde labial a une marche plus rapide que ceux des autres parties du
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corps, et combien cette circonstance doit encore aggraver le pronostic de cette maladie.